La liberté pour quoi faire ?

bernanos

« La liberté pour quoi faire ? c’est, vous le savez, une phrase célèbre de Lénine et elle exprime, avec un éclat et comme une lucidité terrible, cette espèce de désaffection cynique pour la liberté qui a déjà corrompu tant de consciences. La pire menace pour la liberté n’est pas qu’on se la laisse prendre, – car qui se l’est laissé prendre peut toujours la reconquérir – c’est qu’on désapprenne de l’aimer, ou qu’on ne la comprenne plus. »

« Le mot de Lénine est devenu le slogan de l’Etat moderne, qu’il se dise démocrate ou non, car le mot de démocratie a déjà tellement servi qu’il a perdu toute signification, c’est probablement le mot le plus prostitué de toutes les langues. Dans presque tous les pays, la démocratie n’est-elle pas d’abord et avant tout une dictature économique ? »

« « La liberté pour quoi faire ? » C’est précisément la question que le monde moderne est en train de poser à notre espèce, car je crois de plus en plus que ce monde est un monde totalitaire et concentrationnaire en formation, qui presse chaque jour de plus en plus sur l’individu libre, ainsi qu’autour d’un navire la glace qui commence à prendre, jusqu’à faire éclater la coque. »

« (…) on ne doit pas dire qu’elle est la civilisation des machines, mais plutôt l’envahissement de la civilisation par les machines, dont la conséquence la plus grave est non pas seulement de modifier profondément le milieu dans lequel vit l’homme, mais l’homme lui-même. »

« La menace qui pèse sur le monde est celle d’une organisation totalitaire et concentrationnaire universelle qui ferait, tôt ou tard, sous un nom ou sous un autre, qu’importe ! de l’homme libre une espèce de monstre réputé dangereux pour la collectivité toute entière, et dont l’existence dans la société future serait aussi insolite que la présence actuelle du mammouth sur les bords du lac Léman. »

« Les disciplines imposées par la technique ont peu à peu ruiné, du moins considérablement affaibli les réflexes de défense de l’individu contre la collectivité. »

« L’homme, selon l’éminent professeur [Jacques Ellul] n’est plus en face de l’économie, son autonomie est en train de disparaître, il est englobé corps et âme dans l’économie, c’est l’apparition réelle d’une nouvelle espèce d’homme, l’homme économique, l’homme (dit-il admirablement) qui n’a pas de prochain mais des choses. »

« Ce mot des civilisations des machines prête à tant d’équivoques ! Il paraît rendre responsables les machines d’un certain avilissement de la personne humaine, alors que l’envahissement de la civilisation par les machines n’est que la conséquence de cette espèce  de dépersonnalisation, un symptôme analogue et de signification identique à n’importe quelle autre victoire de la collectivité sur l’individu. Car la machine est essentiellement l’instrument de la collectivité, le moyen le plus efficace qui puisse être mis à la disposition de la collectivité pour contraindre l’individu réfractaire, ou du moins le tenir dans une dépendance étroite. (…) qui contrôle les machines est maître du froid et du chaud, du jour ou de la nuit. »

« La question n’est pas d’en revenir à la chandelle, mais de défendre l’individu contre un pouvoir mille fois plus efficace et plus écrasant qu’aucun de ceux dont disposaient jadis les tyrans les plus fameux. »

« Il ne s’agit pas (…) de détruire les machines, mais de faire face à un risque immense qui est l’asservissement de l’humanité, non pas précisément aux machines (…) mais (…) à la collectivité propriétaire des machines. »

« Une civilisation a toujours été une sorte de compromis entre le pouvoir de l’Etat et la liberté de l’individu. Les imbéciles eux-mêmes devraient comprendre que l’avènement des machines a rompu l’équilibre (…). L’Etat disposait des fusils, mais il n’était pas libre de disposer des hommes. L’affaire se présentera autrement lorsqu’il contrôlera (…) la fabrication de bombes atomiques. »

« chaque civilisation a eu ses injustices. Mais l’injustice elle-même y était comme faite de main d’homme, comme faite à la main, et ce que des mains avaient fait, d’autres mains pouvaient le défaire. Au lieu que ce que nous appelons la civilisation moderne est une civilisation technique. (…) la moindre erreur peut y avoir des conséquences incalculables. La technique au service de l’injustice ou de la violence donne à ces dernières un caractère de gravité particulière. »

« il ne subsiste de l’Etat qu’une police, une police pour le contrôle, la surveillance, l’exploitation et l’extermination du citoyen. »

« Si vous n’y prenez garde, un jour viendra où les méthodes actuelles de la propagande paraîtront ridiculement désuètes, inefficaces. La biologie permettra d’agir directement sur les cerveaux, il ne s’agira plus de confisquer la liberté de l’homme, mais de détruire en lui jusqu’aux derniers réflexes de la liberté. »

« ce trust des trusts, ce trust unique et sans responsabilité, qui s’appelle l’Etat moderne, à condition que l’on veuille bien donner ce nom d’Etat au dirigisme totalitaire, simple exécuteur, exécuteur impitoyable de toutes les fatalités du déterminisme économique. »

« Le monde moderne est essentiellement un monde sans liberté. Il n’y a pas de place pour la liberté dans la gigantesque usine mécanique qui devrait être réglée comme une horloge. Pour s’en convaincre, il suffit de tenir compte de l’expérience de la guerre. La liberté est un luxe que ne saurait se permettre une collectivité lorsqu’elle se propose d’engager toutes ses ressources en vue d’un rendement maximum. Une collectivité libre, dans le monde moderne, est en état d’infériorité vis-à-vis d’un autre, et cette infériorité est d’autant plus grave que la collectivité est plus libre. »

« Votre pensée n’est plus libre. Jour et nuit, presque à votre insu, la propagande, sous toutes ses formes, l268453958a traite comme un modeleur le bloc de cire qu’il pétrit entre ses doigts… »

« Oui, le simple exercice de la pensée devient chaque jour plus difficile, car le monde concentrationnaire en formation dans lequel nous vivons nous impose déjà de penser par masse, grâce à l’énorme développement de cette propagande en face de laquelle la pensée libre se trouve dans une situation analogue à celle du plus modeste artisan devant la grosse industrie. (…) la pensée libre coûte déjà très cher, et en certains pays elle est même hors de prix, elle coûte la vie. »

« Qui s’ouvre indifféremment au vrai comme au faux est mûr pour n’importe quelle tyrannie. La passion de la vérité va de pair avec la passion de la liberté. »

« il y a une technique du mensonge, et la vérité ne dispose d’aucune technique. En face de la colossale machinerie à propagande, jamais l’homme raisonnable n’a plus désespéré de lui-même et plus espéré de la raison. »

« Grâce à cette organisation de trusts électoraux très limités en nombre, le citoyen des démocraties s’habitue à penser, non plus individuellement, mais collectivement. Pour mieux dire, son parti pense pour lui, en attendant que l’Etat nationalise cette industrie comme les autres et finisse par penser pour tout le monde. »

« A l’heure actuelle, je ne connais pas de système ou de parti auquel on puisse confier une idée vraie avec le moindre espoir de la retrouver intacte, le lendemain, ou même simplement reconnaissable. Je dispose d’un petit nombre d’idées vraies, elles me sont chères, je ne les enverrai pas à l’Assistance publique, pour ne pas dire à la maison publique, car la prostitution des idées est devenue dans le monde une institution d’Etat. Toutes les idées qu’on laisse aller toutes seules, avec leur natte sur le dos et un petit panier à la main comme le Chaperon Rouge, sont violées au premier coin de rue par n’importe quel slogan en uniforme. Car tous les slogans sont en uniforme, tous les slogans appartiennent à la police. »

« beaucoup d’entre ceux qui me lisent haussent déjà les épaules : « A quoi bon ! ». Ce n’est pas pour eux que je parle. (…) Ils sont prêts pour tous les Munich de l’esprit. Ils ne songent qu’à voir rentrer la France, le plus tôt possible, dans le circuit infernal de la production sans bornes par la destruction sans mesures, ils veulent qu’elle se remette à construire des mécaniques coûte que coûte, ils sacrifient depuis deux ans à ces mécaniques la paix des vieillards, le lait des enfants et la moralité même de notre peuple sapée jour après jour par le marché noir comme si les énormes organisations économiques, les monstres de production mécanique qui ne cessent de grandir à l’est et à l’ouest de l’Europe devaient nous laisser indéfiniment le droit de construire pour cent mille francs ce qu’ils sont en mesure de nous vendre pour vingt mille, comme si la guerre économique pouvait être autre chose qu’une guerre totale. »

« Nous sommes au seuil de ce monde, ou plutôt nous sommes au seuil de ce monde, la porte ne s’est pas encore refermée derrière nous. Je veux dire qu’il se passera bientôt facilement de notre acceptation, mais il craint encore notre refus. Il ne nous demande pas de l’aimer, il ne demande pas l’amour, il ne veut qu’être subi. Prétendant s’asservir les forces de la nature, il attend que nous nous soumettions à lui, à son déterminisme technique, comme nous nous soumettons à la nature elle-même, au déterminisme des choses, au froid, au chaud, à la pluie, aux séismes et aux ouragans. Il a peur de notre jugement, de notre raison. Il ne veut pas être discuté. Il prétend savoir mieux que nous ce que nous sommes, il nous impose sa conception de l’homme. Il nous invite à produire, produire aveuglément, produire coûte que coûte, alors qu’il vient de démontrer d’une manière effrayante sa capacité pour détruire. Il nous enjoint, il nous commande, il nous presse de produire, pour ne pas nous laisser le temps de réfléchir. Il veut que nous baissions notre regard sur notre travail pour que nous ne le levions pas sur lui. Car, comme tous les monstres, il a peur de la fixité du regard humain. »

Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?

L’irresponsabilité de l’homme moderne

Image

« Je me permettrai (…) de revenir sur ce type si parfaitement représentatif, en un sens de l’ordre de la civilisation des machines, l’aviateur bombardier. (…) le brave type qui vient de réduire en cendres une ville endormie se sent parfaitement le droit de présider le repas de famille, entre sa femme et ses enfants, comme un ouvrier tranquille sa journée faite. « Quoi de plus naturel ! » pense l’imbécile, dans sa logique imbécile, « ce brave type est un soldat, il y a toujours eu des soldats ». Je l’accorde. Mais le signe inquiétant, et peut-être fatal, c’est que précisément rien ne distingue ce tueur du premier passant venu, et ce passant lui-même, jusqu’ici doux comme un agneau, n’attend qu’une consigne pour être tueur à son tour, et, devenant tueur, ne cessera pas d’être un agneau. Ne trouvez-vous pas cela étrange ? Un tueur d’autrefois se distinguait facilement des autres citoyens, non seulement par le costume, mais par sa manière de vivre. Un vieux routier espagnol, un lansquenet allemand, ivrogne, bretteur et paillard, se mettaient, comme d’eux-mêmes, en dehors, ou en marge de la communauté. Ils agissaient ainsi par bravade sans doute, mais nous savons que la bravade et le cynisme sont toujours une défense, plus ou moins consciente, contre le jugement d’autrui, le masque d’une honte secrète, une manière d’aller au-devant d’un affront possible de rendre terreur pour mépris. Car le routier espagnol, le lansquenet allemand se jugeaient, eux aussi, de simples instruments irresponsables entre les mains de leurs chefs, mais ils n’en étaient pas fiers. Ils préféraient qu’on les crût plutôt criminels que dociles. Ils voulaient que leur irresponsabilité parût venir plutôt de leur nature, de leurs penchants, de la volonté du bon Dieu, auquel ils croyaient en le blasphémant. Le bombardier d’aujourd’hui, qui tue en une nuit plus de femmes et d’enfants que le lansquenet en dix ans de guerre, ne souffrirait pas qu’on le prît pour un garçon mal élevé, querelleur. « Je suis bon comme le pain, dirait-il volontiers, bon comme le pain et même, si vous y tenez, comme la lune. Le grincement de la roulette du dentiste me donne des attaques de nerfs et je m’arrêterais sans respect humain dans la rue pour aider les petits enfants à faire pipi. Mais ce que je fais, ou ne fais pas, lorsque je suis revêtu d’un uniforme, c’est-à-dire au cours de mon activité comme fonctionnaire de l’Etat, ne regarde personne. »

Je répète que cette espèce d’homme diffère absolument de celle où se recrutaient jadis les aventuriers, les soudards. Elle est mille fois plus dangereuse, ou, pour mieux dire, afin de n’être pas injuste, son apparition et sa propagation parmi nous est un présage inquiétant, une menace. L’espèce des soudards demeurait nécessairement peu nombreuse. On ne trouve pas, à chaque coin de rue, de ces risque-tout, de ces hors-la-loi – la guerre moderne, d’ailleurs, s’en accommoderait mal ; les fameux miquelets seraient plutôt aujourd’hui, en Amérique du Nord, des gangsters ou des policiers… Il est prouvé aujourd’hui que la Civilisation des Machines, pour ses besognes les plus sanglantes, peut trouver des collaborateurs dans n’importe quelle classe de la société, parmi les croyants ou les incroyants, les riches ou les pauvres, les intellectuels et les brutes. Trouvez-vous cela très rassurant, imbéciles ? Moi, pas. Oh ! sans doute, les bombardier démocrates, dites-vous, exécutent une besogne de justice. Mais les bombardiers d’Italie, par exemple, à l’époque de la guerre d’Ethiopie, ne pouvaient nullement prétendre exécuter une besogne de justice. Ils ne s’en recrutaient pas moins dans les mêmes milieux décents, bien-pensants. Et rappelez-vous, rappelez-vous un peu !… Parmi les justiciers démocrates aujourd’hui en Amérique, comme en Angleterre, n’auriez-vous pas trouvé alors un grand nombre d’amis et d’admirateurs de Mussolini ! M. Churchill lui-même ne comptait-il pas alors parmi eux ? Imbéciles ! Voilà longtemps que je le pense, si notre espèce finit par disparaître un jour de cette planète, grâce à l’efficacité croissante des techniques de destruction, ce n’est pas la cruauté qui sera responsable de notre extinction et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’elle inspire, les représailles et les vengeances qu’elle suscite ; ni la cruauté, ni la vengeance, mais bien plutôt la docilité, l’irresponsabilité de l’homme moderne, son abjecte complaisance à toute volonté du collectif. Les horreurs que nous venons de voir, et celles pires que nous verrons bientôt, ne sont nullement les signe que le nombre des révoltés, des insoumis, des indomptables, augmente dans le monde, mais bien plutôt que croît sans cesse, avec une rapidité stupéfiante, le nombre des obéissants, des dociles, des hommes qui, selon l’expression fameuse de l’avant-dernière guerre, « ne cherchaient pas à comprendre ». » Imbéciles ! Imbéciles ! Etes-vous assez parfaitement imbéciles pour croire que, si demain, par exemple, l’impérialisme russe affrontait l’impérialisme américain, les bombardiers de l’une ou de l’autre nation hésiteraient une seconde à remplir de nouveau leur tâche ? Allez ! Allez ! imbéciles ! nous n’en resterons pas là. Les mêmes mains innocentes se feront demain dans la paix, avec la même indifférence professionnelles, les humbles servantes de l’Etat contre les inconformistes de mon espèce, les mal-pensants. « Que voulez-vous ? Je n’en suis pas responsable », voilà l’excuse-type, valable pour n’importe quel cas. Des milliers de braves gens de mon pays l’ont entendue tomber de la bouche du policier ou du gendarme de Vichy, pendant l’occupation allemande. Ces policiers, ces gendarmes étaient leurs compatriotes, souvent même leurs anciens camarades de guerre, n’importe ! Pétain se nommait le Chef de l’Etat, et l’Etat, dont les imbéciles croient dur comme fer que le rôle est de les élever, ou de les nourrir, de les instruire, de les soigner dans leurs maladies, de les entretenir dans leur vieillesse et finalement de les enterrer, a tous les droits. Que Pétaient fût devenu Chef de l’Etat par une véritable escroquerie et dans les conditions les plus déshonorantes pour un militaire, c’est-à-dire à la faveur de la déroute, le policier ou le gendarme ne s’embarrassaient nullement de ce détail. Au fond, l’immense majorité des hommes modernes est d’accord sur ce point. Le Pouvoir légitime est celui qui tient les cordons de la bourse, et par conséquent dispose des fonds nécessaires pour les entretenir, eux et leur progéniture. Si les chiens raisonnaient, ils ne raisonneraient pas autrement en faveur de celui qui leur donne la niche et la pâtée. « Ne te fâche pas, disait le gendarme de Vichy à son compatriote, je m’en vais te livrer à la police allemande, qui après t’avoir scientifiquement torturé te fusillera, mais que veux-tu ? Le Gouvernement m’a donné une situation, et je ne peux nullement pas risquer de perdre cette situation, sans parler de ma petite retraite future. Allons ! ouste ! Il ne faut pas chercher à comprendre ». La preuve que ce raisonnement est tout à fait dans le sens et l’esprit de la vie moderne, c’est que personne ne songe aujourd’hui à inquiéter ce policier ou ce gendarme. Lorsque ce brave serviteur de l’Etat rencontre le Général de Gaulle, il le salue, et le Général lui rend certainement son salut avec bienveillance. »

Georges Bernanos, La France contre les robots

L’erreur du ver de cadavre

« Le cadavre en décomposition ressemble beaucoup, – si un cadavre peut ressembler à quelque chose, – à un monde où l’économique l’a emporté décidément sur le politique, et qui n’est plus qu’un système d’intérêts antagonistes inconciliables, un équilibre sans cesse détruit, dont le point doit être cherché toujours plus bas. Le cadavre est beaucoup plus instable que le vivant, et si le cadavre pouvait parler, il se vanterait certainement de cette révolution intérieure, de cette évolution accélérée qui se traduit par des phénomènes impressionnants, par des écoulements et des gargouillements sans nombre, une fonte générale des tissus dans une égalité parfaite, il ferait honte au vivant de sa relative stabilité, il le traiterait de conservateur, et même de réactionnaire, car, c’est une justice à lui rendre, toute réaction lui est essentiellement impossible… Oui, il se passe beaucoup de choses, énormément de choses à l’intérieur, ou même à l’extérieur d’un cadavre, et si vous demandiez leur avis aux vers et qu’ils fussent capables de vous le donner, ils se diraient engagés dans une prodigieuse aventure, la plus hardie, la plus totale des aventures, une expérience irréversible. Et pourtant, il n’en est pas moins vrai qu’un cadavre n’a pas d’histoire, oui, si vous aimez mieux, son histoire est une histoire admirablement conforme à la dialectique matérialiste de l’histoire. Il ne s’y trouve pas de place pour la liberté, sous quelque forme que ce soit, le déterminisme y est absolu. L’erreur du ver de cadavre, aussi longtemps que le cadavre le nourrit, est de prendre une liquidation pour l’Histoire. »

Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?

Un monde dominé par le Nombre est ignoble

Image

« La Civilisation des Machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la Technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile (…) La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité, opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre. (…) Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. Il est fou de confier au Nombre la garde de la Liberté. »

Georges Bernanos, La France contre les robots

L’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme

« L’optimisme est un ersatz de l’espérance, dont la propagande officielle se réserve le monopole. Il approuve tout, il subit tout, il croit tout, c’est par excellence la vertu du contribuable. »

« L’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui. »

« Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. »

« Le pessimisme et l’optimisme ne sont à mon sens (…) que les deux aspects d’une même imposture, l’envers et l’endroit d’un même mensonge. »

« L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. »

« L’espérance est une vertu héroïque. On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prenaient faussement pour de l’espérance. »

« L’espérance est un risque à courir. C’est même le risque des risques. L’espérance n’est pas une complaisance envers soi-même. Elle est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme. »

Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?

Grandeur de la pauvreté, abjection de la misère

Image

« Pour l’anarchiste soucieux d’être au plus près des réalités sociales et des modes de vie, il y aurait de quoi méditer l’opposition entre misère et pauvreté qu’avaient établie entre autres Péguy, Camus ou Pasolini, et qui a été reprise aujourd’hui par des auteurs comme Majid Rahnema ; cela l’amènerait sans doute à revaloriser la pauvreté en tant que telle, contre la misère et la richesse produites simultanément par le capitalisme, et à reconsidérer l’échec global du mouvement ouvrier qui, pour avoir identifié émancipation et partage des « richesses », n’a fait qu’accompagner le développement du capitalisme contemporain et sa tendance à la production du masse. »

Patrick Marcolini, Pour une civilisation du noble geste, Offensive Libertaire et Sociale n°22, mai 2009.

« La pauvreté pourrait se définir comme un état de l’être au monde de l’homme qui ne met pas en péril sa joie de vivre et la misère comme ce qui l’interdit, soit par le dénuement invivable soit par un excès d’avoir. Le partage et la fraternité donnent sens à la pauvreté. L’individualisme massifié conduit la misère quel que soit le niveau de vie matériel. La misère est la marque infamante de la déshumanisation. »

Jean-Claude Besson-Girard, Decrescendo cantabile, Editions Parangon, 2005

« La jeunesse regarde avec indifférence la démocratie laïque et sa rivale se disputer ce qui reste du pauvre – et bientôt il n’en restera rien. La pauvreté aura disparu, secrètement, humblement, et les deux adversaires stupéfaits, front contre front et les mains vides, ne retrouveront même plus ses pas dans l’herbe. Celle qui fut, deux mille ans, parmi les hommes, une autre présence réelle, l’enfance divine elle-même, le mystère d’un regard triste et pur, vous l’aurez chassée du monde, poursuivie à travers toutes les routes du monde, comme une bête enragée, idiots que vous êtes. Et à sa place vous aurez vu soudain paraître la Misère, c’est-à-dire la pauvreté devenue folle. La Misère s’est mise à hurler à chaque carrefour de vos villes de fer, la Misère avec son linge haillonneux et ses bas de soie, son indéfrisable, ses bijoux de cuivre et ses atroces parfums, la misère au cœur féroce et frivole, la misère des dancings et des cinémas, grimaçante parodie de la pauvreté, qui crache sur le pain et le vin. L’hypothèse d’une disparition si mystérieuse paraîtra sans doute insensée à beaucoup d’excellents chrétiens, que la vieille habitude de carotter l’électeur, a rendus presque aussi imperméables que des Cafres à toute idée surnaturelle. Il n’en est pas moins vrai que la chrétienté avait fait du pauvre un être absolument à part, privilégie, dépositaire de la seule grandeur humaine que l’antiquité n’ait point connue, ni même soupçonnée, mais héritier d’un autre héritage, témoin innocent d’un Dieu mort sur la croix, nu comme au jour de sa naissance. Les affreux petits pédants du Sillon, ou les solennels cabotins de l’Action populaire, machines à tracts et à rapports, trouveront naturellement qu’on a fait beaucoup mieux depuis le XIIème siècle, et que ce mendiant que nos pères traitaient avec un mélange, d’ailleurs aujourd’hui incompréhensible, de sans-gêne et d’adoration, sentait horriblement mauvais. Ils accuseraient volontiers le Moyen Age de l’avoir entretenu tel quel, ainsi qu’un jongleur ou qu’un chien favori, peut-être par un raffinement d’urbanisme, pour la décoration des porches et de ces bancs de pierre creusés à son usage dans l’épaisseur des murs. A force de tenir effrontément les gageures des surenchérisseurs démagogues, ces malheureux ont finir par oublier complètement ce qu’ils se garderaient bien d’ailleurs de rappeler aux citoyens électeurs, cette royauté scandaleuse de la croix, dont le seul nom risquerait de faire éclater de rire le copain syndiqué dont on chatouille le bas-ventre en attendant de sauver son âme. Le plus drôle de l’histoire est qu’on voit très bien ce que la Société ancienne a fait pour le pauvre, qu’elle a peut-être négligé de décrasser, mais qu’elle a honoré comme l’image vivant de Jésus-Christ, tandis qu’on chercherait en vain quel service lui ont rendu ces chrétiens sociaux qui n’ont que son nom à la bouche mais se contentent d’applaudir, d’ailleurs généralement dix ans trop tard, aux victoires de la démocratie égalitaire, et que nous voyons aujourd’hui encore, sous les yeux d’un bon peuple secoué par la rigolade, jouer leur dégoûtante comédie autour de la loi des Assurances sociales, avec l’espoir ingénu d’en passer finalement pour les inventeurs.

Grâce à eux, le temps n’est pas loin, s’il n’est déjà venu, où rien ne distinguera plus le premier-né de l’ordre chrétien, celui que l’Eglise a bercé tant de siècles au creux de son giron, du mauvais riche et du voluptueux. Une police attentive l’aura ramassé sur la voie publique, avec les débris des poubelles et les chiens errants, lavé, rincé, passé au phénol, habillé d’un complet de toile sorti tout chaud de l’étuve. Après quoi on ne lui demandera que d’entretenir, au cœur de la Cité moderne et à un point convenable de tension, cette vertu de l’Envie, indispensable au Progrès, et qui semble tenir dans notre civilisation la place réservée jadis à la vertu de Charité. Sous cette nouvelle forme, j’avoue que le Pauvre sera devenu tout à fait méconnaissable : il s’appellera le chômeur, viendra manger deux fois par jour dans la main de l’Etat, son maître, recevra de lui chaque semaine son bon de cinéma et d’amour, mi-réfractaire et mi-policier, entrepreneur de grèves ou d’émeutes, mercenaire au service des puissances rivales de l’Industrie ou de la Banque. Lorsque l’animal, en dépit d’une hygiène sévère, se sera dangereusement multiplié, les nobles démocraties se hâteront de lui reprendre son complet de toile, retireront de l’étuve un uniforme, et habilleront le chômeur en militaire, pour une nouvelle guerre de la Justice et du Droit. Si Notre Seigneur, comme l’affirment les vieilles légendes celtes, doit revenir bientôt sur la terre, il pourra bien appeler ce singulier personnage « mon Fils », mais il ne l’appellera sûrement pas « mon Frère ». Dans une société qui a complètement perdu le sens chrétien de la douleur, au point de la haïr, et même de ne haïr qu’elle, il est juste que le pauvre reprenne sa place aux côtés du milliardaire, puisqu’ils appartiennent désormais l’un et l’autre à ce Monde pour lequel le Christ a refusé de prier.»

Georges Bernanos, La grande peur des bien-pensants