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La « crise des migrants » appelle une révolution politique et culturelle

merkel migrantsAprès s’y être montrée résolument hostile pendant des mois, la bande de médiocres qui prétend diriger la France a finalement consenti à accueillir 24 000 réfugiés syriens supplémentaires… sur deux ans – soit au total 33 000.

Ce que ces messieurs dames osent appeler « générosité » et « fidélité à nos traditions d’accueil » ne relève en fait que d’un pur souci d’image : ils ne peuvent pas se permettre de perdre la face alors qu’une « vague migratoire » inédite depuis des décennies secoue l’Europe, et est au centre de toutes les attentions. Il n’y a, dans l’attitude de la France comme des autres pays européens face à la « crise des migrants », que de l’hypocrisie, que de la bonne conscience mêlée souvent à de l’opportunisme économique – mais absolument aucune générosité. L’Allemagne de Merkel est emblématique de cette fausse générosité, elle qui passe maintenant pour le phare de la bonté humaine alors qu’elle ouvre grand ses frontières aux réfugiés syriens uniquement parce qu’elle a un besoin impérieux de main-d’œuvre.

On accueille quelques réfugiés syriens (tout au plus 150 000 pour toute l’Union européenne) alors qu’ils sont à ce jour plus de cinq millions à avoir fui leur pays en guerre, et les gouvernements européens croient s’en tirer à bon compte ! On fait preuve d’un peu de « générosité » envers les Syriens qui fuient la guerre, mais c’est pour mieux nous faire oublier que l’on va, en parallèle, redoubler d’inhumanité vis-à-vis de tous les autres migrants, en particulier ceux qui fuient la misère – ces migrants, africains pour l’essentiel, qui sont eux des « mauvais » migrants et peuvent continuer à mourir en mer. On voudrait aussi par un peu de « générosité », de « compassion », masquer les raisons pour lesquels les uns fuient la guerre, les autres la misère. On voudrait aussi par des discours faussement « droit de l’hommiste » nous faire oublier les responsabilités des gouvernements occidentaux dans cette catastrophe humanitaire.

Pourtant si l’on veut apporter une véritable aide à tous ces gens qui fuient leur pays, il faut d’abord faire l’effort de rechercher et d’analyser les causes profondes de leur exode.

Aux origines du drame des migrants : nos pillages et nos guerres

On nous dit que les réfugiés syriens fuient la guerre. Mais nous dit-on les responsabilités des pays occidentaux (et notamment de la France) dans cette guerre et ce chaos qui frappent les Syriens ? Il y a bien sûr la responsabilité écrasante d’Assad et de son régime détestable, mais était-il bien responsable d’armer contre lui des groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda, comme l’ont fait la France et les Etats-Unis, et qui ont par la suite participé à la création de l’ « Etat islamique » ? La France, aveuglée par son désir de faire tomber Assad à tout prix, non pour y installer la « démocratie » comme elle le prétend mais pour pouvoir contrôler un point hautement stratégique dans le transit du gaz et du pétrole de toute la région, a enfoncé la Syrie dans le chaos. Si la Syrie, mais aussi l’Irak et la Libye sont en proie aujourd’hui au chaos et sous la menace d’islamistes parmi les plus sinistres, il n’y a rien de bien mystérieux : c’est la conséquence de nos guerres soi-disant « pour la démocratie » et en réalité pour le contrôle et le pillage de leurs richesses ; des guerres et leur cortège de dévastations et d’humiliations qui ne pouvaient guère propager au cœur des populations locales autre chose que haine et extrémisme. Comment peut-on, après avoir allumé l’incendie et répandu le sang, rechigner à tendre la main à ces gens qui viennent demander asile ? Comment peut-on, comme la France, être l’un des plus grands marchands d’armes au monde et se sentir aussi peu responsables du sort de ceux qui fuient la guerre et les massacrons ? Et quand bien même n’aurions-nous aucune responsabilité dans ces guerres, nous n’aurions pas moins un devoir de solidarité ; rien ne saurait excuser notre indifférence.

Quant aux migrants qui fuient la misère, essentiellement des Africains, on ne nous en dit pas davantage sur la terrible responsabilité – là encore – des pays occidentaux. On ne nous dit pas à quel point nous pillons les pays du Sud, en particulier ceux du continent africain, et y semons par là la misère. On ne nous dit rien des mécanismes par lesquels ce pillage s’organise – un pillage qui n’est pas moins intense qu’à l’époque de la dite colonisation. On ne nous dit rien du rôle clé que jouent nos guerres et interventions armées en Afrique et ailleurs dans ce pillage organisé. On ne nous dit rien, par exemple, des « accords » commerciaux iniques qui imposent aux Africains de vendre leurs matières premières à des coûts inférieurs à celui du marché mondial et interdisent la taxation des produits importés d’Europe. On ne nous dit rien du contrôle étroit qu’exerce la France sur la politique monétaire de ses ex-colonies d’Afrique à travers le Franc CFA. On ne nous dit rien de ces dettes pharamineuses et illégitimes, contractées par le passé par des dictateurs et politiciens malhonnêtes, que l’on ose réclamer aux pays africains, et dont le paiement des intérêts prend souvent une énorme place dans les budgets nationaux et empêchent le financement de services indispensables à la population. On ne nous dit rien des agissements des multinationales, pleines d’imaginations pour ne pas payer l’impôt et pratiquer la fraude fiscale. Surtout, on ne nous dit pas à quel point la puissance de notre économie et notre haut niveau de vie sont redevables de ce pillage.

Accueillir toute la misère du monde ? Non, cesser de la fabriquer !

A ceux qui réclament que l’on tende la main aux migrants qui débarquent en Europe, on oppose le sempiternel et lassant « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». S’il faut accueillir ceux qui frappent à nos portes, il s’agit bien moins d’« accueillir toute la misère du monde » que de cesser de la fabriquer. Cette misère que l’on regarde comme si nous y étions étrangers, c’est bel et bien notre misère. Cette misère est d’abord le fruit de notre misère morale.

Ne plus fabriquer cette misère implique de mettre hors d’état de nuire tous ceux qui organisent le pillage et la mise à sac des pays du Sud, dirigeants politiques et économiques en tête. Ce qui veut dire aussi, concrètement : cesser d’alimenter ces mécanismes de pillage en adoptant des modes de vie plus sobres. Il faut bien comprendre que notre niveau de vie actuel, à nous la plupart des Occidentaux, n’est possible que par le pillage des pays du Sud et le maintien d’une grande partie de leur population dans la misère. Il faut bien comprendre, par exemple, que notre usage effréné de la voiture implique un approvisionnement bon marché en pétrole et donc l’usage régulier de la force contre les pays arabes. Dès lors, nous devons nous faire un devoir de refuser tout confort et toute jouissance bâtis sur la souffrance et la misère. Il faut aussi comprendre que nos modes de vie ne sont pas généralisables – ils sont écologiquement insoutenables – et sont dès lors doublement indéfendables. Il s’agit donc pour nous de « vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre » comme le disait Gandhi – et qui est le véritable sens de l’austérité. Il s’agit donc pour nous de faire le choix entre « l’eau pour tous ou le champagne pour quelques-uns » pour reprendre l’avertissement du président burkinabè Thomas Sankara, l’un des rares présidents africains à avoir tenu tête aux prédateurs occidentaux.

Aider vraiment les pays du Sud, c’est d’abord cesser de leur nuire

Ne plus fabriquer cette misère, ne plus contribuer aux guerres pour le contrôle des ressources comme le pétrole, cela exige un véritable bouleversement de notre regard sur le monde. Il s’agit notamment d’en finir avec notre regard condescendant, notre regard colonial sur l’Afrique et l’ensemble des pays du Sud. Depuis le XIXe siècle nous n’avons cessé de regarder l’Afrique, en particulier, comme un continent démuni, un continent « en retard », « sous-développé », peuplé d’incapables, et qui aurait forcément besoin de l’aide des Occidentaux – et nous avons fini par insinuer chez ces populations un véritable sentiment d’infériorité. Jadis on voulait « civiliser » l’Afrique, aujourd’hui on veut la « développer », mais la condescendance reste la même. Aider véritablement l’Afrique requiert pour les Occidentaux de cesser instamment d’inoculer aux Africains le poison du « développement », cet idéal faussement bienveillant qui a surgit dans les années soixante lors de la « décolonisation » et dont le but était d’imposer aux pays du Sud notre imaginaire consumériste et notre modèle économique destructeur – qui serait le seul modèle de « développement » possible – pour en faire des instruments plus dociles et plus productifs. Un « développement » qui a surtout consisté à détruire toutes les structures économiques traditionnelles, à saccager toutes les solidarités communautaires qui faisaient depuis des siècles la richesse de ces pays et les prémunissait contre la misère. Un « développement » qui a placé les Africains sans défense face aux prédateurs capitalistes et leur a fait connaître des drames humanitaires sans équivalent dans leur histoire. « N’est sous-développé que celui qui accepte l’image du développement de ses maîtres » disait Guy Debord. Laissons les Africains, qui ne sont pas moins capables et inventifs que nous, mettre au point et choisir leurs propres modèles économiques. Cessons de nous sentir supérieurs aux Africains, cessons de prétendre vouloir les aider quand nous exigeons en réalité qu’ils nous aident – à acquérir puissance et opulence.

Aider véritablement tous ces gens originaires de ces pays en proie à la misère ou à la guerre, c’est d’abord, on l’aura compris, cesser de leur nuire. Cessons de les piller, cessons de mettre leurs pays à feu et à sang, réparons nos torts et nos crimes commis jusqu’ici. Autrement dit : réduisons drastiquement les inégalités de richesse entre nos pays et les leurs, développons avec eux des relations équitables. Nous avons pour cela l’impérieux devoir d’élever notre niveau de conscience, d’accéder à une perception globale des choses, d’être capable de penser à l’échelle du monde, d’être capable d’appréhender les problèmes sous ses différents points de vue, d’être capable d’appréhender les conséquences de nos actes dans tous les domaines et d’un bout à l’autre du globe.

Bien sûr, il est possible que parmi tous ces gens qui essaient de venir en Europe, certains fuient moins la misère qu’ils ne cherchent à profiter de notre niveau de vie. Mais là encore, on ne voit pas très bien ce qu’on pourrait leur objecter. On ne voit pas très bien pourquoi, face à un tel pillage et un partage si injuste du gâteau, les habitants du Sud n’auraient pas le droit de reprendre un peu de ce que nous leur volons. Il ne faudrait quand même pas inverser les rôles et les dépeindre comme des vandales alors que nous sommes les premiers vandales. Tant que 20% des habitants de cette planète continueront à s’accaparer 80% des richesses du globe, les flux migratoires que nous connaissons aujourd’hui continueront – et même s’amplifieront.

malheurs de l'afrique
Oui, nous avons les moyens d’accueillir des migrants !

Dans l’immédiat, on ne peut décemment faire autrement que d’accueillir ces gens qui frappent à nos portes. C’est bien là la moindre des choses à faire. Un accueil qui doit se faire sans quelque arrière-pensée économique que ce soit. Pas plus que nous ne devons ajouter du malheur au malheur en refusant d’accueillir les réfugiés, nous ne devons – comme l’Allemagne aujourd’hui – appréhender ces gens comme une main d’œuvre utile et ainsi ajouter aux pillages des ressources naturelles le pillage des cerveaux et des talents. Nul doute que la plupart de ceux qui fuient par désespoir en Europe, que ce soit la guerre, les persécutions ou la misère, ne demanderaient qu’à retourner chez eux et à contribuer au bien de leur patrie – et nous devons en temps voulu les aider à retourner là d’où ils viennent si telle est leur volonté. Ceux qui s’extasient égoïstement devant l’ « opportunité économique » représentée par l’arrivée de migrants, sans se soucier de la perte que représente leur départ pour leur pays, ne valent guère mieux que ceux qui se les représentent à l’inverse comme des « coûts » et des « charges ».

Au passage, il est important de souligner que la fausse générosité dont nous parlons à propos des réfugiés a toujours valu – et vaut encore – pour l’ensemble des immigrés. Si les nations occidentales favorisent l’immigration depuis des décennies (certes à des degrés variables selon les pays et les époques), c’est toujours pour des raisons économiques. En France, au lendemain de la seconde guerre mondiale et pendant les « trente glorieuses », nous avions besoin de main-d’œuvre et alors nous avons eu recours à une importante immigration. Depuis les années 70, nous n’avons plus vraiment besoin de main-d’œuvre mais les capitalistes, les dirigeants économiques réclament toujours avec force et en permanence l’arrivée de nouveaux immigrés, de manière légale ou non. Les sans-papiers permettent en effet à nombre de patrons d’avoir une main-d’œuvre bon marché et docile, mais surtout l’apport continu d’immigrés légaux (parfois très qualifiés) sur le marché du travail contribue à maintenir à un haut niveau le chômage – ce qui permet, par la peur du chômage, par le chantage au chômage, de rendre les travailleurs toujours plus dociles face aux exigences patronales ; ce qui permet aussi, par une concurrence toujours plus féroce, de dresser les salariés et les chômeurs les uns contre les autres selon leurs origines. Autrement dit, l’immigration est utilisée par les dirigeants économiques dans un objectif de maintien de l’ordre capitaliste – une réalité que les dirigeants politiques, qu’ils s’affichent enthousiastes, réservés ou hostiles à l’immigration, s’activent à occulter par des discours et des débats superficiels. Constater cela ne veut bien sûr pas dire qu’il faille fermer nos cœurs et nos frontières et encore moins renvoyer chez eux les immigrés clandestins – comme le voudrait l’extrême-droite.

Bien sûr, on peut comprendre aisément que les Français les plus précaires, les sans-abris et tous ceux-là qui sont abandonnés par les pouvoirs publics et le reste de la société à un triste sort puissent prendre mal le fait que l’on offre à des réfugiés ce à quoi ils n’auraient pas droit. On peut aussi comprendre, de manière générale, qu’ils n’affichent pas un enthousiasme débordant par rapport à l’immigration, alors que tout est fait pour qu’ils deviennent xénophobes et racistes. Mais il faut le dire, le répéter : la France est riche. La France est pleine de ressources, n’en déplaise à toutes les crapules politiciennes qui s’activent à répandre le mensonge selon lequel « on n’aurait pas les moyens » d’accueillir de migrants et à dresser les déshérités d’ici contre les malheureux venant d’ailleurs – autant de manœuvres pour éviter que nous remettions en cause les inégalités de richesse entre Français comme au niveau international. Oui, la France est riche, elle n’a même jamais été aussi riche – riche au prix précisément de toute cette misère et de toutes ces guerres que nous suscitons. Il n’y a pas à choisir entre aider « nos SDF » – dont le sort intéresse soudainement cette horde de bonimenteurs – et tous ceux qui sont victimes, hors de nos frontières, de notre soif de richesses matérielles. Nous devons et pouvons aider les uns et les autres. Comment peut-on oser prétendre que nous manquons en France de ressources alors que les riches sont toujours plus riches, que les dix familles les plus riches de ce pays ont vu leur patrimoine grossir de 57 milliards en 2014 ? Comment peut-on oser prétendre mensonge pareil alors même qu’un patron incompétent et nuisible, comme celui d’Alcatel, peut se permettre de quitter son poste avec sept millions d’euros de bonus ? Comment peut-on oser prétendre qu’on ne peut pas loger ces réfugiés alors que, selon l’INSEE, il y a plus de 2 400 000 logements vacants en France ! Comment diable peut-on mettre sur un même plan nos difficultés et celles des migrants ?

Les migrants ne sont pas nos ennemis

Bien entendu, il ne faut pas s’attendre à ce que les gardiens de l’injustice sociale nous présentent les migrants autrement que comme une menace terrible, autrement que comme des voleurs et des fauteurs de troubles, que ce soient ouvertement comme la droite et l’extrême-droite ou plus subtilement comme la « gauche » façon Hollande-Valls. Il faut bien cela pour tenter de nous faire perdre de vue ceux qui nous menacent vraiment, ceux qui sont véritablement nos ennemis, à savoir cette horde de sangsues (patrons de grandes entreprises, banquiers, actionnaires…) dont ils sont les larbins, ceux-là qui accaparent d’immenses richesses au détriment de tous, ceux-là qui organisent et sèment la misère et le malheur à grande échelle. Pour les véritables fauteurs de misère, il est capital de faire croire aux pauvres que tous leurs problèmes viennent d’autres pauvres : c’est ainsi que l’on dresse le salarié contre le chômeur et l’« assisté », c’est ainsi que l’on dresse le Français « de souche » contre l’immigré, l’étranger, le Rom, le Musulman. Quand les pauvres se font la guerre, les riches vivent en paix.

S’il est vrai que nous, Français, manquons de ressources, ce ne sont pas de ressources matérielles et financières, mais plutôt de ressources morales, affectives. L’égoïsme, l’absence totale d’empathie, la mesquinerie, la bêtise, la mauvaise foi dont font preuve une partie hélas non négligeable des Français à l’égard de ces migrants dit beaucoup sur la santé morale de nos sociétés occidentales. Il nous faut être pris d’une profonde cécité morale pour appréhender les malheureux de la terre comme un véritable fardeau, comme d’une charge trop lourde pour nous tout en considérant comme légitimes et louables les exactions à grande échelle des riches. Il est trop facile de mettre cette misère morale sur le dos d’agitateurs d’extrême-droite ou sur un racisme prétendument inhérent aux classes populaires. Le mal est plus profond. C’est tout un système de valeurs, reposant sur le chacun pour soi et la religion de l’argent qui est ici en cause. On ne peut pas, comme nombre d’adeptes de la « gauche » façon Hollande-Valls, défendre la guerre de tous contre tous et ses multiples ravages (chômage de masse, précarité, misère, etc.) et s’étonner que ceux qui en sont victimes aujourd’hui se montrent réticents à l’accueil des réfugiés. On ne peut pas inoculer le poison du chacun pour soi dans les consciences et reprocher soudainement aux gens de sombrer dans le repli sur soi.

L’exigence d’une révolution politique et culturelle

Nous parlons de « crise des migrants », mais c’est surtout de notre crise qu’il s’agit. De la crise de l’Occident. Nous sommes peut-être en fin de compte les plus à plaindre, nous qui manquons de ressources morales, autrement dit de véritables richesses, nous qui croyons naïvement qu’il suffit de disposer de ressources matérielles, financières, technologiques pour faire le bonheur du monde malgré le démenti que chaque jour apporte. Chaque jour nous montrons notre incapacité à éradiquer la misère comme à stopper la destruction de l’environnement ; nous n’y arrivons pas parce que la solution à ces deux problèmes comme à tant d’autres n’est ni matérielle ni financière ni technologique mais d’abord morale. Pas plus que les « petits gestes » ne sauveront l’environnement, la compassion et la charité n’éradiqueront la misère. Il faut impérativement sortir du capitalisme, sortir de la religion du profit. La résolution des problèmes du monde actuel exige une véritable révolution politique, philosophique, culturelle. Elle exige un véritable changement de paradigme. Elle exige une toute autre manière d’appréhender le monde.

Nous ne changerons pas le monde sans retrouver nos ressources morales : l’entraide, l’altruisme, le don, le partage, la générosité, l’empathie, l’attention, l’humilité. Et sans chasser de nos têtes ces poisons que sont l’égoïsme, la cupidité, l’avidité, le calcul, l’esprit de compétition. Nous ne changerons pas le monde sans admettre d’abord que c’est la solidarité, la qualité des relations humaines – et non l’amour des richesses matérielles – qui font l’abondance et le bonheur des sociétés. Nous voyons bien que notre monde croule sous les richesses matérielles et que cela n’empêche guère la misère de s’épanouir, bien au contraire. Si tous les cinq secondes ( !) dans le monde un enfant meurt de faim ce n’est pas parce qu’il n’y aurait pas assez à manger pour tout le monde (l’agriculture mondiale pourrait nourrir neuf milliards d’habitants) mais bien parce que l’égoïsme et la cupidité font hélas la loi. Nous ne changerons pas le monde si nous ne rompons pas radicalement avec le discours débile et pernicieux qui fait passer les riches pour des êtres supérieurs et des bienfaiteurs de l’humanité – et, au contraire, les pauvres pour des incapables et des boulets. Nous ne changerons pas le monde si nous ne rendons pas honteux l’amour de l’argent et infamant son accumulation – il est temps de faire reconnaître que nous ne pouvons pas accueillir toute la cupidité du monde. Nous ne changerons pas le monde si nous ne savons pas opposer et promouvoir une autre idée de la vie, de la richesse, du bonheur, de la réussite.

Dès aujourd’hui, il faut opposer à la bassesse morale ambiante une insurrection de la bonté. Il nous faut renouer avec la grandeur. Il nous faut renouer avec la solidarité, mais une véritable solidarité, pas la fausse solidarité façon Restos du Cœur qui ne s’attaque pas aux causes des problèmes et ne fait que donner bonne conscience aux donateurs tout en confortant un ordre injuste. Une solidarité radicale et conséquente, c’est-à-dire une solidarité qui implique l’humilité et le renoncement à tout égoïsme et à toute cupidité. Une solidarité subversive, c’est-à-dire une solidarité qui détruit toutes les structures inégalitaires et oppressives et institue une société enfin humaine. Une solidarité clairvoyante, c’est-à-dire une solidarité mondiale, une solidarité qui s’inscrit dans l’inébranlable conviction que nous appartenons tous à une seule et même famille ; que nous sommes tous des égaux ; que nous sommes responsables de tous nos frères humains ; que rien de ce qui arrive aux autres ne peut nous être étranger.

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Avant de vouloir « aider l’Afrique », commençons par cesser de lui nuire !

« A l’aide ! Ou comment j’ai arrêté de vouloir aider l’Afrique »

Conférence gesticulée de la coopérative du Vent Debout, de et par Antoine Souef.
http://www.vent-debout.org

« Comme beaucoup de jeunes français, Antoine a voulu aider l’Afrique pour améliorer le sort de ces millions de gens qui vivent dans la pauvreté… Mais une fois sur place, des doutes surgissent :
si la main qui donne reste au dessus de celle qui reçoit, l’aide semble maintenir insidieusement une forme de domination occidentale qui perdure depuis l’époque coloniale. Après tout, la main qui donne est toujours au dessus de celle qui reçoit !
Pourtant, l’Afrique est riche ! Elle est riche en ressources, mais aussi en humains : penseurs, politiciens, scientifiques, etc. des personnes qui souvent rêvent d’inventer un développement où tout ne viendrait pas de l’extérieur… mais alors, qu’est-ce qui empêche leurs rêve de se réaliser ?
A travers son récit, Antoine nous promène dans les arnaques de l’aide au développement et de la dette, questionne la solidarité et les relations économiques et politiques internationales qui aident à comprendre les difficultés des peuples africains à s’émanciper de la tutelle internationale et à sortir de la pauvreté. »

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Le site de l’association Survie, qui combat et dénonce la politique néocolonialiste française en Afrique (la « Françafrique ») : http://survie.org/

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La pensée iconoclaste et stimulante de Pier Paolo Pasolini

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Une excellente introduction à la pensée de Pier Paolo Pasolini, signé Max Leroy et publié originellement sur le site de la revue Ballast :

« Ce qui m’a poussé à devenir communiste, raconta un jour Pasolini, c’est un soulèvement d’ouvriers agricoles contre les grands propriétaires du Frioul, au lendemain de la guerre. J’étais pour les braccianti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’ensuite. » Mais un communiste d’une espèce un peu à part, un peu oblique : marxiste qui ne croyait pas au Progrès, communiste exclu par le Parti communiste et révolutionnaire faisant l’éloge de la conservation. Sa bête noire ? La modernité libérale et l’empire de la consommation. De pages en pages, il tira à vue. Au point, avec ce penchant infatigable pour la polémique, de retourner le terme « fascisme » pour décrire nos sociétés de confort, de bien-être, de libertés individuelles et de droits démocratiques.

Avril 1945. Benito Mussolini tira sa révérence, tête au sol, suspendu à un croc de boucher. Quelques mois plus tôt, le frère de Pasolini, résistant antifasciste, tombait sous le feu dans la région du Frioul. Sa mort ébranla le jeune Pier Paolo, de trois années son aîné, qui, les larmes séchées, devint secrétaire de la section communiste de San Giovanni de Casarsa, petit village du nord-est de l’Italie. « C’est son souvenir, celui de sa générosité, de sa passion qui m’oblige à suivre la route que je suis », confia-t-il longtemps plus tard (cité par René de Ceccatty dans sa biographie Pasolini).

Un fascisme moderne ?

Pasolini a condamné sans détour la dictature sanguinaire (les massacres éthiopiens obligent à s’en souvenir) instaurée par le Duce. Mais il a dénoncé, avec plus de vigueur encore, un fascisme qui à ses yeux ne disait pas son nom, celui qui montrait patte blanche, celui qui préférait les galeries aux galons, celui de cette société dans laquelle il vivait, la guerre passée, et que l’on disait déjà de consommation – cette société qu’il définissait comme « le dernier des désastres, le désastre de tous les désastres ».

Le décor planté par le Parti national fasciste était, à l’image de son Guide, bouffon, grotesque et obscène : quincailleries antiques, aigles en feuilles d’or, parades de carnaval et gestuelle pathétique d’un chef d’orchestre qui se rêvait plus qu’il ne fut jamais. Mais Pasolini estimait que les deux décennies de tyrannie n’eurent malgré tout qu’un impact réduit sur le peuple italien : l’énoncé déroute mais l’âme du pays n’en fut, martelait-il, pas transformée dans ses profondeurs. « Les différentes cultures particulières (paysannes, sous prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles », assura Pasolini dans ses Écrits corsaires. Le consumérisme, qu’il identifiait donc à une nouvelle forme de fascisme — le terme est impropre, en son acceptation historique et politique, puisqu’il enlace deux réalités bien distinctes, mais le poète italien en usa comme d’une provocation, d’un mot-obus ou d’une charge explosive, en ce que le régime de la marchandise pénètre les cœurs du plus grand nombre et ravage durablement, sinon irrémédiablement, les sociétés qui lui ouvrent les bras —, s’est montré pour lui bien plus destructeur : « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental mais qui restait lettre morte. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que « la tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de l’histoire humaine. »

Sous couleur de démocratie, de pluralité, de tolérance et de bien-être, les autorités politiques, inféodées aux pouvoirs marchands, ont édifié un système totalitaire sans pareil. L’Histoire est facétieuse lorsqu’elle se rit des paradoxes : Mammon réalisa le rêve de Mussolini. En uniformisant tout un peuple, le premier mena à bien les desseins les plus fous du second, qui ne sut ni ne put aplanir l’Italie sous les bottes d’un Empire. « Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais. »

Contrôler par la consommation

La propagande fasciste, grossière et, somme toute, limitée aux moyens de communication de l’époque, baisse à raison les yeux devant la puissance de frappe du capitalisme moderne : « Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur », notait Pasolini dans l’un de ses articles.

L’ouvrage Divertir pour dominer, paru en 2010, a mis en relief « l’ampleur et la sophistication des procédés mis en œuvre par les industries dites culturelles pour forger les consciences aux valeurs de l’hypercapitalisme » : massification des désirs (via l’endoctrinement publicitaire), grégarisation sous couvert d’individualisme, appauvrissement du lien social, mimétisme collectif, aliénation des consciences… Ce dressage généralisé est notamment rendu possible par la télévision, que Pasolini percevait comme un instrument « autoritaire et répressi[f] comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été » (le téléviseur n’asservit pas en soi et il serait sans doute possible d’en faire un usage émancipateur s’il ne se trouvait pas « au service du Pouvoir et de l’Argent »). Lorsque l’on sait qu’un Occidental passe en moyenne neuf années de sa vie devant un écran de télévision (Bénilde rappelle dans son essai On achète bien les cerveaux que le téléspectateur n’avait à subir, en 1968, que deux minutes d’écrans publicitaires quotidiens ; en 2006, le chiffre doit être multiplié par 72…), on comprend les mises en garde, aussi véhémentes que prophétiques, du cinéaste italien. « La révolution des mass media – écrivit-il – a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays… Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. »

Le succès du régime consumériste tient en ce qu’il n’a pas recours aux matraques, chères aux gouvernements autocratiques (des monarchies absolues à l’URSS), pour dresser ses domestiques. La mise au pas est assurée sans que le sang ne soit versé. Servitude volontaire, ou presque : le capitalisme à la papa, bourgeois et bedonnant, cigare d’une main et fouet de l’autre, sent la naphtaline ; le voici lifté et relooké, hype et in, cherchant à susciter partout le désir de ses sujets. En 2010, l’économiste Frédéric Lordon étudia, avec l’essai Capitalisme, désir et servitude, la dimension totalitaire du « régime de désir » et « l’obéissance joyeuse » qui régentent notre temps ; trente ans plus tôt, Pasolini pointait du doigt : « La fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé ». Quel ordre ? Celui du nouveau Pouvoir. Celui de la modernité libérale, individualiste, frénétique, illimitée et liquide. Un Pouvoir jouisseur, cruel sous ses rires, prétendument sans préjugés et faussement tolérant (cette tolérance artificielle qu’il fustigeait, en tant qu’homosexuel, puisqu’elle venait « d’en haut » et ne faisait, justement, que tolérer). Un ordre qui, pour reprendre la formulation de Dufour, « réduit l’humanité à une collection d’individus calculateurs mus par leurs seuls intérêts rationnels et en concurrence sauvage les uns avec les autres » (Le Divin Marché) : les églises se sont vidées au profit des centres commerciaux, le salut passe par les biens matériels et les peuples cèdent la place aux troupeaux. « Je vis existentiellement, confiait Pasolini dans sa correspondance, ce cataclysme qui, du moins pour l’instant, n’est que dégradation : je le vis chaque jour, dans les formes de mon existence, dans mon corps. »

codeOde à la diversité

Le Divers, cher au voyageur Victor Segalen, s’est dilué dans les eaux plates d’une culture uniforme et incolore : celle du globish et des grandes marques qui infectent pareillement Séoul, Los Angeles et São Paulo – ce monde dominant, le nôtre, est celui que redoutait tant Pasolini. Celui de la note unique, sans saveur ni discordances. Le mode de production capitaliste, dans sa formulation contemporaine, arase les singularités en soumettant les peuples à la loi d’un marché transnational affranchi de toutes entraves historiques et culturelles.  Ce que le sous-commandant insurgé Marcos a nommé l’« homogénéisation culturelle du monde », dans un livre d’entretien paru en 2001.

Pasolini s’étonnait, dans ses Lettres luthériennes (sous-titrée Petit traité pédagogique), de l’absence de réactions des communistes et des antifascistes, au cours des années 1960 et 70, face à l’hégémonie marchande et à la standardisation de l’espèce humaine – mutation anthropologique qu’il tenait pour historiquement unique. Cette évolution, que l’on prenait soin de nommer « développement », le répugnait à ce point qu’il alla jusqu’à utiliser, de façon polémique et nécessairement ambiguë, le terme de « génocide » afin de mettre en évidence le caractère criminel d’un tel système économique. Le torrent ultralibéral et productiviste charrie l’éradication des cultures, des modes de vie, des particularismes et des valeurs millénaires, transformant ainsi les humains en « automates laids et stupides, adorateurs de fétiches ». Il signe la mise à mort du petit peuple cher à l’écrivain – ce peuple des faubourgs et des champs, des nippes reprisées et des mains râpées, ce peuple qu’il conviait à sa table, autour d’une rime ou d’un tournage (une position qui lui valut et vaut parfois d’être accusé de mythifier les plus modestes, de les rêver pour mieux expier ses propres origines bourgeoises – on songe notamment au romancier Édouard Louis qui, en 2014, déclara : « Écrire contre Pasolini, la mythification, l’idéalisation des classes populaires. Toute son oeuvre est traversée par une vision des classes populaires comme plus simples, plus authentiques, plus vraies. »)

À défaut d’espoir, ses voyages dans les pays du tiers-monde lui conféraient quelques joies interdites : celles, notamment, de parler à des hommes qui n’avaient pas (encore) succombé à cet hédonisme de pacotille qui distille du bonheur en sachets surgelés. Si rien n’arrête le Progrès, poursuivait-il d’une plume apocalyptique, la Terre risque fort de fabriquer des « sous-hommes » interchangeables à la chaîne… Des robots. « D’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », précisa-t-il dans l’ultime entretien qu’il donna, la veille de son assassinat.

Conserver ou révolutionner ?

Mélancolie d’artiste ? Vague à l’âme de rimailleur ? Spleen de songe-creux ? Si Pasolini n’a jamais nié le regard nostalgique qu’il portait sur le monde, son dépit n’était pas d’ivoire – celui des tours d’anciens régimes (peuplées d’esthètes féodaux ou de dandys laudateurs de Muray). Pasolini, sa vie durant, tonna rouge vif-argent et entendait bien faire du passé table rage. L’homme avoua, dans l’ouvrage Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, qu’il était communiste parce qu’il était conservateur – l’épithète relève de dispositions psychologiques personnelles, bien sûr, mais il doit également se lire à l’aune de sa pensée politique. Conservateur ; qu’est-ce à dire ? L’avenir a parfois la langue qui fourche et le présent aurait tort de tourner le dos à ses antécédents : c’est aussi dans les vieux pots qu’on fait… Pour un projet de recueil intitulé Poésie avec littérature, Pasolini composa ces deux vers : « La connaissance est dans la nostalgie / Qui ne s’est pas perdu ne possède pas ». Il précisait toutefois que le passé, lorsqu’il était présent, c’est-à-dire lorsqu’il le vivait de plain-pied, n’était pas source de satisfactions : il le devient à mesure qu’il s’efface.

Pasolini tenait aux dons des siècles défunts. Une proposition radicale, émancipatrice et libératrice (Pasolini y intégrait même l’écologie), ne pourra se concevoir qu’en refusant d’escorter l’époque dans sa marche forcée vers un avenir qui risque, en bien des points, de compromettre le socialisme de demain¹. Le poète était sensible à ce qu’il appelait les « valeurs anciennes », celles, populaires, de la « fraternité perdue » (Jean-Loup Amselle, dans son petit pamphlet Les nouveaux rouges-bruns, a vivement dénoncé « le primitivisme » de Pasolini). Son athéisme ne l’empêchait d’ailleurs pas de promouvoir une certaine sacralité, volontiers teintée de mystique chrétienne – ce qui le conduisit à condamner l’avortement sans condition (stigmate, à ses yeux, de l’hédonisme frivole et marchand). La modernité le hantait : il assistait le cœur serré au massacre des espaces urbains et naturels, noyant sa colère dans le fond des vers : « je ne vois qu’une chose : que bientôt va mourir / l’idée de l’homme qui apparaît dans les glorieux matins » (« Poésie en forme de rose », extrait du recueil Poésies 1953-1964). À quoi s’ajoutaient un romantisme certain et une aspiration chevaleresque au combat : dans sa correspondance avec Natalia Aspesi, on peut lire : « Un monde répressif est plus juste, meilleur qu’un monde tolérant : parce que dans la répression, on vit les grandes tragédies, la sainteté et l’héroïsme prennent naissance. » D’où son verdict sans appel : qu’est-ce que le présent ? « L’enfer. » Marxiste, il prenait néanmoins ses distances avec sa vision de l’Histoire et du temps (comme parousie), qu’il tenait, avec Sorel ou Camus, pour une illusion bourgeoise.

La ligne politique et philosophique de Pasolini, difficile à cerner d’un pas pressé, lui assure parfois de bien étranges soutiens posthumes : catholiques intégristes, militants identitaires ou soraliens. Patrice Bollon se fendit d’une mise au point l’an passé, en tançant la « captation théorique » de ce penseur anticolonialiste et marxiste — une récupération des « plus indues [et] scandaleuses » (Le Magazine littéraire, n° 543). S’il existe, sans contredit, un conservatisme contre-révolutionnaire et haïssable (celui des possédants qui s’accrochent à leurs privilèges présents, celui des dominants qui saigneraient la terre pour rester à leur poste, celui des exploiteurs qui justifient « l’ordre » du monde), il a pu exister, dans l’histoire socialiste, certaines formes de conservatisme capables de nourrir — ou se voulant telles — le projet révolutionnaire. Celles qu’évoque, par exemple, le militant écologiste Paul Ariès lorsqu’il rapporte, dans son ouvrage La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, la dimension « conservatrice » des luttes populaires : « Il s’agissait de défendre des modes de vie ». Celle de ces révolutionnaires, dont Löwy et Sayre parlèrent brillamment dans Révolte et mélancolie, pour qui « le souvenir du passé sert comme arme dans la lutte pour le futur ». Celles dont Edgar Morin fait état lorsqu’il utilise le terme « métamorphose » pour illustrer les liens qui existent entre révolution et conservation : la révolution, à l’instar du papillon, dépasse sans renier la chrysalide qu’elle a été (Pour et contre Marx, paru en 2012). Celles que mentionna Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle lorsqu’il déplora la perte de mémoire constitutive de notre époque, le présent perpétuel auto-suffisant et la « mise hors la loi de l’histoire ». Celles, enfin, que Régis Debray révèle dans Dégagements : « C’est le présentisme qui est effrayant. La perte des anachronismes. L’instant qui scintille, sans recul pour s’en démarquer, sans l’aune pour le juger. Si maintenant tout est maintenant, disons adieu aux rébellions de demain, que le jeunisme tuera dans l’œuf. Pas de révolution sans l’insistance, l’assistance du révolu. […] Tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés avaient un temps de retard sur le leur : le Che voulait refaire San Martín, Marcos, Zapata, Chávez, Bolívar. Comme nos jacobins en 1789, lecteurs de Plutarque et de Tite-Live, les Gracques ; et Lénine, la Commune de Paris. Les réfractaires ont la manie d’antidater, en faisant d’un anachronisme leur agenda ».

Conserver ou révolutionner ? Dans ses Lettres luthériennes, Pasolini expliquait que cette opposition binaire n’avait plus aucun sens. Il renvoyait dos à dos les conservateurs sans désir radical de rupture et les révolutionnaires persuadés qu’il fallait éradiquer jusqu’à la dernière trace du vieux monde. Le passéiste fait des cendres une décoration, le révolutionnaire les souffle pour mettre le feu à l’horizon ; le passéiste cultive les ombres, le révolutionnaire les rappelle au grand jour pour l’aider à trouver sa route ; le passéiste célèbre les cicatrices, le révolutionnaire les rouvre pour guérir l’avenir.

« Je vous hais, chers étudiants »

La vague contestataire qui s’abattit sur les années 1960 et 70 laissa Pasolini sur sa faim. C’est le moins que l’on puisse dire. Il tourna en dérision les velléités subversives et mutines des étudiants qui firent le jeu du système qu’ils contestaient avec rage (avant de rentrer dans les rangs dont ils étaient issus, bien sagement et fiers, médiatiquement, de ce quart d’heure de rébellion) : « Ils utilisent contre le néo-capitalisme des armes qui portent en réalité sa marque de fabrique et qui ne sont destinées qu’à renforcer sa propre hégémonie. Ils croient briser le cercle et ne font que le renforcer. » À ses yeux, la dérision prônée par cette jeunesse ébouriffée foulait aux pieds le sens du respect et de l’honneur, l’incivilité s’érigeait en signe de dissidence et toute réticence devant l’inédit, l’inconnu et les-lendemains-radieux devenait sujette à opprobre : « J’entends déjà leurs argumentations : est passéiste, réactionnaire, ennemi du peuple, quiconque ne sait pas comprendre les éléments de nouveauté, même dramatiques, qu’il y a dans les fils ». Il alla même jusqu’à soutenir, dans un poème, les jeunes agents de police (des enfants du prolétariat et du sous-prolétariat, disait-il) face aux émeutiers bien nourris. Ces fils à papa qui s’insurgeaient contre Papa : guéguerre intestine de la bourgeoisie.

L’un de ses biographes, Enzo Siciliano, consigna dans Pasolini, une vie : l’écrivain « devina, avant beaucoup d’autres, que le « Mai » étudiant italien n’avait rien de la révolution culturelle maoïste dont il s’inspirait pourtant, mais qu’il était une révolte codée de la bourgeoisie contre elle-même. » Pasolini reprochait également à la jeunesse « antifasciste » de mener une lutte de retard : celle-ci s’insurgeait contre un système politique mort il y a trois décennies de cela et ne voyait pas celui, ô combien plus vénéneux, qui prenait son époque à la gorge. « Un antifascisme de tout confort et de tout repos », en somme, qui fiche des coups de pied à un cadavre.

*

Pasolini est mort en 1975, étrangement assassiné sur une plage romaine, alors qu’il s’apprêtait à publier un livre sur les liens qui unissaient les autorités politiques, la mafia et le secteur pétrolier. « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie », avait juré cet homme doux et profondément pacifique, en dépit du tranchant de ses textes (Gandhi restait l’un de ses maîtres à agir). Personnage dense, complexe, parfois confus, sinon contradictoire, sans cesse en quête, jamais consensuel. Le Parti communiste l’avait radié, en 1949, pour « indignité morale et politique » et il eut, sa vie durant, à affronter trente-trois procédures judiciaires et quatre-vingts plaintes pour « obscénité ». Quelques heures avant de mourir, il déclara : « Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Source :http://www.revue-ballast.fr/pasolini-contre-la-marchandise/

Notes :

1. Pasolini se définissait avant tout comme un marxiste, très inspiré par Gramsci, ne souhaitant pas être assimilé au communisme stalinisant des partis.

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Changer notre regard sur la pauvreté (Majid Rahnema)

AVT_Majid-Rahnema_5207Majid Rahnema est mort le 14 avril 2015 à l’âge de 91 ans. Ce diplomate iranien s’était livré ces vingt dernières années à une critique sévère du modèle productiviste et à un réexamen profond de la question de la pauvreté. La pauvreté n’était pas pour lui un fléau à anéantir (il la distinguait radicalement de la misère), mais au contraire le meilleur rempart contre la misère, à condition d’en redécouvrir les richesses…

Il a publié sur le sujet deux essais :  Quand la misère chasse la pauvreté (2003) et La Puissance des pauvres (2008).

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« L’existence reconnue de quatre milliards de personnes dont le revenu journalier est inférieur à deux dollars par jour constitue bien la preuve selon laquelle les immenses « progrès » économiques et technologiques n’ont abouti qu’à une augmentation sans précédent du nombre des naufragés de notre économie. (…) Il est temps de réaliser que la course à la croissance économique n’est pas la réponse à leur problème. Elle est elle-même le problème qu’il faudra enfin aborder sans peur ni préjugé ».

« Ce n’est pas en augmentant la puissance de la machine à créer des biens et des produits matériels que [le] scandale [de la misère] prendra fin, car la machine mise en action à cet effet est la même qui fabrique systématiquement la misère. Il s’agit aujourd’hui de chercher à comprendre les raisons multiples et profondes du scandale. C’est cette recherche qui m’amène aujourd’hui à montrer combien une transformation radicale de nos modes de vie, notamment une réinvention de la pauvreté choisie, est désormais devenue la condition sine qua non de toute lutte sérieuse contre les nouvelles formes de production de la misère. » (Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté)

« L’essentiel, je crois, est d’arrêter de prendre les pauvres pour des incapables et de vouloir leur imposer des formes de richesse qui n’ont aucun sens pour eux. Des organisations comme la Banque Mondiale devraient ainsi cesser de définir la pauvreté comme elles le font (un revenu mimimun d’un ou deux dollars par jour), pour essayer plutôt d’associer toutes les victimes de la mondialisation à redéfinir ensemble ce qu’est la richesse. Il y a de fortes chances que les richesses ainsi redéfinies correspondraient pour la plupart à celles-là même que ces organisations sont en train de détruire au nom de la lutte contre la pauvreté.

Fort de sa connaissance des pauvres, Gandhi exhortait en son temps tous les docteurs-ès-pauvreté à laisser les pauvres tranquilles – plus précisément à ne pas peser sur leurs épaules (get off their back). Il avait compris que ses amis les pauvres seraient bien mieux servis si au lieu de lutter contre la pauvreté, on les aidait à renouer avec leurs ressources et leurs capacités millénaires, leur meilleur outil contre l’adversité. » (M. R, Source)

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RECONSIDÉRER LA PAUVRETÉ?

n_guineeEntretien accordé en 2004 à la Revue Quart Monde à propos de son livre « Quand la misère chasse la pauvreté »

Jean Tonglet : Dans l’introduction de votre livre vous écrivez: « Depuis que le mot pauvreté est entré dans mon vocabulaire d’enfant, jamais je n’ai cessé de m’interroger sur son mystère ».

Majid Rahnema : J’ai cru longtemps que je savais quelque chose sur la pauvreté. Il m’a fallu quarante à cinquante ans de vie et d’expérience pour comprendre qu’elle est une construction sociale et mentale et pas une notion pouvant être définie sur un plan universel; mais aussi qu’elle est essentiellement différente de la misère. Pour Thomas d’Aquin, la pauvreté représentait le manque de superflu, la misère, le manque du nécessaire. Des centaines de millions d’humains ont connu la pauvreté conviviale: loin de les conduire à la misère, ce mode de vie leur a servi de bouclier contre elle. Si les politiques menées au nom de la lutte contre la pauvreté ont en pratique servi à combattre les pauvres dans leur propre lutte contre la misère, c’est que leurs promoteurs n’ont jamais cherché à comprendre les richesses de la pauvreté…

J. T.: Vous expliquez que pendant longtemps nos sociétés ont vécu dans la pauvreté conviviale, puis qu’une véritable rupture est survenue.

M. R. : J’ai découvert dans les années 70 un livre extraordinaire Age de pierre, Age d’abondance, de Marshall Sahlins, anthropologue américain. Il explique que la pauvreté est une inven­tion de la civilisation moderne. Toutes les sociétés dites archaïques qu’il avait étudiées ne connaissaient pas la pauvreté. Les « chasseurs collecteurs » étaient, par exemple, des gens qui avaient très peu de choses et menaient une vie dure, mais ils ne se considéraient pas comme des pauvres. Ils passaient deux à trois jours à chasser, à collecter ce dont ils avaient besoin. Ensuite ils pouvaient passer plusieurs jours à s’amuser jusqu’à ce qu’ils aient besoin d’aller à nouveau à la chasse ou à la cueillette. Ils ne pensaient pas que vivre avec ce qu’on pouvait avoir en se donnant tous la main pouvait représenter une condition déplorable. Pendant des millénaires, le mot pauvreté, en tant que substantif était absent de tous les vocabulaires du monde. Par contre, l’adjectif pauvre a toujours existé pour qualifier un état de manque ou une condition qui laissait à désirer. Tel un sol ou une santé pauvre. Une personne pouvait être pauvre en quelque chose, mais riche en d’autres, comme pauvre d’esprit et riche d’argent, l’adjectif pauvre servant à faire état d’un manque dans un domaine donné, le qualificatif riche signifiant le contraire. La connotation péjorative attachée à l’adjectif a déteint sur le substantif lorsque les premières sociétés humaines ont pensé désigner une catégorie de leurs membres sous le nom spécifique de pauvres.

Au Moyen Âge, le pauvre était encore un personnage estimé, et même vénéré pour la chrétienté. Chaque tradition religieuse prescrit de la même façon une conduite à suivre par rapport au pauvre et à la pauvreté. Lorsqu’il s’agit d’un pauvre ayant volontairement choisi de vivre cette condition, ses qualités morales lui donnent une aura sociale exceptionnelle.

Dans les sociétés antérieures à la révolution industrielle, la pauvreté représentait encore, selon Joseph Proudhon, « la condition normale de l’homme en civilisation », une condition bien différente de la misère. Les pauvres y ont trouvé force, énergie, imagination, ressources nécessaires pour lutter contre la misère. C’est un fait historique qu’il ne faut jamais oublier.

Le fait que le pauvre a souvent été confondu avec le miséreux, rend bien difficile une conversation intelligente sur le sujet.

Pour éviter cet écueil, il faut discerner au moins trois types de pauvreté: la pauvreté conviviale, la pauvreté volontaire et la pauvreté modernisée.

Je passe rapidement sur la pauvreté volontaire, bien qu’elle ait été le lot des humains les plus exceptionnels de toutes les cultures. De Socrate à Gandhi, en passant par le Christ, François d’Assise, Rabi’a al-Adawyia et bien d’autres, elle a représenté la quête des plus hautes formes de liberté et de richesse.

La pauvreté conviviale est propre aux sociétés dites vernaculaires (c’est Ivan Illich qui pour la première fois a utilisé ce terme au lieu de sociétés traditionnelles), des sociétés qui ont un caractère organique, où il n’y a pas encore des individus au sens moderne du mot, mais des sujets (subjectum ou soumis à quelque chose), dans un corps social dont ils sont les membres. Cette catégorie de pauvreté n’est pas choisie, mais vécue comme une pratique de bon sens, face à la nécessité. Il s’agit là d’une condition fondée sur les principes de simplicité, de frugalité, de partage et de considération pour ses prochains. Elle traduit ce concept que les Iraniens appellent le qana’at (le contentement de ce qu’on a et de ce qui est perçu comme la part de chacun dans l’ordre cosmique). Elle représente une éthique et une volonté de vivre ensemble, selon des critères culturellement définis de justice, de solidarité et de cohésion sociale.

Ce type de pauvreté a été le lot de toutes les populations du monde pré industriel: tirer le meilleur parti de ce qu’elles avaient ou pouvaient avoir en commun. Ainsi, sauf dans des périodes exceptionnelles de famine, ces populations ne connaissaient généralement pas la faim. Les Yakut, par exemple, nous dit Lévi-Strauss, refusaient de croire que quelqu’un dans le monde pouvait mourir de faim, parce que chaque fois qu’ils avaient faim, il était facile pour eux d’aller chez les voisins et de partager leur repas. Le principe de partage ne laissait pas de place pour l’exclusion.

Les sociétés vernaculaires représentaient des microcosmes dont la richesse relationnelle était garante d’une vie équilibrée, bien qu’empreinte de frugalité. Leur vie était loin d’être idéale ou libre des aspects négatifs propres à toute société humaine. Mais c’est paradoxalement leur « pauvreté» qui permettait aux moins démunis d’entre eux de venir toujours au secours d’un prochain en difficulté. C’était une force qui permettait souvent d’éviter l’apparition des différentes formes de misère (physique et morale) propres aux sociétés atomisées d’aujourd’hui.

C’est l’économie de marché, plus précisément le capitalisme, qui a porté un coup mortel à la pauvreté conviviale. Le nouvel ordre de production, instauré par la révolution industrielle, a représenté une rupture sociale et épistémologique aux conséquences désastreuses pour les pauvres. Il a été à l’origine de changements radicaux dans la perception de ce qui, jusque-là, avait été appréhendé comme richesse et pauvreté. En produisant systématiquement des besoins nouveaux, il a détruit les équilibres organiques qui avaient fait de la pauvreté conviviale une richesse indestructible. La définition des besoins et leurs modes de satisfaction comme les normes culturellement établis qui avaient toujours servi à distinguer le nécessaire du superflu ont également été changés par la suite.

J. T.: Que s’est-il passé pour qu’on bascule dans la pauvreté modernisée ?

M. R.: Plusieurs facteurs ont contribué à ce que j’appelle la grande rupture. Dans les sociétés vernaculaires, le travail, par exemple, était un concept différent du travail salarié actuel. Chacun pratiquait une activité qui était aussi un service à sa communauté. Celui qui travaillait était respecté et jamais désœuvré. Aujourd’hui, la plupart des gens sans travail et ceux tombés dans la misère peuvent être des personnes qualifiées mais le système est devenu tel que leurs dons et leurs qualifications non reconnues ne leur servent plus à rien.

Une telle évolution met l’homme en danger. Pendant des millénaires, parce qu’il était enraciné dans une culture historiquement constituée, l’homme a toujours cherché à sauvegarder un ensemble d’équilibres et de proportions dont toute vie sociale et humaine dépend. Aujourd’hui tout ce qui va dans le sens du « plus» nous impressionne. L’économie a trahi le sens même du mot grec Oikonomia (l’économie de la maisonnée). Avant on produisait pour soi-même, pour sa famille. Aujourd’hui plus personne ne produit pour sa famille ni même pour sa communauté. On produit pour exporter parce que cela rapporte des devises. C’est ainsi qu’on en est arrivé à cet incroyable scandale: pendant la grande famine des années 1980 en Afrique, alors que les gens mouraient de faim, la Somalie et l’Egypte exportaient de la nourriture pour chiens et chats. Voilà ce qu’est l’oikonomia de nos jours !

Cette rupture a donc été le facteur majeur qui a transformé la pauvreté conviviale, d’abord en pauvreté modernisée et ensuite en misères, misère matérielle et morale dont la propagation risque aujourd’hui de chasser la pauvreté conviviale.

J. T. : L’économie de marché ne prétend-elle pas créer richesse et abondance alors même qu’elle ne cesse de fabriquer de la rareté ?

M. R. : Le discours dominant prétend que tout pays dont l’économie n’est pas avancée est pauvre. En conséquence, produire plus et avoir une économie en croissance serait la condition sine qua non de tout combat contre la pauvreté.

Si cela était vrai, comment expliquer que les Etats-Unis abritent en leur sein plus de trente-cinq millions de pauvres ? Le plus triste est que le discours manipulateur de l’économie a fini par faire parta­ger à cette nouvelle masse d’individus paupérisés sa propre vision des choses. Les mirages de cette économie sont si puissamment médiatisés que ni les « gagnants» ni les «perdants» ne se rendent compte que la course généralisée à la richesse est elle-même devenue une des causes de la destruction des vraies richesses physiques et culturelles du monde, en particulier dans les pays dits pauvres.

Les contradictions qui accompagnent ce qu’on appelle la croissance ou le développement économique sont telles que ce sont paradoxalement les échecs de la mondialisation et du développement qui pourraient représenter à long terme une aubaine pour ces populations. Imaginez un instant ce qui arriverait à la planète si tous ses habitants étaient aussi « développés » dans leurs besoins que les populations du Nord! Qu’ils aient chacun, par exemple, une ou deux voitures, des lave-vaisselle et des lave-linge, des journaux du dimanche aussi volumineux que ceux des Etats-Unis, qu’ils consomment autant que les Américains, qu’ils polluent le monde et épuisent ses richesses naturelles autant qu’eux! Six ou sept planètes ne seraient pas suffisantes pour répondre à ces « besoins» !

Tout observateur impartial peut voir que la croissance à tout prix n’est pas la réponse aux problèmes de la précarisation et de la misère. Les économistes ont du mal à comprendre que l’économie moderne n’est pas seulement la productrice d’une « abondance» de produits et de marchandises, mais aussi et surtout, en ce qui concerne les pauvres, la plus grande productrice des raretés dont souffrent ces derniers, des raretés socialement fabriquées qui les acculent systématiquement à la misère.

Si nous sommes sérieux dans notre intention d’apporter une réponse adéquate à la question de la pauvreté, il nous faut changer à la fois nos modes de penser, d’agir et de vivre en commun.

J. T.: Mais le retour aux sociétés conviviales n’est pas possible. Comment alors se libérer de la dépendance d’un tel système ?

M. R.: Il ne s’agit nullement d’un quelconque retour au passé. Je constate que toutes les solutions proposées jusqu’ici aux injustices nées des processus de précarisation n’ont été que des sparadraps ou des bouées de sauvetage. J’essaie de proposer quelques pistes de réflexion.

D’abord il y a la façon dont on problématise la pauvreté. Le problème des pau­vres, ce n’est pas leur pauvreté mais la configuration des savoirs, des pouvoirs et des modes d’intervention qui les ont systématiquement dépossédés de leurs propres instruments de lutte contre la misère. Les mêmes causes continuent, de notre temps, à produire la rareté sociale­ment fabriquée et les misères nouvelles qui s’ensuivent.

Un de mes amis sri lankais, Lakshman Yapa, professeur à l’université de Pennsylvanie, s’est rendu avec ses étudiants dans les quartiers pauvres de Philadelphie et a demandé aux chefs de chacune des familles pauvres de cette ville: « Que faites-vous avec votre revenu de seize mille dollars par an (celui d’une famille de quatre personnes classée en dessous du seuil de la pauvreté) » ? Ceux -ci ont répondu qu’ils dépensaient d’abord environ deux à quatre mille dollars pour leur voiture. Il comprit en les interrogeant que sans voiture, ils ne pouvaient pas se rendre à leur travail, très éloigné de leur habitation, sans compter les frais d’entretien. Quand Yapa leur a proposé de faire pression sur la municipalité pour développer un système de transport public, ils ont dit n’y avoir jamais pensé, étant des Noirs, des malheureux que personne ne voulait écouter… C’est en se posant ce type de questions précises et concrètes, liées à leurs préoccupations de tous les jours, que les gens interviewés ont commencé à s’ouvrir de nouveaux chemins de réflexion et d’action inédites.

Les bonnes questions qu’ils se sont posées portaient souvent sur des sujets ponctuels: Quelles sont les choses qui comptent le plus pour nous et les gens qui nous sont chers ? Les richesses morales, sentimentales et relationnelles ? Ou les besoins de paraître ou de confort dictés par les autres ? L’essentiel serait-il de se donner tous la main pour se procurer les moyens de vivre mieux, ou de gagner toujours davantage dans n’importe quelle condition ? N’y aurait-il pas moyen d’organiser autrement notre vie et celle de nos proches de façon à exercer nos activités productives de façon autonome ? Posséder une voiture est-il une nécessité absolue ? Ou n’est-ce pas un prétexte pour améliorer une image et un statut auprès d’autres qui restent toujours des étrangers ? Et s’il est vrai, comme le montre Ivan Illich, que dans une ville comme New York on se déplace plus vite et bien moins cher à pied et à bicyclette qu’en voiture, pourquoi ne pas m’organiser en conséquence ?

C’est en poursuivant ce genre de réflexion que des centaines de milliers d’autres Américains, ailleurs qu’à Philadelphie, ont déjà réussi à changer leur mode de vie pour vivre dignement et avec moins de huit ou neuf mille dollars par an. Et ils y arrivent parfois en nombre, parce qu’ils ont décidé de résister de façon créatrice à l’emprise de la société de consommation et qu’ils y ont mis toute leur imagination.

Bien d’autres individus dans le monde sont également sur le point de découvrir des modes de vie et des comportements alternatifs. Si, aussitôt après la Deuxième Guerre mondiale, plus de gens dans les pays du Tiers Monde avaient adopté des attitudes similaires, s’ils avaient dit: nous ne voulons pas suivre le mode de croissance et de production de l’Europe et de l’Amérique, nous voulons vivre décemment en comptant sur nos propres richesses – celles aussi que nous sommes à même de maîtriser – je suis persuadé que ces pays n’en seraient pas là où ils en sont aujourd’hui.

Il faut rendre à l’économie ce qu’elle doit être: un instrument au service de la société.

Pourquoi disons-nous sans cesse que la pauvreté est un ensemble de manques, définis par les gens du Nord et qu’ils sont seuls à même de satisfaire ? Il n’existe pas de manque en soi. Tout « manque» pose la question de son rapport avec le sujet du manque, la perception que ce dernier a de ce manque et les moyens dont il dispose effectivement pour lui apporter une réponse pratique.

Quant à l’aide aux pauvres, elle est loin d’être celle dont parlait Jésus dans l’exemple du bon Samaritain. Aujourd’hui, le mot aide est corrompu. On s’en sert dans l’intention de s’immuniser contre les menaces potentielles que représentent les pauvres, beaucoup plus que pour leur venir en aide. Il en a d’ailleurs souvent été ainsi. Au Moyen Age déjà, les usuriers donnaient, à la fin de leur vie, de l’argent à l’Eglise, pour sa distribution aux pauvres, parce qu’ils avaient peur d’aller en enfer – ainsi croyaient-ils être à l’abri des pires tourments à venir. À cette époque, l’Eglise a inventé le purgatoire pour permettre à ceux qui voulaient ainsi « aider» les pauvres de trouver un moyen de se racheter avant de mourir une sorte de police d’assurance leur permettant d’échapper à l’enfer. Ce genre d’aide n’a bien sûr rien à voir avec celle qu’incarnait le geste du Samaritain. C’est la même chose aujourd’hui: on a peur que les pauvres deviennent des terroristes, qu’ils réclament justice ou qu’ils détruisent les parades de la société de consommation. Très peu de gens s’ intéressent vraiment aux personnes en détresse et à la lutte des pauvres contre la misère.

Une dernière chose qu’il me semble important d’avoir à l’esprit: aucune forme d’aide, aucune action en faveur du prochain n’a de sens ni d’effet si elle n’est pas le fruit d’un changement intérieur, d’un changement que chacun de nous doit opérer en lui-même.

D’une façon générale, l’approche apophatique de la théologie de Thomas d’Aquin m’a personnellement beaucoup aidé pour aller au cœur des sujets: je ne sais pas ce qu’est Dieu, disait-il, mais je sais ce qu’il n’est pas. De la même façon, j’ai finalement appris ce que la pauvreté dont parle telle ou telle personne n’est pas. Il en va de même de la croissance que je me suis donné pour tâche d’analyser pour comprendre ce qu’elle n’est pas. C’est comme cela qu’il m’a paru de plus en plus évident et nécessaire de partager mes découvertes personnelles avec les personnes sérieusement intéressées au sort des pauvres dans une société obnubilée par le mythe de la croissance. Il serait absurde de ma part d’en tirer une conclusion générale et précipitée et de penser qu’un arrêt immédiat de toute croissance apporterait une solution magique aux problèmes qu’elle a causés. Ce ne serait ni possible ni même souhaitable, si cela était le fruit d’une décision arbitraire et réactive, c’est-à-dire, d’une simple réaction au danger repéré. Comprendre tous les effets néfastes d’une politique de croissance incontrôlée est une chose, la substituer par une autre susceptible de redonner à l’économie son sens originel et de la réenchâsser dans le social, est tout à fait autre. À ce stade, il nous convient de poser des questions concrètes et précises qui tenteraient d’élucider les faits et les comportements des acteurs sociaux, tels qu’ils sont et non tels qu’on voudrait les imaginer, mais qui toucheraient aussi à leurs dimensions d’ordre philosophique, existentiel, social, historique, culturel et autre. Ce que j’essaye de montrer, c’est que ni « la pauvreté » ni les « solutions » proposées par les gouvernants ou les « experts» attitrés ne tiennent vraiment compte des aspirations des pauvres. Ce qui est essentiel aujourd’hui c’est de suivre les centaines de millions de pauvres et de leurs amis dans leur propre façon de se frayer de nouveaux chemins. C’est enfin de compte de leurs expériences et de leur propre perception de la réalité que pourront s’ouvrir ces chemins.

L’argent donné aux pays du Tiers Monde par la Banque mondiale et d’autres institutions, soi-disant pour accélérer leur croissance, les rend à mon avis encore plus dépendants des institutions qu’ils ne peuvent plus contrôler. La violence des solutions de développement imposées à ces pays les conduit non pas vers un avenir meilleur mais vers des crises toujours plus graves et de nouvelles formes de violence et de pathologie identitaire.

Les réponses à ces questions sont très différentes dans chaque cas et dépendent du sérieux et de l’ intelligence manifesté par tous les acteurs sociaux concernés. Elles nécessitent une refonte radicale des paradigmes qui ont jusqu’à présent présidé à la recherche de la vérité. La découverte de ces nouveaux paradigmes doit certes tenir compte des changements provoqués par l’économie capitaliste mondialisée. Mais elle nécessite une attention encore plus grande à ce que les uns et les autres auront pu apprendre de toutes les sagesses aujourd’hui subjuguées ou violées qui continuent de représenter le trésor commun des humains menacés par les nouvelles lois du marché et du profit.

Pour conclure, il n’appartient certes pas à moi d’apporter une réponse aux questions bien difficiles que tout acteur social doit se poser en tant que « prochain ». Il serait insensé de ma part de terminer cette conversation en proposant aux Français, par exemple, de créer un nouveau parti contre la croissance ou de mettre fin au système de sécurité sociale sous prétexte que celui-ci renforcerait en fin de compte leur dépendance à un pouvoir qui est déjà lui-même dépendant des nouvelles forces du marché. Même s’ils étaient d’accord avec les arguments avancés par des philosophes comme Ivan Illich sur ce point particulier et les thèses avancées dans son livre sur Les limites de la médecine, une telle suggestion paraîtrait absurde et déplacée à la majorité des Français, surtout à celles et à ceux pour qui la sécurité sociale est déjà devenue un besoin, voire une nécessité, dans une société qui ne fonctionne plus comme avant, où les soins de santé sont devenus de plus en plus chers et où il n’y a plus de chaman, de guérisseur ou de médecin « gratuit » comme il y en a encore en Inde. Par contre, ce qu’un outsider comme moi peut faire dans un cas pareil c’est de montrer que ce système pourrait éventuellement être remis en question ou remodelé, pour permettre à ses usagers de définir leurs « besoins » de santé dans des conditions de moindre dépendance par rapport à la perception qu’en ont les « autorités» médicales. Ou pour que ces besoins, une fois redéfinis, ne soient pas toujours phagocytés par ceux qui sont systématiquement créés par un marché agressif, notamment une industrie d’armements et de production militaire qui ne sert, en fin de compte, que des marchands, des tyrans et des terroristes de tout bord.

L’important est que tout un chacun mette tout son cœur et son intelligence pour s’attaquer aux problèmes qui le tra­cassent, et réalise bien que la solution de ces problèmes dépend finalement des moyens dont il, ou elle, se sert pour changer les mondes autour de soi et en soi.

Source : http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=2000

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Intervention de Majid Rahnema au Forum Mondial de la Pauvreté (juillet 2012) :