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L’humanitaire ou comment endormir toute réflexion sur la misère

benevoles-ongUn article paru dans la revue Frustration qui mériterait quelques nuances mais qui dans l’ensemble vise juste sur ce que relève de pernicieux l’action et le discours humanitaires :

« Bonjour m’sieur’dame ! Vous avez perdu quelque chose ! … Oui, une minute de votre temps pour parler avec moi ! Non ? Oooh ». Vous avez déjà dû entendre ce genre de réplique alors que vous parcouriez la rue commerçante de votre ville. Des jeunes gens vêtus de couleurs vives, à l’attitude cool et au sourire colgate veulent vous expliquer « le travail de leur ONG » (organisation non gouvernementale). On connaît maintenant tous le procédé : vous les écoutez vous parler d’action humanitaire, puis, au moment de partir, il devient presque impoli de ne pas leur laisser son RIB. À la longue, vous les évitez. Et vous avez raison. Mais pourquoi vous sentir merdeux de le faire ? Il y a pourtant de bonnes raisons pour snober ou rembarrer les humanitaires sans aucun scrupule et surtout pour ne pas se laisser culpabiliser par ce discours qui n’est pas seulement tenu dans les rues, mais aussi partout dans les médias.

On est au premier abord dégoûté par la méthode. Depuis le milieu des années 1990, des sociétés spécialement dédiées au démarchage de rue ont été créées pour fournir aux ONG cette nouvelle forme de financement. ONG Conseil, qui est par exemple sous-traitante d’Action contre la faim, forme des professionnels mal payés à des méthodes qui ne diffèrent en rien du démarchage commercial. Seul le produit vendu varie. Coûteuse, une entreprise comme celle-ci offre aux ONG le brillant mécanisme suivant : on alpague quelqu’un dans la rue, on lui fait signer une autorisation de prélèvement et on fait en sorte que les prélèvements soient compliqués à stopper. Pour ça c’est simple : d’abord on mise sur l’oubli ou la flemme, ensuite, pour clôturer un don à une ONG vous devez appeler à un numéro (payant), où on va vous culpabiliser ou vous faire patienter un long moment. À coup de 5 à 20 euros par mois par personne « démarchée », pendant plusieurs années, on obtient une manne financière qui justifie bien l’existence de ces boîtes spécialisées. La méthode est fourbe, mais après tout, une belle cause justifie des moyens moches, non ?

Eh bien même pas, car la cause de beaucoup d’humanitaires est mauvaise, malsaine et néfaste. Commençons par leur rhétorique : nous, « habitants de pays riches », devons faire preuve de solidarité envers les pays pauvres. Ce n’est pas politique, c’est « humaniste » et donc incontestable. Pourquoi ce discours ne tient-il pas la route, voire se résume à un ramassis de mensonges ? Parce que les ONG que l’on voit en action dans les rues piétonnes ne pratiquent pas seulement une méthode d’extorsion cynique, mais, à l’échelle mondiale, elles participent au maintien des inégalités et donc de la pauvreté. Ce n’est pas un remède pire que le mal. C’est le remède qui aggrave le mal.

Culpabiliser et dépolitiser

Que se passe-t-il lorsque vous tombez sur un de ces jeunes formés au « streetmarketing ». Vous êtes là, entre deux boutiques de fringues, et le joyeux luron qui s’adresse à vous porte un bonnet péruvien assorti d’un foulard tibétain. Vous vous sentez bête avec votre sac de courses ? C’est bien. Parce que vous, vous êtes membre d’un « pays riche ». De « l’Occident » quoi. Déjà à l’école républicaine vous avez dû recevoir la dose. « N’oubliez pas votre chance, vous êtes en France ! » Donc, si vous êtes là, dans cette rue, sur vos deux jambes, vous êtes pris sur le fait. C’est pourquoi le démarcheur ne va pas se gêner : vous avez le devoir moral de donner. Le raisonnement est simple : on ne peut pas faire pire que la faim en Afrique. C’est un fait incontournable. L’idée, c’est que même le plus malade des SDF français est un sacré veinard vis-à-vis d’un enfant africain « vu à la télé ». Son rien est toujours plus que le rien du petit bambin africain.

La misère du tiers-monde (on ne dit plus tiers-monde depuis longtemps mais « pays en voie de développement », histoire de dire que ça progresse, sinon les spectateurs se lassent du feuilleton) a ceci de génial qu’elle gomme les différences au sein du pays qui se compare à elle. La France est donc un « pays riche ». Ah dis donc ? Mais on y trouve pourtant des inégalités de revenus absolument incroyables et en constante augmentation depuis 30 ans. On y compte 6 millions de pauvres, chiffre également en augmentation. Et pour ceux qui l’ignoraient, des pauvres, il y en a deux fois plus en Allemagne, pays pourtant « super puissant ». Tiens tiens… Sauf que, vous répondra-t-on, la pauvreté de ces pauvres est-elle comparable à celle des millions de pauvres africains ?

Non, à 100 % non et c’est là toute l’arnaque que constitue l’emploi du terme « pays riche » pour pousser au don humanitaire. Car la pauvreté objective, ça n’existe pas. La pauvreté est toujours relative socialement. C’est-à-dire ? C’est-à-dire qu’elle est relative aux prix, relative à l’image de soi, aux conditions de vie, aux plus hauts revenus du pays. En bref, il peut y avoir des gens pauvres en France qui se suicident ou qui se sentent au fond du gouffre alors qu’ils seraient perçus comme riches et bienheureux au Bénin. Oui, c’est vrai. Mais concrètement, ça ne se passe pas comme ça. Les phrases du type « si tu étais là-bas tu ne dirais pas ça » sont des raisonnements abstraits, accessibles seulement à une petite élite qui peut parcourir le globe à coup de vols long-courriers et qui, question confort matériel, n’a pas à se plaindre. Le seul critère objectif qu’on peut peut-être trouver est celui de la survie. Critère qui explique au passage pourquoi des milliers d’Africains tentent de traverser la Méditerranée chaque année. Mais qui doit aussi faire comprendre le fait que les chances de survie d’un sans domicile fixe dans une grande ville française sont extrêmement faibles. Prétendre que la France est un « pays riche » reste une injure à tous ceux qui triment, aux 50 % de Français qui sont payés moins de 1 600 euros par mois et qui, dans un pays où les loyers et l’alimentaire sont chers, galèrent en fin de mois. Les ramener à la misère africaine pour les faire relativiser, alors que pendant ce temps leur concitoyenne Liliane Bettencourt, PDG de L’Oréal, gagne des milliers de fois plus qu’eux sans se tuer à la tâche, c’est la plus incroyable ignominie que les humanitaires puissent faire.

Pourquoi les humanitaires ne se soucient pas des inégalités sociales ? Parce que pour eux, le don n’est « pas politique ». C’est là toute la beauté du terme « humanitaire ». Il s’agit d’être « humaniste ». Ce n’est ni de gauche, ni de droite ; c’est vouloir éradiquer la pauvreté, ce n’est pas pareil. Les humanitaires font de la pauvreté une simple question technique : on recueille un max de dons, on les transfère dans des pays pauvres, on y construit des trucs, tchac tchac, on envoie des sacs de riz, bam bam. Essayez d’expliquer à ces jeunes gens dans la rue qu’il faut peut-être parler de la colonisation, du soutien de la France à des dictatures là-bas… Ils vous répondront qu’ « ils ne font pas de politique », qu’ils sont dans l’urgence de l’action, qu’ils cherchent à sauver des vies et qu’il n’ont pas de temps à perdre en considérations sur la justice ou l’économie. Et c’est à ce moment que vous pouvez éventuellement vous détourner sans scrupule.
Pourquoi dire que la pauvreté du tiers-monde n’est pas politique est la pire chose qu’on puisse faire actuellement ? Regardons les faits. Il y a d’abord ce qu’il s’est passé avant : la France, la Belgique, l’Italie, le Royaume-Uni et j’en oublie, se sont partagés l’Afrique pendant une bonne partie du XXème siècle. Oh, pas « les Français », « les Belges », « les Anglais » comme les livres d’histoire de la République aiment nous le raconter. Mais les élites françaises, les capitalistes belges, les commerçants anglais. Pensez bien qu’on n’a pas demandé leur avis aux ouvriers de Boulogne-Billancourt, aux garçons de café de Liège ou aux cuisiniers de Birmingham. Très tôt, les partis ouvriers ont été contre la colonisation. Mais ne chipotons pas. Ces gouvernements ont mis un énorme bazar, économique et politique. Ils ont tracé des frontières, séparé des ethnies, soutenus les élites locales complaisantes contre les peuples récalcitrants. Ils ont massacré beaucoup de monde, au passage. Mais tout ça c’est dernière nous n’est-ce pas ? Pardon pour le bazar, les frontières tracées à la règle etc. Mais bon, on est parti c’est l’essentiel non ?

Eh bien non. Parce qu’en tout cas pour la France, les élites économiques ne sont jamais parties. Vous vous souvenez de cette petite famille catholique bon chic bon genre prise en otage par une affreuse milice quelque part aux confins du Cameroun ? Les Moulin-Fournier. Papa, ingénieur chez GDF Suez, était parti emmener sa petite famille en excursion-safari. Ils ont été retenus dans des conditions atroces, ont beaucoup prié et les militaires français les ont libérés. Après sa libération, le patriarche tenait à revenir au Cameroun car il y a tant de choses à faire là-bas, « pour eux » ! Bon prince, l’otage n’a pas éprouvé de haine particulière envers le pays qui lui a fait passer les vacances en famille les plus galères de sa vie. Au contraire, en bon colon, il ne souhaite qu’y retourner pour y dispenser son savoir. Grandeur d’âme ? Non, portefeuille affamé et idéologie digne du XIXème siècle. Car c’est bien ce qu’il se passe en Afrique de l’Ouest. Pourquoi est-elle la destination favorite de notre armée ? Pourquoi y intervient-on à tour de bras ? Pourquoi les services secrets y ont-ils un accès privilégié ? Pourquoi l’État français y libère-t-il ses otages lui-même, sans passer par les États qui sont censés gouverner les territoires incriminés ?

Parce qu’on y trouve ressources de gaz et d’uranium. Pour vous, pour moi ? Non, pour eux, pour ces grandes entreprises comme Areva ou GDF Suez qui sont des États dans l’État. Ils envoient leurs papas colons et toute leur famille qui ressentent le frisson de leur mission civilisatrice en même temps qu’ils privent ces pays de toutes leurs ressources énergétiques et donc leur interdisent de fait toute indépendance politique et économique. Bien entendu, une entreprise comme Areva a sa propre fondation pour construire des écoles et promouvoir l’éducation au Niger, pays où elle pille l’uranium national pour faire tourner les centrales nucléaires des compagnies françaises. Ce qu‘une main prend, l’autre en rend quelques morceaux, juste de quoi survivre mais sans rendre la liberté à ces pays. Car l’indépendance n’est pas simplement un titre ou une monnaie nationale, c’est surtout la maîtrise de ses propres richesses : une partie des pays latino-américains ne sont devenus réellement indépendants des États-Unis que lorsqu’ils ont exproprié les compagnies qui détournaient leurs matières premières.

Dons sans prise de tête

« Ce n’est pas politique » répète l’humanitaire en face de vous. Là, on fait une action d’urgence, il s’agit d’empêcher que « des gens meurent ». Argument massue, l’urgence. Et l’humanitaire c’est toujours une question d’urgence. Quand ils sont en forme, les humanitaires peuvent vous faire le coup du tic-tac de l’horloge : « toutes les 5 secondes, un enfant africain meurt de faim. Toutes les 2 secondes, quelqu’un attrape le sida. Donc tu me le signes mon papelard ? » Non, car toutes les cinq minutes en France, un débile vous raconte des conneries sur l’Afrique. Tout dans l’émotion, rien dans le ciboulot. Allez-y qu’on vous balance des milliers de tonnes de sacs de riz. Rien à faire si dans le même temps on laisse des multinationales monopoliser le commerce des semences et empêcher une culture autonome. L’humanitaire n’est pas là pour parler économie, il n’est que larmes et pathos.

Certaines ONG ont intégré que balancer des sacs de riz ne suffisait pas. C’est pourquoi elles vous proposent d’aider une filature de coton à se monter, un puits à se construire. À vous de choisir le « projet » que vous voulez soutenir. L’humanitaire, c’est un peu comme un jeu de stratégie ou la conception de maquettes : on vous offre le hobby de construire votre propre ville à distance. Qu’importe si, quotidiennement, il y a un système économique appelé capitalisme mondialisé qui asservit ces pays-là avec une force incroyable et le soutien militaire et logistique de vos propres gouvernants. Le raisonnement à avoir est pourtant simple : pour deux échoppes construites dans un pays par des donateurs culpabilisés, l’armée de votre propre État aide la monopolisation de toutes les ressources énergétiques et alimentaires de ce pays. Absurde et inutile votre prélèvement automatique mensuel ? Oui.

Parfois, il est tentant d’abdiquer son sens politique face à la situation « terrible » des pays africains. Tout est « tellement compliqué » là-bas ! L’humanitaire vous dispense d’y réfléchir, c’est ça qui est formidable. Le discours des humanitaires sur l’Afrique est teinté de fatalisme : « tellement de violence, tellement de haine ». Mais donnez quand même, parce que là-bas, « la folie des hommes » est compensée par une incroyable beauté. Parce qu’il faut quand même la vendre, la destination humanitaire, les sites web des ONG sont parsemés de ces grandes photos d’enfants qui sourient. Le sourire du pauvre, pré-reconnaissant de votre geste, c’est l’arme fatale de l’humanitaire. Ce n’est pas pour rien que l’occupation principale d’un jeune Européen en voyage humanitaire est de prendre en photo des pauvres qui sourient. Le sourire du pauvre, c’est l’assurance d’une dépolitisation extrême. La pauvreté, c’est triste mais c’est sublime. Nombre de jeunes bourgeois s’extasient devant les bidonvilles de tous horizons, lieu de tant de créativité et de couleurs ! Pas de photos de manifestations, pas de photos de heurts contre les tanks français, pas de photos d’agriculteurs expropriés. La misère africaine, c’est la faute à personne et c’est la faute à tout le monde. Il ne faut pas chercher à comprendre ces pays, car c’est bien trop compliqué. Donc donnez. Ça, c’est simple.

Dans un livre conseil à destination de « la gauche », intitulé Ce grand cadavre à la renverse, l’essayiste Bernard-Henri Lévy, consultant en guerre humanitaire et ancien dirigeant d’une société d’exportation du bois précieux africain, nous avouait très sincèrement qu’il était plus sensible à la misère au loin qu’à la misère au « coin de la rue ». Il est de bon ton de décrire « BHL » comme un parfait connard, ce qu’il est probablement. Mais il n’est sans doute pas le seul à avoir ce genre de pensées. Il l’assume avec un cynisme faussement subversif, c’est tout. Il n’a rien inventé, il est suiviste d’un simple effet marketing : alors que l’enfant des brochures d’Action contre la faim sourit, qu’il nous écrit des lettres pour nous remercier (de son propre gré, bien sûr, on ne va pas aller imaginer des choses), le SDF d’en bas de la rue tire la gueule, il pue, il boit et peut nous regarder de manière franchement agressive. Alors que le pauvre du tiers-monde, lui, est loin, ça le rend plus sympathique. Notez que quand il passe la frontière pour aller se nourrir des sacs de riz à la source, alors là il est plus qu’indésirable.

Ce qu’Action contre la faim offre donc d’abord, c’est de nous couper du « bruit et l’odeur » comme disait Chirac à propos des immigrés. Ensuite, les ONG nous font voyager. C’est toujours plus fun de financer une filature de foulards très jolis (car, ce que le bourgeois européen aime de l’Afrique, c’est « toutes ces couleurs ») dans la savane que d’acheter le magazine des SDF au bord d’un boulevard pollué. Enfin, un apport de ces ONG, et pas des moindres, c’est de rendre les inégalités pacifiques. Pourquoi le SDF qui fait la quête dans le métro nous déprime fortement ? Parce qu’il nous renvoie à notre solidarité nationale qui merde, à des services publics qui ne fonctionnent pas, à des politiques qui n’en ont rien à cirer de ces gens qui ne votent plus. Voir un SDF est une expérience conflictuelle, car elle nous renvoie à ce que nous avons acquis. L’avons-nous acquis à son détriment ? Bon, certains s’en sortent très bien avec les SDF, en se disant tout simplement que le mec n’a pas bossé, que c’est bien fait pour sa gueule et cet argument fonctionne beaucoup moins bien avec l’Africain, à cause de toute cette mystique du malheur. Il n’y a bien que Sarkozy qui a osé pousser le raisonnement « quand on veut on peut » aux Africains lorsqu’en 2009 à Dakar il avait dit que « l’homme africain n’était pas entré dans l’histoire ». Mais globalement, la belle misère de l’Africain est injustifiable et consensuelle, alors que celle des SDF d’ici renvoie à des questions idéologiques et politiques à se faire des nœuds dans le ciboulot. Maux de têtes, irritabilité ? Donnez, c’est tellement plus simple !

Humanitaire pour pauvres, humanitaire pour riches

Par son aveu, « BHL » ne nous montre pas seulement qu’il est un connard intéressé par des causes où les caméras sont présentes (moins glamour de venir à la soupe populaire du coin, c’est sûr), mais aussi qu’il est un énorme lâche, de cette lâcheté qu’exploitent les ONG pour nous : elles nous permettent de vivre avec une bonne conscience, pour endormir nos réflexes critiques en une compassion aussi consensuelle que complètement vaine. Naturellement, plus le don est modeste, moins il est gratifiant : étudiants, certains d’entre nous ont déjà été la cible privilégiée des types joviaux à blouson fluo. Pour 7 euros par mois, on a pu recevoir deux lettres des jeunes femmes travaillant dans la filature que notre don avait apparemment contribué à fonder. C’est du moins ce qu’on nous fait croire, parce que c’est techniquement faux, puisqu’il faut en moyenne 9 mois, selon les enquêtes d’associations de consommateurs, pour qu’un don cesse de financer l’entreprise de démarchage de rue et aille vraiment dans la poche de l’ONG. Par contre, quand vous êtes riche et que vous donnez beaucoup, c’est une véritable expérience coloniale en miniature que ces ONG vous offrent. Les « Merci homme blanc pour ton aide ! » pleuvront, et cela ne semble pas déplaire à tous les plus riches. Non seulement ils ont beaucoup plus de contrôle sur le grand jeu de construction auquel ils participent, mais en plus, leur conscience est blanchie.

Vous êtes déjà allé à une soirée de charité ? Moi oui. C’était fascinant : des groupes d’invités buvaient du vin (moins cher que d’habitude, mais pas non plus dégueulasse) en défilant devant des photographies d’enfants pauvres (et souriants). Lutter contre la faim en s’amusant ! Et bien entendu, vos dons sont défiscalisés, c’est ça la beauté de la chose. Oui parce que ce que souhaite le riche en faisant de l’humanitaire, c’est choisir à quelle solidarité il contribue. Payer des impôts c’est chiant et très ingrat : il n’y a aucun petit collégien de Seine-Saint-Denis qui va vous écrire des lettres chaque mois pour vous remercier de payer l’impôt sur la fortune et de financer ainsi son établissement. La plupart des riches savent (par conscience religieuse ou républicaine) que c’est bien et surtout bien vu d’être solidaire, mais ils aiment savoir ce qu’ils font de leur argent. Quand vous êtes pauvre, vous ne vous posez pas cette question : l’argent vous le dépensez, point. Quand vous êtes très très riche, comme Bill Gates, l’ancien PDG de Microsoft, vous pouvez en plus créer votre propre ONG. Contrôle absolu sur votre bonne conscience, jeu de construction illimité et assurance d’une reconnaissance universelle. Pour ça, rien de plus simple, vous créez une fondation à votre nom, histoire que ça soit bien clair : Fondation Bill-et-Melinda-Gates. On raconte que Bill donne 95 % de sa fortune à des causes humanitaires. 95 % mazette ! Vous vous sentez mesquin avec vos 6 euros mensuels à Action contre la faim ? Ou pire, avec votre SMIC, vous préférez tout garder, alors que Bill se contente de 5 % de ce qu’il gagne ! Cependant rassurez-vous : cette année, la fortune de Bill est évaluée à 76 milliards de dollars, une augmentation de 9 milliards par rapport à 2013 : c’est que l’argent fait des petits. Il garde donc un peu moins de 4 milliards pour sa pomme. C’est juste, mais ça passe.

Ceux qui ont lu Germinal de Zola, au lycée, se souviennent peut-être d’un passage d’un grand intérêt pour notre sujet. Les épouses des dirigeants de la mine de charbon visitent les maisons des ouvriers que leur propres époux exploitent. Ce qu’elles découvrent les ravissent. Ces petites habitations, ces petits jardins, on dirait des maisons de poupées. Bref, c’est très mignon. Elles sont venues avec des cadeaux, elles donnent à tour de bras. Ce que raconte Zola était courant à l’époque. Les dames patronnesses de la bourgeoisie venaient aider les ouvriers à boucler leur fin de mois. Pour elles, la distance sociale étaient tellement énorme qu’elles ne se sentaient pas appartenir à la même humanité. Les ouvriers étaient des créatures rustres et touchantes, qu’on se devait d’aider par charité chrétienne, alors que de l’autre main on contribuait pleinement à les appauvrir, à les exploiter, bref à les faire crever au travail.

C’est exactement la même chose qui se passe avec l’humanitaire des grandes fortunes mondiales de nos jours. Les peuples du tiers-monde sont jugés jolis et touchants et on leur offre quelques deniers d’un pactole amassé à partir de lucratifs placements dans l’économie capitaliste mondialisée, la même qui peut affamer des populations entières, exploiter à très bas coût et cramer plus de mille personnes dans une usine de textile à Dacca au Bangladesh en 2013. Ce n’est donc pas un don. C’est à peine une retenue sur salaire, pour éponger les quelques dommages collatéraux provoqués par l’avidité de leur fortune qui ne demande qu’à croître, sans scrupule aucun.

Mauvais pour votre conscience, bon pour leur portefeuille

Mais si Bill et Melinda donnent toute leur fortune, ne se laissant que de quoi avoir un jet privé, plusieurs maisons et des centaines de SMIC par an, c’est déjà bien, non ? Préférait-on qu’ils gardent tout pour eux ? Non, on préfère que leur fortune, que RIEN ne justifie à des montants pareils soit récupérée et redistribuée par des peuples souverains et responsables, selon des lois et des critères de justice.

Car ce que l’humanitaire a permis ces 30 dernières années, c’est de laisser aux riches, à un niveau mondial, le soin de choisir où était le juste, où était le pathétique, où était l’urgence. Ces choix, qui sont toujours corrélés à leurs intérêts économiques, s’appuient alors sur la force armée des États occidentaux qu’ils contrôlent directement ou indirectement, par la voix des médias ou des idiots utiles et corrompus comme « BHL », ou tout simplement des politiques qu’ils manipulent.

Ensuite, ce que la rhétorique humanitaire a permis, c’est que, pour les peuples occidentaux, la culpabilité devienne un art de vivre. Nous fuyons les humanitaires la tête basse, acceptant leur discours selon lequel nous serions les membres friqués d’un pays riche, alors que la grande majorité d’entre nous, salariés ou petits indépendants, ne sommes pour rien dans le cours destructeur de l’économie mondiale. Et que nous n’avons pas, dans ce contexte, les moyens de sacrifier une partie de notre paye à une cause lointaine. Pendant ce temps, les vrais responsables, par leur management ou leurs placements, apparaîtront comme les bienfaiteurs de l’humanité tandis que vous, pauvres bougres, vous serez les pourris gâtés de la mondialisation. Pour eux, tout baigne : le montant de leurs dons défiscalisés sera compensé en moins d’un an par leurs gains sur le grand jeu de plateau qu’est la mondialisation. Pour nous, ça sera de pire en pire à mesure qu’ils sabreront dans les acquis sociaux de notre « pays riche » à force d’avoir détourné notre attention de nos droits en nous montrant d’un doigt culpabilisant le pauvre du Sud qu’ils détroussent et exploitent tout autant.

Que faire lorsque vous vous retrouvez face à un humanitaire qui, s’il ne réussit pas à vous arrêter, parviendra à vous faire culpabiliser ? – D’abord, se rappeler qu’il ne travaille pas pour l’ONG mais pour une entreprise sous-traitante et qu’il est un expert du pathos plutôt qu’une jeune personne impliquée devant laquelle il faudrait s’incliner. – Ensuite, ne pas accepter le discours sur le pays riche dont vous feriez partie. Ce pays est inégal, il crée aussi du malheur qui n’est pas feint. D’ailleurs, avoir conscience de sa chance, c’est d’abord se battre pour conserver des droits et sa dignité et c’est exactement l’inverse que cette rhétorique dépolitisée et émotionnelle vous demande. – Enfin, se dire que cautionner le discours et l’action humanitaires, c’est légitimer une nouvelle forme de colonisation douce dans les formes, mais qui génère pauvreté et violence, et que ces ONG refusent de contester, car elles travaillent main dans la main avec les États et les entreprises qui la mènent.
Le discours humanitaire veut nous empêcher de penser ce scandale en nous demandant de baisser la tête. Refusons ce jeu-là.

Car désormais, faire de l’humanitaire éthique, durable et responsable, ce n’est pas donner aux pauvres, c’est, urgemment, reprendre aux riches.

Source : http://www.frustrationlarevue.fr/?p=313

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Les causes occultées de la « crise des migrants » : pillage de l’Afrique et guerres néocoloniales

Par Saïd Bouamama

[article écrit en mars dernier sous le titre « Le mur meurtrier de la Méditerranée : L’assassinat institutionnel de masse de l’Union européenne ». Le nombre de migrants morts en mer s’est encore accru par rapport à l’année dernière…]

3419 migrants sont morts en 2014 en tentant de traverser la Méditerranée selon l’agence de Nations-Unies pour les réfugiés(1) . Ce chiffre macabre fait de la Méditerranée la frontière la plus meurtrière, le nombre total de décès pour le monde entier étant de 4272. Sur une durée plus longue ce sont plus de 20 000 migrants qui ont perdu la vie depuis l’an 2000. La tendance est de surcroît à une hausse permanente, l’année 2014 ayant battu tous les records en laissant loin derrière le précédent pic qui était de 1500 décès en 2011. Les discours politiques et médiatiques construisent chaque nouveau drame comme des catastrophes imprévisibles sur lesquelles les gouvernements européens n’auraient aucune prise et aucune responsabilité. Le discours de la catastrophe cache un processus d’assassinat de masse de l’Union Européenne.

Les angles morts sur les causes structurelles

Le premier angle mort des discours politiques et médiatiques est celui des causes économiques poussant des dizaines de milliers d’Africains à risquer leurs vies dans des traversées qu’ils savent meurtrières. Depuis les indépendances politiques de la décennie 60, d’autres mécanismes que l’occupation militaire directe sont venus prendre le relais pour assurer la reproduction du « pacte colonial » c’est-à-dire la construction des économies africaines selon les besoins de l’Europe et non selon les besoins des peuples africains. Sans être exhaustif rappelons quelques-uns de ces mécanismes.

Les accords de coopération économique, financière et monétaire que les différents pays européens imposent aux pays africains impliquent une vente des matières premières à des coûts inférieurs à celui du marché mondial et interdisent la taxation des produits importés d’Europe. Prenons l’exemple du dernier accord signé entre l’Union Européenne et les 15 États de l’Afrique de l’Ouest dit « Accord de partenariat économique » (APE). Cet accord interdit la taxation des 11, 9 milliards d’euros de produits importés par l’Union Européenne en 2013. Il met ainsi l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture industrielle européenne poussant à la misère des centaines de milliers de paysans. Les conséquences coulent de source :

« Cet Accord renforcera une migration massive de populations privées d’avenir dans leur pays, dans une situation où la population d’Afrique de l’ouest fera plus que doubler d’ici 2050, atteignant 807 millions d’habitants (contre 526 millions pour l’UE à la même date), et dans un contexte de réchauffement climatique particulièrement accentué dans cette région.(2) »

Le caractère exploiteur de ces accords est tel que le professeur Chukwuma Charles Soludo, déclare le 19 mars 2012 que l’APE d’Afrique de l’Ouest constitue un (AO) « second esclavage(3). Mais l’APE n’est que la systématisation à grande échelle de logiques de mises en dépendance antérieures comme « l’aide liée » imposant le recours aux entreprises françaises en échange d’un financement de projets d’aménagement, les Plans d’Ajustement Structurel imposant des réformes libérales en échange d’un crédit ou d’un report de remboursement d’une dette, ou pire encore l’institution du Franc CFA qui permet le contrôle des politiques monétaires de la zone franc. Ces causes directes de la paupérisation africaine et de la pression migratoire sont tues par le discours politique et médiatique dominant. Elles démentent l’idée d’une catastrophe imprévisible sur laquelle l’homme n’aurait aucune prise.

Le discours médiatique de la catastrophe n’est qu’un processus de masquage des causes économiques structurelles.

Bien sûr de tels mécanismes ne sont possibles que par le recours direct ou indirect à la force allant de l’assassinat des opposants à ces politiques en passant par les coups d’Etats ou les guerres ouvertes. C’est la raison de la fréquence des interventions militaires européennes directes ou indirectes en Afrique. Si la France est la plus présente dans ces aventures guerrières en Afrique c’est sur la base d’une délégation européenne. Face à la montée des puissances émergentes, face à la concurrence économique états-unienne et chinoise, l’Europe mandate ainsi la France pour la défense des intérêts de l’ « Eurafrique » c’est-à-dire pour la consolidation d’un néocolonialisme socialisé à l’échelle de l’Union Européenne. Cette « Eurafrique » économique et militaire est un vieux projet de certaines fractions du capital financier européen. Elle a été freinée par les concurrences entre les différents pays européens qui tendent à être mises au second plan du fait de l’exacerbation de la concurrence liée à la mondialisation capitaliste. Voici comment Aimé Césaire alertait déjà en janvier 1954 sur l’Eurafrique en se trompant uniquement sur la nationalité du soldat :

« Je le répète : le colonialisme n’est point mort. Il excelle, pour se survivre, à renouveler ses formes ; après les temps brutaux de la politique de domination, on a vu les temps plus hypocrites, mais non moins néfastes, de la politique dite d’Association ou d’Union. Maintenant, nous assistons à la politique dite d’intégration, celle qui se donne pour but la constitution de l’Eurafrique. Mais de quelque masque que s’affuble le colonialisme, il reste nocif. Pour ne parler que de sa dernière trouvaille, l’Eurafrique, il est clair que ce serait la substitution au vieux colonialisme national d’un nouveau colonialisme plus virulent encore, un colonialisme international, dont le soldat allemand serait le gendarme vigilant(4). »

Ces guerres directes ou indirectes(5) sont la seconde cause de la pression migratoire. Ce n’est pas seulement pour survivre économiquement que des milliers d’africains risquent leurs vies en méditerranée mais pour fuir les guerres européennes et leurs conséquences en termes d’installation de régimes dictatoriaux ou pire encore le chaos comme en Lybie ou au Congo avec l’installation de « seigneurs de guerres » avec lesquels le commerce peut continuer. Le discours médiatique de la catastrophe masque également la responsabilité européenne vis-à-vis de cette cause des migrations contemporaines.

Frontex ou la création des conditions d’un assassinat de masse

Si les causes évoquées ci-dessus suffisent pour comprendre la hausse de la pression migratoire, elles ne suffisent pas à expliquer l’augmentation du nombre de décès au cours de la migration. Pour cela il faut orienter le regard vers les réponses de l’Union Européenne à cette pression migratoire. Ces réponses se concrétisent depuis 2005 par l’action de l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (FRONTEX). Le statut d’agence offre une autonomie importante qui a été encore renforcée le 10 octobre 2011 en l’autorisant à posséder désormais son propre matériel militaire. Les moyens financiers mis à disposition de FRONTEX sont en augmentation constante : 19 millions d’euros en 2006 et 88 millions d’euros en 2011(6).

Concrètement l’agence organise des patrouilles militaires afin de refouler les migrants vers des pays voisins d’une part et signe des accords avec des États tiers pour qu’ils fassent barrage en amont sur les candidats à la migration d’autre part. Pour mener à bien sa première mission, l’agence dispose de moyens militaires en constante augmentation mis à disposition par les États membres ou en possession propre : plus d’une quarantaine d’hélicoptères et d’avions, d’une centaine de bateaux et environ 400 unités d’équipement tels que des radars, des sondes, des caméras, etc(7). Nous sommes bien en présence d’une logique de guerre contre les migrants. De tels moyens militaires permettent à l’agence d’assurer en particulier des patrouilles fréquentes dans les eaux territoriales des États membres mais également dans les eaux internationales. La Ligue belge des droits de l’homme décrit à juste titre l’agence comme une « véritable armée au service de la politique migratoire d’une Europe forteresse, menant à armes inégales une guerre aux migrants qui n’ont rien de soldats(8) ». Cette logique de guerre conduit les candidats à la migration à des prises de risques de plus en plus importantes pour échapper à la surveillance des patrouilles de FRONTEX. La hausse du nombre de décès n’est pas le fait d’une catastrophe imprévisible mais le résultat de décisions prises en toute conscience des conséquences meurtrières.

La seconde mission de FRONTEX consistant en la signature d’accords avec les pays africains riverains de la méditerranée n’est rien d’autre qu’une externalisation du « sale boulot » pour reprendre une expression de la juriste Claire Rodier(9). Les conséquences de cette externalisation sont logiques :

« Cette externalisation qui consiste, pour les Etats européens, à sous-traiter la gestion de l’immigration irrégulière aux pays limitrophes (Maghreb, Europe de l’Est) a plusieurs avantages : d’une part, elle opère un transfert du « sale boulot » (déportations de masse, détentions arbitraires, tortures) dans des pays dont les standards sont moins élevés qu’en Europe, en permettant de s’affranchir des obligations que les lois européennes imposent en matière de respect des droits de l’homme ; d’autre part, elle participe du rapport de dépendance que l’UE entretient avec son voisinage proche. Car, aux pays concernés, on promet, en échange de leur collaboration, le financement d’actions de coopération ou des contreparties de nature politique ou diplomatique(10). »

Aux morts de ma méditerranée, il convient donc d’ajouter les sévices, les brutalités et les morts de la sous-traitance. Ce rôle d’installation des conditions de l’assassinat institutionnel de masse est, bien entendu, absent des reportages que nos médias diffusent à chaque naufrage meurtrier.

Le discours médiatiques sur les passeurs

Ayant occulté les causes structurelles de la hausse de la pression migratoire et les causes de sa traduction en décès dans la méditerranée, il ne reste au discours médiatiques qu’à ne se centrer que sur les passeurs. Ceux-ci seraient les seuls responsables de la situation et la lutte contre les réseaux de passeurs est présentée comme la solution. Le centrage des discours politiques et médiatiques sur les seuls passeurs contribue une nouvelle fois à occulter les véritables raisons des drames réguliers de la méditerranée.

Nous n’avons, bien entendu, aucune sympathie pour ces passeurs. Nous devons néanmoins rappeler que tant qu’il y a une demande de migrants, il y aura une offre de passages clandestins. C’est le propre des politiques qui ne veulent pas s’attaquer aux causes d’un problème social que de n’aborder que l’offre et d’occulter la demande. S’attaquer aux seuls dealers sans s‘interroger sur la demande de « paradis artificiels » d’un nombre grandissant de citoyens, adopter une politique prohibitionniste en matière d’alcool sans s’attaquer aux causes de l’alcoolisation, etc. Les exemples sont nombreux de ces politiques hypocrites prétendant agir sur les conséquences alors que les causes restent occultées.

Confrontés à une hausse des risques de contrôle, les passeurs sont incités à se débarrasser de leurs cargaisons encombrantes le plus tôt possible et par n’importe quel moyen. « De nouveaux éléments recueillis, mardi 16 septembre, par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) sont venus confirmer la thèse selon laquelle ce sont bien les passeurs qui ont volontairement embouti le bateau de centaines de migrants avant que celui-ci ne coule » souligne Elise Vincent dans l’édition du Monde du 16 septembre 2014. Si ces criminels doivent être poursuivis et jugés, il n’en demeure pas moins que de telles pratiques ne sont possibles que parce que la politique européenne en crée les conditions.

Ces mêmes orientations politiques créent une occasion de profit en or pour la mafia par l’exploitation de ceux qui ont pu échapper à la mort. Le journaliste de l’agence Reuter décrit comme suit cette nouvelle « poule aux œufs d’or » de la mafia à Lampedusa :

« Ici, à huit heures de bateau de la Sicile, la mafia fait déjà ses affaires en accueillant des migrants dans des centres exploités par des sociétés privées sur délégation de l’Etat. C’est toujours les mêmes qui gagnent les appels d’offre depuis des années. Un migrant rapporte en subvention une trentaine d’euros par jour. Avec ces dizaines de milliers de migrants, c’est un business en or, plus rentable même que le trafic de drogue, de l’aveu d’un gangster, piégé par des écoutes téléphoniques lors d’une enquête sur la corruption à Rome. Ce qui est vrai dans la capitale sera vrai partout en Italie. Une illustration de cette organisation, c’est le scenario, toujours le même, qui précède les secours. A bord des rafiots pourris partis de Libye, il n’y a rien à manger ou à boire, pas d’essence, mais un téléphone satellitaire pour appeler au secours. Un équipement bien trop coûteux pour les passeurs. A terre, les migrants fournissent une main d’œuvre à bon marché. Dans l’agriculture pour les hommes, dans la prostitution pour les femmes. Un véritable trafic d’esclaves, et les esclavagistes sont Africains et Italiens(11). »

Les travaux de recherche sur les discriminations considèrent qu’une des formes de celles-ci est la discrimination systémique c’est-à-dire étant la conséquence d’un système et non d’une décision volontaire de discriminer. Nous pouvons emprunter le même concept en ce qui concerne les morts de la méditerranée. Certes l’assassinat de ces migrants n’est pas direct. Il est en revanche le résultat inéluctable des politiques de l’Union Européenne tant dans sa politique africaine que dans sa politique migratoire, tant dans la hausse de la pression migratoire que dans sa traduction en décès à grande échelle.

Source : http://www.michelcollon.info/Le-mur-meurtrier-de-la.html

Notes

(1)http://www.unhcr.fr/54871a45c.html,
(2)Communiqué de presse, Non à la signature de l’Accord de Partenariat Économique UE-Afrique de l’Ouest par le Conseil de l’Union européenne !, 11 décembre 2014, http://www.solidarite.asso.fr/IMG/p…,
(3)Jacques Berthelot, Il est urgent d’arrêter d’imposer les APE, 16 janvier 2013, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/po…,
(4)Aimé Césaire, Le colonialisme n’est pas mort, La nouvelle critique, n° 51, janvier 1954, p. 28.
(5)Conférer pour aller plus loin, Raphaël Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique, Agone, Marseille, 2009.
(6)Frontex, le bras armé de l’Europe Forteresse, demain le Monde, n° 18, mars-avril 2013.
(7)Ibid.
(8) Frontex : guerre aux migrants » – le document audio, http://www.liguedh.be/les-fichiers-…,
(9)Claire Rodier, Xénophobie Business, à quoi servent les contrôles migratoires, La Découvertes, Paris, 2012.
(10)Interview de Claire Rodier dans Libération du premier octobre 2012.
(11)Antonio Parrinello, Reuters du 17 janvier 2015.

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pompe afrique« L’Union européenne commet un crime contre l’humanité » (Jean Ziegler)

Pour le sociologue et auteur du livre « Retournez les fusils! choisir son camp », c’est la notion même de « droit d’asile » que l’Europe est en train de détruire. il plaide pour un retour de la mission « mare nostrum », un changement radical de politique.

L’Union européenne refuse d’appliquer le droit d’asile.
Cette politique relève du crime contre l’humanité. Les Nations unies, dans leur convention sur les réfugiés de 1952, ont créé un droit de l’homme nouveau: le droit à l’asile. Ce droit est universel. Tout être humain persécuté dans son pays d’origine pour des raisons ethniques, religieuses ou politiques a le droit de chercher accueil et protection dans un autre pays.
Les 28 membres de l’Union européenne ont tous, sans exception, signée cette convention. Pourtant, Frontex, l’organisation militaire, semi-clandestine, de protection de la forteresse Europe, assume une politique qui viole de manière flagrante le droit international et la convention sur les réfugiés. Au lieu d’organiser l’accueil et la sécurité des persécutés, Frontex met en œuvre un appareil de contraintes qui les empêche d’atteindre la forteresse, et donc d’y déposer une demande d’asile. Empêcher quelqu’un de remettre une demande d’asile est une violation de la convention.
Toutefois, il faut être précis. Chaque État reste souverain et possède le droit d’étudier cette demande pour déterminer si elle est justifiée ou non. Cela lui confère le droit de la rejeter. Mais ce qui est totalement inadmissible, c’est d’empêcher les réfugiés d’atteindre le pays d’accueil, donc de faire valoir ce droit d’asile.
Les guerres en Libye, Syrie, Afghanistan, Irak et la misère extrême qui règne dans de nombreux pays au sud du Sahara poussent des dizaines de milliers de personnes, dans le désespoir le plus total, à trouver refuge en Europe. Qu’une partie des habitants de la planète doivent encourir de tels dangers confirme que nous vivons sous un ordre cannibale du monde, totalement absurde. On assiste à une extrême concentration des richesses entre les mains de quelques-uns. Le rapport OXFAM de 2014 indique que 1 % de la population mondiale détient autant de valeurs patrimoniales que les 99 % restants. En même temps, la pyramide de martyrs dans les pays du Sud ne cesse de croître.

Le droit international et la plus élémentaire humanité exigent un changement radical de cette politique hypocrite et inhumaine de l’Europe. Il faut revenir au système mis en place et maintenu par le gouvernement italien jusqu’en novembre 2014 (opération « Marée Nostrum ») et mettre en œuvre, avec l’appui de toute l’Union européenne, une opération de sauvetage dans les eaux internationales en Méditerranée et Atlantique Sud.
L’opération « Triton », qui a remplacé « Marée Nostrum », autorise le secours dans les seules eaux territoriales et refuse d’intervenir dans les eaux internationales, là où 99 % des naufrages ont pourtant lieu.
L’établissement d’une organisation qui donne la priorité au sauvetage en mer ne dispensera pas l’Union européenne de mener partout dans le monde un combat impitoyable contre les cartels du crime organisé.
Cartels du crime organisé dont font partie ces fameux passeurs, qui gagnent des millions d’euros sur le désespoir, la misère et l’angoisse des persécutés. L’honneur de l’Europe est à ce prix.
L’opinion publique européenne doit imposer aux tristes bureaucrates de Bruxelles un changement radical de leur politique et du refus d’asile dont sont victimes des dizaines de milliers de personnes chaque année. Combien de tragédies et de milliers de morts nous faudra-t-il supporter ? Car leur seul tort est de vouloir faire appliquer un droit humain fondamental. Il est intolérable que cela continue! Comme il est intolérable que, toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meure de faim, ou de ses suites immédiates. Près d’un milliard de personnes sont en permanence gravement sous-alimentées alors que l’agriculture mondiale pourrait nourrir normalement 12 milliards d’êtres humains (presque le double de l’humanité). Il faut abattre cet ordre cannibale du monde qui écrase la planète.

Source : http://www.humanite.fr/lunion-europeenne-commet-un-crime-contre-lhumanite-572303

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Lire aussi : https://reveilmutin.wordpress.com/2013/11/16/chasseurs-de-matieres-premieres-ou-comment-le-maintien-de-notre-niveau-de-vie-exige-et-perpetue-la-misere-et-lasservissement-des-pays-du-sud/

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Manifester en France, c’est risquer de finir en prison… Halte à la criminalisation des luttes sociales et politiques !

img-20150413-wa0001-2Tribune publiée sur Libération.fr

Il plane dans ce pays une atmosphère bien étrange. Quoi que l’on puisse penser du douteux cortège de tête de la mobilisation fleuve ayant défilé dans les rues de Paris, le 11 janvier, après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, ce sont bien quatre millions de personnes qui ont choisi de manifester pour dire leur rejet des attentats et leur attachement à un certain nombre de valeurs démocratiques. Comme le notaient alors les correspondants de la presse internationale, c’est au travers de la « manif », sorte de paradigme hexagonal de l’expression collective, que les Français avaient décidé d’exprimer leur émoi. Hollande et son gouvernement, eux, jouaient la carte de l’émotion et de la responsabilité, n’hésitant pas à se présenter comme les hérauts de la liberté d’expression. Mais celle-ci, en France, avant comme après ce défilé historique, n’est pas un étalon universel, loin de là. Il existe des territoires et des villes où manifester peut conduire derrière les barreaux.

Que ce soit à Notre-Dame-des-Landes, à Sivens, à Nantes, à Lyon ou à Toulouse, ce n’est pas tous les jours le 11 janvier. Manifester oui, mais pas pour saluer la mémoire du jeune militant écologiste tué par un tir de grenade de la gendarmerie, Rémi Fraisse, dans la nuit du 25 au 26 octobre. Manifester oui, mais pas contre la série de violences policières commises par la suite à l’occasion de plusieurs manifestations interdites en préfecture. Manifester oui, mais pas contre l’interdiction de manifester elle-même. Ces interdictions qui se sont répétées sur l’ensemble du territoire sont une atteinte grave et révoltante à un droit démocratique fondamental. Nombreux sont celles et ceux qui, en novembre, n’ont pas accepté les diktats vigipiratesques et les arrêtés préfectoraux. Des dizaines ont alors été arrêtés, gardés à vue, déférés devant la justice et souvent condamnés. Qui à une peine de sursis et une amende, qui à une peine de prison ferme. C’est le cas de Gaëtan, étudiant toulousain en histoire de l’art au Mirail, militant politique et syndical, arrêté en marge de la manifestation interdite du 8 novembre. En première instance, il a écopé d’une peine de prison avec sursis et d’une amende. En appel, le juge a choisi d’aggraver la sentence, en le condamnant à six mois de prison, dont deux fermes.

Bien sûr la justice officielle sait toujours trouver des motifs pour transformer une résistance politique en un crime de droit commun, en inventant des chefs d’inculpation et en faisant témoigner ses propres policiers. La justice officielle, d’ailleurs, leur en sait gré puisqu’elle sait être reconnaissante avec eux, lorsqu’ils sont les auteurs de « bavures ». Clémente avec les meurtriers de Malik, de Zyed ou de Bouna, jamais condamnés à de la prison ferme, elle est impitoyable avec celles et ceux qui revendiquent le droit élémentaire de dire leur opposition à la société telle qu’elle est organisée, ou aux politiques telles qu’elles sont menées. Ce qui se renforce et se dessine localement, à partir de telle ou telle manifestation, piquet de grève ou mobilisation, c’est une société construite sur la criminalisation des luttes sociales et politiques, dont on peut craindre, si l’on n’y prend garde, qu’elle ne devienne le lot commun dans tout le pays. Aujourd’hui à Toulouse, sorte de ville-laboratoire, la moindre mobilisation revêtant une dimension un tant soit peu politique, féministe, antiraciste ou de solidarité internationale avec le peuple palestinien est encadrée, lorsqu’elle n’est pas interdite, comme si le moindre acte militant public portait en lui le germe du « terrorisme ».

Dans son message de soutien à Gaëtan, Erri De Luca souligne combien « le droit à manifester est un droit non négociable ». Il en sait quelque chose. « Pas de prison pour Gaëtan et tous les condamnés pour avoir manifesté », tel est le nom de la campagne actuellement menée pour dénoncer toutes ces atteintes, auxquelles on voudrait nous habituer, aux libertés démocratiques élémentaires. Nous nous associons ici à ce refus et témoignons de notre solidarité à son égard et à celui des autres condamnés après les manifestations contre les violences policières. Nous invitons chacune et chacun, en conscience, à mesurer la gravité de la situation actuelle.

Parmi les signataires : Marc Abélès, anthropologue, directeur de recherches au EHESS et CNRS ; Gilbert Achcar, professeur, Université de Paris-8 et SOAS, Université de Londres ; Tariq Ali, écrivain et réalisateur ; Etienne Balibar, professeur émérite, Université de Paris-Ouest ; Ludivine Bantigny, historienne, maître de conférences, Université de Rouen ; Emmanuel Barot, philosophe, maître de conférence HDR, Université Jean Jaurès/Mirail de Toulouse ; Enzo Traverso, historien, Cornell University ; Michel Broué, mathématicien, Professeur, Université Paris-Diderot ; Sébastien Budgen, éditeur ; Judith Butler, philosophe, Université de Berkeley, Californie ; Vincent Charbonnier, ingénieur d’études, IFÉ- ENS de Lyon ; Anne Clerval, maître de conférences en géographie, Université Paris-Est Marne-la-Vallée ; Alexis Cukier, docteur en philosophie, ATER, Université de Poitiers ; Sonia Dayan-Herzbrun, sociologue, professeure émérite, Université Paris Diderot-Paris 7 ; Jean-Numa Ducange, historien, maître de conférences, Université de Rouen ; Cédric Durand, économiste, Université Paris 13 ; Franck Fischbach, philosophe, professeur à l’Université de Strasbourg ; Geneviève Fraisse, philosophe, directrice de recherche émérite, CNRS ; Bernard Friot, sociologue et économiste, Université de Paris-Ouest ; Franck Gaudichaud, maître de conférences en Civilisation hispano-américaine, Université Grenoble-Alpes ; Barbara Glowczewski, anthropologue, directrice de recherches au CNRS et Collège de France ; Fabien Granjon, sociologue, professeur, Université Paris 8 ; Razmig Keucheyan, sociologue, maître de conférences, Paris Sorbonne-Paris IV ; Stathis Kouvélakis, philosophe, King’s College, Londres ; Ken Loach, réalisateur ; Frédéric Lordon, économiste, CNRS ; Michael Lowy, philosophe, CNRS ; Olivier Neveux, historien d’art, professeur, Université Lyon 2 ; Ugo Palheta, maître de conférences en sciences de l’éducation, Université Lille-3 ; Willy Pelletier, sociologue, Université de Picardie ; Paul B. Preciado, philosophe, Université de New York ; Jacques Rancière, philosophe, professeur émérite, Université Paris 8 ; Kristin Ross, professeure de littérature comparée, New York University ; Valentin Schaepelynck, maître de conférences en sciences de l’éducation, Université Paris 8 ; Guillaume Sibertin-Blanc, philosophe, maître de conférences HDR, Université Jean Jaurès/Mirail, Toulouse ; Eduardo Viveiros de Castro, anthropologue, Museo Nacional, Rio de Janeiro ; Slavoj Žižek, philosophe, Université de Ljubljana, Slovénie.

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Pas de prison pour Gaëtan et les autres condamnés pour avoir manifesté (page Facebook)

Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

aeronef-israelien-bombardant-gazaNos gouvernants prétendent lutter contre le terrorisme, mais il n’est pas inopportun de rappeler que le terrorisme est d’abord et essentiellement le fait des Etats, des gouvernements.

Nos gouvernants ne peuvent pas lutter contre le terrorisme puisqu’ils sont l’incarnation même du terrorisme, eux qui savent si bien terroriser les populations, à l’aide de leurs puissants appareils de répression, pour défendre et étendre leur ordre – eux qui autorisent et encouragent leurs forces de police à tuer et mutiler de simples citoyens, eux qui envoient leurs armées massacrer des civils un peu partout sur la planète, eux qui sont toujours prêt à appuyer, soutenir et légitimer toutes les atrocités commises contre des civils par leurs alliés et semblables. Vietnam, Palestine, Salvador, Serbie, Libye, Afghanistan… Le nombre de civils innocents à avoir péri, ces dernières décennies, sous les balles et les bombes des Etats occidentaux « démocratiques » est bien supérieur à celui des victimes desdits « terroristes ». Le cas le plus emblématique de ces dernières années reste celui de l’Irak, où plus d’un million de personnes ont été assassinés au cours des deux dernières agressions américaines, auxquels il faut encore rajouter un autre million (dont 600 000 enfants) si l’on prend en compte les conséquences humanitaires désastreuses de l’embargo imposé par les mêmes criminels de 1990 à 2003 – un véritable génocide que Madeleine Albright, la gentille ministre des affaires étrangères étasunienne avait considéré comme tout à fait justifié. Et, pour citer un cas actuel, comment ne pas qualifier de terroristes les campagnes d’assassinats « ciblés » par drones organisé par le gouvernement étasunien au Pakistan et au Yémen et qui tuent en moyenne trente civils pour une personne visée ?

Le bon et le mauvais terrorisme

Il y a bien sûr le bon terrorisme, qui ne s’avoue jamais comme tel : celui des puissants, qui est organisé, institutionnalisé, légitimé, qui dispose des armes les plus dévastatrices et n’hésite pas à en user, notamment pour commettre d’innombrables tueries lors de prétendues guerres « pour la démocratie ». Et il y a le mauvais terrorisme : le terrorisme des faibles, des « barbares », de ceux qui ne peuvent compter sur la protection d’un Etat reconnu et qui est bien souvent une réplique au terrorisme des puissants – ainsi le terrorisme dit « islamiste ». Quand nos gouvernants parlent de « combattre le terrorisme », ils ne font bien sûr référence qu’à cette forme-là de terrorisme. De même que lorsqu’ils font voter une loi liberticide en vue de punir plus sévèrement les auteurs d’« apologies du terrorisme », cela ne comprend, bien entendu, pas l’« apologie » des actions terroristes menées sous l’autorité de nos gouvernements et de ses alliés – vanter la « fermeté » de notre police qui a assassiné 133 personnes depuis 2000, ou considérer comme « légitime » les bombardements israéliens à Gaza de l’été 2014 (qui ont tué 2000 civils palestiniens) ne vous vaudrons pas la moindre poursuite judiciaire.

Il est aussi important de souligner que les gouvernements emploient souvent le terme « terrorisme » pour désigner et disqualifier leurs ennemis, ceux qui osent les combattre ou leur résister avec violence, qu’ils emploient ou non des méthodes terroristes. Pendant la Seconde guerre mondiale, les résistants français étaient qualifiés de « terroristes » par les autorités nazis. De même aujourd’hui le gouvernement israélien, pour diaboliser et dénier toute légitimité à la résistance armée palestinienne, parle constamment à son égard de « terrorisme ». L’emploi des termes « terrorisme » et « terroristes » par les gouvernements n’est donc jamais neutre. Il peut servir tout autant à désigner de véritables terroristes qu’à marquer d’infamies n’importe quelle contestation, n’importe quel contestataire pour mieux l’isoler du reste de la population et légitimer sa mise hors-la-loi. De même que toutes les mesures et législations antiterroristes sont aussi pensées par les gouvernements comme des moyens d’étendre l’emprise étatique sur la vie des citoyens, de renforcer leur contrôle sur les « classes dangereuses » et d’intimider et réprimer plus efficacement toute contestation un tant soit peu radicale. C’est ainsi que ces dernières années, en France, on a pu inculper pour « terrorisme » – et jeté en prison – des manifestants arrêtés avec des fumigènes ou des libertaires suspectés d’avoir voulu saboter des caténaires SNCF. C’est d’ailleurs à propos de cette dernière affaire – l’ « affaire Tarnac », qui avait fait un certain bruit – qu’un certain François Hollande avait accusé le gouvernement d’alors d’ « inventer » des terroristes pour justifier des mesures sécuritaires.

Aux origines du « terrorisme islamiste »

Après les récents attentats qui ont secoué la France, le gouvernement a annoncé un renforcement des dispositifs policiers et sécuritaires et beaucoup sont ceux dans la classe politique à en appeler à un « Patriot Act » à la française – du nom de ces lois liberticides votées aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001.  Au-delà du problème que cela pose pour nos libertés individuelles, il est illusoire de penser que de tels dispositifs pourraient nous protéger efficacement des « terroristes » – ils sont même, à vrai dire, complètement inefficaces. De même qu’il est illusoire de croire que des mesures « éducatives » ou de lutte contre un prétendu communautarisme musulman pourraient empêcher des jeunes de se « radicaliser » – ce ne sont là que des mesures destinés à occulter les véritables causes et à porter l’entière responsabilité du « terrorisme » sur l’Islam et les musulmans (et par là à dresser les citoyens d’en bas les uns contre les autres pour le plus grand profit des gouvernants).

Si l’on veut vraiment se protéger de ce terrorisme « islamiste » voire le réduire à néant, il faut que nous ayons le courage et l’honnêteté d’en rechercher les causes, de nous attaquer à ce qui le suscite, à ce qui le nourrit, à ce qui le fait prospérer : à savoir les agressions permanentes des puissances occidentales contre le monde musulman, pour contrôler et piller ses ressources (en particulier le pétrole), et leur inévitable cortège de crimes, de dévastations, d’humiliations, de misère, de désespoir, de haines. Des agressions qui, de surcroît, remontent à loin dans le temps – elles ont démarré avec le colonialisme – mais qui n’ont cessé de s’intensifier depuis quelques décennies et l’explosion de nos besoins en pétrole.

On ne comprend rien et on s’empêche de réellement combattre le fanatisme religieux et le terrorisme dit « islamiste » si l’on ne comprend pas d’abord que la folie meurtrière dont ces « terroristes » font preuve est une réponse à la nôtre – le sinistre « Etat islamique », pour ne citer que lui, est une conséquence de notre génocide perpétré en Irak. Il nous est impératif de comprendre que si nous sommes confrontés à des attaques terroristes sur notre sol, c’est d’abord en réplique aux innombrables attaques terroristes – et d’une toute autre ampleur – que nous commettons là-bas. Les terroristes, ce sont d’abord les gouvernements occidentaux et les oligarchies pour qui ils travaillent. S’il n’y a pas lieu, évidemment, d’excuser ceux qui commettent des attentats chez nous, il n’y a pas lieu non plus de nous affranchir de nos responsabilités. Il faut bien reconnaître que nous les avons largement encouragés à perdre toute bonté et toute modération. A force d’exclure, d’humilier, à force de semer la misère et le désespoir nous ne pouvons semer que la haine et l’extrémisme – et cela vaut aussi, ici, pour tous ces jeunes « issus » ou pas « de l’immigration » et à qui notre société vouée au Dieu Argent ferme tout avenir, toute possibilité de vie digne d’être vécue. Comment s’étonner qu’ils puissent haïr et vouloir se venger de cet Occident qui se prétend le haut-lieu de la civilisation et qui pourtant réclame d’innombrables sacrifices humains à travers le monde ? Comment s’étonner de la violence de ceux à qui on ne laisse que la violence pour se faire entendre ? Le fanatisme « islamiste » n’est jamais aujourd’hui que le support d’une colère et d’une rébellion contre l’impérialisme occidental, en même temps qu’un refuge contre l’individualisme, qu’une manière d’échapper à une vie sinistre et sans but – et l’« Etat islamique » est à cet égard un eldorado fort attrayant. En somme, il incarne une révolte radicale contre notre civilisation capitaliste – une révolte qui doit nous interroger et nous remettre en cause. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons d’être haïssable, ici et ailleurs. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons ici d’entretenir cette machine à exclure, que si nous cessons d’exploiter, d’appauvrir et de mettre à feu et à sang le monde musulman. Nous ne le combattrons efficacement que si nous respectons enfin le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes et à vivre dans la paix et dans la décence. Et nous rendrons un grand service à ces peuples qui, loin d’être abandonnés aux islamistes les plus réactionnaires, seront mieux armés contre.

Mais nos gouvernants n’ont nulle envie ni de laisser émerger ici une société vraiment juste, ni de rendre justice au monde musulman, tant les enjeux économiques sont énormes. Et, à vrai dire, nous non plus, simples citoyens, nous n’avons pas vraiment envie de devoir payer à un juste prix le pétrole et donc renoncer à une grande partie de ce pétrole car cela reviendrait à renoncer à nos modes de vie confortables, à notre usage effréné de la voiture, etc. Il n’est jamais inopportun de rappeler que notre confort matériel, celui dont jouissent une grande partie des Occidentaux, a toujours pour prix l’exploitation et la misère des pays du Sud et notamment des pays arabes, musulmans – et donc le « terrorisme » comme inévitable retour de boomerang. Pour en finir avec le fanatisme « islamiste », il faut en finir avec le fanatisme du profit, avec le fanatisme de la croissance, avec le fanatisme de la consommation, avec le fanatisme de la bagnole. Pour en finir avec le terrorisme « islamiste », il faut en finir avec le terrorisme de l’argent, ce terrorisme ordinaire qui brise et anéantit d’innombrables vies dans l’indifférence, si ce n’est l’acceptation générale. Tous les six secondes dans le monde un enfant meurt de faim, non pas à cause d’une quelconque fatalité, mais à cause de l’égoïsme et de l’avidité de tant d’autres, des comportements inconscients et criminels que nos sociétés vouées à l’argent institutionnalisent, banalisent et encouragent. C’est bien là, in fine, que se situe le véritable terrorisme, celui contre lequel nous devrions en priorité lutter.

Il ne suffit pas de proclamer son amour de la paix, encore faut-il en créer les conditions. Comment croire qu’il puisse y avoir la paix sur une planète où il y a tant d’injustices, où 20% des habitants s’accaparent 80% des richesses ? Il ne peut y avoir de paix que dans la justice. Il ne peut y avoir de paix sur cette planète que si ses habitants les plus riches se décident à partager et à adopter des modes de vie plus sobres – et cela concerne un grand nombre de Français. De même, rien ne sert ici de se lamenter sur l’échec à transmettre les « valeurs républicaines » quand nous ne sommes même pas fichus de les mettre en pratique.

Quand nos gouvernants s’allient avec des « terroristes »

Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils sont liés avec des régimes comme l’Arabie Saoudite et le Qatar qui le financent en sous-main ? Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils soutiennent et s’allient à des groupes armés islamistes, comme en Libye et en Syrie, en tous points similaires à ceux que nous qualifions dans d’autres contextes de « terroristes » ? Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Libye que nous avons ensuite combattu au Mali et en Centrafrique, dès le moment où ils ne nous rendaient plus service et s’attaquaient à nos intérêts. Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Syrie qui ont contribué à la création de cet « Etat islamique » qu’aujourd’hui nous combattons. Laurent Fabius avait d’ailleurs tenu, en décembre 2012, à saluer le « bon boulot » effectué par Al-Nosra (groupe de « djihadistes » affilié à Al-Qaïda) dans la lutte contre le régime de Bachar el-Assad, et ce malgré les atrocités qu’ils ont pu commettre  – propos qui bien sûr ne pouvait relever de l’« apologie du terrorisme ». Si les gouvernements occidentaux détestent tant l’« Etat islamique » et entendent le combattre fermement, ce n’est pas parce qu’il commet des massacres, mais parce qu’il a pris le contrôle de puits de pétrole et refuse de vendre son or noir au prix dérisoire dicté par eux – refuser de se faire piller, prétendre au contrôle de ressources que les puissances occidentales considèrent comme étant à eux, tel est le seul véritable crime commis par l’« Etat islamique ».

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La peur et le choc comme instrument de contrôle des masses

Nul besoin d’adhérer à des théories « complotistes » pour constater que les attentats terroristes et menaces plus ou moins réelles d’attentats terroristes sont une aubaine, une source de profits immenses pour nos gouvernants et l’ordre qu’ils défendent. Rien de tel que l’effroi et le choc pour brouiller notre perception du réel, désarmer notre esprit critique et au final entretenir notre docilité. Rien de tel pour nous soustraire à la réflexion, à la modération, à la bonté, et nous rendre ainsi plus acceptable des pratiques et des mesures extrêmes. Nos gouvernants savent très bien que la peur est un instrument essentiel à tout pouvoir, que gouverner, ce n’est pas seulement séduire, c’est aussi terroriser, y compris, notamment, par méchants terroristes interposés. Terroriser sous couvert de « protéger du terrorisme » et de « rassurer », telle est la plus sublime entourloupe du pouvoir – la présence de plus en plus systématique et massive de policiers et militaires dans les rues et lieux publics, la multiplicité des affichettes relatives au renforcement du « plan Vigipirate » ont bien davantage pour but d’effrayer que de rassurer ou protéger le citoyen.

Terroriser, donc, pour obtenir le consentement mais aussi pour distraire – nous distraire de nos plus redoutables ennemis (gouvernants, capitalistes, banquiers et autres criminels contre l’humanité) et de leurs agissements, nous distraire de tout ce qui nous menace vraiment (pensons au réchauffement climatique, autre conséquence de notre insatiable avidité, qui menace l’existence même de l’humanité), nous distraire de tous ces crimes, de toutes ces injustices et inégalités contre lesquels il faudrait lutter, nous les faire oublier, ou du moins nous pousser à les relativiser au regard de ce péril que serait le « terrorisme ».

Rien de tel qu’un peuple effrayé ou sous état de choc pour lui faire accepter des mesures, des politiques qu’il n’accepterait pas autrement – ou du moins plus difficilement. C’est ainsi qu’on accepte docilement de nouvelles guerres, comme celle entreprise aujourd’hui en Irak, comme celles entreprises ces dernières années au Mali et en Centrafrique, officiellement pour combattre les « terroristes », en réalité pour maintenir ces pays sous notre contrôle et accentuer leur pillage. C’est ainsi que, sous le coup d’un formidable sentiment d’insécurité, on approuve des législations toujours plus répressives et sécuritaires, qui vont poursuivre la réduction de ce qui nous reste de liberté – y compris d’expression (voir la férocité de la « justice » autour de prétendues « apologies du terrorisme » et les projets de censurer les « incitations à la haine » et les thèses « complotistes » sur le Web – autant de concepts qui ne sont jamais défini avec précision et qui peuvent donc permettre toutes les interprétations et in fine tous les abus) –, de vie privée et permettre du même coup au pouvoir de s’armer plus efficacement contre ceux qui contestent l’ordre établi et contre toute éventualité de révolte populaire – tout cela, bien évidemment, au nom de la défense de la « liberté ». Comme le montre Naomi Klein dans La stratégie du choc, une attaque terroriste, de même qu’une guerre, un coup d’Etat, une catastrophe naturelle ou tout autre traumatisme collectif nous plongent tout un chacun dans un état de choc. Ces événements font voler en éclats notre univers familier, ils nous déboussolent, ils nous désarment psychologiquement et c’est ainsi que nous devenons plus enclins à suivre les hommes politiques qui prétendent nous protéger et apporter des solutions miracles. Un phénomène que nos gouvernants ont bien compris et qu’ils n’hésitent pas à exploiter pour imposer leurs plus ignobles desseins.

Faire passer les ennemis de l’humanité pour ses meilleurs amis

A travers ladite « lutte contre le terrorisme » – comme d’ailleurs à travers la lutte contre « l’extrême-droite » ou contre « l’insécurité » – il s’agit aussi pour le pouvoir et son ordre de se rendre attrayant en donnant à voir toute l’abjection de quelques-uns de ses ennemis, et de canaliser et détourner les colères populaires vers ceux-ci. Comme le disait Guy Debord : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. » Rien de tel, en effet, pour nos gouvernants, qu’un attentat terroriste, rien de tel pour eux que l’horrible spectacle de la « barbarie terroriste » pour faire oublier leurs propres crimes – et par la même occasion leurs responsabilités dans le surgissement de ces « terroristes » -, pour se présenter en contraste pour des protecteurs, des sauveurs, des grands humanistes et, de la sorte,  se redorer le blason. (François Hollande aurait, dit-on, gagné depuis les attentats de début janvier 20 points de popularité – et il cache à peine sa satisfaction.) Cela vaut aussi, bien entendu, pour ces policiers et ces militaires présentés aujourd’hui comme des héros, comme nos défenseurs, alors qu’ils sont là pour défendre un ordre abject et sont le plus souvent nos bourreaux – et ceux de maints peuples dans le monde. Comment interpréter l’ahurissant attroupement de chefs d’Etat et de gouvernement à la marche en hommage aux victimes des récents attentats à Paris sinon comme une volonté pour ces pyromanes de se faire passer pour des pompiers, pour ces authentiques ennemis de l’humanité de se faire passer pour ses meilleurs amis ? Il est particulièrement emblématique que se soit invité à cette marche Netanyahu, le chef du gouvernement israélien, celui-là même qui, l’été dernier, et sous les yeux des télés du monde entier, a fait massacrer 2000 civils palestiniens à Gaza.

Pour ceux qui nous gouvernent, ou ont du moins la prétention de nous gouverner, il est vital de détourner notre attention et notre indignation vers des ennemis tout désigné, à savoir ici le « terroriste islamiste », et d’encourager la suspicion de tous ceux qui sont suggérés comme étant des terroristes potentiels – les musulmans. C’est ainsi qu’ils comptent nous faire oublier que ce sont eux, les dirigeants politiques, qui sont nos véritables et plus dangereux ennemis. Eux et toute cette horde de parasites et de professionnels du crime et de la rapine (aux premiers rang desquels on trouve les banquiers et les dirigeants et actionnaires des grandes entreprises) qui sont les grands organisateurs et les grands bénéficiaires de cet abject ordre du monde – eux qui réduisent nos vies et notre environnement à de simples instruments de profit que l’on peut exploiter, dégrader et détruire à souhait, eux qui n’ont aucun scrupule à organiser les pires atrocités, à semer la mort, la misère et le malheur à grande échelle, et qui pour tout cela ont une responsabilité écrasante dans la montée de ce « terrorisme islamiste ».

Pour la société elle-même il importe de donner à voir et de marquer d’infamie tous ces « terroristes » à l’instar de tous ces « criminels » et « délinquants » et autres misérables contrevenants aux saintes lois. C’est ainsi que se perpétue la fiction de son innocence, c’est ainsi que nous pouvons occulter le sort de tous ceux dont la vie est sacrifié avec notre consentement et notre complicité tacites : habitants du Sud massacrés par nos armées ou affamés à mort par la rapacité de spéculateurs qui font exploser les prix des aliments de base (un enfant meurt de faim toutes les six secondes, soit presque cinq millions par an, l’équivalent d’un attentat contre Charlie Hebdo chaque minute), « jeunes des cités» ou manifestants tués par notre police, détenus poussés au suicide, SDF acculés à la rue et à la mort, simples citoyens empoisonnés et assassinés sous l’effet des diverses maladies (notamment le cancer, qui tue 150 000 personnes par an en France) engendrées par le culte de la croissance, la préservation de nos modes-de-vie-pas-négociables et son inévitable cortège de pollutions, etc. C’est ainsi que l’on peut occulter, aussi, le saccage de la nature, du climat, l’anéantissement de nombreuses espèces vivantes – des crimes qui auront des conséquences désastreuses pour les générations futures et que l’on doit, là encore, à la cupidité sans bornes des riches capitalistes autant qu’aux obsessions consuméristes de l’Occidental moyen. Si l’attentat contre Charlie Hebdo a pu être une tragédie pour la société française, il a aussi été pour elle une belle occasion d’étaler partout sa bonne conscience, il a aussi été une belle occasion pour tout un chacun de faire oublier sa lâcheté, son indifférence devant le terrorisme de l’argent et ses innombrables crimes. « C’est vrai, d’habitude je n’ai rien à redire des gens qui à l’autre bout du monde se prennent des bombes dans la gueule pour que je puisse payer mon essence pas cher, et je me moque bien des gens ici qui crèvent dans la rue, mais oublions tout : JE SUIS CHARLIE ! Les méchants, ce sont les « terroristes », n’est-ce pas, moi, je suis un gentil ! »

Et plus l’ordre et ses éminents représentants se rendent coupables de crimes, plus ils sont sévères devant la moindre peccadille, même verbale : ainsi faut-il comprendre ces procédures judiciaires engagées à la chaîne à l’encontre de pauvres bougres sans défense (dont l’un était même décrit comme « déficient mental léger »), et même d’enfants de huit ans ( !), ayant eu le tort, parfois sous l’emprise de l’alcool, d’avoir blagué ou ironisé sur les attentats, d’avoir exprimé leur sympathie pour les « terroristes » ou simplement de s’être indigné de l’indignation sélective des autorités. En quelques jours, trente peines de prison ferme ont été prononcées, allant de trois mois à quatre ans ! Une sévérité, une cruauté d’autant plus inouïe qu’au même moment ces persécuteurs proclamaient avec force leur attachement le plus indéfectible… à la « liberté d’expression ». Bien entendu, pas plus qu’ils ne combattent le terrorisme ils ne défendent la liberté d’expression – qui doit être totale ou rien. Il est facile de défendre la liberté d’expression pour soi ou quand cela nous arrange, mais cela n’a rien à voir avec une authentique défense de la liberté d’expression, qui exige de tolérer précisément les propos qui nous gêne ou nous choque.

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La guerre au service du maintien de l’ordre social

A travers cette « lutte contre le terrorisme », il s’agit aussi d’incarcérer la société dans une logique et un climat de guerre – la « guerre au terrorisme » -, et ainsi de nous faire marcher au pas et neutraliser toute contestation. Puisque l’ennemi « terroriste » a déclaré la guerre à tous les Français en tant que Français, puisque cette guerre les menace et les engage tous, alors tous les Français devraient unir leurs forces et cesser de se « chamailler ». Toute guerre a cela de magique qu’elle insuffle la discipline, qu’elle rend intolérable et même incongrue aux yeux de la plupart toute espèce de dissonance. «Qui n’est pas avec nous est contre nous.» C’est ainsi qu’au nom d’une cohésion jugée cruciale tout vrai débat sur le sujet devient hors de propos, que toute réflexion sérieuse et que tout autre son de cloche que celui du pouvoir devient inadmissible, perçu au mieux comme de l’irresponsabilité au pire comme de la traîtrise et sanctionné à mesure – on a pu voir, dans la France de l’après 7 janvier, un professeur de philosophie accusé d’« apologie de terrorisme » et suspendu pour avoir voulu faire réfléchir (quelle idée !) ses élèves aux causes du « terrorisme islamiste ».

Rien de tel qu’une guerre pour forcer le rassemblement de tous les membres d’une société et, in fine, solidariser les spoliés avec leurs spoliateurs, les exploités avec leurs exploiteurs, les victimes avec leurs bourreaux. Pour qu’elle puisse espérer être remportée, toute guerre exige en effet l’union, l’« union sacrée »… mais une union qui n’est concevable que sous l’autorité et au profit de ceux qui ont le pouvoir et qui implique donc la sanctification de l’ordre social existant. Qui dit soumission à une discipline dit soumission à une hiérarchie, qui ne peut que correspondre avec la hiérarchie sociale établie. La guerre est ainsi l’occasion de (res)souder le peuple autour de ses dirigeants, de le rallier à ses intérêts, de mettre au pas les citoyens les plus rétifs à l’ordre et de mettre en sourdine les sujets de tension et les conflits inévitables qui peuvent traverser une société, en particulier entre nantis et nécessiteux, entre dominants et dominés. Et, bien sûr, la guerre est aussi l’opportunité de canaliser et détourner les colères populaires vers un ennemi commode : un groupe « terroriste » ou un pays étranger. L’idée de la guerre comme outil de maintien de l’ordre social est, si l’on peut dire, aussi vieille que le monde : en 1792, déjà, en France, les « révolutionnaires » bourgeois, effrayés par ces sans-culottes qui aspiraient à un véritable changement social, eurent la bonne idée de les envoyer se faire massacrer aux frontières pour éviter qu’ils mettent leur projet à exécution. Et de même, en 1914, les bourgeoisies européennes en appelèrent ardemment à la guerre pour envoyer les prolétaires s’entretuer et ainsi mieux étouffer leurs velléités révolutionnaires.

Pauvres et bourgeois, sans-abris et milliardaires, chômeurs et banquiers, ouvriers et patrons, policiers et « jeunes des cités », industriels du nucléaire et militants écolos, Philippe Poutou et Nicolas Sarkozy, voici donc que nous devrions tous être unis et frères face à cette menace jugée mortelle – « unis et frères » dans la mesure, bien entendu, où le plébéien met plus d’entrain encore que d’habitude à se laisser exploiter et brutaliser par ses « frères » riches et puissants. Rien de tel que la guerre pour légitimer et conforter les inégalités et injustices d’une société…

Bien sûr, cette « guerre au terrorisme» n’est pas tout à fait une guerre comme les autres. La « guerre au terrorisme» articule à la fois des interventions militaires « classiques » à l’extérieur de nos frontières et une batterie de mesures et opérations policières à l’intérieur. Cette « guerre » telle que nous la vivons, nous Français, a bien peu à voir avec la guerre telle que nous l’imposons à ceux que nous prétendons délivrer des « terroristes ». Il n’y a bien sûr aucune armée en position d’opérer ici des bombardements massifs ou de nous envahir. Cette « guerre », pour nous, se matérialise surtout par la peur d’être attaqué par un ennemi caché au cœur de la population et qui peut frapper n’importe où, n’importe quand – une peur à laquelle peuvent donner corps quelques rares actions sanglantes, mais qui est surtout suscitée, amplifiée et organisée par le pouvoir, lui qui se plaît à nous matraquer d’alertes et à inonder rues et lieux publics de flics, de militaires et de dispositifs sécuritaires. S’il n’y a pas la guerre à proprement parler, il y a malgré tout le sentiment de la guerre, le sentiment d’être en proie à une grave menace, la peur, la suspicion, la paranoïa, la haine et l’obsession de « l’ennemi » instillés dans les têtes, et c’est bien là l’essentiel. La « guerre au terrorisme » a, pour le pouvoir, tous les avantages de la guerre sans avoir aucun de ses inconvénients – et potentiels inconvénients comme celui de se mettre à dos une population exaspérée par de trop grands sacrifices humains. Il faut dire que la « guerre au terrorisme » a ce mérite, contrairement à une guerre « classique » armées contre armées, d’être, par principe, sans fin (on peut abattre tel ou tel groupe « terroriste », on peut réduire à néant provisoirement tel ou tel forme de « terrorisme », mais il y aura toujours des « terroristes » comme il y aura toujours des « criminels », sans compter l’infinie nécessité de nos gouvernants à qualifier de « terroristes », pour le disqualifier, quiconque se soulève contre lui) et de pouvoir perdurer indéfiniment sans troubler plus que cela le fonctionnement « normal » d’une société. Nous ne devons donc pas appréhender la « guerre au terrorisme » comme une parenthèse, comme un moment difficile à passer, mais comme un mode de gouvernement permanent. Si les guerres ont toujours été instrumentalisées au service des pouvoirs établis, toutes ces guerres sont toujours restées jusqu’ici limitées dans le temps – et leurs avantages avec. Elles n’ont jamais pu offrir l’inouï profit qu’est en train d’apporter aujourd’hui cette guerre permanente appelée « guerre au terrorisme ». Qui dit guerre permanente dit permanence d’un mode de gouvernement spécifique à la guerre, où toutes les garanties – pourtant modestes – que peut offrir « l’Etat de droit » au citoyen sont considérées comme autant d’entraves à la bonne marche de la guerre et doivent donc être suspendues sine die. Il est important de comprendre que cette « guerre au terrorisme » ne vise pas à être gagnée – elle est par principe ingagnable -, elle ne vise qu’à justifier la perpétuation d’un état d’exception, ou plus exactement son instauration progressive. La « guerre au terrorisme » vise à nous habituer à vivre sous toujours plus de contrôles, d’intrusions, de surveillance, de répression, d’arbitraire et avec toujours moins de libertés – et finalement à rendre indolore l’avènement d’un implacable régime militaro-policier qui entravera toute possibilité de vie démocratique et écrasera toute contestation sous prétexte de sécurité et de défense nationale.

Derrière la « guerre au terrorisme », une guerre contre les peuples

On le voit, les gouvernements occidentaux prennent prétexte de la « lutte contre le terrorisme » pour intensifier leur emploi de la terreur à l’égard de ceux qu’ils entendent soumettre. Et cela vaut autant à l’égard de leurs propres citoyens qu’à l’égard de tous ces peuples qu’ils prétendent « délivrer » des « terroristes » : Irak, Centrafrique, Mali, etc. Ce sont ces derniers qui souffrent le plus cruellement de cette « guerre au terrorisme », qui en paient un coût humain terrible. Derrière cette « guerre au terrorisme », qui s’affiche comme une croisade noble et salutaire au service de la justice, c’est la poursuite de la guerre menée par les oligarchies occidentales contre les peuples et leur prétention à disposer d’eux-mêmes. La « guerre au terrorisme » c’est un nouveau prétexte pour eux pour apparaître comme des sauveurs dans les pays aux prises avec les « terroristes » et ainsi de légitimer et de multiplier leurs agressions et leurs pillages. La « guerre au terrorisme », pas plus qu’elle n’a de limites temporelles, n’a de limites géographiques, et elle est pour eux l’opportunité de légitimer et banaliser le mépris d’un droit international encore trop encombrant et des plus élémentaires « lois de la guerre », et d’institutionnaliser un véritable état d’exception international à leur avantage. C’est ainsi que les dirigeants étasuniens, en pointe dans cette guerre, se sont cru autorisé ces dernières années à jouer aux cow-boys sans frontières, en lançant dans plusieurs pays des campagnes d’assassinats ciblés de présumés « terroristes » (prétexte au massacre de nombreux civils), en enlevant des présumés « terroristes » un peu partout dans le monde pour les enfermer et les torturer dans des prisons secrètes, en enfermant indéfiniment et sans jugement à Guantánamo – en totale violation des conventions de Genève – des combattants ennemis qualifiés de « terroristes » capturés sur le champ de bataille.

*

Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a que la poursuite, sous un nouveau masque, de la guerre menée par les riches et les puissants contre les peuples pour défendre et étendre leur sinistre domination. Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a qu’une guerre préventive permanente contre nos velléités insurrectionnelles. Ne nous laissons pas avoir.

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Le bon et le mauvais terrorisme (Noam Chomsky)

Le monde a été horrifié par l’attaque meurtrière du journal satirique français Charlie Hebdo. Dans le New York Times, le correspondant européen de longue date Steven Erlanger a décrit de manière saisissante les suites immédiates de ce que beaucoup désignent comme le « 11 septembre » français. Ce fut « une journée au cours de laquelle se succédèrent des sirènes retentissantes et des ballets d’hélicoptères. Une journée de frénésie médiatique,  de cordons de police, de foules en panique et de jeunes enfants éloignés des écoles par mesure de sécurité. Une journée, comme les deux qui ont suivi, de sang et d’horreur à Paris, et aux alentours ». L’immense tollé mondial déclenché par l’attentat, fut accompagné d’ une réflexion sur les racines profondes de cette atrocité. « Nombreux sont ceux qui  y voient un choc de civilisations », titrait un article du New York Times.

Les réactions d’horreur et d’indignation envers ces crimes sont justifiées, tout comme la recherche des causes profondes, tant que nous gardons fermement à l’esprit quelques principes. La réaction devrait être complètement indépendante de l’opinion qu’on se fait de ce journal et de ce qu’il produit. Les slogans omniprésents du style « Je suis Charlie », ne devraient  indiquer, ni même sous-entendre, aucune association avec le journal, du moins dans le contexte de la défense de la liberté d’expression. Ils devraient plutôt exprimer une défense de la liberté d’expression quoi qu’on puisse penser du contenu, même si ce dernier est jugé méprisant et dépravé.

Et ces slogans devraient aussi exprimer la condamnation de la violence et de la terreur. Le dirigeant du parti travailliste d’Israël et et premier challenger aux élections à venir, Isaac Herzog, a bien raison quand il dit que « Le terrorisme c’est du terrorisme. Il n’y a pas un bon et un mauvais terrorisme » Il a aussi raison de dire que « Toutes les nations qui souhaitent la paix et la liberté font face à un défi énorme » à cause du terrorisme meurtrier – si on met de côté son interprétation, comme on pouvait le prévoir sélective, du défi.

Erlanger décrit de façon frappante la scène d’horreur. Il cite l’un des journalistes survivants: « Tout s’est effondré. Il n’y avait aucune issue. Il y avait de la fumée partout. C’était terrible. Les gens criaient. C’était un cauchemar ». Un autre journaliste survivant rapporta « une immense explosion, puis tout a été plongé dans l’obscurité la plus totale ». La scène, rapporta Erlanger, « était de plus en plus familière, avec ses débris de verre, ses murs effondrés, ses boiseries arrachées, ses peintures déchiquetées et sa dévastation émotionnelle ». Au moins 10 personnes seraient mortes dans l’explosion, et 20 disparues, « probablement enfouis sous les décombres ».

Ces citations, comme nous le rappelle l’infatigable David Peterson, ne datent pas de janvier 2015. Elles sont en réalité extraites d’un reportage d’Erlanger publié le 24 avril 1999, qui n’eut droit qu’à la page 6 du New York Times, n’atteignant donc pas les dimensions médiatiques de l’attaque contre Charlie Hebdo. Erlanger y décrivait le « tir de missile sur le siège de la télévision d’État serbe »  par l’OTAN (comprenez : les USA) qui « a réduit au silence la radio-télévision serbe ».

Les locaux de la télévision serbe bombardés par l’OTAN
Les locaux de la télévision serbe bombardés par l’OTAN

Il y eut une justification officielle. « L’OTAN et les représentants Américains ont défendu l’attaque », rapporte Erlanger, « comme une tentative de déstabilisation du régime du Président Slobodan Milosevic de Yougoslavie. » Le porte-parole du pentagone, Kenneth Bacon déclara lors d’un point de presse à Washington que « la télévision serbe faisait partie intégrante de la machine meurtrière de Milosevic, autant que ses forces armées » ce qui en faisait donc une cible légitime.

Le gouvernement yougoslave déclara: « la nation entière soutient le Président Slobodan Milosevic », rapporte Erlanger qui ajoutait: « comment le gouvernement sait cela avec autant de précision demeure plutôt flou ».

Aucun commentaire aussi sardonique n’est de mise dans ce qu’on peut lire sur la France en deuil et l’indignation mondiale devant cette atrocité. Il n’est pas nécessaire non plus de chercher les causes profondes ni de se demander qui représente la civilisation, et qui représente la barbarie.

Isaac Herzog se trompe donc lorsqu’il affirme que « Le terrorisme c’est du terrorisme. Il n’y a pas un bon et un mauvais terrorisme ». On peut affirmer qu’il existe un deux poids deux mesures : le terrorisme ne s’appelle pas terrorisme dans le cas d’une attaque bien plus violente, mais menée par ceux qui sont dans leur bon droit de par leur pouvoir. De la même façon, il n’y a pas atteinte à la liberté d’expression quand ces Justes détruisent une chaine de télévision soutenant le gouvernement qu’ils attaquent.

De la même manière, on comprend facilement le commentaire dans le New York Times de l’avocat des droits civiques Floyd Abrams, connu pour sa défense passionnée de la liberté d’expression, déclarant que l’attaque de Charlie Hebdo est « l’attaque la plus menaçante sur le journalisme de mémoire d’homme ». Il a raison de préciser « de mémoire d’homme », ce qui range déjà les attaques sur le journalisme et les actes terroristes dans deux catégories : Les leurs, qui sont horribles ; et les nôtres, qui sont vertueux et facilement effaçables de la « mémoire d’homme ».

L’occupation militaire de l’hôpital de Falloujah
L’occupation militaire de l’hôpital de Falloujah

Nous pourrions aussi  rappeler qu’il ne s’agit là que d’une des nombreuses attaques de ceux qui sont dans leur bon droit contre la liberté d’expression. Citons encore un exemple  qui  est facilement effacé de la « mémoire d’homme », l’attaque de Falloujah par les troupes US en novembre 2004, l’un des  crimes les plus épouvantables de l’invasion de l’Irak et qui commença par l’occupation de l’hôpital général de Falloujah. L’occupation militaire d’un hôpital est, bien évidemment, un sérieux crime de guerre en soi, indépendamment même de la manière dont elle a été menée et décrite benoîtement en Une du New York Times dans un article illustré par une photo du crime. L’article rapportait que « les patients et le personnel hospitalier furent sortis précipitamment des chambres par des soldats armés qui leur ordonnèrent de s’assoir ou de se coucher à même le sol pendant que les soldats leur ligotaient les mains dans le dos ». Ces crimes furent décrits comme hautement méritoires, et justifiés : « L’offensive a ainsi mis fin à ce que les officiers décrivaient comme une arme de propagande pour les militants : l’hôpital général de Falloujah, avec son flux incessant de rapports sur les victimes civiles ».

Bien évidemment, on ne pouvait permettre à une telle agence de propagande de continuer à cracher ses vulgaires obscénités.

Noam Chomsky

Traduit par Nicolas CASAUX

Source : http://partage-le.com/2015/01/nous-sommes-tous-noam-chomsky/

Article initialement paru en anglais à l’adresse suivante: https://zcomm.org/znetarticle/we-are-all-fill-in-the-blank/

 

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Total (et Elf), bras armé de la Françafrique : un mort à Moscou, des millions de morts en Afrique

1715676315Bal tragique sur le tarmac moscovite : un mort. Nos dirigeants pleurent la perte d’un grand capitaine d’industrie. C’est pour lui que nous sommes partis nous battre, que nous avons tué, que nos soldats sont morts en Libye ou au Mali. Et ceci n’est que la partie immergé de l’iceberg, celle de plusieurs décennies de « Françafrique » au prix du sang.

En 2000, Elf-Aquitaine et Totalfina fusionnent pour donner naissance à un géant pétrolier : Total. Le but est aussi de faire oublier les affaires de corruption, les trafics d’armes, les détournements de fonds auquel a largement contribué l’ancêtre gênant de Total.

Elf hier, Total aujourd’hui sont au cœur de la « Françafrique », ce vaste système de perpétuation du colonialisme sous d’autres formes, par des réseaux semi-mafieux, maintenant le continent dans la misère, la corruption, la dépendance au profit des seuls intérêts français.

Une brève histoire des rapports d’Elf puis de Total avec le continent africain nous permettra de mesurer que la mort du PDG du groupe pétrolier cache celle de millions d’Africains depuis la création d’Elf dans les années 1960.

Elf et la naissance de la Françafrique

Dans les années 1960, le général de Gaulle est conscient de la nécessité de maintenir un lien entre l’ancienne métropole coloniale et les nouveaux pays indépendants, avec un seul objectif, après la perte du bijou algérien : défendre les intérêts des grands groupes français.

C’est ce qui motive la création d’Elf en 1966, confiée à l’ancien responsable des services secrets Pierre Guillaumat qui va s’entourer d’agents du renseignement. Il va fonctionner étroitement avec Maurice Robert, patron du service Afrique du SDECE, et Jacques Foccart, conseiller à l’Elysée pour les affaires africaines.

Acte 1 : la guerre civile du Cameroun

Total s’est officiellement retiré du Cameroun en 2010. Pendant très longtemps, le pays a été une des bases africaines pérenne – avec le Gabon – d’Elf puis Total. Un pays gouverné depuis 1960 par deux dictateurs absolus : Ahamdou Ahidjou puis Paul Biya.

Pour aller à l’essentiel, dans les années 1960, la France comme le bloc occidental est sur la défensive en Afrique, dans le Tiers-monde où tous les pays ou presque se disent « socialiste », « révolutionnaire », se tournent vers Moscou ou la Havane.

Pour la France, pas question de perdre le Cameroun qui apparaît alors comme une puissance pétrolière émergente. Le nouveau dirigeant installé par Paris, Ahamadou Ahidjou, est contesté par une rebellion marxiste. La France va alimenter une répression féroce entre 1960 et 1971.

Les troupes d’Ahidjo vont user de méthodes fascisantes de terreur et de propagande conseillées par l’école française de contre-subversion menée par Maurice Robert. Leur sévice favori : couper la tête de leurs adversaires, les exposer en public sur les places, les chemins.

Le pouvoir met en place des camps de concentration, suscite les délations, les confessions publiques dignes de l’Inquisition tandis que s’installe un régime à parti unique, le culte de la personnalité et des formes d’épuration ethnique.

En 1971, la rebellion est matée avec un coût humain exorbitant, qu’on ne sera sans doute jamais. L’ambassadeur de Grande-Bretagne parlait de 75 000 morts en 1964, le journaliste du Monde André Blanchet en évoquait 120 000 en 1962. Sans doute bien plus en 1971.

Elf a hérité de ce régime totalitaire, qui a le sang de centaines de milliers de Camerounais sur les mains. C’est le groupe pétrolier qui va faire la loi au Cameroun.

Selon Loik Le Floc’h Prigent, c’est Elf qui a choisi l’actuel président camerounais, Paul Biya, qui n’a rien changé à ce régime autocratique : il est ré-élu en 2011 avec 78 % des voix, et le silence du tuteur français.

Acte 2 : Nigeria et la guerre du Biafra

La guerre du Biafra fut une horreur médiatisée en Occident par les photos d’enfants mourant de faim, servant cyniquement les intérêts de tel camp ou d’un autre. Elle a fait entre 2 et 3 millions de morts. La sécession du Biafra n’était pas fortuite, elle abritait l’essentiel des champs pétroliers.

La France du général de Gaulle soutient alors la sécession – aussi pour rogner sur l’ancien empire colonial britannique.

Elf joue un rôle fondamental en fournissant ses réseaux pour alimenter les rebelles en armes, mercenaires, détourner l’aide humanitaire. Elf, comme Shell et BP, vont être les premiers à négocier les contrats pétroliers avec l’autorité rebelle du Biafra.

Acte 3 : le protectorat Gabonais, notre ami le dictateur Omar Bongo

Depuis 1960, le Gabon est un protectorat français, la tête de pont de l’impérialisme français en Afrique. Ce petit pays est aussi un très riche Etat pétrolier, depuis la découverte des premiers gisements off-shore en 1962.

L’action de la Françafrique au Gabon commence en 1964 quand le président Mba est renversé par un coup d’Etat. Foccart, Guillemat (président de l’ancêtre d’Elf) et Maurice Robert décident alors de le ré-installer au pouvoir.

Omar Bongo, président à partir de 1967, ancien des services secrets français, deviennt leur homme de paille. Le Gabon est alors la base arrière pour tous les mauvais coups de la France, du Nigeria au Congo.

Bongo va diriger son pays sous un régime à parti unique, est réélu régulièrement à 99 %.Il détourne des centaines de millions de $ issus des contrats avec Elf essentiellement.Il assassine ses opposants, avec l’aide des réseaux de barbouzes français.

Omar Bongo père est mort en 2009, son fils Ali Bongo a pris la succession. Tout a changé pour que rien ne change,un multi-partisme de façade, des élections trusquées masquent la domination intacte du clan Bongo.

Acte 4 : au Congo, soutenir le dictateur ‘marxiste’ Denis Sassou N’Guesso

Elf ne faisait pas de l’idéologie, mais se basait sur des réalités. Au Congo, elle a soutenu Denis Sassou Nguesso de 1979 à 1991, celui que Loic Le Floch Prigent appelait le « dictateur marxiste sous contrôle d’Elf ».

Sassou N’Guesso avait fait le pari d’une économie nationalisée, avec des réformes progressistes financée par un pétrole, non pas entièrement nationalisé mais dépendant des contrats avec Elf.

Mais à partir de 1985, confronté une situation économique difficile, Sassou N’Guesso vire sa cutie et applique les plans d’austérité du FMI.

Balayé aux élections de 1991, Sassou N’Guesso semble accepter la sucession. En réalité, il va alimenter une guerre civile fratricide avec ses milices, les « Cobras », qui sèment la terreur dans Brazzaville.

Il obtient alors le soutien de son ami Omar Bongo – qui se marie avec sa fille ! – de l’armée angolaise, des tortionnaires tchadiens d’Idriss Deby et des milices génocidaires du Rwanda : tous nos amis sont là !

Les révélations de l’affaire Elf nous apprennent que si Elf, la France préféraient Sassou N’Guesso, elle a aussi payé les armes de Lissouba, ce qui a fait dire à un député français « qu’il n’y a pas une balle qui n’ait été payée par Elf ! ».

Le régime de Sassou N’Guesso n’a plus rien de progressiste, il octroie les contrats pétroliers à Elf, se soumet à la France tandis que son peuple s’enfonce dans la pauvreté. Entre-temps, la guerre civile congolaise aura fait 500 000 morts, largement à cause du « dictateur d’Elf » Sassou Nguesso.

Acte 5 : l’ « Angolagate »

Tout le monde connaît l’ « Angolagate », ce circuit français de trafic d’armes, de détournement de fonds qui a alimenté les différents camps de la guerre civile angolaise, livrant des tonnes de véhicules blindés, d’armes lourdes et légères mais aussi d’armes anti-personnelles.

Le procès Elf nous a révélé le cynisme d’Elf qui – comme la France, ainsi que les Etats-unis, la Grande-Bretagne – soutenait ouvertement le criminel de guerre Jonas Savimbi, un chef sanguinaire appuyé notamment par Israel et le régime d’apartheid sud-africain, et le finançait via les caisses noires d’Alfred Sirven, numéro 2 du groupe pétrolier.

Mais dans le même temps, Elf finançait aussi le gouvernement dit marxiste, via les réseaux politiques d’André Tarallo, proche des dictateurs gabonais Bongo et le congolais Sassou N’Guesso.

La guerre civile angolaise fait entre 500 000 et 1 million de morts, Elf contribue largement à l’alimenter, perlant le pays de mines anti-personnelles aux conséquences dramatiques pour les civils, en particulier les petits Angolais.

Aujourd’hui, l’Angola reste une des principales sources de profit du groupe Total, dans les petits papiers du dirigeant autoritaire et corrompu Eduardo dos Santos, passé du marxisme-léninisme au libéralisme à tout crin.

TOTAL, la corruption de nouvelle génération

Du passé, faisons table rase ? Plein de sang sur les mains, trempés dans les affaires jusqu’au cou, Elf devient Total en 2000. Pourtant, en une dizaine d’années, Total n’est jamais tout blanc dans une série de conflits qui émaille le continent. C’est un euphémisme.

Acte 6 : Elf puis Total au cœur de la guerre civile soudanaise

La guerre civile soudanaise a été une des plus meurtrières du continent, faisant plus de 2 millions de morts, avec son cortège de déportations, de nettoyages ethniques, et autres crimes contre l’Humanité.

Elf avait obtenu en 1980 la concession d’un bloc d’exploration pétrolière au sud du pays, qui se révélera ultérieurement l’un des plus prometteurs du Soudan, dans un des pays aux richesses du sous-sol sans doute les plus méconnues, donc sources de convoitise.

La guerre civile contraint la France à suspendre ses travaux d’exploration en 1985. Elle soutient d’abord, ainsi qu’Elf, le gouvernement soudanais lui fournissant armes, ravitaillements en dépit du caractère répressif du régime incarné par Al-Bachir à partir de 1989, face aux Américains soutenant les rébellions sécessionistes. L’enjeu est le même : le pétrole du Sud-Soudan.

Le conflit soudanais est particulièrement confus, au vu des intérêts contradictoires dans la région entre le Tchad d’Idriss Deby, la Libye de Kaddafi mais aussi les Etats-unis, favorable à une sécession du sud, et la Chine, traitant avec le gouvernement d’Al-Bachir.

La France ne joue plus un rôle de premier plan dans les années 2000 mais Total bénéficie toujours de ses droits d’exploitation pétrolière au sud-Soudan. Total va d’abord négocier avec le gouvernement d’Al-Bachir la reprise des travaux de forage.

Puis après 2011, Total va être le premier à s’engouffrer dans l’indépendance fantoche du sud-Soudan. Son bloc de 120 000 km 2 se révèle très intéressant, Total bénéficiant des largesses du nouveau gouvernement dépendant à 95 % du pétrole.

Sans aucune certitude, il n’est pas à exclure que Total, face à l’emprise de plus en plus forte de la Chine sur le Soudan, se soit rallié à la position américaine : la sécession du sud-Soudan. Une farce mais aussi un précédent aux conséquences potentiellement périlleuses à l’échelle mondiale.

Acte 7 : la Libye, une guerre pour un nouveau partage du gâteau

La Libye est un géant régional du pétrole. Total était présent sous la Libye de Kaddafi, exploitant 15 % du pétrole, avec de forts soupçons de corruption, réveillés par des enquêtes sollicitées par les autorités libyennes et américaines (non sans arrière-pensées)

Dans cette histoire très récente, il est difficile d’avoir des preuves irréfutables. Toutefois, il ne fait guère de doute avec le gouvernement qatari, Total a été parmi les acteurs poussant la France à intervenir militairement en Libye afin de prendre une part plus grande du gâteau pétrolier.

On se souvient que le CNT (Conseil national de transition) libyen composé de guerriers islamistes, de politiciens véreux et d’affairistes en rupture de ban, avait promis 35 % de son pétrole à Total.

Une révélation illustrant bien les intérêts de Total dans une guerre qui a fait au bas mot 60 000 morts en 2011, et qui a laissé un pays dans le chaos total à l’heure qu’il est.

Acte 8 : Mali (et Centrafrique), les intérêts de Total derrière la guerre

L’implication des grands groupes français – d’abord Areva et Total – dans la guerre au Mali ne fait guère de doute, en dépit des dénégations de certains « experts ».

Le Mali n’est pas encore un pays pétrolier. Mais le bassin de Taoudénni recèle de vastes réserves pétrolières qui ont attiré depuis le milieu des années 2000 une foule de groupes pétroliers internationaux : l’algérien Sonatrach, l’italienne ENI ou encore l’entreprise nationale chinoise.

Ces bassins pétroliers sont situés au nord du pays, Total n’en aurait obtenu qu’une petite partie, pas forcément la plus juteuse. Coincidence, la rebellion malienne est partie du nord et a légitimé une intervention française qui lui a permis de fait de sécuriser le nord riche en réserves pétrolières.

Les dernières négociations semblent laisser à Total – de la même manière qu’en Centrafrique – la plus grosse partie du gâteau, tandis que le groupe pétrolier français vient d’obtenir les contrats d’exploitation du bassin de Taoudeni, dans la Mauritanie voisine.

Acte 9 : au Nigeria, alimenter la guerre civile communautaire

On parle beaucoup du Nigeria récemment. Le pays le plus peuplé d’Afrique, la première puissance pétrolière du continent est aussi un des pays les plus pauvres, corrompus, déchirés par les conflits communautaires.

Il est difficile de dire dans quelle mesure Total alimente ce climat. Le rapport du Mr.anti-corruption du pays, Nuhu Ribadu, révèle que 75 % des revenus du pétrole, soit 35 milliards de $, échappent au budget de l’Etat. Selon le rapport, Shell, ENI et Total alimentent cette corruption.

On sait aussi que Total emploie des sociétés militaires privées au Nigeria qui sont un des acteurs meurtriers dans la guerre civile nigérianne, face aux milices islamistes, aux mercenaires locaux.

Enfin, un dernier rapport publié en 2011 par des ONG dont « Les amis de la Terre » couronne le tableau. Total connaît des relations excécrables avec les communautés locales, avec des démarches d’expulsions forcées de population en 2006.

Total soutient certaines communautés comme celle Egi (en fait une petite partie d’entre elle, celle liée au pouvoir) contre les autres. Diviser pour mieux régner, Total joue visiblement un rôle actif dans les conflits ethniques locaux, quitte à embraser le pays.

Acte 10 : collaboration avec la monarchie marocaine autoritaire dans le Sahara occidental occupé

Enfin, pour finir, en 2002 Total a signé un contrat de prospection pétrolière avec la monarchie autoritaire marocaine, ayant conclu un pacte de pouvoir avec les islamistes, au Sahara occidental.

Depuis, Total engage des opérations de prospection, dans le mépris le plus total des droits des populations locales, subissant l’occupation marocaine depuis 39 ans.

L’ONG Western Sahara Ressources Watch (WSRW) a dénoncé dans un rapport en 2013, intitulé « Injustice totale » les agissements de Total au Sahara occidental, son non-respect des populations locales, comme des prescriptions de l’ONU concernant ce territoire occupé.

Ce bref, trop bref rappel laisse de côté la collaboration de Total avec des régimes dictatoriaux hors d’Afrique, comme la sanglante junte birmane qui a permis au groupe pétrolier français d’utiliser le travail forcé pour réaliser ses profits records pour une entreprise française.

Ecrire l’histoire d’Elf, ce serait l’objet d’un livre. Ecrire celle de Total, c’est raconter les guerres actuelles marquées par l’incertitude qu’elle nous laisse sur l’avenir de l’Humanité.

Loin de la mode stupide des « Livres noir », le bilan de Total ne se résume pas à un accident d’avion sur le tarmac de l’aéroport de Moscou : le nom de TOTAL est marqué du sang des millions d’Africains victimes des balles payées par le pétrole d’Elf, puis Total.

Source : http://www.solidarite-internationale-pcf.fr/article-total-et-elf-bras-arme-de-la-fran-afrique-un-mort-a-moscou-des-millions-de-morts-en-afrique-124836444.html

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Cette loi hypocrite qui punit l’assassin lambda mais tolère les crimes de masse des puissants

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« Les lois sont comme des toiles d’araignée, à travers lesquelles passent les grosses mouches, tandis que les petites y restaient seules enveloppées. »

(Solon)

« La loi est essentiellement la peur de la sanction qui touche ceux qui la transgressent. La gestion sociale de la peur – quelle que soit sa nature – est le privilège du pouvoir. Désormais personne ne croit plus à la signification intrinsèque et morale de la loi, la multiplicité des attitudes ne pouvant que provoquer la perte de confiance en une morale « supérieure » qui fonde la loi et en justifie l’existence.

Par conséquent la loi s’autonomise par rapport à l’un de ses fondements historiques : la morale.

Elle le peut car est devenue morale du seul fait de son existence ; c’est-à-dire son propre fondement éthique. En fait elle est devenue un paramètre social de « valeur » morale, pas en tant que principe abstrait. C’est la prison – sa réalité déterminée en tant que restriction et contrainte – qui détermine le sens de la loi et non le contraire. »

(Extrait de Comontismo per l’ultima internazionale, mars 1972)

« Il y a belle lurette que je n’ignore plus rien des propriétés particulièrement élastiques des lois. Il n’y a qu’à étudier leur évolution à travers les pays et le temps pour s’en rendre compte. Les voyous, les voleurs, les criminels eux-mêmes possèdent les leurs. Chaque système politique invente les siennes, de façon non pas à protéger les individus (ce but n’est qu’accessoire), mais surtout de manière à assurer sa propre survie. C’est pourquoi les révoltés ne tiennent aucun compte de ces règles opportunistes qui n’ont rien à voir avec la morale. Celle-ci, par exemple, interdit de tuer, de voler, sur un plan général, sans aucune distinction. La loi, en revanche, ne proscrit que les actes susceptibles de menacer l’existence ou l’autorité de ceux à qui elle profite. Elle vous condamnera pour un seul meurtre (à propos duquel rien ne vous empêche d’avoir quelques bonnes excuses personnelles), mais, dans le même temps, elle exigera de vous une obéissance constante et de tous les instants pour la perpétration de crimes massifs à propos desquels vous n’aurez aucune excuse (hors celle d’y avoir été contraint) et qui vous déshonoreront mille fois plus que le premier. Elle vous interdira de voler un milliardaire, mais encouragera ce même milliardaire à pratiquer l’usure (à un taux légal, bien sûr), à vivre du travail d’autrui, à déposséder les gens des richesses qu’ils produisent.

La loi ne saurait être légitime, car elle n’est pas neutre ; elle est au service d’une classe, d’un système et des hommes qui se trouvent à sa tête. »

(Serge Livrozet, De la prison à la révolte)

« J’en ai marre de voir se pavaner de par le monde, serrant des mains illustres, des hommes, plus chargés de crimes à eux seuls que toute la truanderie de leurs Etats réunis, et cela, parce qu’ils descendent d’un « grand roi », ou bien qu’ils sont les derniers rejetons d’ « augustes lignées », ou encore qu’ils tiennent, en maîtres légitimes, leur pouvoir de la tradition, ou de la Constitution, ou du caleçon, ou du canon…

J’en ai marre de voir condamner l’assassin amateur par des assassins professionnels. C’est à en pleurer, c’est à en vomir, c’est à en souhaiter la fin du monde…  »

(Serge Coutel, L’Envolée)

Vol amateurs

Comparés [aux affairistes des milieux politiques et économiques], les « écoliers du crime » des prisons ne sont que de petits artisans : on pourrait additionner le butin total des voleurs d’une prison entière qu’il n’atteindrait pas le montant d’une banale affaire de fausses factures. « Si les prisons ont de si hauts murs, c’est pour que les petits voleurs qui sont dedans ne voient pas les gros qui sont dehors… » »

(Jacques de Ripeure)

 

Citations extraites d’ « Au pied du mur, 765 raisons d’en finir avec toutes les prisons » (ouvrage collectif)