Publié dans Citations, Conseils de lecture

Nous ne sommes pas déprimés, nous sommes en grève

Contrairement à ce que l’on nous répète depuis l’enfance, l’intelligence, ce n’est pas de savoir s’adapter – ou si c’est une intelligence, c’est celle des esclaves. Notre inadaptation, notre fatigue ne sont des problèmes que du point de vue de ce qui veut nous soumettre. Elles indiquent plutôt un point de départ, un point de jonction pour des complicités Imageinédites. Elles font voir un paysage autrement plus délabré, mais infiniment plus partageable que toutes les fantasmagories que cette société entretient sur son compte.
Nous ne sommes pas déprimés, nous sommes en grève. Pour qui refuse de se gérer, la « dépression » n’est pas un état, mais un passage, un au revoir, un pas de côté vers une désaffiliation politique.
À partir de là, il n’y a pas de conciliation autre que médicamenteuse, et policière. C’est bien pour cela que cette société ne craint pas d’imposer la Ritaline à ses enfants trop vivants, tresse à tout va des longes de dépendances pharmaceutiques et prétend détecter dès trois ans les «troubles du comportement». Parce que c’est l’hypothèse du Moi qui partout se fissure.

Comité invisible, L’insurrection qui vient

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Le régime de la mobilisation

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Le désastre, ici, est préalable : il réside dans tout ce qu’il a fallu détruire, dans tous ceux qu’il a fallu déraciner pour que le travail finisse par apparaître comme la seule façon d’exister. L’horreur du travail est moins dans le travail lui-même que dans le ravage méthodique, depuis des siècles, de tout ce qui n’est pas lui: familiarités de quartier, de métier, de village, de lutte, de parenté, attachement à des lieux, à des êtres, à des saisons, à des façons de faire et de parler.
Là réside le paradoxe actuel : le travail a triomphé sans reste de toutes les autres façons d’exister, dans le temps même où les travailleurs sont devenus superflus.

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À la question «Pourquoi travailler, alors ? », tout le monde ne répond pas comme cette ex-Rmiste à Libération : «Pour mon bien-être. Il fallait que je m’occupe.» Il y a un risque sérieux que nous finissions par trouver un emploi à notre désœuvrement. Cette population flottante doit être occupée, ou tenue. Or on n’a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat.

(…)

Le grouillement de tout ce petit monde qui attend avec impatience d’être sélectionné en s’entraînant à être naturel relève d’une tentative de sauvetage de l’ordre du travail par une éthique de la mobilisation. Être mobilisé, c’est se rapporter au travail non comme activité, mais comme possibilité. Si le chômeur qui  s’enlève ses piercings, va chez le coiffeur et fait des «projets » travaille bel et bien « à son employabilité», comme on dit, c’est qu’il témoigne par là de sa mobilisation. La mobilisation, c’est ce léger décollement par rapport à soi, ce minime arrachement à ce qui nous constitue, cette condition d’étrangeté à partir de quoi le Moi peut-être pris comme objet de travail, à partir de quoi il devient possible de se vendre soi et non sa force de travail, de se faire rémunérer non pour ce que l’on fait, mais pour ce que l’on est, pour notre exquise maîtrise des codes sociaux, nos talents relationnels, notre sourire ou notre façon de présenter. C’est la nouvelle norme de socialisation.

(…)
L’injonction planétaire à se mobiliser au moindre prétexte – le cancer, le « terrorisme», un tremblement de terre, des SDF – résume la détermination des puissances régnantes à maintenir le règne du travail par-delà sa disparition physique. L’appareil de production présent est donc, d’un côté, cette gigantesque machine à mobiliser psychiquement et physiquement, à pomper l’énergie des humains devenus excédentaires, de l’autre il est cette machine à trier qui alloue la survie aux subjectivités conformes et laisse choir tous les «individus à risque », tous ceux qui incarnent un autre emploi de la vie et, par là, lui résistent. D’un côté, on fait vivre les spectres, de l’autre on laisse mourir les vivants. Telle est la fonction proprement politique de l’appareil de production présent.
S’organiser par-delà et contre le travail, déserter collectivement le régime de la mobilisation, manifester l’existence d’une vitalité et d’une discipline dans la démobilisation même est un crime qu’une civilisation aux abois n’est pas près de nous pardonner; c’est en effet la seule façon de lui survivre.

Comité invisible, L’insurrection qui vient

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Le dépossédé

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La vérité, c’est que nous avons été arrachés en masse à toute appartenance, que nous ne sommes plus de nulle part, et qu’il résulte de cela, en même temps qu’une inédite disposition au tourisme, une indéniable souffrance.

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Le Français est plus que tout autre le dépossédé, le misérable. Sa haine de l’étranger se fond avec sa haine de soi comme étranger. Sa jalousie mêlée d’effroi pour les « cités » ne dit que son ressentiment pour tout ce qu’il a perdu. Il ne peut s’empêcher d’envier ces quartiers dits de «relégation» où persistent encore un peu d’une vie commune, quelques liens entre les êtres, quelques solidarités non étatiques, une économie informelle, une organisation qui ne s’est pas encore détachée de ceux qui s’organisent.

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Ces bandes qui fuient le travail, prennent le nom de leur quartier et affrontent la police sont le cauchemar du bon citoyen individualisé à la française: ils incarnent tout ce à quoi il a renoncé, toute la joie possible et à laquelle il n’accédera jamais. Il y a de l’impertinence à exister dans un pays où un enfant que l’on prend à chanter à son gré se fait inévitablement rabrouer d’un « arrête, tu vas faire pleuvoir ! », où la castration scolaire débite à flux tendu des générations d’employés policés. L’aura persistante de Mesrine tient moins à sa droiture et à son audace qu’au fait d’avoir entrepris de se venger de ce dont nous devrions tous nous venger. Ou plutôt dont nous devrions nous venger directement, là où nous continuons à biaiser, à différer.

Comité invisible, L’insurrection qui vient

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L’acclamation par quoi nous les intronisons comme nos maîtres

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En France, la civilisation est inséparable de l’État. Plus un État est fort et ancien, moins il est une superstructure, l’exosquelette d’une société, et plus il est en fait la forme des subjectivités qui le peuplent. L’État français est la trame même des subjectivités françaises, l’aspect qu’a pris la multiséculaire castration de ses sujets. Il ne faut pas s’étonner, après cela, que l’on y délire si souvent le monde dans les hôpitaux psychiatriques à partir des figures politiques, que l’on s’entende pour voir dans nos dirigeants l’origine de tous nos maux, que l’on se plaise tant à grogner contre eux et que cette façon de grogner soit l’acclamation par quoi nous les intronisons comme nos maîtres. Car ici on ne se soucie pas de la politique comme d’une réalité étrangère mais comme d’une part de soi-même. La vie dont nous investissons ces figures est celle-là même qui nous a été ravie.

Comité invisible, L’insurrection qui vient