Publié dans Citations, Conférences, entretiens, Vidéos

Pour comprendre les meurtres de masse du 13 novembre 2015 (Alain Badiou)

BadiouLundi 23 novembre, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, le philosophe Alain Badiou donnait une conférence au sujet des terribles événements du 13 novembre 2015 à Paris. Son analyse constitue une contribution essentielle à la compréhension de ces meurtres de masse, à mille lieues des discours superficiels des médias et des hommes politiques.

On doit l’enregistrement vidéo de la conférence au site de Là-bas si j’y suis (on retrouvera ici sa transcription écrite)

« Il faut parvenir à penser ce qui est arrivé. Partons d’un principe : rien de ce que font les hommes n’est inintelligible. Dire : « je ne comprends pas », « je ne comprendrai jamais », « je ne peux pas comprendre », c’est toujours une défaite. On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable. C’est la vocation de la pensée, si l’on veut pouvoir, entre autres choses, s’opposer à ce qu’on déclare impensable, que de le penser. Bien entendu, il y a des conduites absolument irrationnelles, criminelles, pathologiques, mais tout cela constitue pour la pensée des objets comme les autres, qui ne laissent pas la pensée dans l’abandon ou dans l’incapacité d’en prendre la mesure. La déclaration de l’impensable c’est toujours une défaite de la pensée, et la défaite de la pensée c’est toujours la victoire précisément des comportements irrationnels, et criminels.

Je vais donc tenter ici devant vous, une élucidation intégrale de ce qui est arrivé. Je vais en quelque sorte traiter ce meurtre de masse comme un des nombreux symptômes actuels d’une maladie grave du monde contemporain, de ce monde dans son entier, et je vais essayer d’indiquer les exigences ou les chemins possibles d’une guérison à long terme de cette maladie, dont la multiplication des événements de ce genre dans le monde est un symptôme particulièrement violent et particulièrement spectaculaire. » Alain Badiou.

Publicités
Publié dans Articles

La guerre n’éradiquera pas le terrorisme

A qui sert leur guerre ?

Aucune interprétation monolithique, aucune explication mécaniste n’élucidera les attentats. Faut-il pour autant garder le silence ? Beaucoup jugent – et nous les comprenons – que devant l’horreur de l’événement, seul le recueillement serait décent. Mais nous ne pouvons pas nous taire, quand d’autres parlent et agissent pour nous, nous entraînent dans leur guerre. Faut-il les laisser faire, au nom de l’unité nationale et de l’injonction à penser comme le gouvernement ?

Car ce serait la guerre, désormais. Auparavant, non ? Et la guerre pour quoi : au nom des droits de l’homme et de la civilisation ? En réalité, la spirale dans laquelle nous entraîne l’Etat pompier pyromane est infernale. La France est en guerre continuellement. Elle sort d’une guerre en Afghanistan, lourde de civils assassinés. Les droits des femmes y sont toujours bafoués, tandis que les talibans regagnent chaque jour du terrain. Elle sort d’une guerre en Libye qui laisse le pays ruiné et ravagé, avec des morts par milliers et des armes free market qui approvisionnent tous les jihads. Elle sort d’une intervention au Mali. Les groupes jihadistes liés à Al-Qaeda ne cessent de progresser et de perpétrer des massacres. A Bamako, la France protège un régime corrompu jusqu’à l’os, comme au Niger et au Gabon. Les oléoducs du Moyen-Orient, l’uranium exploité dans des conditions monstrueuses par Areva, les intérêts de Total et de Bolloré ne seraient pour rien dans le choix de ces interventions très sélectives, qui laissent des pays dévastés ? En Libye, en Centrafrique, au Mali, la France n’a engagé aucun plan pour aider les populations à sortir du chaos. Or il ne suffit pas d’administrer des leçons de prétendue morale (occidentale). Quelle espérance d’avenir peuvent nourrir des populations condamnées à végéter dans des camps ou à survivre dans des ruines ?

La France prétend détruire Daech ? En bombardant, elle multiplie les jihadistes. Les Rafale tuent des civils aussi innocents que ceux du Bataclan. Comme en Irak, certains de ces civils finiront par se solidariser avec les jihadistes : ces bombardements sont des bombes à retardement.

Daech est l’un de nos pires ennemis : il massacre, décapite, viole, opprime les femmes et embrigade les enfants, détruit le patrimoine mondial. Dans le même temps, la France vend au régime saoudien, pourtant connu pour financer des réseaux jihadistes, des hélicoptères de combat, des navires de patrouille, des centrales nucléaires ; l’Arabie Saoudite vient de commander 3 milliards de dollars d’armement ; elle a réglé la facture des deux navires Mistral, vendus à l’Egypte du maréchal Al-Sissi qui réprime les démocrates du printemps arabe. En Arabie Saoudite, ne décapite-t-on pas ? N’y coupe-t-on pas les mains ? Les femmes n’y vivent-elles pas en semi-esclavage ? Engagée au Yémen au côté du régime, l’aviation saoudienne a bombardé les populations civiles, détruisant au passage des trésors architecturaux. Bombardera-t-on l’Arabie Saoudite ? Ou bien l’indignation fluctue-t-elle selon les alliances économiques de l’heure ?

La guerre au jihad, dit-on martialement, se mène en France aussi. Mais comment éviter que ne sombrent des jeunes issus en particulier des milieux populaires, s’ils ne cessent d’être partout discriminés, à l’école, à l’embauche, dans l’accès au logement ou dans leurs croyances ? Et s’ils finissent en prison. En les stigmatisant davantage ? En ne leur ouvrant pas d’autres conditions d’existence ? En niant leur dignité revendiquée ? Nous sommes ici : la seule manière de combattre concrètement, ici, nos ennemis, dans ce pays devenu le deuxième vendeur d’armes mondial, c’est de refuser un système qui, au nom du profit à courte vue, produit partout plus d’injustice. Car la violence d’un monde que Bush junior nous promettait, il y a quatorze ans, réconcilié, apaisé, ordonné, n’est pas née du cerveau de Ben Laden ou de Daech. Elle pousse et prolifère sur la misère et les inégalités dont, année après année, les rapports de l’ONU montrent qu’elles s’accroissent, entre pays du Nord et du Sud, et au sein des pays dits riches. L’opulence des uns a pour contrepartie l’exploitation et l’oppression des autres. On ne fera pas reculer la violence sans s’attaquer à ses racines. Il n’y a pas de raccourcis magiques : les bombes n’en sont pas.

Lorsque furent déclenchées les guerres d’Afghanistan et d’Irak, nos mobilisations ont été puissantes. Nous affirmions que ces interventions sèmeraient, aveuglément, le chaos et la mort. Avions-nous tort ? La guerre de François Hollande aura les mêmes conséquences. Il est urgent de nous rassembler contre les bombardements français qui accroissent les menaces et contre les dérives liberticides qui ne règlent rien, mais contournent et nient les causes des désastres. Cette guerre ne se mènera pas en notre nom.

Signataires : Ludivine Bantigny, historienne, Emmanuel Barot, philosophe, Jacques Bidet, philosophe, Déborah Cohen, historienne, François Cusset, historien des idées, Laurence De Cock, historienne, Christine Delphy, sociologue, Cédric Durand, économiste, Fanny Gallot, historienne, Eric Hazan, Sabina Issehnane, économiste, Razmig Keucheyan, sociologue, Marius Loris, historien, poète, Marwan Mohammed, sociologue, Olivier Neveux, historien de l’art, Willy Pelletier, sociologue, Irène Pereira, sociologue, Julien Théry-Astruc, historien, Rémy Toulouse, éditeur, Enzo Traverso, historien.

Source : http://www.liberation.fr/planete/2015/11/24/a-qui-sert-leur-guerre_1415808

***

Lire aussi : « NOTRE guerre contre le terrorisme » (Howard Zinn)

Publié dans Articles

Aux origines de Daesh : l’assassinat de millions de musulmans par les Etats occidentaux

hollande-sabre-arabie-saoudite_4650468-777x437En transmettant les ordres du Président Richard Nixon de bombardement « massif » du Cambodge en 1969, Henry Kissinger utilisa l’expression: « tout ce qui vole sur tout ce qui bouge ».

Alors que Barack Obama mène sa septième guerre contre le monde musulman, depuis que son prix Nobel de la paix lui a été remis, et que François Hollande promet une attaque « impitoyable » sur un pays en ruine, l’hystérie orchestrée et les mensonges nous rendent presque nostalgiques de l’honnêteté meurtrière de Kissinger.

En tant que témoin des conséquences humaines de la sauvagerie aérienne — ce qui comprend la décapitation des victimes, leurs organes éparpillés sur les arbres et les champs — je ne suis pas surpris de cette méconnaissance de l’histoire et de la mémoire, une fois encore.

La montée au pouvoir de Pol Pot et de ses Khmers Rouges, qui a beaucoup en commun avec celle de l’état islamique en Irak et en Syrie (ISIS), en est un bon exemple. Eux aussi étaient impitoyablement moyenâgeux et n’étaient au départ qu’une petite secte. Eux aussi étaient le produit d’une apocalypse made in USA, mais à ce moment-là en Asie.

Selon Pol Pot, son mouvement consistait en « moins de 5000 guérilleros maigrement armés, hésitants en matière de stratégie, de tactique, de loyauté et de leaders ». Après le passage des bombardiers B-52 de Nixon et Kissinger, lors de « l’opération Menu », le démon ultime de l’Ouest n’en crut pas ses yeux.

Les états-uniens larguèrent l’équivalent de 5 Hiroshima sur la province Cambodgienne entre 1969 et 1973. Ils rasaient village après village, revenant encore pour bombarder les débris et les corps. Les cratères laissaient des colliers de carnages, visibles depuis les airs. La terreur était inimaginable.

Un ancien officiel des Khmers Rouges décrivit comment les survivants « s’étaient figés et erraient silencieusement pendant trois ou quatre jours. Terrifiés et à moitié hallucinés, les gens étaient capables de croire tout ce qu’on leur racontait… c’était devenu facile pour les Khmers Rouges de gagner le soutien du peuple ».

Une commission d’investigation gouvernementale Finlandaise a estimé que 600 000 Cambodgiens étaient morts dans la guerre civile qui s’ensuivit, et a décrit le bombardement comme « la première phase d’une décennie de génocide ». Ce que Nixon et Kissinger ont commencé, Pol Pot, leur bénéficiaire, l’a accompli. Sous leurs bombes, les Khmers Rouges devinrent une armée forte de 200 000 personnes.

ISIS a un passé et un présent similaires. Selon la plupart des mesures universitaires, l’invasion de l’Irak de Bush et Blair en 2003 a entraîné la mort d’au moins 700 000 personnes — dans un pays qui n’avait aucun précédent de djihadisme. Les kurdes avaient passé des accords territoriaux et politiques ; les Sunnites et les Chiites présentaient des différences sectaires et de classe, mais étaient en paix ; le mariage intergroupe était commun. Trois ans avant l’invasion, je conduisais à travers l’Irak sans aucune peur, en rencontrant sur la route des gens fiers, par-dessus tout, d’être Irakiens, les héritiers d’une civilisation qui semblait être, pour eux, une présence.

Bush et Blair ont réduit tout cela en miettes. L’Irak est maintenant un foyer du djihadisme. Al Qaida — comme les « djihadistes » de Pol Pot — a saisi l’opportunité fournie par le déferlement de « Choc et d’Effroi » et de la guerre civile qui s’ensuivit. La Syrie « rebelle » offrait des récompenses encore plus importantes, avec les réseaux d’armements de la CIA et des états du golfe, la logistique et l’argent qui passait par la Turquie. L’arrivée de recrues étrangères était inévitable.

Un ancien ambassadeur britannique, Oliver Miles, a écrit que, « Le gouvernement [Cameron] semble suivre l’exemple de Tony Blair, qui a ignoré les conseils importants du ministère des affaires étrangères, du MI5 et du MI6, sur notre politique au Moyen-Orient — et en particulier nos guerres au Moyen-Orient — qui ont été un des principaux facteurs de recrutement de musulmans britanniques pour le terrorisme ici ».

ISIS est la progéniture de ceux de Washington, Londres et Paris, qui, en conspirant afin de détruire l’Irak, la Syrie et la Libye, ont commis un crime épique contre l’humanité. Comme Pol Pot et les Khmers Rouges, ISIS est la mutation issue de la terreur Occidentale propagée par une élite impérialiste, pas le moins du monde découragée par les conséquences des actions prises à distance géographiquement et culturellement.

Leur culpabilité est tabou dans « nos » sociétés, et leurs complices sont ceux qui suppriment cette vérité critique.

Il y a 23 ans, un holocauste a isolé l’Irak, immédiatement après la première guerre du golfe, lorsque les USA et la Grande-Bretagne ont détourné le conseil de sécurité des nations unies et imposé des « sanctions » punitives à la population irakienne — renforçant ironiquement l’autorité domestique de Saddam Hussein. Cela s’apparentait à un siège médiéval.

Presque tout ce qui servait au maintien de tout état moderne fut, dans leur jargon, « bloqué » — de la chlorine, pour rendre potable l’eau, aux stylos d’écoles, en passant par les pièces pour machines à rayons X, les antalgiques communs, et les médicaments pour combattre les cancers auparavant inconnus, nés de la poussière des champs de bataille du Sud, contaminée par l’uranium appauvri.

Juste avant Noël 1999, le département du commerce et de l’industrie à Londres restreignit l’exportation de vaccins servant à protéger les enfants Irakiens de la diphtérie et de la fièvre jaune. Kim Howells, sous-secrétaire d’état parlementaire du gouvernement Blair, a expliqué pourquoi, « les vaccins pour enfants », dit-il, « étaient susceptibles d’être utilisés comme armes de destruction massive ».

Le gouvernement britannique a pu éviter l’outrage en raison de la couverture médiatique de l’Irak — globalement manipulée par le ministère des affaires étrangères — qui blâmait Saddam Hussein pour tout.

Sous couvert d’un programme « humanitaire » bidon, de pétrole contre nourriture, 100$ furent alloués à chaque Irakien, pour vivre pendant une année. Ce montant devait payer pour la totalité des infrastructures de la société, et pour les services essentiels, comme l’électricité et l’eau.

« Imaginez… », m’a dit l’assistant secrétaire général de l’ONU, Hans Von Sponeck, « …que l’on oppose cette somme dérisoire au manque d’eau potable, au fait que la majorité des malades ne pouvaient pas se payer de traitement, et au simple traumatisme de devoir vous en sortir jour après jour, et vous aurez un aperçu du cauchemar. Et ne vous y trompez pas, tout cela était délibéré. Je ne voulais pas, auparavant, utiliser le mot génocide, mais c’est aujourd’hui inéluctable ».

Ecœuré, Von Sponeck a démissionné de son poste de coordinateur humanitaire de l’ONU en Irak. Son prédécesseur, Denis Halliday, un membre distingué de l’ONU, avait également démissionné. « On m’a ordonné », dit Halliday, « de mettre en place une politique qui correspondait à la définition d’un génocide : une politique délibérée qui a effectivement tué plus d’un million d’individus, enfants et adultes ».

Une étude du Fonds des Nations Unies pour l’enfance, l’Unicef, a estimé qu’entre 1991 et 1998, l’apogée du blocus, il y eut 500 000 morts « en excès » d’enfants irakiens de moins de 5 ans. Un reporter TV états-unien rapporta cela à Madeleine Albright, ambassadeur des USA aux Nations Unies, en lui demandant, « le prix en valait-il la peine ? », Albright répondit, « nous pensons que le prix en valait la peine ».

En 2007, l’officiel britannique en charge des sanctions, Carne Ross, connu sous le nom de « Mr Irak », dit à un comité de sélection du parlement, « [les gouvernements US et Britannique] ont effectivement privé une population entière de tout moyen de subsistance ». Lorsque j’ai interviewé Carne Ross trois ans après, il était dévoré de regrets et de repentir. « Je me sens honteux », dit-il. Il est aujourd’hui l’un des rares lanceurs d’alerte qui avertit de la façon dont les gouvernements trompent et du rôle complice critique des médias dans la propagation et le maintien de ces tromperies. « Nous donnions [aux journalistes] des renseignements et anecdotes aseptisés », dit-il, « ou nous les empêchions de travailler ».

L’an dernier, on pouvait lire à la Une du Guardian ce titre qui n’avait rien d’inhabituel : « Face aux horreurs d’ISIS nous devons agir ». Le « Nous devons agir » est un spectre que l’on ranime, un avertissement de la suppression de la mémoire avisée, des faits, des leçons apprises et des regrets ou de la honte. L’auteur de l’article était Peter Hain, l’ancien ministre des affaires étrangères responsable de l’Irak sous Blair. En 1998, lorsque Denis Halliday révéla l’étendue de la souffrance en Irak, dont le gouvernement Blair était le premier responsable, Hain le fit passer lors du journal du soir de la BBC pour un « défenseur de Saddam ». En 2003, Hain soutint l’invasion de Blair d’un Irak déjà blessé, sur la base de mensonges colossaux. Lors d’une conférence plus récente du parti travailliste, il qualifia l’invasion, en la balayant rapidement, de « problème marginal ».

Voilà que Hain demandait « des frappes aériennes, des drones, de l’équipement militaire et autre soutien » pour ceux « faisant face au génocide » en Irak et en Syrie. Ce qui renforcerait « les impératifs pour une solution politique ». Le jour où fut publié l’article de Hain, Denis Halliday et Hans Von Sponeck étaient venus à Londres pour me voir. Ils n’étaient pas choqués par l’hypocrisie mortifère du politicien, mais déploraient l’absence perpétuelle, presque inexplicable, de diplomatie intelligente visant à négocier un semblant de trêve.

A travers le globe, de l’Irlande du Nord au Népal, ceux qui se considèrent mutuellement comme des terroristes et des hérétiques se sont fait face. Pourquoi pas maintenant en Irak et en Syrie ? Au lieu de cela, nous avons une verbosité insipide et presque sociopathologique déversée par Cameron, Hollande, Obama et leur « coalition des volontaires » prescrivant plus de violence, larguée depuis 10 000 mètres d’altitude, sur des endroits où le sang des précédents conflits n’est toujours pas sec. Ils semblent tellement savourer leurs propres violence et stupidité qu’ils sont prêts à renverser leur seul allié potentiel de valeur, le gouvernement Syrien.

Ce n’est rien de nouveau, comme ces fichiers ayant été publiés, car ayant fuité des services de renseignements Britannique-US, le montrent :

« Afin de faciliter l’action des forces libératrices [sic]… un effort spécial doit être fourni pour éliminer certains individus clés [et] procéder à des perturbations internes en Syrie. La CIA est préparée, et le SIS (MI6) tentera de provoquer des sabotages mineurs et des incidents [sic] en Syrie, en travaillant à l’aide de contacts avec des individus… un degré nécessaire de peur… des conflits frontaliers [mis en scène] fourniront un prétexte d’intervention… la CIA et SIS devraient utiliser… leurs capacités à la fois psychologiquement et d’action sur le terrain pour faire croître la tension ».

Cela fut écrit en 1957, mais cela aurait aussi pu être écrit hier. Dans le monde de l’Empire, rien ne change fondamentalement. En 2013, l’ancien ministre des affaires étrangères français Roland Dumas a révélé que « deux ans avant le printemps arabe », on lui avait dit qu’une guerre en Syrie était planifiée. « Je vais vous dire quelque chose », dit-il dans une interview avec la chaîne française LCP, « j’étais en Angleterre deux ans avant la violence en Syrie pour d’autres affaires. J’ai rencontré des hauts fonctionnaires britanniques qui m’ont avoué qu’ils préparaient quelque chose en Syrie. L’Angleterre préparait l’invasion des rebelles en Syrie. Et ils m’ont même demandé, bien que je ne sois plus ministre des affaires étrangères, si j’aimerais y participer… C’est pour dire que cette opération vient de très loin, elle a été préparée, conçue, organisée » (citation en entier, ici).

Les seuls ennemis effectifs d’ISIS sont diabolisés par l’Occident — la Syrie, l’Iran, le Hezbollah et maintenant la Russie. L’obstacle est la Turquie, une « alliée » et membre de l’OTAN, qui a conspiré avec la CIA, le MI6 et les médiévalistes du Golfe pour fournir du soutien aux « rebelles » syriens, dont ceux que l’on appelle aujourd’hui ISIS. Soutenir la Turquie dans sa vieille ambition de domination régionale en renversant le gouvernement Assad entraine une guerre classique majeure et le démembrement terrifiant d’un des états les plus ethniquement diversifiés du Moyen-Orient.

Une trêve — aussi difficile à négocier et à mettre en place fut-elle — est la seule sortie de ce labyrinthe ; autrement, les atrocités de Paris et de Beyrouth se reproduiront. En plus d’une trêve, les auteurs et superviseurs de la violence au Moyen-Orient — les Américains et les Européens — doivent eux-mêmes se « dé-radicaliser » et faire preuve de bonne volonté envers les communautés musulmanes aliénées, partout, y compris sur leur propres territoires.

Il devrait y avoir une cessation immédiate de tous les envois de matériel de guerre à Israël, et la reconnaissance de l’état Palestinien. Le problème de la Palestine est la plaie ouverte la plus purulente de la région, et la justification la plus citée pour l’avènement de l’extrémisme Islamique. Oussama Ben Laden l’avait exprimé clairement. La Palestine offre aussi de l’espoir. Rendez justice aux palestiniens et vous commencerez à changer le monde qui les entoure.

Il y a plus de 40 ans, le bombardement Nixon-Kissinger du Cambodge libéra un torrent de souffrance dont le pays ne s’est toujours pas remis. La même chose est vraie du crime irakien de Blair et Bush, et des crimes de l’OTAN et de la « coalition » en Libye et en Syrie.

Avec un timing impeccable, le dernier livre égocentrique au titre satirique d’Henry Kissinger a été publié, « Ordre Mondial ». Dans une critique servile, Kissinger est décrit comme « un façonneur clé d’un ordre mondial qui est resté stable pendant un quart de siècle ».

Allez dire ça au peuple du Cambodge, du Vietnam, du Laos, du Chili, du Timor oriental et à toutes les autres victimes de son « façonnage ». Ce n’est que lorsque « nous » reconnaîtrons les criminels de guerre parmi nous et arrêterons de nier la vérité que le sang pourra commencer à sécher.

John Pilger

Source et traduction : http://partage-le.com/2015/11/de-pol-pot-a-isis-les-racines-du-terrorisme-par-john-pilger/

***

Lire aussi :

« L’Etat islamique, cancer du capitalisme moderne » (Nafeez Ahmed)

La « guerre mondiale contre le terrorisme » a tué au moins 1,3 millions de civils (rapport)

Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

aeronef-israelien-bombardant-gazaNos gouvernants prétendent lutter contre le terrorisme, mais il n’est pas inopportun de rappeler que le terrorisme est d’abord et essentiellement le fait des Etats, des gouvernements.

Nos gouvernants ne peuvent pas lutter contre le terrorisme puisqu’ils sont l’incarnation même du terrorisme, eux qui savent si bien terroriser les populations, à l’aide de leurs puissants appareils de répression, pour défendre et étendre leur ordre – eux qui autorisent et encouragent leurs forces de police à tuer et mutiler de simples citoyens, eux qui envoient leurs armées massacrer des civils un peu partout sur la planète, eux qui sont toujours prêt à appuyer, soutenir et légitimer toutes les atrocités commises contre des civils par leurs alliés et semblables. Vietnam, Palestine, Salvador, Serbie, Libye, Afghanistan… Le nombre de civils innocents à avoir péri, ces dernières décennies, sous les balles et les bombes des Etats occidentaux « démocratiques » est bien supérieur à celui des victimes desdits « terroristes ». Le cas le plus emblématique de ces dernières années reste celui de l’Irak, où plus d’un million de personnes ont été assassinés au cours des deux dernières agressions américaines, auxquels il faut encore rajouter un autre million (dont 600 000 enfants) si l’on prend en compte les conséquences humanitaires désastreuses de l’embargo imposé par les mêmes criminels de 1990 à 2003 – un véritable génocide que Madeleine Albright, la gentille ministre des affaires étrangères étasunienne avait considéré comme tout à fait justifié. Et, pour citer un cas actuel, comment ne pas qualifier de terroristes les campagnes d’assassinats « ciblés » par drones organisé par le gouvernement étasunien au Pakistan et au Yémen et qui tuent en moyenne trente civils pour une personne visée ?

Le bon et le mauvais terrorisme

Il y a bien sûr le bon terrorisme, qui ne s’avoue jamais comme tel : celui des puissants, qui est organisé, institutionnalisé, légitimé, qui dispose des armes les plus dévastatrices et n’hésite pas à en user, notamment pour commettre d’innombrables tueries lors de prétendues guerres « pour la démocratie ». Et il y a le mauvais terrorisme : le terrorisme des faibles, des « barbares », de ceux qui ne peuvent compter sur la protection d’un Etat reconnu et qui est bien souvent une réplique au terrorisme des puissants – ainsi le terrorisme dit « islamiste ». Quand nos gouvernants parlent de « combattre le terrorisme », ils ne font bien sûr référence qu’à cette forme-là de terrorisme. De même que lorsqu’ils font voter une loi liberticide en vue de punir plus sévèrement les auteurs d’« apologies du terrorisme », cela ne comprend, bien entendu, pas l’« apologie » des actions terroristes menées sous l’autorité de nos gouvernements et de ses alliés – vanter la « fermeté » de notre police qui a assassiné 133 personnes depuis 2000, ou considérer comme « légitime » les bombardements israéliens à Gaza de l’été 2014 (qui ont tué 2000 civils palestiniens) ne vous vaudrons pas la moindre poursuite judiciaire.

Il est aussi important de souligner que les gouvernements emploient souvent le terme « terrorisme » pour désigner et disqualifier leurs ennemis, ceux qui osent les combattre ou leur résister avec violence, qu’ils emploient ou non des méthodes terroristes. Pendant la Seconde guerre mondiale, les résistants français étaient qualifiés de « terroristes » par les autorités nazis. De même aujourd’hui le gouvernement israélien, pour diaboliser et dénier toute légitimité à la résistance armée palestinienne, parle constamment à son égard de « terrorisme ». L’emploi des termes « terrorisme » et « terroristes » par les gouvernements n’est donc jamais neutre. Il peut servir tout autant à désigner de véritables terroristes qu’à marquer d’infamies n’importe quelle contestation, n’importe quel contestataire pour mieux l’isoler du reste de la population et légitimer sa mise hors-la-loi. De même que toutes les mesures et législations antiterroristes sont aussi pensées par les gouvernements comme des moyens d’étendre l’emprise étatique sur la vie des citoyens, de renforcer leur contrôle sur les « classes dangereuses » et d’intimider et réprimer plus efficacement toute contestation un tant soit peu radicale. C’est ainsi que ces dernières années, en France, on a pu inculper pour « terrorisme » – et jeté en prison – des manifestants arrêtés avec des fumigènes ou des libertaires suspectés d’avoir voulu saboter des caténaires SNCF. C’est d’ailleurs à propos de cette dernière affaire – l’ « affaire Tarnac », qui avait fait un certain bruit – qu’un certain François Hollande avait accusé le gouvernement d’alors d’ « inventer » des terroristes pour justifier des mesures sécuritaires.

Aux origines du « terrorisme islamiste »

Après les récents attentats qui ont secoué la France, le gouvernement a annoncé un renforcement des dispositifs policiers et sécuritaires et beaucoup sont ceux dans la classe politique à en appeler à un « Patriot Act » à la française – du nom de ces lois liberticides votées aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001.  Au-delà du problème que cela pose pour nos libertés individuelles, il est illusoire de penser que de tels dispositifs pourraient nous protéger efficacement des « terroristes » – ils sont même, à vrai dire, complètement inefficaces. De même qu’il est illusoire de croire que des mesures « éducatives » ou de lutte contre un prétendu communautarisme musulman pourraient empêcher des jeunes de se « radicaliser » – ce ne sont là que des mesures destinés à occulter les véritables causes et à porter l’entière responsabilité du « terrorisme » sur l’Islam et les musulmans (et par là à dresser les citoyens d’en bas les uns contre les autres pour le plus grand profit des gouvernants).

Si l’on veut vraiment se protéger de ce terrorisme « islamiste » voire le réduire à néant, il faut que nous ayons le courage et l’honnêteté d’en rechercher les causes, de nous attaquer à ce qui le suscite, à ce qui le nourrit, à ce qui le fait prospérer : à savoir les agressions permanentes des puissances occidentales contre le monde musulman, pour contrôler et piller ses ressources (en particulier le pétrole), et leur inévitable cortège de crimes, de dévastations, d’humiliations, de misère, de désespoir, de haines. Des agressions qui, de surcroît, remontent à loin dans le temps – elles ont démarré avec le colonialisme – mais qui n’ont cessé de s’intensifier depuis quelques décennies et l’explosion de nos besoins en pétrole.

On ne comprend rien et on s’empêche de réellement combattre le fanatisme religieux et le terrorisme dit « islamiste » si l’on ne comprend pas d’abord que la folie meurtrière dont ces « terroristes » font preuve est une réponse à la nôtre – le sinistre « Etat islamique », pour ne citer que lui, est une conséquence de notre génocide perpétré en Irak. Il nous est impératif de comprendre que si nous sommes confrontés à des attaques terroristes sur notre sol, c’est d’abord en réplique aux innombrables attaques terroristes – et d’une toute autre ampleur – que nous commettons là-bas. Les terroristes, ce sont d’abord les gouvernements occidentaux et les oligarchies pour qui ils travaillent. S’il n’y a pas lieu, évidemment, d’excuser ceux qui commettent des attentats chez nous, il n’y a pas lieu non plus de nous affranchir de nos responsabilités. Il faut bien reconnaître que nous les avons largement encouragés à perdre toute bonté et toute modération. A force d’exclure, d’humilier, à force de semer la misère et le désespoir nous ne pouvons semer que la haine et l’extrémisme – et cela vaut aussi, ici, pour tous ces jeunes « issus » ou pas « de l’immigration » et à qui notre société vouée au Dieu Argent ferme tout avenir, toute possibilité de vie digne d’être vécue. Comment s’étonner qu’ils puissent haïr et vouloir se venger de cet Occident qui se prétend le haut-lieu de la civilisation et qui pourtant réclame d’innombrables sacrifices humains à travers le monde ? Comment s’étonner de la violence de ceux à qui on ne laisse que la violence pour se faire entendre ? Le fanatisme « islamiste » n’est jamais aujourd’hui que le support d’une colère et d’une rébellion contre l’impérialisme occidental, en même temps qu’un refuge contre l’individualisme, qu’une manière d’échapper à une vie sinistre et sans but – et l’« Etat islamique » est à cet égard un eldorado fort attrayant. En somme, il incarne une révolte radicale contre notre civilisation capitaliste – une révolte qui doit nous interroger et nous remettre en cause. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons d’être haïssable, ici et ailleurs. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons ici d’entretenir cette machine à exclure, que si nous cessons d’exploiter, d’appauvrir et de mettre à feu et à sang le monde musulman. Nous ne le combattrons efficacement que si nous respectons enfin le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes et à vivre dans la paix et dans la décence. Et nous rendrons un grand service à ces peuples qui, loin d’être abandonnés aux islamistes les plus réactionnaires, seront mieux armés contre.

Mais nos gouvernants n’ont nulle envie ni de laisser émerger ici une société vraiment juste, ni de rendre justice au monde musulman, tant les enjeux économiques sont énormes. Et, à vrai dire, nous non plus, simples citoyens, nous n’avons pas vraiment envie de devoir payer à un juste prix le pétrole et donc renoncer à une grande partie de ce pétrole car cela reviendrait à renoncer à nos modes de vie confortables, à notre usage effréné de la voiture, etc. Il n’est jamais inopportun de rappeler que notre confort matériel, celui dont jouissent une grande partie des Occidentaux, a toujours pour prix l’exploitation et la misère des pays du Sud et notamment des pays arabes, musulmans – et donc le « terrorisme » comme inévitable retour de boomerang. Pour en finir avec le fanatisme « islamiste », il faut en finir avec le fanatisme du profit, avec le fanatisme de la croissance, avec le fanatisme de la consommation, avec le fanatisme de la bagnole. Pour en finir avec le terrorisme « islamiste », il faut en finir avec le terrorisme de l’argent, ce terrorisme ordinaire qui brise et anéantit d’innombrables vies dans l’indifférence, si ce n’est l’acceptation générale. Tous les six secondes dans le monde un enfant meurt de faim, non pas à cause d’une quelconque fatalité, mais à cause de l’égoïsme et de l’avidité de tant d’autres, des comportements inconscients et criminels que nos sociétés vouées à l’argent institutionnalisent, banalisent et encouragent. C’est bien là, in fine, que se situe le véritable terrorisme, celui contre lequel nous devrions en priorité lutter.

Il ne suffit pas de proclamer son amour de la paix, encore faut-il en créer les conditions. Comment croire qu’il puisse y avoir la paix sur une planète où il y a tant d’injustices, où 20% des habitants s’accaparent 80% des richesses ? Il ne peut y avoir de paix que dans la justice. Il ne peut y avoir de paix sur cette planète que si ses habitants les plus riches se décident à partager et à adopter des modes de vie plus sobres – et cela concerne un grand nombre de Français. De même, rien ne sert ici de se lamenter sur l’échec à transmettre les « valeurs républicaines » quand nous ne sommes même pas fichus de les mettre en pratique.

Quand nos gouvernants s’allient avec des « terroristes »

Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils sont liés avec des régimes comme l’Arabie Saoudite et le Qatar qui le financent en sous-main ? Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils soutiennent et s’allient à des groupes armés islamistes, comme en Libye et en Syrie, en tous points similaires à ceux que nous qualifions dans d’autres contextes de « terroristes » ? Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Libye que nous avons ensuite combattu au Mali et en Centrafrique, dès le moment où ils ne nous rendaient plus service et s’attaquaient à nos intérêts. Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Syrie qui ont contribué à la création de cet « Etat islamique » qu’aujourd’hui nous combattons. Laurent Fabius avait d’ailleurs tenu, en décembre 2012, à saluer le « bon boulot » effectué par Al-Nosra (groupe de « djihadistes » affilié à Al-Qaïda) dans la lutte contre le régime de Bachar el-Assad, et ce malgré les atrocités qu’ils ont pu commettre  – propos qui bien sûr ne pouvait relever de l’« apologie du terrorisme ». Si les gouvernements occidentaux détestent tant l’« Etat islamique » et entendent le combattre fermement, ce n’est pas parce qu’il commet des massacres, mais parce qu’il a pris le contrôle de puits de pétrole et refuse de vendre son or noir au prix dérisoire dicté par eux – refuser de se faire piller, prétendre au contrôle de ressources que les puissances occidentales considèrent comme étant à eux, tel est le seul véritable crime commis par l’« Etat islamique ».

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La peur et le choc comme instrument de contrôle des masses

Nul besoin d’adhérer à des théories « complotistes » pour constater que les attentats terroristes et menaces plus ou moins réelles d’attentats terroristes sont une aubaine, une source de profits immenses pour nos gouvernants et l’ordre qu’ils défendent. Rien de tel que l’effroi et le choc pour brouiller notre perception du réel, désarmer notre esprit critique et au final entretenir notre docilité. Rien de tel pour nous soustraire à la réflexion, à la modération, à la bonté, et nous rendre ainsi plus acceptable des pratiques et des mesures extrêmes. Nos gouvernants savent très bien que la peur est un instrument essentiel à tout pouvoir, que gouverner, ce n’est pas seulement séduire, c’est aussi terroriser, y compris, notamment, par méchants terroristes interposés. Terroriser sous couvert de « protéger du terrorisme » et de « rassurer », telle est la plus sublime entourloupe du pouvoir – la présence de plus en plus systématique et massive de policiers et militaires dans les rues et lieux publics, la multiplicité des affichettes relatives au renforcement du « plan Vigipirate » ont bien davantage pour but d’effrayer que de rassurer ou protéger le citoyen.

Terroriser, donc, pour obtenir le consentement mais aussi pour distraire – nous distraire de nos plus redoutables ennemis (gouvernants, capitalistes, banquiers et autres criminels contre l’humanité) et de leurs agissements, nous distraire de tout ce qui nous menace vraiment (pensons au réchauffement climatique, autre conséquence de notre insatiable avidité, qui menace l’existence même de l’humanité), nous distraire de tous ces crimes, de toutes ces injustices et inégalités contre lesquels il faudrait lutter, nous les faire oublier, ou du moins nous pousser à les relativiser au regard de ce péril que serait le « terrorisme ».

Rien de tel qu’un peuple effrayé ou sous état de choc pour lui faire accepter des mesures, des politiques qu’il n’accepterait pas autrement – ou du moins plus difficilement. C’est ainsi qu’on accepte docilement de nouvelles guerres, comme celle entreprise aujourd’hui en Irak, comme celles entreprises ces dernières années au Mali et en Centrafrique, officiellement pour combattre les « terroristes », en réalité pour maintenir ces pays sous notre contrôle et accentuer leur pillage. C’est ainsi que, sous le coup d’un formidable sentiment d’insécurité, on approuve des législations toujours plus répressives et sécuritaires, qui vont poursuivre la réduction de ce qui nous reste de liberté – y compris d’expression (voir la férocité de la « justice » autour de prétendues « apologies du terrorisme » et les projets de censurer les « incitations à la haine » et les thèses « complotistes » sur le Web – autant de concepts qui ne sont jamais défini avec précision et qui peuvent donc permettre toutes les interprétations et in fine tous les abus) –, de vie privée et permettre du même coup au pouvoir de s’armer plus efficacement contre ceux qui contestent l’ordre établi et contre toute éventualité de révolte populaire – tout cela, bien évidemment, au nom de la défense de la « liberté ». Comme le montre Naomi Klein dans La stratégie du choc, une attaque terroriste, de même qu’une guerre, un coup d’Etat, une catastrophe naturelle ou tout autre traumatisme collectif nous plongent tout un chacun dans un état de choc. Ces événements font voler en éclats notre univers familier, ils nous déboussolent, ils nous désarment psychologiquement et c’est ainsi que nous devenons plus enclins à suivre les hommes politiques qui prétendent nous protéger et apporter des solutions miracles. Un phénomène que nos gouvernants ont bien compris et qu’ils n’hésitent pas à exploiter pour imposer leurs plus ignobles desseins.

Faire passer les ennemis de l’humanité pour ses meilleurs amis

A travers ladite « lutte contre le terrorisme » – comme d’ailleurs à travers la lutte contre « l’extrême-droite » ou contre « l’insécurité » – il s’agit aussi pour le pouvoir et son ordre de se rendre attrayant en donnant à voir toute l’abjection de quelques-uns de ses ennemis, et de canaliser et détourner les colères populaires vers ceux-ci. Comme le disait Guy Debord : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. » Rien de tel, en effet, pour nos gouvernants, qu’un attentat terroriste, rien de tel pour eux que l’horrible spectacle de la « barbarie terroriste » pour faire oublier leurs propres crimes – et par la même occasion leurs responsabilités dans le surgissement de ces « terroristes » -, pour se présenter en contraste pour des protecteurs, des sauveurs, des grands humanistes et, de la sorte,  se redorer le blason. (François Hollande aurait, dit-on, gagné depuis les attentats de début janvier 20 points de popularité – et il cache à peine sa satisfaction.) Cela vaut aussi, bien entendu, pour ces policiers et ces militaires présentés aujourd’hui comme des héros, comme nos défenseurs, alors qu’ils sont là pour défendre un ordre abject et sont le plus souvent nos bourreaux – et ceux de maints peuples dans le monde. Comment interpréter l’ahurissant attroupement de chefs d’Etat et de gouvernement à la marche en hommage aux victimes des récents attentats à Paris sinon comme une volonté pour ces pyromanes de se faire passer pour des pompiers, pour ces authentiques ennemis de l’humanité de se faire passer pour ses meilleurs amis ? Il est particulièrement emblématique que se soit invité à cette marche Netanyahu, le chef du gouvernement israélien, celui-là même qui, l’été dernier, et sous les yeux des télés du monde entier, a fait massacrer 2000 civils palestiniens à Gaza.

Pour ceux qui nous gouvernent, ou ont du moins la prétention de nous gouverner, il est vital de détourner notre attention et notre indignation vers des ennemis tout désigné, à savoir ici le « terroriste islamiste », et d’encourager la suspicion de tous ceux qui sont suggérés comme étant des terroristes potentiels – les musulmans. C’est ainsi qu’ils comptent nous faire oublier que ce sont eux, les dirigeants politiques, qui sont nos véritables et plus dangereux ennemis. Eux et toute cette horde de parasites et de professionnels du crime et de la rapine (aux premiers rang desquels on trouve les banquiers et les dirigeants et actionnaires des grandes entreprises) qui sont les grands organisateurs et les grands bénéficiaires de cet abject ordre du monde – eux qui réduisent nos vies et notre environnement à de simples instruments de profit que l’on peut exploiter, dégrader et détruire à souhait, eux qui n’ont aucun scrupule à organiser les pires atrocités, à semer la mort, la misère et le malheur à grande échelle, et qui pour tout cela ont une responsabilité écrasante dans la montée de ce « terrorisme islamiste ».

Pour la société elle-même il importe de donner à voir et de marquer d’infamie tous ces « terroristes » à l’instar de tous ces « criminels » et « délinquants » et autres misérables contrevenants aux saintes lois. C’est ainsi que se perpétue la fiction de son innocence, c’est ainsi que nous pouvons occulter le sort de tous ceux dont la vie est sacrifié avec notre consentement et notre complicité tacites : habitants du Sud massacrés par nos armées ou affamés à mort par la rapacité de spéculateurs qui font exploser les prix des aliments de base (un enfant meurt de faim toutes les six secondes, soit presque cinq millions par an, l’équivalent d’un attentat contre Charlie Hebdo chaque minute), « jeunes des cités» ou manifestants tués par notre police, détenus poussés au suicide, SDF acculés à la rue et à la mort, simples citoyens empoisonnés et assassinés sous l’effet des diverses maladies (notamment le cancer, qui tue 150 000 personnes par an en France) engendrées par le culte de la croissance, la préservation de nos modes-de-vie-pas-négociables et son inévitable cortège de pollutions, etc. C’est ainsi que l’on peut occulter, aussi, le saccage de la nature, du climat, l’anéantissement de nombreuses espèces vivantes – des crimes qui auront des conséquences désastreuses pour les générations futures et que l’on doit, là encore, à la cupidité sans bornes des riches capitalistes autant qu’aux obsessions consuméristes de l’Occidental moyen. Si l’attentat contre Charlie Hebdo a pu être une tragédie pour la société française, il a aussi été pour elle une belle occasion d’étaler partout sa bonne conscience, il a aussi été une belle occasion pour tout un chacun de faire oublier sa lâcheté, son indifférence devant le terrorisme de l’argent et ses innombrables crimes. « C’est vrai, d’habitude je n’ai rien à redire des gens qui à l’autre bout du monde se prennent des bombes dans la gueule pour que je puisse payer mon essence pas cher, et je me moque bien des gens ici qui crèvent dans la rue, mais oublions tout : JE SUIS CHARLIE ! Les méchants, ce sont les « terroristes », n’est-ce pas, moi, je suis un gentil ! »

Et plus l’ordre et ses éminents représentants se rendent coupables de crimes, plus ils sont sévères devant la moindre peccadille, même verbale : ainsi faut-il comprendre ces procédures judiciaires engagées à la chaîne à l’encontre de pauvres bougres sans défense (dont l’un était même décrit comme « déficient mental léger »), et même d’enfants de huit ans ( !), ayant eu le tort, parfois sous l’emprise de l’alcool, d’avoir blagué ou ironisé sur les attentats, d’avoir exprimé leur sympathie pour les « terroristes » ou simplement de s’être indigné de l’indignation sélective des autorités. En quelques jours, trente peines de prison ferme ont été prononcées, allant de trois mois à quatre ans ! Une sévérité, une cruauté d’autant plus inouïe qu’au même moment ces persécuteurs proclamaient avec force leur attachement le plus indéfectible… à la « liberté d’expression ». Bien entendu, pas plus qu’ils ne combattent le terrorisme ils ne défendent la liberté d’expression – qui doit être totale ou rien. Il est facile de défendre la liberté d’expression pour soi ou quand cela nous arrange, mais cela n’a rien à voir avec une authentique défense de la liberté d’expression, qui exige de tolérer précisément les propos qui nous gêne ou nous choque.

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La guerre au service du maintien de l’ordre social

A travers cette « lutte contre le terrorisme », il s’agit aussi d’incarcérer la société dans une logique et un climat de guerre – la « guerre au terrorisme » -, et ainsi de nous faire marcher au pas et neutraliser toute contestation. Puisque l’ennemi « terroriste » a déclaré la guerre à tous les Français en tant que Français, puisque cette guerre les menace et les engage tous, alors tous les Français devraient unir leurs forces et cesser de se « chamailler ». Toute guerre a cela de magique qu’elle insuffle la discipline, qu’elle rend intolérable et même incongrue aux yeux de la plupart toute espèce de dissonance. «Qui n’est pas avec nous est contre nous.» C’est ainsi qu’au nom d’une cohésion jugée cruciale tout vrai débat sur le sujet devient hors de propos, que toute réflexion sérieuse et que tout autre son de cloche que celui du pouvoir devient inadmissible, perçu au mieux comme de l’irresponsabilité au pire comme de la traîtrise et sanctionné à mesure – on a pu voir, dans la France de l’après 7 janvier, un professeur de philosophie accusé d’« apologie de terrorisme » et suspendu pour avoir voulu faire réfléchir (quelle idée !) ses élèves aux causes du « terrorisme islamiste ».

Rien de tel qu’une guerre pour forcer le rassemblement de tous les membres d’une société et, in fine, solidariser les spoliés avec leurs spoliateurs, les exploités avec leurs exploiteurs, les victimes avec leurs bourreaux. Pour qu’elle puisse espérer être remportée, toute guerre exige en effet l’union, l’« union sacrée »… mais une union qui n’est concevable que sous l’autorité et au profit de ceux qui ont le pouvoir et qui implique donc la sanctification de l’ordre social existant. Qui dit soumission à une discipline dit soumission à une hiérarchie, qui ne peut que correspondre avec la hiérarchie sociale établie. La guerre est ainsi l’occasion de (res)souder le peuple autour de ses dirigeants, de le rallier à ses intérêts, de mettre au pas les citoyens les plus rétifs à l’ordre et de mettre en sourdine les sujets de tension et les conflits inévitables qui peuvent traverser une société, en particulier entre nantis et nécessiteux, entre dominants et dominés. Et, bien sûr, la guerre est aussi l’opportunité de canaliser et détourner les colères populaires vers un ennemi commode : un groupe « terroriste » ou un pays étranger. L’idée de la guerre comme outil de maintien de l’ordre social est, si l’on peut dire, aussi vieille que le monde : en 1792, déjà, en France, les « révolutionnaires » bourgeois, effrayés par ces sans-culottes qui aspiraient à un véritable changement social, eurent la bonne idée de les envoyer se faire massacrer aux frontières pour éviter qu’ils mettent leur projet à exécution. Et de même, en 1914, les bourgeoisies européennes en appelèrent ardemment à la guerre pour envoyer les prolétaires s’entretuer et ainsi mieux étouffer leurs velléités révolutionnaires.

Pauvres et bourgeois, sans-abris et milliardaires, chômeurs et banquiers, ouvriers et patrons, policiers et « jeunes des cités », industriels du nucléaire et militants écolos, Philippe Poutou et Nicolas Sarkozy, voici donc que nous devrions tous être unis et frères face à cette menace jugée mortelle – « unis et frères » dans la mesure, bien entendu, où le plébéien met plus d’entrain encore que d’habitude à se laisser exploiter et brutaliser par ses « frères » riches et puissants. Rien de tel que la guerre pour légitimer et conforter les inégalités et injustices d’une société…

Bien sûr, cette « guerre au terrorisme» n’est pas tout à fait une guerre comme les autres. La « guerre au terrorisme» articule à la fois des interventions militaires « classiques » à l’extérieur de nos frontières et une batterie de mesures et opérations policières à l’intérieur. Cette « guerre » telle que nous la vivons, nous Français, a bien peu à voir avec la guerre telle que nous l’imposons à ceux que nous prétendons délivrer des « terroristes ». Il n’y a bien sûr aucune armée en position d’opérer ici des bombardements massifs ou de nous envahir. Cette « guerre », pour nous, se matérialise surtout par la peur d’être attaqué par un ennemi caché au cœur de la population et qui peut frapper n’importe où, n’importe quand – une peur à laquelle peuvent donner corps quelques rares actions sanglantes, mais qui est surtout suscitée, amplifiée et organisée par le pouvoir, lui qui se plaît à nous matraquer d’alertes et à inonder rues et lieux publics de flics, de militaires et de dispositifs sécuritaires. S’il n’y a pas la guerre à proprement parler, il y a malgré tout le sentiment de la guerre, le sentiment d’être en proie à une grave menace, la peur, la suspicion, la paranoïa, la haine et l’obsession de « l’ennemi » instillés dans les têtes, et c’est bien là l’essentiel. La « guerre au terrorisme » a, pour le pouvoir, tous les avantages de la guerre sans avoir aucun de ses inconvénients – et potentiels inconvénients comme celui de se mettre à dos une population exaspérée par de trop grands sacrifices humains. Il faut dire que la « guerre au terrorisme » a ce mérite, contrairement à une guerre « classique » armées contre armées, d’être, par principe, sans fin (on peut abattre tel ou tel groupe « terroriste », on peut réduire à néant provisoirement tel ou tel forme de « terrorisme », mais il y aura toujours des « terroristes » comme il y aura toujours des « criminels », sans compter l’infinie nécessité de nos gouvernants à qualifier de « terroristes », pour le disqualifier, quiconque se soulève contre lui) et de pouvoir perdurer indéfiniment sans troubler plus que cela le fonctionnement « normal » d’une société. Nous ne devons donc pas appréhender la « guerre au terrorisme » comme une parenthèse, comme un moment difficile à passer, mais comme un mode de gouvernement permanent. Si les guerres ont toujours été instrumentalisées au service des pouvoirs établis, toutes ces guerres sont toujours restées jusqu’ici limitées dans le temps – et leurs avantages avec. Elles n’ont jamais pu offrir l’inouï profit qu’est en train d’apporter aujourd’hui cette guerre permanente appelée « guerre au terrorisme ». Qui dit guerre permanente dit permanence d’un mode de gouvernement spécifique à la guerre, où toutes les garanties – pourtant modestes – que peut offrir « l’Etat de droit » au citoyen sont considérées comme autant d’entraves à la bonne marche de la guerre et doivent donc être suspendues sine die. Il est important de comprendre que cette « guerre au terrorisme » ne vise pas à être gagnée – elle est par principe ingagnable -, elle ne vise qu’à justifier la perpétuation d’un état d’exception, ou plus exactement son instauration progressive. La « guerre au terrorisme » vise à nous habituer à vivre sous toujours plus de contrôles, d’intrusions, de surveillance, de répression, d’arbitraire et avec toujours moins de libertés – et finalement à rendre indolore l’avènement d’un implacable régime militaro-policier qui entravera toute possibilité de vie démocratique et écrasera toute contestation sous prétexte de sécurité et de défense nationale.

Derrière la « guerre au terrorisme », une guerre contre les peuples

On le voit, les gouvernements occidentaux prennent prétexte de la « lutte contre le terrorisme » pour intensifier leur emploi de la terreur à l’égard de ceux qu’ils entendent soumettre. Et cela vaut autant à l’égard de leurs propres citoyens qu’à l’égard de tous ces peuples qu’ils prétendent « délivrer » des « terroristes » : Irak, Centrafrique, Mali, etc. Ce sont ces derniers qui souffrent le plus cruellement de cette « guerre au terrorisme », qui en paient un coût humain terrible. Derrière cette « guerre au terrorisme », qui s’affiche comme une croisade noble et salutaire au service de la justice, c’est la poursuite de la guerre menée par les oligarchies occidentales contre les peuples et leur prétention à disposer d’eux-mêmes. La « guerre au terrorisme » c’est un nouveau prétexte pour eux pour apparaître comme des sauveurs dans les pays aux prises avec les « terroristes » et ainsi de légitimer et de multiplier leurs agressions et leurs pillages. La « guerre au terrorisme », pas plus qu’elle n’a de limites temporelles, n’a de limites géographiques, et elle est pour eux l’opportunité de légitimer et banaliser le mépris d’un droit international encore trop encombrant et des plus élémentaires « lois de la guerre », et d’institutionnaliser un véritable état d’exception international à leur avantage. C’est ainsi que les dirigeants étasuniens, en pointe dans cette guerre, se sont cru autorisé ces dernières années à jouer aux cow-boys sans frontières, en lançant dans plusieurs pays des campagnes d’assassinats ciblés de présumés « terroristes » (prétexte au massacre de nombreux civils), en enlevant des présumés « terroristes » un peu partout dans le monde pour les enfermer et les torturer dans des prisons secrètes, en enfermant indéfiniment et sans jugement à Guantánamo – en totale violation des conventions de Genève – des combattants ennemis qualifiés de « terroristes » capturés sur le champ de bataille.

*

Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a que la poursuite, sous un nouveau masque, de la guerre menée par les riches et les puissants contre les peuples pour défendre et étendre leur sinistre domination. Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a qu’une guerre préventive permanente contre nos velléités insurrectionnelles. Ne nous laissons pas avoir.

Publié dans Articles

Le bon et le mauvais terrorisme (Noam Chomsky)

Le monde a été horrifié par l’attaque meurtrière du journal satirique français Charlie Hebdo. Dans le New York Times, le correspondant européen de longue date Steven Erlanger a décrit de manière saisissante les suites immédiates de ce que beaucoup désignent comme le « 11 septembre » français. Ce fut « une journée au cours de laquelle se succédèrent des sirènes retentissantes et des ballets d’hélicoptères. Une journée de frénésie médiatique,  de cordons de police, de foules en panique et de jeunes enfants éloignés des écoles par mesure de sécurité. Une journée, comme les deux qui ont suivi, de sang et d’horreur à Paris, et aux alentours ». L’immense tollé mondial déclenché par l’attentat, fut accompagné d’ une réflexion sur les racines profondes de cette atrocité. « Nombreux sont ceux qui  y voient un choc de civilisations », titrait un article du New York Times.

Les réactions d’horreur et d’indignation envers ces crimes sont justifiées, tout comme la recherche des causes profondes, tant que nous gardons fermement à l’esprit quelques principes. La réaction devrait être complètement indépendante de l’opinion qu’on se fait de ce journal et de ce qu’il produit. Les slogans omniprésents du style « Je suis Charlie », ne devraient  indiquer, ni même sous-entendre, aucune association avec le journal, du moins dans le contexte de la défense de la liberté d’expression. Ils devraient plutôt exprimer une défense de la liberté d’expression quoi qu’on puisse penser du contenu, même si ce dernier est jugé méprisant et dépravé.

Et ces slogans devraient aussi exprimer la condamnation de la violence et de la terreur. Le dirigeant du parti travailliste d’Israël et et premier challenger aux élections à venir, Isaac Herzog, a bien raison quand il dit que « Le terrorisme c’est du terrorisme. Il n’y a pas un bon et un mauvais terrorisme » Il a aussi raison de dire que « Toutes les nations qui souhaitent la paix et la liberté font face à un défi énorme » à cause du terrorisme meurtrier – si on met de côté son interprétation, comme on pouvait le prévoir sélective, du défi.

Erlanger décrit de façon frappante la scène d’horreur. Il cite l’un des journalistes survivants: « Tout s’est effondré. Il n’y avait aucune issue. Il y avait de la fumée partout. C’était terrible. Les gens criaient. C’était un cauchemar ». Un autre journaliste survivant rapporta « une immense explosion, puis tout a été plongé dans l’obscurité la plus totale ». La scène, rapporta Erlanger, « était de plus en plus familière, avec ses débris de verre, ses murs effondrés, ses boiseries arrachées, ses peintures déchiquetées et sa dévastation émotionnelle ». Au moins 10 personnes seraient mortes dans l’explosion, et 20 disparues, « probablement enfouis sous les décombres ».

Ces citations, comme nous le rappelle l’infatigable David Peterson, ne datent pas de janvier 2015. Elles sont en réalité extraites d’un reportage d’Erlanger publié le 24 avril 1999, qui n’eut droit qu’à la page 6 du New York Times, n’atteignant donc pas les dimensions médiatiques de l’attaque contre Charlie Hebdo. Erlanger y décrivait le « tir de missile sur le siège de la télévision d’État serbe »  par l’OTAN (comprenez : les USA) qui « a réduit au silence la radio-télévision serbe ».

Les locaux de la télévision serbe bombardés par l’OTAN
Les locaux de la télévision serbe bombardés par l’OTAN

Il y eut une justification officielle. « L’OTAN et les représentants Américains ont défendu l’attaque », rapporte Erlanger, « comme une tentative de déstabilisation du régime du Président Slobodan Milosevic de Yougoslavie. » Le porte-parole du pentagone, Kenneth Bacon déclara lors d’un point de presse à Washington que « la télévision serbe faisait partie intégrante de la machine meurtrière de Milosevic, autant que ses forces armées » ce qui en faisait donc une cible légitime.

Le gouvernement yougoslave déclara: « la nation entière soutient le Président Slobodan Milosevic », rapporte Erlanger qui ajoutait: « comment le gouvernement sait cela avec autant de précision demeure plutôt flou ».

Aucun commentaire aussi sardonique n’est de mise dans ce qu’on peut lire sur la France en deuil et l’indignation mondiale devant cette atrocité. Il n’est pas nécessaire non plus de chercher les causes profondes ni de se demander qui représente la civilisation, et qui représente la barbarie.

Isaac Herzog se trompe donc lorsqu’il affirme que « Le terrorisme c’est du terrorisme. Il n’y a pas un bon et un mauvais terrorisme ». On peut affirmer qu’il existe un deux poids deux mesures : le terrorisme ne s’appelle pas terrorisme dans le cas d’une attaque bien plus violente, mais menée par ceux qui sont dans leur bon droit de par leur pouvoir. De la même façon, il n’y a pas atteinte à la liberté d’expression quand ces Justes détruisent une chaine de télévision soutenant le gouvernement qu’ils attaquent.

De la même manière, on comprend facilement le commentaire dans le New York Times de l’avocat des droits civiques Floyd Abrams, connu pour sa défense passionnée de la liberté d’expression, déclarant que l’attaque de Charlie Hebdo est « l’attaque la plus menaçante sur le journalisme de mémoire d’homme ». Il a raison de préciser « de mémoire d’homme », ce qui range déjà les attaques sur le journalisme et les actes terroristes dans deux catégories : Les leurs, qui sont horribles ; et les nôtres, qui sont vertueux et facilement effaçables de la « mémoire d’homme ».

L’occupation militaire de l’hôpital de Falloujah
L’occupation militaire de l’hôpital de Falloujah

Nous pourrions aussi  rappeler qu’il ne s’agit là que d’une des nombreuses attaques de ceux qui sont dans leur bon droit contre la liberté d’expression. Citons encore un exemple  qui  est facilement effacé de la « mémoire d’homme », l’attaque de Falloujah par les troupes US en novembre 2004, l’un des  crimes les plus épouvantables de l’invasion de l’Irak et qui commença par l’occupation de l’hôpital général de Falloujah. L’occupation militaire d’un hôpital est, bien évidemment, un sérieux crime de guerre en soi, indépendamment même de la manière dont elle a été menée et décrite benoîtement en Une du New York Times dans un article illustré par une photo du crime. L’article rapportait que « les patients et le personnel hospitalier furent sortis précipitamment des chambres par des soldats armés qui leur ordonnèrent de s’assoir ou de se coucher à même le sol pendant que les soldats leur ligotaient les mains dans le dos ». Ces crimes furent décrits comme hautement méritoires, et justifiés : « L’offensive a ainsi mis fin à ce que les officiers décrivaient comme une arme de propagande pour les militants : l’hôpital général de Falloujah, avec son flux incessant de rapports sur les victimes civiles ».

Bien évidemment, on ne pouvait permettre à une telle agence de propagande de continuer à cracher ses vulgaires obscénités.

Noam Chomsky

Traduit par Nicolas CASAUX

Source : http://partage-le.com/2015/01/nous-sommes-tous-noam-chomsky/

Article initialement paru en anglais à l’adresse suivante: https://zcomm.org/znetarticle/we-are-all-fill-in-the-blank/

 

Publié dans Citations, Films, documentaires, Vidéos

« Les principes du pouvoir » : un documentaire sur les dessous de la politique étrangère étasunienne des années quarante à aujourd’hui

(deuxième partietroisième partie)

« Les principes du pouvoir » est une série documentaire en trois volets réalisée par Scott Noble. Elle s’intéresse aux dessous de la politique étrangère étasunienne de la Seconde guerre mondiale à aujourd’hui et s’emploie à en démystifier la propagande.

Y sont évoqués quelques-uns des nombreux renversements de régimes démocratiques et massacres de civils perpétrés ou soutenus par les gouvernements américains et justifiés sous prétexte de contrecarrer une prétendue menace soviétique et de défendre la…. démocratie : écrasement d’une insurrection populaire en Grèce, à la fin de la Seconde guerre mondiale, avec le soutien apporté aux anciens fascistes alliés au nazis ; renversement, en Iran, du premier ministre Mossadegh, coupable d’avoir nationalisé les réserves pétrolières ; renversement, au Guatemala, de Jacobo Arbenz, coupable d’avoir entrepris des réformes agraires et soutenu les droits des syndicats ; renversement et assassinat, au Congo, de Patrice Lumumba coupable d’avoir pris au sérieux la décolonisation ; renversement, au Chili, du gouvernement socialiste d’Allende, remplacé par la dictature de Pinochet et son cortège de tortures et d’assassinats ; renversement, en République dominicaine, de Juan Bosh, qui avait osé mené une réforme constitutionnelle accordant des droits aux travailleurs, aux paysans ; renversement, au Brésil, du gouvernement travailliste et démocratiquement élu de Joao Goulart ; soutien, en Argentine, à la junte militaire commandée par Jorge Rafael Videla qui exerça une répression terrible contre l’opposition syndicale et politique de gauche ; soutien, au Salvador, à une junte militaire cause de dizaines de milliers de morts civils ; soutien, au Nicaragua, à la rébellion des « contras » contre le gouvernement sandiniste et cause d’une guerre civile qui fit près de 30 000 morts.

Où l’on s’apercevra à quel point les dirigeants américains n’ont jamais été motivés, dans leurs mille et une ingérences, que par la recherche de profits économiques et de l’hégémonie planétaire et se moquaient (et se moquent d’ailleurs toujours) complètement de cette démocratie et de cette liberté dont ils se plaisent à parer leur discours – en témoignent le nombre de ces régimes démocratiques qu’ils ont renversé (qui avaient le tort de vouloir être indépendant et de s’occuper un peu trop du bien-être de leur population) et le nombre de dictatures qu’ils ont installé et soutenu.

Où l’on se rendra compte que la « guerre froide » et la lutte contre le grand méchant loup soviétique n’ont été que le prétexte et le masque d’une guerre contre le tiers-monde et ses velléités indépendantistes et révolutionnaires.

Où l’on apprendra aussi que les dirigeants américains – et occidentaux – ont durant les années 20 et 30 longtemps apprécié et soutenu les dictatures fascistes – qu’ils voyaient comme les meilleurs remparts contre le danger révolutionnaire.

Avec notamment les interventions de : Howard Zinn (historien), Nafeez Ahmed (politologue britannique), John Perkins (écrivain américain), James Petras (professeur en sociologie), John Stauber, (écrivain), Marcia Esparza (sociologue), Peter Linebaugh (historien, écrivain), Noam Chomsky (écrivain), Graeme McQueen (professeur en sciences religieuses), Michael Parenti (professeur en sciences politiques), Russ Baker (journaliste).

*****

Quelques extraits :

 

La Guerre froide, une guerre entre les Etats-Unis et le tiers-monde

William Blum : « L’Union Soviétique, contrairement à ce qu’on enseignait aux Etats-Unis, n’était pas une société révolutionnaire, que ce soit dans le pays ou à l’extérieur. (…) [ses dirigeants] voulaient être en bons termes avec l’Occident. (…) On nous a enseigné que ce fut une lutte entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique ; je maintiens que l’idée est fallacieuse. La Guerre froide était une lutte entre les Etats-Unis et le tiers monde, ce sont ces derniers qu’ils combattaient : les forces locales qui manifestaient le besoin d’un changement très radical. L’Union Soviétique, dans pratiquement tous les cas, n’a joué aucun rôle dans ces scénarios, pas même un rôle insignifiant. Tous les leurs actes ont été très exagérés par les médias occidentaux. »

« Six millions de personnes [furent] tuées durant cette longue guerre de 40 ans que [les Etats-Unis ont] déclaré aux peuples du tiers monde. »

*

Le crime fondateur de la Guerre froide : l’écrasement de l’insurrection grecque

« Après la seconde guerre mondiale, les planificateurs politiques américains avaient le choix d’accueillir la démocratie dans toutes ses formes ou d’étouffer d’énormes populations dans le monde par la violence. La Grèce fut la première épreuve majeure. »

« Pendant la guerre, le mouvement de gauche appelé Front de Libération Nationale (EAM) fournit une grande partie de la résistance contre les nazis. EAM mit également en place des gouvernements transitoires dans le pays. Bien que son commandement militaire était communiste, les gouvernements locaux n’étaient en rien identiques à une organisation de type stalinienne. Ils étaient décentralisés et participatifs. Winston Churchill décrivit la situation comme une anarchie et demanda le retour du roi Georges II. Lorsque le peuple grec rejeta le retour de la monarchie, l’armée britannique a attaqué.
Un réseau de camp de concentration fut installé dans les îles grecques, tandis que les escadrons de la mort terrorisaient les villages. La technique de choix était la décapitation. (…) Le président Truman répondit en envoyant des centaines de millions de dollars en aide militaire aux mêmes hommes contre lesquels les alliés se battaient quelques mois auparavant. En 1947, 74 000 tonnes d’équipement militaire furent envoyées en Grèce. »
Noam Chomsky : « La Grèce était « communiste », elle se reposait sur ses paysans et ses ouvriers. Partout en Europe, au lendemain de la guerre, il y avait un courant démocratique radical, souvent appelé communiste, socialiste ou quelque chose du genre. Les Etats-Unis n’étaient pas d’accord. Ils voulaient rétablir l’ordre traditionnel. En Grèce, après que les Britanniques eurent perdu le contrôle sur la résistance, ils se sont retirés, et les Etats-Unis sont arrivés. C’était le moment d’annoncer la doctrine Truman et d’employer une rhétorique pompeuse de défense de la démocratie, mais en fait il s’agissait d’écraser la résistance anti-nazie (la résistance reposant sur les paysans et ouvriers) afin de rétablir l’ordre traditionnel avec son lot de collaborateurs fascistes ; ils ne se préoccupaient pas de cela. C’est exactement ce qui s’est produit ; ils ont probablement tué 150 000 Grecs; la Grèce était lancée dans cette voie. »

*

Les dépenses militaires sont le moteur de l’économie américaine

Phillip Agee : « Les dépenses militaires aux Etats-Unis sont le moteur de l’économie américaine, et cela a été le cas depuis 1950. Il est utile de réexaminer cette époque parce que la crise y trouve ses racines, une crise préméditée et recherchée. Dès le début de l’année 1950, l’administration Truman était très préoccupée par un possible retour des Etats-Unis aux conditions de la crise de 1929. Dès 1950, la décision fut prise que ce problème domestique d’ordre économique serait résolu par le militarisme, c’est-à-dire par le réarmement des Etats-Unis et par le financement du réarmement européen par les Etats-Unis, celui de l’Allemagne de l’Ouest en particulier. Le document qui fournit l’analyse du monde de l’époque la position des Etats-Unis le monde et sa situation interne fut classé top secret pendant 25 ans. En 1975, accidentellement ou par erreur, il fut rendu public et publié. Il est connu sous le nom NSC-68, NSC étant le National Security Council. Il fut rédigé par Paul Nitze et c’est un document très détaillé. Toutefois, la conclusion principale fut celle-ci, d’après le document : « Les Etats-Unis et d’autres nations libres feront l’expérience d’un déclin significatif de l’activité, et ce, durant une période de plusieurs années à moins que des réformes plus positives ne soient entreprises. » La solution adoptée dans le cadre de ces « réformes plus positives » fut l’expansion du secteur militaire. Il fit appel à toute l’émotion qu’il put, et Truman déclara : « Nos foyers, notre nation : toutes les choses en lesquelles nous croyons sont en grand danger. Les dirigeants de l’Union Soviétique sont à l’origine de ce danger. » Dans son discours, il en appela également à une énorme augmentation des dépenses militaires pour les forces américaines et européennes, indépendamment des besoins du conflit coréen. La menace soviétique était inexistante. Ils reconstruisaient le pays depuis les décombres d’une guerre durant laquelle ils perdirent 20 millions de personnes. Ils ne constituaient pas une menace ; ce fut monté de toutes pièces dès 1950 durant la Guerre de Corée et par la suite. Cette grande menace devint une justification de ce programme, que Truman, à travers la manipulation de la Guerre de Corée, parvint à faire passer au Congrès. Au final, durant les deux premières années, c’est-à-dire les deux années entre 1950 et 1952, le budget militaire américain a plus que triplé, de 13 milliards de dollars en 1950 à 44 milliards en 1952. Durant cette même période de 2 ans, les effectifs de l’armée américaine doublèrent pour atteindre 3,6 millions. Ce fut les débuts de l’économie de guerre permanente aux Etats-Unis. »

*

La guerre froide, masque et légitimation de la guerre des riches contre les pauvres

William I. Robinson : « La contradiction a été celle de la disparité entre les possédants et les possédés, entre une majorité de gens démunis dans le monde, des gens disproportionnellement concentrés dans le tiers monde et les anciennes colonies et les Etats qui les contrôlent et en bénéficient au sein de système mondial. En fonction de l’époque dont on parle au sein de ces siècles derniers, il y a toujours eu une manière ou une autre de placer un contexte idéologique derrière cette contradiction. Elle fut définie sous la forme de la « destinée manifeste », la supériorité de la race anglo-saxonne et sa destinée de domination mondiale avant même que des concepts tels que le communisme ou l’Union soviétique n’existent. Puis ce fut le tour des anarchistes, le fait qu’ils allaient créer une société anarchiste, avant que l’Union Soviétique ne voie le jour. Durant la Guerre froide, la guerre menée par les riches et puissants contre la majorité des pauvres du monde s’est principalement articulée autour de la lutte contre le communisme. Puis la Guerre froide toucha à sa fin et cela se transforme en lutte contre le trafic de drogue international. Puis survint le 11 septembre, à la suite duquel l’idéologie exprimée est celle d’une lutte contre le terrorisme. Il y a donc toujours eu une justification de la domination d’une petite minorité sur une grande majorité de l’humanité. Ce système de domination, lui, n’a pas changé. Le changement est la façon dont c’est justifié et rendu légitime. Les Etats-Unis sont intervenus, des coups d’Etat ont eu lieu, des guerres interventionnistes ont éclaté, et ce, avant, durant et après la Guerre froide. Nous pouvons donc assimiler la nature de ce système global à une bataille du 20e siècle entre un système communiste et un système capitaliste. »

*

Quand les élites « démocratiques » soutenaient le fascisme

« Bien que ce fait soit peu admis dans l’Histoire officielle, les élites occidentales ont longtemps soutenu le fascisme en Europe pour s’opposer aux mouvements de gauche. »

« Depuis le début du mouvement fasciste, de nombreux chefs d’industrie occidentaux complimentaient non seulement les fascistes, mais leur offraient un soutien financier, intellectuel et moral significatif
Le cas de l’Espagne en est l’un des exemples les plus frappants. Lorsque les paysans et les ouvriers ont pris le contrôle de la production, de la consommation et de la vie sociale à travers une bonne partie du pays, les dirigeants mondiaux se sont dressés en opposition contre eux. Leur système de gouvernements autonomes menaçait non seulement les fascistes et les staliniens, mais aussi les démocraties libérales américaines et dans le reste du monde. Les rebelles furent qualifiés d’anarchistes. »
Noam Chomsky : « Dans les médias et les commentaires, le terme anarchie est utilisé pour suggérer le chaos, les bombes, les perturbations, la criminalité… Le véritable sens du terme est assez différent : il sous-entend l’aide mutuelle, la coopération ; c’est aussi proche d’une démocratie qu’on peut l’envisager, un vrai contrôle populaire sur les institutions. Parfois, la résistance se traduit par une résistance sans dirigeant. Cet amalgame résulte en partie de l’ignorance et d’autre part il s’agit de saper les efforts visant à établir une société coopérative avec un contrôle populaire ce qui bien sûr est à l’opposé des intérêts de l’élite. (…) Comment les démocraties libérales ont -elles répondu ? Exactement comme on s’y attend. Elles méprisent la démocratie, pour de très bonnes raisons : les maîtres ne veulent pas que les étrangers ignorants et indiscrets s’occupent de leurs affaires, parce qu’ils le feraient dans leur propre intérêt. Vous perdez la hiérarchie, la domination et le contrôle centralisé : toutes les valeurs préférentielles des maîtres. Les démocraties libérales ont essentiellement uni leurs forces avec les fascistes et les communistes pour détruire la révolution. Une fois qu’ils ont détruit la révolution sociale anarchiste, ils ont commencé à se battre en eux. Mais la première tache, pour la première année, était de s’assurer que la révolution populaire soit écrasée. Les communistes étaient en tête. Les fascistes avaient bien sûr leurs propres intérêts. Les Etats-Unis étaient quelque peu marginaux à l’époque. Ce n’était pas la puissance mondiale majeure, c’était l’Angleterre et la France. Mais Roosevelt joua également un rôle, un embargo fut signé qui empêchait les armes d’être acheminées vers l’Espagne, mais Roosevelet tolérait de lever l’embargo illégalement afin d’approvisionner les fascistes en pétrole. Le Département d’Etat prétendait l’ignorer. Ils le savaient, bien sûr. Je me souviens, étant enfant, que la presse de gauche en parlait,  et le gouvernement disait qu’ils n’en avaient jamais entendu parler et bien sûr les médias se rangèrent du côté du gouvernement. Des années plus tard, des documents dévoilés concédaient que cela s’était produit depuis le début. Donc Roosevelet soutenait effectivement les fascistes, mais principalement en détruisant la révolution anarchiste, qui constituait une grave menace. »

Michael Parenti : « Le fascisme est un système très rationnel. C’est un instrument utilisé par la ploutocratie afin de distraire le peuple avec les artifices d’une révolution factice. Il y a toujours un faux populisme. Il y a beaucoup de marches militaires au pas et de manipulation de symboles, de sentiments, l’amour de l’Etat, etc. La politique se repose sur le recours rationnel à des symboles irrationnels. La focalisation des personnes qui étudient le fascisme italien ou le nazisme en particulier ; ils se focalisent sur la notion d’un mouvement insensé qui s’est simplement produit,porté qu’il fut par ce fanatique d’Adolf Hitler et les Allemands ont perdu l’esprit et furent détournés du droit chemin. En fait, il essayèrent de rediriger les vraies revendications du peuple allemand en direction d’ennemis non pertinents. Lorsque les fascistes sont arrivés au pouvoir, ils ont réduit les salaires de 50%, ils ont détruit les syndicats, ils ont détruit tous les partis d’opposition et tous les journaux (ils les fermèrent). Ils abolirent ou réduisirent considérablement toutes les taxes de succession imposées aux riches, ils abolirent tous les impôts liés aux cartels d’entreprises : plus ou moins ce qui est pratiqué ici sans avoir à aller si loin politiquement. Le fascisme est un instrument grâce auquel la ploutocratie peut contrôler et, avec un peu de chance, rendre effective la solution finale à la lutte des classes. Vous émiettez, détruisez et réduisez en esclavage la classe ouvrière, et le peuple doit l’accepter. Le propos que je viens de tenir, le fait que le fascisme est un instrument de la ploutocratie est justifié par le fait que la ploutocratie agit en faveur des fascistes, non seulement la ploutocratie allemande qui versa d’énormes sommes d’argent à Hitler, lui permettant de se déplacer dans tout le pays, mais aussi la ploutocratie des Etats-Unis, dans laquelle toutes sortes de membres éminentes soutenaient ouvertement les fascistes. »

« Le fascisme en Europe était (…) soutenu (…) aussi par de nombreux puissants politiciens. Mussolini faisait souvent l’objet d’éloges de la part de figures politiques dominantes aux Etats-Unis et au Royaume-Uni et même par Churchill en personne. Le 20 juin 1927, il loua la nouvelle philosophie durant un déplacement en Italie. « Je dirai un mot au sujet d’un aspect international du fascisme », déclara Churchill. Hors de vos frontières, votre mouvement a rendu service au monde entier… L’Italie a montré qu’il est possible de combattre les forces subversives de manière à rallier les masses d’un peuple convenablement dirigé vers un idéal et la volonté de défendre l’honneur et la stabilité d’une société civilisée. » Ce ne fut que lorsque les Etats fascistes commencèrent à menacer les intérêts anglo-américains que leur philosophie tomba en disgrâce, du moins temporairement. Les hommes et les enfants de la classe ouvrière dans le monde étaient désormais forcés soit de défendre, soit de combattre le Goliath entretenu par les élites au sein de leur propre nation. Le cauchemar de la 2e guerre mondiale commença. (…) En dépit de sa rhétorique portant à croire le contraire, Truman soutint le fascisme et les dirigeants totalitaires du monde. »

Publié dans Articles, Conseils de lecture

1914-1918 : un conflit de classes (Jacques Pauwels)

pauwelsVotre nouveau livre s’intitule La Grande Guerre des classes. Pourquoi « des classes » ?

Jacques Pauwels. Il n’est jamais facile de trouver un bon titre. Mais c’est un fait que les gens considèrent généralement la guerre comme un conflit entre des entités « verticales » : un pays contre un autre, « nos » soldats contre les « leurs ». Une guerre est toutefois une affaire complexe et c’est d’autant plus le cas quand il s’agit d’une guerre mondiale. On peut percevoir de diverses façons la réalité d’un tel conflit. On peut considérer la « Grande Guerre », la Première Guerre mondiale, comme un conflit « vertical », effectivement, entre plusieurs pays : la Belgique, la France, la Grande-Bretagne et la Russie d’un côté, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman de l’autre. Mais, dans mon ouvrage, la Grande Guerre est perçue et expliquée comme un conflit entre entités « horizontales », à savoir entre différentes classes, entre d’une part la classe supérieure, l’élite constituée par la bourgeoisie et la noblesse, et d’autre part, la classe inférieure des travailleurs. Mais un conflit de classes est naturellement une sorte de « guerre » qui fait toujours rage et, en ce sens, le titre n’est pas tout à fait correct : il s’agit plutôt d’une grande offensive dans cette guerre des classes, d’une flambée du conflit de classes, d’une situation dans laquelle les conflits « vertical » et « horizontal » ont éclaté en même temps dans toute leur intensité.

Vous entamez votre livre en 1789, à la Révolution française, soit 125 ans avant le premier coup de feu de la Première Guerre mondiale. Pourquoi ?

JP. La Première Guerre n’a pas commencé simplement en 1914, mais elle a eu de longs antécédents qui doivent être soigneusement étudiés. La Grande Guerre a été le produit, l’ « enfant », du 19e siècle. Il y a beaucoup d’aspects de cette guerre que l’on ne peut comprendre si l’on ne connaît pas bien l’histoire du 19e siècle. La question est de comprendre ce que ce siècle a de particulier. Si on veut le savoir, il faut effectivement commencer en 1789 — à la Révolution française. Celle-ci a été le drame historique qui allait marquer le point de départ de l’histoire moderne ou, mieux, de l’histoire contemporaine, le drame qui a annoncé le « long » 19e siècle, siècle qui, à son tour, a débouché sur la Première Guerre mondiale. De la même façon, on peut dire que la Première Guerre mondiale a été le grand drame historique, l’« événement charnière », qui a clôturé ce 19e siècle, et qui a donné naissance au 20e siècle.

Vous écrivez que, dans la plupart des pays d’Europe, la bourgeoisie libérale de ce 19e siècle avait renié ses idéaux et scellé une sorte d’accord avec la vieille élite : la noblesse. Comment cela s’est-il fait ?

JP. Dans mon livre, j’examine le rôle que les diverses classes sociales ont joué au 19e siècle pour comprendre le rôle qu’elles ont joué dans la Première Guerre mondiale. Au 19e siècle, la classe supérieure traditionnelle était encore composée, non pas exclusivement, certes, mais toujours en grande partie, de la noblesse (ou aristocratie), des grands propriétaires terriens. Mais à la classe supérieure ou élite sociale appartenait également la couche supérieure de la bourgeoisie, constituée surtout de banquiers, d’industriels, de riches négociants et de membres des professions libérales… En dessous de tout cela, il y avait alors le « peuple », les « petites gens » : les paysans, les ouvriers, les employés, les artisans, de même que la petite bourgeoisie.

La Révolution française a été une collision entre, d’une part, la noblesse, avec le roi comme primus inter pares, et, d’autre part, la bourgeoisie et le peuple — surtout les artisans des villes, mais au départ aussi les paysans des campagnes. Dans ce conflit, la bourgeoisie accompagnée du peuple a été révolutionnaire et la noblesse a été contre-révolutionnaire. On trouve la même configuration dans les événements révolutionnaires de 1830, de même qu’en l’année révolutionnaire des plus houleuses qu’a été 1848. Mais, en 1848, il s’est produit un renversement. C’est alors que la bourgeoisie a réalisé qu’elle n’avait plus le contrôle de la révolution. Auparavant, la bourgeoisie avait pu s’emparer du pouvoir avec l’aide du peuple. En 1848, le peuple a réclamé pour lui-même une partie de ce pouvoir et il voulait l’égalité sociale. C’était une épine dans le pied de la bourgeoisie, qui recherchait sans doute l’égalité avec la classe supérieure, l’égalité avec la noblesse, donc, mais certainement pas avec les classes populaires inférieures.

L’année révolutionnaire 1848 a donc marqué un tournant dans le 19e siècle. En allemand, on l’appelle das Tolle Jahr, l’« année folle » : tout a failli alors se retrouver sens dessus dessous. La bourgeoisie qui, jusqu’alors, avait été aux côtés de la révolution a pris peur. Elle s’est mise à craindre, désormais, que les bouleversements révolutionnaires ne mettent en danger sa position privilégiée. Cette crainte allait être encore renforcée avec la Commune de Paris, en 1871, quand le peuple de Paris prit brièvement le pouvoir en main. C’est alors que la bourgeoisie a définitivement tourné le dos à la révolution et qu’elle s’est rangée aux côtés de la noblesse, qui avait toujours été contre-révolutionnaire.

Il est donc apparu une nouvelle couche supérieure, une symbiose entre la vieille noblesse et la grande bourgeoisie. En face, il y avait les classes inférieures qui, dans l’intervalle, avaient profondément changé elles aussi : ce n’étaient plus les petits artisans de Paris comme au temps de la Révolution française, mais surtout des ouvriers d’usine. Les paysans s’étaient mués entre-temps en une classe conservatrice. Telle était la nouvelle contradiction sociale : le mouvement ouvrier montant, qui désormais allait embrasser le socialisme révolutionnaire, face à l’alliance entre la noblesse et la bourgeoisie, une élite qui avait en sainte horreur tout ce qui avait trait à la révolution. Pour cette élite, la Première Guerre mondiale devait servir à éliminer pour de bon la révolution.

Vous dites de l’impérialisme qu’il a été l’une des causes fondamentales de la Première Guerre mondiale. Que signifiait cet impérialisme dans la pratique ?

JP. Au 19e siècle, le capitalisme a connu un important développement. Les entreprises industrielles sont devenues de plus en plus grandes et, de même, les banques ont pris de plus en plus de poids et ont acquis une forte emprise sur l’industrie. Une concurrence effrénée a surgi entre les bourgeoisies financières et industrielles de plusieurs pays. Cela s’est encore exacerbé avec la première crise de surproduction, à partir de 1870. Il s’agissait désormais de s’assurer toute sorte d’avantages, face aux concurrents étrangers, par exemple en conquérant le monopole sur certains marchés ou en se rendant maître de la main-d’œuvre et des matières premières à bas prix dans les colonies. C’est ainsi qu’est né ce que Lénine a appelé l’impérialisme. L’État s’est mis à jouer un rôle de plus en plus important dans le soutien de l’« économie nationale », surtout par la conquête de colonies en Afrique. Mais en Europe aussi, les grandes puissances visaient un butin colonial. L’Allemagne, par exemple, rêvait surtout d’une expansion en Europe orientale.

N’était-ce pas alors l’Allemagne qui visait les possessions coloniales de la Grande-Bretagne et de la France ? Ces dernières n’avaient-elles pas le droit de se défendre ?

JP. Sur le plan des possessions étrangères, la Grande-Bretagne et la France, et même la Belgique, précédaient de loin l’Allemagne. Quand les colonies ont été partagées dans les années 1880 — pensons seulement au Congo de Léopold II —, l’Allemagne n’était pas encore présente. Le pays n’avait été uni en un Empire qu’en 1871 et il n’était pas un acteur important dans la fameuse « ruée vers l’Afrique ». Quand l’Allemagne s’est mise à manifester de l’intérêt pour les colonies, ses concurrentes, la France et la Grande-Bretagne, avaient déjà fait main basse sur tous les territoires de valeur en Afrique.

Certains historiens prétendent que, de ce fait, l’impérialisme n’a pas joué un grand rôle dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale, car « tout avait déjà été partagé ». Mais, naturellement, une redistribution est toujours possible, et c’est précisément ce qu’envisageait la classe dirigeante allemande. De plus, ce n’est pas vrai, en fait, que tout avait déjà été partagé. L’Afrique, sans doute, était entièrement aux mains de l’Europe, mais, en Chine et en Perse, par exemple, il y avait encore beaucoup à prendre et cela, les différentes puissances impérialistes ne le savaient que trop bien. Cela explique, par exemple, la participation du Japon à la guerre, du Japon qui n’était absolument pas intéressé par l’Europe ou par l’Afrique, mais bien par la Chine.

L’élite allemande estimait donc qu’elle aussi avait droit à sa part des colonies, ein Platz an der Sonne, « une place au soleil », comme disait l’empereur Guillaume II. Ils pensaient aux colonies d’Afrique, entre autres, mais aussi, comme on l’a déjà mentionné, à l’Europe orientale. Les Allemands voulaient y acquérir un « territoire supplémentaire » pour leur industrie, une terre susceptible de fournir un profit gigantesque comme l’Inde et l’Irlande pour les Britanniques et le Far West pour les Américains…

Un autre phénomène à la base de la conflagration mondiale a été le nationalisme. D’où venait ce nationalisme et comment s’était-il développé ?

JP. Le nationalisme est un phénomène qui, à l’instar de l’impérialisme, est apparu au 19e siècle. Il s’est manifesté à la veille de la Première Guerre mondiale sous des formes extrêmes, comme le chauvinisme en France et le jingoïsme en Grande-Bretagne. Le nationalisme est toutefois un phénomène ambivalent, avec des aspects tant positifs que négatifs. On ne peut dire d’emblée que le nationalisme soit « bon » ou « mauvais ». Ici aussi, il faut remonter à la Révolution française. Cette révolution, par laquelle le peuple français a rejeté le joug du féodalisme, a stimulé la fierté nationale et a inspiré un nationalisme progressiste similaire à peu près partout en Europe. Voilà un aspect positif. Mais, par ailleurs, ce même nationalisme français a également dégénéré dans la politique agressive de conquête de Napoléon, contre laquelle, dans de nombreux pays, s’est fait jour une réaction qui a pris la forme d’un nationalisme antifrançais et, en même temps, contre-révolutionnaire.

Au cours du 19e siècle, le nationalisme fut de plus en plus utilisé comme une arme contre-révolutionnaire et surtout comme un antidote à l’internationalisme du socialisme et du mouvement ouvrier. L’unité des « prolétaires de tous les pays » a été une grande force potentielle de ce mouvement ouvrier. Pour saper cette unité, les classes dirigeantes ont joué à fond la carte du nationalisme et ils l’ont fait de façon vraiment efficace. Le déclenchement de la guerre en 1914 en est la preuve : la classe ouvrière de tous les pays aurait en fait dû s’unir, à ce moment, et se révolter, au lieu de partir à la guerre. Hélas ! Au lieu de ça, ils sont partis au combat les uns contre les autres, « pour la patrie », c’est-à-dire pour les intérêts de leurs élites.

De nos jours, les mouvements identitaires de droite font souvent une distinction entre ce qu’ils appellent nationalisme d’État et nationalisme populaire. Ainsi, le nationalisme belge, espagnol ou russe serait un « nationalisme d’État », un moyen d’oppression pour combattre les mouvements séparatistes, mais le nationalisme flamand, catalan ou ukrainien serait un « nationalisme populaire » qui lutte pour la libération d’un peuple opprimé. Qu’en est-il donc ?

JP. Au 19e siècle, la bourgeoisie se servait déjà systématiquement du nationalisme comme contre poison à l’internationalisme socialiste. C’était toutefois un jeu dangereux : elle allait ainsi ouvrir une boîte de Pandore. Quand, par exemple, le tsar de Russie jouait la carte du nationalisme, c’était bien sûr pour chercher le soutien des Russes au sein de son empire multiethnique. Mais de nombreux non-Russes y vivaient aussi et, pour ces derniers, le message était nettement moins attrayant. Aussi stimuler le nationalisme russe a-t-il entraîné, en guise de réaction, l’apparition d’un autre nationalisme, qui lui était opposé, celui des minorités nationales, par exemple, chez les Estoniens, les Ukrainiens et les Polonais. Le même phénomène s’est produit avec le nationalisme britannique : cela fut bien accepté par les Britanniques en général, mais pas par les Irlandais. En réaction, il y a eu une montée du nationalisme irlandais, et cela allait devenir un gros problème pour l’élite britannique.

Pendant la guerre, les diverses puissances belligérantes se sont servies intensivement du nationalisme afin de semer la zizanie parmi leurs adversaires. Mais elles le faisaient uniquement là où cela leur convenait. Les Allemands stimulaient par exemple le nationalisme en Flandre, ainsi qu’en Pologne — mais, dans ce cas, uniquement chez les habitants polonais de l’Empire russe et, bien sûr, pas chez les Polonais qui vivaient en Allemagne. Il y avait donc une contradiction fondamentale dans le nationalisme. Il était favorisé par l’élite d’un pays quand il s’inscrivait dans ses visées et il était condamné quand ce n’était pas le cas. Et, aujourd’hui, l’élite colle l’étiquette positive de « nationalisme populaire » aux nationalismes qui vont dans le sens de ses desseins, et l’étiquette négative de « nationalisme d’État » à ceux qui ne s’y conforment pas.

D’après certains historiens et idéologues, le prélude de la Première Guerre mondiale prouve quand même que le nationalisme exerce plus d’attirance que l’internationalisme du mouvement ouvrier. Autrement dit, que l’union en tant que « peuple » attire davantage que l’union en tant que classe. Comment se fait-il qu’en 1914, le nationalisme ait surclassé l’internationalisme, et était-ce inévitable ?

JP. Permettez-moi d’être clair. La victoire du nationalisme en 1914 a été très brève. Bien vite, il est apparu clairement que le nationalisme avait engagé les gens dans une impasse et qu’il avait envoyé les peuples à un épouvantable massacre. Aussi les classes laborieuses en ont-elles tiré leurs conclusions et, très vite, l’internationalisme est réapparu sur scène en tant qu’acteur important. La révolution de 1917, par exemple, n’a pas été qu’un phénomène russe, mais international. En Allemagne, un peu plus tard, ont eu lieu également des soulèvements d’inspiration socialiste et, en 1918-1919, la Grande-Bretagne a vécu une situation qui ressemblait fortement à une révolution, une « quasi-révolution » complète, avec des grèves massives et même une mutinerie sur un des navires de guerre de la Royal Navy. On ne peut donc pas dire de but en blanc qu’en 1914, le nationalisme a triomphé de l’internationalisme et que l’affaire a été réglée. La lutte entre ces idées se poursuit d’ailleurs toujours actuellement.

Ce qui est exact, toutefois, c’est que le nationalisme a très bien su faire jouer certaines cordes sensibles chez les gens. L’insistance sur les prétendus intérêts communs d’un peuple s’est révélée une stratégie efficace. L’idée romantique d’une communauté solide aux racines historiques profondes et qui aurait été élue par Dieu ou de quelque autre façon a fait impression sur bien des gens. En outre, les élites disposaient de nombreux moyens pour marteler cette idéologie : l’enseignement, les journaux — en grande majorité bourgeois —, le service militaire obligatoire, etc. Mais, malgré tout cela, le socialisme et l’internationalisme ont également connu un énorme succès dans les années qui ont précédé 1914. En aucun cas donc, on ne peut dire que le nationalisme, par définition, motive davantage.

La responsabilité de la Première Guerre mondiale a longtemps été imputée à l’Allemagne par les vainqueurs. Plus tard, les historiens ont rectifié cette image, considérant que chacun des États portait sa part de responsabilité, mais, aujourd’hui, on en revient à considérer l’Allemagne quand même comme principal agresseur, en raison de sa « politique étrangère agressive ». Qu’en est-il, en fait ?

JP. En soi, cette question n’est pas tellement importante selon moi. Il est vrai, bien sûr, que l’Allemagne était particulièrement agressive. Mais cela n’a rien d’étonnant : les Allemands étaient arrivés trop tard pour ramasser les gros morceaux « impérialistes » sous forme de colonies en Afrique. Ils voulaient absolument une part du gâteau colonial — et ce n’était possible que par une redistribution des possessions coloniales ; pour ce faire, il fallait passer par une guerre. Les puissances qui en avaient déjà beaucoup, comme la Grande-Bretagne avec son énorme empire, n’avaient aucune raison de se montrer agressives, car elles possédaient à peu près la moitié du globe terrestre. Pour le dire crûment, elles n’avaient plus de raison de l’être. Elles avaient déjà été particulièrement agressives plus tôt, quand il s’agissait de conquérir et de partager des colonies, dans les années 1880-1890. À l’époque, on en était presque venu à une guerre au Soudan entre la Grande-Bretagne et la France. La Première Guerre mondiale aurait pu commencer déjà à l’époque, mais alors avec d’autres adversaires. L’état d’esprit moins agressif de la France et de la Grande-Bretagne à la veille de la Première Guerre mondiale était donc surtout le résultat de leur politique agressive antérieure, une agressivité qui leur avait rapporté suffisamment de colonies pour en être « rassasiées » et, de ce fait, ne plus avoir besoin d’une redistribution au moyen d’une guerre. Mais les Français et les Anglais avaient d’autres raisons de vouloir la guerre.

Actuellement, il existe en effet une tendance à rendre à nouveau l’Allemagne responsable. Mais c’est trompeur, car cela cache l’énorme responsabilité de puissances comme la Grande-Bretagne. Les historiens prétendent que la Grande-Bretagne aurait participé à la guerre seulement parce que la petite Belgique neutre avait été la victime de l’agression allemande. Mais, en réalité, cela n’a pas joué un rôle important. Les Britanniques voulaient bel et bien une guerre avec l’Allemagne, mais pour de tout autres raisons. L’une de ces raisons était que les Britanniques avaient fixé les yeux sur certaines régions qu’ils ne voulaient certainement pas abandonner aux Allemands, en premier lieu, la Mésopotamie, l’actuel Irak. Et qui dit Irak, dit pétrole, bien sûr. C’est dans cette période, la décennie qui a précédé la guerre, que tous les gros navires sont passés du charbon au pétrole. Et qui avait la plus grande et la plus puissante flotte du monde ? L’Empire britannique.

Les Britanniques voulaient donc absolument se procurer le plus possible de réserves pétrolières et celles-ci se trouvaient en Mésopotamie. Toutefois, à l’époque, cette région faisait partie de l’Empire ottoman, un allié de l’Allemagne. En outre, ces deux derniers pays travaillaient à une ligne de chemin de fer allant de Bagdad à Berlin, par Istanbul et les Balkans. Et c’est à ce moment, précisément, qu’on investissait en Allemagne dans une importante flotte de guerre explicitement censée rivaliser avec la Royal Navy britannique.

Aux yeux des Britanniques, cela constituait évidemment une menace pour leur marine et donc pour leur empire. Ils examinaient des moyens de rafler la Mésopotamie à l’Empire ottoman — même si cela devait signifier la guerre avec l’Allemagne. Pour la même raison, les Britanniques encourageaient toute sorte de mouvements nationalistes au sein même de l’Empire ottoman : dans les Balkans (que devait traverser la ligne ferroviaire acheminant le pétrole) et dans la péninsule arabique. Dans le film Lawrence d’Arabie, la chose est présentée comme si un aventurier britannique s’était rendu en Arabie de son propre chef afin d’y soulever les tribus contre les Ottomans, comme si cela n’avait rien à voir avec des intérêts impérialistes. C’est ridicule. L’aventure de Lawrence faisait partie des plans britanniques visant à s’emparer de la Mésopotamie, et ces plans avaient déjà été élaborés longtemps avant le début de la guerre. Quand la guerre a éclaté en 1914, une flotte britannique était déjà prête dans le golfe Persique afin de débarquer des troupes à Bassora. Les Britanniques ont même envoyé plus de troupes au Moyen-Orient qu’en France ! Ils ne savaient que trop bien où l’on pouvait trouver du pétrole. Donc, même si à l’époque l’Empire allemand se montrait agressif, rejeter exclusivement la faute sur les Allemands est trompeur et sert à détourner l’attention des ambitions britanniques, par exemple, mais pas exclusivement, sur le pétrole de la Mésopotamie.

Et la Belgique, n’était-ce pas un tout petit pays neutre qui voulait uniquement se défendre contre les Allemands ?

JP. La Belgique était un tout petit pays, certes, mais aussi une puissance impérialiste à ne pas sous-estimer, avec d’importantes possessions, le Congo, la région la plus riche de l’Afrique. Aussi les Allemands étaient-ils verts de jalousie envers la petite Belgique, car, en comparaison avec le Congo, ils n’avaient que des colonies de moindre valeur ! Mais avoir beaucoup n’est pas la même chose, naturellement qu’avoir assez. Aussi la Belgique était-elle désireuse d’acquérir plus de territoires encore. La Belgique n’a pas déclenché la guerre, mais ses dirigeants pensaient toutefois pouvoir en profiter, surtout avec deux puissantes nations comme la France et l’Angleterre à leurs côtés. Les milieux bourgeois de la Belgique avaient par exemple l’ambition d’étendre encore davantage l’important empire colonial et ils lorgnaient du côté du Rwanda et du Burundi, à proximité immédiate du Congo, qui faisaient alors partie des maigres possessions allemandes en Afrique. Pendant la guerre, des troupes noires dirigées par des officiers belges se mirent en route vers ce qu’on appelait alors l’Afrique orientale allemande, aujourd’hui la Tanzanie. Par la suite, ils ont dû céder cette région aux Britanniques, bien trop gourmands, qui voulaient (presque) tout accaparer. Les Belges avaient même des ambitions territoriales en Europe aussi. Certains pensaient par exemple à faire main basse sur le Limbourg néerlandais ou sur la Flandre zélandaise. Et Ernest Claes, qui avait été soldat au cours de la Première Guerre mondiale, a écrit dans son livre, Namen 1914 (Namur 1914), que bien des gens pensaient à l’époque qu’après la guerre, la Belgique allait s’étendre jusqu’au Rhin !

Les socialistes (ou sociaux-démocrates) des pays belligérants ont soutenu dès le début la participation de leurs gouvernements à la guerre. Pendant et après la guerre, par exemple, les socialistes français et britanniques ont prétendu qu’ils devaient défendre leur démocratie bourgeoise contre l’autoritarisme de l’Empire allemand. Les sociaux-démocrates allemands ont prétendu à leur tour qu’ils devaient défendre leur pays contre l’absolutisme du tsar de Russie…

JP. Ce phénomène est lié aux développements au sein des partis socialistes et sociaux-démocrates et au sein de la Deuxième Internationale à la veille de la Première Guerre mondiale. Les partis socialistes et le mouvement ouvrier en général avaient pu réaliser certaines choses au cours de la période 1890-1914. Par exemple, une réduction des heures de travail, la suppression du travail des enfants, la gratuité de l’enseignement et, en Allemagne, même des pensions de vieillesse et des allocations de chômage ! C’étaient des victoires politiques et sociales qui avaient nettement amélioré la vie des travailleurs. Les sociaux-démocrates en Belgique, en France, en Allemagne, etc. avaient de la sorte fini par se convaincre qu’ils devaient ces réalisations à une évolution démocratique de leur pays respectif — et que, partant, ce régime n’était pas si mauvais que cela.

En même temps, les dirigeants sociaux-démocrates se rendaient compte que ces réalisations étaient en grande partie financées par l’exploitation des peuples coloniaux de ce qu’on allait appeler plus tard le tiers monde. Ils commençaient à croire de plus en plus que l’Occident devait aller civiliser les peuples « arriérés ». Ce serait, disait-on, bon pour ces peuples eux-mêmes, mais surtout pour la classe ouvrière du pays colonisateur. Ils se sont donc mis à apprécier leur pays, même si celui-ci restait un État bourgeois qui, selon la théorie socialiste, devait être renversé par une révolution. Dans ce contexte, l’idée de révolution a été progressivement laissée de côté et les sociaux-démocrates allaient se concentrer de plus en plus sur des réformes au sein même du système bourgeois existant.

En Allemagne, les sociaux-démocrates considéraient leur propre pays, avec son suffrage universel et sa législation sociale, comme un paradis en comparaison avec la Russie tsariste. En France, les socialistes estimaient que leur république était bien plus démocratique que l’Allemagne semi-féodale. Et, en Belgique, le Parti ouvrier belge estimait à son tour que le roi des Belges était un brave type, en comparaison avec le kaiser allemand. C’est ainsi que les sociaux-démocrates « de tous les pays » se sont convaincus que, s’il était vrai qu’ils n’avaient pas encore atteint le paradis, les choses allaient quand même assez bien dans leur propre pays et que cela pourrait être bien pire si leur pays devait perdre la guerre. C’est avec cette arrière-pensée que les socialistes ont soutenu leurs gouvernements respectifs dans la guerre contre les autres puissances et que, d’un seul coup, ils ont renoncé à l’internationalisme et à la révolution — sauf quelques individus isolés, comme Lénine en Russie ou Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en Allemagne.

Vous avez également écrit un livre sur la Seconde Guerre mondiale, Le mythe de la bonne guerre. Sur le plan des enjeux démocratiques, était-elle si différente de 14-18 ?

JP. De plus en plus d’historiens disent que les deux guerres mondiales constituent en fait la première et la seconde partie d’une seule et même guerre mondiale. C’est en ce sens qu’ils parlent de « guerre de Trente Ans » du 20e siècle, une guerre qui a duré de 1914 à 1945, avec une pause, entre 1918 et 1939. Cette pause n’a d’ailleurs pas été vraiment pacifique, si on tient compte de la guerre d’Espagne ou de l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie, ou encore de la Chine par le Japon dans les années 30. Naturellement, la Seconde Guerre mondiale a été très différente de la Première, mais, à bien des égards, c’est en fait la reprise du même conflit. Les mêmes banquiers et industriels allemands pensaient toujours qu’ils n’allaient pouvoir défendre leurs intérêts que par la guerre, par exemple en conquérant l’Europe orientale. Dans les années 30, les grands banquiers et industriels allemands nourrissaient toujours les mêmes ambitions qu’en 1914. La défaite de 1918 les avait frustrés, mais ils n’avaient pas renoncé à leurs ambitions. Comme en 1914, ils voulaient une guerre et ils ont trouvé avec Hitler « l’homme fort » sous la conduite duquel, cette fois, l’Allemagne allait pouvoir mener une guerre triomphale — croyaient-ils…

Un autre but de la Seconde Guerre mondiale a été, tout comme dans la Première, l’anéantissement de la révolution. En 1914, on voulait, par la guerre, faire un sort définitif à l’idée abstraite de la révolution. Mais, en 1939, ce qu’on a recherché, par la guerre encore, c’est à éliminer complètement l’expression concrète, le paradigme de la révolution : l’Union soviétique. Et c’est en effet ce qu’a tenté Hitler. La conquête d’un Lebensraum, d’un espace vital pour l’Allemagne en Europe orientale a été le langage codé, d’une part, pour la conquête de matières premières, de produits agricoles et de main-d’œuvre à bon marché et, d’autre part, pour la destruction de la révolution incarnée par l’Union soviétique — tout ceci au profit de la grosse industrie et de la haute finance allemandes. Sous cet aspect, la Seconde Guerre mondiale a été une seconde tentative de l’élite allemande de concrétiser les objectifs qu’elle n’avait pu atteindre au cours de la Première Guerre mondiale. Mais, une fois de plus, les Allemands n’ont pas été les seuls coupables, comme on le prétend souvent. Les Britanniques, les Français et les Américains avaient eux aussi leurs intérêts, tout comme lors de la Première Guerre mondiale — et à ce propos, j’ai encore des choses à dire dans mon livre, tout comme dans Le mythe de la bonne guerre et dans Big business avec Hitler.

La Première Guerre mondiale a été la première guerre dans laquelle des armes ont été produites à l’échelle industrielle. Des usines comme Krupp en Allemagne ont produit des millions de fusils, de canons, d’obus et autres engins de mort. Quel rôle ont-ils joué dans la guerre et dans son déclenchement ?

JP. Les fabricants d’armement, et les autres industriels aussi, par exemple les fournisseurs du minerai de fer nécessaire à la production de ces armements, ont stimulé la course aux armements dès les années 1880 déjà. Ils y gagnaient bien sûr des sommes colossales. L’entreprise d’armement allemande Krupp avait même fait des affaires en or déjà pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Plus les rivalités, les conflits et guerres potentiels étaient grands, plus cela pouvait être profitable, bien sûr, à l’industrie de l’armement. En ce sens, pour ces gens-là, 1914 a été perçu comme un cadeau du ciel. D’autant qu’ils pensaient que cette guerre allait durer tout au plus un an et qu’elle a duré finalement plus de quatre ans : on a tiré des millions et des millions d’obus, des centaines de milliers d’armes ont été nécessaires qu’il fallait en outre remplacer régulièrement… Et cette guerre n’a pas été une aubaine colossale que pour les seuls chiffres d’affaires, mais aussi pour la recherche et le développement… Il a fallu développer de nouvelles armes comme, par exemple, les gaz toxiques. Ces gaz toxiques étaient un symbole de l’industrie allemande dont le secteur pétrochimique moderne était prépondérant, alors que l’industrie britannique s’appuyait davantage sur la combinaison traditionnelle du charbon et de l’acier. C’est pourquoi les Britanniques estimaient si effrayant le recours au gaz par les Allemands : c’était comme s’ils se faisaient souffler en pleine face la supériorité de l’industrie allemande sur l’industrie britannique. Leur indignation fut donc surtout symbolique, car, en réalité, il n’y avait pas d’arme plus inhumaine que l’obsolète baïonnette.

Quoi qu’il en soit, la guerre constituait une opportunité extraordinaire pour les industriels en général et pour les fabricants d’armement en particulier. Pour les élites, c’était à la fois un avantage et un inconvénient. La guerre révélait que l’aile bourgeoise de l’élite était devenue bien plus importante que l’aile noble, aristocratique. Quand on pense « noblesse », on voit des hommes à cheval, un casque étincelant sur la tête et le sabre au poing. L’empereur allemand Guillaume II aimait à se faire représenter de la sorte et le roi Albert Ier n’était-il pas surnommé le roi-chevalier ? Mais qui a gagné la guerre ? Non pas les hommes à cheval avec leurs sabres et leurs lances ; ceux-ci ont été balayés par milliers à la mitrailleuse, dans les tranchées. La plupart des morts sont en outre tombés sous les tirs d’artillerie : ils avaient à peine eu l’occasion de voir un seul soldat ennemi. La guerre a été gagnée avec le matériel moderne produit dans les usines des industriels comme Krupp. La guerre a révélé on ne peut mieux la supériorité de la bourgeoisie, avec ses produits industriels, sur la noblesse, avec ses armes démodées et sa façon de faire la guerre digne d’un autre âge.

La Première Guerre mondiale a ainsi parachevé le triomphe de la bourgeoisie au sein de l’élite. Jusqu’alors, la bourgeoisie avait sans doute été prépondérante d’un point de vue économique, mais la noblesse dominait toujours sur le plan politique. La plupart des pays européens étaient encore des monarchies, avec des caractéristiques démocratiques bourgeoises très, très limitées. Même dans un pays comme l’Allemagne, avec une puissante industrie, les industriels du calibre de la famille Krupp n’avaient que peu à dire. C’étaient les von Bismarck, les von Bethmann-Hollweg, les von Hohenzollern, qui détenaient la majeure partie du pouvoir. Après la guerre, ce seraient toutefois des membres de la bourgeoisie, comme le président français Clemenceau ou le Premier ministre britannique Lloyd George, portant sur la tête un haut-de-forme et non plus un casque étincelant, qui seraient emmenés en voiture, et non plus en calèche, au très bourgeois hôtel Majestic au lieu de l’un ou l’autre palais. Cette image reflétait la victoire, au sein de l’élite européenne, de la bourgeoisie financière et industrielle sur la noblesse grande propriétaire terrienne.

Mais, d’autre part, la richesse et le pouvoir croissants de la bourgeoisie contrastaient de plus en plus avec la misère du petit peuple. Aux yeux des simples soldats des tranchées, ces gens de la bourgeoisie ressemblaient à s’y méprendre à des profiteurs de guerre, à des fripouilles qui s’enrichissaient alors qu’eux-mêmes étaient en train de dépérir dans les tranchées et étaient sacrifiés sur les champs de bataille. Cela allait constituer un nouveau stimulant en faveur de la révolution. Pour la bourgeoisie, le résultat de la guerre a donc été ambivalent. D’une part, elle avait pris le dessus au sein de l’élite, mais, d’autre part, son prestige et son autorité avaient considérablement pâli aux yeux du peuple.

Outre des millions d’armes, des millions de gens ont également été engagés et, durant les discussions dans les quartiers généraux, les chefs militaires n’y regardaient pas à quelques milliers de vies humaines près. Tout le monde connaît très bien cette image de soldats massivement poussés hors des tranchées pour ensuite se faire faucher impitoyablement par les mitrailleuses. Ces chefs étaient-ils donc une bande de psychopathes sans conscience ou y avait-il davantage en jeu ?  

JP. Ils n’étaient ni des psychopathes ni des incompétents. Ces généraux étaient un produit de leur temps et surtout un produit de leur classe. Les hauts gradés militaires appartenaient généralement à la noblesse et, partant, ils avaient également l’éthique de la noblesse. Ils pensaient toujours comme à l’époque de Napoléon ou même comme au Moyen Âge, l’âge d’or de la noblesse. Ils étaient par tradition les commandants qui, du haut de leur cheval et d’un point culminant, observaient le champ de bataille où les fantassins s’entre-tuaient et succombaient par milliers — il en avait toujours été ainsi et cela ne changerait pas. Quant à ces monceaux de morts, ils ne trouvaient pas cela vraiment grave, car il y avait du petit monde plus qu’à suffisance pour servir sous les drapeaux. Il y en avait même trop : bien des généraux étaient malthusiens, ce qui signifiait qu’ils estimaient que les problèmes sociaux étaient dus à la surpopulation. Le peuple devait donc être « éclairci », et pour ce faire, une guerre sanglante convenait idéalement. En outre, en cas de besoin, ils pouvaient toujours faire venir des soldats des colonies — ces noirs ou ces gens de couleur étaient si nombreux et, de plus, on disait qu’ils aimaient bien se battre.

En la matière, le général britannique Haig était tristement réputé, mais lui aussi était le produit de sa société et de sa classe. Ainsi, Haig avait été attristé d’apprendre qu’à l’issue d’une attaque, il y avait eu peu de morts parmi ses propres soldats. Son raisonnement était celui-ci : chez l’ennemi, il y a de toute façon autant de morts que chez nous ; donc, si nos pertes sont peu élevées, celles de l’ennemi, malheureusement, doivent l’être aussi.

D’après les nationalistes flamands d’aujourd’hui, les généraux francophones de l’armée belge plaçaient consciemment les Flamands en position subalterne sur la ligne de front, alors que les francophones — ou les Wallons — étaient officiers ou canonniers loin derrière le front.

JP. C’est un mythe. Il est vrai qu’il y avait beaucoup plus de Flamands qui servaient dans l’armée. Cela était dû en premier lieu au fait que l’Allemagne avait envahi la Belgique par la Wallonie et que bien des Wallons n’avaient pu être mobilisés à temps. La Flandre était restée plus longtemps non occupée et pouvait donc mobiliser davantage de soldats. Le fait que les officiers parlaient généralement le français est exact aussi. Mais cela incluait les officiers flamands, qui étaient d’origine supérieure et qui parlaient la langue dont ils estimaient qu’elle correspondait mieux à leur classe — le français. Le fait est que, dans tous les pays, les officiers des classes supérieures parlaient souvent une autre langue que les fantassins. Même en Grande-Bretagne, les officiers parlaient un anglais à l’accent châtié, le fameux « anglais d’Oxford », alors que les simples soldats — des Écossais, des Irlandais, des dockers de Liverpool, etc. — parlaient une tout autre langue, par exemple le cockney, la langue des travailleurs de Londres. Dans l’armée austro-hongroise, les officiers parlaient essentiellement allemand, et ce, dans un pays qui ne comptait qu’entre 30 et 40 % de germanophones, à côté des Hongrois, des Croates, des Tchèques, des Slovaques, etc. qui, bien souvent, ne comprenaient pas un mot d’allemand… Le problème linguistique dans l’armée austro-hongroise était bien plus grand que dans l’armée belge. En tout cas, il n’a jamais été vrai que des soldats flamands ont été envoyés à la mort parce qu’ils ne comprenaient pas les ordres de leurs officiers : il s’agissait habituellement d’ordres très simples pour lesquels il n’était pas nécessaire de maîtriser parfaitement le français. Comme on l’a déjà dit, bien des officiers étaient d’ailleurs des Flamands qui parlaient le français conformément à leur statut et à leur fonction, mais qui pouvaient également donner leurs ordres en néerlandais.

Les États-Unis ne sont entrés en guerre qu’à partir de 1917. Pourquoi l’ont-ils fait et pourquoi si tard ?

JP. Les États-Unis n’avaient nullement l’intention au départ de participer à la guerre. En 1917, en Europe, tout le monde en avait assez de la guerre et le peuple américain lui-même était loin d’être enthousiaste à partir se battre. Mais le président Wilson, qui avait pourtant été élu en 1916 avec un programme manifestement opposé à la participation américaine au conflit, déclara brusquement la guerre malgré tout à l’Allemagne. L’une des raisons à cela était qu’un certain nombre de grandes banques américaines avaient prêté d’énormes quantités d’argent à l’Angleterre et à la France et qu’elles craignaient que ces deux pays ne perdent la guerre et ne puissent par conséquent pas rembourser leurs dettes. Cela aurait été une catastrophe pour ces banques et cela leur aurait coûté des milliards.

Mais il y avait aussi une autre raison. À l’époque, les États-Unis étaient une puissance impérialiste montante qui, à l’instar des autres puissances impérialistes, cherchait des possessions à l’étranger. Les Américains ne voulaient pas de colonies officielles, mais bien des « semi-colonies », qui seraient restées indépendantes tout en étant économiquement dépendantes des États-Unis, comme c’était le cas avec Porto Rico, Cuba et les Philippines… Les États-Unis avaient surtout misé sur un pays énorme où il existait encore de nombreuses possibilités : la Chine. Mais ils ne savaient que trop bien qu’ils n’étaient pas les seuls : le Japon était lui aussi intéressé par la Chine et, en 1914, les Japonais avaient déjà déclaré la guerre à l’Allemagne afin de pouvoir faire main basse sur ses possessions coloniales en Chine. Tout le monde savait que le Japon allait tirer parti de la guerre pour s’arroger le contrôle direct ou indirect de gros morceaux de la Chine. Aristide Briand, à l’époque Premier ministre en France, avait fait savoir au début de 1917 qu’il y aurait une conférence de paix à la fin de la guerre et qu’il n’y aurait rien à espérer pour les pays qui n’avaient pas pris part au combat. Naturellement, les Américains en avaient pris acte. C’était clair : pour faire concurrence au Japon, en Chine et ailleurs, les États-Unis devaient faire partie des vainqueurs à la fin de la guerre et, pour faire partie des vainqueurs, il ne fallait pas rester neutres, mais faire la guerre. C’est pourquoi ils participèrent au conflit, même si l’écrasante majorité de la population n’en était absolument pas enthousiaste

1917 a également été l’année de la Révolution russe. Quel rôle cette révolution a-t-elle joué au cours de la guerre, ou n’a-t-elle eu que peu d’impact sur le conflit même ?

JP. Les historiens séparent trop souvent la Première Guerre mondiale de la Révolution russe, comme s’il s’agissait de deux événements historiques n’ayant que peu de rapport, voire pas du tout, l’un avec l’autre. C’est vraiment une erreur. La Révolution russe n’a pas seulement été le produit de la guerre, mais, au contraire, elle a eu un énorme impact sur cette guerre. La révolution signifiait d’abord pour Londres et Paris la perte d’un important allié, car il est bien vite apparu clairement que les révolutionnaires russes étaient opposés à une poursuite de la guerre. De ce fait, les Allemands n’ont plus dû livrer bataille sur deux fronts et ont donc pu engager toutes leurs forces contre les Britanniques et les Français du front occidental. Ensuite, le renversement du système tsariste et la création d’un État socialiste sont apparus comme inacceptables pour les puissances belligérantes. En 1914, elles étaient parties en guerre pour éviter une révolution et voilà précisément que cette guerre accouchait d’une révolution ! C’est pourquoi, tout a été mis en œuvre immédiatement pour abattre la révolution. La Révolution russe a surtout eu un grand impact aussi sur l’histoire d’après-guerre. Dans toute l’Europe, de la France à la Scandinavie, en passant par la Belgique et la Grande-Bretagne, des réformes sociales et politiques ont dû être rapidement introduites afin d’éviter la révolution ou de faire avorter les révolutions encore à l’état embryonnaire. La journée des huit heures, par exemple, n’a pas été une récompense pour les efforts livrés par le peuple durant la guerre, mais une réforme destinée, espérait-on, à contenter le peuple et ainsi éviter une révolution. On a cherché à s’assurer le contrôle sur une situation potentiellement révolutionnaire en faisant des concessions, en introduisant des réformes. L’Europe occidentale a enregistré à l’époque de grands progrès sociaux et politiques et cela grâce à Lénine et aux révolutionnaires russes.

Les sociaux-démocrates prétendent que c’est surtout à eux que l’on doit ces grands progrès sociaux et politiques…

JP. C’est inexact. Si cela avait été réellement leur mérite, de telles réformes seraient venues à un moment où les socialistes étaient particulièrement forts, mais cela n’a pas été le cas. En Allemagne, la social-démocratie avait par exemple remporté une impressionnante victoire électorale en 1912, mais elle n’avait alors pratiquement rien pu réaliser. En 1918, les sociaux-démocrates n’avaient plus que peu, voire plus du tout de pouvoir, mais c’est précisément à ce moment qu’il y a eu de grandes réformes sociales et politiques. Pourquoi ? Parce qu’une révolution dirigée par les spartakistes était en cours et qu’elle a finalement échoué, non seulement par la répression menée par l’élite, mais également par des concessions sous la forme de réformes sociales et politiques.

En 1919, le traité de Versailles mettait un terme définitif à la Première Guerre mondiale. Après cela, la situation est-elle redevenue calme en Europe ?

JP. Le traité de Versailles a été critiqué à l’époque (et l’est encore aujourd’hui) de tous côtés. Ce n’était un « traité de paix » qu’en théorie, car malgré cet accord, on n’en avait pas vraiment fini avec la guerre. En réalité, il s’agissait plutôt d’une sorte d’armistice. Versailles a été le signal d’une pause dans la « guerre de Trente Ans » qui avait commencé en 1914 et qui allait reprendre en 1939 pour ne finir pour de bon qu’en 1945 — et, cette fois, chose assez remarquable, sans traité de paix officiel.

Un jour, en Bosnie, un nationaliste serbe a abattu le prince héritier austro-hongrois et, brusquement, l’Europe s’est retrouvée à feu et à sang. Est-ce que cela a été un hasard malencontreux ou de tels événements peuvent-ils aujourd’hui encore mener à une guerre ?

JP. Une grande guerre en Europe même est bien moins vraisemblable qu’autrefois, bien que pas impossible. Mais une grande guerre à l’échelle mondiale n’est certainement pas impensable. Quand la Première Guerre mondiale a éclaté, les grandes puissances impérialistes rivales étaient toutes des puissances européennes : la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France et la Russie. En 1914, les États-Unis n’étaient pas encore considérés comme un acteur de format mondial, et on en tenait donc relativement peu compte. Aujourd’hui, il en va tout autrement : l’Amérique est la grande puissance par excellence, les autres puissances mondiales sont la Russie et la Chine. L’UE est sans doute une puissance mondiale sur le plan économique, mais, militairement, elle est impuissante. Les contradictions et conflits capables, potentiellement, de déclencher une grande guerre sont ceux qui existent entre les membres du trio que je viens de mentionner.

Les tensions internationales comme celles d’aujourd’hui à propos de l’Ukraine peuvent dégénérer en confrontations militaires et un petit incident comparable à l’attentat de Sarajevo en 1914 peut mettre le feu aux poudres. Ce genre d’incident n’est pas assez grave en soi pour justifier une guerre, mais il peut servir de prétexte pour en déclencher une que l’on est prêt à mener pour d’autres raisons, par exemple, pour éliminer un concurrent impérialiste. Aux États-Unis, il y a certainement des « faucons », des bellicistes, qui sont prêts de la même manière à éliminer la Russie ou la Chine. Le danger existe que ces « faucons », à l’instar des dirigeants de l’Allemagne en 1914, se mettent en tête qu’ils doivent déclencher une guerre le plus vite possible, c’est-à-dire pendant qu’ils bénéficient encore d’une suprématie militaire qui leur garantirait, peut-être, la victoire, mais qui pourrait ne plus durer très longtemps.

Aujourd’hui, les Américains ont pris l’habitude de faire leurs guerres en utilisant des drones télécommandés et sans utiliser beaucoup de troupes sur le terrain même. Cela veut-il dire qu’une guerre éventuelle ne ferait que peu de victimes et qu’elle se réglera entre des machines ?

JP. Il est naïf d’imaginer que les conflits futurs se livreront en premier lieu entre des machines et des ordinateurs. Naturellement, il est un fait que les ordinateurs sont de plus en plus importants dans la guerre. Il s’agirait pour les parties belligérantes d’éliminer le plus vite possible les ordinateurs de l’ennemi et de mettre à l’arrêt, de paralyser leurs systèmes d’attaque et de défense. Mais, à côté de cela, il y a toujours tout un arsenal d’armes qui sont autrement plus meurtrières qu’en 1914 : les bombes atomiques, par exemple, et toutes sortes d’armes chimiques. Je pense qu’il est illusoire de croire que, lors d’une prochaine guerre, il n’y aura que peu de victimes. C’est ce qu’on pensait d’ailleurs en 1914 : la guerre se limitait aux soldats sur le front, il y aurait bien un peu de morts, mais ce ne serait pas si effrayant que ça, pensait-on. On avait grossièrement sous-estimé à quel point cette guerre serait un conflit à grande échelle, de longue durée et mortel. Je crains qu’une éventuelle guerre future ne soit bien plus sanglante et plus atroce encore que nous ne nous l’imaginons.

Enfin, encore une question très importante : quelles leçons le mouvement ouvrier actuel peut-il tirer de la Première Guerre mondiale, ainsi que de ses préliminaires et de ses suites ?

JP. Pour le mouvement ouvrier, le mouvement d’émancipation du peuple, la Première Guerre mondiale a été un événement crucial. D’un côté, il y a eu l’horreur absolue, mais de l’autre, elle a également amené certains développements positifs. L’un des principaux objectifs de la Première Guerre mondiale était de mettre un terme à la lutte d’émancipation du mouvement ouvrier et de faire un sort définitif à l’idée de révolution. Mais les élites ont manqué cet objectif : la guerre a eu précisément l’effet contraire et elle a fait éclater la révolution, d’ailleurs pas seulement en Russie, mais aussi en Allemagne où elle a été écrasée, et en Grande-Bretagne, où une révolution embryonnaire a pu être écrasée. Mais, considéré globalement, le résultat a quand même été un succès du mouvement ouvrier : l’élite a été forcée de faire toutes sortes de concessions dans le sens démocratique, comme l’extension du droit de vote et la journée de huit heures. Donc, là où la révolution n’a pas été menée à bien, là aussi la cause de l’émancipation de l’homme de la rue a quand même connu une avancée considérable. En Allemagne, en Belgique, en France et même dans des pays neutres comme les Pays-Bas et la Suisse, toutes sortes de réalisations importantes ont été obtenues, qui ont été rendues possibles par ces révolutions et donc indirectement par la guerre qui avait provoqué ces mêmes révolutions. Pour les élites, la guerre n’a donc certes pas été le succès qu’elles avaient espéré.

Mais le conflit des classes n’était pas terminé pour autant. Avec l’aide du fascisme, la grande bourgeoisie a tenté plus tard de reprendre nombre de ces concessions. Là où les fascistes sont arrivés au pouvoir, ç’a été un sale coup pour le mouvement ouvrier. Cela aussi était un effet indirect de la guerre. En outre, ces fascistes ont essayé sous la direction d’Hitler de renverser la révolution incarnée par l’Union soviétique. Cela s’est traduit de nouveau par une guerre effroyable, mais qui s’est également terminée par une défaite des élites qui avaient soutenu Hitler et les autres fascistes. Elle s’est soldée par une victoire non seulement pour l’Union soviétique, mais aussi pour la classe ouvrière des pays occidentaux, à laquelle les élites ont dû une fois de plus faire beaucoup de concessions, par exemple, sous la forme de la législation sociale qui a fait apparaître « l’État providence ». Plus tard, avec leur politique néolibérale, Thatcher et Reagan ont rogné le plus possible sur ces avantages. On ne peut donc pas dire que la Première Guerre mondiale et la Seconde ont eu un effet positif ou un effet négatif. Dans les deux cas, il y a eu des effets tant positifs que négatifs. Quoi qu’il en soit, une guerre comporte également des risques énormes pour le mouvement ouvrier. En effet, une guerre ne se termine pas automatiquement par une victoire de la lutte d’émancipation. Le conflit des classes ressemble un peu à la guerre de positions de 14-18 : c’est parfois un camp, parfois l’autre, qui passe à l’attaque, parfois un camp gagne du terrain, puis c’est au tour de l’autre ; et les deux camps restent parfois longtemps sur leurs positions, dans leurs tranchées. La question est bien sûr celle-ci : dans quelle direction l’histoire va-t-elle aller en fin de compte ? À long terme, le mouvement ouvrier triomphera-t-il pour de bon, ou pas ? La réponse à cette question dépendra surtout du mouvement ouvrier même : avec quelle efficacité va-t-il s’organiser ? À quel point est-il combatif ? Comment va-t-il se défendre contre les offensives des élites ?

Jacques R. Pauwels a étudié l’histoire à l’université de Gand et est docteur en histoire de l’université de York et docteur en sciences politiques de l’université de Toronto. Il a enseigné dans des universités canadiennes. Ses ouvrages sur la Deuxième Guerre mondiale et d’autres sujets historiques ont été traduits dans plusieurs langues, dont, en français Le mythe de la bonne guerre : Les États-Unis et la Deuxième Guerre mondiale (Aden, 2005) et Big Business avec Hitler (Aden, 2013). 1914-18.

Source : http://www.marx.be/fr/content/1914-1918%C2%A0-la-grande-guerre-des-classes

La Grande guerre des classes est disponible sur le site de l’éditeur :

http://www.aden.be/index.php?aden=14-18-la-grande-guerre-des-classes