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La lutte anti-covid prétexte à une offensive totalitaire

Souriez, vous êtes soignés

De semaine en semaine, la seconde vague de verrouillage, annoncée à demi-mots dès cet été, a progressé par étapes jusqu’au reconfinement, et l’on nous prépare déjà à une troisième. De jour en jour, d’heure en heure, l’Etat, les autorités sanitaires et les médias entretiennent la terreur, répétant comme une litanie leurs chiffres hypnotiques, sidérant les esprits par un bombardement d’informations partielles, d’annonces choc et de consignes paradoxales.

Cette propagande massive et la peur qu’elle sème dans les rues nous empêchent de penser. La panique emprisonne l’attention sur une vision rétrécie du danger, ne permettant pas de recul, tétanisant le raisonnement. Il est admis de critiquer la «gestion de la crise», de râler contre l’incompétence des responsables, de dénoncer des erreurs et des injustices, de réclamer à l’État et à l’industrie de meilleurs services de santé, mais pas de critiquer la terreur elle-même, pas de remettre en cause la gravité de l’épidémie. De nombreux médecins et scientifiques contestent les chiffres et discours alarmistes, mais les médias ne relaient pas leur parole, si ce n’est pour la condamner. Remettre en cause la version officielle des faits, c’est tomber dans le «complotisme». A la peur de tomber malade s’ajoute la peur d’être infecté par des pensées hérétiques, non certifiées par les experts.

Car si au printemps l’épidémie nouvelle et mal connue pouvait sembler justifier des réactions maladroites et disproportionnées, la prétendue seconde vague de cet automne ne le permet pas. La maladie est mieux connue et il n’est plus possible de ne pas douter des discours alarmistes à son sujet. Il est devenu trop évident que depuis cet été les chiffres produits par le dépistage massif sont utilisés de manière insensée pour répandre la peur et justifier des choix politiques. Il faut toute l’agressivité de la propagande pour tétaniser cette évidence. Et cette propagande aurait rapidement perdu en crédibilité si elle n’avait su exploiter la recrudescence saisonnière normale des morbidités.

Depuis cet été, des centaines de médecins et de scientifiques en France prennent la parole pour contester cette politique de la peur, expliquer en quoi les chiffres sont manipulés et donner les informations manquantes pour les comprendre. [1] Ils affirment que la gravité de cette épidémie est phénoménalement surestimée, ils rappellent qu’elle n’est réellement dangereuse que pour un nombre très limité de personnes fragiles (principalement les personnes de plus de 80 ans ou atteints de co-morbidités), et que s’il faut bien sûr protéger ces personnes, cela ne justifie pas les mesures sanitaires d’exception sur l’ensemble de la population, qui produisent des dégâts de santé et des effets sociaux autrement plus destructeurs : provoquent bien d’autres décès et morbidités, créent une crise économique, dévastent la vie sociale, suppriment la démocratie. Il n’est sans doute pas utile de contester que masques, gestes barrières et distanciation peuvent empêcher un certain nombre de décès, mais ce sera un nombre relativement faible en regard duquel les sacrifices exigés de la société sont totalement disproportionnés. Même le décompte officiel des décès Covid, avec tous les biais qui le grossissent, ne permet pas de mettre en évidence une surmortalité réellement catastrophique par rapport aux autres années, et ne peut pas justifier les dégâts incommensurablement plus élevés des politiques de verrouillage.

Bien sûr, cette disproportion, cet emballement insensé de la réaction sanitaire doit beaucoup aux contradictions de notre système de santé industriel, pris entre son rôle moral, l’abstraction scientifique et la logique gestionnaire, un système qui à la fois subit une politique de réduction des coûts et se voit demander de réduire le nombre de morts «quoi qu’il en coûte». Il faut nous interroger sur le sens d’une santé réduite à l’objectif de prolonger statistiquement la survie, ainsi que sur le rapport de dépendance qui structure la médecine : on considère la santé avant tout comme le produit d’une activité technique, un service qui doit être fourni au public et dont l’État est le garant. La peur de ne pas assumer cette responsabilité peut expliquer en partie les réactions paniques et démesurées des autorités médicales et de l’État. Et l’obéissance à leurs décisions insensées se présente à tous les échelons comme une affaire de responsabilité juridique, une affaire de «protocole» : il faut s’en laver les mains. «Prendre soin» devient une formalité au nom de laquelle on peut aller jusqu’à maltraiter son prochain. Aux derniers échelons de cette déresponsabilisation en chaîne, les malades, les personnes âgées dépendantes et les enfants encaissent massivement les mauvais traitements.

Mais même si de tels paradoxes ont beaucoup contribué à l’emballement, cet automne il est devenu impossible de ne pas s’interroger sur ce qu’il y a de volontaire dans cet emballement, ce qu’il y a d’intéressement, de manipulation et de falsification dans le discours sanitaire. La psychose générale qui emporte les bienveillances dans une direction absurde ne s’est pas développée toute seule : bien qu’elle soit favorisée par les faiblesses de notre culture, elle est avant tout produite et entretenue par une propagande acharnée. L’instrumentalisation politique et économique de l’épidémie est bien plus significative que les contraintes juridiques, la panique sincère et l’incompétence des gestionnaires. C’est tellement grave, tellement énorme, que beaucoup d’entre nous refusent de le reconnaître et se replient dans le déni.

A quoi ça rime?

Quel sens aurait une telle politique? Pour certains, enclins à une conception policière de l’histoire qui s’arrête à dénoncer un crime et ses coupables, il s’agit d’un «hold-up» commis par une minorité corrompue contre une société innocente. Mais il ne suffit pas d’identifier quelques criminels au pouvoir, il faut reconnaître que cette crise favorise et accélère certaines tendances historiques de nos sociétés.

La terreur n’est pas nouvelle, c’est une tactique politique à laquelle même nos démocraties libérales font régulièrement appel, et de plus en plus depuis les années 80, en se servant principalement des actes «terroristes», mais aussi de temps en temps avec des menaces sanitaires. La terreur, c’est :
- piéger les esprits dans une guerre spectaculaire dont le scénario, toujours le même, est : «nous sommes en guerre» contre un ennemi absolu (omniprésent, invisible, increvable, qui peut frapper partout, qui se cache au milieu de nous), nous devons tous nous unir contre lui; se servir de cette menace pour détourner l’attention des véritables problèmes sociaux en exigeant une unanimité factice occultant les rapports de domination et d’exploitation;
- instaurer un état d’urgence qui permet de suspendre les procédures démocratiques ordinaires (aussi insuffisantes soient-elles) pour un certain nombre de décisions politiques autoritaires et coercitives, inacceptables en tant normal;
- faire régner la peur et la panique, une situation émotionnelle qui submerge les citoyens, les empêche de réflechir, de prendre du recul, les contraint à adhérer, à se conformer, à demander la protection du pouvoir.

L’épidémie est utilisée comme une menace terrorisante pour gouverner de manière autoritaire, faire taire les réels conflits sociaux, suspendre la contestation, développer les moyens de surveillance et de coercition. Le contenu des mesures sanitaires est clair : réduire au minimum l’activité sociale, interdire les rencontres et rassemblements, supprimer la vie publique, séparer et isoler les individus, les enfermer chez eux devant des écrans, leur faire craindre le contact avec autrui, les culpabiliser. Au nom de l’union nationale contre un danger biologique, régner par la division, briser les solidarités, répandre le soupçon, la délation, les conflits mesquins au sujet de l’obéissance aux ordres et de l’orthodoxie de la pensée, le conformisme violent et la haine des bouc-émissaires.

Si cet incroyable verrouillage a été possible, c’est parce que les citoyens sont tous équipés, à leur domicile et dans leur poche, d’outils de télécommunication qui permettent de vivre enfermé, isolé mais connecté. Sans sortir de notre bulle, nous pouvons discuter, regarder, consommer, commercer, télétravailler, bénéficier d’une flatteuse sensation de présence au monde et de participation à la communauté. La vraie vie sociale se vit dans l’espace public, l’espace du contact, des rencontres directes, libres et non-programmées, le monde réel dont nous nous nourrissons, que nous pouvons nous approprier et où nous pouvons être forts ensemble. Sans cela, nos ordinateurs ne nous fournissent qu’un substitut de vie sociale, une société captive, où nos activités sont cadrées, mises en boîte, analysées, traçées, administrables et exploitables à volonté. Au nom de l’épidémie, on s’empresse d’installer dans tous les aspects de la vie la médiation des écrans, de l’industrie des télécommunications et de l’informatique, tant pour le profit des marchands que pour le pouvoir que cette industrie crée sur nos vies, les immenses possibilités de surveillance, de gestion, de domination. Une évolution totalitaire dont l’actuel déploiement de la 5G est une étape décisive. Ce qu’il y a de «totalitaire» là-dedans ne se reconnaît pas tant au bruit des bottes des militaires qu’au bruit des pantoufles et des clics des citoyens assignés à résidence. Leur dépossession est rendue acceptable par le fun infantilisant des services en ligne, le confort captivant de cette vie sans contact et sans effort, délivrée du monde, abreuvée de sons et d’images.

Les industries des télécoms et du numérique font partie, avec les industries pharmaceutiques et biotechnologiques, des grands gagnants de cette politique catastrophiste et de la crise économique qu’elle organise. [2] Ce qui est fait au nom de l’épidémie – le sabordage des économies nationales annonçant de gigantesques réformes capitalistes – ressemble à une brutale opération de restructuration économique, comme celles que les instances néo-libérales internationales ont imposées à des pays en faillite depuis les années 80. Certaines le revendiquent dans leur langage, comme le FMI ou le Forum Economique Mondial qui appellent à «saisir cette fenêtre d’opportunité» pour accélérer la transformation du monde à laquelle elles travaillent. Le capitalisme connaît régulièrement des crises, ceux qui en ont une vision stratégique tentent d’en tirer parti, comme ceux qui n’y cherchent qu’un profit à court-terme. Il ne s’agit pas d’un complot mystérieux, ce sont là des tendances structurelles du capitalisme, dans lesquelles convergent une multitude d’intérêts concurrents et discordants.

Le capitalisme est devenu catastrophiste : les désastres économiques et biologiques qu’il provoque, au lieu de le freiner, sont pris comme autant de nouvelles raisons de continuer dans la même direction, spéculer et produire de manière insensée, progresser dans l’exploitation et la dépossession. Les Etats se présentent comme les seuls à même d’administrer la catastrophe par des politiques autoritaires développant la financiarisation, la surveillance, le contrôle, la contrainte, les industries vendent les solutions technologiques aggravant la dépendance et l’irresponsabilité, et cela permet à tous de se dire écolos. [3] Les catastrophes fournissent de nouvelles raisons d’être à un système social dont la nullité et la toxicité se font toujours plus sentir. Ce système n’arrive pas à se légitimer seulement par ses promesses défaillantes de liberté, de bonheur et de prospérité, il se justifie aussi par la peur, il a un profond besoin de dangers, d’ennemis et de catastrophes dont nous menacer et nous protéger : la guerre, le terrorisme, le fascisme, les famines, les maladies, le réchauffement climatique… La terreur est une fonction essentielle à nos sociétés capitalistes, et son usage politique croît à mesure que s’abime leur valeur.

Dans cette perspective, l’actuelle politique sanitaire nous a malheureusement fait franchir une étape déterminante dans le renoncement et la dépossession, elle a créé un rapport de forces sur lequel il sera difficile de revenir. L’instauration de mesures d’urgence antisociales à ce point injustifiées et leur acceptation par la population sont un précédent historique pour les crises à venir. A moins que nous arrêtions de nous laisser faire, il n’y aura pas de retour à la normale. L’État et les médias semblent déterminés à faire durer cette crise aussi longtemps que possible. Puis, au prochain coup de sifflet, pour une nouvelle épidémie, un accident nucléaire ou autre chose, nous serons sommés de renoncer à nouveau à la vie publique, nous confiner, suivre des protocoles absurdes, nous traçer électroniquement, obéir à d’autres mesures terrorisantes et anti-démocratiques, s’ajoutant à celles justifiées par la lutte contre le terrorisme. Etant donné que l’épidémie de Covid-19 n’est en réalité pas significativement plus dangereuse que bien d’autres maladies que nous connaissons déjà, il n’y a pas de raison que les mêmes mesures ne soient pas renouvelées au nom des prochaines grippes ou d’autres épidémies ordinaires.

Ce tournant catastrophiste est peut-être plus grave encore que les énormes dégâts sanitaires, sociaux et économiques de la guerre contre le virus. Nos démocraties basculent du côté totalitaire. Ce qui mérite d’être appelé totalitaire, ce n’est pas tant la «restriction des libertés» et une oppression exercée sur l’individu, c’est plutôt l’atomisation qui nous réduit à être des individus isolés, n’ayant pas d’autre vie sociale que celle passant par le pouvoir et les machines : c’est la suppression de la vie publique, la destruction de la solidarité, du sens de la communauté et du contact avec autrui, le règne de la terreur. C’est aussi la destruction de la vérité et du contact avec la réalité. Voilà bien ce qui nous arrive : un gigantesque délire protocolaire, une schizophrénie prescrite, une sorte d’exercice de docilité mentale. Nous devons croire à une peste imaginaire, chacun est sommé de jouer le jeu de cette mascarade, participer au spectacle de la terreur et montrer qu’il renonce au sens commun. Voilà la signification des mesures sanitaires hypocrites, accompagnées de la condamnation de toute critique dans une ambiance de lynchage et de lâcheté intellectuelle. [4] L’obligation du port du masque est le symbole de ce muselage, et c’est pourquoi tant de gens la trouvent révoltante, même sans oser le dire : ils sentent qu’il s’agit d’une offensive contre la dignité et la vérité, contre la décence commune.

Imposer masques et protocoles absurdes à la jeunesse et à l’enfance, c’est non seulement les maltraiter en exacerbant la violence disciplinaire et en leur imposant des conditions psychopathologiques de développement, mais c’est aussi leur apprendre à vivre dans la terreur, le mensonge organisé, l’hypocrisie obligatoire, la soumission à la «post-vérité» édictée par les autorités.

Cette offensive totalitaire porte aussi atteinte à notre immunité : notre capacité d’auto-défense, plus largement notre capacité d’entretenir une relation avec le monde tout en restant soi-même, distingant ce qui nous est propre et ce qui nous est impropre, capacité qui est non seulement physiologique mais aussi émotionnelle et mentale, et à laquelle participent nos capacités de jugement, notre esprit critique et notre libre contact avec autrui.

Nous sommes aujourd’hui divisés, par la distanciation mais aussi par la peur et la confusion produites par la propagande et les désinformations croisées. Il nous faut nous rassembler à nouveau, cesser de nous laisser intimider, oser parler et penser ensemble la situation. Remettons les pieds sur terre et dans l’espace public. Face à ce qu’il y a de totalitaire dans la présente crise, réaffirmons la solidarité, réaffirmons le sens commun qui permet la dignité et la vérité.

Défendons notre droit à la rencontre et au rassemblement, sans lequel aucun droit politique n’est possible, et sans lequel aucun rapport de force, pour quelque lutte que ce soit, ne peut jamais se constituer.

Opposons la désobéissance civile à la politique de la terreur et à sa mascarade de science. Ne laissons plus les pouvoirs publics et les intérêts privés gouverner tyranniquement au nom d’une urgence sanitaire falsifiée. Ne les laissons plus usurper l’autorité scientifique pour rendre indiscutables leurs décisions politiques intéressées. Cette crise va continuer à être exploitée pour mener de grandes réformes néo-libérales et anti-démocratiques, refusons qu’elles nous soient imposées au nom de l’épidémie et d’un chantage à la survie. Contre l’expertise technique et les impératifs de gestion de l’industrie médicale, réclamons notre droit de décider ce qu’est une vie bonne.

Ne laissons pas s’installer ce monde sans contact. Refusons les technologies qui le construisent, notamment le réseau 5G et les mouchards électroniques de toutes sortes. Ce refus implique une réflexion critique sur nos usages numériques : le séduisant smartphone qui a envahi nos vies est actuellement l’outil-clé de ce projet de société totalitaire nous enfermant dans nos bulles connectées.

Défendons, cultivons la présence. Refusons le «distanciel» et la mise en place des télécommunications dans toutes les activités : commerce en ligne, télétravail, téléenseignement, télémédecine, numérisation des services publics, fermeture des universités, etc. Refusons le port du masque obligatoire en milieu scolaire par les enfants et les adultes.

Face au choc économique, développons nos propres solidarités, réapproprions-nous nos besoins et les moyens de les satisfaire.

Un humaniste et ses microbes,
le 10/12/2020.

Source : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1429

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[1] Lisez les différentes interventions qui ont réussi malgré tout à être publiées dans la presse. Voir notamment cette dernière tribune : www.regards.fr/idees-culture/article/tribune-le-confinement-constitue-un-remede-pire-que-le-mal-pour-la-societe . Et cette analyse de la surmortalité : www.jim.fr/medecin/actualites/pro_societe/e-docs/mortalite_du_covid_en_france_ce_que_nous_apprennent_les_chiffres_tribune__185202/document_actu_pro.phtml

[2] Voir www.terrestres.org/2020/04/27/ne-laissons-pas-sinstaller-le-monde-sans-contact

[3]Voir Jaime Semprun et René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Ed.Encyclopédie des Nuisances, 2008.

[4]George Orwell, l’auteur de 1984, roman qui mettait en scène le célèbre «Big Brother», dénonçait le totalitarisme comme une «tournure d’esprit» très répandue dans les pays démocratiques, caractérisée par «la lâcheté intellectuelle», l’acceptation du mensonge politique, l’abandon du souci de la vérité et de la liberté d’expression, commandés par l’adhésion partisane et l’urgence de la guerre. (Voir «Réflexions sur la guerre d’Espagne», «Préface inédite à Animal Farm», et «Où meurt la littérature», in Essais, articles et lettres, éd. Ivréa/Encyclopédie des Nuisances.) Orwell disait dans 1984 que, face à la falsification totalitaire, la liberté la plus fondamentale, c’est «la liberté de dire que deux et deux font quatre».

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Covid-19 : le produit de la société industrielle

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Leurs virus, nos morts (Pièce et main d’oeuvre)

« L’es­poir, au contraire de ce que l’on croit, équi­vaut à la rési­gna­tion. Et vivre, c’est ne pas se rési­gner. »

— Albert Camus, Noces

Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épidé­miques. Elles circulent de tête en tête plus vite que l’élec­tri­cité. Une idée qui s’em­pare des têtes devient une force maté­rielle, telle l’eau qui active la roue du moulin. Il est urgent pour nous, Chim­pan­zés du futur, écolo­gistes, c’est-à-dire anti-indus­triels et enne­mis de la machi­na­tion, de renfor­cer la charge virale de quelques idées mises en circu­la­tion ces deux dernières décen­nies. Pour servir à ce que pourra.

1) Les « mala­dies émer­gentes » sont les mala­dies de la société indus­trielle et de sa guerre au vivant

La société indus­trielle, en détrui­sant nos condi­tions de vie natu­relles, a produit ce que les méde­cins nomment à propos les « mala­dies de civi­li­sa­tion ». Cancer, obésité, diabète, mala­dies cardio-vascu­laires et neuro-dégé­né­ra­tives pour l’es­sen­tiel. Les humains de l’ère indus­trielle meurent de séden­ta­rité, de malbouffe et de pollu­tion, quand leurs ancêtres paysans et arti­sans succom­baient aux mala­dies infec­tieuses.

C’est pour­tant un virus qui confine chez lui un terrien sur sept en ce prin­temps 2020, suivant un réflexe hérité des heures les plus sombres de la peste et du choléra.

Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue surtout les victimes des « mala­dies de civi­li­sa­tion ». Non seule­ment l’in­dus­trie produit de nouveaux fléaux, mais elle affai­blit notre résis­tance aux anciens. On parle de « comor­bi­dité », comme de « cowor­king » et de « covoi­tu­rage », ces ferti­li­sa­tions croi­sées dont l’in­dus­trie a le secret [1].

« “Les patients souf­frant de mala­dies cardiaques et pulmo­naires chro­niques causées ou aggra­vées par une expo­si­tion sur le long terme de la pollu­tion de l’air sont moins capables de lutter contre les infec­tions pulmo­naires, et plus suscep­tibles de mourir”, alerte Sara De Matteis, profes­seur en méde­cine du travail et de l’en­vi­ron­ne­ment à l’Uni­ver­sité de Cagliari en Italie. C’est prin­ci­pa­le­ment dans les grandes villes que les habi­tants seraient les plus expo­sés à ce risque[2]. »

Encore plus effi­cace : la Société italienne de méde­cine envi­ron­ne­men­tale a décou­vert un lien entre les taux de conta­mi­na­tion au Covid 19 et ceux des parti­cules fines dans l’air des régions les plus touchées d’Ita­lie. Fait déjà constaté pour la grippe aviaire. Selon Gian­luigi de Gennaro, de l’Uni­ver­sité de Bologne,

« Les pous­sières trans­portent le virus. [Elles] agissent comme porteurs. Plus il y en a, plus on crée des auto­routes pour les conta­gions[3]. »

Quant au virus lui-même, il parti­cipe de ces « mala­dies émer­gentes » produites par les ravages de l’ex­ploi­ta­tion indus­trielle du monde et par la surpo­pu­la­tion. Les humains ayant défri­ché toute la terre, il est natu­rel que 75 % de leurs nouvelles mala­dies soient zoono­tiques, c’est-à-dire trans­mises par les animaux, et que le nombre de ces zoonoses ait quadru­plé depuis 50 ans[4]. Ebola, le SRAS, la grippe H5N1, le VIH, le Covid-19 et tant d’autres virus animaux deve­nus mortel­le­ment humains par le saccage des milieux natu­rels, la mondia­li­sa­tion des échanges, les concen­tra­tions urbaines, l’ef­fon­dre­ment de la biodi­ver­sité.

La séden­ta­ri­sa­tion d’une partie de l’es­pèce humaine et la domes­ti­ca­tion des animaux avaient permis la trans­mis­sion d’agents infec­tieux des animaux aux hommes. Cette trans­mis­sion s’est ampli­fiée avec l’éle­vage indus­triel, le bracon­nage, le trafic d’ani­maux sauvages et la créa­tion des parcs anima­liers.

La défo­res­ta­tion, les grands travaux, l’ir­ri­ga­tion, le tourisme de masse, l’ur­ba­ni­sa­tion, détruisent l’ha­bi­tat de la faune sauvage et rabattent méca­nique­ment celle-ci vers les zones d’ha­bi­tat humain. Ce ne sont pas le loup et la chauve-souris qui enva­hissent les villes, mais les villes qui enva­hissent le loup et la chauve-souris.

La société indus­trielle nous entasse. Dans les métro­poles, où les flux et les stocks d’ha­bi­tants sont régu­lés par la machi­ne­rie cyber­né­tique. La métro­pole, orga­ni­sa­tion ration­nelle de l’es­pace social, doit deve­nir, selon les plans des tech­no­crates, l’ha­bi­tat de 70 % des humains d’ici 2050. Leur tech­no­tope. Ville-machine pour l’éle­vage indus­triel des hommes-machines [5].

Entas­sés sur la terre entière, nous piéti­nons les terri­toires des grands singes, des chauves-souris, des oies sauvages, des pango­lins. Promis­cuité idéale pour les conta­gions (du latin tangere : toucher). Sans oublier le chaos clima­tique. Si vous crai­gnez les virus, atten­dez que fonde le perma­frost.

Faut-il le rappe­ler ? L’hu­main, animal poli­tique, dépend pour sa survie de son biotope natu­rel et cultu­rel (sauf ceux qui croient que « la nature n’existe pas » et qui se pensent de pures (auto)construc­tions, sûre­ment immu­ni­sées contre les mala­dies zoono­tiques). La société indus­trielle pros­père sur une super­sti­tion : on pour­rait détruire le biotope sans affec­ter l’ani­mal. Deux cents ans de guerre au vivant[6] [plusieurs milliers d’an­nées, en réalité, NdE] ont stéri­lisé les sols, vidé forêts, savanes et océans, infecté l’air et l’eau, arti­fi­cia­lisé l’ali­men­ta­tion et l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel, dévi­ta­lisé les hommes. Le progrès sans merci des nécro­tech­no­lo­gies nous laisse une Terre rongée à l’os pour une popu­la­tion de 7 milliards d’ha­bi­tants. Le virus n’est pas la cause, mais la consé­quence de la mala­die indus­trielle.

Mieux vaut préve­nir que guérir. Si l’on veut éviter de pires pandé­mies, il faut sortir de la société indus­trielle. Rendre son espace à la vie sauvage — ce qu’il en reste —, arrê­ter l’em­poi­son­ne­ment du milieu et deve­nir des Chim­pan­zés du futur : des humains qui de peu font au mieux.

2) La tech­no­lo­gie est la conti­nua­tion de la guerre — de la poli­tique — par d’autres moyens. La société de contrainte, nous y entrons.

Nul moins que nous ne peut se dire surpris de ce qui arrive. Nous l’avions prédit, nous et quelques autres, les catas­tro­phistes, les oiseaux de mauvais augure, les Cassandre, les prophètes de malheur, en 2009, dans un livre inti­tulé À la recherche du nouvel ennemi. 2001–2025 : rudi­ments d’his­toire contem­po­raine :

« Du mot “crise” découlent étymo­lo­gique­ment le crible, le crime, l’ex­cré­ment, la discri­mi­na­tion, la critique et, bien sûr, l’hy­po­cri­sie, cette faculté d’in­ter­pré­ta­tion. La crise est ce moment où, sous le coup de la catas­trophe — litté­ra­le­ment du retour­ne­ment (épidé­mie, famine, séisme, intem­pé­rie, inva­sion, acci­dent, discorde) —, la société mise sens dessus dessous retourne au chaos, à l’in­dif­fé­ren­cia­tion, à la décom­po­si­tion, à la violence de tous contre tous (René Girard, La Violence et le Sacré, Le Bouc émis­saire, et toute la théo­rie mimé­tique). Le corps social malade, il faut purger et saigner, détruire les agents morbides qui l’in­fectent et le laissent sans défense face aux agres­sions et cala­mi­tés. La crise est ce moment d’inqui­si­tion, de détec­tion et de diagnos­tic, où chacun cherche sur autrui le mauvais signe qui dénonce le porteur du malé­fice conta­gieux, trem­blant qu’on ne le découvre sur lui et tâchant de se faire des alliés, d’être du plus grand nombre, d’être comme tout le monde. Tout le monde veut être comme tout le monde. Ce n’est vrai­ment pas le moment de se distin­guer ou de se rendre inté­res­sant. […]

Et parmi les plus annon­cées dans les années à venir, la pandé­mie, qui mobi­lise aussi bien la bureau­cra­tie mondiale de la santé, que l’ar­mée et les auto­ri­tés des méga­lo­poles. Nœuds de commu­ni­ca­tion et foyers d’in­cu­ba­tion, celles-ci favo­risent la diffu­sion volon­taire ou acci­den­telle de la dengue, du chikun­gu­nya, du SRAS, ou de la dernière version de la grippe, espa­gnole, aviaire, mexi­co­por­cine, etc. […] Bien entendu, cette “crise sani­taire” procède d’une “crise de civi­li­sa­tion”, comme on dit “mala­die de civi­li­sa­tion”, incon­ce­vable sans une certaine mons­truo­sité sociale et urbaine, sans indus­trie, notam­ment agroa­li­men­taire et des trans­ports aériens. […]

On voit l’avan­tage que le pouvoir et ses agents Verts tirent de leur gestion des crises, bien plus que de leur solu­tion. Celles-ci, après avoir assuré pléthore de postes et de missions d’experts aux tech­narques et aux gestion­naires du désastre, justi­fient désor­mais, dans le chaos annoncé de l’ef­fon­dre­ment écolo­gique, leur emprise totale et durable sur nos vies. Comme l’État et sa police sont indis­pen­sables à la survie en monde nucléa­risé, l’ordre vert et ses tech­no­lo­gies de contrôle, de surveillance et de contrainte sont néces­saires à notre adap­ta­tion au monde sous cloche arti­fi­ciel. Quant aux mauvais Terriens qui — défaillance ou malfai­sance — compro­mettent ce nouveau bond en avant du Progrès, ils consti­tuent la nouvelle menace pour la sécu­rité globale[7]. »

Au risque de se répé­ter : avant, on n’en est pas là ; après, on n’en est plus là. Avant, on ne peut pas dire ça. Après, ça va sans dire.

L’ordre sani­taire offre une répé­ti­tion géné­rale, un proto­type à l’ordre Vert. La guerre est décla­rée, annonce le président Macron. La guerre, et plus encore la guerre totale, théo­ri­sée en 1935 par Luden­dorff, exige une mobi­li­sa­tion totale des ressources sous une direc­tion centra­li­sée. Elle est l’oc­ca­sion d’ac­cé­lé­rer les proces­sus de ratio­na­li­sa­tion et de pilo­tage des sans-pouvoir, au nom du primat de l’ef­fi­ca­cité. Rien n’est plus ration­nel ni plus voué à l’ef­fi­ca­cité que la tech­no­lo­gie. Le confi­ne­ment doit être hermé­tique, et nous avons les moyens de le faire respec­ter.

Drones de surveillance en Chine et dans la campagne picarde ; géolo­ca­li­sa­tion et contrôle vidéo des conta­mi­nés à Singa­pour ; analyse des données numé­riques et des conver­sa­tions par l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle pour tracer les contacts, dépla­ce­ments et acti­vi­tés des suspects en Israël[8]. Une équipe du Big Data Insti­tute de l’uni­ver­sité d’Ox­ford déve­loppe une appli­ca­tion pour smart­phone qui géolo­ca­lise en perma­nence son proprié­taire et l’aver­tit en cas de contact avec un porteur du virus. Selon leur degré de proxi­mité, l’ap­pli­ca­tion ordonne le confi­ne­ment total ou la simple distance de sécu­rité, et donne des indi­ca­tions aux auto­ri­tés pour désin­fec­ter les lieux fréquen­tés par le conta­miné[9].

« Les données person­nelles, notam­ment les données des opéra­teurs télé­pho­niques, sont aussi utili­sées pour s’as­su­rer du respect des mesures de quaran­taine, comme en Corée du Sud ou à Taïwan. C’est aussi le cas en Italie, où les auto­ri­tés reçoivent des données des opéra­teurs télé­pho­niques, ont expliqué ces derniers jours deux respon­sables sani­taires de la région de Lombar­die. Le gouver­ne­ment britan­nique a égale­ment obtenu ce type d’in­for­ma­tion de la part d’un des prin­ci­paux opéra­teurs télé­pho­niques du pays[10]. »

En France, Jean-François Delfraissy, le président du Comité consul­ta­tif natio­nal d’éthique et du « conseil scien­ti­fique » chargé de la crise du coro­na­vi­rus évoque l’éven­tua­lité du traçage élec­tro­nique au détour d’un entre­tien radio­pho­nique.

« La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’ad­ver­saire à exécu­ter notre volonté. » Ceux-là même qui n’ont pas lu Clau­se­witz, savent aujourd’­hui que la tech­no­lo­gie est la conti­nua­tion de la guerre par d’autres moyens. La pandé­mie est le labo­ra­toire du tech­no­to­ta­li­ta­risme, ce que les oppor­tu­nistes tech­no­crates ont bien compris. On ne rechigne pas en période d’ac­ci­dent nucléaire ou d’épi­dé­mie. La tech­no­cra­tie nous empoi­sonne puis elle nous contraint, au motif de nous proté­ger de ses propres méfaits.

Nous le disons depuis quinze ans : « La société de contrôle, nous l’avons dépas­sée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. »

Ceux qui ne renoncent pas à l’ef­fort d’être libres recon­naî­tront avec nous que le progrès tech­no­lo­gique est l’in­verse et l’en­nemi du progrès social et humain.

3) Les experts aux commandes de l’état d’ur­gence : le pouvoir aux pyro­manes pompiers.

Nous ayant conduit à la catas­trophe, les experts de la tech­no­cra­tie prétendent nous en sauver, au nom de leur exper­tise techno-scien­ti­fique. Il n’existe qu’une seule meilleure solu­tion tech­nique, ce qui épargne de vains débats poli­tiques. « Écou­tez les scien­ti­fiques ! » couine Greta Thun­berg. C’est à quoi sert l’état d’ur­gence sani­taire et le gouver­ne­ment par ordon­nances : à obéir aux « recom­man­da­tions » du « conseil scien­ti­fique » et de son président Jean-François Delfraissy.

Ce conseil créé le 10 mars par Olivier Véran[11], à la demande du président Macron, réunit des experts en épidé­mio­lo­gie, infec­tio­lo­gie, viro­lo­gie, réani­ma­tion, modé­li­sa­tion mathé­ma­tique, socio­lo­gie et anthro­po­lo­gie. Les préten­dues « sciences humaines » étant comme d’ha­bi­tude char­gées d’éva­luer l’ac­cep­ta­bi­lité des déci­sions tech­niques — en l’oc­cur­rence la contrainte au nom de l’in­té­rêt supé­rieur de la santé publique.

Excellent choix que celui de Delfraissy, un homme qui vit avec son temps, ainsi que nous l’avons décou­vert à l’oc­ca­sion des débats sur la loi de bioé­thique :

« Il y a des inno­va­tions tech­no­lo­giques qui sont si impor­tantes qu’elles s’im­posent à nous. […] Il y a une science qui bouge, que l’on n’ar­rê­tera pas.[12] »

Ces cinquante dernières années en effet, les inno­va­tions techno-scien­ti­fiques se sont impo­sées à nous à une vitesse et avec une violence inéga­lées. Inven­taire non exhaus­tif : nucléa­ri­sa­tion de la planète ; OGM et biolo­gie synthé­tique ; pesti­cides, plas­tiques et déri­vés de l’in­dus­trie chimique ; nano­tech­no­lo­gies ; repro­duc­tion arti­fi­cielle et mani­pu­la­tions géné­tiques ; numé­ri­sa­tion de la vie ; robo­tique ; neuro­tech­no­lo­gies ; intel­li­gence arti­fi­cielle ; géo-ingé­nie­rie.

Ces inno­va­tions, cette « science qui bouge », ont boule­versé le monde et nos vies pour produire la catas­trophe écolo­gique, sociale et humaine en cours et dont les progrès s’an­noncent fulgu­rants. Elles vont conti­nuer leurs méfaits grâce aux 5 milliards d’eu­ros que l’État vient de leur allouer à la faveur de la pandé­mie, un effort sans précé­dent depuis 1945. Tout le monde ne mourra pas du virus. Certains en vivront bien.

On ignore quelle part de ces 5 milliards ira par exemple aux labo­ra­toires de biolo­gie de synthèse, comme celui du Géno­pole d’Évry. La biolo­gie de synthèse, voilà une « inno­va­tion si impor­tante qu’elle s’im­pose à nous ». Grâce à elle, et à sa capa­cité à fabriquer arti­fi­ciel­le­ment des orga­nismes vivants, les scien­ti­fiques ont recréé le virus de la grippe espa­gnole qui tua plus que la Grande Guerre en 1918 [13].

Destruc­tion/répa­ra­tion : à tous les coups les pyro­manes pompiers gagnent. Leur volonté de puis­sance et leur pouvoir d’agir ont assez ravagé notre seule Terre. Si nous voulons arrê­ter l’in­cen­die, reti­rons les allu­mettes de leurs mains, cessons de nous en remettre aux experts du système techno-indus­triel, repre­nons la direc­tion de notre vie.

4) L’in­car­cé­ra­tion de l’homme-machine dans le monde-machine. L’ef­fet cliquet de la vie sans contact.

Le contact, c’est la conta­gion. L’épi­dé­mie est l’oc­ca­sion rêvée de nous faire bascu­ler dans la vie sous commande numé­rique. Il ne manquait pas grand-chose, les terriens étant désor­mais tous gref­fés de prothèses élec­tro­niques. Quant aux attar­dés, ils réduisent à toute allure leur frac­ture numé­rique ces jours-ci, afin de survivre dans le monde-machine conta­miné :

« Les ventes d’or­di­na­teurs s’en­volent avec le confi­ne­ment. […] Tous les produits sont deman­dés, des équi­pe­ments pour des vidéo­con­fé­rences à l’or­di­na­teur haut de gamme pour télé­tra­vailler en passant par la tablette ou le PC à petit prix pour équi­per un enfant. Les ventes d’im­pri­mantes progressent aussi. Les Français qui en ont les moyens finan­ciers sont en train de recons­ti­tuer leur envi­ron­ne­ment de travail à la maison [14]. »

Nous serions bien ingrats de critiquer la numé­ri­sa­tion de nos vies, en ces heures où la vie tient au sans fil et au sans contact. Télé­tra­vail, télé­con­sul­ta­tions médi­cales, commandes des produits de survie sur Inter­net, cyber-école, cyber-conseils pour la vie sous cloche — « Comment occu­per vos enfants ? », « Que manger ? », « “Tuto confi­ne­ment” avec l’as­tro­naute Thomas Pesquet », « Orga­ni­sez un Skypéro », « Dix séries pour se chan­ger les idées », « Faut-il rester en jogging ? ». Grâce à WhatsApp, « “Je ne me suis jamais sentie aussi proche de mes amis”, constate Vale­ria, 29 ans, chef de projet en intel­li­gence arti­fi­cielle à Paris[15] ».

Dans la guerre contre le virus, c’est la Machine qui gagne. Mère Machine nous main­tient en vie et s’oc­cupe de nous. Quel coup d’ac­cé­lé­ra­teur pour la « planète intel­li­gente » et ses smart cities[16]. L’épi­dé­mie passée, quelles bonnes habi­tudes auront été prises, que les Smar­tiens ne perdront plus. Ainsi, passés les bugs et la période d’adap­ta­tion, l’école à distance aura fait ses preuves. Idem pour la télé­mé­de­cine qui rempla­cera les méde­cins dans les déserts médi­caux comme elle le fait en ces temps de satu­ra­tion hospi­ta­lière. La « machi­ne­rie géné­rale » (Marx) du monde-machine est en train de roder ses procé­dures dans une expé­rience à l’échelle du labo­ra­toire plané­taire.

Rien pour inquié­ter la gauche et ses haut-parleurs. Les plus extrêmes, d’At­tac à Lundi matin, en sont encore à conspuer le capi­ta­lisme, le néoli­bé­ra­lisme, la casse des services publics et le manque de moyens. Une autre épidé­mie est possible, avec des masques et des soignants bien payés, et rien ne serait arrivé si l’in­dus­trie auto­mo­bile, les usines chimiques, les multi­na­tio­nales infor­ma­tiques avaient été gérées collec­ti­ve­ment, suivant les prin­cipes de la plani­fi­ca­tion démo­cra­tique assis­tée par ordi­na­teur.

Nous avons besoin de masques et de soignants bien payés. Nous avons surtout besoin de regar­der en face l’em­bal­le­ment du système indus­triel, et de combattre l’aveu­gle­ment forcené des indus­tria­listes.

Nous, anti-indus­triels, c’est-à-dire écolo­gistes consé­quents, avons toujours été mino­ri­taires. Salut à Giono, Mumford, Ellul & Char­bon­neau, Orwell et Arendt, Camus, Saint Exupéry, et à quelques autres qui avaient tout vu, tout dit. Et qui nous aident à penser ce qui nous arrive aujourd’­hui.

Puisque nous avons du temps et du silence, lisons et médi­tons. Au cas où il nous vien­drait une issue de secours.

Pièces et main d’œuvre

Grenoble, 22 mars 2020

Source : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/leurs_virus_nos_morts.pdf

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[1] Rappel : la pollu­tion de l’air tue chaque année 48 000 Français et plus de 100 Greno­blois.
[2] http://www.actu-envi­ron­ne­ment.com, 20/03/20
[3] Idem
[4] Revues Nature et Science, citées par Wiki­pe­dia.
[5] Cf. Retour à Greno­po­lis, Pièces et main d’œuvre, mars 2020, http://www.piece­set­main­doeuvre.com
[6] Cf. J.-P. Berlan, La guerre au vivant, Agone, 2001.
[7] Pièces et main d’œuvre, À la recherche du nouvel ennemi. 2001–2025 : rudi­ments d’his­toire contem­po­raine, Editions L’Echap­pée, 2009.
[8]« Israel approves mass surveillance to fight coro­na­vi­rus », https://www.ynet­news.com, 17/03/20
[9] https://www.bdi.ox.ac.uk/news/infec­tious-disease-experts-provide
[10] Le Monde, 20/03/20
[11] Le nouveau ministre de la Santé est un méde­cin greno­blois, député LREM aorès avoir été suppléant de la socia­liste Gene­viève Fioraso, ex-ministre de la Recherche. Selon Le Monde, « un ambi­tieux “inconnu” » qui « sait se placer » (lemonde.fr, 23/03/20).
[12] Jean-François Delfraissy, entre­tien avec Valeurs actuelles, 3/03/18.
[13] Virus recréé en 2005 par l’équipe du Profes­seur Jeffrey Tauben­ber­ger de l’Ins­ti­tut de patho­lo­gie de l’ar­mée améri­caine, ainsi que par des cher­cheurs de l’uni­ver­sité Stony Brook de New York.
[14] http://www.lefi­garo.fr, 19/03/20.
[15] Le Monde, 19/03/20.
[16] Cf. « Ville machine, société de contrainte », Pièces et main d’œuvre, in Kairos, mars 2020 et sur http://www.piece­set­main­doeuvre.com

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Le piège du « Référendum d’Initiative Citoyenne »

referendum_2Une petite musique monte depuis quelques temps dans les groupes de gilets jaunes, sur Facebook comme sur les ronds points: le RIC, Référendum d’Initiative Citoyenne. En prenant de l’ampleur, cette revendication pourrait mettre en danger tout le mouvement des gilets jaunes, en offrant une porte de sortie au gouvernement, permettant même à Macron de sauver son poste.

Le figaro ne s’y est pas trompé: le RIC est une solution à la crise des gilets jaunes. Mais une solution pour qui? Certainement pas pour celles et ceux qui galèrent à finir le mois et qui, sur les ronds points, dans les manifs, crient leur colère depuis des semaines.

Pour les non-initiés, un résumé en deux phrases. Avec le RIC, si suffisamment de personne signent une pétition, alors il y a un référendum à l’échelle locale ou nationale, sur un sujet. Cela peut même aller dans ses versions plus radicales, jusqu’à la révocation d’un élu.

Une porte de sortie sans débourser un centime

S’engager à mettre en place un tel dispositif est clairement une aubaine pour Macron. Cela lui permettrait de ne pas débourser un sou de plus que les 100 balles et un mars qu’il nous a lâché dans sa « grande générosité »… Et d’en finir ainsi avec ce mouvement! C’est là où les ennuis commencent.

Exit Macron démission ?

La fin du mouvement, c’est donc le maintien de Macron au pouvoir. Avec, la possibilité, une fois votée la réforme constitutionnelle, de proposer une pétition pour un référendum… On s’arrête. Alors, ça veut dire que l’une des toutes premières demande des gilets jaunes passe sous le tapis, comme ça?

Qu’il faudrait repasser par la case attente, puis pétition, puis référendum, pour en arriver là ou on est aujourd’hui, et alors que sa démission ne serait même pas suffisante? Cherchez l’erreur.

Les référendums sont le terrain des politiciens.

Qui a les moyens de faire des campagnes électorales? Qui peut débourser des millions pour tout cela? A une heure ou l’argent n’a jamais été aussi important dans le processus de réunions des suffrages, ou ce sont des milliardaires qui gagnent les élections, qui peut croire qu’une campagne électorale est le lieu ou les exploités, les galériens vont se faire entendre? Ceux qui sont à leur place en revanche, dans un processus comme celui-ci, sont les partis classiques. D’ailleurs, dans les pays ou des formes de ce dispositif existe déjà, ils sont utilisés par ces partis. Et pour quoi faire, tiens? On va être carré, impartiaux et prendre deux exemples venant de bords politiques opposés.

Deux exemples d’utilisations.

2009. L’extrême droite suisse et son parti l’UDC, longtemps dirigé par le milliardaire Christophe Blocher,  a conduite une campagne de plusieurs mois contre la construction de nouveaux minarets en suisse. Il s’agissait d’un symbole, d’un prétexte pour s’en prendre aux musulmans, en mettant sur le devant de la scène un faux problème, celui des minarets: au moment du vote, il n’y avait que 4 minarets dans toute la Suisse, construits entre 1963 et 2008! Mais la campagne aura été l’occasion d’un déferlement d’attaques racistes. Elle s’est soldée par une victoire de l’extrême droite. En résumé, via ce dispositif, l’extrême droite a obtenue pour son parti une tribune, mis en scène un problème bidon pour diviser.

2017. Un syndicat de gauche italien, la CGIL, a fait campagne contre le Job act de Matteo Renzi, un équivalent encore pire par certains aspects, de la loi travail en France. Elle a obtenu les 500 000 signatures nécessaires, mais…  a échoué devant la Cour constitutionnelle, qui a refusé d’accepter de retoquer l’ensemble de la loi. Selon la cour, la proposition de la CGIL aurait été « mal formulée »(!). En réalité, une abrogation totale de la loi, qui aurait provoqué la réintégration de millions de personnes licenciées, était inconcevable par le pouvoir. La CGIL a fait un recours… Qui a l’heure actuelle n’a pas abouti. Résultat: un référendum ne concernant qu’une partie de la loi. Et devant le succès de la campagne, le référendum n’a pas eu lieu, car ces dispositifs ont été supprimés avant. En résumé, le dispositif n’a pas permis d’abolir la loi contre les travailleurs car la cour constitutionnelle l’en a empêché. Mais la mobilisation a fait retirer certaines mesures sans même aller voter.

Bilan comparé.

Le bilan général de ces deux exemple, c’est que ce dispositif est avant tout un bon moyen pour créer de l’agitation sur de faux problèmes de société. En revanche, quand il s’agit de ce qui compte vraiment, nos conditions sociale, de vies, de travail et donc qui met en jeu les profits des riches capitalistes, alors plus question de laisser passer! C’est qu’au final, on est en plein dans la politique politicienne avec ces dispositifs. Et que ce n’est pas notre domaine. C’est logique, qui d’autres que les politicards ont intérêt à nous dire que la solution est dans les urnes, alors que nous sommes de plus en plus nombreux à nous abstenir, et avec raison!

Souvenons nous des derniers référendums en France:

Au niveau national, le référendum contre la constitution européenne a produit une majorité de non. Le pouvoir n’en a rien eu a faire et a promulgué la constitution quand même.

Au niveau local, le projet d’aéroport de notre dame des landes, qui impactait toute la Bretagne,  à été calibré pour que les gens répondent oui: la zone du référendum a été limitée a la Loire Atlantique par calcul. Résultat: le oui l’a emporté. Et si l’aéroport a été annulé, c’est grâce à la lutte, a la base.

L’aspiration à faire dégager les élus et à prendre le contrôle de nos vies est juste.

Ce qui fait que le RIC marche, c’est qu’il s’appuie sur une défiance légitime contre les politiciens. Mais ce qui fait que nous sommes en position de force pour les pousser à dégager, pour en finir avec les conditions d’existence pourries qu’on subit, c’est notre présence sur les rond points, sur le terrain de la lutte. C’est ici qu’il s’agit de s’organiser pour se faire entendre, en organisant par exemple des assemblées sur les rond points.

Isolés, comme dans un isoloir, chacun chez soi, on est faibles. C’est ensemble qu’on est fort, dans le mouvement. C’est aussi ici que tout le monde discute, qu’on échange, qu’on réfléchit pour agir.

Pour reprendre la métaphore des amérindiens: ne quittons pas le sentier de la guerre, ne signons pas les accords pourris que les politiciens trahiront!

Notre boussole est claire: refusons tout ce qui affaiblit le mouvement. Aujourd’hui ce sont souvent les mêmes qui proposent le RIC et qui veulent en finir avec les occupations de rond point. C’est que derrière ces propositions, il y a des courants politiques qui agissent en sous marins dans le mouvement, pour en prendre la direction. Ne laissons personne récupérer cette révolte sociale. Continuons jusqu’à la victoire.

Source : http://www.19h17.info/2018/12/12/non-a-la-ricuperation/

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Changer sa consommation ne suffira pas à sauver la planète

oubliezlesdouchescourtesOubliez les douches courtes ! (Derrick Jensen)

Qui aurait été assez insensé pour croire que le recyclage aurait pu arrêter Hitler, que le compostage aurait pu mettre fin à l’esclavage ou nous faire passer aux journées de huit heures, que couper du bois et aller chercher de l’eau au puits aurait pu sortir le peuple russe des prisons du tsar, que danser nus autour d’un feu aurait pu nous aider à instaurer la loi sur le droit de vote de 1957 ou les lois des droits civiques de 1964 ? Alors pourquoi, maintenant que la planète entière est en jeu, tant de gens se retranchent-ils derrière ces « solutions » tout à fait personnelles ?

Une partie du problème vient de ce que nous avons été victimes d’une campagne de désorientation systématique. La culture de la consommation et la mentalité capitaliste nous ont appris à prendre nos actes de consommation personnelle (ou d’illumination) pour une résistance politique organisée. « Une vérité qui dérange » a participé à exposer le problème du réchauffement climatique. Mais avez-vous remarqué que toutes les solutions présentées ont à voir avec la consommation personnelle – changer nos ampoules, gonfler nos pneus, utiliser deux fois moins nos voitures – et n’ont rien à voir avec le rôle des entreprises, ou l’arrêt de la croissance économique qui détruit la planète ? Même si chaque individu aux États-Unis faisait tout ce que le film propose, les émissions de carbone ne baisseraient que de 22%. Le consensus scientifique stipule pourtant que ces émissions doivent être réduites d’au moins 75%.

Ou bien parlons de l’eau. Nous entendons si souvent que le monde va bientôt manquer d’eau. Des gens meurent par manque d’eau. Des rivières s’assèchent par manque d’eau. Pour cette raison, nous devons prendre des douches plus courtes. Vous voyez le rapport ? Parce que je prends des douches, je suis responsable de l’épuisement des aquifères ? Eh bien non. Plus de 90% de l’eau utilisée par les humains l’est par l’agriculture et l’industrie. Les 10% restant sont partagés entre les municipalités et les êtres humains qui vivent et respirent. L’entretien des terrains de golf d’une ville nécessite en moyenne autant d’eau que l’ensemble des êtres humains de cette ville. Les gens (qu’ils soient des gens humains ou des gens poissons) ne sont pas en train de mourir parce que l’eau s’épuise. Ils sont en train de mourir parce que l’eau est volée.

Ou bien parlons de l’énergie. Kirkpatrick Sale le résume bien : « Ces 15 dernières années, l’histoire a été la même chaque année : la consommation individuelle – résidence, voiture privée, etc. – ne représente jamais plus d’1/4 de la consommation totale d’énergie ; la grande majorité vient du commerce, de l’industrie, des entreprises, de l’agro-industrie et du gouvernement [il a oublié l’armée]. Alors, même si on se mettait tous à rouler à vélo et à se chauffer au bois, ça n’aurait qu’un impact négligeable sur l’utilisation de l’énergie, le réchauffement climatique et la pollution atmosphérique. »

Ou bien parlons des déchets. En 2005, la production de déchets par habitant (essentiellement ce qu’on dépose sur le trottoir pour les collectes) était de 1660 livres (environ 750 kilos). Disons que vous êtes un activiste radical et intransigeant et que vous voulez réduire ça à zéro. Vous recyclez tout. Vous emportez vos sacs de courses. Vous réparez votre grille-pain. Vos orteils passent au travers de vos vieilles baskets. & ce n’est pas tout, puisque les déchets municipaux n’incluent plus seulement les déchets des ménages mais aussi ceux des bureaux du gouvernement et des entreprises, vous vous rendez dans ces bureaux, brochures d’information en main, et vous les persuadez de suffisamment réduire leur production de déchets pour en éliminer votre part. J’ai une mauvaise nouvelle. Les déchets des ménages représentent seulement 3 % de la production totale de déchets aux États-Unis.

Soyons clairs. Je ne dis pas que nous ne devrions pas vivre simplement. Je vis moi-même assez simplement, mais je ne prétends pas que ne pas acheter grand-chose (ou ne pas conduire beaucoup, ou ne pas avoir d’enfants) est un acte politique fort, ou profondément révolutionnaire. Ça ne l’est pas. Le changement personnel n’est pas égal au changement social.

Alors, comment, et particulièrement avec cet enjeu planétaire, en sommes-nous arrivés à accepter ces réponses tout à fait inappropriées et insuffisantes ? Je pense que cela relève en partie du fait que nous sommes pris dans une double contrainte. Une double contrainte consiste en un choix parmi plusieurs options, qui nous sont toutes défavorables, sachant que ne rien choisir n’est pas une option. Dès lors, il pourrait être assez facile de reconnaître que toutes les actions impliquant l’économie industrielle sont destructrices (et nous ne devrions pas prétendre que les panneaux solaires, par exemple, ne le sont pas : ils nécessitent des infrastructures et extractions minières, et des infrastructures de transport à toutes les étapes du processus de production ; la même chose est vraie de toutes les soi-disant technologies vertes). Donc, si nous choisissons l’option 1 si nous participons activement à l’économie industrielle nous pouvons penser, à court terme, que nous gagnons, puisque nous accumulons des richesses, signe de réussite dans notre société. Mais nous perdons, parce qu’à agir ainsi, nous abandonnons notre empathie, notre humanité animale. & nous perdons vraiment parce que la civilisation industrielle tue la planète, ce qui signifie que tout le monde est perdant.

Si nous choisissons la solution « alternative » qui consiste à vivre plus simplement et donc à causer moins de dommages, mais qui ne consiste pas à empêcher l’économie industrielle de tuer la planète, nous pouvons penser, à court terme, que nous gagnons, parce que nous nous sentons purs et que nous n’avons pas eu à abandonner notre empathie (juste assez pour justifier le fait de ne pas empêcher ces horreurs) mais, encore une fois, nous sommes perdants, puisque la civilisation industrielle détruit toujours la planète, ce qui signifie que tout le monde est perdant.

La troisième option, agir délibérément pour stopper l’économie industrielle, est très effrayante pour un certain nombre de raisons, notamment, mais pas seulement, parce que nous perdrions ces luxes (comme l’électricité) auxquels nous sommes habitués, ou parce que ceux qui sont au pouvoir pourraient essayer de nous tuer si nous entravions sérieusement leur capacité d’exploiter le monde rien de tout ça ne change le fait que cela vaut toujours mieux qu’une planète morte.

En plus d’être inapte à entraîner les changements nécessaires afin de stopper cette culture dans sa destruction de la planète, il y a au moins 4 autres problèmes qu’engendre cette croyance selon laquelle un mode de vie simple est un acte politique (et que ce n’est pas qu’un simple choix de vie personnel). Le premier problème c’est que cela reposerait sur la notion fallacieuse selon laquelle les humains abîment inévitablement leur environnement. L’acte politique d’une vie simple consiste seulement à réduire les dégâts, alors que les humains peuvent aider la Terre aussi bien qu’ils peuvent la détruire. Nous pouvons rétablir les cours d’eau, nous pouvons nous débarrasser des nuisibles envahissants, nous pouvons abattre les barrages, nous pouvons démanteler ce système politique qui privilégie les riches, ce système économique extractiviste, nous pouvons détruire l’économie industrielle qui détruit, elle, le véritable monde physique.

Le second problème – et il est important, lui aussi – c’est que cela incite à injustement blâmer l’individu (et particulièrement les individus les moins puissants) au lieu de ceux qui exercent effectivement le pouvoir dans ce système et pour ce système. Kirkpatrick Sale, encore : « Le sentiment de culpabilité individualiste du tout-ce-que-tu-pourrais-faire-pour-sauver-la-planète est un mythe. Nous, en tant qu’individus, ne créons pas les crises, et nous ne pouvons pas les résoudre. »

Le troisième problème c’est que cela implique une redéfinition capitaliste de ce que nous sommes, de citoyens à consommateurs. En acceptant cette redéfinition, nous restreignons nos possibilités de résistance à consommer ou ne pas consommer. Les citoyens ont un panel bien plus large de possibilités de résistance, comme voter ou ne pas voter, se présenter aux élections, distribuer des tracts d’information, boycotter, organiser, faire pression, protester et, quand un gouvernement en arrive à détruire la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur, nous avons le droit de l’altérer ou de l’abolir.

Le quatrième problème, c’est que l’aboutissement de cette logique de vie simple en tant qu’acte politique est un suicide. Si chaque action interne à l’économie industrielle est destructrice, et si nous voulons mettre un terme à cette destruction, et si nous ne voulons (ou ne pouvons) pas remettre en question (plus ou moins détruire) toute l’infrastructure morale, économique et physique qui fait que chaque action interne à l’économie industrielle est destructrice, alors nous en viendrons aisément à croire que nous causerions beaucoup moins de dégâts si nous étions morts.

La bonne nouvelle, c’est qu’il y a d’autres options. Nous pouvons suivre l’exemple d’activistes courageux qui ont vécu aux époques difficiles que j’ai mentionnées l’Allemagne nazie, la Russie tsariste, les États-Unis d’avant la Guerre de Sécession qui ont fait bien plus qu’exhiber une certaine forme de pureté morale ; ils se sont activement opposés aux injustices qui les entouraient. Nous pouvons suivre l’exemple de ceux qui nous rappellent que le rôle d’un activiste n’est pas de naviguer dans les méandres des systèmes d’oppression avec autant d’intégrité que possible, mais bien d’affronter et de faire tomber ces systèmes.

Derrick Jensen

Source : http://partage-le.com/2015/03/oubliez-les-douches-courtes-derrick-jensen/

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Ce qui caractérise le pouvoir, c’est de toujours avancer masqué ; ce qu’il cache, c’est sa vacuité

artoff831Haut les tartes ! Bas les masques !

Politique et métaphysique de l’attentat pâtissier en milieu spectaculaire-marchand

Par Alain Guyard,
Docteur honoris causa
mon cul ma tête est malade,

Tartosophe.

Trois mille ans de puissance étatique, foncière, militaire, religieuse et patriarcale suffisent pour nous en convaincre : ce qui caractérise le pouvoir, c’est qu’il ne sort de son antre qu’habillé, maquillé, enrobé, enveloppé, enduit. Le pouvoir avance toujours masqué, sous le drap pesant de la pourpre sénatoriale, sous l’aigle et le laurier de la Rome impériale, sous le postiche du pharaon, sous la couche épaisse du fard télévisuel. Et ce que tout gouvernant redoute le plus, ce n’est pas tant qu’on l’orne, qu’on le barbouille ou qu’on le couvre, mais au contraire, qu’on le dé-masque.

La première affaire de ce genre est rapportée il y a trois mille ans dans cette sous-littérature pesante et interminable rédigée par et pour des chameliers schizophrènes, phallocrates et incestueux : la Bible. Noé y apparaît, chef de la dernière troupée d’humains ayant survécu au Déluge. A peine a-t-il le temps d’inventer la viticulture qu’il finit saoul comme une vache, vautré à loilpé sous sa guitoune. Découvert en l’état par son fils Cham, ce dernier, voyeur malgré lui, sera puni par une bien saloparde malédiction de la part de dieu et réduit en esclavage. Notons déjà l’embrouille bien glandilleuse : on ne sanctionne pas celui qui porte le masque de la grandeur et qui l’oublie au fond des ouatères en s’en revenant d’aller vomir ; on condamne le témoin de la nudité du roi. Belle endauferie…

Mon lectorat pinailleux pourra toujours dire qu’il s’agit d’une histoire bien ancienne, et réservé à des temps barbares peu enclins au naturisme. Il n’empêche qu’elle reste une obsession pour tout le moyen-âge qui ira même jusqu’à dédoubler le corps du roi. Louis le quatorzième débourre sur scène et lâche sa prune devant des marquises en pamoison, c’est un fait. Mais ce qu’on admire, ce n’est pas l’homme déboyauté qui pète et chie ; mais celui qui incarne, symbolise le grand corps de France, son corps glorieux, royal, iridescent comme celui du soleil qui danse à Versailles. L’un est caché par l’autre ; le caca trop humain s’escamote dans les ballets froufroutant de Lully.
Et cette règle du pouvoir qui est pouvoir tant qu’il se farde et cache sa nudité est confirmée par le premier théoricien de l’État moderne, Machiavel. Le gouvernant, dit-il, tient parce qu’il ment et dissimule, et sait arborer en toute situation le masque de la sincérité et de l’engagement pour mieux couvrir ses intentions et tromper sur sa nature. On ne peut triompher en politique qu’à la condition que l’on renonce à être fidèle à soi. Ainsi est-il plus facile d’être parjure et par conséquent, imprévisible aux yeux de ses adversaires. Et c’est l’imprévisibilité dans l’action qui donne au politique le coup d’avance dans la conquête ou la conservation du pouvoir. C’est pourquoi Machiavel adore Florent II de Médicis, car ce dernier trahit ses engagements avec autant d’aisance que l’enfant caché d’une partouze Cahuzac / Balkany.

Rétorquera-ton que les temps ont changé depuis Machiavel ? Peau de balle ! Corrigeons avec le saturnien Debord pour dire qu’ils se sont aggravés. La mort du politique et sa substitution par le monde du spectacle intensifie le rôle du masque et du secret. Ses Commentaires à la société du spectacle rédigés en 1988 prophétisent notre monde, celui de l’accentuation du processus de dissimulation. Dorénavant, tout pouvoir politique ne tient que par les services secrets. La fonction de ces derniers n’est pas l’espionnage ou l’infiltration mais l’extension du régime de mensonge à toute la société, et le renversement des valeurs fondatrices du lien politique : la guerre devient la paix ; l’ami devient l’ennemi ; le mensonge, la vérité. Debord montre ainsi que par la société n’est plus rien d’autre qu’une grande mascarade policiario-spectaculaire. Barbouze über alles. Il y a du Noé chez nos présidents quand les journalistes retouchent les bourrelets disgracieux sur les photos de Sarko. Il y a du Louis XIV chez nos présidents quand on file dix mille boules au coiffeur de Hollande pour barbouiller de jais le blanc de ses tempes. Il y a du Florent II chez tous nos présidents parce qu’ils trahiront tous, quels qu’ils soient, tous les engagements de leur campagne. Il y a chez eux tous le masque de la vache à peau bleue, barbotant qu’ils sont tous dans le trouble chaudron des cuisines policières et barbouzardes.

Mais pourquoi le pouvoir a-t-il besoin du masque ? Parce qu’il cache sa propre vacuité. Mis à nu, il se révèle comme un néant. Car aucun homme n’est habilité à dominer un autre, et aucun droit ne devrait autoriser la subordination. Allons même plus loin. On parle beaucoup de l’ambition politique, et l’on nous fait croire, depuis trois mille ans que, pour gouverner, il en faut, de la force de caractère. Nous disons merde à cette flagornerie-là, et soutenons le contraire : ont de l’ambition politique ceux qui se fuient eux-mêmes, parce qu’ils sont effrayés de leur propre vacuité. On domine autrui par peur et faiblesse d’avoir à contempler en soi sa propre béance. Rajoutons-en une couche, puisque nous approchons à grand pas de notre issue pâtissière. Pourquoi les hommes politiques veulent-ils laisser leur empreinte à l’extérieur, dans le corps des lois, dans le corps de leurs concitoyens suppliés, dans le corps des femmes qu’ils possèdent et consomment ? Parce qu’en laissant une empreinte à l’extérieur d’eux-mêmes, ils essaient de se convaincre qu’ils ont une densité intérieure, qu’ils n’ont pas de vide en eux. Viendra un jour où l’on comprendra enfin que l’ambition politique relève de la sociopathologie, que l’exercice du gouvernement est le symptôme d’une dévastation intérieure et que le vote pour un candidat est un phénomène criminel aggravant de sa maladie mentale.

On dira alors : rendre service au politique, cette baudruche enflée de sa vanité qui cache sa vacuité sous le masque, c’est lui arracher son déguisement. Nous ne le croyons guère. Car vouloir arracher le masque, c’est croire que se révélera dessous le vrai visage, sincère, du politique. Mille et une émissions s’essaient d’ailleurs à cette imposture, en invitant les politiques de tout bord à poser un moment le masque, pour que le veau télévisuel écrasant une larme compassée, puisse découvrir son vrai visage. C’est supposer qu’il y a un vrai visage sous le masque, et que l’acteur qu’est l’homme politique est prêt, quand on lui demande de quitter la scène, à renoncer au rôle pour redevenir lui-même. Encore une fois nous disons : de la merde, que cette opinion-là. Car comme nous l’expliquions plus haut, ce qui distingue le politique de l’homme ordinaire, c’est qu’il porte un masque non pas pour camoufler son visage, mais parce qu’il n’en a pas, dessous. Le propre du politique, comme sociopathe ébranlé par sa vacuité intérieure, c’est qu’il porte un masque sans visage. Personnalité vitrifiée, dépossédée de sa parole propre au bénéfice d’éléments de langage, dépourvu de toute spontanéité, de toute ironie, de toute distance par rapport à lui-même, incapable de jouer contre lui-même, il est l’homme sans intérieur, il est l’homme dévasté. Il n’est donc pas possible de lui retirer son masque parce qu’il fait corps avec et que si visage il y avait, il partirait avec le masque, ne laissant la place qu’à un trou béant au-dessus des épaules.

Mais quoi faire alors ? A défaut de retirer le masque, il est possible de l’annihiler, en neutralisant sa mascarade par une mascarade plus forte encore. Et c’est l’objet de l’entartage.

Il y a peu, un appel [1] a été lancé à l’extension du domaine de la lutte pâtissière, exhortant tout un chacun à prendre son destin en main pour entarter tous les fesse-mathieux présidentiables, afin de convertir ces pitoyables simagrées spectaculaires et marchandisées en un joyeux chamboul’tout électoral. Cette onction des bouilles présidentiables d’une couche crémeuse et ridiculisante, cet admirable encrêmage de tous ces pisse-froid, nous la faisons nôtre, et nous exhortons les joyeux flibustiers du terrorisme burlesque et les pétaradantes passionarias de l’attentat pâtissier à entarter toute l’engeance présidentiable. Et de même que les crèmes cosmétiques appliquées au visage des zouzettes soulignent la beauté de leurs traits et mettent en avant l’avenant de leur frimousse, la crème pâtissière, loin de recouvrir la patibulaire trogne des olibrius entartés pour en cacher les traits, souligne toute la terrifiante profondeur des abysses et des gouffres hantés par la vacuité de la fonction présidentielle.
Ainsi rendus par l’enduit chantillesque à la tragique condition de leur triste néant, les présidentiables entartés pourront-ils concourir, par un jeu désopilant de vase communiquant, à l’extension du régime rigolard et primesautier de notre propre liberté.
Pour une fois qu’ils servent à quelque chose, qu’ils en soient donc remerciés.

Source : https://lundi.am/Haut-les-tartes-Bas-les-masques

[1] George LE GLOUPIER (Internationale Pâtissière), Andrea GANDOLFO, (Réseau Contre le Crétinisme Electoral), Jean Voglio (Deposition Party), Pour réduire en cannelle la campagne pestilentielle, appel à l’entartage fripon de tous les candidats (suivi des recommandations de base de Noël Godin), paru dans lundimatin#79, 30 octobre 2016.