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La dette : un outil pour asservir les peuples et piller leurs richesses

« La politique de la zone Euro vis-à-vis de la Grèce est un néo-colonialisme »

Entretien avec Nicolas Sersiron (par Reporterre)

Les chefs d’Etat européens se retrouvent dimanche pour décider du sort économique de la Grèce. Mais celle-ci supporte une dette illégitime et illégale, comme l’explique le président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde en France (CADTM).

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Auteur de Dette et extractivisme, la résistible ascension d’un duo destructeur, Nicolas Sersiron est président du CADTM-France, un réseau international qui a notamment participé à la commission pour la vérité sur la dette publique grecque.

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Reporterre – Comment s’est formée l’actuelle dette de la Grèce ?

Nicolas Sersiron – Elle a plusieurs origines. On parle beaucoup de 2009-2010 – en somme, des conséquences de la crise des subprimes – mais on peut remonter à la Grèce de la dictature des colonels, entre 1967 et 1974, voire même à la sortie de la guerre. Mais l’essentiel vient de l’entrée de la Grèce dans la zone Euro en 2001 : la Grèce n’avait pas une économie suffisamment développée pour adopter l’euro et se trouver à égalité avec les pays qui formaient la zone à ce moment-là. C’était une économie trop primaire, trop peu industrialisée par rapport aux économies tertiaires et de services que sont la France et l’Allemagne par exemple. Il y avait un déséquilibre.

Mais l’idée de cette zone euro n’était-elle pas justement de tirer les économies faibles, avec des mécanismes de soutien à leur intention ?

Oui, et c’est à ce titre que la Grèce a reçu des fonds structurels d’adaptation. Ces fonds sont justement en partie responsables de la dette, parce qu’ils n’ont pas été utilisés pour financer des infrastructures, des équipements de communication, etc. – tout ce qui peut permettre à un pays de résister à un système commercial transparent, avec une concurrence ouverte des pays plus développés dans un libre-marché.

Il s’est passé la même chose qu’en Espagne, où ces fonds structurels ont principalement servi à financer des bâtiments à touristes, des réseaux de train à grande vitesse à moitié vides ou des aéroports qui n’ont jamais ouvert, plutôt qu’à doper ce qu’il fallait.

Ne tenez-vous pas un discours qui consiste à culpabiliser le peuple grec ?

Non : la responsabilité des créanciers – tout du moins, ceux qui le sont devenus – est colossale. Ils ont abondamment prêté à la Grèce, sans prendre les précautions nécessaires. C’est vrai qu’il y a un problème de corruption, c’est vrai que c’est un problème que les armateurs et l’Eglise ne payent pas d’impôts aujourd’hui. Mais au fond, c’est le même problème que les subprimes : on a prêté à des gens dont on savait qu’ils ne rembourseraient pas.

Pourquoi ? Parce qu’on alimentait la machine des prêts et on savait que les banques seraient sauvées sur le principe du too big to fail trop gros pour faire faillite » : cette expression désigne la situation d’une banque dont la faillite aurait des conséquences systémiques si désastreuses qu’elle est renflouée par les pouvoirs publics dès que ce risque est avéré, NDLR avec Wikipedia]. C’est exactement ce qui s’est produit en Grèce : les banques françaises et allemandes ont prêté allègrement, à des taux très élevés, ont gagné beaucoup d’argent, et quand la Grèce s’est cassée la figure, qu’ont-elles fait ? Elles se sont retournées auprès de la BCE (Banque centrale européenne) et de la Commission européenne pour être sauvées.

Il faut aussi parler de la responsabilité de Goldman Sachs, qui a maquillé les comptes du pays pour la faire entrer dans la zone Euro. Sans cela, le pays n’y serait pas entré. Or, qui dirigeait le département européen de cette banque à ce moment-là ? Un certain M. Draghi, qu’on retrouve aujourd’hui à la tête de la BCE

Y a-t-il eu un abus de faiblesse ?

Les banques ont profité d’une opportunité exceptionnelle : le besoin de biens de consommation et le manque d’infrastructures, et elles se sont jetées sur l’occasion. Comme pour les Jeux Olympiques de 2004, qui devaient coûter 1,5 milliard, pour une facture finale de 20 milliards, avec beaucoup de corruption autour de Siemens et d’autres compagnies européennes, qui ont corrompu des ministres et des politiques grecs pour leur vendre des armes. Tout cela, c’est beaucoup d’argent à gagner, car le risque est important donc les taux d’intérêts élevés.

Une commission du Parlement a lancé, avec votre participation, un audit citoyen qui conclut à une dette « illégitime, illégale et odieuse » » : qu’est-ce que cela veut dire ?

Une dette illégitime est une dette qui n’a pas servi l’intérêt général. À l’intérieur de la dette illégitime, il faut distinguer la dette odieuse, la dette illégale et la dette insoutenable. La dette odieuse, c’est la dette qui a été créée dans un pays sans son accord, sans qu’elle profite au peuple, c’est souvent la dette d’un dictateur – comme la dette de Ben Ali, que la Tunisie ne devrait pas, en droit international, rembourser. Sauf que la FMI lui a re-prêté de l’argent en l’obligeant à rembourser… La dette odieuse est très particulière, elle concerne beaucoup de pays africains, mais aussi la Grèce des colonels, par exemple.

La dette illégale est une dette qui ne respecte pas les traités. Quand la Troïka (BCE, FMI et Commission européenne) impose à la Grèce des mesures sociales terribles – baisse du montant des retraites, baisse des salaires des fonctionnaires, diminution de la couverture sociale, etc. –, elle ne respecte pas les nombreux traités internationaux que la Grèce a signé, comme la Déclaration universelle des droits de l’Homme, où il est inscrit qu’on ne doit jamais privilégier l’intérêt des créanciers par rapport aux constituants d’une vie digne – manger, se loger, se soigner, etc. Il y a des prêts qui n’ont pas respecté les traités de Lisbonne, la BCE n’a pas respecté ses statuts, le FMI (Fonds monétaire international) non plus.

Par exemple ?

Le FMI ne doit pas prêter à un pays s’il n’est pas sûr de recouvrer ses créances. C’est pour cela que plusieurs gouverneurs refusaient de prêter à la Grèce, car cela ne respectait pas ses statuts. Finalement, le FMI a prêté une trentaine de milliards d’euros tout en sachant que la Grèce ne rembourserait pas.

Comment les institutions internationales ont-elles réagi à cet audit ?

Elles ne veulent pas en entendre parler ! Vous pensez bien : analyser l’ensemble de la dette grecque, pour savoir à quoi a servi chaque prêt, où il a été, s’il a été accepté par le Parlement grec, s’il a respecté la Constitution, etc. Qu’y apprend-on ? Que 77 à 80 % des prêts de sauvetage de la Grèce depuis 2010 ont été versés aux banques françaises et allemandes. Ces fonds qui ont été prêtés à la Grèce ne se sont pas retrouvés dans les mains des Grecs, ils ont été essorés au nom du remboursement de la dette.

C’est d’ailleurs pour ça que les principales institutions refusent de parler de la dette et préfèrent parler des mesures que la Grèce doit prendre. C’est trop embêtant de parler de ce qui cause la dette, car cela pose de vraies questions. D’ailleurs, qui a entendu parler de l’audit de l’Equateur ? En 2008, Rafael Correa a annulé une grande partie de la dette équatorienne suite à un rapport qu’elle était à 80 % illégitime. Il y est parvenu grâce au marché secondaire de la dette, sur lequel les principales banques avaient fini par revendre leurs titres de reconnaissance de dette à des taux dépréciés.

Le cas de la Grèce est malheureusement très différent. Au lieu de revendre leurs titres sur le marché secondaire, les banques françaises et allemandes se sont arrangées pour que ce soit la BCE qui rachète les titres. Aujourd’hui, ce sont donc en définitive les contribuables européens qui possèdent la dette grecque. C’est une socialisation des pertes privées potentielles. Et maintenant, on viendrait nous dire que tel peuple ne peut plus payer pour tel autre ? Mais jusqu’à présent, les Allemands ont payé pour les banques allemandes !

Dans votre ouvrage, Dette et extractivisme, vous analysez la dette comme le moyen pour les pays riches d’opérer le « pillage » des ressources après la disparition des colonies. Cela vaut-il aujourd’hui pour la Grèce ?

La dette est un outil d’asservissement des peuples par les détenteurs de capitaux. Tant qu’on n’a pas compris cela, on ne peut pas comprendre « l’utilité » de la dette. Depuis quarante ans, les ex-colonies sont asservies par la dette, et pour la payer, elles exportent – car cette dette est en devises – leurs ressources naturelles, qu’elles soient minières, fossiles ou végétales. Et une fois qu’elles ont reçu des devises en paiement des bananes, du cacao, du pétrole et du cuivre, elles renvoient une partie de ces devises au titre du remboursement des intérêts de la dette.

Cela fait quarante ans qu’on entend dire en France qu’on aide les Africains, mais ce n’est pas vrai : au nom de la dette, les transferts des pays en développement vers les pays riches ont été énormes, de l’ordre de 5 à 10 plans Marshall ! La dette est un transfert du pauvre vers le riche.

On est exactement dans le même cas de figure avec la Grèce, que l’on oblige à vendre ses côtes, ses îles, ses plages.

La politique de la zone Euro est-elle un néo-colonialisme ?

Absolument. C’est une forme de néo-colonialisme. Au nom de la dette, on crée des plans d’austérité qui sont une copie-conforme des plans d’ajustement structurel des années 1980. La finalité de ces plans est le même : il faut vendre l’ensemble des ressources pour payer la dette, et il faut laisser entrer les capitaux qui vont pouvoir faire fructifier ces ressources et rapatrier ensuite leurs bénéfices. Grâce à la dette, on justifie toutes les privatisations.

C’est comme ça qu’on brade le port du Pirée, qu’on brade les côtes, qu’on brade n’importe quoi. Mais le néo-colonialisme s’installe aussi en France. On est aujourd’hui à 45 milliards d’intérêt de la dette par an, c’est une somme qui va des contribuables français vers les détenteurs de capitaux.

Pendant ce temps-là, on baisse les impôts de ces détenteurs – qu’ils vont d’ailleurs souvent mettre dans les paradis fiscaux – et quand l’Etat n’a plus d’argent dans les caisses, il finit par déléguer au privé la construction des infrastructures, la sécurité sociale, etc. Il y a un transfert formidable des communs et de tout ce qui appartient au peuple vers le privé.

Au fond, il n’y a plus aujourd’hui de combat entre les étrangers et les nations : c’est un combat entre les peuples et les détenteurs de capitaux.

Faut-il annuler tout ou partie de la dette grecque ?

Evidemment. Car jamais la Grèce ne pourra payer sa dette. De même que la France ne paiera jamais sa dette. Il faut annuler ou rendre le remboursement lointain.

Un exemple intéressant est celui de l’Islande, qui n’a pas voulu que les pertes des banques privées soient nationalisées – certains banquiers islandais ont même été mis en prison. L’économie islandaise est repartie et ça se passe très bien, après une chute certes vertigineuse autour de 2008/2010.

Je ne dis pas que c’est un moment facile ni agréable. Mais même d’un point de vue rationnel, sauver la Grèce est indispensable pour l’ensemble de l’équilibre de l’Europe.

– Propos recueillis par Barnabé Binctin

http://www.reporterre.net/La-politique-de-la-zone-Euro-vis-a-vis-de-la-Grece-est-un-neo-colonialisme

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Solidarité avec les Grecs en lutte ! A bas la dictature des banquiers !

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Solidarité avec les Grecs qui résistent courageusement aux charognards de l’UE et du FMI et à leurs injonctions et méthodes infamantes !

On veut nous faire croire que les Grecs auraient une dette à payer aux banques, qu’ils seraient responsables de la situation actuelle et qu’ils n’auraient donc pas d’autres choix que d’accepter encore et encore les sacrifices exigés par l’Union européenne et le FMI. On veut nous faire croire que les Grecs seraient des paresseux qui s’en seraient foutu plein les poches pendant des années et qu’il est bien normal qu’ils paient aujourd’hui leurs folies passées. On veut nous faire croire que le FMI, l’Union européenne ne seraient là-dedans que des bienfaiteurs et que les Grecs devraient être heureux qu’ils viennent les aider à payer « leur » dette.

La vérité c’est que l’on nous fait prendre pour une dette ce qui n’est qu’un racket organisé. La vérité c’est que cette « dette » n’est pas celle des Grecs mais le fruit de magouilles politico-bancaires et qu’elle n’est qu’un prétexte depuis 2010 à une politique de régression sociale, de saccage des solidarités et des services publics… Une politique qui n’a imposé de sacrifices qu’aux pauvres et a toujours épargné les plus riches. Une politique qui a eu pour conséquences l’explosion de la misère, de la malnutrition, de la mortalité infantile, du nombre de suicides… Des vies détruites, des conditions de vie dégradées, une catastrophe humanitaire, un peuple humilié, tout cela uniquement pour assouvir la cupidité de banquiers, tout cela uniquement pour remplir les poches de banquiers déjà plus que pleines !

Une politique malfaisante, criminelle que ces prédateurs déguisés en bienfaiteurs voudraient encore accentuer malgré le choix démocratique que les Grecs ont fait en janvier dernier (entre autres choses, ces salauds-là réclament une baisse des petites pensions et une augmentation de la TVA, autant dire des mesures qui rendraient encore plus difficile la vie des Grecs les plus pauvres). Une politique malfaisante, criminelle contre laquelle les Grecs (et leur premier ministre en tête) osent se rebeller, ce qui a le don d’agacer ces racailles en cravates qui redoublent d’ignominies et sont prêts aujourd’hui à asphyxier complètement la Grèce et à y installer la panique totale pour discréditer Syriza et obtenir l’obéissance et la résignation. Organiser un référendum pour que les Grecs puissent décider eux-mêmes s’ils acceptent ou non le plan du FMI et de la Commission européenne ? In-sup-por-ta-ble pour les Juncker, Merkel, Hollande et compagnie qui considèrent que ce sont aux banquiers de régenter nos vies.

Insistons bien là-dessus : ce qui se passe en Grèce depuis cinq ans n’est pas une « crise » mais une guerre menée par les banquiers, les capitalistes et l’ensemble des plus riches : une guerre de pillage, une guerre contre les pauvres, une guerre contre la prétention du peuple grec à disposer librement de son destin. Ce qui se passe en Grèce c’est aussi l’affrontement de deux visions du monde inconciliables : celle qui subordonne tout à la cupidité de quelques-uns contre celle, au contraire, où la dignité et l’épanouissement de chacun prévalent sur les caprices de quelques mafieux.

Les jours qui vont suivre, jusqu’au référendum du 5 juillet, seront décisifs. Les charognards vont exercer une pression terrible sur les Grecs, ils vont tout faire pour briser la résistance grecque et au-delà l’espoir dans un changement global de société, celui qu’incarnent notamment (certes à un degré modeste) Syriza ou encore Podemos en Espagne. Ils veulent faire de la Grèce un exemple, pour montrer ce qu’il en coûte de s’insurger, pour nous rentrer dans la tête qu’il n’y a pas d’alternative possible au monde tel qu’il est. Mais que les Grecs tiennent bon et ce serait assurément un tournant majeur pour les luttes sociales en Europe.

Bref, plus que jamais, il est important, crucial de montrer notre solidarité avec les Grecs en lutte, de relayer la vérité sur ce qui se passe là-bas et d’exercer la pression la plus forte sur nos gouvernants ! Plus que temps aussi de rejoindre la lutte en question, la lutte contre toutes ces crapules qui saccagent nos existences pour le pognon, la lutte pour rendre ce monde enfin vivable !

serrer la ceinture grèce

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« LUTTER CONTRE LA RESIGNATION, C’EST D’ABORD LUTTER CONTRE LA DESINFORMATION

Cette semaine, la lutte dans l’opinion publique s’annonce cruciale et décisive, face au rouleau-compresseur des médias dominants.

N’hésitez pas à vous emparer du petit film ci-dessous (dix minutes) pour rétablir la vérité, notre vérité, et montrer la situation réelle et la dynamique de résistance en Grèce et en Espagne.

En effet, il est très important de montrer que ce qui se passe cette semaine n’est pas seulement le problème de la Grèce.

Pour que souffle le vent du sud, aussi loin que possible, contre la résignation. »

« C’EST LE MOMENT OU JAMAIS, POUR TOUTES CELLES ET CEUX QUI SOUTIENNENT NOTRE RÉSISTANCE EN EUROPE ET AILLEURS, DE LE MONTRER DE TOUTES LES FAÇONS POSSIBLES JUSQU’AU DIMANCHE 5 JUILLET.

Créez, luttez, soyez inventifs. Faites circuler vos photos, vidéos, chansons, actions, messages… Partagez-les ici et ailleurs, autant que possible.

C’est maintenant que ça se joue, non pas seulement pour la résistance grecque, mais aussi, bien au-delà, pour l’imaginaire social de tout un continent.

NOUS AVONS UNE SEMAINE POUR DONNER UN SIGNAL FORT ET SORTIR DES MILLIONS DE PERSONNES DE LA RÉSIGNATION. »

Yannis Youlountas

http://jeluttedoncjesuis.net/

 

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« L’euro ou la haine de la démocratie » (article de Frédéric Lordon publié ce lundi 29 juin)

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A propos de la crise humanitaire provoquée par les politiques d’austérité en Grèce, cet article du Secours populaire : https://www.secourspopulaire.fr/crise-humanitaire-en-grece

 

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Contre-information sur la situation en Grèce (Yannis Youlountas)

L’ANALYSE DE YANNIS (EN 28 MINUTES) SUR LES DESSOUS DU BATTAGE MÉDIATIQUE SUR LA GRÈCE, CETTE SEMAINE.
En particulier :
1 – Situation réelle et perspectives.
2 – Pourquoi les négociations vont aboutir.
3 – Pourquoi la dette finira par être annulée.
4 – Pourquoi le Grexit pourrait intervenir en octobre.

L’entretien date de ce lundi 22 juin. Des infos et analyses plus récentes sur l’avancée des négociations sont disponibles sur le site de Yannis Youlountas dédié à son nouveau film : http://jeluttedoncjesuis.net/

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Jeudi 25 juin 2015, 15h.

Comment les arguments économiques et financiers sur la Grèce, relayés quotidiennement par les médias dominants, ne servent que de prétextes à un processus politique et idéologique aux conséquences dramatiques.

LES TYRANS QUE NOUS AVONS EN FACE DE NOUS,
À BRUXELLES ET AILLEURS, NE SONT PAS DES GESTIONNAIRES AVEUGLES,
MAIS DES ASSASSINS QUI SAVENT PARFAITEMENT CE QU’ILS FONT.

Pour faire simple et court : pourquoi la BCE et le FMI ont-ils racheté la quasi-totalité des dettes de la Grèce ? A la fois pour faire des cadeaux, comme d’habitude*, aux banques privées (principalement françaises et allemandes, dont certaines ont réussi à faire de grosses plus-values malgré la crise financière), mais aussi et surtout pour prendre pleinement le contrôle de la situation et faire de la « crise grecque » une affaire purement et totalement politique et idéologique.

Oubliez un peu les arguments économiques et financiers dont parlent tant les médias dominants. Certes, ils existent, bien sûr, mais ils ne sont pas le motif principal de ce qui se déroule sous nos yeux.

Dans ce qui se passe à Bruxelles, tous les arguments économiques et financiers ne servent que de prétextes à un processus politique et idéologique aux conséquences dramatiques, qui s’amplifie quotidiennement partout en Europe, à des vitesses différentes, et qui essaie, simultanément, de piéger et de tuer tous les espoirs alternatifs qui s’expriment intensément et diversement en Grèce.

Le revolver qu’on nous met sur la tempe est politique. Disons-le sans détour : les tyrans que nous avons en face de nous, à Bruxelles et ailleurs, ne sont pas des gestionnaires aveugles, mais des assassins qui savent parfaitement ce qu’il font.

Un jour viendra où il faudra organiser un nouveau Tribunal de Nuremberg, qui s’appellera peut-être le TRIBUNAL DE BRUXELLES, POUR JUGER TOUS LES CRIMES DU CAPITALISME, notamment néolibéral, et mettre hors d’état de nuire leurs auteurs et leurs complices.

800 millions d’êtres humains souffrent officiellement de la faim dans le monde et deux milliards sont en sous-nutrition**. Innombrables sont les victimes chaque jour, dont beaucoup d’enfants. Des milliards de vies sont diversement ravagées ou réduites en esclavage.

Vienne le temps de dire non. Le temps des cerises. Le temps de vivre.

Y.Y.

* Par exemple, comme Sarkozy l’a fait en France lors de la crise des subprimes (cf. Lordon et Mordillat : « le grand retournement »).
** Nouveaux chiffres de la FAO, datant d’il y a une semaine

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La dette ou comment transformer les victimes en coupables (David Graeber)

« Il y a deux ans, par une série d’étranges coïncidences, je me suis retrouvé dans une garden party à Westminster Abbey. Non sans un léger malaise. (…) Au cours de la soirée, le père Graeme m’a signalé qu’il y avait là, près d’une fontaine, une personne qui allait sûrement m’intéresser. C’était une jeune femme soignée, bien mise, une avocate – « mais du genre militant. Elle travaille pour une fondation qui apporte une aide juridique aux associations anti-pauvreté de Londres. Vous aurez probablement beaucoup à vous dire ». Nous avons bavardé. Elle m’a parlé de son travail. Je lui ai dit que je participais depuis des années au mouvement pour la justice mondiale – le mouvement « altermondialiste », comme l’appellent volontiers les médias. Cela l’intrigua. Seattle, Gênes, les gaz lacrymogènes, les combats de rue, elle avait lu quantité d’articles sur tout cela, mais… étions-nous vraiment arrivés à quelque chose, concrètement ?
– Certainement, ai-je répondu. C’est même assez stupéfiant, tout ce que nous avons fait en quelques années.
– Par exemple ?
– Par exemple, nous avons presque entièrement détruit le FMI. Elle ne savait pas très bien ce que c’était, le FMI. Je lui ai dit qu’il s’agissait, en gros, des hommes de main chargés d’obliger les pays du monde à rembourser leurs dettes – le Fonds monétaire international, «c’est, disons, l’équivalent “haute finance” des armoires à glace qui viennent vous casser une jambe». Sur quoi j’ai entamé un petit rappel historique : pendant la crise pétrolière des années 1970, les pays de l’OPEP avaient déposé une si large part de leur nouvelle richesse dans les banques occidentales que celles-ci se demandaient bien où investir tout cet argent ; la Citibank et la Chase avaient alors envoyé des émissaires tous azimuts pour tenter d’amener dictateurs et politiciens du Tiers Monde à contracter des emprunts (activisme baptisé à l’époque le «go-go banking») ; très bas lors de la signature de ces contrats, les taux d’intérêt étaient montés presque aussitôt à un niveau astronomique, autour de 20 %, à cause de la politique monétaire restrictive mise en œuvre par les États-Unis au début des années 1980 ; c’était cette situation qui, dans les années1980 et 1990, avait provoqué la crise de la dette du Tiers Monde; pour obtenir un refinancement, les pays pauvres avaient alors dû se soumettre aux conditions imposées par le FMI : supprimer tout «soutien aux prix» des denrées de base, voire renoncer à maintenir des réserves alimentaires stratégiques, et mettre fin à la gratuité des soins et de l’enseignement; le résultat net avait été l’écroulement total des mécanismes publics fondamentaux qui soutenaient certaines des populations les plus pauvres et vulnérables de la Terre. J’ai évoqué la pauvreté, le pillage des ressources publiques, l’effondrement des sociétés, la violence endémique, la malnutrition, le désespoir, les vies brisées.
– Mais vous, quelle est votre position ? m’a demandé l’avocate.
– Sur le FMI ? L’abolir.
– Non, je veux dire : sur la dette du Tiers Monde ?
– La dette ? Nous voulons l’abolir aussi. L’impératif immédiat était d’arrêter le FMI, de mettre un terme à ses politiques d’ajustement structurel, cause directe de tous les dégâts, mais nous y sommes parvenus étonnamment vite. L’objectif à long terme est l’annulation de la dette. Un peu dans l’esprit du Jubilé biblique. Pour nous, trente ans de flux financiers des pays pauvres vers les riches, ça suffit !
– Mais ils l’ont emprunté, cet argent, a-t-elle répliqué, sur le ton de l’évidence. Il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes.
À cet instant, j’ai compris que notre conversation allait être très différente de ce que j’avais prévu.
Par où commencer ? J’aurais pu lui dire que ces emprunts avaient été contractés par des dictateurs non élus qui avaient mis directement l’essentiel des fonds sur leurs comptes personnels en Suisse ; lui paraissait-il juste d’exiger que les créanciers soient remboursés non par le dictateur, ni même par les bénéficiaires de ses largesses, mais en ôtant littéralement le pain de la bouche d’enfants affamés ? J’aurais pu lui faire remarquer que nombre de ces pays pauvres avaient déjà remboursé trois ou quatre fois la somme empruntée, mais que, par le miracle des intérêts composés, leurs versements n’avaient toujours pas réduit sensiblement le principal. Ou lui faire mesurer l’écart qui existe entre refinancer des prêts et imposer à des pays, pour obtenir ce refinancement, une politique économique libérale orthodoxe conçue à Washington ou à Zurich, que leurs citoyens n’avaient jamais acceptée et n’accepteraient jamais. Ou souligner qu’il y avait quelque malhonnêteté à exiger que ces pays adoptent des constitutions démocratiques, puis à priver leurs élus, quels qu’ils fussent, de tout contrôle sur la politique nationale. Ou encore lui dire que la politique économique qu’imposait le FMI ne fonctionnait même pas. Mais il y avait un problème plus fondamental : le postulat selon lequel les dettes doivent être remboursées.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que, même dans le cadre de la théorie économique admise, l’énoncé « on doit toujours payer ses dettes » n’est pas vrai. Tout prêteur est censé prendre un certain risque. Si l’on pouvait se faire rembourser n’importe quel prêt, même le plus stupide – s’il n’existait aucun code des faillites, par exemple –, les effets seraient désastreux. Quelles raisons les prêteurs auraient-ils de ne pas consentir de prêts extravagants ? »

« «Il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes.»
On voit bien ce qui fait sa force: ce n’est pas vraiment un énoncé économique, c’est un énoncé moral. Après tout, payer ses dettes, n’est-ce pas l’alpha et l’oméga de la morale ? Donner à chacun son dû. Assumer ses responsabilités. S’acquitter de ses obligations à l’égard des autres, comme on attend d’eux qu’ils s’acquittent des leurs. Peut-on trouver exemple plus flagrant d’esquive de ses responsabilités que le reniement d’une promesse ou le refus de rembourser une dette ?
C’est cette évidence intrinsèque affichée – j’en étais maintenant conscient – qui rendait la phrase si insidieuse. Elle était de ces formules capables de donner un air inoffensif et banal à des horreurs. Le mot peut sembler fort, mais il est difficile de parler de ces politiques sans s’émouvoir lorsqu’on a vu de ses yeux leurs effets. Je les ai vus. J’ai vécu près de deux ans sur les hauts plateaux de Madagascar. Peu avant mon arrivée, il y a eu une épidémie de paludisme. Épidémie particulièrement virulente, car cette maladie avait été depuis longtemps éradiquée de la région, si bien qu’après une ou deux générations la plupart des habitants avaient perdu leurs anticorps. Le maintien du programme d’éradication avait un coût : il fallait procéder à des tests périodiques pour s’assurer que les moustiques ne se reproduisaient pas, et à des campagnes de pulvérisation s’il se révélait qu’ils s’étaient reproduits. Ce n’était pas une grosse dépense, mais les plans d’austérité imposés par le FMI ont conduit l’État à réduire ces activités de surveillance. Il y a eu dix mille morts. J’ai rencontré de jeunes mères pleurant leurs enfants décédés. Était-il justifié de perdre dix mille vies pour que la Citibank n’ait pas à reconnaître ses pertes sur un seul prêt irresponsable, d’ailleurs sans grande importance pour son bilan ? répondre oui serait bien difficile, se dira-t-on. Voici pourtant une femme qui le faisait, et elle était parfaitement honorable – elle travaillait même pour une organisation caritative. Cet argent était dû, et il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes. »

« Pourquoi la dette ? D’où vient l’étrange puissance de ce concept ? La dette des consommateurs est le sang qui irrigue notre économie. Tous les États modernes sont bâtis sur le déficit budgétaire. La dette est devenue le problème central de la politique internationale. Mais nul ne semble savoir exactement ce qu’elle est, ni comment la penser.
Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir. L’histoire montre que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dette – cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui commet un méfait. Les mafieux le comprennent. Les conquérants aussi. Depuis des millénaires, les violents disent à leurs victimes qu’elles leur doivent quelque chose. Au minimum, elles « leur doivent la vie » (expression fort révélatrice), puisqu’ils ne les ont pas tuées.
Aujourd’hui, l’agression armée est définie comme un crime contre l’humanité, et les tribunaux internationaux, quand ils sont saisis, condamnent en général les agresseurs à payer des indemnités. L’Allemagne a dû s’acquitter de réparations massives après la Première Guerre mondiale, et l’Irak continue à indemniser le Koweït pour l’invasion de Saddam Hussein en 1990. Mais pour la dette du Tiers Monde, celle de pays comme Madagascar, la Bolivie et les Philippines, le mécanisme semble fonctionner en sens inverse. Les États endettés du Tiers Monde sont presque exclusivement des pays qui, à un moment ou à un autre, ont été agressés et occupés par des puissances européennes – celles-là mêmes, souvent, à qui ils doivent aujourd’hui de l’argent. En 1895, par exemple, la France a envahi Madagascar, dissous le gouvernement de la reine Ranavalona III et déclaré le pays colonie française. L’une des premières initiatives du général Gallieni après la « pacification», comme aimaient à dire les envahisseurs à l’époque, a été d’imposer lourdement la population malgache: elle devait rembourser les coûts de sa propre invasion, mais aussi – les colonies françaises étant tenues d’autofinancer leur budget – assumer ceux de la construction des chemins de fer, routes, ponts, plantations, etc., que le régime colonial français souhaitait construire. On n’a jamais demandé aux contribuables malgaches s’ils voulaient avoir ces chemins de fer, routes, ponts et plantations, et ils n’ont guère pu s’exprimer non plus sur leur localisation ni leurs méthodes de construction. Bien au contraire : au cours du demi-siècle qui a suivi, l’armée et la police françaises ont massacré un nombre important de Malgaches qui protestaient trop énergiquement contre tout cela (plus d’un demi-million, selon certains rapports, pendant une seule révolte en 1947). Notons bien que Madagascar n’avait jamais infligé de préjudice comparable à la France. Néanmoins, on a dit dès le début au peuple malgache qu’il devait de l’argent à la France, on considère actuellement qu’il doit toujours de l’argent à la France, et le reste du monde estime cette relation parfaitement juste. Quand la « communauté internationale » perçoit un problème moral, c’est en général lorsque le gouvernement malgache lui paraît lent à rembourser ses dettes.
La dette ne se résume pas à la justice du vainqueur ; elle peut aussi servir à punir des vainqueurs qui n’auraient pas dû gagner. Ici, l’exemple le plus spectaculaire est l’histoire de la république d’Haïti, premier pays pauvre à avoir été mis en péonage permanent par la dette. Haïti a été fondé par d’anciens esclaves des plantations qui, avec force déclarations sur l’universalité des droits et des libertés, avaient osé se révolter, puis vaincre les armées de Napoléon venues rétablir l’esclavage. La France avait aussitôt déclaré que la nouvelle république lui devait 150 millions de francs de dommages et intérêts pour l’expropriation des plantations et pour les coûts des expéditions militaires en déconfiture. Tous les autres pays, États-Unis compris, étaient alors convenus de mettre Haïti sous embargo jusqu’au remboursement de cette somme. Le montant était délibérément impossible (environ 18 milliards de dollars actuels), et, avec l’embargo qui en résulta, le mot «Haïti» est resté depuis cette époque un synonyme permanent de dette, de pauvreté et de misère humaine. »

David Graeber, Dette 5000 ans d’histoire, 2011