Ce qui caractérise le pouvoir, c’est de toujours avancer masqué ; ce qu’il cache, c’est sa vacuité

artoff831Haut les tartes ! Bas les masques !

Politique et métaphysique de l’attentat pâtissier en milieu spectaculaire-marchand

Par Alain Guyard,
Docteur honoris causa
mon cul ma tête est malade,

Tartosophe.

Trois mille ans de puissance étatique, foncière, militaire, religieuse et patriarcale suffisent pour nous en convaincre : ce qui caractérise le pouvoir, c’est qu’il ne sort de son antre qu’habillé, maquillé, enrobé, enveloppé, enduit. Le pouvoir avance toujours masqué, sous le drap pesant de la pourpre sénatoriale, sous l’aigle et le laurier de la Rome impériale, sous le postiche du pharaon, sous la couche épaisse du fard télévisuel. Et ce que tout gouvernant redoute le plus, ce n’est pas tant qu’on l’orne, qu’on le barbouille ou qu’on le couvre, mais au contraire, qu’on le dé-masque.

La première affaire de ce genre est rapportée il y a trois mille ans dans cette sous-littérature pesante et interminable rédigée par et pour des chameliers schizophrènes, phallocrates et incestueux : la Bible. Noé y apparaît, chef de la dernière troupée d’humains ayant survécu au Déluge. A peine a-t-il le temps d’inventer la viticulture qu’il finit saoul comme une vache, vautré à loilpé sous sa guitoune. Découvert en l’état par son fils Cham, ce dernier, voyeur malgré lui, sera puni par une bien saloparde malédiction de la part de dieu et réduit en esclavage. Notons déjà l’embrouille bien glandilleuse : on ne sanctionne pas celui qui porte le masque de la grandeur et qui l’oublie au fond des ouatères en s’en revenant d’aller vomir ; on condamne le témoin de la nudité du roi. Belle endauferie…

Mon lectorat pinailleux pourra toujours dire qu’il s’agit d’une histoire bien ancienne, et réservé à des temps barbares peu enclins au naturisme. Il n’empêche qu’elle reste une obsession pour tout le moyen-âge qui ira même jusqu’à dédoubler le corps du roi. Louis le quatorzième débourre sur scène et lâche sa prune devant des marquises en pamoison, c’est un fait. Mais ce qu’on admire, ce n’est pas l’homme déboyauté qui pète et chie ; mais celui qui incarne, symbolise le grand corps de France, son corps glorieux, royal, iridescent comme celui du soleil qui danse à Versailles. L’un est caché par l’autre ; le caca trop humain s’escamote dans les ballets froufroutant de Lully.
Et cette règle du pouvoir qui est pouvoir tant qu’il se farde et cache sa nudité est confirmée par le premier théoricien de l’État moderne, Machiavel. Le gouvernant, dit-il, tient parce qu’il ment et dissimule, et sait arborer en toute situation le masque de la sincérité et de l’engagement pour mieux couvrir ses intentions et tromper sur sa nature. On ne peut triompher en politique qu’à la condition que l’on renonce à être fidèle à soi. Ainsi est-il plus facile d’être parjure et par conséquent, imprévisible aux yeux de ses adversaires. Et c’est l’imprévisibilité dans l’action qui donne au politique le coup d’avance dans la conquête ou la conservation du pouvoir. C’est pourquoi Machiavel adore Florent II de Médicis, car ce dernier trahit ses engagements avec autant d’aisance que l’enfant caché d’une partouze Cahuzac / Balkany.

Rétorquera-ton que les temps ont changé depuis Machiavel ? Peau de balle ! Corrigeons avec le saturnien Debord pour dire qu’ils se sont aggravés. La mort du politique et sa substitution par le monde du spectacle intensifie le rôle du masque et du secret. Ses Commentaires à la société du spectacle rédigés en 1988 prophétisent notre monde, celui de l’accentuation du processus de dissimulation. Dorénavant, tout pouvoir politique ne tient que par les services secrets. La fonction de ces derniers n’est pas l’espionnage ou l’infiltration mais l’extension du régime de mensonge à toute la société, et le renversement des valeurs fondatrices du lien politique : la guerre devient la paix ; l’ami devient l’ennemi ; le mensonge, la vérité. Debord montre ainsi que par la société n’est plus rien d’autre qu’une grande mascarade policiario-spectaculaire. Barbouze über alles. Il y a du Noé chez nos présidents quand les journalistes retouchent les bourrelets disgracieux sur les photos de Sarko. Il y a du Louis XIV chez nos présidents quand on file dix mille boules au coiffeur de Hollande pour barbouiller de jais le blanc de ses tempes. Il y a du Florent II chez tous nos présidents parce qu’ils trahiront tous, quels qu’ils soient, tous les engagements de leur campagne. Il y a chez eux tous le masque de la vache à peau bleue, barbotant qu’ils sont tous dans le trouble chaudron des cuisines policières et barbouzardes.

Mais pourquoi le pouvoir a-t-il besoin du masque ? Parce qu’il cache sa propre vacuité. Mis à nu, il se révèle comme un néant. Car aucun homme n’est habilité à dominer un autre, et aucun droit ne devrait autoriser la subordination. Allons même plus loin. On parle beaucoup de l’ambition politique, et l’on nous fait croire, depuis trois mille ans que, pour gouverner, il en faut, de la force de caractère. Nous disons merde à cette flagornerie-là, et soutenons le contraire : ont de l’ambition politique ceux qui se fuient eux-mêmes, parce qu’ils sont effrayés de leur propre vacuité. On domine autrui par peur et faiblesse d’avoir à contempler en soi sa propre béance. Rajoutons-en une couche, puisque nous approchons à grand pas de notre issue pâtissière. Pourquoi les hommes politiques veulent-ils laisser leur empreinte à l’extérieur, dans le corps des lois, dans le corps de leurs concitoyens suppliés, dans le corps des femmes qu’ils possèdent et consomment ? Parce qu’en laissant une empreinte à l’extérieur d’eux-mêmes, ils essaient de se convaincre qu’ils ont une densité intérieure, qu’ils n’ont pas de vide en eux. Viendra un jour où l’on comprendra enfin que l’ambition politique relève de la sociopathologie, que l’exercice du gouvernement est le symptôme d’une dévastation intérieure et que le vote pour un candidat est un phénomène criminel aggravant de sa maladie mentale.

On dira alors : rendre service au politique, cette baudruche enflée de sa vanité qui cache sa vacuité sous le masque, c’est lui arracher son déguisement. Nous ne le croyons guère. Car vouloir arracher le masque, c’est croire que se révélera dessous le vrai visage, sincère, du politique. Mille et une émissions s’essaient d’ailleurs à cette imposture, en invitant les politiques de tout bord à poser un moment le masque, pour que le veau télévisuel écrasant une larme compassée, puisse découvrir son vrai visage. C’est supposer qu’il y a un vrai visage sous le masque, et que l’acteur qu’est l’homme politique est prêt, quand on lui demande de quitter la scène, à renoncer au rôle pour redevenir lui-même. Encore une fois nous disons : de la merde, que cette opinion-là. Car comme nous l’expliquions plus haut, ce qui distingue le politique de l’homme ordinaire, c’est qu’il porte un masque non pas pour camoufler son visage, mais parce qu’il n’en a pas, dessous. Le propre du politique, comme sociopathe ébranlé par sa vacuité intérieure, c’est qu’il porte un masque sans visage. Personnalité vitrifiée, dépossédée de sa parole propre au bénéfice d’éléments de langage, dépourvu de toute spontanéité, de toute ironie, de toute distance par rapport à lui-même, incapable de jouer contre lui-même, il est l’homme sans intérieur, il est l’homme dévasté. Il n’est donc pas possible de lui retirer son masque parce qu’il fait corps avec et que si visage il y avait, il partirait avec le masque, ne laissant la place qu’à un trou béant au-dessus des épaules.

Mais quoi faire alors ? A défaut de retirer le masque, il est possible de l’annihiler, en neutralisant sa mascarade par une mascarade plus forte encore. Et c’est l’objet de l’entartage.

Il y a peu, un appel [1] a été lancé à l’extension du domaine de la lutte pâtissière, exhortant tout un chacun à prendre son destin en main pour entarter tous les fesse-mathieux présidentiables, afin de convertir ces pitoyables simagrées spectaculaires et marchandisées en un joyeux chamboul’tout électoral. Cette onction des bouilles présidentiables d’une couche crémeuse et ridiculisante, cet admirable encrêmage de tous ces pisse-froid, nous la faisons nôtre, et nous exhortons les joyeux flibustiers du terrorisme burlesque et les pétaradantes passionarias de l’attentat pâtissier à entarter toute l’engeance présidentiable. Et de même que les crèmes cosmétiques appliquées au visage des zouzettes soulignent la beauté de leurs traits et mettent en avant l’avenant de leur frimousse, la crème pâtissière, loin de recouvrir la patibulaire trogne des olibrius entartés pour en cacher les traits, souligne toute la terrifiante profondeur des abysses et des gouffres hantés par la vacuité de la fonction présidentielle.
Ainsi rendus par l’enduit chantillesque à la tragique condition de leur triste néant, les présidentiables entartés pourront-ils concourir, par un jeu désopilant de vase communiquant, à l’extension du régime rigolard et primesautier de notre propre liberté.
Pour une fois qu’ils servent à quelque chose, qu’ils en soient donc remerciés.

Source : https://lundi.am/Haut-les-tartes-Bas-les-masques

[1] George LE GLOUPIER (Internationale Pâtissière), Andrea GANDOLFO, (Réseau Contre le Crétinisme Electoral), Jean Voglio (Deposition Party), Pour réduire en cannelle la campagne pestilentielle, appel à l’entartage fripon de tous les candidats (suivi des recommandations de base de Noël Godin), paru dans lundimatin#79, 30 octobre 2016.

 

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Toute découverte est collective

biblio« La propriété du génie n’est pas dans le fait, dans la découverte elle-même, mais dans la conception d’ensemble, dans la relation, le raccourci, l’éclair, l’articulation, le système. Un grand savant ne se réduit pas à la somme de ses découvertes qui sont plutôt influencées par sa personnalité, sa philosophie de la science. De même ce qui fait un grand artiste, ce n’est pas telle ou telle œuvre mais ce qui se répond de l’une à l’autre, le monde qu’il a su faire émerger. Le révolutionnaire aussi se distingue par son style, son attitude et ses formules plus que par ses faits d’arme, fussent-ils glorieux. Le talent, c’est l’exigence, l’insatisfaction et le travail ! En dehors de cette exigence de vérité et d’authenticité, du courage de dire et de se corriger, personne n’invente rien. Les idées originales sont presque toujours fausses, ou pas aussi originales qu’on le croit. On s’inscrit plutôt dans une histoire ancienne. Le monde et le langage nous précèdent, on ne fait jamais que restituer ce qu’on a appris, ramasser ce qui traîne, mettre en relation du bien connu, renforcer le trait. Répétons-le, le génie ne fait que rassembler des savoirs épars, les mettre en série, en tirer une logique, un éclair. C’est une logique propre qu’on pourrait lui attribuer, plus que ses manifestations concrètes.

La propriété intellectuelle d’une découverte peut toujours être contestée car l’intellect est commun, toute découverte est collective puisqu’elle s’inscrit dans un discours (sinon, elle est tout simplement ignorée). Un texte est toujours constitué d’autres textes, de citations révolues, comme disait Barthes. C’est ce qu’on appelle l’intertextualité mais cela s’applique aussi bien à la musique ou à la peinture dont l’évolution historique est presque entièrement auto-référentielle, chacun se copiant inévitablement en constituant ainsi le style de l’époque. Le plagiat règne en maître, les procès en paternité sont toujours contestables. Cela n’empêche pas que le rôle de l’auteur, l’orientation qu’il donne, l’agitation qu’il suscite, restent irremplaçables. En tout cas, il faut constater que les attributions les mieux établies peuvent toujours être remises en question. Plutôt que de se lancer dans d’interminables complications, il faudrait vraiment renoncer à vouloir étendre le domaine de la propriété dans le domaine immatériel, surtout dans celui des connaissances et du logiciel. Nous sommes tous les fils de notre temps. Il faut faire l’éloge du plagiat, pas plus coupable que les gamins qui s’échangent avec raison des musiques MP3 qui sont faites pour ça. Il vaut toujours mieux citer ses sources mais de toute façon, un mauvais plagiaire restera mauvais. Evitons les interminables querelles d’appropriation, évitons les brevets logiciels qui empêchent de programmer (il faudrait s’assurer que chaque ligne de code qu’on écrit n’est pas brevetée !) Certes, il est injuste que le génie ne soit pas récompensé comme il le mériterait. On a rarement tout ce qu’on mérite mais la vérité ne se marchande pas et il n’y a pas d’autre hommage dans le domaine du savoir que d’être repris et dépassé par d’autres. Poincaré avait raison de ne pas accorder d’importance à l’appropriation de ses découvertes. Tout ce qui peut s’approprier ne vaut grand-chose, ce n’est que du travail. Le génie ne s’achète pas, c’est un coup de chance, un miracle dans toute sa gratuité et qui est donné à tous. »

Jean Zin, 25 septembre 2004

http://jeanzin.fr/ecorevo/sciences/plagiat.htm

Les bénéficiaires secondaires du crime (Karl Marx)

imagesNon seulement le crime est normal, mais il est facile de prouver qu’il a bien des utilités. Un philosophe produit des idées, un poète des vers, un curé des sermons, un professeur des bouquins, etc. Un criminel produit la criminalité. Mais si les liens entre cette branche soi-disant criminelle de la production et toute l’activité productrice de la société sont examinés de plus près, nous sommes forcés d’abandonner un certain nombre de préjugés. Le criminel produit non seulement la criminalité, mais aussi la loi criminelle ; il produit le professeur qui donne des cours au sujet de la loi criminelle et de la criminalité, et même l’inévitable livre de base dans lequel le professeur présente ses idées et qui est une marchandise sur le marché. Il en résulte un accroissement des biens matériels, sans compter le plaisir qu’en retire l’auteur dudit livre.

De plus, le criminel produit tout l’appareil policier ainsi que de l’administration de la justice, détectives, juges, jurys, etc., et toutes ces professions différentes, qui constituent autant de catégories dans la division sociale du travail, développent des habiletés diverses au sujet de l’esprit humain, créent de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire. La torture elle-même a permis l’invention de techniques fort ingénieuses, employant une foule d’honnêtes travailleurs dans la production de ces instruments.

Le criminel produit une impression tantôt morale, tantôt tragique, et rend un « service » en piquant au vif les sentiments moraux et esthétiques du public. Il ne produit pas seulement les livres de droit criminel, la loi criminelle elle-même, et ainsi les législateurs, mais aussi l’art, la littérature, les romans et les drames tragiques dont le thème est la criminalité, tel que Œdipe et Richard III, ou Le Voleur de Schiller, etc.

Le criminel interrompt la monotonie et la sécurité de la vie bourgeoise. Il la protège ainsi contre la stagnation et fait émerger cette tension à fleur de peau, cette mobilité de l’esprit sans lesquelles le stimulus de la compétition elle-même serait fort mince. Il donne ainsi une nouvelle impulsion aux forces productrices. Le crime enlève du marché du travail une portion excédentaire de la population, diminue la compétition entre travailleurs, et jusqu’à une certaine limite met un frein à la diminution des salaires, et la guerre contre le crime, de son côté, absorbe une autre partie de cette même population. Le criminel apparaît ainsi comme une de ces « forces équilibrantes » naturelles qui établissent une juste balance et ouvrent la porte à plusieurs occupations soi-disant « utiles ».

L’influence du criminel sur le développement des forces productrices peut être détaillée. Est-ce que le métier de serrurier aurait atteint un tel degré de perfection s’il n’y avait pas eu de voleurs ? Est-ce que la fabrication des chèques bancaires aurait atteint un tel degré d’excellence s’il n’y avait pas eu d’escrocs ? Est-ce que le microscope aurait pénétré avec autant d’efficacité le monde commercial de tous les jours s’il n’y avait pas eu de faux-monnayeurs ? Le développement de la chimie appliquée n’est-il pas dû autant à la falsification des marchandises et aux tentatives pour y remédier, qu’aux efforts productifs honnêtes ? Le crime, par le développement sans fin de nouveaux moyens d’attaquer la propriété, a forcé l’invention de nouveaux moyens de défense, et ses effets productifs sont aussi grands que ceux des grèves par rapport à l’invention des machines industrielles.

Laissant le domaine du crime privé, y aurait-il un marché mondial, est-ce que les nations même existeraient s’il n’y avait pas eu de crimes nationaux ? L’arbre du mal n’est-il pas aussi l’arbre du savoir depuis le temps d’Adam ? Le jour où le Mal disparaîtra, la Société en serait gâtée, si même elle ne disparaît pas !

Karl Marx, Bénéficiaires secondaires du crime

L’idéologie du choix, ou comment nous aliéner en proclamant notre liberté

liberté-de-choixL’idéologie du choix, vantée par la pub aussi bien que par les téléfilms ou les promoteurs des nouvelles technologies, remet en question la notion même de l’engagement. Elle participe pour le plus grand bénéfice des dominants, à l’atomisation de notre société.

On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui rappelant sa liberté. La récupération a toujours été une arme efficace employée par les dominants. Si les mouvements révolutionnaires des années soixante-dix ont fait vaciller quelques instants l’édifice capitaliste, patriarcal et post-colonialiste, la réaction ne s’est pas faite attendre et ses armes sont aujourd’hui mieux fourbies que jamais. Alors que l’émancipation des seventies poursuivait l’étendard de la liberté (1), exploiteurs et dominants ont tôt fait de renverser la vapeur et de faire basculer définitivement l’idée de choix du côté des libéraux pour mieux l’éloigner de son versant libertaire. Nous vivons désormais dans une société où l’idéologie du choix et de la liberté, dépouillée de ses anciens atours, est le fer de lance de l’aliénation.

Le choix dans la pub

Jean Baudrillard (2) montre bien comment la publicité fonctionne grâce à l’idéologie du choix. En construisant un désir artificiel  (« puisque tout le monde en rêve, pourquoi pas vous ? », sous-entend chaque pub sur un mode plus ou moins explicite), la publicité permet de concilier irrationalité des pulsions à la base et contrôle serré de la production au  sommet.  Affirmer dans chaque slogan publicitaire la liberté de choix des consommateurs-trices, c’est vouloir faire coïncider une production industrielle décidée par avance avec les envies d’un ensemble d’acheteurs. On peut bien être libre de choisir la marque « truc », « bidule » ou « chouette », mais on n’est jamais libre de ne pas choisir, de ne pas avoir le choix. Et c’est bien parce que j’ai le choix des marques que la consommation peut m’aliéner en me faisant fonctionner à l’addiction.

La consommation n’est absolument pas fondée sur la satisfaction des besoins, elle est en elle-même une pure « activité de manipulation de signe » (3) : le schéma classique du besoin qui porte au désir pour aller vers l’objet s’est renversé, les objets génèrent des désirs qui, à leur  tour, créent des besoins. Le désir d’objet a pris le pas sur le désir d’être. Le choix, classiquement enjeu des luttes émancipatrices, est devenu un moyen de contrôle sans pareil. L’individu devenu segment de marché, la conscience transformée en enjeu commercial, la liberté remplacée par le choix, le consommateur devenu prolétaire, nos sociétés s’ouvrent sur l’horizon d’un monde devenu rationnellement et pulsionnellement totalitaire. La société de consommation est une société du pur choix et, de ce fait même, une pure société de contrôle.

La famille libérée ?

Sophie Chalvon-Demersay a analysé soixante-dix des trois cent neuf téléfilms français diffusés en 1995. Toutes ces fictions tentent de répondre à la question : « Comment vivre dans un monde où toutes les relations seraient des relations choisies ? […] Une société où les liens ne seraient plus institutionnels et contraignants, mais tous librement consentis. Un  monde  où  les  parents  choisiraient  leurs  enfants,  les enfants choisiraient leurs parents, où les conjoints se choisiraient entre eux et se délaisseraient symétriquement, où les enfants éliraient le nouveau conjoint de leurs parents, adopteraient leurs nouveaux frères et sœurs et se constitueraient des parentés de substitution, choisiraient leurs familles d’accueil, décideraient du parent qui les garderait. Une société dans laquelle tous ces choix seraient libres et sans contrainte ; suivant un modèle d’adoption généralisée » (4).

Les remises en cause de la famille ont trouvé un débouché particulier. Au lieu de mettre à bas les modèles traditionnels du couple, de la famille patriarcale, etc., ceux-ci ont été reformulés en des termes libéraux : il ne s’agit plus d’inventer d’autres modèles de relations sociales, mais simplement d’introduire la notion de choix dans chacun des anciens. L’autorité parentale a toujours droit de cité, mais au nom du choix que les enfants devraient avoir de choisir leurs parents ! Ce monde fantasmé, ce « rêve d’une société totalement élective », combine à la fois les oppressions passées et à venir, puisque le modèle sous-jacent à cet idéal du pur choix n’est autre que celui de l’ultralibéralisme : finis les contrats contraignants, finis les engagements à long terme, voici venu le temps du choix permanent, voici venu le règne de l’immédiateté et de la pure élection libre et libérée. Que toute relation humaine ne puisse s’élaborer et prendre un sens que dans la durée est très annexe pour ces vendeurs de rêve. Ce fantasme ultralibéral empoisonne jusqu’aux désirs les plus intimes de notre moi. La société contemporaine déracinée et sans repères est celle dont rêvent les dominants : car alors, la consommation est la seule alternative, certes éphémère et illusoire, mais ô combien rentable…

Vers la fin du « faire société » ?

Pour Jean-Claude Michéa, on ne peut faire société que s’il « nous est donné de vivre avec des êtres que nous n’avons pas choisis et pour lesquels, par conséquent, nous n’éprouvons pas forcément de sympathie particulière. » (5) Matthieu Amiech et Julien Mattern étendent l’analyse au fantasme véhiculé par les nouvelles technologies. Fustigeant les adeptes des « nouvelles normes de sociabilité » (comprendre Internet, mobile, blog, chat, forum, etc.), ils écrivent : « La perspective de voir le monde social prendre la forme d’une technosphère déresponsabilisée, où le zapping affectif est érigé en norme, et où la plupart des contraintes associées à la sociabilité réelle peuvent être balayées d’un simple “clic”, leur semble encore trop lointaine. » (6) L’idée est tristement simple : le fantasme véhiculé par les promoteurs des nouvelles technologies est celui d’une société où les individus se connecteraient les uns aux autres le temps d’un échange (sur le modèle économique), échange qui les dédouanerait de toute obligation ultérieure : on peut bien envoyer un mail à des amis en Australie, mais on ne parle plus à ses voisins.

Le fantasme qui hante la société du numérique n’est autre que celui de sa propre fin : plus  aucune obligation sociale, puisque les technologies font écran (au sens propre) entre les individus ; plus aucune attache à autrui, puisque toute relation est susceptible d’être annulée par un simple « clic » ; plus aucune dimension réellement politique, au sens où la politique (étymologiquement issue de la polis – la cité – antique) n’aura plus lieu d’être dans un monde d’individus atomisés, où la seule cité réelle sera virtuelle. La fantasme ultralibéral et technocratique ne vise rien d’autre que la fin du politique, c’est-à-dire la fin du « vivre ensemble », condition même de toute sociabilité humaine et épanouissante, mais aussi de toute lutte émancipatrice.

Pour en finir avec le choix

Le droit de choisir est devenu un slogan publicitaire, la critique de la famille une arme contre l’engagement et la liberté de la lutte sociale apparaît comme une contrainte face à la vitesse dépolitisante et technocratique de la société de demain. S’il faut rejeter les anciens carcans patriarcaux et moralistes, on doit prendre en compte le fait qu’aucune lutte n’est jamais gagnée, et qu’aucun combat n’aboutit à un point final trop souvent imaginé inaltérable. Les recours des dominants pour récupérer toute velléité émancipatrice sont puissants et il faut aujourd’hui plus que jamais s’en défier. Car le glas que pourrait bien sonner l’idéologie du choix permanent et immédiat n’est autre que celui de l’engagement : celui de tout engagement sur le long terme, qu’il soit militant, politique, humain, amoureux, etc. Les monogamies en série et l’envolée vertigineuse de la défiance vis-à-vis du politique dans nos sociétés n’en sont que deux indices particulièrement révélateurs.

Publicité, téléfilms et nouvelles technologies convergent chaque jour un peu plus : les derniers ordinateurs de poche qui allient à la fois téléphone, écran vidéo et console Internet montrent bien la cohérence qui existe derrière ce projet d’une société atomisée. L’idéologie du choix n’est que la face émergée de l’iceberg, alors même qu’elle est aussi son plus puissant alibi : « débarrassez-vous de tout ce qui vous contraint, ne faites plus que ce qui vous plaît, ne vivez que vos pulsions immédiates ». Comment penser combattre l’exploitation, alors même que les conditions de la lutte doivent toujours être ancrées dans un vécu partagé, dans un « vivre ensemble » déterminant des aspirations communes et égalitaires ?

Le tour de passe-passe opéré par les idéologues du pouvoir est pourtant relativement simple : la liberté vantée par les dominants est une liberté « libérale », et non une liberté « libertaire ». Le discours contemporain nous fait croire qu’être libre revient à faire ce que l’on veut, quand on veut, indépendamment de toute considération éthique, politique, sociale, etc. Comme si être libre revenait à choisir en son âme et conscience de lutter ou de ne pas lutter, d’apprécier cette société ou de la détester, de vivre librement les potentialités du futur ou de rester accroché aux chimères aliénantes du passé. Non, être libre ne revient jamais à faire « ce que l’on veut ». Espérer être libre implique déjà d’avoir conscience de ses chaînes, et non de vivre comme si elles n’existaient pas.

Sous l’occupation allemande et le régime de Vichy, être libre ne revient pas à décider chaque jour, selon ses envies, d’être résistant, collabo, « neutre », nazi, etc. Être libre sous Vichy, c’est résister à la barbarie. Être libre, ce n’est pas faire ce que l’on veut, mais faire ce qu’il faut. Être libre, c’est résister aux dominants,  c’est combattre  l’oppression, c’est adapter et transformer ses conditions de vie, c’est faire avec les contraintes de l’existence pour les surmonter et les dépasser (7). Être libre, aujourd’hui comme en 1943, c’est lutter. Lutter, pas nécessairement contre un ennemi unique et désigné, mais contre la multiplicité des oppressions autant que contre les contraintes de la vie humaine, contraintes qui sont la richesse même de toute création qui en vaille la peine (fût-elle sociale, intellectuelle, politique ou même artistique (8) ). Être libre, c’est assumer ses contraintes, c’est refuser l’idéologie du choix et son cortège de promoteurs technocratiques, mortifères et inhumains. Accorder du crédit à l’idéologie du choix, c’est déjà penser et vivre avec les armes qui ont été forgées pour nous détruire. La société du choix est celle de l’immédiateté, de la vitesse, du profit, et in fine de la mort. On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui proclamant sa liberté.

Guillaume Carnino

(Article publié dans la revue Offensive puis dans l’ouvrage collectif Divertir pour dominer, La culture de masse contre les peuples (2010) sous le titre « Choisir ou être libre »)

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(1) Depuis la libération sexuelle jusqu’aux  mouvements pour le droit de choisir l’avortement, en passant par le refus des carcans sociaux bourgeois et moralistes, etc.

(2) Jean Baudrillard, Le système des objets, éd. Gallimard, 1968.

(3) Ibid. p. 276.

(4) Sophie Chalvon-Demersay, « Une société élective. Scénarios pour un monde de relations choisies », in Terrain, Carnets du patrimoine ethnologique, n° 27, septembre 1996, p. 83.

(5) Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, éd. Climats, 2002, p. 112

(6) Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le cauchemar de Don Quichotte, éd. Climats (2004), p. 117

(7) Voir à ce sujet, Bernard Stiegler, La technique et le temps, t. 5 : « Le défaut qu’il faut », éd. Galilée

(8) Five obstructions (film réalisé par Lars von Trier et mettant en scène cinq réalisations audiovisuelles à partir de contraintes artistiques originales) montre bien à quel point c’est toujours dans la contrainte, au sens premier du terme, que toute force de création et de vie peut s’élancer et prendre son envol.

Une autre histoire du travail et de la protection sociale (par Franck Lepage & Gaël Tanguy)

Inculture(s) 5 : « Travailler moins pour Gagner plus » ou l’impensé inouï du salaire
…une autre histoire du travail et de la protection sociale…

Conférence gesticulée par Franck Lepage et Gaël Tanguy de la Scop « Le Pavé » (Coopérative d’éducation populaire). Petits contes politiques et autres récits non autorisés.

« Cette conférence évoque le potentiel d’action collective que recèle le « droit du travail » : processus d’avancée historique continue de la propriété collective des travailleurs contre la propriété lucrative du capital, symbolisé dans la protection sociale, que l’on veut nous faire passer pour des « charges » !!! Le salaire n’est pas le « prix » d’un travail (version de droite), mais un « barème » imposé par la lutte, (version de gauche) c’est-à-dire un rapport de forces par lequel nous obligeons un propriétaire à payer aussi pour du travail libre à d’autres que nous (retraite, chômage, maladie… et bientôt pourquoi pas la jeunesse via un salaire universel qui nous délivrerait de l’emploi subordonné) ? L’enjeu des retraites n’est pas financier (il n’y a aucun problème de financement des retraites) mais idéologique car ce sont les retraites qui sont en train de rendre visible que le salaire peut payer aussi du temps libre sans aucun danger pour l’économie. Il s’agit donc pour le capital de détruire toutes les formes de protection sociale issues de 1945 (sécurité sociale, retraite, conventions collectives, etc.). Pour y résister il faut des syndicats, c’est-à-dire d’abord et avant tout des syndiqués ! Réinventer le syndicalisme est le seul moyen. »

L’idéologie du travail (Jacques Ellul)

valeur_travail-500x261Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. Dans la presque totalité des sociétés traditionnelles, le travail n’est considéré ni comme un bien ni comme l’activité principale. La valeur éminente du travail apparait dans le monde occidental, au XVIIème, en Angleterre, en Hollande puis en France et elle se développe dans ces trois pays au fur et à mesure de la croissance économique. Comment s’explique, d’abord la mutation mentale et morale qui consiste à passer du travail peine ou châtiment ou nécessité inévitable au travail valeur et bien ? Il faut constater que cette réinterprétation qui aboutit à l’idéologie du travail se produit lors de la rencontre de quatre faits qui modifient la société occidentale. Tout d’abord le travail devient de plus en plus pénible, avec le développement industriel, et apparemment plus inhumain. Les conditions du travail empirent considérablement en passant de l’artisanat, et même de la manufacture (qui était déjà dure mais non pas inhumaine) à l’usine. Celle-ci produit un type de travail nouveau, impitoyable. Et comme, avec la nécessité de l’accumulation du capital, le salaire est inférieur à la valeur produite, le travail devient plus envahissant : il recouvre toute la vie de l’homme. L’ouvrier est en même temps obligé de faire travailler sa femme et ses enfants pour arriver à survivre. Le travail est donc à la fois plus inhumain qu’il ne l’était pour les esclaves et plus totalitaire, ne laissant place dans la vie pour rien d’autre, aucun jeu, aucune indépendance, aucune vie de famille. Il apparait pour les ouvriers comme une sorte de fatalité, de destin. Il était alors indispensable de compenser cette situation inhumaine par une sorte d’idéologie (qui apparaît d’ailleurs ici comme correspondant exactement à la vue de l’idéologie chez Marx), qui faisait du travail une vertu, un bien, un rachat, une élévation. Si le travail avait encore été interprété comme une malédiction, ceci aurait été radicalement intolérable pour l’ouvrier.

Or, cette diffusion du « Travail-Bien » est d’autant plus nécessaire que la société de cette époque abandonne ses valeurs traditionnelles, et c’est le second facteur. D’une part les classes dirigeantes cessent de croire profondément au christianisme, d’autre part les ouvriers qui sont des paysans déracinés, perdus dans la ville n’ont plus aucun rapport avec leurs anciennes croyances, l’échelle des valeurs traditionnelles. De ce fait il faut rapidement créer une idéologie de substitution, un réseau de valeurs dans lequel s’insérer. Pour les bourgeois, la valeur va devenir ce qui est l’origine de leur force, de leur ascension. Le Travail (et secondairement l’Argent). Pour les ouvriers, nous venons de voir qu’il faut aussi leur fournir ce qui est l’explication, ou la valorisation, ou la justification de leur situation, et en même temps une échelle de valeurs susceptible de se substituer à l’ancienne. Ainsi, l’idéologie du travail se produit et grandit dans le vide des autres croyances et valeurs.

Mais il y a un troisième facteur : est reçu comme valeur ce qui est devenu la nécessité de croissance du système économique, devenu primordial. L’économie n’a pris la place fondamentale dans la pensée qu’au XVII – XVIIIème. L’activité économique est créatrice de la valeur (économique). Elle devient dans la pensée des élites, et pas seulement de la bourgeoisie, le centre du développement, de la civilisation. Comment dès lors ne pas lui attribuer une place essentielle dans la vie morale. Or, ce qui est le facteur déterminant de cette activité économique, la plus belle de l’homme, c’est le travail. Tout repose sur un travail acharné. Ce n’est pas encore clairement formulé au XVIIIème, mais nombreux sont ceux qui comprennent déjà que le travail produit la valeur économique. Et l’on passe très tôt de cette valeur à l’autre (morale ou spirituelle). Il fallait bien que cette activité si essentielle matériellement soit aussi justifiée moralement et psychologiquement. Créateur de valeur économique, on emploie le même mot pour dire qu’il est fondateur de la valeur morale et sociale.

Enfin un dernier facteur vient assurer cette prédominance. L’idéologie du travail apparaît lorsqu’il y a séparation plus grande, décisive entre celui qui commande et celui qui obéit à l’intérieur d’un même processus de production, entre celui qui exploite et celui qui est exploité, correspondant à des catégories radicalement différentes de travail. Dans le système traditionnel, il y a celui qui ne travaille pas et celui qui travaille. Il y a une différence entre le travailleur intellectuel et le travailleur manuel. Mais il n’y avait pas opposition radicale entre les tâches d’organisation ou même de commandement et celles d’exécution : une initiative plus grande était laissée au manuel. Au XVIIIème, celui qui organise le travail et qui exploite est lui-même un travailleur (et non pas un non travailleur, comme le seigneur) et tous sont pris dans le circuit du travail, mais avec l’opposition totale entre l’exécutant exploité et le dirigeant exploiteur. Il y a des catégories totalement différentes du travail dans le domaine économique. Ce sont là, je crois, les quatre facteurs qui conduisent à l’élaboration (spontanée, non pas machiavélique) de l’idéologie du travail, qui joue le rôle de toutes les idéologies : d’une part voiler la situation réelle en la transposant dans un domaine idéal, en attirant toute l’attention sur l’idéal, l’ennobli, le vertueux, d’autre part, justifier cette même situation en la colorant des couleurs du bien et du sens. Cette idéologie du travail a pénétré partout, elle domine encore en grande partie nos mentalités.

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Quelles sont alors les principales composantes de cette idéologie : tout d’abord, l’idée centrale, qui devient une évidence, c’est que l’homme est fait pour le travail. Il n’a pas d’autre possibilité pour vivre. La vie ne peut être remplie que par le travail. Je me rappelle telle pierre tombale avec pour seule inscription, sous le nom du défunt : « le travail fut sa vie ». Il n’y avait rien d’autre à dire sur toute une vie d’homme. Et en même temps dans la première moitié du XIXème, apparaissait l’idée que l’homme s’était différencié des animaux, était devenu vraiment homme parce que dès l’origine il avait travaillé. Le travail avait fait l’homme. La distance entre le primate et l’homme était établie par le travail. Et, bien significatif, alors qu’au XVIIIème. on appelait en général l’homme préhistorique « homo sapiens », au début du XIXème. ce qui va primer ce sera « homo faber » : l’homme fabricant d’outils de travail (je sais bien entendu que cela était lié à des découvertes effectives d’outils préhistoriques, mais ce changement d’accentuation reste éclairant). De même que le travail est à l’origine de l’homme, de même c’est lui qui peut donner un sens à la vie. Celle-ci n’a pas de sens en elle- même : l’homme lui en apporte un par ses œuvres et l’accomplissement de sa personne dans le travail, qui, lui-même n’a pas besoin d’être justifié, légitimé : le travail a son sens en lui-même, il comporte sa récompense, à la fois par la satisfaction morale du « devoir accompli », mais en outre par les bénéfices matériels que chacun retire de son travail. Il porte en lui sa récompense, et en plus une récompense complémentaire (argent, réputation, justification). Labor improbus omnia vincit. Cette devise devient la majeure du XIXème. Car le travail est le père de toutes les vertus, comme l’oisiveté est la mère de tous les vices. Les textes de Voltaire, l’un des créateurs de l’idéologie du travail, sont tout à fait éclairants à ce sujet : « Le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin » ou encore « Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens ». Et ce n’est pas pour rien que ce soit Voltaire justement qui mette au premier plan la vertu du travail. Car celui-ci devient vertu justificatrice. On peut commettre beaucoup de fautes de tous ordres, mais si on est un ferme travailleur on est pardonné. Un pas de plus, et nous arrivons à l’affirmation, qui n’est pas moderne, que « Le travail c’est la liberté ». Cette formule rend aujourd’hui un son tragique parce que nous nous rappelons la formule à l’entrée des Camps hitlériens « Arbeit macht frei ». Mais au XIXe s. on expliquait gravement qu’en effet seul le travailleur est libre, par opposition au nomade qui dépend des circonstances, et au mendiant qui dépend de la bonne volonté des autres. Le travailleur, lui, chacun le sait, ne dépend de personne. Que de son travail ! Ainsi l’esclavage du travail est mué en garantie de Liberté.

Et de cette morale nous trouvons deux applications plus modernes : l’Occidental a vu dans sa capacité à travailler la justification en même temps que l’explication de sa supériorité à l’égard de tous les peuples du monde. Les Africains étaient des paresseux. C’était un devoir moral que de leur apprendre à travailler, et c’était une légitimation de la conquête. On ne pouvait pas entrer dans la perspective que l’on s’arrête de travailler quand on a assez pour manger deux ou trois jours. Les conflits entre employeurs occidentaux et ouvriers arabes ou africains entre 1900 et 1940 ont été innombrables sur ce thème-là. Mais, très remarquablement, cette valorisation de l’homme par le travail a été adoptée par des mouvements féministes. L’homme a maintenu la femme en infériorité, parce que seul il effectuait le travail socialement reconnu. La femme n’est valorisée aujourd’hui que si elle « travaille » : compte tenu que le fait de tenir le ménage, élever les enfants n’est pas du travail, car ce n’est pas du travail productif et rapportant de l’argent. G. Halimi dit par exemple « La grande injustice c’est que la femme a été écartée de la vie professionnelle par l’homme ». C’est cette exclusion qui empêche la femme d’accéder à l’humanité complète. Ou encore qui fait qu’on la considère comme le dernier peuple colonisé. Autrement dit, le travail, qui, dans la société industrielle est effectivement à la source de la valeur, qui devient l’origine de toute réalité, se trouve transformé, par l’idéologie en une surréalité, investie d’un sens dernier à partir duquel toute la vie prend son sens. Le travail est ainsi identifié à toute la morale et prend la place de toutes les autres valeurs. Il est porteur de l’avenir. Celui-ci, qu’il s’agisse de l’avenir individuel ou de celui de la collectivité, repose sur l’effectivité, la généralité du travail. Et à l’école on apprend d’abord et avant tout à l’enfant la valeur sacrée du travail. C’est la base (avec la Patrie) de l’enseignement primaire de 1860 à 1940 environ. Cette idéologie va pénétrer totalement des générations.

Et ceci conduit à deux conséquences bien visibles, parmi d’autres. Tout d’abord nous sommes une société qui a mis progressivement tout le monde au travail. Le rentier, comme auparavant le Noble ou le Moine tous deux des oisifs, devient un personnage ignoble vers la fin du XIXème. Seul le travailleur est digne du nom d’homme. Et à l’école on met l’enfant au travail, comme jamais dans aucune civilisation on n’a fait travailler les enfants (je ne parle pas de l’atroce travail industriel ou minier des enfants au XIXème, qui était accidentel et lié non pas à la valeur du travail mais au système capitaliste). Et l’autre conséquence actuellement sensible : on ne voit pas ce que serait la vie d’un homme qui ne travaillerait pas. Le chômeur, même s’il recevait une indemnité suffisante, reste désaxé et comme déshonoré par l’absence d’activité sociale rétribuée. Le loisir trop prolongé est troublant, assorti de mauvaise conscience. Et il faut encore penser aux nombreux « drames de la retraite ». Le retraité se sent frustré du principal. Sa vie n’a plus de productivité, de légitimation : il ne sert plus à rien. C’est un sentiment très répandu qui provient uniquement du fait que l’idéologie a convaincu l’homme que la seule utilisation normale de la vie était le travail.

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Cette idéologie du travail présente un intérêt tout particulier dans la mesure où c’est un exemple parfait de l’idée (qu’il ne faut pas généraliser) que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante. Ou encore que celle-ci impose sa propre idéologie à la classe dominée. En effet cette idéologie du travail est, avec l’expansion de l’industrie, une création intégrale de la classe bourgeoise. Celle-ci remplace toute morale par la morale du travail. Mais ce n’est pas pour tromper les ouvriers, ce n’est pas pour les amener à travailler plus. Car la bourgeoisie elle- même y croit. C’est elle qui, pour elle-même, place le travail au- dessus de tout. Et les premières générations bourgeoises (les capitaines d’industrie par exemple) sont faites d’hommes acharnés au travail, œuvrant plus que tous. On élabore cette morale non pour contraindre les autres, mais en tant que justification de ce que l’on fait soi-même. La bourgeoisie ne croyait plus aux valeurs religieuses et peu aux morales traditionnelles : elle remplace le tout par cette idéologie qui légitime à la fois ce qu’elle fait, la façon dont elle vit, et aussi le système lui-même qu’elle organise et met en place. Mais bien entendu, nous avons déjà dit que comme toute idéologie, celle-là sert aussi à voiler, cacher la condition du prolétariat (s’il travaille, ce n’est pas par contrainte mais par vertu). Or, ce qui est passionnant c’est de constater que cette idéologie produite par la bourgeoisie devient l’idéologie profondément crue et essentielle de la classe ouvrière et de ses penseurs. Comme la plupart des socialistes, Marx se fait piéger par cette idéologie. Lui qui a été si lucide pour critiquer la pensée bourgeoise, il entre en plein dans l’idéologie du travail. Les textes abondent : « L’Histoire n’est que la création de l’homme par le travail humain. Le travail a créé l’homme lui-même » (Engels).

Et voici de beaux textes de Marx lui-même :

« Dans ton usage de mon produit, je jouirai directement de la conscience d’avoir satisfait un besoin humain et objectivé l’essence de l’homme, d’avoir été pour toi le moyen terme entre toi et le genre humain, d’être donc connu et ressenti par toi comme un complément de ton propre être et une partie nécessaire de toi-même. Donc de me savoir confirmé aussi bien dans ta pensée que dans ton amour, d’avoir créé dans la manifestation individuelle de ma vie, la manifestation de ta vie, d’avoir donc confirmé et réalisé directement dans mon travail… l’essence humaine, mon essence sociale. »

K. Marx – Mans 1844.

« C’est en façonnant par son travail le monde des objets que l’homme se révèle réellement comme un être générique. Sa production, c’est sa vie générique créatrice. Par elle, la nature apparait comme son œuvre et sa réalité. C’est pourquoi l’objet du travail est l’objectivation de la vie générique de l’homme car il ne s’y dédouble pas idéalement dans la conscience, mais réellement, comme créateur. Il se contemple ainsi lui-même dans un monde qu’il a lui-même créé par son travail. »

K. Marx – Mans 1844.

Et l’une des attaques impitoyables de Marx contre le capitalisme portera justement sur ce point : le capitalisme a dégradé le travail humain, il en fait un avilissement, une aliénation. Le travail dans ce monde n’est plus le travail. (Il oubliait que c’était ce monde qui avait fabriqué cette image noble du travail !). Le capitalisme doit être condamné entre autres afin que le travail puisse retrouver sa noblesse et sa valeur. Marx attaquait d’ailleurs en même temps sur ce point les anarchistes, seuls à douter de l’idéologie du travail. Enfin : « Par essence le travail est la manifestation de la personnalité de l’homme. L’objet produit exprime l’individualité de l’homme, son prolongement objectif et tangible. C’est le moyen de subsistance direct, et la confirmation de son existence individuelle ». Ainsi Marx interprète tout grâce au travail, et sa célèbre démonstration que seul le travail est créateur de valeur repose sur cette idéologie bourgeoise (d’ailleurs c’étaient bien des économistes bourgeois qui, avant Marx, avaient fait du travail l’origine de la valeur…). Mais ce ne sont pas seulement les penseurs socialistes qui vont entrer dans cette optique, les ouvriers eux-mêmes, et les syndicats aussi. Pendant toute la fin du XIXème, on assiste à la progression du mot « Travailleurs ». Seuls les travailleurs sont justifiés et ont droit à être honorés, opposés aux Oisifs et aux Rentiers qui sont vils par nature. Et encore par Travailleur on n’entend que le travailleur manuel. Aux environs de 1900, il y aura de rudes débats dans les syndicats pour savoir si on peut accorder à des fonctionnaires, des intellectuels, des employés, le noble titre de travailleur. De même dans les syndicats on ne cesse de répéter entre 1880-1914 que le travail ennoblit l’homme, qu’un bon syndicaliste doit être un meilleur ouvrier que les autres ; on propage l’idéal du travail bien fait etc… Et finalement toujours dans les syndicats, on demande avant tout la justice dans la répartition des produits du travail, ou encore l’attribution du pouvoir aux travailleurs. Ainsi on peut dire que de façon très générale, syndicats et socialistes ont contribué à répandre cette idéologie du travail et à la fortifier, ce qui se comprend d’ailleurs très bien !

Jacques Ellul

Source : http://partage-le.com/2016/02/lideologie-du-travail-par-jacques-ellul/

(On peut retrouver cet article dans l’ouvrage Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? qui regroupe tous les textes d’Ellul consacrés au travail)

 

Le démantèlement du code du travail ne réduira pas le chômage ; son but est ailleurs

loi travailLa loi Travail, une loi qui veut subordonner encore un peu plus nos existences au profit, une loi qui promet d’aggraver encore davantage nos conditions, non seulement de travail, mais de vie. Et le tout sans le moindre effet positif sur le chômage, contrairement aux intentions affichées (si l’on voulait vraiment réduire le chômage, il faudrait  remettre au goût du jour une politique qui a montré ses preuves en ce domaine, à savoir non pas l’augmentation mais la réduction du temps de travail). Bref une loi nuisible et inutile qui doit impérativement être mise en échec !

Pour prendre la mesure de la nocivité de cette loi, on pourra se reporter aux excellents décryptages publiés récemment sur les sites du Comptoir, de Frustration, et de 19h17.info.

Pour un examen plus général des attaques contre le code du travail et du projet funeste dans lesquelles elles s’inscrivent, on recommande la lecture de cet article publié en novembre par la revue Frustration :

code du travail meurtre

Qui veut la peau du Code du travail ? Le plan des élites pour une société sans salariés

Revue Frustration, novembre 2015

Le retentissant « rapport Combrexelle », remis au Premier ministre début septembre, constitue la tête de gondole des attaques récentes dont est victime le Code du travail. L’un des derniers nés parmi de nombreuses publications qui, sans surprise, fournissent aux gouvernements successifs les conclusions qu’ils souhaitent : il faut injecter plus de flexibilité dans le droit du travail. Le rapport Combrexelle évoque notamment « l’économie digitale dont les responsables soulignent, de façon récurrente, l’inadaptation, voire l’archaïsme, de notre droit du travail au regard des spécificités de ce secteur en pleine révolution. » Par conséquent, il préconise d’adapter le droit du travail au mode de fonctionnement du secteur économique du numérique en donnant « aux chefs d’entreprise en pointe dans l’économie digitale la responsabilité, avec leurs salariés et syndicats, d’innover en la matière et d’inventer, à titre expérimental et dérogatoire, de nouveaux modes de relations sociales. » Pourtant les start-ups numériques veulent des travailleurs corvéables à merci, que le client n’aperçoit même pas, bien à l’abri derrière son smartphone. Serait-ce donc cela l’avenir que nos gouvernants souhaitent pour nous ?

« Archaïsme », « complexité », « frein », « blocage » sont devenus les termes communément associés au Code du travail. Pour lutter contre le chômage, certains, même des moins convaincus par le système capitaliste, se laissent convaincre et ne voient plus d’autre solution que d’aller au bout de la logique de la flexibilité, parce que ce serait tout ce qui nous resterait à tenter. Un sondage vaut ce qu’il vaut mais, selon l’agence OpinionWay pour Le Figaro, 23 septembre 2015, 70 % des Français se disent d’accord avec les déclarations d’Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, sur le statut des fonctionnaires – particulièrement protecteur parce que marquant l’appartenance à un corps d’État – qui ne serait « plus adapté au monde tel qu’il va » ; 36 % sont même tout à fait d’accord. Comme le chômage poursuit sa progression malgré les emplois aidés et les allègements de charges patronales créés par Hollande, le dernier « levier » qui resterait à actionner serait celui du droit du travail. On est peu à peu sommés de le « flexibiliser », comme dans de nombreux pays. Est-ce vraiment notre dernier espoir ?

Quelles sont les réformes annoncées par le « rapport Combrexelle » ?

Le Premier ministre l’a expliqué lors de la remise du rapport : « Nous voulons élargir la place de l’accord collectif par rapport au Code du travail ». Cela signifie revoir ce que les juristes appellent la « hiérarchie des normes », c’est-à-dire la supériorité de la loi qui s’applique à tous sur toute autre forme d’accord. La loi deviendrait un cadre très flou, une coquille qui serait faite des droits basiques comme la santé, la sécurité, le respect de la dignité des salariés, la durée maximale du travail dans l’Union européenne (48 heures par semaine) et, pour l’instant, le salaire minimum. Pour le reste, on remplirait la coquille localement. Le reste, c’est notamment l’organisation du temps de travail ou les rémunérations. Ceci serait négocié entre branches ou directement entre une entreprise et ses salariés au moyen d’un « accord majoritaire », c’est-à-dire signé par la direction et par les syndicats assemblés de manière à représenter plus de 50 % des voix des élections professionnelles. L’ « accord majoritaire » prévaudrait sur le contrat de travail : en clair, un salarié ne pourrait pas refuser les nouvelles conditions acceptées pas les syndicats, sinon il pourrait être licencié.

En voilà de la flexibilité : le droit du travail serait issu d’un marchandage local entre les directions des entreprises et les syndicats, pour les entreprises qui en comptent.

Le Code du travail est-il trop complexe ?

Au moment de la remise du rapport, David Pujadas, dans son journal de 20 heures, sur France 2, en bon journaliste qui a enquêté, sort de sous sa table « notre fameux Code du travail, si lourd avec ses [sic] près d’un kilo et demi » et il le lâche violemment sur la table pour mieux en faire sentir le poids, le poids du frein à l’embauche. Avant cela, au printemps, un livre intitulé Le Travail et la loi s’en était pris au même Code. Ses auteurs sont Robert Badinter, l’avocat à l’origine de l’abolition de la peine de mort (donc Badinter c’est bien), et Antoine Lyon-Caen, un expert du droit du travail, descendant d’une longue lignée de juristes si on suit son fil généalogique sur Wikipédia (bien qu’il porte un nom de match de foot). Nos deux comparses proposent alors, dans une tribune dans Le Monde, de remplacer le Code par une « Déclaration des droits du travail » (cette coquille vide que nous évoquions) au prétexte que « le Code du travail paraît aujourd’hui atteint d’obésité. À l’aube de la crise qui a frappé l’Occident en 1974, il comportait 600 articles. Quarante ans plus tard, le Code du travail en compte plus de 8000. ». Il effraierait notamment les très petites entreprises (TPE), qui ne possèdent pas de juriste, les dissuadant d’embaucher. Tous emploient cette image très visuelle : celle de l’obésité. Au point qu’on ne sait plus qui doit se sentir insulté, ceux qui défendent le Code du travail ou les personnes obèses.

Eh bien, David, Robert et Antoine, parmi d’autres, racontent à peu près n’importe quoi :

  1. Le Code du travail a été réécrit en 2008 de manière à simplifier son vocabulaire, à le rendre plus lisible et compréhensible. Sur le site Internet du ministère du Travail, on peut lire, dans une présentation de ce code « recodifié » signée par… Jean-Denis Combrexelle, directeur général du travail (haut fonctionnaire au ministère) à cette époque :

« Le code du travail touche la vie quotidienne de millions de Français. Il doit donc pouvoir être lu et compris par tous, citoyens, salariés, employeurs. […] Les articles de l’ancien code ont été scindés au nom d’une meilleure lisibilité, et en application d’un principe simple : une seule idée par article. […] Des articles dits “pédagogiques” ont été créés. Ils consistent à énoncer des définitions ou à renvoyer l’utilisateur vers d’autres subdivisions du code au nom de l’accessibilité de la règle. »

Quand, il critique la trop grande complexité actuelle du Code, le Combrexelle-rapporteur reconnaît-il que le Combrexelle-directeur général du Travail n’a pas fait du bon travail ?

  1. Chez nos voisins européens, le droit du travail n’est ni plus svelte au Royaume-Uni, ni plus musclé en Allemagne, selon le juriste et professeur au collège de France Alain Supiot [1]: si l’édition 2016 du Code du travail (Dalloz) compte 3370 pages, son équivalent allemand, l’Arbeitsrechts-Handbuch comptait 3034 pages dans son édition 2013. En Grande-Bretagne, le droit du travail est éparpillé dans différentes lois qui, regroupées, auraient sensiblement le même tour de taille.
  1. Le Code du travail, s’il n’est pas plus gras que chez nos voisins et s’il a été simplifié récemment, reste fourmillant. Non pas parce qu’il serait trop protecteur envers des salariés crispés mais parce que chaque gouvernement depuis quarante ans rajoute des dérogations et des allègements afin de le vider de sa substance. C’est pourquoi Robert Badinter situe le tournant de l’inflation du Code du travail en 1974. Maintenant, les élites ont beau jeu de montrer que le Code est « complexe » après l’avoir rendu indigeste.
  1. Quant aux petits entrepreneurs, ce ne sont pas 8 000 articles qui s’appliquent à chacun de leurs cas particuliers, mais seulement quelques dizaines. Et ils sont sans doute nombreux à préférer un Code solide, une loi à respecter, à la loi de la jungle, ne pouvant pas payer des frais d’avocat exorbitants pour valider leurs accords d’entreprise ou faire face aux manquements qui en résulteraient.
  1. Réduire la loi à sa plus simple expression, à un cadre, ce serait tout sauf simplifier le droit du travail puisque chaque entreprise aurait ses propres conditions d’emploi. Ce serait même l’émiettement du droit. Certes, on ne rassemblerait jamais toutes les conventions d’entreprise dans un livre mais le droit deviendrait vraiment complexe.

Surtout, ceux qui proposent aujourd’hui de violentes évolutions de la législation du travail le font au prétexte que la protection du salarié – c’est-à-dire la réglementation du contrat de travail, des conditions de licenciement, de la négociation collective, des salaires, du temps de travail, donc le coût du travail – est un frein à l’embauche.

Alors « flexibiliser » et « dégraisser » le Code du travail peut-il faire baisser le chômage ?

Logiquement, c’est stupide

D’un point de vue purement logique faciliter le licenciement (c’est le sens de la flexibilité) en période de crise économique, de baisse d’activité, pousserait de nombreux employeurs à se séparer d’employés qui ne sont pas indispensables 100 % du temps. Pas parce que ce sont des tire-au-flanc mais parce que beaucoup d’entreprises sont dépendantes de carnets de commandes ou de périodes d’activité plus ou moins intenses. La possibilité de licencier facilement et d’embaucher simplement reviendrait donc à créer des situations de chômage répétées pour une grande partie de la population. C’est ce que constatent déjà tous ceux qui alternent contrats courts (contrat à durée déterminée, intérim, vacation, etc.) et périodes de chômage selon les besoins de leur entreprise. Or, au chômage, on peut parfois prétendre à des allocations versées par Pôle emploi. Donc, pour les entreprises, l’intérêt de la « flexibilité » est de faire reposer le coût des périodes de moindre activité sur l’assurance chômage, donc sur la collectivité, afin de conserver le maximum de profits pour les actionnaires.

Selon une étude du ministère du Travail [2], si 87 % des employés ont des contrats à durée indéterminée, 90 % des contrats signés actuellement sont temporaires. Le fait que le CDI n’est plus la norme lors d’une embauche – remplacé par toutes sortes de contrats flexibles – est donc pour beaucoup dans l’augmentation du chômage (toujours cette alternance de périodes travaillées et de périodes chômées) que nous connaissons actuellement.

Historiquement, ça ne marche pas

Déjà en 1984, le patron du Conseil national du patronat français (le CNPF devenu MEDEF en 1998), Yvon Gattaz réclamait au gouvernement socialiste des « emplois nouveaux à contraintes allégées » (ENCAS). Remarquons le cynisme : pour le père nous étions les « en-cas », pour le fils nous sommes le plat de résistance.

Si les ENCAS n’ont pas vu le jour, d’un point de vue historique, on peut dire qu’on a essayé la flexibilité, et ça n’a pas marché : faciliter le licenciement n’est, historiquement, pas gage d’embauche.

Entre 1975 et la loi du 3 juillet 1986, le licenciement pour motif économique était soumis à une autorisation administrative ; l’Inspection du travail validait 90 % des dossiers. La suppression de cette obligation, demandée par les patrons, n’a pas fait augmenter le nombre d’embauches.

Plus récemment, depuis 2008, la « rupture conventionnelle » permet une séparation « à l’amiable » entre l’employé et l’employeur. Elle constitue parfois un moyen de « maquiller » un licenciement en présentant au salarié cette option comme la meilleure pour lui. Elle est d’une simplicité redoutable puisqu’elle consiste principalement en un formulaire à remplir. Le taux de chômage n’a pourtant pas diminué.

Chez nos voisins européens, le plein emploi précaire

Du point de vue de la comparaison avec nos voisins, « aucun consensus fort n’émerge véritablement » entre les études scientifiques pour confirmer un lien entre la protection de l’emploi et le taux de chômage, selon « Perspectives de l’emploi de l’OCDE » (Organisation de coopération et de développement économiques, une organisation internationale d’études économiques), 2004. On sait seulement qu’une bonne protection d’un « noyau dur » de salariés incite les entreprises à recourir en complément à des emplois précaires pour augmenter leurs marges.

Ce serait plus ou moins le cas en France avec les CDD ou l’intérim comme contrats précaires. Mais aussi en Allemagne où les salariés en CDI sont plutôt bien protégés et peuvent compter sur des syndicats forts, au contraire des personnes qui ont un « mini-job » : un contrat qui aurait été mis en place pour lutter contre le chômage de longue durée et servir de « tremplin » vers l’emploi stable avec un salaire de 450 euros maximum pour une durée limitée à deux mois et seulement 25 % de charges pour l’employeur (assurances retraite et maladie, pas d’assurance chômage). Une personne ne mériterait pas un emploi stable et un salaire permettant de vivre avant d’avoir fait la preuve de sa compétence et de son utilité ? Certes, le taux de chômage a reculé de 10 % à 4,7 % entre 2005 et 2015 en Allemagne. Au Royaume-Uni, où la précarité serait plus généralisée, le taux de chômage est d’environ 5 %.

Mais à quel prix ? Celui d’une pauvreté grandissante des travailleurs. Un rapport intitulé « La République fissurée », publié par des associations d’aide sociale en Allemagne, évoque un taux de pauvreté « historiquement » élevé. En effet, le taux a augmenté de 14 % à 15,5 % de la population entre 2006 et 2013 (12,1 millions de personnes), alors qu’en France, dans la même période, il est passé de 13,1 % à 14 %, une hausse plus mesurée. Le taux de pauvreté en Allemagne touche en particulier les familles monoparentales, les retraités, les chômeurs et de nombreux mineurs. Ce rapport dénonce aussi le « découplage total » entre les bons résultats de l’économie allemande et le taux de pauvreté. Or ces « bons résultats » pour les actionnaires ne sont-ils pas justement obtenus grâce à l’appauvrissement des plus faibles ? Et c’est cette « flexibilité » qu’on veut augmenter en France ? Faut-il vraiment choisir entre précarité ciblée et précarité partagée ?

Conséquence : un droit du travail « à deux vitesses »

Selon une étude publiée par l’INSEE [3], « le fonctionnement du marché du travail tend à s’éloigner d’un modèle de file d’attente, où les emplois instables sont des tremplins vers l’emploi stable, pour se rapprocher d’un modèle segmenté, où les emplois stables et les emplois instables forment deux mondes séparés, les emplois instables constituant une « trappe » pour ceux qui les occupent ». On nous dit souvent que le CDD serait le passage obligé vers le CDI, un test. Or ce n’est pas le cas pour les jeunes peu diplômés. Ils devraient enchaîner des emplois précaires toute leur vie.

Un éditorialiste du journal La Tribune ne préconisait pas autre chose en mars dernier : « si le chômage persiste, et c’est un fait, c’est parce que l’État, les partenaires sociaux persistent dans leurs erreurs : un coût du travail trop rigide au niveau des faibles qualifications ou des primo-entrants, obstacles au licenciement et insécurité juridique excessifs, code du travail trop contraignant, indemnisation des chômeurs trop peu sélective etc… ». Ce sont donc les plus faibles qui doivent d’abord trinquer dans ce modèle à deux vitesses que patrons et gouvernants veulent installer.

Pourtant, dans le mouvement de « flexibilisation », la France n’est pas en reste : elle a « flexibilisé » le droit du travail depuis longtemps. Elle a initié 17 réformes entre 2000 et 2013 (selon l’indicateur Labref de la Commission européenne). 17 réformes relatives aux « dispositions législatives ou conventionnelles impactant le marché du travail », avec les résultats que l’on connaît : le taux de chômage n’a pas baissé. Peut-être, comme le disent les pourfendeurs du droit du travail, parce qu’elle n’a pas encore été au bout de la logique de l’appauvrissement des plus faibles.

En faisant ces quelques recherches, on comprend rapidement que le Code du travail n’est pas un levier pour lutter efficacement contre le chômage. Et que la destruction du droit des plus faibles aboutit certes au quasi-plein emploi mais à la pauvreté des travailleurs. Alors pourquoi actionner ce levier ?

La logique de la réforme du dialogue social : détruire les mécanismes collectifs

Interviewé sur France Info, Jean-Denis Combrexelle, expliquait que la loi (le Code du travail en l’occurrence) ne peut pas s’appliquer à 28 millions d’ « actifs », à tant de situations différentes et que, pour prendre en compte cette diversité, il fallait délocaliser le droit du travail au niveau de l’entreprise. Une sorte de démocratie directe du travail, où employé et employeur décideraient ensemble. Jean-Denis Combrexelle est un pur produit de la « méritocratie républicaine ». Fils d’une aide-infirmière et d’un préposé aux PTT, il est devenu directeur général du travail au ministère du Travail et de l’Emploi, puis conseiller d’État et professeur de droit social à l’université Paris I-Panthéon-Assas. Pourtant, cet homme-là n’hésite pas à remettre en cause le principe même de la collectivité et donc celui de l’État : le principe d’une loi qui s’applique à tous, dans l’intérêt général. Devrait-on, suivant sa logique, supprimer le Code pénal, rédiger une charte contenant quelques grands principes (il est interdit de tuer, piller et violer) et, pour le reste, laisser le droit être décidé par négociation locale ? Ses propositions de réforme semblent donc destinées à détruire les mécanismes de solidarité, qui passent aujourd’hui par l’État.

C’est ce que le président Hollande [en ouverture de la quatrième « conférence sociale »] appelait, sans rire, une « démocratie sociale apaisée ». À cet effet, les gouvernements successifs ont réformé le « dialogue social » de manière à le confier aux « partenaires sociaux [4] », c’est-à-dire à le faire sortir du champ politique. C’était donc le confier à des intérêts particuliers, ceux des entreprises contre ceux des syndicats. Ainsi, nous avons eu récemment un bel exemple de cette « démocratie sociale » qui ne consulte pas les citoyens : on nous a annoncé que les quelque 17 millions de salariés du privé devraient travailler un an de plus pour avoir droit à une retraite à taux plein (63 ans au lieu de 62 ans), suite à un accord trouvé entre dirigeants de syndicats (sauf la CGT et FO) et MEDEF, au siège du MEDEF. Cet accord est presque passé inaperçu et l’on serait bien en peine de dire contre qui se révolter puisque le gouvernement n’intervient même pas dans la décision. Peu à peu, le cadre légal du travail n’est plus une décision collective, publique, politique mais une négociation entre les forces en présence dans le monde du travail. Pourtant cela ne suffit plus à l’appétit des gouvernants.

Selon le député PS Christophe Caresche, « l’état des partenaires sociaux ne permet pas de réformer ». Sous entendu il existe encore un rapport de force, il faut négocier l’âge de la retraite année par année au lieu de passer direct à la retraite à 68 ans vite fait bien fait. En effet ce rapport de force existe encore : même si seuls 7 % des salariés sont syndiqués, 43 % ont voté lors des élections professionnelles entre 2009 et 2013. Mais tout le monde le sait, les syndicats sont aujourd’hui largement moqués voire discrédités. Ils auraient leurs propres élites – celles qui vont négocier dans les bureaux du MEDEF – qui auraient le même comportement que les élites politiques, comme l’a montré l’affaire des travaux du bureau et de l’appartement de fonction du secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon. Et puis, régulièrement, les hautes sphères syndicales se « coupent de leur base » en appelant à la fin de la grève alors que les travailleurs ne pensent pas avoir obtenu gain de cause, comme ce fut le cas lors de la grève à la SNCF en juin 2014.

« Il faut donc contourner le dialogue social en le délocalisant à un autre niveau », poursuit Christophe Caresche. Cette nouvelle étape, dessinée par le rapport Combrexelle, doit faire reposer le droit du travail sur des entités encore plus petites et locales, les entreprises. Or, c’est une évidence, plus une négociation se fera dans une petite entité, plus les intérêts particuliers seront éloignés de l’intérêt général et plus le salarié sera faible. D’ailleurs le rapport déplore le « principe d’égalité » qui est encore ancré dans les esprits et s’oppose à l’isolement du salarié que recherche cette « culture de la négociation ».

Il faudra donc que l’employé cède, de gré ou de force, individuellement ou collectivement. Car ce qu’une entreprise aura obtenu de ses salariés, les entreprises concurrentes dans son secteur seront en droit de le réclamer aux leurs, afin de « maintenir leur niveau de compétitivité ». Mettons que l’opérateur de téléphonie Free passe un accord avec ses salariés instaurant une semaine de 40 heures payée 35. Les salariés de SFR, Bouygues et Orange se retrouveront dans l’obligation de s’aligner. C’est la logique du moins-disant, du nivellement par le pire, ce qu’on appelle le « dumping ».

Alors qu’actuellement aucun accord de branche ou d’entreprise n’est censé être en-dessous des protections prévues par la loi, les « accords de maintien dans l’emploi » le permettent pourtant. L’usine de montage automobile SMART-France, à Hambach, en Moselle, vient de sortir cette carte de sa manche. Elle a proposé à ses salariés de passer aux 39 heures (+12 %) en échange d’une augmentation de salaire de 6 % pour éviter la fermeture de l’entreprise (une délocalisation en Slovénie, selon certains ouvriers qui disent aussi paradoxalement manquer de travail et ne pas travailler le vendredi depuis plusieurs mois). Il est bon de savoir qu’au premier semestre 2015, le groupe Daimler, propriétaire de SMART, a annoncé une hausse de 20 % de son bénéfice opérationnel au deuxième semestre 2015, soit 3,718 milliards d’euros de bénéfice.

Au cours d’un référendum d’entreprise convoqué par la direction, 56 % des salariés se sont montrés favorables à cet « accord ». Un score qui cache mal des disparités entre les cadres, pour à 74 %, et les ouvriers, contre à 61 %, groupes qui représentent chacun environ la moitié des salariés de l’entreprise. Il y a de nombreuses explications à cela mais notamment une : le fait que près de la moitié des cadres en France (nous n’avons pas les chiffres de l’usine en question) sont au « forfait jour ». Créé en 2000, le forfait jour est plafonné à 13 heures de travail par jour et à 48 heures par semaine (cadre européen), sans prise en compte d’heures supplémentaires. Le rapport Mettling (du nom du DRH d’Orange qui l’a dirigé), intitulé « Transformation numérique et vie au travail » et remis mi-septembre à la ministre du Travail, cite une estimation : les cadres travailleraient en moyenne 46,4 heures par semaine. Les 35 heures n’existent pas pour eux.

Tout le monde est donc menacé par la suppression des protections du salarié. Pire, comme nous le voyons avec le « forfait jour » pour les cadres (on leur dit qu’ils sont importants et qu’ils doivent travailler beaucoup pour le prouver), cela a largement commencé.

« Flexibilité », l’autre nom de la précarité

La flexibilité du droit du travail est déjà là

Il existe une myriade de contrats temporaires et de manières pour un employeur de contourner le CDI. Le CDD et l’intérim sont les contrats temporaires les plus fréquents. Ils représentent 7,4 % de l’ensemble des emplois salariés pour le CDD, et 2,1 % pour l’intérim. Ils sont signés en majorité par des jeunes (34,1 % des actifs de 15 à 29 ans ont un emploi précaire) et par des salariés dits « peu qualifiés ». Selon l’Observatoire des inégalités, on constate une évolution de fond : le taux de précarité a « bondi » entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990. Aujourd’hui, il y aurait 12,3 % de salariés en situation précaire.

Mais ces données ne prennent en compte que le salariat et ne montrent ni la précarité des indépendants et faux indépendants, ni les facilités de licenciement. Le régime de l’auto-entrepreneur a été créé en 2008. Il est censé faciliter la création d’entreprises, mais aussi permettre une activité complémentaire. De fait, selon l’INSEE, au bout de trois ans d’activité, un quart seulement des auto-entrepreneurs parviennent à dégager des revenus, et, parmi eux, seuls 10 % (donc 2,5 % du nombre total) se versent un salaire supérieur au SMIC. De plus le régime, qui compte des cotisations sociales faibles, compte des prestations sociales faibles (pas d’assurance chômage notamment). Il constitue aussi une concurrence à bas coût pour les indépendants affiliés au régime social des indépendants (RSI). Une mise en concurrence sur le statut qui permet d’opposer des travailleurs entre eux, comme l’a montré le conflit entre taxis et particuliers travaillant pour Uber (via son application UberPop).

Ce statut peut aussi devenir l’une des multiples formes de contournement du salariat. Au même titre que le portage salarial : une solution proposée pour être « indépendant ». On devient salarié de l’entreprise de portage, qui va elle facturer les prestations de l’indépendant à des entreprises clientes, souvent une seule entreprise qui évitera ainsi de « se charger » d’un CDI. Il existe encore les stages répétés mais nous pouvons imaginer qu’il y a de nombreuses autres ressources dont nous n’avons pas connaissance pour qu’un employeur contourne le salariat. L’employé se voit forcé d’accepter sa nouvelle « situation » (stage, régime de l’auto-entrepreneur, portage salarial) puisque le taux de chômage est supérieur à 10 %. La flexibilité, sous prétexte de lutter contre le chômage, fait donc pression sur les droits des travailleurs (statut, salaire).

Les fonctionnaires, eux aussi, verront bientôt leur statut attaqué, comme l’a annoncé Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, pour « tester l’opinion ». Si la possibilité d’embaucher des contractuels est désormais importante, les gouvernants ne comptent pas s’arrêter là. Manuel Valls a expliqué, l’été dernier, avoir donné mission au président du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale de dresser un « état des lieux exhaustif non seulement de la réglementation, mais surtout des pratiques effectives concernant le temps de travail dans les services de l’État […] ». Le Premier ministre commande donc un rapport destiné à montrer que les fonctionnaires ne travaillent pas suffisamment, un préalable à la détérioration de leur statut.

Loi Macron rime avec ségrégation

On pourrait poursuivre la liste des réformes qui sont dramatiques pour de nombreuses personnes. Par exemple, la loi Macron facilite le travail le dimanche, au « volontariat » – comme si l’on avait le choix face à un patron et face au risque de se retrouver au chômage. Actuellement, 28 % des salariés travaillent le dimanche et 16 % la nuit. 19 % ont des horaires qui varient en fonction des besoins de l’entreprise. Les écarts sont importants entre professions : près de la moitié des employés du commerce et des services travaillent le dimanche.

Un écart que la loi Macron va amplifier, créant une situation très compliquée à vivre pour beaucoup de gens, privés d’une vie familiale et amicale « normale », qui s’opposera à une situation très confortable pour les gens aisés qui pourront, même le dimanche, aller au cinéma, déjeuner et faire du shopping, comme nous l’annonce avec fierté, dans sa dernière plublicité radio, le centre commercial Beaugrenelle (près de la tour Eiffel). Mais si les cadres supérieurs aussi travaillent tard (au « forfait jour »), ils auront une nounou pour leurs enfants et un supermarché ouvert tout le temps.

Ceux qui veulent liquider les 35 heures ou imposer le travail du dimanche sont les premiers à critiquer le désengagement des parents dans l’éducation et l’impuissance de l’école à prendre cette place. Il faut savoir, est-ce qu’on veut des parents disponibles pour éduquer leurs enfants ou des salariés tenus de travailler le soir et le week-end ? Comment veut-on que l’éducation, que l’école lutte contre les inégalités quand les enfants en difficulté n’ont même pas un rythme structurant, du fait de l’emploi précaire des parents ?

Mais quel rapport existe-t-il entre ces évolutions réelles et le discours sur le Code du travail qui accorderait des protections extravagantes aux travailleurs ? Pourquoi s’en prendre aux droits des faibles ?

Le projet de société vers lequel ces réformes nous entraînent : le règne de l’ « entreprise unipersonnelle »

Tout ceci mène quelque part. Si l’on pousse un tout petit peu la logique pour voir dans quel sens nous portent les vents libéraux, on apercevra bientôt la terre promise (pour les patrons) de la société sans statuts, où le salariat serait réservé aux élites. Le règne de l’ « entreprise unipersonnelle », comme l’appelle Robert Badinter. Le coût du travail serait drastiquement réduit pour les entreprises puisque reporté sur le salarié lui-même par le biais de statuts sans mécanismes collectifs de compensation. Les vainqueurs continueraient à se plaindre des impôts redistribués à des assistés (ceux qu’ils ne voudront engager dans leurs entreprises que temporairement, quand ils en auront besoin) pour mieux liquider les derniers organes de la solidarité, comme l’assurance chômage. Le plan qui est en train d’être exécuté est on ne peut plus clair. L’obsession de la flexibilité est une politique destinée aux plus riches qui bénéficient du travail des employés, en en supportant le moins possible le coût, afin d’augmenter leurs marges.

On se rapprocherait de la société du 19ème siècle, celle d’avant l’essor des protections collectives, celle des travailleurs journaliers qui allaient chaque jour quémander du travail devant les usines, à la merci du chômage. Une société de travailleurs à la tâche mis en concurrence, qui feront des devis et seront sélectionnés selon leurs tarifs. Des élucubrations ? Non, déjà une réalité pour de nombreux auto-entrepreneurs et autres précaires. Déjà une réalité pour les responsables politiques qui rêvent depuis une quinzaine d’années de ce « serpent de mer » : celui du contrat de travail unique, comme le contrat nouvelle embauche (CNE) tenté par Dominique de Villepin qui consistait en une sorte de CDI avec une période d’essai de 2 ans. Déjà une réalité mondiale sur la plateforme d’Amazon The Mechanical Turk (« Le Turc mécanique »), un site Internet qui met en relation des particuliers (travailleurs) et des entreprises qui proposent des mini-tâches, contre une rémunération mini aussi (10 cents, 20 cents) et à réaliser dans un temps défini (il va de soi que la tâche n’est pas payée si elle n’est pas réalisée dans les temps ; elle est alors remise sur le marché).

De même les mécanismes de solidarité sont affaiblis sous prétexte d’un manque de moyens généralisé. Dans le cadre d’un marché du travail « flexibilisé », Pôle emploi assurerait une mission de formation des chômeurs, afin d’ajuster les compétences des travailleurs au marché du travail. Or la dotation de Pôle emploi en ce qui concerne la formation est faible. Dans le projet de loi de finances de 2013, l’État n’accordait que 71,5 millions d’euros à « l’allocation en faveur des demandeurs d’emploi en formation (AFDEF) et la rémunération de fin de formation (R2F) ». Il est donc malhonnête de faire croire que la « flexibilité » favorise la mobilité des travailleurs, elle ne favorise que les finances des employeurs.

Pourquoi David (Pujadas), Robert (Badinter), Jean-Denis (Combrexelle), Emmanuel (Macron) et les autres ont-ils tous le même avis sur la flexibilité ? Parce que tout cela ne les concerne pas. Leur position sociale est acquise parmi la classe dominante. Eux sont en CDI, fonctionnaires, ou professions libérales, ont des revenus (salariés ou non) très importants, une retraite plus qu’assurée, un patrimoine garanti pour plusieurs générations. Ni eux ni leurs enfants n’auront à souffrir du chômage. Jamais ils ne sauront ce que c’est que d’être licencié quand son entreprise ferme, parfois pour être délocalisée. Alors, bien au chaud, ils veulent nous faire croire qu’ils ont du recul sur la situation et que seule la flexibilité de nos contrats de travail à nous permettra la croissance pour le pays ou allez savoir quelle autre ineptie.

Opposer le progrès social au « dialogue social »

Chaque jour on peut se rendre compte que le « dialogue social » est nocif pour les plus faibles, qu’il n’est qu’une arnaque puisque les intérêts des travailleurs et ceux des grands patrons (MEDEF) sont totalement opposés, même si les uns travaillent pour les entreprises des autres, et que le taux de chômage élevé tombe à pic pour mettre le couteau sous la gorge des employés. Aujourd’hui la seule perspective pour les travailleurs, c’est de négocier pour limiter les dégâts. On peut imaginer combien l’employé serait plus faible encore en délocalisant cette inégale « négociation » au niveau de l’entreprise.

La négociation prétend moduler nos droits en fonction de l’entreprise alors que le sens du Code du travail – en tant que loi au-dessus de tout accord – était d’obliger l’entreprise à respecter nos droits. La notion de progrès social ne fait même plus partie des débats. Pourtant, nous sommes nombreux à vouloir une société de progrès social, une société qui ne cherche pas à tout prix un point de croissance, une baisse de la courbe du chômage car ce sont des indicateurs qui ne prennent pas en compte la répartition des richesses. On nous fait croire que c’est la crise et qu’il faut se serrer la ceinture, que nous avons des privilèges insupportables, notamment dans le Code du travail. Mais nous le voyons bien au quotidien que les richesses existent. Seulement elles sont de plus en plus monopolisées. Toutes les études le montrent. Par exemple, l’Observatoire des inégalités nous apprend qu’ « entre 2008 et 2012, si l’on considère la masse globale des revenus en France, les 10 % les plus pauvres ont perdu 2 milliards d’euros, alors que les 10 % les plus riches se sont enrichis de près de 11 milliards. »

Partager les richesses existantes était l’idée des 35 heures. Et ça a marché. Contrairement à ce qu’on entend souvent, cette mesure, fixant à 35 heures le nombre d’heures de travail hebdomadaire à partir duquel il fallait payer des heures supplémentaires, a créé des emplois en nombre. Les études divergent mais les plus fiables, comme celle de l’INSEE, évoquent la création de 350 000 emplois, soit 200 000 directs et 150 000 liés aux allégements de charges. Les créations d’emplois auraient certainement pu être plus importantes si les allégements de charges des entreprises avaient été conditionnées à des embauches et non offertes en compensation aux patrons.

De plus, les 35 heures sont un vecteur de progrès social indéniable, quand elles sont appliquées. Elles permettent de rentrer plus tôt chez soi pour avoir une vie de famille, aider les enfants à faire leurs devoirs, faire partie d’une association, avoir des loisirs, ou bien cumuler des jours de RTT [réduction du temps de travail : jours de congés cumulés si on travaille toujours 39 heures par semaine] afin de se soigner ou de se reposer par exemple. Enfin d’être plus libre pour vivre et non de vivre pour travailler.

Aujourd’hui, au vu de la faiblesse des syndicats, on peut penser que seul un mouvement social serait dans la capacité de fédérer de nombreux « actifs », de toucher les travailleurs les moins organisés. Seul un mouvement populaire dépassant le cadre de la manifestation ciblée pourrait reprendre le pouvoir sur les palais et les quartiers d’affaires. Heureusement, même les travailleurs les plus précarisés se souviennent qu’ils peuvent prétendre à des conditions de vie décentes. Le 13 octobre dernier, les chauffeurs de VTC (voiture de tourisme avec chauffeur), faux indépendants mis en concurrence par la société Uber, ont manifesté contre leur « employeur » après que celui-ci a imposé une baisse des tarifs à Paris de 20 %. Ils ont formé un syndicat pour défendre leurs intérêts et ont même évoqué la possibilité de s’allier aux syndicats de taxis pour réclamer une profession régulée pour tous. On a voulu opposer travailleurs régulés, organisés en corporation avec un statut (qu’on a fait passer pour des privilégiés) et travailleurs 2.0, flexibles et exploitables, sans statut ni existence physique. Mais les voilà qui s’allient. Ils mettent en échec la réaction attendue par les élites – notre désunion par l’opposition entre catégories (salariés du privé/fonctionnaires, ou, à Air France, pilotes et personnel navigant/personnel au sol) – pour mettre la dernière touche à leur plan. Or, la seule opposition de catégories à faire vivre, c’est celle de la très grande majorité de travailleurs contre la minorité qui conçoit, organise et tire profit de la destruction du droit du travail. Rien n’est encore perdu.

Source : http://www.frustrationlarevue.fr/?p=608#more-608

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[1] « Haro sur le code du travail », version longue de la tribune « Non le code du travail n’est pas le problème », publiée dans Le Monde du 15 octobre 2014.

[2] Étude de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du 24 juillet 2014, 2014-056 – « Entre 2000 et 2012, forte hausse des embauches en contrats temporaires, mais stabilisation de la part des CDI dans l’emploi ».

 [3] Claude Picart, « Une rotation de la main-d’œuvre presque quintuplée en 30 ans : plus qu’un essor des formes particulières d’emploi, un profond changement de leur usage », INSEE, 2014.

[4] Voir « Arnaque aux partenaires sociaux » dans notre numéro 2 et sur notre site Internet.