Aux origines de Daesh : l’assassinat de millions de musulmans par les Etats occidentaux

hollande-sabre-arabie-saoudite_4650468-777x437En transmettant les ordres du Président Richard Nixon de bombardement « massif » du Cambodge en 1969, Henry Kissinger utilisa l’expression: « tout ce qui vole sur tout ce qui bouge ».

Alors que Barack Obama mène sa septième guerre contre le monde musulman, depuis que son prix Nobel de la paix lui a été remis, et que François Hollande promet une attaque « impitoyable » sur un pays en ruine, l’hystérie orchestrée et les mensonges nous rendent presque nostalgiques de l’honnêteté meurtrière de Kissinger.

En tant que témoin des conséquences humaines de la sauvagerie aérienne — ce qui comprend la décapitation des victimes, leurs organes éparpillés sur les arbres et les champs — je ne suis pas surpris de cette méconnaissance de l’histoire et de la mémoire, une fois encore.

La montée au pouvoir de Pol Pot et de ses Khmers Rouges, qui a beaucoup en commun avec celle de l’état islamique en Irak et en Syrie (ISIS), en est un bon exemple. Eux aussi étaient impitoyablement moyenâgeux et n’étaient au départ qu’une petite secte. Eux aussi étaient le produit d’une apocalypse made in USA, mais à ce moment-là en Asie.

Selon Pol Pot, son mouvement consistait en « moins de 5000 guérilleros maigrement armés, hésitants en matière de stratégie, de tactique, de loyauté et de leaders ». Après le passage des bombardiers B-52 de Nixon et Kissinger, lors de « l’opération Menu », le démon ultime de l’Ouest n’en crut pas ses yeux.

Les états-uniens larguèrent l’équivalent de 5 Hiroshima sur la province Cambodgienne entre 1969 et 1973. Ils rasaient village après village, revenant encore pour bombarder les débris et les corps. Les cratères laissaient des colliers de carnages, visibles depuis les airs. La terreur était inimaginable.

Un ancien officiel des Khmers Rouges décrivit comment les survivants « s’étaient figés et erraient silencieusement pendant trois ou quatre jours. Terrifiés et à moitié hallucinés, les gens étaient capables de croire tout ce qu’on leur racontait… c’était devenu facile pour les Khmers Rouges de gagner le soutien du peuple ».

Une commission d’investigation gouvernementale Finlandaise a estimé que 600 000 Cambodgiens étaient morts dans la guerre civile qui s’ensuivit, et a décrit le bombardement comme « la première phase d’une décennie de génocide ». Ce que Nixon et Kissinger ont commencé, Pol Pot, leur bénéficiaire, l’a accompli. Sous leurs bombes, les Khmers Rouges devinrent une armée forte de 200 000 personnes.

ISIS a un passé et un présent similaires. Selon la plupart des mesures universitaires, l’invasion de l’Irak de Bush et Blair en 2003 a entraîné la mort d’au moins 700 000 personnes — dans un pays qui n’avait aucun précédent de djihadisme. Les kurdes avaient passé des accords territoriaux et politiques ; les Sunnites et les Chiites présentaient des différences sectaires et de classe, mais étaient en paix ; le mariage intergroupe était commun. Trois ans avant l’invasion, je conduisais à travers l’Irak sans aucune peur, en rencontrant sur la route des gens fiers, par-dessus tout, d’être Irakiens, les héritiers d’une civilisation qui semblait être, pour eux, une présence.

Bush et Blair ont réduit tout cela en miettes. L’Irak est maintenant un foyer du djihadisme. Al Qaida — comme les « djihadistes » de Pol Pot — a saisi l’opportunité fournie par le déferlement de « Choc et d’Effroi » et de la guerre civile qui s’ensuivit. La Syrie « rebelle » offrait des récompenses encore plus importantes, avec les réseaux d’armements de la CIA et des états du golfe, la logistique et l’argent qui passait par la Turquie. L’arrivée de recrues étrangères était inévitable.

Un ancien ambassadeur britannique, Oliver Miles, a écrit que, « Le gouvernement [Cameron] semble suivre l’exemple de Tony Blair, qui a ignoré les conseils importants du ministère des affaires étrangères, du MI5 et du MI6, sur notre politique au Moyen-Orient — et en particulier nos guerres au Moyen-Orient — qui ont été un des principaux facteurs de recrutement de musulmans britanniques pour le terrorisme ici ».

ISIS est la progéniture de ceux de Washington, Londres et Paris, qui, en conspirant afin de détruire l’Irak, la Syrie et la Libye, ont commis un crime épique contre l’humanité. Comme Pol Pot et les Khmers Rouges, ISIS est la mutation issue de la terreur Occidentale propagée par une élite impérialiste, pas le moins du monde découragée par les conséquences des actions prises à distance géographiquement et culturellement.

Leur culpabilité est tabou dans « nos » sociétés, et leurs complices sont ceux qui suppriment cette vérité critique.

Il y a 23 ans, un holocauste a isolé l’Irak, immédiatement après la première guerre du golfe, lorsque les USA et la Grande-Bretagne ont détourné le conseil de sécurité des nations unies et imposé des « sanctions » punitives à la population irakienne — renforçant ironiquement l’autorité domestique de Saddam Hussein. Cela s’apparentait à un siège médiéval.

Presque tout ce qui servait au maintien de tout état moderne fut, dans leur jargon, « bloqué » — de la chlorine, pour rendre potable l’eau, aux stylos d’écoles, en passant par les pièces pour machines à rayons X, les antalgiques communs, et les médicaments pour combattre les cancers auparavant inconnus, nés de la poussière des champs de bataille du Sud, contaminée par l’uranium appauvri.

Juste avant Noël 1999, le département du commerce et de l’industrie à Londres restreignit l’exportation de vaccins servant à protéger les enfants Irakiens de la diphtérie et de la fièvre jaune. Kim Howells, sous-secrétaire d’état parlementaire du gouvernement Blair, a expliqué pourquoi, « les vaccins pour enfants », dit-il, « étaient susceptibles d’être utilisés comme armes de destruction massive ».

Le gouvernement britannique a pu éviter l’outrage en raison de la couverture médiatique de l’Irak — globalement manipulée par le ministère des affaires étrangères — qui blâmait Saddam Hussein pour tout.

Sous couvert d’un programme « humanitaire » bidon, de pétrole contre nourriture, 100$ furent alloués à chaque Irakien, pour vivre pendant une année. Ce montant devait payer pour la totalité des infrastructures de la société, et pour les services essentiels, comme l’électricité et l’eau.

« Imaginez… », m’a dit l’assistant secrétaire général de l’ONU, Hans Von Sponeck, « …que l’on oppose cette somme dérisoire au manque d’eau potable, au fait que la majorité des malades ne pouvaient pas se payer de traitement, et au simple traumatisme de devoir vous en sortir jour après jour, et vous aurez un aperçu du cauchemar. Et ne vous y trompez pas, tout cela était délibéré. Je ne voulais pas, auparavant, utiliser le mot génocide, mais c’est aujourd’hui inéluctable ».

Ecœuré, Von Sponeck a démissionné de son poste de coordinateur humanitaire de l’ONU en Irak. Son prédécesseur, Denis Halliday, un membre distingué de l’ONU, avait également démissionné. « On m’a ordonné », dit Halliday, « de mettre en place une politique qui correspondait à la définition d’un génocide : une politique délibérée qui a effectivement tué plus d’un million d’individus, enfants et adultes ».

Une étude du Fonds des Nations Unies pour l’enfance, l’Unicef, a estimé qu’entre 1991 et 1998, l’apogée du blocus, il y eut 500 000 morts « en excès » d’enfants irakiens de moins de 5 ans. Un reporter TV états-unien rapporta cela à Madeleine Albright, ambassadeur des USA aux Nations Unies, en lui demandant, « le prix en valait-il la peine ? », Albright répondit, « nous pensons que le prix en valait la peine ».

En 2007, l’officiel britannique en charge des sanctions, Carne Ross, connu sous le nom de « Mr Irak », dit à un comité de sélection du parlement, « [les gouvernements US et Britannique] ont effectivement privé une population entière de tout moyen de subsistance ». Lorsque j’ai interviewé Carne Ross trois ans après, il était dévoré de regrets et de repentir. « Je me sens honteux », dit-il. Il est aujourd’hui l’un des rares lanceurs d’alerte qui avertit de la façon dont les gouvernements trompent et du rôle complice critique des médias dans la propagation et le maintien de ces tromperies. « Nous donnions [aux journalistes] des renseignements et anecdotes aseptisés », dit-il, « ou nous les empêchions de travailler ».

L’an dernier, on pouvait lire à la Une du Guardian ce titre qui n’avait rien d’inhabituel : « Face aux horreurs d’ISIS nous devons agir ». Le « Nous devons agir » est un spectre que l’on ranime, un avertissement de la suppression de la mémoire avisée, des faits, des leçons apprises et des regrets ou de la honte. L’auteur de l’article était Peter Hain, l’ancien ministre des affaires étrangères responsable de l’Irak sous Blair. En 1998, lorsque Denis Halliday révéla l’étendue de la souffrance en Irak, dont le gouvernement Blair était le premier responsable, Hain le fit passer lors du journal du soir de la BBC pour un « défenseur de Saddam ». En 2003, Hain soutint l’invasion de Blair d’un Irak déjà blessé, sur la base de mensonges colossaux. Lors d’une conférence plus récente du parti travailliste, il qualifia l’invasion, en la balayant rapidement, de « problème marginal ».

Voilà que Hain demandait « des frappes aériennes, des drones, de l’équipement militaire et autre soutien » pour ceux « faisant face au génocide » en Irak et en Syrie. Ce qui renforcerait « les impératifs pour une solution politique ». Le jour où fut publié l’article de Hain, Denis Halliday et Hans Von Sponeck étaient venus à Londres pour me voir. Ils n’étaient pas choqués par l’hypocrisie mortifère du politicien, mais déploraient l’absence perpétuelle, presque inexplicable, de diplomatie intelligente visant à négocier un semblant de trêve.

A travers le globe, de l’Irlande du Nord au Népal, ceux qui se considèrent mutuellement comme des terroristes et des hérétiques se sont fait face. Pourquoi pas maintenant en Irak et en Syrie ? Au lieu de cela, nous avons une verbosité insipide et presque sociopathologique déversée par Cameron, Hollande, Obama et leur « coalition des volontaires » prescrivant plus de violence, larguée depuis 10 000 mètres d’altitude, sur des endroits où le sang des précédents conflits n’est toujours pas sec. Ils semblent tellement savourer leurs propres violence et stupidité qu’ils sont prêts à renverser leur seul allié potentiel de valeur, le gouvernement Syrien.

Ce n’est rien de nouveau, comme ces fichiers ayant été publiés, car ayant fuité des services de renseignements Britannique-US, le montrent :

« Afin de faciliter l’action des forces libératrices [sic]… un effort spécial doit être fourni pour éliminer certains individus clés [et] procéder à des perturbations internes en Syrie. La CIA est préparée, et le SIS (MI6) tentera de provoquer des sabotages mineurs et des incidents [sic] en Syrie, en travaillant à l’aide de contacts avec des individus… un degré nécessaire de peur… des conflits frontaliers [mis en scène] fourniront un prétexte d’intervention… la CIA et SIS devraient utiliser… leurs capacités à la fois psychologiquement et d’action sur le terrain pour faire croître la tension ».

Cela fut écrit en 1957, mais cela aurait aussi pu être écrit hier. Dans le monde de l’Empire, rien ne change fondamentalement. En 2013, l’ancien ministre des affaires étrangères français Roland Dumas a révélé que « deux ans avant le printemps arabe », on lui avait dit qu’une guerre en Syrie était planifiée. « Je vais vous dire quelque chose », dit-il dans une interview avec la chaîne française LCP, « j’étais en Angleterre deux ans avant la violence en Syrie pour d’autres affaires. J’ai rencontré des hauts fonctionnaires britanniques qui m’ont avoué qu’ils préparaient quelque chose en Syrie. L’Angleterre préparait l’invasion des rebelles en Syrie. Et ils m’ont même demandé, bien que je ne sois plus ministre des affaires étrangères, si j’aimerais y participer… C’est pour dire que cette opération vient de très loin, elle a été préparée, conçue, organisée » (citation en entier, ici).

Les seuls ennemis effectifs d’ISIS sont diabolisés par l’Occident — la Syrie, l’Iran, le Hezbollah et maintenant la Russie. L’obstacle est la Turquie, une « alliée » et membre de l’OTAN, qui a conspiré avec la CIA, le MI6 et les médiévalistes du Golfe pour fournir du soutien aux « rebelles » syriens, dont ceux que l’on appelle aujourd’hui ISIS. Soutenir la Turquie dans sa vieille ambition de domination régionale en renversant le gouvernement Assad entraine une guerre classique majeure et le démembrement terrifiant d’un des états les plus ethniquement diversifiés du Moyen-Orient.

Une trêve — aussi difficile à négocier et à mettre en place fut-elle — est la seule sortie de ce labyrinthe ; autrement, les atrocités de Paris et de Beyrouth se reproduiront. En plus d’une trêve, les auteurs et superviseurs de la violence au Moyen-Orient — les Américains et les Européens — doivent eux-mêmes se « dé-radicaliser » et faire preuve de bonne volonté envers les communautés musulmanes aliénées, partout, y compris sur leur propres territoires.

Il devrait y avoir une cessation immédiate de tous les envois de matériel de guerre à Israël, et la reconnaissance de l’état Palestinien. Le problème de la Palestine est la plaie ouverte la plus purulente de la région, et la justification la plus citée pour l’avènement de l’extrémisme Islamique. Oussama Ben Laden l’avait exprimé clairement. La Palestine offre aussi de l’espoir. Rendez justice aux palestiniens et vous commencerez à changer le monde qui les entoure.

Il y a plus de 40 ans, le bombardement Nixon-Kissinger du Cambodge libéra un torrent de souffrance dont le pays ne s’est toujours pas remis. La même chose est vraie du crime irakien de Blair et Bush, et des crimes de l’OTAN et de la « coalition » en Libye et en Syrie.

Avec un timing impeccable, le dernier livre égocentrique au titre satirique d’Henry Kissinger a été publié, « Ordre Mondial ». Dans une critique servile, Kissinger est décrit comme « un façonneur clé d’un ordre mondial qui est resté stable pendant un quart de siècle ».

Allez dire ça au peuple du Cambodge, du Vietnam, du Laos, du Chili, du Timor oriental et à toutes les autres victimes de son « façonnage ». Ce n’est que lorsque « nous » reconnaîtrons les criminels de guerre parmi nous et arrêterons de nier la vérité que le sang pourra commencer à sécher.

John Pilger

Source et traduction : http://partage-le.com/2015/11/de-pol-pot-a-isis-les-racines-du-terrorisme-par-john-pilger/

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Lire aussi :

« L’Etat islamique, cancer du capitalisme moderne » (Nafeez Ahmed)

La « guerre mondiale contre le terrorisme » a tué au moins 1,3 millions de civils (rapport)

Entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisissons les barbares !

XVM948a65aa-6b4c-11e5-8797-3db51a7a860d-805x453« En [17]93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’ égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

valls de juniac les civilisés de la barbarieEn regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares.

Victor Hugo,  Les Misérables

La vraie violence, c’est celle du capitalisme et du profit-roi


La violence, ce n’est pas d’arracher une chemise à un directeur des « ressources humaines »… La violence, c’est de licencier des milliers de personnes juste pour faire du pognon, avec toutes les conséquences terribles que cela peut avoir pour ces derniers dans une société comme la nôtre : misère, exclusion, dépression, suicide, etc.
La violence, la véritable violence, elle n’est pas du côté des salariés qui expriment une colère légitime, elle est du côté des patrons et des actionnaires qui, par cupidité, par souci de rentabilité, sèment la misère et la souffrance à grande échelle. Une violence qui ne s’exprime pas seulement dans les licenciements, dans les délocalisations et le chômage de masse mais aussi dans la précarisation du travail, dans la dégradation et le durcissement des conditions de travail – un durcissement qui engendre maintes maladies, maintes souffrances psychiques (pensons aux troubles musculo-squelettiques ou encore au burn out) et de nombreux accidents (540 accidents mortels en 2013 en France !).
Les véritables voyous, on le voit, ce sont les capitalistes qui n’ont d’autre morale que l’argent, et non pas les salariés qui se défendent comme ils le peuvent.
Comme les 2900 salariés d’Air France concernés par le « plan social », tous ceux dont la vie est réduite à une simple variable d’ajustement ont le droit et même le devoir de se révolter.
Non seulement les «violences» commises par les salariés d’Air France ne sont pas condamnables, mais elles sont à saluer. Elles sont à saluer eu égard à ce qu’elles incarnent d’exemplaire et réjouissante rupture avec toutes nos habitudes serviles et masochistes.
La peur doit changer de camp. Il est temps de faire comprendre à tout ce beau monde qu’on ne peut pas semer la misère et le malheur impunément. Il est temps de leur faire comprendre qu’on ne peut pas humilier des êtres humains et prétendre en même temps au respect de sa personne. Les capitalistes ont à leur disposition une police et une «justice» pour nous intimider et nous faire marcher droit ; opposons-leur une force plus dissuasive encore : celle qui a la vérité et la justice avec elle, celle qui requiert une unité et une solidarité sans faille de notre camp, celle qui se déploie à travers nos luttes et nos mille et une bravoures, celle qui se nourrit sans cesse de notre intelligence et de notre inventivité.
Le caractère démentiel des réactions politiques et médiatiques, la brutalité de la riposte judiciaire et policière – des salariés rebelles menacés de trois de prison, et interpellés chez eux à six heures du matin, comme s’il s’agissait de dangereux criminels, pour être placés en garde à vue pendant plus d’une journée -, n’étonnera que ceux qui ignorent que nous sommes en guerre. Oui, c’est bien une guerre quotidienne que les riches et les capitalistes nous mènent pour s’assurer de notre dévouement à les servir et les enrichir. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour se goinfrer toujours plus au détriment de notre droit à la vie et au bonheur. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour démanteler tous nos acquis sociaux, qui sont pour eux autant d’inacceptables entraves à leurs criminelles ambitions. Oui, c’est bien une guerre dont il s’agit – une guerre économique, idéologique, psychologique bien davantage encore que policière et judiciaire. Le temps est venu d’en prendre conscience et d’enclencher la contre-offensive. Le temps est venu de reprendre l’offensive contre tous ceux qui, comme le patron d’Air France, se croient autorisés à briser la vie de milliers de gens et cachent à peine leur volonté d’en finir, entre autres choses, avec le droit de grève et l’interdiction du travail des enfants !

(texte mis à jour le 15 octobre)

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bousculage des patrons

La vraie violence n’est pas « celle des coups de poing »

« Qu’est-ce que la violence ? Pas seulement celle des coups de poing ou des coups de couteau des agressions physiques directes, mais aussi celle qui se traduit par la pauvreté des uns et la richesse des autres. Qui permet la distribution des dividendes en même temps que le licenciement de ceux qui les ont produits. Qui autorise des rémunérations pharaoniques en millions d’euros et des revalorisations du Smic qui se comptent en centimes.  »

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « La violence des riches : Chronique d’une immense casse sociale »

La violence des capitalistes « ne fait pas de bruit » mais c’est pourtant la plus terrible

« La violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder en effet par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connue des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoires, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. (…) Tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

Jean Jaurès dans un discours à l’Assemblée nationale, le 19 juin 1906.

Les causes occultées de la « crise des migrants » : pillage de l’Afrique et guerres néocoloniales

Par Saïd Bouamama

[article écrit en mars dernier sous le titre « Le mur meurtrier de la Méditerranée : L’assassinat institutionnel de masse de l’Union européenne ». Le nombre de migrants morts en mer s’est encore accru par rapport à l’année dernière…]

3419 migrants sont morts en 2014 en tentant de traverser la Méditerranée selon l’agence de Nations-Unies pour les réfugiés(1) . Ce chiffre macabre fait de la Méditerranée la frontière la plus meurtrière, le nombre total de décès pour le monde entier étant de 4272. Sur une durée plus longue ce sont plus de 20 000 migrants qui ont perdu la vie depuis l’an 2000. La tendance est de surcroît à une hausse permanente, l’année 2014 ayant battu tous les records en laissant loin derrière le précédent pic qui était de 1500 décès en 2011. Les discours politiques et médiatiques construisent chaque nouveau drame comme des catastrophes imprévisibles sur lesquelles les gouvernements européens n’auraient aucune prise et aucune responsabilité. Le discours de la catastrophe cache un processus d’assassinat de masse de l’Union Européenne.

Les angles morts sur les causes structurelles

Le premier angle mort des discours politiques et médiatiques est celui des causes économiques poussant des dizaines de milliers d’Africains à risquer leurs vies dans des traversées qu’ils savent meurtrières. Depuis les indépendances politiques de la décennie 60, d’autres mécanismes que l’occupation militaire directe sont venus prendre le relais pour assurer la reproduction du « pacte colonial » c’est-à-dire la construction des économies africaines selon les besoins de l’Europe et non selon les besoins des peuples africains. Sans être exhaustif rappelons quelques-uns de ces mécanismes.

Les accords de coopération économique, financière et monétaire que les différents pays européens imposent aux pays africains impliquent une vente des matières premières à des coûts inférieurs à celui du marché mondial et interdisent la taxation des produits importés d’Europe. Prenons l’exemple du dernier accord signé entre l’Union Européenne et les 15 États de l’Afrique de l’Ouest dit « Accord de partenariat économique » (APE). Cet accord interdit la taxation des 11, 9 milliards d’euros de produits importés par l’Union Européenne en 2013. Il met ainsi l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture industrielle européenne poussant à la misère des centaines de milliers de paysans. Les conséquences coulent de source :

« Cet Accord renforcera une migration massive de populations privées d’avenir dans leur pays, dans une situation où la population d’Afrique de l’ouest fera plus que doubler d’ici 2050, atteignant 807 millions d’habitants (contre 526 millions pour l’UE à la même date), et dans un contexte de réchauffement climatique particulièrement accentué dans cette région.(2) »

Le caractère exploiteur de ces accords est tel que le professeur Chukwuma Charles Soludo, déclare le 19 mars 2012 que l’APE d’Afrique de l’Ouest constitue un (AO) « second esclavage(3). Mais l’APE n’est que la systématisation à grande échelle de logiques de mises en dépendance antérieures comme « l’aide liée » imposant le recours aux entreprises françaises en échange d’un financement de projets d’aménagement, les Plans d’Ajustement Structurel imposant des réformes libérales en échange d’un crédit ou d’un report de remboursement d’une dette, ou pire encore l’institution du Franc CFA qui permet le contrôle des politiques monétaires de la zone franc. Ces causes directes de la paupérisation africaine et de la pression migratoire sont tues par le discours politique et médiatique dominant. Elles démentent l’idée d’une catastrophe imprévisible sur laquelle l’homme n’aurait aucune prise.

Le discours médiatique de la catastrophe n’est qu’un processus de masquage des causes économiques structurelles.

Bien sûr de tels mécanismes ne sont possibles que par le recours direct ou indirect à la force allant de l’assassinat des opposants à ces politiques en passant par les coups d’Etats ou les guerres ouvertes. C’est la raison de la fréquence des interventions militaires européennes directes ou indirectes en Afrique. Si la France est la plus présente dans ces aventures guerrières en Afrique c’est sur la base d’une délégation européenne. Face à la montée des puissances émergentes, face à la concurrence économique états-unienne et chinoise, l’Europe mandate ainsi la France pour la défense des intérêts de l’ « Eurafrique » c’est-à-dire pour la consolidation d’un néocolonialisme socialisé à l’échelle de l’Union Européenne. Cette « Eurafrique » économique et militaire est un vieux projet de certaines fractions du capital financier européen. Elle a été freinée par les concurrences entre les différents pays européens qui tendent à être mises au second plan du fait de l’exacerbation de la concurrence liée à la mondialisation capitaliste. Voici comment Aimé Césaire alertait déjà en janvier 1954 sur l’Eurafrique en se trompant uniquement sur la nationalité du soldat :

« Je le répète : le colonialisme n’est point mort. Il excelle, pour se survivre, à renouveler ses formes ; après les temps brutaux de la politique de domination, on a vu les temps plus hypocrites, mais non moins néfastes, de la politique dite d’Association ou d’Union. Maintenant, nous assistons à la politique dite d’intégration, celle qui se donne pour but la constitution de l’Eurafrique. Mais de quelque masque que s’affuble le colonialisme, il reste nocif. Pour ne parler que de sa dernière trouvaille, l’Eurafrique, il est clair que ce serait la substitution au vieux colonialisme national d’un nouveau colonialisme plus virulent encore, un colonialisme international, dont le soldat allemand serait le gendarme vigilant(4). »

Ces guerres directes ou indirectes(5) sont la seconde cause de la pression migratoire. Ce n’est pas seulement pour survivre économiquement que des milliers d’africains risquent leurs vies en méditerranée mais pour fuir les guerres européennes et leurs conséquences en termes d’installation de régimes dictatoriaux ou pire encore le chaos comme en Lybie ou au Congo avec l’installation de « seigneurs de guerres » avec lesquels le commerce peut continuer. Le discours médiatique de la catastrophe masque également la responsabilité européenne vis-à-vis de cette cause des migrations contemporaines.

Frontex ou la création des conditions d’un assassinat de masse

Si les causes évoquées ci-dessus suffisent pour comprendre la hausse de la pression migratoire, elles ne suffisent pas à expliquer l’augmentation du nombre de décès au cours de la migration. Pour cela il faut orienter le regard vers les réponses de l’Union Européenne à cette pression migratoire. Ces réponses se concrétisent depuis 2005 par l’action de l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (FRONTEX). Le statut d’agence offre une autonomie importante qui a été encore renforcée le 10 octobre 2011 en l’autorisant à posséder désormais son propre matériel militaire. Les moyens financiers mis à disposition de FRONTEX sont en augmentation constante : 19 millions d’euros en 2006 et 88 millions d’euros en 2011(6).

Concrètement l’agence organise des patrouilles militaires afin de refouler les migrants vers des pays voisins d’une part et signe des accords avec des États tiers pour qu’ils fassent barrage en amont sur les candidats à la migration d’autre part. Pour mener à bien sa première mission, l’agence dispose de moyens militaires en constante augmentation mis à disposition par les États membres ou en possession propre : plus d’une quarantaine d’hélicoptères et d’avions, d’une centaine de bateaux et environ 400 unités d’équipement tels que des radars, des sondes, des caméras, etc(7). Nous sommes bien en présence d’une logique de guerre contre les migrants. De tels moyens militaires permettent à l’agence d’assurer en particulier des patrouilles fréquentes dans les eaux territoriales des États membres mais également dans les eaux internationales. La Ligue belge des droits de l’homme décrit à juste titre l’agence comme une « véritable armée au service de la politique migratoire d’une Europe forteresse, menant à armes inégales une guerre aux migrants qui n’ont rien de soldats(8) ». Cette logique de guerre conduit les candidats à la migration à des prises de risques de plus en plus importantes pour échapper à la surveillance des patrouilles de FRONTEX. La hausse du nombre de décès n’est pas le fait d’une catastrophe imprévisible mais le résultat de décisions prises en toute conscience des conséquences meurtrières.

La seconde mission de FRONTEX consistant en la signature d’accords avec les pays africains riverains de la méditerranée n’est rien d’autre qu’une externalisation du « sale boulot » pour reprendre une expression de la juriste Claire Rodier(9). Les conséquences de cette externalisation sont logiques :

« Cette externalisation qui consiste, pour les Etats européens, à sous-traiter la gestion de l’immigration irrégulière aux pays limitrophes (Maghreb, Europe de l’Est) a plusieurs avantages : d’une part, elle opère un transfert du « sale boulot » (déportations de masse, détentions arbitraires, tortures) dans des pays dont les standards sont moins élevés qu’en Europe, en permettant de s’affranchir des obligations que les lois européennes imposent en matière de respect des droits de l’homme ; d’autre part, elle participe du rapport de dépendance que l’UE entretient avec son voisinage proche. Car, aux pays concernés, on promet, en échange de leur collaboration, le financement d’actions de coopération ou des contreparties de nature politique ou diplomatique(10). »

Aux morts de ma méditerranée, il convient donc d’ajouter les sévices, les brutalités et les morts de la sous-traitance. Ce rôle d’installation des conditions de l’assassinat institutionnel de masse est, bien entendu, absent des reportages que nos médias diffusent à chaque naufrage meurtrier.

Le discours médiatiques sur les passeurs

Ayant occulté les causes structurelles de la hausse de la pression migratoire et les causes de sa traduction en décès dans la méditerranée, il ne reste au discours médiatiques qu’à ne se centrer que sur les passeurs. Ceux-ci seraient les seuls responsables de la situation et la lutte contre les réseaux de passeurs est présentée comme la solution. Le centrage des discours politiques et médiatiques sur les seuls passeurs contribue une nouvelle fois à occulter les véritables raisons des drames réguliers de la méditerranée.

Nous n’avons, bien entendu, aucune sympathie pour ces passeurs. Nous devons néanmoins rappeler que tant qu’il y a une demande de migrants, il y aura une offre de passages clandestins. C’est le propre des politiques qui ne veulent pas s’attaquer aux causes d’un problème social que de n’aborder que l’offre et d’occulter la demande. S’attaquer aux seuls dealers sans s‘interroger sur la demande de « paradis artificiels » d’un nombre grandissant de citoyens, adopter une politique prohibitionniste en matière d’alcool sans s’attaquer aux causes de l’alcoolisation, etc. Les exemples sont nombreux de ces politiques hypocrites prétendant agir sur les conséquences alors que les causes restent occultées.

Confrontés à une hausse des risques de contrôle, les passeurs sont incités à se débarrasser de leurs cargaisons encombrantes le plus tôt possible et par n’importe quel moyen. « De nouveaux éléments recueillis, mardi 16 septembre, par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) sont venus confirmer la thèse selon laquelle ce sont bien les passeurs qui ont volontairement embouti le bateau de centaines de migrants avant que celui-ci ne coule » souligne Elise Vincent dans l’édition du Monde du 16 septembre 2014. Si ces criminels doivent être poursuivis et jugés, il n’en demeure pas moins que de telles pratiques ne sont possibles que parce que la politique européenne en crée les conditions.

Ces mêmes orientations politiques créent une occasion de profit en or pour la mafia par l’exploitation de ceux qui ont pu échapper à la mort. Le journaliste de l’agence Reuter décrit comme suit cette nouvelle « poule aux œufs d’or » de la mafia à Lampedusa :

« Ici, à huit heures de bateau de la Sicile, la mafia fait déjà ses affaires en accueillant des migrants dans des centres exploités par des sociétés privées sur délégation de l’Etat. C’est toujours les mêmes qui gagnent les appels d’offre depuis des années. Un migrant rapporte en subvention une trentaine d’euros par jour. Avec ces dizaines de milliers de migrants, c’est un business en or, plus rentable même que le trafic de drogue, de l’aveu d’un gangster, piégé par des écoutes téléphoniques lors d’une enquête sur la corruption à Rome. Ce qui est vrai dans la capitale sera vrai partout en Italie. Une illustration de cette organisation, c’est le scenario, toujours le même, qui précède les secours. A bord des rafiots pourris partis de Libye, il n’y a rien à manger ou à boire, pas d’essence, mais un téléphone satellitaire pour appeler au secours. Un équipement bien trop coûteux pour les passeurs. A terre, les migrants fournissent une main d’œuvre à bon marché. Dans l’agriculture pour les hommes, dans la prostitution pour les femmes. Un véritable trafic d’esclaves, et les esclavagistes sont Africains et Italiens(11). »

Les travaux de recherche sur les discriminations considèrent qu’une des formes de celles-ci est la discrimination systémique c’est-à-dire étant la conséquence d’un système et non d’une décision volontaire de discriminer. Nous pouvons emprunter le même concept en ce qui concerne les morts de la méditerranée. Certes l’assassinat de ces migrants n’est pas direct. Il est en revanche le résultat inéluctable des politiques de l’Union Européenne tant dans sa politique africaine que dans sa politique migratoire, tant dans la hausse de la pression migratoire que dans sa traduction en décès à grande échelle.

Source : http://www.michelcollon.info/Le-mur-meurtrier-de-la.html

Notes

(1)http://www.unhcr.fr/54871a45c.html,
(2)Communiqué de presse, Non à la signature de l’Accord de Partenariat Économique UE-Afrique de l’Ouest par le Conseil de l’Union européenne !, 11 décembre 2014, http://www.solidarite.asso.fr/IMG/p…,
(3)Jacques Berthelot, Il est urgent d’arrêter d’imposer les APE, 16 janvier 2013, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/po…,
(4)Aimé Césaire, Le colonialisme n’est pas mort, La nouvelle critique, n° 51, janvier 1954, p. 28.
(5)Conférer pour aller plus loin, Raphaël Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique, Agone, Marseille, 2009.
(6)Frontex, le bras armé de l’Europe Forteresse, demain le Monde, n° 18, mars-avril 2013.
(7)Ibid.
(8) Frontex : guerre aux migrants » – le document audio, http://www.liguedh.be/les-fichiers-…,
(9)Claire Rodier, Xénophobie Business, à quoi servent les contrôles migratoires, La Découvertes, Paris, 2012.
(10)Interview de Claire Rodier dans Libération du premier octobre 2012.
(11)Antonio Parrinello, Reuters du 17 janvier 2015.

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pompe afrique« L’Union européenne commet un crime contre l’humanité » (Jean Ziegler)

Pour le sociologue et auteur du livre « Retournez les fusils! choisir son camp », c’est la notion même de « droit d’asile » que l’Europe est en train de détruire. il plaide pour un retour de la mission « mare nostrum », un changement radical de politique.

L’Union européenne refuse d’appliquer le droit d’asile.
Cette politique relève du crime contre l’humanité. Les Nations unies, dans leur convention sur les réfugiés de 1952, ont créé un droit de l’homme nouveau: le droit à l’asile. Ce droit est universel. Tout être humain persécuté dans son pays d’origine pour des raisons ethniques, religieuses ou politiques a le droit de chercher accueil et protection dans un autre pays.
Les 28 membres de l’Union européenne ont tous, sans exception, signée cette convention. Pourtant, Frontex, l’organisation militaire, semi-clandestine, de protection de la forteresse Europe, assume une politique qui viole de manière flagrante le droit international et la convention sur les réfugiés. Au lieu d’organiser l’accueil et la sécurité des persécutés, Frontex met en œuvre un appareil de contraintes qui les empêche d’atteindre la forteresse, et donc d’y déposer une demande d’asile. Empêcher quelqu’un de remettre une demande d’asile est une violation de la convention.
Toutefois, il faut être précis. Chaque État reste souverain et possède le droit d’étudier cette demande pour déterminer si elle est justifiée ou non. Cela lui confère le droit de la rejeter. Mais ce qui est totalement inadmissible, c’est d’empêcher les réfugiés d’atteindre le pays d’accueil, donc de faire valoir ce droit d’asile.
Les guerres en Libye, Syrie, Afghanistan, Irak et la misère extrême qui règne dans de nombreux pays au sud du Sahara poussent des dizaines de milliers de personnes, dans le désespoir le plus total, à trouver refuge en Europe. Qu’une partie des habitants de la planète doivent encourir de tels dangers confirme que nous vivons sous un ordre cannibale du monde, totalement absurde. On assiste à une extrême concentration des richesses entre les mains de quelques-uns. Le rapport OXFAM de 2014 indique que 1 % de la population mondiale détient autant de valeurs patrimoniales que les 99 % restants. En même temps, la pyramide de martyrs dans les pays du Sud ne cesse de croître.

Le droit international et la plus élémentaire humanité exigent un changement radical de cette politique hypocrite et inhumaine de l’Europe. Il faut revenir au système mis en place et maintenu par le gouvernement italien jusqu’en novembre 2014 (opération « Marée Nostrum ») et mettre en œuvre, avec l’appui de toute l’Union européenne, une opération de sauvetage dans les eaux internationales en Méditerranée et Atlantique Sud.
L’opération « Triton », qui a remplacé « Marée Nostrum », autorise le secours dans les seules eaux territoriales et refuse d’intervenir dans les eaux internationales, là où 99 % des naufrages ont pourtant lieu.
L’établissement d’une organisation qui donne la priorité au sauvetage en mer ne dispensera pas l’Union européenne de mener partout dans le monde un combat impitoyable contre les cartels du crime organisé.
Cartels du crime organisé dont font partie ces fameux passeurs, qui gagnent des millions d’euros sur le désespoir, la misère et l’angoisse des persécutés. L’honneur de l’Europe est à ce prix.
L’opinion publique européenne doit imposer aux tristes bureaucrates de Bruxelles un changement radical de leur politique et du refus d’asile dont sont victimes des dizaines de milliers de personnes chaque année. Combien de tragédies et de milliers de morts nous faudra-t-il supporter ? Car leur seul tort est de vouloir faire appliquer un droit humain fondamental. Il est intolérable que cela continue! Comme il est intolérable que, toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meure de faim, ou de ses suites immédiates. Près d’un milliard de personnes sont en permanence gravement sous-alimentées alors que l’agriculture mondiale pourrait nourrir normalement 12 milliards d’êtres humains (presque le double de l’humanité). Il faut abattre cet ordre cannibale du monde qui écrase la planète.

Source : http://www.humanite.fr/lunion-europeenne-commet-un-crime-contre-lhumanite-572303

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Lire aussi : https://reveilmutin.wordpress.com/2013/11/16/chasseurs-de-matieres-premieres-ou-comment-le-maintien-de-notre-niveau-de-vie-exige-et-perpetue-la-misere-et-lasservissement-des-pays-du-sud/

La stratégie du choc ou l’histoire occultée du néolibéralisme (Naomi Klein)

Je fis la connaissance de Jamar Perry en septembre 2005 au refuge de la Croix-Rouge de Baton Rouge, en Louisiane. De jeunes scientologistes au large sourire distribuaient des repas, et Jamar faisait la queue avec les autres sinistrés. (…) Né et élevé à La Nouvelle-Orléans, Jamar avait quitté la ville inondée une semaine plus tôt. (…) Lui et les siens avaient attendu longtemps les autocars d’évacuation promis. En fin de compte, comme ils ne venaient pas, les Perry avaient marché sous un soleil de plomb. Ils avaient abouti ici, dans un palais des congrès tentaculaire (…) Ce jour-là, une nouvelle courait parmi les réfugiés selon laquelle un éminent congressman républicain de la ville, Richard Baker, avait tenu les propos suivants : « Nous avons enfin nettoyé les logements sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là où nous avions échoué. » Joseph Canizaro, l’un des promoteurs immobiliers les plus riches de la ville, avait exprimé un point de vue similaire : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début. Des superbes occasions se présentent à nous. » Pendant toute la semaine, l’Assemblée législative de la Louisiane à Baton Rouge, la capitale, avait grouillé de lobbyistes s’employant à verrouiller les « occasions » en question. Au menu : réductions des charges fiscales, allégements de la réglementation, main d’œuvre au rabais et création d’une ville « plus petite et plus sûre » – ce qui en pratique revenait à la démolition des logements sociaux et à leur remplacement par des immeubles en copropriété. (…)
Parmi ceux pour qui les eaux de crue de La Nouvelle-Orléans étaient synonymes de « superbes occasions » se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvement en faveur du capitalisme sans entraves. C’est à lui qu’on attribue la paternité du credo de l’économie mondialisée contemporaine, caractérisée par l’hypermobilité. Âgé de 93 ans et de santé fragile, « Oncle Miltie », ainsi que l’appelaient ses partisans, trouva malgré tout la force d’écrire un article pour la page d’opinions du Wall Street Journal, trois mois après l’effondrement des digues : « La plupart des écoles de La Nouvelle-Orléans sont en ruine, faisait-il observer, au même titre que les maisons des élèves qui les fréquentaient. Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation. »
L’idée radicale de Friedman se résume comme suit : au lieu d’affecter à la remise en état et au renforcement du réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans une partie des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des « bons d’études » donnant accès à des écoles privées (dont bon nombre à but lucratif) subventionnées par l’État. Il était essentiel, selon Friedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une « réforme permanente ».
(…) Aux yeux de Milton Friedman, (…) l’idée même d’un réseau d’écoles administré par l’État empeste le socialisme. Pour lui, l’État a pour unique fonction « de protéger notre liberté contre ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés, et il favorise la concurrence». En d’autres termes, il s’agit de fournir les policiers et les soldats – tout le reste, y compris l’éducation publique gratuite, n’est qu’ingérence au sein des marchés.
Contrairement à la réfection des digues et au rétablissement du réseau électrique, la vente aux enchères du réseau scolaire de La Nouvelle-Orléans s’effectua avec une rapidité et une précision toutes militaires. Dix-neuf mois après les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La Nouvelle-Orléans avaient été remplacées par des écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait plus que 4. Il y avait alors 7 écoles à charte ; elles étaient désormais 317. Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteurs furent réembauchés par les nouvelles écoles à charte, où ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.
(…) J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits.

L’intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orléans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moins d’un an plus tard, le 16 novembre 2006, à l’âge de 94 ans. La privatisation du réseau d’écoles publiques d’une ville américaine de taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s’agissant d’un homme considéré comme l’économiste le plus influent de la deuxième moitié du siècle dernier. Friedman comptait parmi ses disciples quelques présidents des États-Unis, des premiers 15 ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres des Finances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secrétaires du Parti communiste chinois, des administrateurs du Fonds monétaire international et les trois derniers chefs de la Réserve fédérale des États-Unis. Pourtant, sa détermination à profiter de la crise de La Nouvelle-Orléans pour faire progresser une version fondamentaliste du capitalisme signait à merveille les adieux de ce professeur énergique d’un mètre cinquante-sept à peine qui, dans ses jeunes années, s’était décrit lui-même « comme un prédicateur à la mode d’autrefois en train de prononcer le sermon du dimanche ».
Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses puissants disciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte.
Dans l’un de ses essais les plus influents, Friedman définit le remède universel que propose le capitalisme moderne et énonce ce que j’en suis venue à considérer comme la « stratégie du choc ». « Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables. » (…) Selon Friedman, « un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus ». Variation sur un thème cher à Machiavel, selon qui le mal devait « se faire tout d’une fois », cette idée constitue l’un des legs stratégiques les plus durables de Friedman.

C’est au milieu des années 1970, à l’époque où il conseillait le général Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la première fois l’occasion d’exploiter un choc ou une crise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d’État orchestré par Pinochet, les Chiliens étaient sans contredit en état de choc. De plus, le pays était aux prises avec les traumatismes causés par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla à Pinochet de procéder aussitôt à une transformation en profondeur de l’économie – réductions d’impôts, libéralisation des échanges commerciaux, privatisation des services, diminution des dépenses sociales et déréglementation. Bientôt, les Chiliens virent même leurs écoles publiques remplacées par des écoles privées auxquelles donnaient accès des bons d’études. C’était la métamorphose capitaliste la plus extrême jamais tentée. On parla désormais de la révolution de l’« école de Chicago », de nombreux économistes de Pinochet ayant étudié à l’université de Chicago sous la direction de Friedman. Ce dernier prédit que la soudaineté et l’ampleur des changements économiques provoqueraient chez les citoyens des réactions psychologiques qui « faciliteraient l’ajustement». Friedman créa l’expression « traitement de choc » pour parler de cette douloureuse tactique. Au cours des décennies suivantes, les gouvernements qui imposèrent de vastes programmes de libéralisation des marchés eurent justement recours au traitement de choc ou à la « thérapie de choc ».
Pinochet, lui, facilita l’« ajustement » au moyen d’une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torture du régime, les corps qui se convulsaient sous l’effet de la douleur étaient ceux des personnes les plus susceptibles de s’opposer à la transformation capitaliste. En Amérique latine, nombreux sont ceux qui établirent un lien direct entre les chocs économiques qui se soldèrent par l’appauvrissement de millions de personnes et l’épidémie de tortures qui punirent dans leur chair des centaines de milliers de personnes qui rêvaient d’une autre forme de société. D’où la question posée par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano : « Comment préserver cette inégalité autrement que par des décharges électriques ? » Exactement trente ans après que ces trois formes de chocs eurent frappé le Chili, la formule reprend du service en Irak, de façon beaucoup plus violente. Il y eut d’abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis Shock and Awe (parfois traduite par « choc et effroi »), avait pour but « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de l’adversaire et de le priver de toute capacité à agir et à réagir ». Vint ensuite la thérapie de choc économique, imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15%, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du Commerce par intérim de l’Irak, Ali Abdel-Amir Allaoui, déclara à l’époque que ses compatriotes en avaient « assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie que l’économie subisse le même sort ». En cas de résistance, les Irakiens étaient arrêtés et jetés dans des prisons où leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoup moins métaphoriques.

(…) Après les attentats du 11 septembre, Washington s’estima dispensé de demander aux pays concernés s’ils voulaient bien « du libre-échange et de la démocratie » à la mode états-unienne ; il recourut simplement à la force militaire inspirée de la doctrine « choc et effroi ».
En réfléchissant à la progression de cette vision des marchés qui règne désormais un peu partout sur la planète, je me rendis toutefois compte que l’idée d’exploiter les crises et les désastres était le modus operandi du mouvement de Milton Friedman depuis ses débuts – de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a dû compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes « facilitatrices » se font maintenant plus destructrices et plus horribles, sans doute, mais la situation observée en Irak et à La Nouvelle-Orléans n’est pas le fruit d’une nouvelle invention consécutive au 11 septembre. Au contraire, l’exploitation effrontée des crises est l’aboutissement de trois décennies d’application stricte de la stratégie du choc.
Vues sous cette optique, les trente-cinq dernières années apparaissent sous un jour sensiblement différent. On avait jusque-là tendance à voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l’homme comme des actes sadiques dont se rendaient coupables des régimes antidémocratiques. En fait, il s’agissait plutôt de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de préparer le terrain à l’introduction de « réformes » radicales axées sur la libéralisation des marchés. Dans l’Argentine des années 1970, la junte fit « disparaître » 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afin d’imposer les politiques de l’école de Chicago ; à la même époque, le Chili eut recours à la terreur pour accomplir sa métamorphose économique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la place Tiananmen et l’arrestation de dizaines de milliers de personnes permirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d’exportation, où travaillent des salariés trop terrifiés pour faire valoir leurs droits. Dans la Russie de 1993, la décision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d’assaut contre le Parlement et de faire emprisonner les chefs de l’opposition pava la voie à la privatisation précipitée qui engendra les célèbres oligarques du pays.
Au Royaume-Uni, la guerre des Malouines, survenue en 1982, eut le même effet : le désordre et l’élan nationaliste nés de la guerre permirent à Margaret Thatcher de recourir à une force extraordinaire pour étouffer la grève des mineurs du charbon et lancer la première vague de privatisations effrénées en Occident. En 1999, les bombardements de Belgrade par l’OTAN créèrent des conditions favorables à des privatisations rapides en ex-Yougoslavie – objectif du reste antérieur à la guerre. La politique économique ne fut pas le seul facteur à l’origine de ces conflits, bien sûr, mais chacun de ces chocs collectifs servit à préparer le terrain au traitement de choc économique.
Les traumatismes ayant servi à affaiblir les résistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents. En Amérique latine et en Afrique, dans les années 1980, c’est la crise de l’endettement qui obligea les pays « à privatiser ou à crever », selon la formule d’un ex-représentant du FMI. Minés par l’hyperinflation et trop endettés pour dire non aux exigences dont s’assortissaient les nouveaux prêts, des gouvernements acceptèrent le traitement de choc dans l’espoir qu’il les préserverait de l’effondrement. En Asie, c’est la crise financière de 1997-1998 – presque aussi dévastatrice que la Grande Dépression – qui affaiblit les « tigres » asiatiques et les obligea à ouvrir leurs marchés à ce que le New York Times appela la « plus grande vente de faillite du monde ». Bon nombre de ces pays étaient des démocraties, mais les transformations radicales visant la libéralisation des marchés ne furent pas imposées de façon démocratique. En fait, ce fut exactement le contraire : conformément aux prévisions de Friedman, le climat de crise généralisée permettait de faire fi de la volonté des électeurs et de céder le pays aux « technocrates » de l’économie.
Dans certains cas, bien entendu, l’adoption des politiques de libéralisation des marchés se fit de façon démocratique, quelques politiciens ayant été portés au pouvoir malgré des programmes draconiens : l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis et, plus récemment, celle de Nicolas Sarkozy en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas, cependant, les croisés du libéralisme économique se heurtent à l’opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets radicaux, accepter les changements à la pièce plutôt qu’une reconversion totale. On voit bien que le modèle économique de Friedman, s’il est en partie compatible avec la démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposé dans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte – comme ce fut le cas au Chili dans les années 1970, en Chine à la fin des années 1980, en Russie dans les années 1990 et aux États- Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 –, on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques. Cette croisade idéologique prit naissance au sein des régimes autoritaires d’Amérique du Sud ; dans les territoires nouvellement conquis – la Russie et la Chine –, elle cohabite encore aujourd’hui, sans difficulté et de façon rentable, avec un régime à la poigne de fer.

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(…)

Du Chili à la Chine en passant par l’Irak, la torture a été le partenaire silencieux de la croisade mondiale en faveur de la libéralisation des marchés. Cependant, elle n’est pas qu’un simple moyen utilisé pour forcer des citoyens rebelles à accepter des politiques dont ils ne veulent pas. On peut aussi y voir une métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie du choc.
La torture, ou l’ « interrogatoire coercitif » comme on l’appelle à la CIA, est un ensemble de techniques conçues pour plonger les prisonniers dans un état de choc et de désorientation grave et les forcer à faire des concessions contre leur gré. La logique de la méthode est exposée dans deux manuels de l’agence qui ont été déclassifiés à la fin des années 1990. On y explique que la façon de vaincre les résistances des « récalcitrants » consiste à provoquer une fracture violente entre le prisonnier et sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure. D’abord, on « affame » les sens (au moyen de cagoules, de bouchons d’oreilles, de fers et de périodes d’isolement total) ; ensuite, le corps est bombardé de stimuli (lumières stroboscopiques, musique à tue-tête, passage à tabac, électrochocs).
Cette phase d’ « assouplissement » a pour but de provoquer une sorte d’ouragan dans la tête des prisonniers, qui régressent et ont peur au point de perdre toute capacité à penser de façon rationnelle et à protéger leurs intérêts. C’est dans cet état de choc que la plupart des détenus donnent à leurs interrogateurs ce qu’ils veulent – des informations, des aveux, l’abandon d’anciennes croyances. On trouve dans un des manuels de la CIA une explication particulièrement succincte : « Il existe un intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou de paralysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en éclats le monde familier du sujet et l’image qu’il a de lui-même. Les interrogateurs chevronnés reconnaissent ce moment et savent que le sujet est alors plus ouvert à la suggestion et beaucoup plus susceptible de coopérer qu’avant le choc. »
La stratégie du choc imite la démarche en tentant de reproduire, à l’échelle d’une société, les résultats obtenus avec un seul détenu dans une cellule de prison. A cet égard, l’exemple le plus probant est le choc du 11 septembre, qui, pour des millions de personnes, fit voler en éclats le « monde familier ». Il déclencha du même coup une période de désorientation et de régression que l’administration Bush exploita de main de maître. Soudain, nous nous retrouvions en quelque sorte en l’an zéro. Tout ce que nous savions du monde relevait d’ « avant » la catastrophe. Nous, les Nord-Américains, qui de toute façon connaissions mal notre histoire, formions désormais un Etat vierge, une « feuille blanche » sur laquelle « on peut écrire les mots les plus beaux et les plus nouveaux », ainsi que Mao le dit à propos de son peuple. Une nouvelle armée de spécialistes se chargea aussitôt d’écrire des mots beaux et nouveaux sur la table rase de notre conscience traumatisée : « choc des civilisations », « axe du mal », « islamo-fascisme », « sécurité intérieure ». Pendant que les citoyens étaient mobilisés par de nouvelles guerres culturelles aux conséquences mortelles, l’administration Bush accomplit ce dont elle n’aurait pu que rêver sans les attentats du 11 septembre : lancer des guerres privatisées à l’étranger et créer un complexe de la sécurité assujetti au contrôle du privé à l’intérieur des frontières des Etats-Unis.
Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : le désastre déclencheur – le coup d’Etat, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan – plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. A l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Baton Rouge devaient renoncer à leurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après le tsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passé comme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coup du choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militaires américaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves de pétrole, de leurs sociétés d’Etat et de leur souveraineté.

(…)

Dans le déluge de mots écrits en hommage à Milton Friedman après sa mort, on souligna à peine l’importance que revêtent les chocs et les crises pour l’avancement de sa vision du monde. Le décès de l’économiste fut plutôt l’occasion de récrire l’histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu’il prônait faisait désormais figure d’orthodoxie gouvernementale dans presque tous les coins du monde. C’était un véritable conte de fées, débarrassé des violences et des contraintes si intimement mêlées à cette croisade. Elle représente à n’en pas douter la campagne de propagande la mieux réussie des trois dernières décennies.

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Tenir une idéologie pour responsable des crimes commis en son nom: l’entreprise exige beaucoup de prudence. Il est trop facile d’affirmer que ceux dont nous ne partageons pas le point de vue sont non seulement dans l’erreur, mais de plus tyranniques, fascistes, génocidaires. Il est vrai également que certaines idéologies représentent un danger pour le public et doivent être identifiées comme telles. On songe en particulier à la fermeture des idéologies fondamentalistes, incapables de coexister avec d’autres systèmes de croyance; leurs disciples dénoncent la diversité et exigent de disposer d’une liberté absolue pour installer leur modèle parfait. Ils veulent détruire le monde tel qu’on le connaît pour faire place à leur invention de puristes. Cette logique, nourrie des fantasmes bibliques du déluge et du grand incendie, conduit inéluctablement à la violence. Les idéologies qui aspirent à cette impossible « table rase », condition qu’on ne peut obtenir qu’au prix d’un cataclysme, sont dangereuses.
Habituellement, ce sont les idéologies religieuses et radicales extrêmes qui proposent l’oblitération de cultures et de peuples entiers comme condition de l’avènement d’un monde nouveau, épuré. Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, toutefois, on a pris conscience des crimes ignobles commis au nom du communisme. (…) Partout dans le monde, des spécialistes participent à des débats enflammés et se demandent si les atrocités sont imputables à l’idéologie proprement dite ou aux aberrations de ses tenants, dont Staline, Ceauşescu, Mao et Pol Pot.
(…) Il ne s’ensuit pas nécessairement que toutes les formes de communisme sont par nature génocidaires, comme autant l’ont affirmé avec jubilation, mais c’est indiscutablement une interprétation de la théorie communiste doctrinaire, autoritaire et hostile au pluralisme qui explique les purges de Staline et les camps de rééducation de Mao. Le communisme autoritaire porte -et devrait porter- les stigmates de ces laboratoires du réel.
Qu’en est-il, cela étant, de la croisade menée pour la libéralisation des marchés? On n’a jamais qualifié de crimes capitalistes les coups d’État, les guerres et les massacres qui avaient pour but d’installer et de maintenir en place des régimes favorables à la libre entreprise. Pour les expliquer, on invoque plutôt les excès de dictateurs trop zélés ou les « fronts chauds » de la Guerre froide et, aujourd’hui, de la guerre contre le terrorisme. Quand les plus fervents opposants du modèle économique corporatiste sont éliminés systématiquement, comme ils l’ont été en Argentine dans les années 1970 et comme ils le sont à présent en Irak, on fait allusion au sale boulot que suppose la lutte contre le communisme ou le terrorisme -et presque jamais à la lutte en faveur de l’avancement du capitalisme à l’état pur.
Je ne dis pas que les régimes capitalistes sont par nature violent. Il est tout à fait possible de mettre en place une économie de marché n’exigeant ni une telle brutalité ni une telle pureté idéologique. La libre circulation des biens de consommation peut très bien cohabiter avec des services de santé publics et gratuits, des écoles publiques et l’assujettissement de vastes pans de l’économie -une société pétrolière nationale, par exemple- au contrôle de l’État. De la même façon, il est tout à fait possible de contraindre les employeurs à verser des salaires décents et à respecter le droit à la syndicalisation des travailleurs, cependant que les gouvernements prélèvent des impôts et redistribuent la richesse de manière à réduire les inégalités marquées qui caractérisent l’État corporatiste. Rien ne dit que les marchés doivent être fondamentalistes. (…) Le capitalisme prôné par l’École de Chicago a effectivement un point commun avec d’autres idéologies dangereuses: la recherche d’une pureté inaccessible, d’une table rase à partir de laquelle bâtir une société modèle entièrement revue et corrigée.

 

Naomi Klein, La Stratégie du choc, La montée d’un capitalisme du désastre, 2008.

Les banques françaises continuent à spéculer sur la faim (Oxfam)

BURKINA-AGRICULTURE-INFLATION-RICEDeux ans après un premier rapport, l’ONG Oxfam France dévoile que les financiers spéculent toujours sur les matières premières agricoles.

En lançant, en 2013, une campagne contre les activités spéculatives des banques françaises sur les matières premières agricoles, l’ONG Oxfam France avait jeté un pavé dans la mare boueuse des pratiques bancaires. Prises en défaut par les révélations d’Oxfam, les mastodontes Crédit agricole, BNP Paribas, Société générale et le groupe BPCE s’étaient engagés – ou pas – à réduire significativement le volume de leurs fonds spéculatifs sur ce marché. Deux ans après, où en sommes-nous ? C’est la question à laquelle répond l’ONG dans un rapport publié aujourd’hui. Et le constat est sans appel : la faim aiguise toujours les appétits des grandes banques françaises. En 2013, Oxfam avait calculé que la valeur totale des 18 fonds permettant aux quatre grandes banques soupçonnées de spéculer sur les matières premières agricoles était de 2 583 millions d’euros. Après engagements pris par les banques de faire diminuer ces chiffres, ces mêmes fonds représentent aujourd’hui… 3 561 millions d’euros ! Oxfam révèle dans le détail que seul le Crédit agricole a respecté ses engagements et ne possède plus aucun fonds de ce type. BNP Paribas et la Société générale spéculent toujours autant et le groupe BPCE, qui n’avait pas eu l’outrecuidance de s’engager en 2013, a fait grimper le montant de ses fonds agricoles de 43 % en deux ans. Une liste de chiffres et de produits bancaires qui pourraient paraître un peu techniques, voire obscures. À ceci près que spéculer sur les matières premières agricoles n’est pas anodin. « Ces activités aggravent la volatilité des prix et rendent l’accès aux denrées alimentaires de base de plus en plus difficile pour les populations les plus pauvres du monde », rappelle Oxfam. Et si l’ONU estime à 800 millions le nombre de personnes souffrant de la faim à travers le monde – une personne sur neuf –, la production de nourriture à l’échelle mondiale est largement suffisante pour tous nous rassasier.

Jusqu’à 181 % d’augmentation 
pour le blé en trois ans

Le nœud du scandale se situe donc entre le producteur et le consommateur, dans cette vaste zone grise qu’est la finance. « Les marchés agricoles se financiarisent de manière spectaculaire », souligne Oxfam, qui précise que, « conjuguée à la promotion des agrocarburants, à l’abandon des politiques de stockage, aux effets du changement climatique et au manque d’investissements structurel dans les agricultures paysannes, (cette) spéculation excessive (…) pousse des millions de personnes dans la pauvreté absolue, et augmente l’insécurité alimentaire mondiale ». Ainsi, de février 2005 à février 2008 (année d’une crise alimentaire sans précédent), « les prix alimentaires ont globalement augmenté de 83 % », et jusqu’à 181 % pour le blé ! Une hausse des prix qui « touche plus sévèrement les ménages les plus pauvres des pays du Sud, qui peuvent consacrer jusqu’à 75 % de leur budget à l’alimentation, alors que les ménages des pays développés n’y consacrent, en moyenne, que 10 à 20 % de leurs revenus », explique Oxfam. Dans la spirale infernale de la faim, la responsabilité du secteur bancaire est accablante. Celle des politiques aussi. Dans son rapport, l’ONG rappelle qu’en 2012, le candidat Hollande s’était engagé à « mettre fin aux produits financiers toxiques qui enrichissent les spéculateurs et menacent l’économie ». Promesse non tenue.

Source : http://www.humanite.fr/la-faim-profite-encore-aux-banques-566374

Lire le rapport d’Oxfam France : http://www.oxfamfrance.org/communique-presse/marches-agricoles-et-prix-alimentaires/speculation-des-banques-sur-matieres#sthash.CsjpegMx.dpuf

« Retournez les fusils ! » : Jean Ziegler appelle à l’insurrection contre ce capitalisme financier qui assassine un enfant tous les cinq secondes

Ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler est aujourd’hui vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme. Dans « Retournez les fusils! Choisir son camp », réédition fortement remaniée d’un ouvrage paru en 1980, il appelle à l’insurrection des consciences contre les capitalistes et leur « ordre cannibale » qui tuent un enfant tous les cinq secondes et maintiennent un milliard d’êtres humains dans la sous-alimentation.

« Nous vivons sous la dictature du capital financier globalisé. Selon la Banque mondiale, en 2013, les 500 sociétés privées transcontinentales les plus puissantes, tous secteurs confondus, ont contrôlé 52,8% du produit mondial brut, c’est-à-dire de toutes les richesses produites en une année sur la planète. Ces « gigantesques personnes immortelles », comme les appelle Noam Chomsky, échappent à tout contrôle étatique, syndical, social, etc. Elles fonctionnent selon un seul principe : celui de la maximalisation du profit dans le temps le plus court. Elles imposent à la planète un ordre cannibale : toutes les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim ; presque 1 milliard d’êtres humains sont mutilés par une sous-alimentation grave et permanente. » *

« Les capitalistes font aujourd’hui un maximum de profits en spéculant sur les aliments de base comme le riz, le maïs, le blé. Les prix explosent, et toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Aujourd’hui plus que jamais, il faut retourner les fusils. » *

« Le rapport annuel de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains, presque le double de l’humanité. Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’y a plus aucune fatalité, aucun manque objectif. La planète croule sous la richesse. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. Il n’est pas la victime d’une « loi de la nature » ! » *

Jean Ziegler