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Neuf notes sur le soulèvement en cours

tumblr_o50dn0XYrn1tb6vfgo4_1280Naissance de notre force

Neuf notes sur le soulèvement en cours

1.

La loi dite de réforme du code du travail ne constitue en aucun cas, pour la jeunesse révoltée, l’horizon indépassable de son soulèvement. C’est simplement, comme l’ont dit de nombreux camarades, « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » – le vase du capitalisme destructeur, de l’offensive néo-libérale qui démantèle, étape après étape, les conquêtes sociales arrachées par les travailleurs au cours du XXe siècle. Mais aussi bien, et surtout, « l’étincelle qui peut mettre le feu à toute la plaine » : car au-delà de cette loi scélérate, c’est le système général d’exploitation et de domination qu’il s’agit de renverser. D’où l’obscénité d’une quelconque tentative de négociation ou de compromis autour de tel ou tel détail de ce texte, que nous destinons aux poubelles de l’histoire. Le monde ou rien : telle est, dans son implacable pureté, la formule de notre alternative.

2.

Les bureaucrates syndicaux ne sont pas nos alliés, comme le prouve au quotidien la réalité du mouvement. De la CFDT, véritable chien de garde du réformisme collaborateur (qui, dès les premières et insignifiantes « concessions », s’est alignée servilement sur la propagande gouvernementale) au Service d’Ordre de la CGT, qui frappe, isole et dénonce les éléments les plus déterminés de la jeunesse en lutte, et facilite ainsi ouvertement le travail de la police, tout ceci vérifie une leçon historique dont les exemples, anciens et nouveaux, ne manquent pas : les directions syndicales (qu’il faut en effet distinguer des militants, dont une part s’engage résolument dans la confrontation et le combat – tel ce militant CGT qui, lors de l’AG inter-luttes du 21 mars, a lancé, sous des applaudissements nourris : « Martinez, il sera pendu ! ») n’ont pour fonction que de normaliser, d’émousser, de freiner, de recouvrir la conflictualité de la révolte, en la réduisant à des revendications sectorielles aussi dérisoires que bornées. Ne pas laisser les forces contre-révolutionnaires prendre la direction du mouvement est une nécessité absolue.

3.

Il n’est par ailleurs que de comparer, quant aux affects mis en œuvre, l’ennui bureaucratique des assemblées officielles, verrouillées par les syndicats, avec la vivacité intense des AG inter-luttes où se déploie une parole indépendante et combative. Rien d’étonnant à ce que l’une de premières tentatives de rassemblement de ce type, à Tolbiac le 17 mars, ait été réprimée à coups de matraques et de gaz lacrymogènes : le pouvoir perçoit parfaitement l’émergence de ce qui le menace, dès que cesse l’emprise syndicale, dès que s’actualise le mot d’ordre:organisons-nous !

4.

De manière plus générale, l’expérience récente nous impose de considérer que c’est toute la sphère de la politique classique, ou représentative, qui est entrée dans une phase d’obsolescence définitive. Le PS a montré, pour ceux qui en doutaient encore, son vrai visage : celui d’un parasite soumis aux intérêts du patronat et de la finance. Qui est encore assez naïf pour imaginer qu’une quelconque « victoire électorale » permettra d’infliger un recul sérieux au commandement capitaliste ? Nous cessons tout rapport subjectif avec ce cadre putride et en tirons les conséquences.

5.

Il faut donc emprunter une autre voie, se démarquer du réformisme, non seulement dans le discours, mais aussi et surtout dans la pratique. Plusieurs épisodes, ces derniers jours, témoignent de cette volonté diffuse. Car tout le monde sait qu’une paisible ballade dominicale au parfum de saucisses grillées, d’une place l’autre, sous le contrôle attentif des services d’ordre, n’a jamais inspiré la moindre peur à quelque gouvernement que ce soit. Le temps est venu de compter sur nos propres forces, de passer de la négociation revendicative à l’appropriation directe – dont les lycéens nous ont donné il y a quelques jours un exemple frappant : auto-réduction massive dans un supermarché, et redistribution immédiate aux réfugiés de la Place Stalingrad (savaient-ils que le 8 mai 1970, un commando de la Gauche Prolétarienne avait ainsi dévalisé l’épicerie de luxe Fauchon avant d’offrir les fruits de cette expropriation aux travailleurs de la banlieue parisienne ?).

6.

Nous assistons à un retour des pratiques d’appropriation de l’espace. Les camarades de Nanterre occupent par exemple depuis plusieurs semaines le Bâtiment L de leur université, qui porte désormais le double nom de Rémi Fraisse et d’Ulrike Meinhof. L’espace occupé est un espace libéré, soustrait à la temporalité du capital, rendu au partage du commun, à l’expérimentation de nouvelles formes de vie, ouvert à une discussion libre, débarrassée des formalismes archaïques, un lieu d’alternative matérielle locale où joie et discipline se confondent. Cette pratique d’occupation doit être multipliée et étendue aux noyaux urbains. Puisque la logique de valorisation capitaliste excède désormais les cadres de l’usine et s’applique au territoire tout entier, que la métropole apparaît comme le paradigme topologique de cette restructuration, l’occupation des places, le blocage collectif des flux économiques est une arme dont on ne saurait négliger l’importance.

7.

De même, les manifestations sauvages (qui se succèdent depuis le 9 mars) sont un outil dont l’avantage décisif est l’appropriation de l’initiative. C’est lorsqu’arrive à destination le cortège encadré que s’élance la manifestation sauvage : imprévue, mobile, masquée, offensive, rigoureuse dans sa spontanéité même, elle désoriente la police, dont le contrôle géographique disparaît soudain. Un tel groupe en mouvement crée et produit sa propre trajectoire, attaque ses propres cibles. Quiconque y participe éprouve ce singulier mélange d’urgence et d’excitation, de vigilance et d’aventure.

8.

La poursuite, l’approfondissement de cet ensemble de pratiques nécessite de propager les techniques d’auto-défense, de s’approprier le matériel adéquat pour tenir en respect les différents appareils répressifs, et les empêcher de nous maintenir ainsi dans un état d’impuissance apeurée. Finissons-en avec les mythologies du pacifisme festif. Comme le disait un célèbre dialecticien chinois, « la révolution n’est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s’accomplir avec autant d’élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. » La police doit comprendre que sa brutalité ne restera pas sans réponse, qu’elle devra faire face à une résistance chaque jour plus déterminée. C’est lorsque la peur change de camp que commence à s’inverser le rapport de force.

9.

Comme chacun sait, les mouvements sont faits pour mourir. D’où l’exigence de penser dès maintenant la question de l’organisation. Soit la formation d’une machine de guerre autonome qui, sans reproduire les vieux modèles centralistes stériles, est en mesure de conserver de manière prolongée la puissance événementielle du mouvement, la nouveauté intense de ses pratiques, la singularité matérielle de ses lieux, en mesure de coordonner la multiplicité des initiatives, d’articuler travail de masse et travail d’avant-garde, de créer une unité politique entre la jeunesse et les travailleurs – unité dont la réalisation possible est la hantise de tout État, et le noyau de toute insurrection victorieuse.

Pour l’autonomie ! Pour le communisme !
Continuons le début !

Source : https://lundi.am/Naissance-de-notre-force

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Quelques réflexions sur le « mouvement » contre la loi Travail et les suites à lui donner

nuit debout toulouseMais qu’est-ce qui est en train de se passer ?

Quelques réflexions sur les trois dernières semaines de « mouvement » contre la loi « Travaille ! » et son monde, et des pistes pour les semaines à venir.

Voici quelques réflexions jetées rapidement sur les enseignements des trois dernières semaines de « mouvement » sur Paris et en Ile-de-France et les promesses qu’elles contient. Ce texte appelle aussi à la multiplication de textes et de moments de réflexion dans l’espace public. Ces derniers temps Paris-luttes.info a surtout joué un rôle de relai des mobilisations en cours et de compte-rendu plus ou moins détaillés des journées de lutte, mais il n’y a encore que trop peu de prises de position, trop peu de réflexion, trop peu de recontextualisation historique de ce qu’on est en train de vivre. Je me demande si cette relative absence de réflexion est liée à la polarisation sur la répression ou, pire encore, aux éternelles embrouilles des milieux « radicaux » qui neutralisent toute prise de recul et réflexion commune ? En tout cas elle regrettable. Ne nous condamnons pas à l’urgence activiste et sa frénésie d’AGs et/ou d’actions offensives. Parlons, écrivons, réfléchissons, devenons collectivement plus intelligent-e-s !

Il faut que les espaces transversaux et indépendants de d’élaboration politique se déploient et ne se referment pas sur eux-mêmes

Il semble que l’AG indépendante inter-luttes parisienne, lancée le 9 et 17 mars à Tolbiac, se soit progressivement essoufflée au cours des dernières semaines. De fait, au bout de la troisième AG inter-luttes, il y avait beaucoup moins de monde (entendre, moins de personnes des lycées, des facs etc) et surtout une tendance à se recentrer autour d’énoncés et de gestes plus « radicaux » sans vraiment les réfléchir collectivement. Voici quelques explications possibles :
–  Une absence de lieu fixe qui aurait pu consister comme point d’agrégation de toutes celles et ceux souhaitant s’organiser sans les bureaucrates. C’était l’enjeu de l’énorme répression policière le 17 mars à Tolbiac.
–  Une trop grande radicalité de certain-e-s dans les gestes posés qui empêchent une composition large, au moins au départ, et ouvrent un boulevard aux manœuvres policières des administrations et syndicats étudiants pour diviser le mouvement. Le saccage d’une des salles de Tolbiac lors de l’occupation nocturne du mardi 22 mars était donc, sur le plan stratégique, une bêtise (qui nous a sans doute empêché de tenir cet enjeu de lieu fixe). Même si celleux qui ont fait ça ont dû bien s’amuser sur le moment. Qu’on le veuille ou non c’est bien une certaine composition qui pourra faire que le mouvement va monter en puissance, pas la pose directe de gestes de saccages.
–  Un certain manque de bienveillance collective dans l’expression de la divergence de positions.

Il faut absolument comprendre que cet espace de discussion (ou ces espaces) ne doit pas être le lieu identitaire de celles et ceux qui prétendraient se prendre pour l’incarnation de l’autonomie politique (qu’on les catégorise « totos » ou qu’ils reprennent ce terme à leur compte) avec tous les jeux de posture et de purisme que cela implique, mais un espace stratégique de rencontre à partir de principes antiautoritaire et d’autonomie politique (faute, pour l’instant, d’autonomie matérielle large).

Comprendre cela est d’autant plus urgent que le principe d’autonomie politique court-circuitant les bureaucraties et logiques d’appareils se généralise de plus en plus, qu’on pense à la pétition « citoyenne » qui a lancé la manif du 9 mars, à l’appel Onbloquetout qui réunit des centaines (des milliers ?) de syndicalistes de base, et maintenant aux « assemblées citoyennes » qui se multiplient lors des occupations de places à Paris, Rennes, Toulouse et ailleurs.
Va-t-on tomber dans des assemblées autonomes qui fonctionneraient en vase clos isolées les unes des autres, toutes sans directions d’orgas (apparentes) mais avec des positions très différentes : « citoyenne » à République, « radicale » à Tolbiac ou ailleurs, ou de « syndicaliste de base » à la Bourse du Travail ? Ou parvenir à faire tenir, lorsque c’est pertinent, des moments d’élaboration collective (ou éventuellement de confrontation le cas échéant) ? Ici, comme à Notre-Dame-des-Landes ou ailleurs, la question de la composition entre différentes positions, différentes pratiques, ne peut pas être évacuée d’un revers de la main.

Tenir la rue : se rencontrer, occuper, attaquer, reprendre les espaces…

La semaine du 21 au 25 mars a été chargée en manifestations sauvages puisque ce ne sont pas moins de trois mouvements offensifs qui se sont déclenchés partout dans Paris, suite à l’AG interluttes de lundi 21 au soir, après la manif syndicale traîne-savattes du 24 mars et surtout après le rassemblement contre les violences policières devant le lycée Bergson vendredi 25 mars au matin.

Comme le dit justement un texte, ces manifestations sauvages font bien souvent peur et empêchent les gens de rejoindre ce qui est pourtant l’expression pure et sans intermédiaires de la joie rageuse de détruire ce qui nous oppresse. Le texte ne conclut pourtant pas au besoin d’inventer d’autres formes de surgissement pour dépasser la figure du casseur et la peur de beaucoup des gentes face à nos surgissements. Il nous semble pourtant que les multiples gestes carnavalesques qui se sont déployés dans différentes villes dans les derniers mois contiennent quelques promesses. Un triton ou un père noël barbu qui explose une banque tandis que des perruqué-e-s papotent avec les gentes ou écrivent sur les bâtiments gris, c’est moins récupérable que « des cagoulés infiltrés-extérieurs-qui-n’ont-rien-à-voir-avec-le-mouvement ». En tout cas, c’est moins anxiogène à voir.
Comme les tags rigolos qui redécorent les banques défoncées depuis 3 semaines et qui déplacent, ne serait-ce qu’un peu, le langage dépressif de l’anticapitalisme de base. Un « 1917-2017 on est chauds » ou encore « Il y aura toujours trop de banques pour toutes les défoncer » est tout de même bien plus engageant et intrigant qu’un pauvre, quoi que clair, « ACAB » ou « NIK L’ETAT/LE CAPITAL ». Des casseurs qui ont de l’humour, mais comment est-ce possible alors que, c’est bien connu, ils n’ont rien dans le crâne ou « ce sont des flics infiltrés » ?
Ce dont il s’agit c’est de dédramatiser la possibilité que la rue soit autre chose qu’un espace pacifié par des cordons de flics ou, ce qui revient au même, de services d’ordre de travailleurs/étudiants, un espace où de multiples pratiques peuvent coexister.

La « peur » était toutefois beaucoup moins présente lors du surgissement matinal du vendredi 25 mars où des centaines de lycéen-ne-s et soutiens ont envahi les rues de leur colère, dézingués deux commissariats et posés des gestes de « pillage gourmand » dans deux Franprix (autoréductions de bonbecs et friandises). Malgré les opérations policières-médiatiques classiques de séparation et neutralisation « des lycéens pacifiques infiltrés par quelques casseurs violents », tout le monde sait très bien, même dans quelques médias, qu’il n’en était rien. Que les lycéen-ne-s n’ont pas besoin d’être infiltrés pour être, à juste titre, incontrôlables, quand toute l’horreur de la situation le commande. Et que nous, « soutiens », en tout cas non-lycéens, n’étions pas les premiers à nous précipiter dans les Franprix pour les dépouiller ou vers les commissariats pour les fracasser pendant que les bleus s’y terraient. Voire que certain-e-s d’entre nous étaient dépassés par la tournure des évènements : comme lorsque plusieurs bouteilles ont volé contre des camions de convoi de fonds qui passaient opportunément par là, déclenchant la sonnerie d’alarme de l’engin et une marche arrière très menaçante du conducteur.
Les lycéen-ne-s, en tous cas celles et ceux qui se reconnaissent dans le sort fait à l’un des leur dans un des lycées les plus prolétaires de paris, n’ont pas besoin qu’on leur « enseigne » des gestes offensifs.

D’ailleurs la dissociation et la construction du sujet « casseur » dans l’événement du 25 mars a notoirement été plus difficile, même dans quelques médias mainstream. Ce qu’il se passe c’est la diffusion progressive d’énoncés et de pratiques offensives un peu partout. Même enseignement pour la manif’ lycéenne du 5 avril au matin.

De l’image et des affects : la répression policière emmène une partie du mouvement au-delà de ses revendications sectorielles.

La vidéo, tremblotante et mal cadrée, prise par un téléphone, a déjà été vue plus de 2 millions de fois, partagée par les facebookeurs et youtubeurs de tous poils. L’énorme uppercut du bâtard de flic qui explose le nez du lycéen de Bergson vaut toutes les démonstrations en huit points et douze parties de la violence systémique du rouleau compresseur Etat-capital, tous les pamphlets incendiaires publiés ici et ailleurs. Une leçon en deux temps, manchette balayette, pour nous apprendre à rester à notre place, surtout aux prolétaires racisé-e-s en quoi consistent surtout les lycéen-ne-s de Bergson.
Même leçon pour les quelques vidéos de la répression policière du 17 mars à Tolbiac.
Cette contagion d’affects de rage par une diffusion massive d’une vidéo mal dégrossie doit, une fois de plus, interroger le purisme radical anti-spectacle des luttes, qui refuse les images de manifs ou de répression au nom de la mise en danger par l’affichage du visage des protagonistes (ce qui est normal) ou par pur principe (car l’image c’est capitaliste, c’est le Spectacle, c’est bien connu). Une question est pourtant celle de la « contagion » des révoltes, et, désolé les grands Purs de la révolution, c’est peut-être triste à dire, cela passe maintenant beaucoup moins par des lectures collectives de textes de Bakounine que des images crues de violences policières. Même enseignement pour les « réseaux sociaux ». Et donc pour la nécessité d’une réflexion non morale sur ces questions.

C’est triste à dire mais, comme souvent, c’est bien l’expérience de la répression policière, qui s’abat de manière indiscriminée quelles que soient les pratiques de manifestation, qui permet d’ôter à la lutte son caractère nébuleux loin dans le ciel des idées et des beaux slogans. De faire rentrer dans les chairs et dans les yeux qui piquent que s’opposer à l’Etat et au capital signifie pratiquement faire face à la violence policière. De diffuser largement des pratiques et des réflexes de protection voire d’autodéfense (équipes juridiques, kits médics, équipements défensifs, etc).

C’était déjà manifeste lors de l’énorme répression de la manif du 29 novembre pendant la COP21 et ses 317 gardes à vue. Depuis début mars cela devient évident pour toute une génération politique : toute existence qui se prétend digne est potentiellement menacée et criminelle. Relever la tête, d’une manière ou d’une autre, nous expose au risque de la violence policière. La loi « travaille ! », l’état d’urgence et les mille autres dispositifs de gouvernement et de normalisation des conduites sont résumés par l’évidence que la police nous empêchera de vivre pleinement, qu’on choisisse de faire des sit-in, de gueuler des slogans, de péter des banques, ou les trois à la fois. La méga-répression qui s’est abattue sur la manif lycéenne du 5 avril au matin est un argument de plus dans cette leçon.

Faisons donc en sorte que la rhétorique nauséabonde des « casseurs-provocateurs qui entraînent et légitiment la répression policière » s’effondre une bonne fois pour toute devant la nudité crue des lycéens gazés et matraqués à Bergson et ailleurs. Manifester et tenir la rue, c’est d’entrée de jeu prendre le risque de la répression. Cette prise de conscience est sans doute un préalable pour que le tabou idéologique de l’action offensive généralisée, ou du moins de la diversité des pratiques, s’écroule à son tour.
Ce n’est d’ailleurs pas désagréable de lire, au détour de « l’article de suivi » du 31 mars par Libé, un syndicaliste concéder que « si ça ne tenait qu’à moi on mettrait le feu partout, on ferait des occupations, on irait à l’Assemblée pour tout bousiller. » Chiche, et si l’on se retrouvait sur une base autonome pour mettre en oeuvre la facile radicalité verbale ?

L’occupation ressurgit comme une évidence, mais pourquoi faire ?

Avec le mot d’ordre #Nuit debout et l’appel « Convergence des luttes » lancé depuis fin février dans la foulée des projections de Merci Patron de François Ruffin, plusieurs occupations de places se tiennent depuis le 31 mars dans différentes villes en France à l’appel de collectifs ad hoc créés pour l’occasion.
Le parallélisme a-critique avec les mouvements d’occupations de places des 5 dernières années partout dans le monde risque de saturer l’espace de cerveau disponible pour réfléchir. Il est pourtant urgent de ne pas voir l’occupation de place comme la forme politique magique façon recette de lutte miracle, à l’image du « ZAD partout » bas du front pour les territoires en lutte contre des projets de merde et le monde qui va avec.

Occuper semble être une évidence, mais pour quoi et pour faire quoi ? Voici quelques propositions.

1) Se rencontrer, faire un pas de côté, inventer d’autres formes politiques que l’éternelle manif trimballe-couillon, son service d’ordre et sa sono anesthésiante, s’organiser sans organisations sur une base transversale. Que l’élaboration politique d’un commun transversal trouve ses lieux communs, qui lui manquent cruellement : la « consistance des résistances » plutôt que la convergence de luttes sur une base catégorielle et séparée. C’est tout ce que les autorités tentent d’éviter lorsqu’elles ont réprimé les occupations éphémères de Tolbiac le 17 mars, ou lorsqu’à Toulouse les keufs interviennent pour expulser après 48h le squat de la Maison du 32 mars.

2) Bloquer la circulation des flux des marchandises matérielles et humaines dans des lieux cruciaux : que se passerait-il si, d’ici à quelques jours, les occupant-e-s de la place de la République débordaient et interrompaient durablement la circulation sur cette artère très fréquentées ? Que se passerait-il si les collectifs d’occupant-e-s emportaient leurs complicités naissantes et les logistiques pour occuper-bloquer des ports, des centres commerciaux, des raffineries, des « lieux de pouvoirs » dans les jours et semaines à venir ?

3) Pour affirmer, simplement, qu’il n’en va pas que d’une lutte sectorielle contre une énième loi de merde mais bien de la vie même, de cette vie de merde, d’isolement et de résignation qu’on nous promet. Qu’à partir de l’énorme question du travail, du salariat, de l’exploitation capitaliste, nous souhaitons nous saisir de notre condition commune d’exploité-e-s, nous parler directement pour vivre librement.

4) Pour prolonger le processus d’autonomisation matérielle déjà engagés par de multiples collectifs ou lieux de luttes depuis des dizaines d’années ou plus dans différentes villes. Que toutes les cantines autogérées, les infokiosques, les radios et médias libres, les équipes médics, la débrouille de construction, d’auto-énergie, de débrouille pour choper toutes les thunes de ce qui reste de l’Etat-providence etc, convergent pour dessiner à quoi une vie libre, autonome, au-delà du capitalisme pourrait ressembler. Il s’agit d’affirmer la positivité d’un geste d’occupation qui n’a pas la même portée pratique que la référence historique du mouvement ouvrier grèves/grève générale/réappropriation des moyens de production. Sa portée pratique est à la fois plus limitée sur le plan de la puissance matérielle, mais plus forte sur le point de vue de la remise en question radicale de la vie hors des schémas productivistes : si l’horizon de la « grève générale » ne semble plus réaliste au vu de l’atomisation du mode de production capitaliste, et si l’appel au « rêve général » sert à maintenir dans le ciel des idées ce qui doit être réapproprié pratiquement, alors l’enjeu est peut-être celui de la « grève humaine », le pas de côté existentiel par quoi une occupation tient dans le temps, par quoi un mouvement est plus qu’éphémère. Et ces multiples grèves humaines d’avec le monde de l’économie doivent pouvoir se déployer à partir du processus d’autonomisation matérielle et des stratégies de démerde générale. Plus tard, on se chargera de reprendre les usines qui restent et qui en valent la peine.

Ces occupations qui renaissent mourront d’elles-mêmes si elles n’intègrent pas l’histoire critique des mouvements d’occupations des 5 à 10 dernières années : peut-être faudra-t-il ne pas tomber dans des « AG citoyennes » reproduisant les mécanismes de la démocratie représentatives, majoritaires, procédurières, ennuyeuses, avec un large panel de commissions spécialisées neutralisant l’enthousiasme ? Peut-être faudra-t-il réfléchir à assumer la diversité de positions et de pratiques et ne pas tomber dans la dissociation ou la volonté d’absolument contrôler toute la communication, ce qui recréerait des porte-paroles, même horizontaux ? Peut-être faudrait-il ne pas considérer les futurs lieux d’occupation comme le centre politique du mouvement, son alpha et son oméga, mais comme un point de départ offensif vers d’autres cibles : pour éviter des expulsions de sans-pap’s, pour aller mettre la pression sur les capitalistes, pour ouvrir des squats, bref pour se réapproprier nos vies et nos villes !

Enfin, il va de soi que si la finalité de ces occupations est de « construire un projet politique ambitieux, progressiste et émancipateur » (texte d’appel à la Nuit Debout du collectif « Convergence des luttes »), c’est-à-dire de servir de chair à récupération politicienne sur la base de ce qu’on été Syriza et Podemos sur les insurrections-occupations grecques et espagnoles, tout tombera à plat. Mais ce n’est pas parce que des apprentis politiciens se tiennent en embuscade dans les « collectifs citoyens » qui ont appelé à ces occupations qu’il faut d’entrée de jeu les disqualifier : les espaces sont ouverts, prenons-les et inventons d’autres formes. Et peut-être que, dans ces lieux communs massifs qui vont émerger, des discussions-clarifications sur les perspectives politiques permettraient de dessiner clairement les lignes de partages entre celleux qui fantasment un « Podemos à la française », une sixième république (et une police) citoyennes… et les autres qui n’attendent vraiment plus rien de la politique représentative classique et de l’Etat et ont décidé de se soustraire durablement à la valorisation capitaliste et l’Economie.

Source : https://paris-luttes.info/mais-qu-est-ce-qui-est-en-train-de-5275

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Deux autres articles sur le même sujet :

Ça y est, le changement c’est maintenant ! (Paris-luttes.info)

Nous sommes tous des casseurs (Vadkerti Thomas)

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De la « convergence des luttes » à la consistance des résistances

ne-vivons-plus-comme-des-esclaves-lausanne-mars-2014Quelques réflexions, à partir des résistances généralisées à la loi Travail, aux grands projets de merde, à la chasse aux migrant-e-s et aux pauvres, à la terrorisation antiterroriste, bref à l’offensive étatico-capitaliste, pour la construction de l’autonomie politique et matérielle d’un mouvement de subversion généralisé du présent.

Fin d’hiver 2016 : et voilà que ça repart ! Lycées et facs bloqués, jeunes dans la rue, El Kohmri t’es foutue. Préavis déposés dans certaines boîtes et certains syndicats. Pétition « citoyenne » et réseaux sociaux s’agitent, dépassant les appareils syndicaux. Appels sur tous les tons à la « convergence des luttes », de la bouche gâteuse du vieux cgtiste vaguement stalinien à celle de la lycéenne enragée, en passant par le travailleureuse exploitée.
Partout la petite machine à comparaison est lancée : « ça part moins fort/comme/plus fort que le CPE en 2006 », « les 30 ans des mouvements de 1986 ! », « il y a 6 ans la LRU ». Qu’ils-elles le veuillent ou non les ancien-ne-s jouent aux vétéran-e-s et écrasent de leur « expérience militante » la fougue et l’énergie nouvelle de celles et ceux qui, à leur tour, découvrent ce que « mouvement » veut dire.
L’enjeu de 2016 est de tirer les expériences des défaites des mouvements passés tout en prenant la mesure de la situation présente, pour aller plus loin encore que les formes classiques. Car nous savons toutes et tous désormais que « les mouvements sont faits pour mourir », et ne sommes plus dupes des formes spectaculaires de ce rituel cyclique. Nous ne nous satisferons plus durablement de grands cortèges massifs, d’unités de façade, de vitrines pétées ou d’émeutes soulageantes. Nous savons que l’enjeu est, à partir des communautés de luttes qui émergent, rien de moins que d’entrer en résistance pour se réapproprier nos vies sur le plan pratique et éthique.

A titre de réflexion pour ouvrir le débat, quelques réflexions sur la singularité de ce qui se joue maintenant et ce dont il faut se saisir pour ne pas, une fois de plus, se faire récupérer.

1) C’est la première fois depuis le CIP et le « mouvement des chômeurs et précaires » de 97-98 que des centaines de milliers de personnes convergent dans la rue contre un gouvernement de « gôche » : continuons de défaire tout ce qui se présente comme une gauche, même « radicale », de gouvernement.

Il s’agit d’intensifier partout ce mouvement de décrédibilisation absolue du socialisme de gouvernement, tout comme de tout parti de gouvernement qui se proclamerait d’une « meilleure gauche », d’une vraie et bonne gauche régulationniste, qui voudrait capitaliser sur les échecs du PS en pariant sur un printemps des peuples européens qu’on attend depuis des décennies (Mélenchon et toute sa clique dont Caroline de Haas, l’initiatrice de la « pétition citoyenne » sur la plateforme commerciale Change.org). #BATAILLEDESOLFERINO, donc, mais aussi bataille contre le fantasme encore répandu d’un Podemos ou d’un Syriza à la Française (« mais non, on n’a pas tout essayé ») : l’impasse grecque devrait servir d’argument pour démonter cette hypothèse fallacieuse.

C’est lorsque l’imaginaire d’une bonne gauche de gouvernement ou parlementaire vole en éclat que les subversions les plus puissantes peuvent se déployer : toute comparaison gardée souvenons nous de l’Italie des années 1970 où le PCF s’alliait à la Démocratie Chrétienne pour mener des politiques d’austérité lors du « compromis historique », tandis que s’approfondissait durant des années un mouvement transversal autonome de subversion-réappropriation de tous les pans de la vie. Pas de sujet révolutionnaire central, ouvrier ou autre, demandant une « meilleur économie » et un contrôle des moyens de production, mais un communisme direct non-stalinien de foisonnement d’expériences collectives, de réappropriation, de déconstruction des rôles sociaux, de destruction de l’Economie comme science de gouvernement : dans les usines, les facs, les quartiers populaires, les apparts occupés… Et un affrontement généralisé avec les appareils syndicaux et les partis qui prétendaient incarner le communisme de gouvernement. (Lire Autonomie ! Les années 70 de Marcello Tari, voir l’Intervento, voir le film Lavorare con Lentezza et les entretiens avec Oreste Scalzone).

2) L’autonomie politique sera-t-elle pétitionnaire ?

L’initiative du mouvement est partie d’une pétition citoyenne lancée sur le site Change.org par Caroline de Haas, une militante féministe à la confluence du Parti de Gauche et Ensemble et d’Eliot Lepers, geek écolo qui avait piloté la campagne d’Eva Joly chez les Verts. Puis des « citoyen-ne-s », plus tard renommé « collectif du 9 mars » ont lancé une page facebook appelant à la manif du 9 mars qui a vite recueilli des centaines de milliers d’adhésion. Une fois de plus la « base » a dépassé les appareils chargés de la contrôler et les impuissanter.
Cela doit nous poser des questions sur l’usage et la critique de ces outils cybernétiques. Plutôt que de toujours conspuer les réseaux sociaux et l’insurrection pétitionnaire en ce qu’ils seraient une spectacularisation des luttes et l’achèvement de la cybernétisation du lien social, ne devrions nous pas réfléchir à comment utiliser ces outils pour nous relier et subvertir l’ordre existant ? Plutôt que des les laisser à des militant-e-s « pragmatiques » dont l’ambition est de traduire un mouvement « citoyen » en retombées électorales pour la « vraie gauche ».

3) De la convergence des luttes à la consistance des résistances : construire l’autonomie politique et matérielle du mouvement révolutionnaire.

Les 5 à 10 dernières années semblent avoir montré un certain déplacement des lieux et des formes de l’expression de la conflictualité sociale et de la réappropriation de la vie. On est passé des facs et lycées occupés (et marginalement quelques boites, Continental, Fralib, Goodyear) comme lieux de convergence des luttes (CPE en 2006, réforme des retraites et LRU en 2010-2011) à des morceaux de territoire qui font consister les résistances.
Ainsi les résistances à de grands projets d’aménagement du territoire dépassent peu à peu leurs premières formes citoyennes-écolos (discours sur la meilleure qualité de vie, de meilleurs projets pour l’emploi, etc) pour devenir des point de fixation et d’agrégation de toutes celles et ceux résistance à l’infâme ordre capitaliste néolibéral aménageant tous les pans de notre vie, bref, des « kystes » selon Valls.

Sans rentrer dans une analyse très poussée, on peut énoncer quelques hypothèses sur ce en quoi ce qui se joue à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dans le Val de Suse en Italie, à Roybon, Bure et ailleurs peut donner à penser pour les subversions futures (lire Défendre la ZAD, et le livre du collectif Mauvaise Troupe à paraitre chez l’Eclat au printemps 2016) :

=> Les luttes contre les « nuisances » portent en elles les luttes contre tout le système capitaliste qui les produit (« et son monde ») dans un contexte d’affaiblissement de l’imaginaire et de la pertinence de l’hypothèse de la lutte des classes. Depuis la restructuration suite aux luttes des années 70 l’exploitation capitaliste n’est plus seulement réductible à l’extraction de plus-value dans les unités de production mais dans l’aménagement, le contrôle et le mouvement incessant du milieu de vie lui-même (modelage urbain, contrôle des subjectivités, importance de la circulation incessante et sans but des flux d’humains et de marchandises etc).

=> L’affaiblissement de la référence de la lutte des classes signe un effondrement des communautés de luttes, réelles ou mythifiées, voulues ou imposées, ouvrières, paysannes, bref de catégories exploitées en révolte sous le signe du prolétariat. Le mouvement citoyenniste-altermondialiste a voulu reconstituer sous le signe du « citoyen » un prolétariat mondial hors-sol en lutte globale contre la mondialisation néolibérale, pour un meilleur gouvernement mondial et un meilleur Etat. Ces luttes portent en elles, au contraire, une reconfiguration des communautés de luttes sous l’angle de la réappropriation de la vie par les habitant-e-s d’un territoire.

=> Habiter un territoire ne veut pas dire l’énième reconfiguration sectorielle d’une lutte « locale » portée par « les vrais habitants locaux ». Ca veut dire que, au-delà des catégories de gouvernement qui nous aveuglent, nous voulons, transversalement, nous réapproprier nos vies ici et maintenant. A la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, personne ne lutte « en tant que » quoi que ce soit (sauf peut-être « citoyen ») : c’est cette puissance de transversalité qui doit inspirer le mouvement social qui repart. Ne luttons pas, en AG comme dans nos cortèges, en juxtaposant des revendications catégorielles mimant l’ancienne lutte des classes (« Etudiantes, travailleureuses, chômeureuses, précaires, jeunes… unissez-vous ! ») : reconnaissons-nous parmi ceux qui veulent détruire l’économie et ses concepts aliénants (travail, salariat, emploi etc). Occupons les espaces de notre joie de vivre ! Approprions nous la marchandise !

=> Nous parlons d’un commun transversal, non pas fondé sur l’appartenance à une communauté définie par l’économie ou par le mode de production. Car que produit la France, sinon des chômeurs, des services inutiles, des précaires exploitées, des cadres stressés, et une agro-industrie qui continue de prolétariser les derniers paysan-ne-s qui restent ? Mais il faut encore à ce commun transversal ses lieux d’auto-organisation. « ZAD » est l’autre nom (mais pas la recette magique à transposer partout !) de ce besoin de lieux communs où se retrouver pour construire, à coups d’autoconstruction ou d’agriculture collective, d’auto-réductions, de communisations des revenus, l’autonomie politique et matérielle du mouvement révolutionnaire.
En faisant sortir du ghetto radical de la « scène squat » les pratiques de réappropriation qui s’y déploient, comme ce qui se joue dans les territoires en lutte, comme ce qui se joue dans les luttes migratoires.
En inventant au XXIe siècle partout ce que furent les « Bourses du Travail » pour le syndicalisme d’action directe du prolétariat industriel au début du XXe siècle (des lieux à la fois de défense des intérêts catégoriels, mais aussi et surtout d’auto-organisation directe) : Bourses du non-travail, lieux occupés, embryon de communes ?

=> Mai 68, dans un contexte de grève générale sauvage dans les usines, a vu fleurir partout le slogan « Tout le pouvoir aux conseils ouvriers ! ». Il serait tentant de le déplacer en un « Tout le pouvoir aux Communes » qui résumerait les développements précédents. Mais pas sans préciser qu’il ne s’agit pas de se leurrer dans l’idéologie alternativiste de gentils individus ou communautés voulant « changer de vie », ou encore de « formes-de-vie » radicales. Nous ne voulons pas « changer de vie » dans un système de merde, mais à partir de l’autonomisation nourrir des révoltes durables contre l’Economie.

=> « Tout le pouvoir aux Communes » signifie alors : dépassons la « convergence des luttes » et la juxtaposition de revendications catégorielles dans des discours creux, pour la consistance des résistances à partir de morceaux d’espaces occupés, défendus, arrachés aux pouvoirs. Inventons et cherchons des lieux communs pour réunir toutes celles et ceux qui veulent s’autonomiser, politiquement et matériellement, de ce monde et saboter les rouages du système capitaliste.

4) En 10 ans, l’imaginaire du retour au plein-emploi et l’idéologie productiviste a continué de perdre en puissance. Mais celui de l’auto-entreprenariat cybernétique, des « communautés créatives » et du revenu universel/contributif/citoyen/de base se généralise.

Ce qui se passe aussi c’est qu’on sent bien que les pauvres slogans de défense des acquis sociaux, de déploration du chômage, de « non non non à la Loi Travail ! » « des emplois pour tous ! », sonnent plus éculés, creux et dépressifs que jamais. Il n’y a qu’à voir, à Nancy le 9 mars dernier, comment l’orateur de Sud paraissait bien seul à exhorter les « jeunes » à venir parler à sa tribune improvisée, avec sa sono criarde et son anticapitalisme à la papa. En fait, dans ces cortèges, il semblerait presque que plus personne ne croit au retour au plein emploi, mieux, que tout le monde s’en fout à part quelques syndicalistes qui se parodient infiniment.

C’est que les faits sont têtus : un taux de chômage structurel énorme, « l’Uberisation » de l’économie à base de services sans intermédiaires (autre que les plateformes numériques capitalistes) qui généralisent la marchandisation de l’activité humaine potentiellement partout et tout le temps, une croissance durablement négative ou stagnante en France et ailleurs dont même les énarques commencent à douter qu’elle revienne (et donc, dans le schéma classique, qu’elle crée des emploâs), la montée en puissance des idéologies de l’économie du partage/circulaire/alternative/positive/de la fonctionnalité/numérique/de la contribution avec des figures comme Jeremy Rifkin au niveau international ou les négristes Yann Moulier-Boutang et Bernard Stiegler/Ars Industrialis en France…
Alors que l’UD CGT 44 l’a déjà fait, la CGT Vinci est en passe de se prononcer contre la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, continuant d’engager une réflexion interne contre le productivisme, le sens du travail, les logiques de métropolisation. Pendant ce temps PCF français débat, à Paris, du 18 au 19 mars, de la « révolution numérique » lors des états généraux du même nom visant à « s’occuper de la révolution économique avant qu’elle s’occupe de nous » (comprendre : faire face à la nouvelle vague de prolétarisation massive (symbolique et économique) de la « révolution numérique »).

En d’autres termes, beaucoup de nos ennemis ou nos récupérateurs pourraient très bien crier eux aussi « Fin de la Loi Travail et fin du Travail ! », car ils préparent et prolongent la réforme de la valorisation capitaliste engagée depuis les années 70. Le modèle en sera toujours la généralisation de la forme entreprise à toute la vie, ça et là émaillée de prises en charge citoyenne des « biens communs » (institutions « participatives » pilotés par l’Etat, associations, coopératives sous de multiples formes). Bref, un capitalisme diffracté en multiples zones avec à un bout de la palette ses camps de concentrations pour migrant-e-s et autres surnuméraires (plus ou moins codifiés sous la forme des « terroristes » ou autres déviants) et à l’autre ses communautés créatives citoyennes et contributives.

Il ne s’agira donc pas uniquement de crier « La loi « Travaille ! » on s’en fout, on veut plus de Travail du tout ! ». Nous avons donc un gros travail théorique de clarification, à partir des expériences de communautés de luttes qui s’autonomisent, de ce que « défaire l’économie et le capitalisme » veut dire. D’à quoi pourrait ressembler une subversion révolutionnaire de grande ampleur, pans par pans, et comment elle pourrait, surtout, se pérenniser. Car nos ennemis peuplent déjà l’après-productivisme et la « post-croissance » de leurs imaginaires de production alternative horizontale, « d’entreprises libérées » autonomes, de territoire d’expérimentation du « revenu contributif », etc, et autres leurres empêchant la conflictualité sociale envers tout ce qui nous domine.

5) Quelques pistes d’actions et de réflexions pour que la séquence offensive qui s’ouvre ne se referme plus :

DELIONS LES LANGUES SANS PLUS ATTENDRE.
Multiplions les lieux communs où déployer des conseils de lutte autonomes et transversaux dans tous les « secteurs » de la production-circulation-consommation capitaliste : université, centres sociaux, squats, lycées, places publiques, assemblées de chômeur-euses, de travailleur-euses, etc…

PRENONS PLACE(S).
Multiplions les discussions et interventions collectives, créatives, joyeuses, offensives, dans la rue, les places, les secteurs occupés. Cantines de lutte, déclamations de textes, distributions de tracts, discussions de fond, tenue des « AGs » hors des facs ou autres lieux en grève… Agrégeons les foules solitaires par l’énergie centripète de notre révolte !

CIBLONS AUSSI, PAR LA PAROLE ET LES ACTES, CEUX QUI RESTRUCTURENT UN CAPITALISME « AUTONOME » et « AUTO-ORGANISE » OU TOUTE LA VIE DEVIENT UNE ENTREPRISE ENTHOUSIASTE, POUR PROPAGER LA DEMOBILISATION GENERALE.
Les cibles logiques de notre révolte des deux premières semaines, le PS, le MEDEF, les gares, les comicos, etc… devront bientôt s’enrichir d’interventions stratégiques envers toute la nébuleuse (auto)entreprenariale plus ou moins smart, technophile, écocitoyenne et leurs idéologues (par exemple les magazines Socialter, Usbek & Rica, etc). Sans oublier que beaucoup de celleux qui tombent dans ce piège raffiné du capital sont sincèrement enthousiastes à l’idée de rendre le monde meilleur par l’entreprenariat social et les espaces collaboratif de co-working créatif.

ORGANISONS-NOUS POUR ALLER A LA RENCONTRE, DIRECTEMENT, DE TOUTES CELLES ET CEUX QUI LUTTENT, QUI HESITENT, QUI CHERCHENT A SE RENCONTRER POUR DEPASSER L’ISOLEMENT ET VIVRE PLEINEMENT.

Article publié sur Paris-luttes.info

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On ne transformera pas le monde sans remettre en question le pouvoir lui-même

23_terres_de_luttes_film_JE_LUTTE_DONC_JE_SUIS_youlountasLa démocratie est la préhistoire de l’anarchie – Entretien avec Yannis Youlountas

Après Ne vivons plus comme des esclaves en 2013, Yannis Youlountas vient de sortir un nouveau film : Je lutte donc je suis.
Une ode à la résistance et à l’insoumission qui se déroule à nouveau en Grèce, mais aussi, cette fois, en Espagne. Un voyage en musique dans les alternatives concrètes, autogestionnaires et libertaires qui rappelle que l’utopie est déjà là, à portée de main. Une invitation à rompre avec la routine et l’obéissance, les idées reçues et une existence dépossédée d’elle-même : comme le dit l’un des personnages de son nouveau film, « Je lutte parce que je pense que l’humanité est capable d’autre chose. »

Le Monde Libertaire : Tu as commencé à tourner ton film avant l’élection de Tsipras, puis pendant son revirement. Qu’a révélé, selon toi, la trahison de Tsipras ?

Yannis Youlountas : Ce n’est malheureusement pas nouveau. La malédiction du pouvoir frappe la gauche depuis 150 ans. Les militants et sympathisants de ces partis se sentent trahis à chaque fois. A peine arrivés au sommet, à l’instar de Sisyphe avec son rocher, le pouvoir leur échappe aussitôt. C’est pourquoi je les surnomme souvent du nom de ce personnage mythique. Pire encore : ce sortilège les frappe sans que la plupart n’essaie vraiment de l’élucider, croyant à chaque fois qu’il s’agit d’un problème de casting. Durant le vingtième siècle, cette confiscation du pouvoir s’est manifestée sous deux formes principales : la dérive totalitaire et la trahison bourgeoise. Tsipras vient d’ajouter un exemple de plus à la deuxième catégorie, 24 ans après le programme commun de la gauche en France. Le 13 juillet 2015 restera à jamais comme l’une des trahisons les plus spectaculaires de l’histoire de la gauche en Europe, l’une des pires expériences de cette répétition, de ce piège, de cette impuissance.

ML : Tu es souvent invité par des associations ou des organisations de gauche avec ton nouveau film. Que répondent-elles à ta critique ?

YY : Ma métaphore de Sisyphe à leur égard est irréfutable. Les exemples sont flagrants, nombreux et le dernier en date leur fait encore mal au ventre. C’est donc le moment de poser les bonnes questions, dans le respect et la franchise. En l’occurrence, la priorité n’est pas seulement d’établir un « plan B », très à la mode ces temps-ci, mais beaucoup plus de repenser l’organisation, le dispositif, les moyens réels de changer de politique. Sans remettre en question le pouvoir lui-même, la malédiction continuera. Parfois, certains de mes amis de gauche dite « radicale » tentent de me contredire en évoquant les congés payés et la sécurité sociale. Lourde erreur : les congés payés n’ont pas été donnés par Blum, mais arrachés par la puissante grève générale de juin 1936. De même, si le programme social du Conseil National de la Résistance a pu être mis en place à la fin de la guerre, c’est d’abord parce que des ouvriers avaient encore les armes de la Résistance dans les mains, alors qu’une grande partie du patronat avait collaboré. Bref, il s’agit de conquêtes sociales, pas d’autre chose. Le problème n’est donc pas seulement de concevoir des alternatives, quelles qu’elles soient, mais aussi et surtout de se donner les moyens de les mettre en œuvre.

ML : Dans un tel contexte, pourquoi les anarchistes n’arrivent-ils pas plus à se faire entendre ?

YY : Les procédés utilisés dans nos réseaux ne sont probablement pas toujours les meilleurs. Ce n’est pas parce qu’on détient la solution à un problème et qu’on est expérimenté dans ce domaine, qu’on arrive pour autant à se faire entendre. Prenons l’exemple de l’école : le prof le plus savant et intelligent n’est pas toujours le meilleur passeur de savoir, le plus fin pédagogue, à l’écoute et patient. Il n’y a rien de pire que d’humilier ceux qui échouent. C’est dommage, parce qu’à mon avis, il n’y a pas de meilleurs spécialistes du sujet que mes compagnons anarchistes. Mais ils sont, eux aussi, frappés par une autre forme de malédiction : celle de Cassandre qui n’arrive pas à se faire entendre. Le pouvoir se régale de nous voir nous marginaliser au lieu de diffuser nos solutions plus largement et plus efficacement. Il se gausse de nos vieilles querelles, de nos clans, de nos mauvaises habitudes. Il s’amuse de voir les Sisyphe impuissants, les Cassandre inaudibles et les jardiniers isolés. Les jardiniers sont la troisième composante du mouvement social et révolutionnaire. Ils essaient d’appliquer la devise de Gandhi : « sois le changement que tu désires dans le monde », mais ils oublient que se transformer soi-même ne suffit pas à transformer globalement et radicalement ledit monde. Certes, ces jardiniers cultivent avec application leur espace expérimental, mais délaissent les autres formes de résistance sans lesquelles toute création est condamnée à être piétinée tôt ou tard. Que nous le voulions ou pas, nos luttes sont liées, il n’y a pas d’exil possible, pas d’autre monde qui serait totalement à part de celui-là. Nous sommes tous sur le même bateau face à la bourgeoisie mondiale et à ses serviteurs dévoués, face au capitalisme et à sa foule de larbins, face au pouvoir et à sa police. Pour riposter, nous n’avons pas d’autre choix que de multiplier les assemblées et d’occuper la rue, la vie, le monde. Il n’y a pas d’autre cap vers l’utopie que la résistance, l’agora, l’éducation populaire et la création artistique sous toutes ses formes, c’est-à-dire l’action radicale sur l’imaginaire social que nous devons absolument décoloniser. C’est la première condition de notre émancipation, de notre riposte, de notre réinvention du monde : reprendre le contrôle de nos savoirs, de nos pensées, pour reprendre le contrôle de nos vies. La dimension symbolique de la lutte est aussi importante que son impact immédiat, même le plus vital. Car c’est d’abord elle qui trouble notre entourage et l’incite à nous rejoindre, notamment dans les chansons, les films, les livres, les rencontres, les débats qui suscitent, accompagnent ou interprètent les événements. Nous ne sommes pas que le produit de la nécessité, tête baissée dans le sillon d’un destin tout tracé. Nous sommes également capables de repenser et de réinventer ce monde injuste et illusoire, bâti sur du vent. Le temps critique est aussi le temps de la critique. Le temps de la remise en question. Le temps de la remise en mouvement. Nous ne sommes pas condamnés à rester dans la préhistoire politique de l’humanité.

ML : C’est ainsi que tu qualifies le système politique actuel ?

YY : Oui, la démocratie est la préhistoire de l’anarchie. La démocratie sous toutes ses formes, variantes et déclinaisons. C’est un balbutiement, un germe, un mythe. Mais on est encore loin du compte. La démocratie annonce un objectif d’égalité qu’elle est incapable d’atteindre. Depuis 2500 ans, elle ne parvient pas à lâcher la branche qui la sépare de la plaine où l’être humain se redressera politiquement pour vivre et penser la société debout, à l’égal d’autrui. La démocratie reste à l’orée du bois, au rai de lumière, au chaud dans le décorum à peine modifié de l’Ancien Régime. On est encore loin de la liberté véritable, de l’égalité réelle et de la fraternité universelle. Et ce, parce qu’il reste une chaîne à briser, un cordon ombilical à couper, une branche à lâcher pour marcher ensemble debout. C’est le pouvoir. Tant que le système politique ne sera pas débarrassé de ce fléau, il continuera à singer les mêmes grimaces au-dessus des foules infantilisées et instrumentalisées. Nous sommes encore à l’âge de pierre de la politique, mais rien n’est terminé.

ML : Et la démocratie sous d’autres formes, en particulier la démocratie directe ? Penses-tu qu’il faille abandonner définitivement le mot démocratie ?

YY : C’est délicat. Tout d’abord, il est nécessaire de distinguer la question sémantique de la question stratégique. Le problème du mot démocratie réside dans l’opposition entre les notions qu’il contient. Accoler demos et kratos, peuple et pouvoir, c’est présupposer la possibilité d’une égalité absolue de tous devant le pouvoir sans prendre en compte la complexité dudit pouvoir dans la société, en l’occurrence son omniprésence dans tous les rapports de domination qui traversent nos relations et dont nous nous n’avons pas toujours conscience. C’est également occulter la fascination humaine pour le pouvoir et sa capacité à corrompre, à détourner, à retourner n’importe qui. Un problème qui connaît son paroxysme avec les hyperstructures, notamment la toute puissance de l’État. Bref, depuis l’antiquité, la démocratie est une belle idée, mais elle occulte la réalité humaine, ses affres, son passif et la nécessité d’en tenir compte. La démocratie est certes une idée simple, du moins en apparence, mais également simpliste à l’instar du procédé de Rousseau qui, dans Le contrat social, croit réussir à articuler la volonté générale et la liberté de chacun, alors que la relation entre une majorité et une minorité reste un rapport de pouvoir comme tant d’autres, de même que toutes les formes de délégations, quels que soient les éléments modérateurs inclus dans le dispositif. Le cœur du problème réside donc dans le pouvoir et nulle part ailleurs. Le pouvoir a deux sens bien distincts qui s’opposent précisément ici : le pouvoir en tant que capacité et le pouvoir en tant que rapport de domination. Des Athéniens à Rousseau, tous les concepteurs de la démocratie, même les plus sympathiques à nos yeux, ont cru une telle articulation possible. Pour ma part, il me semble que c’est une erreur : le pouvoir n’est pas à réorganiser autrement, il est à détruire. Il en va de notre capacité à penser et à choisir la vie. Car le pouvoir en tant que capacité s’oppose fondamentalement au pouvoir en tant que rapport de domination. La liberté ne se donne pas, elle se prend et ne s’échange pas contre une quelconque volonté générale. Cela dit, concernant l’aspect stratégique, je reconnais que la démocratie directe propose déjà un grand pas hors de la jungle des rapports de domination, une étape essentielle vers l’utopie. C’est pourquoi je soutiens cette voie. Elle contient également l’avantage de conserver ce mot le temps nécessaire à sa désacralisation. Mais quand la démocratie ne sera plus confondue avec la liberté, il sera temps d’oser l’Anarchie, comme nous le faisons déjà dans de nombreuses expériences qui fonctionnent parfaitement et qui prouvent notre capacité à vivre ensemble autrement.

ML : Dans ton nouveau film, Je lutte donc je suis, on peut voir des personnes qui luttent, qui expérimentent d’autres formes d’organisation. Peut-on parler d’expérimentations démocratiques ou bien anarchistes ?

YY : Les deux. Je ne veux surtout pas imposer une marche à suivre à mes spectateurs dont je respecte la diversité. Je suggère uniquement un cap et j’évoque toutes sortes de façons d’avancer vers lui, chacun à son rythme, par-delà nos différences. Je suis convaincu que cette diversité est une chance. Peu importe si la démocratie participative de Marinaleda ne va pas aussi loin que l’expérience de démocratie directe des occupations de Sanlucar ou, mieux encore, l’assemblée libertaire d’Exarcheia. Tout ce qui va dans le bon sens est le bienvenu et sert de point de repère pour chercher, comparer, corriger et continuer à avancer vers l’utopie. Il est indispensable de partir de ce que savent, pensent et désirent les gens qui nous entourent. De plus, je me méfie des jugements de valeur sur la radicalité des opinions des uns et des autres, car les actes contredisent parfois les étiquettes hâtivement apposées sur eux. Je connais un homme de gauche, à l’apparence modérée, qui s’est fait saisir sa petite maison en fauchant des OGM et un autre, qui se revendique libertaire, qui n’a jamais fait autre chose que de lire Bakounine, en pantoufles au coin du feu, sans jamais éprouver la radicalité de ses lectures au-delà de quelques conversations intéressantes, mais sans lendemain. Ne jugeons pas trop vite ceux qui composent avec nous le mouvement social et révolutionnaire et méfions-nous des étiquettes. Laissons cette fabrique de préjugés aux fascistes.

ML : Des fascistes qui, en ce moment, se prévalent de la démocratie. Marine Le Pen prétend « redonner le pouvoir au peuple » et Étienne Chouard, admirateur de Soral, évoque « la vraie démocratie » par le tirage au sort en affirmant que « depuis 200 ans les riches gouvernent et [que] durant 200 ans, durant l’Athènes classique, les pauvres ont gouverné ». La Grèce antique est d’ailleurs une référence majeure dans toute l’extrême-droite.

YY : Oui, de l’Institut Iliade au Cercle Aristote et du G.R.E.C.E. à la nouvelle Acropole, les cercles de réflexion de l’extrême-droite se sont toujours servis du prétendu « miracle grec » pour occulter l’origine africaine de l’humanité. Leur mythe du génie grec antique est un contresens complet des causes réelles de cette époque inventive. Les Grecs étaient des voyageurs, des marchands qui commerçaient avec de nombreuses cités du pourtour de la Méditerranée et les chercheurs parmi eux étaient partis jusqu’à Babylone ou en Egypte pour rassembler les savoirs de leur temps. Cet essor n’a donc rien de miraculeux : il est le produit du métissage, de la rencontre, à l’inverse du repli sur soi professé par l’extrême-droite. Quant aux mensonges d’Étienne Chouard, il est suspect d’évoquer très précisément 200 ans de gouvernance des riches, comme si c’était mieux sous l’Ancien Régime vanté par son amie royaliste Marion Sigaut. Il est également suspect de citer presque exclusivement la Grèce antique en occultant bizarrement la Commune de Paris, l’Espagne de 1936 ou encore Exarcheia aujourd’hui. D’autant plus que durant 200 ans, dans l’Athènes classique, les pauvres n’ont jamais gouverné. Absolument jamais. Les nombreux esclaves, métèques, femmes et jeunes n’ont jamais cessé d’être maltraités en tant que prolétaires, comme toujours. Même un enfant de cours élémentaire, en faisant une simple addition, peut contredire ce genre de mensonges et démasquer leur auteur.

ML : Et le tirage au sort, qu’en penses-tu ?

YY : C’est un outil comme un autre, un recours possible dans certaines circonstances, mais en aucun cas une solution magique. Toute la marche de l’humanité est une marche contre le sort. Devenir humain, c’est désobéir. Désobéir à tout, y compris au hasard. Désobéir aux évidences, de l’étonnement socratique au doute cartésien. Désobéir au hasard et à la nécessité en bouleversant l’équation de la science au point de lui ajouter une nouvelle variable : la raison universelle. Désobéir à l’instinct, par-delà la détermination de la nature, et désobéir à la croyance et à l’opinion, par-delà la détermination de la culture d’origine. Devenir humain, c’est désobéir à tout, y compris au hasard. C’est oser choisir et assumer sa liberté et sa responsabilité, au lieu de laisser décider le sort. Faire société, au sens le plus élevé, c’est conjuguer nos capacités à désobéir, penser, choisir et construire ensemble. Et non pas obéir et nous en remettre à une entité supérieure quelle qu’elle soit : ni dieu ni César ni hasard. Le sort est justement ce contre quoi s’élève depuis toujours l’humanité. Au-delà de la préhistoire politique, des chimères et des ombres, il y a l’horizon, la liberté, l’égalité. Il y a l’utopie. Il y a l’Anarchie.

Propos recueillis par
Dominique Lestrat,
Groupe Kropotkine
Fédération Anarchiste

Source : https://blogs.mediapart.fr/le-monde-libertaire/blog/030216/la-democratie-est-la-prehistoire-de-lanarchie-entretien-avec-yannis-youlountas

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Le pouvoir réside dans les infrastructures (Comité invisible)

Pont_Reine_Sofia_Séville« [Les] lieux du pouvoir institutionnel exercent sur les révolutionnaires une attraction magnétique. Mais lorsque les insurgés parviennent à investir les parlements, les palais présidentiels et autres sièges des institutions, comme en Ukraine, en Libye ou dans le Wisconsin, c’est pour découvrir des lieux vides, vides de pouvoir, et ameublés sans goût. Ce n’est pas pour empêcher le « peuple » de « prendre le pouvoir » qu’on lui défend si férocement de les envahir, mais pour l’empêcher de réaliser que le pouvoir ne réside plus dans les institutions. Il n’y a là que temples désertés, forteresses désaffectées, simples décors – mais véritables leurres à révolutionnaires. (…)

La vérité quant à la localisation effective du pouvoir n’est pourtant en rien cachée ; c’est seulement nous qui refusons de la voir tant cela viendrait doucher nos si confortables certitudes. Cette vérité, il suffit de se pencher sur les billets émis par l’Union européenne pour s’en aviser. Ni les marxistes ni les économistes néo-classiques n’ont jamais pu l’admettre, mais c’est un fait archéologiquement établi : la monnaie n’est pas un instrument économique, mais une réalité essentiellement politique. On n’a jamais vu de monnaie qu’adossée à un ordre politique à même de la garantir. C’est pourquoi, aussi, les devises des différents pays portent traditionnellement la figure personnelle des empereurs, des grands hommes d’État, des pères fondateurs ou les allégories en chair et en os de la nation. Or qu’est-ce qui figure sur les billets en euros ? Non pas des figures humaines, non pas des insignes d’une souveraineté personnelle, mais des ponts, des aqueducs, des arches – des architectures impersonnelles dont le cœur est vide. La vérité quant à la nature présente du pouvoir, chaque Européen en a un exemplaire imprimé dans sa poche. Elle se formule ainsi : le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde. Le pouvoir contemporain est de nature architecturale et impersonnelle, et non représentative et personnelle. Le pouvoir traditionnel était de nature représentative : le pape était la représentation du Christ sur Terre, le roi, de Dieu, le Président, du peuple, et le Secrétaire Général du Parti, du prolétariat. Toute cette politique personnelle est morte, et c’est pourquoi les quelques tribuns qui survivent à la surface du globe amusent plus qu’ils ne gouvernent. (…) Aussi, reprocher aux politiciens de « ne pas nous représenter » ne fait qu’entretenir une nostalgie, en plus d’enfoncer une porte ouverte. Les politiciens ne sont pas là pour ça, ils sont là pour nous distraire, puisque le pouvoir est ailleurs. (…) Le pouvoir est bien ailleurs, ailleurs que dans les institutions, mais il n’est pas pour autant caché. Ou s’il l’est, il l’est comme la Lettre volée de Poe. Nul ne le voit parce que chacun l’a, à tout moment, sous les yeux – sous la forme d’une ligne haute tension, d’une autoroute, d’un sens giratoire, d’un supermarché ou d’un programme informatique. Et s’il est caché, c’est comme un réseau d’égouts, un câble sous-marin, de la fibre optique courant le long d’une ligne de train ou un data center en pleine forêt. Le pouvoir, c’est l’organisation même de ce monde, ce monde ingénié, configuré, designé. Là est le secret, et c’est qu’il n’y en a pas.

Le pouvoir est désormais immanent à la vie telle qu’elle est organisée technologiquement et mercantilement. Il a l’apparence neutre des équipements ou de la page blanche de Google. Qui détermine l’agencement de l’espace, qui gouverne les milieux et les ambiances, qui administre les choses, qui gère les accès, qui gouverne les hommes. Le pouvoir contemporain s’est fait l’héritier, d’un côté de la vieille science de la police, qui consiste à veiller « au bien-être et à la sécurité des citoyens », de l’autre de la science logistique des militaires, l’« art de mouvoir les armées » étant devenu art d’assurer la continuité des réseaux de communication, la mobilité stratégique. Tout à notre conception langagière de la chose publique, de la politique, nous avons continué à débattre tandis que les véritables décisions étaient exécutées sous nos yeux. C’est en structures d’acier que s’écrivent les lois contemporaines, et non avec des mots. Toute l’indignation des citoyens ne peut que venir heurter son front hébété contre le béton armé de ce monde. Le grand mérite de la lutte contre le TAV en Italie est d’avoir saisi avec tant de netteté tout ce qu’il se jouait de politique dans un simple chantier public. (…) Si partout dans le monde, de la Roumanie au Brésil, se multiplient les luttes contre de grands projets d’équipement, c’est que cette intuition est elle-même en train de s’imposer.

Qui veut entreprendre quoi que ce soit contre le monde existant doit partir de là : la véritable structure du pouvoir, c’est l’organisation matérielle, technologique, physique de ce monde. Le gouvernement n’est plus dans le gouvernement. La « vacance du pouvoir » qui a duré plus d’un an en Belgique en atteste sans équivoque : le pays a pu se passer de gouvernement, de représentant élu, de parlement, de débat politique, d’enjeu électoral, sans que rien de son fonctionnement normal n’en soit affecté. (…)

Le pouvoir, désormais, est l’ordre des choses même, et la police chargée de le défendre. Il n’est pas simple de penser un pouvoir qui consiste dans des infrastructures, dans les moyens de les faire fonctionner, de les contrôler et de les bâtir. Comment contester un ordre qui ne se formule pas, qui se construit pas à pas et sans phrase. Un ordre qui s’est incorporé aux objets mêmes de la vie quotidienne. Un ordre dont la constitution politique est sa constitution matérielle. Un ordre qui se donne moins dans les paroles du président que dans le silence du fonctionnement optimal. Du temps où le pouvoir se manifestait par édits, lois et règlements, il laissait prise à la critique. Mais on ne critique pas un mur, on le détruit ou on le tague. Un gouvernement qui dispose la vie par ses instruments et ses aménagements, dont les énoncés prennent la forme d’une rue bordée de plots et surplombée de caméras, n’appelle, le plus souvent, qu’une destruction elle-même sans phrases. S’attaquer au cadre de la vie quotidienne est devenu sacrilège : c’est quelque chose comme violer sa constitution. Le recours indiscriminé à la casse dans les émeutes urbaines dit à la fois la conscience de cet état de choses, et une relative impuissance face à lui. L’ordre mutique et inquestionnable que matérialise l’existence d’un abribus ne gît malheureusement pas en morceaux une fois celui-ci fracassé. »

Les infrastructures organisent une vie sans monde, suspendue, sacrifiable, à la merci de qui les gère

« La vie quotidienne n’a pas toujours été organisée. Il a fallu pour cela, d’abord, démanteler la vie, en commençant par la ville. On a décomposé la vie et la ville en fonctions, selon les « besoins sociaux ». Le quartier de bureaux, le quartier d’usines, le quartier résidentiel, les espaces de détente, le quartier tendance où l’on se divertit, l’endroit où l’on bouffe, l’endroit où l’on bosse, l’endroit où l’on drague, et la bagnole ou le bus pour relier tout cela, sont le résultat d’un travail de mise en forme de la vie qui est le ravage de toute forme de vie. Il a été mené avec méthode, plus d’un siècle durant, par toute une caste d’organisateurs, toute une grise armada de managers. On a disséqué la vie et l’homme en un ensemble de besoins, puis on en a organisé la synthèse. Il importe peu que cette synthèse ait pris le nom de « planification socialiste » ou de « marché ». Il importe peu que cela ait abouti à l’échec des villes nouvelles ou au succès des quartiers branchés. Le résultat est le même : désert et anémie existentielle. Il ne reste rien d’une forme de vie une fois qu’on l’a décomposée en organes. De là provient, à l’inverse, la joie palpable qui débordait des places occupées de la Puerta del Sol, de Tahrir, de Gezi ou l’attraction exercée, malgré les infernales boues du bocage nantais, par l’occupation des terres à Notre-Dame-des-Landes. De là la joie qui s’attache à toute commune. Soudain, la vie cesse d’être découpée en tronçons connectés. Dormir, se battre, manger, se soigner, faire la fête, conspirer, débattre, relèvent d’un seul mouvement vital. Tout n’est pas organisé, tout s’organise. La différence est notable. L’un appelle la gestion, l’autre l’attention – dispositions hautement incompatibles.

Rapportant les soulèvements aymara du début des années 2000 en Bolivie, Raul Zibechi, un activiste uruguayen, écrit : « Dans ces mouvements, l’organisation n’est pas détachée de la vie quotidienne, c’est la vie quotidienne elle-même qui est déployée dans l’action insurrectionnelle.» Il constate que dans les quartiers d’El Alto, en 2003, « un éthos communal a remplacé l’ancien éthos syndical ». Voilà qui éclaire en quoi consiste la lutte contre le pouvoir infrastructurel. Qui dit infrastructure dit que la vie a été détachée de ses conditions. Que l’on a mis des conditions à la vie. Que celle-ci dépend de facteurs sur quoi elle n’a plus de prise. Qu’elle a perdu pied. Les infrastructures organisent une vie sans monde, suspendue, sacrifiable, à la merci de qui les gère. Le nihilisme métropolitain n’est qu’une façon bravache de ne pas se l’avouer. À l’inverse, voilà qui éclaire ce qui se cherche dans les expérimentations en cours dans tant de quartiers et de villages du monde entier, et les écueils inévitables. Non un retour à la terre, mais un retour sur terre. Ce qui fait la force de frappe des insurrections, leur capacité à durablement ravager l’infrastructure de l’adversaire, c’est justement leur niveau d’auto-organisation de la vie commune. Que l’un des premiers réflexes d’Occupy Wall Street ait été d’aller bloquer le pont de Brooklyn ou que la Commune d’Oakland ait entrepris d’aller paralyser à plusieurs milliers le port de la ville lors de la grève générale du 12 décembre 2011 témoignent du lien intuitif entre auto-organisation et blocage. La fragilité de l’auto-organisation qui s’esquissait à peine dans ces occupations ne devait pas permettre de pousser ces tentatives plus loin. Inversement, les places Tahrir et Taksim sont des nœuds centraux de la circulation automobile du Caire et d’Istanbul. Bloquer ces flux, c’était ouvrir la situation. L’occupation était immédiatement blocage. D’où sa capacité à désarticuler le règne de la normalité dans une métropole tout entière. »

Bloquons tout !

« Une affiche du mouvement contre le CPE en 2006, en France, disait « C’est par les flux que ce monde se maintient. Bloquons tout ! ». Ce mot d’ordre porté, à l’époque, par une minorité d’un mouvement lui-même minoritaire, même s’il fut « victorieux », a depuis lors connu une fortune notable. En 2009, le mouvement contre la « pwofitasyon» qui a paralysé toute la Guadeloupe l’a appliqué en grand. Puis on a vu la pratique du blocage, lors du mouvement français contre la réforme des retraites à l’automne 2010, devenir la pratique de lutte élémentaire, s’appliquant pareillement à un dépôt de carburant, un centre commercial, une gare ou un site de production. Voilà qui révèle un certain état du monde.

Que le mouvement français contre la réforme des retraites ait eu pour cœur le blocage des raffineries n’est pas un fait politiquement négligeable. Les raffineries furent dès la fin des années 1970 l’avant-garde de ce que l’on appelait alors les « industries de process », les industries « de flux ». On peut dire que le fonctionnement de la raffinerie a servi de modèle à la restructuration de la plupart des usines depuis lors. Au reste, il ne faut plus parler d’usines, mais de sites, de sites de production. La différence entre l’usine et le site, c’est qu’une usine est une concentration d’ouvriers, de savoir-faire, de matières premières, de stocks ; un site n’est qu’un nœud sur une carte de flux productifs. Leur seul trait commun étant que ce qui sort de l’une comme de l’autre a subi, au regard de ce qui y est entré, une certaine transformation. La raffinerie est le lieu où s’est renversé en premier le rapport entre travail et production. L’ouvrier, ou plutôt l’opérateur, n’y a pas même pour tâche l’entretien et la réparation des machines, qui sont généralement confiés à des intérimaires, mais simplement de déployer une certaine vigilance autour d’un processus de production totalement automatisé. (…) L’ouvrier de raffinerie est une sorte de vigile des machines, une figure désœuvrée de la concentration nerveuse. Et il en va ainsi, en tendance, de bon nombre des secteurs de l’industrie en Occident désormais. L’ouvrier classique s’assimilait glorieusement au Producteur : ici le rapport entre travail et production est tout simplement inversé. Il n’y a de travail que lorsque la production s’arrête, lorsqu’un dysfonctionnement l’entrave et qu’il faut y remédier. (…)

Le pouvoir est logistique. Bloquons tout !
Le pouvoir est logistique. Bloquons tout !

Si la plupart des dépôts de carburant de France ont été bloqués non par leurs quelques ouvriers, mais par des professeurs, des étudiants, des chauffeurs, des cheminots, des postiers, des chômeurs, des lycéens, ce n’est pas parce que ces ouvriers n’en avaient pas le droit. C’est seulement parce que dans un monde où l’organisation de la production est décentralisée, circulante et largement automatisée, où chaque machine n’est plus qu’un maillon dans un système intégré de machines qui la subsume, où ce système-monde de machines, de machines qui produisent des machines, tend à s’unifier cybernétiquement, chaque flux particulier est un moment de la reproduction d’ensemble de la société du capital. Il n’y a plus de « sphère de la reproduction », de la force de travail ou des rapports sociaux, qui serait distincte de la « sphère de la production ». Cette dernière n’est d’ailleurs plus une sphère, mais plutôt la trame du monde et de tous les rapports. Attaquer physiquement ces flux, en n’importe quel point, c’est donc attaquer politiquement le système dans sa totalité. Si le sujet de la grève était la classe ouvrière, celui du blocage est parfaitement quelconque. C’est n’importe qui, n’importe qui décide de bloquer – et prend ainsi parti contre la présente organisation du monde. »

Il nous faut disposer d’une connaissance technique approfondie de l’organisation de ce monde

« Ce n’est pas la faiblesse des luttes qui explique l’évanouissement de toute perspective révolutionnaire ; c’est l’absence de perspective révolutionnaire crédible qui explique la faiblesse des luttes. Obsédés que nous sommes par une idée politique de la révolution, nous avons négligé sa dimension technique. Une perspective révolutionnaire ne porte plus sur la réorganisation institutionnelle de la société, mais sur la configuration technique des mondes. En tant que telle, c’est une ligne tracée dans le présent, non une image flottant dans l’avenir. Si nous voulons recouvrer une perspective, il nous faudra coupler le constat diffus que ce monde ne peut plus durer avec le désir d’en bâtir un meilleur. Car si ce monde se maintient, c’est d’abord par la dépendance matérielle où chacun est, pour sa simple survie, vis-à-vis du bon fonctionnement général de la machine sociale. Il nous faut disposer d’une connaissance technique approfondie de l’organisation de ce monde ; une connaissance qui permette à la fois de mettre hors d’usage les structures dominantes et de nous réserver le temps nécessaire à l’organisation d’un décrochage matériel et politique par rapport au cours général de la catastrophe, décrochage qui ne soit pas hanté par le spectre de la pénurie, par l’urgence de la survie. Pour dire cela platement : tant que nous ne saurons pas comment nous passer des centrales nucléaires et que les démanteler sera un business pour ceux qui les veulent éternelles, aspirer à l’abolition de l’État continuera de faire sourire ; tant que la perspective d’un soulèvement populaire signifiera pénurie certaine de soins, de nourriture ou d’énergie, il n’y aura pas de mouvement de masse décidé. En d’autres termes : il nous faut reprendre un travail méticuleux d’enquête. Il nous faut aller à la rencontre, dans tous les secteurs, sur tous les territoires où nous habitons, de ceux qui disposent des savoirs techniques stratégiques. C’est seulement à partir de là que des mouvements oseront véritablement « tout bloquer ». C’est seulement à partir de là que se libérera la passion de l’expérimentation d’une autre vie, passion technique dans une large mesure qui est comme le retournement de la mise sous dépendance technologique de tous. Ce processus d’accumulation de savoir, d’établissement de complicités en tous domaines, est la condition d’un retour sérieux et massif de la question révolutionnaire.

« Le mouvement ouvrier n’a pas été vaincu par le capitalisme, mais par la démocratie », disait Mario Tronti. Il a aussi été vaincu pour n’avoir pas réussi à s’approprier l’essentiel de la puissance ouvrière. (…) Ce qui fait positivement l’ouvrier, c’est sa maîtrise technique, incarnée, d’un monde de production particulier. Il y a là une inclination à la fois savante et populaire, une connaissance passionnée qui faisait la richesse propre du monde ouvrier avant que le capital, s’avisant du danger contenu là et non sans avoir préalablement sucé toute cette connaissance, ne décide de faire des ouvriers des opérateurs, des surveillants et des agents d’entretien des machines. Mais même là, la puissance ouvrière demeure : qui sait faire fonctionner un système sait aussi le saboter efficacement. Or nul ne peut individuellement maîtriser l’ensemble des techniques qui permettent au système actuel de se reproduire. Cela seule une force collective le peut. Construire une force révolutionnaire, aujourd’hui, c’est justement cela : articuler tous les mondes et toutes les techniques révolutionnairement nécessaires, agréger toute l’intelligence technique en une force historique et non en un système de gouvernement.

L’échec du mouvement français de lutte contre la réforme des retraites de l’automne 2010 nous en aura administré l’âpre leçon : si la CGT a eu la haute main sur toute la lutte, c’est en vertu de notre insuffisance sur ce plan-là. Il lui aura suffi de faire du blocage des raffineries, secteur où elle est hégémonique, le centre de gravité du mouvement. Il lui était par la suite loisible à tout moment de siffler la fin de partie, en rouvrant les vannes des raffineries et en desserrant ainsi toute pression sur le pays. Ce qui alors a manqué au mouvement, c’est justement une connaissance minimale du fonctionnement matériel de ce monde, connaissance qui se trouve dispersée entre les mains des ouvriers, concentrée dans le crâne d’œuf de quelques ingénieurs et certainement mise en commun, du côté adverse, dans quelque obscure instance militaire. Si l’on avait su briser l’approvisionnement en lacrymogènes de la police, ou si l’on avait su interrompre une journée la propagande télévisuelle, si l’on avait su priver les autorités d’électricité, on peut être sûr que les choses n’auraient pas fini si piteusement. (…)

Pour une force révolutionnaire, il n’y a pas de sens à savoir bloquer l’infrastructure de l’adversaire si elle ne sait pas la faire fonctionner, le cas échéant, à son profit. Savoir détruire le système technologique suppose d’expérimenter et de mettre en œuvre dans le même temps les techniques qui le rendent superflu. Revenir sur terre, c’est, pour commencer, ne plus vivre dans l’ignorance des conditions de notre existence. »

Comité invisible, A nos amis, 2014