Pour comprendre les meurtres de masse du 13 novembre 2015 (Alain Badiou)

BadiouLundi 23 novembre, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, le philosophe Alain Badiou donnait une conférence au sujet des terribles événements du 13 novembre 2015 à Paris. Son analyse constitue une contribution essentielle à la compréhension de ces meurtres de masse, à mille lieues des discours superficiels des médias et des hommes politiques.

On doit l’enregistrement vidéo de la conférence au site de Là-bas si j’y suis (on retrouvera ici sa transcription écrite)

« Il faut parvenir à penser ce qui est arrivé. Partons d’un principe : rien de ce que font les hommes n’est inintelligible. Dire : « je ne comprends pas », « je ne comprendrai jamais », « je ne peux pas comprendre », c’est toujours une défaite. On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable. C’est la vocation de la pensée, si l’on veut pouvoir, entre autres choses, s’opposer à ce qu’on déclare impensable, que de le penser. Bien entendu, il y a des conduites absolument irrationnelles, criminelles, pathologiques, mais tout cela constitue pour la pensée des objets comme les autres, qui ne laissent pas la pensée dans l’abandon ou dans l’incapacité d’en prendre la mesure. La déclaration de l’impensable c’est toujours une défaite de la pensée, et la défaite de la pensée c’est toujours la victoire précisément des comportements irrationnels, et criminels.

Je vais donc tenter ici devant vous, une élucidation intégrale de ce qui est arrivé. Je vais en quelque sorte traiter ce meurtre de masse comme un des nombreux symptômes actuels d’une maladie grave du monde contemporain, de ce monde dans son entier, et je vais essayer d’indiquer les exigences ou les chemins possibles d’une guérison à long terme de cette maladie, dont la multiplication des événements de ce genre dans le monde est un symptôme particulièrement violent et particulièrement spectaculaire. » Alain Badiou.

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La guerre n’éradiquera pas le terrorisme

A qui sert leur guerre ?

Aucune interprétation monolithique, aucune explication mécaniste n’élucidera les attentats. Faut-il pour autant garder le silence ? Beaucoup jugent – et nous les comprenons – que devant l’horreur de l’événement, seul le recueillement serait décent. Mais nous ne pouvons pas nous taire, quand d’autres parlent et agissent pour nous, nous entraînent dans leur guerre. Faut-il les laisser faire, au nom de l’unité nationale et de l’injonction à penser comme le gouvernement ?

Car ce serait la guerre, désormais. Auparavant, non ? Et la guerre pour quoi : au nom des droits de l’homme et de la civilisation ? En réalité, la spirale dans laquelle nous entraîne l’Etat pompier pyromane est infernale. La France est en guerre continuellement. Elle sort d’une guerre en Afghanistan, lourde de civils assassinés. Les droits des femmes y sont toujours bafoués, tandis que les talibans regagnent chaque jour du terrain. Elle sort d’une guerre en Libye qui laisse le pays ruiné et ravagé, avec des morts par milliers et des armes free market qui approvisionnent tous les jihads. Elle sort d’une intervention au Mali. Les groupes jihadistes liés à Al-Qaeda ne cessent de progresser et de perpétrer des massacres. A Bamako, la France protège un régime corrompu jusqu’à l’os, comme au Niger et au Gabon. Les oléoducs du Moyen-Orient, l’uranium exploité dans des conditions monstrueuses par Areva, les intérêts de Total et de Bolloré ne seraient pour rien dans le choix de ces interventions très sélectives, qui laissent des pays dévastés ? En Libye, en Centrafrique, au Mali, la France n’a engagé aucun plan pour aider les populations à sortir du chaos. Or il ne suffit pas d’administrer des leçons de prétendue morale (occidentale). Quelle espérance d’avenir peuvent nourrir des populations condamnées à végéter dans des camps ou à survivre dans des ruines ?

La France prétend détruire Daech ? En bombardant, elle multiplie les jihadistes. Les Rafale tuent des civils aussi innocents que ceux du Bataclan. Comme en Irak, certains de ces civils finiront par se solidariser avec les jihadistes : ces bombardements sont des bombes à retardement.

Daech est l’un de nos pires ennemis : il massacre, décapite, viole, opprime les femmes et embrigade les enfants, détruit le patrimoine mondial. Dans le même temps, la France vend au régime saoudien, pourtant connu pour financer des réseaux jihadistes, des hélicoptères de combat, des navires de patrouille, des centrales nucléaires ; l’Arabie Saoudite vient de commander 3 milliards de dollars d’armement ; elle a réglé la facture des deux navires Mistral, vendus à l’Egypte du maréchal Al-Sissi qui réprime les démocrates du printemps arabe. En Arabie Saoudite, ne décapite-t-on pas ? N’y coupe-t-on pas les mains ? Les femmes n’y vivent-elles pas en semi-esclavage ? Engagée au Yémen au côté du régime, l’aviation saoudienne a bombardé les populations civiles, détruisant au passage des trésors architecturaux. Bombardera-t-on l’Arabie Saoudite ? Ou bien l’indignation fluctue-t-elle selon les alliances économiques de l’heure ?

La guerre au jihad, dit-on martialement, se mène en France aussi. Mais comment éviter que ne sombrent des jeunes issus en particulier des milieux populaires, s’ils ne cessent d’être partout discriminés, à l’école, à l’embauche, dans l’accès au logement ou dans leurs croyances ? Et s’ils finissent en prison. En les stigmatisant davantage ? En ne leur ouvrant pas d’autres conditions d’existence ? En niant leur dignité revendiquée ? Nous sommes ici : la seule manière de combattre concrètement, ici, nos ennemis, dans ce pays devenu le deuxième vendeur d’armes mondial, c’est de refuser un système qui, au nom du profit à courte vue, produit partout plus d’injustice. Car la violence d’un monde que Bush junior nous promettait, il y a quatorze ans, réconcilié, apaisé, ordonné, n’est pas née du cerveau de Ben Laden ou de Daech. Elle pousse et prolifère sur la misère et les inégalités dont, année après année, les rapports de l’ONU montrent qu’elles s’accroissent, entre pays du Nord et du Sud, et au sein des pays dits riches. L’opulence des uns a pour contrepartie l’exploitation et l’oppression des autres. On ne fera pas reculer la violence sans s’attaquer à ses racines. Il n’y a pas de raccourcis magiques : les bombes n’en sont pas.

Lorsque furent déclenchées les guerres d’Afghanistan et d’Irak, nos mobilisations ont été puissantes. Nous affirmions que ces interventions sèmeraient, aveuglément, le chaos et la mort. Avions-nous tort ? La guerre de François Hollande aura les mêmes conséquences. Il est urgent de nous rassembler contre les bombardements français qui accroissent les menaces et contre les dérives liberticides qui ne règlent rien, mais contournent et nient les causes des désastres. Cette guerre ne se mènera pas en notre nom.

Signataires : Ludivine Bantigny, historienne, Emmanuel Barot, philosophe, Jacques Bidet, philosophe, Déborah Cohen, historienne, François Cusset, historien des idées, Laurence De Cock, historienne, Christine Delphy, sociologue, Cédric Durand, économiste, Fanny Gallot, historienne, Eric Hazan, Sabina Issehnane, économiste, Razmig Keucheyan, sociologue, Marius Loris, historien, poète, Marwan Mohammed, sociologue, Olivier Neveux, historien de l’art, Willy Pelletier, sociologue, Irène Pereira, sociologue, Julien Théry-Astruc, historien, Rémy Toulouse, éditeur, Enzo Traverso, historien.

Source : http://www.liberation.fr/planete/2015/11/24/a-qui-sert-leur-guerre_1415808

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Lire aussi : « NOTRE guerre contre le terrorisme » (Howard Zinn)

Aux origines de Daesh : l’assassinat de millions de musulmans par les Etats occidentaux

hollande-sabre-arabie-saoudite_4650468-777x437En transmettant les ordres du Président Richard Nixon de bombardement « massif » du Cambodge en 1969, Henry Kissinger utilisa l’expression: « tout ce qui vole sur tout ce qui bouge ».

Alors que Barack Obama mène sa septième guerre contre le monde musulman, depuis que son prix Nobel de la paix lui a été remis, et que François Hollande promet une attaque « impitoyable » sur un pays en ruine, l’hystérie orchestrée et les mensonges nous rendent presque nostalgiques de l’honnêteté meurtrière de Kissinger.

En tant que témoin des conséquences humaines de la sauvagerie aérienne — ce qui comprend la décapitation des victimes, leurs organes éparpillés sur les arbres et les champs — je ne suis pas surpris de cette méconnaissance de l’histoire et de la mémoire, une fois encore.

La montée au pouvoir de Pol Pot et de ses Khmers Rouges, qui a beaucoup en commun avec celle de l’état islamique en Irak et en Syrie (ISIS), en est un bon exemple. Eux aussi étaient impitoyablement moyenâgeux et n’étaient au départ qu’une petite secte. Eux aussi étaient le produit d’une apocalypse made in USA, mais à ce moment-là en Asie.

Selon Pol Pot, son mouvement consistait en « moins de 5000 guérilleros maigrement armés, hésitants en matière de stratégie, de tactique, de loyauté et de leaders ». Après le passage des bombardiers B-52 de Nixon et Kissinger, lors de « l’opération Menu », le démon ultime de l’Ouest n’en crut pas ses yeux.

Les états-uniens larguèrent l’équivalent de 5 Hiroshima sur la province Cambodgienne entre 1969 et 1973. Ils rasaient village après village, revenant encore pour bombarder les débris et les corps. Les cratères laissaient des colliers de carnages, visibles depuis les airs. La terreur était inimaginable.

Un ancien officiel des Khmers Rouges décrivit comment les survivants « s’étaient figés et erraient silencieusement pendant trois ou quatre jours. Terrifiés et à moitié hallucinés, les gens étaient capables de croire tout ce qu’on leur racontait… c’était devenu facile pour les Khmers Rouges de gagner le soutien du peuple ».

Une commission d’investigation gouvernementale Finlandaise a estimé que 600 000 Cambodgiens étaient morts dans la guerre civile qui s’ensuivit, et a décrit le bombardement comme « la première phase d’une décennie de génocide ». Ce que Nixon et Kissinger ont commencé, Pol Pot, leur bénéficiaire, l’a accompli. Sous leurs bombes, les Khmers Rouges devinrent une armée forte de 200 000 personnes.

ISIS a un passé et un présent similaires. Selon la plupart des mesures universitaires, l’invasion de l’Irak de Bush et Blair en 2003 a entraîné la mort d’au moins 700 000 personnes — dans un pays qui n’avait aucun précédent de djihadisme. Les kurdes avaient passé des accords territoriaux et politiques ; les Sunnites et les Chiites présentaient des différences sectaires et de classe, mais étaient en paix ; le mariage intergroupe était commun. Trois ans avant l’invasion, je conduisais à travers l’Irak sans aucune peur, en rencontrant sur la route des gens fiers, par-dessus tout, d’être Irakiens, les héritiers d’une civilisation qui semblait être, pour eux, une présence.

Bush et Blair ont réduit tout cela en miettes. L’Irak est maintenant un foyer du djihadisme. Al Qaida — comme les « djihadistes » de Pol Pot — a saisi l’opportunité fournie par le déferlement de « Choc et d’Effroi » et de la guerre civile qui s’ensuivit. La Syrie « rebelle » offrait des récompenses encore plus importantes, avec les réseaux d’armements de la CIA et des états du golfe, la logistique et l’argent qui passait par la Turquie. L’arrivée de recrues étrangères était inévitable.

Un ancien ambassadeur britannique, Oliver Miles, a écrit que, « Le gouvernement [Cameron] semble suivre l’exemple de Tony Blair, qui a ignoré les conseils importants du ministère des affaires étrangères, du MI5 et du MI6, sur notre politique au Moyen-Orient — et en particulier nos guerres au Moyen-Orient — qui ont été un des principaux facteurs de recrutement de musulmans britanniques pour le terrorisme ici ».

ISIS est la progéniture de ceux de Washington, Londres et Paris, qui, en conspirant afin de détruire l’Irak, la Syrie et la Libye, ont commis un crime épique contre l’humanité. Comme Pol Pot et les Khmers Rouges, ISIS est la mutation issue de la terreur Occidentale propagée par une élite impérialiste, pas le moins du monde découragée par les conséquences des actions prises à distance géographiquement et culturellement.

Leur culpabilité est tabou dans « nos » sociétés, et leurs complices sont ceux qui suppriment cette vérité critique.

Il y a 23 ans, un holocauste a isolé l’Irak, immédiatement après la première guerre du golfe, lorsque les USA et la Grande-Bretagne ont détourné le conseil de sécurité des nations unies et imposé des « sanctions » punitives à la population irakienne — renforçant ironiquement l’autorité domestique de Saddam Hussein. Cela s’apparentait à un siège médiéval.

Presque tout ce qui servait au maintien de tout état moderne fut, dans leur jargon, « bloqué » — de la chlorine, pour rendre potable l’eau, aux stylos d’écoles, en passant par les pièces pour machines à rayons X, les antalgiques communs, et les médicaments pour combattre les cancers auparavant inconnus, nés de la poussière des champs de bataille du Sud, contaminée par l’uranium appauvri.

Juste avant Noël 1999, le département du commerce et de l’industrie à Londres restreignit l’exportation de vaccins servant à protéger les enfants Irakiens de la diphtérie et de la fièvre jaune. Kim Howells, sous-secrétaire d’état parlementaire du gouvernement Blair, a expliqué pourquoi, « les vaccins pour enfants », dit-il, « étaient susceptibles d’être utilisés comme armes de destruction massive ».

Le gouvernement britannique a pu éviter l’outrage en raison de la couverture médiatique de l’Irak — globalement manipulée par le ministère des affaires étrangères — qui blâmait Saddam Hussein pour tout.

Sous couvert d’un programme « humanitaire » bidon, de pétrole contre nourriture, 100$ furent alloués à chaque Irakien, pour vivre pendant une année. Ce montant devait payer pour la totalité des infrastructures de la société, et pour les services essentiels, comme l’électricité et l’eau.

« Imaginez… », m’a dit l’assistant secrétaire général de l’ONU, Hans Von Sponeck, « …que l’on oppose cette somme dérisoire au manque d’eau potable, au fait que la majorité des malades ne pouvaient pas se payer de traitement, et au simple traumatisme de devoir vous en sortir jour après jour, et vous aurez un aperçu du cauchemar. Et ne vous y trompez pas, tout cela était délibéré. Je ne voulais pas, auparavant, utiliser le mot génocide, mais c’est aujourd’hui inéluctable ».

Ecœuré, Von Sponeck a démissionné de son poste de coordinateur humanitaire de l’ONU en Irak. Son prédécesseur, Denis Halliday, un membre distingué de l’ONU, avait également démissionné. « On m’a ordonné », dit Halliday, « de mettre en place une politique qui correspondait à la définition d’un génocide : une politique délibérée qui a effectivement tué plus d’un million d’individus, enfants et adultes ».

Une étude du Fonds des Nations Unies pour l’enfance, l’Unicef, a estimé qu’entre 1991 et 1998, l’apogée du blocus, il y eut 500 000 morts « en excès » d’enfants irakiens de moins de 5 ans. Un reporter TV états-unien rapporta cela à Madeleine Albright, ambassadeur des USA aux Nations Unies, en lui demandant, « le prix en valait-il la peine ? », Albright répondit, « nous pensons que le prix en valait la peine ».

En 2007, l’officiel britannique en charge des sanctions, Carne Ross, connu sous le nom de « Mr Irak », dit à un comité de sélection du parlement, « [les gouvernements US et Britannique] ont effectivement privé une population entière de tout moyen de subsistance ». Lorsque j’ai interviewé Carne Ross trois ans après, il était dévoré de regrets et de repentir. « Je me sens honteux », dit-il. Il est aujourd’hui l’un des rares lanceurs d’alerte qui avertit de la façon dont les gouvernements trompent et du rôle complice critique des médias dans la propagation et le maintien de ces tromperies. « Nous donnions [aux journalistes] des renseignements et anecdotes aseptisés », dit-il, « ou nous les empêchions de travailler ».

L’an dernier, on pouvait lire à la Une du Guardian ce titre qui n’avait rien d’inhabituel : « Face aux horreurs d’ISIS nous devons agir ». Le « Nous devons agir » est un spectre que l’on ranime, un avertissement de la suppression de la mémoire avisée, des faits, des leçons apprises et des regrets ou de la honte. L’auteur de l’article était Peter Hain, l’ancien ministre des affaires étrangères responsable de l’Irak sous Blair. En 1998, lorsque Denis Halliday révéla l’étendue de la souffrance en Irak, dont le gouvernement Blair était le premier responsable, Hain le fit passer lors du journal du soir de la BBC pour un « défenseur de Saddam ». En 2003, Hain soutint l’invasion de Blair d’un Irak déjà blessé, sur la base de mensonges colossaux. Lors d’une conférence plus récente du parti travailliste, il qualifia l’invasion, en la balayant rapidement, de « problème marginal ».

Voilà que Hain demandait « des frappes aériennes, des drones, de l’équipement militaire et autre soutien » pour ceux « faisant face au génocide » en Irak et en Syrie. Ce qui renforcerait « les impératifs pour une solution politique ». Le jour où fut publié l’article de Hain, Denis Halliday et Hans Von Sponeck étaient venus à Londres pour me voir. Ils n’étaient pas choqués par l’hypocrisie mortifère du politicien, mais déploraient l’absence perpétuelle, presque inexplicable, de diplomatie intelligente visant à négocier un semblant de trêve.

A travers le globe, de l’Irlande du Nord au Népal, ceux qui se considèrent mutuellement comme des terroristes et des hérétiques se sont fait face. Pourquoi pas maintenant en Irak et en Syrie ? Au lieu de cela, nous avons une verbosité insipide et presque sociopathologique déversée par Cameron, Hollande, Obama et leur « coalition des volontaires » prescrivant plus de violence, larguée depuis 10 000 mètres d’altitude, sur des endroits où le sang des précédents conflits n’est toujours pas sec. Ils semblent tellement savourer leurs propres violence et stupidité qu’ils sont prêts à renverser leur seul allié potentiel de valeur, le gouvernement Syrien.

Ce n’est rien de nouveau, comme ces fichiers ayant été publiés, car ayant fuité des services de renseignements Britannique-US, le montrent :

« Afin de faciliter l’action des forces libératrices [sic]… un effort spécial doit être fourni pour éliminer certains individus clés [et] procéder à des perturbations internes en Syrie. La CIA est préparée, et le SIS (MI6) tentera de provoquer des sabotages mineurs et des incidents [sic] en Syrie, en travaillant à l’aide de contacts avec des individus… un degré nécessaire de peur… des conflits frontaliers [mis en scène] fourniront un prétexte d’intervention… la CIA et SIS devraient utiliser… leurs capacités à la fois psychologiquement et d’action sur le terrain pour faire croître la tension ».

Cela fut écrit en 1957, mais cela aurait aussi pu être écrit hier. Dans le monde de l’Empire, rien ne change fondamentalement. En 2013, l’ancien ministre des affaires étrangères français Roland Dumas a révélé que « deux ans avant le printemps arabe », on lui avait dit qu’une guerre en Syrie était planifiée. « Je vais vous dire quelque chose », dit-il dans une interview avec la chaîne française LCP, « j’étais en Angleterre deux ans avant la violence en Syrie pour d’autres affaires. J’ai rencontré des hauts fonctionnaires britanniques qui m’ont avoué qu’ils préparaient quelque chose en Syrie. L’Angleterre préparait l’invasion des rebelles en Syrie. Et ils m’ont même demandé, bien que je ne sois plus ministre des affaires étrangères, si j’aimerais y participer… C’est pour dire que cette opération vient de très loin, elle a été préparée, conçue, organisée » (citation en entier, ici).

Les seuls ennemis effectifs d’ISIS sont diabolisés par l’Occident — la Syrie, l’Iran, le Hezbollah et maintenant la Russie. L’obstacle est la Turquie, une « alliée » et membre de l’OTAN, qui a conspiré avec la CIA, le MI6 et les médiévalistes du Golfe pour fournir du soutien aux « rebelles » syriens, dont ceux que l’on appelle aujourd’hui ISIS. Soutenir la Turquie dans sa vieille ambition de domination régionale en renversant le gouvernement Assad entraine une guerre classique majeure et le démembrement terrifiant d’un des états les plus ethniquement diversifiés du Moyen-Orient.

Une trêve — aussi difficile à négocier et à mettre en place fut-elle — est la seule sortie de ce labyrinthe ; autrement, les atrocités de Paris et de Beyrouth se reproduiront. En plus d’une trêve, les auteurs et superviseurs de la violence au Moyen-Orient — les Américains et les Européens — doivent eux-mêmes se « dé-radicaliser » et faire preuve de bonne volonté envers les communautés musulmanes aliénées, partout, y compris sur leur propres territoires.

Il devrait y avoir une cessation immédiate de tous les envois de matériel de guerre à Israël, et la reconnaissance de l’état Palestinien. Le problème de la Palestine est la plaie ouverte la plus purulente de la région, et la justification la plus citée pour l’avènement de l’extrémisme Islamique. Oussama Ben Laden l’avait exprimé clairement. La Palestine offre aussi de l’espoir. Rendez justice aux palestiniens et vous commencerez à changer le monde qui les entoure.

Il y a plus de 40 ans, le bombardement Nixon-Kissinger du Cambodge libéra un torrent de souffrance dont le pays ne s’est toujours pas remis. La même chose est vraie du crime irakien de Blair et Bush, et des crimes de l’OTAN et de la « coalition » en Libye et en Syrie.

Avec un timing impeccable, le dernier livre égocentrique au titre satirique d’Henry Kissinger a été publié, « Ordre Mondial ». Dans une critique servile, Kissinger est décrit comme « un façonneur clé d’un ordre mondial qui est resté stable pendant un quart de siècle ».

Allez dire ça au peuple du Cambodge, du Vietnam, du Laos, du Chili, du Timor oriental et à toutes les autres victimes de son « façonnage ». Ce n’est que lorsque « nous » reconnaîtrons les criminels de guerre parmi nous et arrêterons de nier la vérité que le sang pourra commencer à sécher.

John Pilger

Source et traduction : http://partage-le.com/2015/11/de-pol-pot-a-isis-les-racines-du-terrorisme-par-john-pilger/

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Lire aussi :

« L’Etat islamique, cancer du capitalisme moderne » (Nafeez Ahmed)

La « guerre mondiale contre le terrorisme » a tué au moins 1,3 millions de civils (rapport)

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

aeronef-israelien-bombardant-gazaNos gouvernants prétendent lutter contre le terrorisme, mais il n’est pas inopportun de rappeler que le terrorisme est d’abord et essentiellement le fait des Etats, des gouvernements.

Nos gouvernants ne peuvent pas lutter contre le terrorisme puisqu’ils sont l’incarnation même du terrorisme, eux qui savent si bien terroriser les populations, à l’aide de leurs puissants appareils de répression, pour défendre et étendre leur ordre – eux qui autorisent et encouragent leurs forces de police à tuer et mutiler de simples citoyens, eux qui envoient leurs armées massacrer des civils un peu partout sur la planète, eux qui sont toujours prêt à appuyer, soutenir et légitimer toutes les atrocités commises contre des civils par leurs alliés et semblables. Vietnam, Palestine, Salvador, Serbie, Libye, Afghanistan… Le nombre de civils innocents à avoir péri, ces dernières décennies, sous les balles et les bombes des Etats occidentaux « démocratiques » est bien supérieur à celui des victimes desdits « terroristes ». Le cas le plus emblématique de ces dernières années reste celui de l’Irak, où plus d’un million de personnes ont été assassinés au cours des deux dernières agressions américaines, auxquels il faut encore rajouter un autre million (dont 600 000 enfants) si l’on prend en compte les conséquences humanitaires désastreuses de l’embargo imposé par les mêmes criminels de 1990 à 2003 – un véritable génocide que Madeleine Albright, la gentille ministre des affaires étrangères étasunienne avait considéré comme tout à fait justifié. Et, pour citer un cas actuel, comment ne pas qualifier de terroristes les campagnes d’assassinats « ciblés » par drones organisé par le gouvernement étasunien au Pakistan et au Yémen et qui tuent en moyenne trente civils pour une personne visée ?

Le bon et le mauvais terrorisme

Il y a bien sûr le bon terrorisme, qui ne s’avoue jamais comme tel : celui des puissants, qui est organisé, institutionnalisé, légitimé, qui dispose des armes les plus dévastatrices et n’hésite pas à en user, notamment pour commettre d’innombrables tueries lors de prétendues guerres « pour la démocratie ». Et il y a le mauvais terrorisme : le terrorisme des faibles, des « barbares », de ceux qui ne peuvent compter sur la protection d’un Etat reconnu et qui est bien souvent une réplique au terrorisme des puissants – ainsi le terrorisme dit « islamiste ». Quand nos gouvernants parlent de « combattre le terrorisme », ils ne font bien sûr référence qu’à cette forme-là de terrorisme. De même que lorsqu’ils font voter une loi liberticide en vue de punir plus sévèrement les auteurs d’« apologies du terrorisme », cela ne comprend, bien entendu, pas l’« apologie » des actions terroristes menées sous l’autorité de nos gouvernements et de ses alliés – vanter la « fermeté » de notre police qui a assassiné 133 personnes depuis 2000, ou considérer comme « légitime » les bombardements israéliens à Gaza de l’été 2014 (qui ont tué 2000 civils palestiniens) ne vous vaudrons pas la moindre poursuite judiciaire.

Il est aussi important de souligner que les gouvernements emploient souvent le terme « terrorisme » pour désigner et disqualifier leurs ennemis, ceux qui osent les combattre ou leur résister avec violence, qu’ils emploient ou non des méthodes terroristes. Pendant la Seconde guerre mondiale, les résistants français étaient qualifiés de « terroristes » par les autorités nazis. De même aujourd’hui le gouvernement israélien, pour diaboliser et dénier toute légitimité à la résistance armée palestinienne, parle constamment à son égard de « terrorisme ». L’emploi des termes « terrorisme » et « terroristes » par les gouvernements n’est donc jamais neutre. Il peut servir tout autant à désigner de véritables terroristes qu’à marquer d’infamies n’importe quelle contestation, n’importe quel contestataire pour mieux l’isoler du reste de la population et légitimer sa mise hors-la-loi. De même que toutes les mesures et législations antiterroristes sont aussi pensées par les gouvernements comme des moyens d’étendre l’emprise étatique sur la vie des citoyens, de renforcer leur contrôle sur les « classes dangereuses » et d’intimider et réprimer plus efficacement toute contestation un tant soit peu radicale. C’est ainsi que ces dernières années, en France, on a pu inculper pour « terrorisme » – et jeté en prison – des manifestants arrêtés avec des fumigènes ou des libertaires suspectés d’avoir voulu saboter des caténaires SNCF. C’est d’ailleurs à propos de cette dernière affaire – l’ « affaire Tarnac », qui avait fait un certain bruit – qu’un certain François Hollande avait accusé le gouvernement d’alors d’ « inventer » des terroristes pour justifier des mesures sécuritaires.

Aux origines du « terrorisme islamiste »

Après les récents attentats qui ont secoué la France, le gouvernement a annoncé un renforcement des dispositifs policiers et sécuritaires et beaucoup sont ceux dans la classe politique à en appeler à un « Patriot Act » à la française – du nom de ces lois liberticides votées aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001.  Au-delà du problème que cela pose pour nos libertés individuelles, il est illusoire de penser que de tels dispositifs pourraient nous protéger efficacement des « terroristes » – ils sont même, à vrai dire, complètement inefficaces. De même qu’il est illusoire de croire que des mesures « éducatives » ou de lutte contre un prétendu communautarisme musulman pourraient empêcher des jeunes de se « radicaliser » – ce ne sont là que des mesures destinés à occulter les véritables causes et à porter l’entière responsabilité du « terrorisme » sur l’Islam et les musulmans (et par là à dresser les citoyens d’en bas les uns contre les autres pour le plus grand profit des gouvernants).

Si l’on veut vraiment se protéger de ce terrorisme « islamiste » voire le réduire à néant, il faut que nous ayons le courage et l’honnêteté d’en rechercher les causes, de nous attaquer à ce qui le suscite, à ce qui le nourrit, à ce qui le fait prospérer : à savoir les agressions permanentes des puissances occidentales contre le monde musulman, pour contrôler et piller ses ressources (en particulier le pétrole), et leur inévitable cortège de crimes, de dévastations, d’humiliations, de misère, de désespoir, de haines. Des agressions qui, de surcroît, remontent à loin dans le temps – elles ont démarré avec le colonialisme – mais qui n’ont cessé de s’intensifier depuis quelques décennies et l’explosion de nos besoins en pétrole.

On ne comprend rien et on s’empêche de réellement combattre le fanatisme religieux et le terrorisme dit « islamiste » si l’on ne comprend pas d’abord que la folie meurtrière dont ces « terroristes » font preuve est une réponse à la nôtre – le sinistre « Etat islamique », pour ne citer que lui, est une conséquence de notre génocide perpétré en Irak. Il nous est impératif de comprendre que si nous sommes confrontés à des attaques terroristes sur notre sol, c’est d’abord en réplique aux innombrables attaques terroristes – et d’une toute autre ampleur – que nous commettons là-bas. Les terroristes, ce sont d’abord les gouvernements occidentaux et les oligarchies pour qui ils travaillent. S’il n’y a pas lieu, évidemment, d’excuser ceux qui commettent des attentats chez nous, il n’y a pas lieu non plus de nous affranchir de nos responsabilités. Il faut bien reconnaître que nous les avons largement encouragés à perdre toute bonté et toute modération. A force d’exclure, d’humilier, à force de semer la misère et le désespoir nous ne pouvons semer que la haine et l’extrémisme – et cela vaut aussi, ici, pour tous ces jeunes « issus » ou pas « de l’immigration » et à qui notre société vouée au Dieu Argent ferme tout avenir, toute possibilité de vie digne d’être vécue. Comment s’étonner qu’ils puissent haïr et vouloir se venger de cet Occident qui se prétend le haut-lieu de la civilisation et qui pourtant réclame d’innombrables sacrifices humains à travers le monde ? Comment s’étonner de la violence de ceux à qui on ne laisse que la violence pour se faire entendre ? Le fanatisme « islamiste » n’est jamais aujourd’hui que le support d’une colère et d’une rébellion contre l’impérialisme occidental, en même temps qu’un refuge contre l’individualisme, qu’une manière d’échapper à une vie sinistre et sans but – et l’« Etat islamique » est à cet égard un eldorado fort attrayant. En somme, il incarne une révolte radicale contre notre civilisation capitaliste – une révolte qui doit nous interroger et nous remettre en cause. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons d’être haïssable, ici et ailleurs. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons ici d’entretenir cette machine à exclure, que si nous cessons d’exploiter, d’appauvrir et de mettre à feu et à sang le monde musulman. Nous ne le combattrons efficacement que si nous respectons enfin le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes et à vivre dans la paix et dans la décence. Et nous rendrons un grand service à ces peuples qui, loin d’être abandonnés aux islamistes les plus réactionnaires, seront mieux armés contre.

Mais nos gouvernants n’ont nulle envie ni de laisser émerger ici une société vraiment juste, ni de rendre justice au monde musulman, tant les enjeux économiques sont énormes. Et, à vrai dire, nous non plus, simples citoyens, nous n’avons pas vraiment envie de devoir payer à un juste prix le pétrole et donc renoncer à une grande partie de ce pétrole car cela reviendrait à renoncer à nos modes de vie confortables, à notre usage effréné de la voiture, etc. Il n’est jamais inopportun de rappeler que notre confort matériel, celui dont jouissent une grande partie des Occidentaux, a toujours pour prix l’exploitation et la misère des pays du Sud et notamment des pays arabes, musulmans – et donc le « terrorisme » comme inévitable retour de boomerang. Pour en finir avec le fanatisme « islamiste », il faut en finir avec le fanatisme du profit, avec le fanatisme de la croissance, avec le fanatisme de la consommation, avec le fanatisme de la bagnole. Pour en finir avec le terrorisme « islamiste », il faut en finir avec le terrorisme de l’argent, ce terrorisme ordinaire qui brise et anéantit d’innombrables vies dans l’indifférence, si ce n’est l’acceptation générale. Tous les six secondes dans le monde un enfant meurt de faim, non pas à cause d’une quelconque fatalité, mais à cause de l’égoïsme et de l’avidité de tant d’autres, des comportements inconscients et criminels que nos sociétés vouées à l’argent institutionnalisent, banalisent et encouragent. C’est bien là, in fine, que se situe le véritable terrorisme, celui contre lequel nous devrions en priorité lutter.

Il ne suffit pas de proclamer son amour de la paix, encore faut-il en créer les conditions. Comment croire qu’il puisse y avoir la paix sur une planète où il y a tant d’injustices, où 20% des habitants s’accaparent 80% des richesses ? Il ne peut y avoir de paix que dans la justice. Il ne peut y avoir de paix sur cette planète que si ses habitants les plus riches se décident à partager et à adopter des modes de vie plus sobres – et cela concerne un grand nombre de Français. De même, rien ne sert ici de se lamenter sur l’échec à transmettre les « valeurs républicaines » quand nous ne sommes même pas fichus de les mettre en pratique.

Quand nos gouvernants s’allient avec des « terroristes »

Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils sont liés avec des régimes comme l’Arabie Saoudite et le Qatar qui le financent en sous-main ? Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils soutiennent et s’allient à des groupes armés islamistes, comme en Libye et en Syrie, en tous points similaires à ceux que nous qualifions dans d’autres contextes de « terroristes » ? Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Libye que nous avons ensuite combattu au Mali et en Centrafrique, dès le moment où ils ne nous rendaient plus service et s’attaquaient à nos intérêts. Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Syrie qui ont contribué à la création de cet « Etat islamique » qu’aujourd’hui nous combattons. Laurent Fabius avait d’ailleurs tenu, en décembre 2012, à saluer le « bon boulot » effectué par Al-Nosra (groupe de « djihadistes » affilié à Al-Qaïda) dans la lutte contre le régime de Bachar el-Assad, et ce malgré les atrocités qu’ils ont pu commettre  – propos qui bien sûr ne pouvait relever de l’« apologie du terrorisme ». Si les gouvernements occidentaux détestent tant l’« Etat islamique » et entendent le combattre fermement, ce n’est pas parce qu’il commet des massacres, mais parce qu’il a pris le contrôle de puits de pétrole et refuse de vendre son or noir au prix dérisoire dicté par eux – refuser de se faire piller, prétendre au contrôle de ressources que les puissances occidentales considèrent comme étant à eux, tel est le seul véritable crime commis par l’« Etat islamique ».

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La peur et le choc comme instrument de contrôle des masses

Nul besoin d’adhérer à des théories « complotistes » pour constater que les attentats terroristes et menaces plus ou moins réelles d’attentats terroristes sont une aubaine, une source de profits immenses pour nos gouvernants et l’ordre qu’ils défendent. Rien de tel que l’effroi et le choc pour brouiller notre perception du réel, désarmer notre esprit critique et au final entretenir notre docilité. Rien de tel pour nous soustraire à la réflexion, à la modération, à la bonté, et nous rendre ainsi plus acceptable des pratiques et des mesures extrêmes. Nos gouvernants savent très bien que la peur est un instrument essentiel à tout pouvoir, que gouverner, ce n’est pas seulement séduire, c’est aussi terroriser, y compris, notamment, par méchants terroristes interposés. Terroriser sous couvert de « protéger du terrorisme » et de « rassurer », telle est la plus sublime entourloupe du pouvoir – la présence de plus en plus systématique et massive de policiers et militaires dans les rues et lieux publics, la multiplicité des affichettes relatives au renforcement du « plan Vigipirate » ont bien davantage pour but d’effrayer que de rassurer ou protéger le citoyen.

Terroriser, donc, pour obtenir le consentement mais aussi pour distraire – nous distraire de nos plus redoutables ennemis (gouvernants, capitalistes, banquiers et autres criminels contre l’humanité) et de leurs agissements, nous distraire de tout ce qui nous menace vraiment (pensons au réchauffement climatique, autre conséquence de notre insatiable avidité, qui menace l’existence même de l’humanité), nous distraire de tous ces crimes, de toutes ces injustices et inégalités contre lesquels il faudrait lutter, nous les faire oublier, ou du moins nous pousser à les relativiser au regard de ce péril que serait le « terrorisme ».

Rien de tel qu’un peuple effrayé ou sous état de choc pour lui faire accepter des mesures, des politiques qu’il n’accepterait pas autrement – ou du moins plus difficilement. C’est ainsi qu’on accepte docilement de nouvelles guerres, comme celle entreprise aujourd’hui en Irak, comme celles entreprises ces dernières années au Mali et en Centrafrique, officiellement pour combattre les « terroristes », en réalité pour maintenir ces pays sous notre contrôle et accentuer leur pillage. C’est ainsi que, sous le coup d’un formidable sentiment d’insécurité, on approuve des législations toujours plus répressives et sécuritaires, qui vont poursuivre la réduction de ce qui nous reste de liberté – y compris d’expression (voir la férocité de la « justice » autour de prétendues « apologies du terrorisme » et les projets de censurer les « incitations à la haine » et les thèses « complotistes » sur le Web – autant de concepts qui ne sont jamais défini avec précision et qui peuvent donc permettre toutes les interprétations et in fine tous les abus) –, de vie privée et permettre du même coup au pouvoir de s’armer plus efficacement contre ceux qui contestent l’ordre établi et contre toute éventualité de révolte populaire – tout cela, bien évidemment, au nom de la défense de la « liberté ». Comme le montre Naomi Klein dans La stratégie du choc, une attaque terroriste, de même qu’une guerre, un coup d’Etat, une catastrophe naturelle ou tout autre traumatisme collectif nous plongent tout un chacun dans un état de choc. Ces événements font voler en éclats notre univers familier, ils nous déboussolent, ils nous désarment psychologiquement et c’est ainsi que nous devenons plus enclins à suivre les hommes politiques qui prétendent nous protéger et apporter des solutions miracles. Un phénomène que nos gouvernants ont bien compris et qu’ils n’hésitent pas à exploiter pour imposer leurs plus ignobles desseins.

Faire passer les ennemis de l’humanité pour ses meilleurs amis

A travers ladite « lutte contre le terrorisme » – comme d’ailleurs à travers la lutte contre « l’extrême-droite » ou contre « l’insécurité » – il s’agit aussi pour le pouvoir et son ordre de se rendre attrayant en donnant à voir toute l’abjection de quelques-uns de ses ennemis, et de canaliser et détourner les colères populaires vers ceux-ci. Comme le disait Guy Debord : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. » Rien de tel, en effet, pour nos gouvernants, qu’un attentat terroriste, rien de tel pour eux que l’horrible spectacle de la « barbarie terroriste » pour faire oublier leurs propres crimes – et par la même occasion leurs responsabilités dans le surgissement de ces « terroristes » -, pour se présenter en contraste pour des protecteurs, des sauveurs, des grands humanistes et, de la sorte,  se redorer le blason. (François Hollande aurait, dit-on, gagné depuis les attentats de début janvier 20 points de popularité – et il cache à peine sa satisfaction.) Cela vaut aussi, bien entendu, pour ces policiers et ces militaires présentés aujourd’hui comme des héros, comme nos défenseurs, alors qu’ils sont là pour défendre un ordre abject et sont le plus souvent nos bourreaux – et ceux de maints peuples dans le monde. Comment interpréter l’ahurissant attroupement de chefs d’Etat et de gouvernement à la marche en hommage aux victimes des récents attentats à Paris sinon comme une volonté pour ces pyromanes de se faire passer pour des pompiers, pour ces authentiques ennemis de l’humanité de se faire passer pour ses meilleurs amis ? Il est particulièrement emblématique que se soit invité à cette marche Netanyahu, le chef du gouvernement israélien, celui-là même qui, l’été dernier, et sous les yeux des télés du monde entier, a fait massacrer 2000 civils palestiniens à Gaza.

Pour ceux qui nous gouvernent, ou ont du moins la prétention de nous gouverner, il est vital de détourner notre attention et notre indignation vers des ennemis tout désigné, à savoir ici le « terroriste islamiste », et d’encourager la suspicion de tous ceux qui sont suggérés comme étant des terroristes potentiels – les musulmans. C’est ainsi qu’ils comptent nous faire oublier que ce sont eux, les dirigeants politiques, qui sont nos véritables et plus dangereux ennemis. Eux et toute cette horde de parasites et de professionnels du crime et de la rapine (aux premiers rang desquels on trouve les banquiers et les dirigeants et actionnaires des grandes entreprises) qui sont les grands organisateurs et les grands bénéficiaires de cet abject ordre du monde – eux qui réduisent nos vies et notre environnement à de simples instruments de profit que l’on peut exploiter, dégrader et détruire à souhait, eux qui n’ont aucun scrupule à organiser les pires atrocités, à semer la mort, la misère et le malheur à grande échelle, et qui pour tout cela ont une responsabilité écrasante dans la montée de ce « terrorisme islamiste ».

Pour la société elle-même il importe de donner à voir et de marquer d’infamie tous ces « terroristes » à l’instar de tous ces « criminels » et « délinquants » et autres misérables contrevenants aux saintes lois. C’est ainsi que se perpétue la fiction de son innocence, c’est ainsi que nous pouvons occulter le sort de tous ceux dont la vie est sacrifié avec notre consentement et notre complicité tacites : habitants du Sud massacrés par nos armées ou affamés à mort par la rapacité de spéculateurs qui font exploser les prix des aliments de base (un enfant meurt de faim toutes les six secondes, soit presque cinq millions par an, l’équivalent d’un attentat contre Charlie Hebdo chaque minute), « jeunes des cités» ou manifestants tués par notre police, détenus poussés au suicide, SDF acculés à la rue et à la mort, simples citoyens empoisonnés et assassinés sous l’effet des diverses maladies (notamment le cancer, qui tue 150 000 personnes par an en France) engendrées par le culte de la croissance, la préservation de nos modes-de-vie-pas-négociables et son inévitable cortège de pollutions, etc. C’est ainsi que l’on peut occulter, aussi, le saccage de la nature, du climat, l’anéantissement de nombreuses espèces vivantes – des crimes qui auront des conséquences désastreuses pour les générations futures et que l’on doit, là encore, à la cupidité sans bornes des riches capitalistes autant qu’aux obsessions consuméristes de l’Occidental moyen. Si l’attentat contre Charlie Hebdo a pu être une tragédie pour la société française, il a aussi été pour elle une belle occasion d’étaler partout sa bonne conscience, il a aussi été une belle occasion pour tout un chacun de faire oublier sa lâcheté, son indifférence devant le terrorisme de l’argent et ses innombrables crimes. « C’est vrai, d’habitude je n’ai rien à redire des gens qui à l’autre bout du monde se prennent des bombes dans la gueule pour que je puisse payer mon essence pas cher, et je me moque bien des gens ici qui crèvent dans la rue, mais oublions tout : JE SUIS CHARLIE ! Les méchants, ce sont les « terroristes », n’est-ce pas, moi, je suis un gentil ! »

Et plus l’ordre et ses éminents représentants se rendent coupables de crimes, plus ils sont sévères devant la moindre peccadille, même verbale : ainsi faut-il comprendre ces procédures judiciaires engagées à la chaîne à l’encontre de pauvres bougres sans défense (dont l’un était même décrit comme « déficient mental léger »), et même d’enfants de huit ans ( !), ayant eu le tort, parfois sous l’emprise de l’alcool, d’avoir blagué ou ironisé sur les attentats, d’avoir exprimé leur sympathie pour les « terroristes » ou simplement de s’être indigné de l’indignation sélective des autorités. En quelques jours, trente peines de prison ferme ont été prononcées, allant de trois mois à quatre ans ! Une sévérité, une cruauté d’autant plus inouïe qu’au même moment ces persécuteurs proclamaient avec force leur attachement le plus indéfectible… à la « liberté d’expression ». Bien entendu, pas plus qu’ils ne combattent le terrorisme ils ne défendent la liberté d’expression – qui doit être totale ou rien. Il est facile de défendre la liberté d’expression pour soi ou quand cela nous arrange, mais cela n’a rien à voir avec une authentique défense de la liberté d’expression, qui exige de tolérer précisément les propos qui nous gêne ou nous choque.

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La guerre au service du maintien de l’ordre social

A travers cette « lutte contre le terrorisme », il s’agit aussi d’incarcérer la société dans une logique et un climat de guerre – la « guerre au terrorisme » -, et ainsi de nous faire marcher au pas et neutraliser toute contestation. Puisque l’ennemi « terroriste » a déclaré la guerre à tous les Français en tant que Français, puisque cette guerre les menace et les engage tous, alors tous les Français devraient unir leurs forces et cesser de se « chamailler ». Toute guerre a cela de magique qu’elle insuffle la discipline, qu’elle rend intolérable et même incongrue aux yeux de la plupart toute espèce de dissonance. «Qui n’est pas avec nous est contre nous.» C’est ainsi qu’au nom d’une cohésion jugée cruciale tout vrai débat sur le sujet devient hors de propos, que toute réflexion sérieuse et que tout autre son de cloche que celui du pouvoir devient inadmissible, perçu au mieux comme de l’irresponsabilité au pire comme de la traîtrise et sanctionné à mesure – on a pu voir, dans la France de l’après 7 janvier, un professeur de philosophie accusé d’« apologie de terrorisme » et suspendu pour avoir voulu faire réfléchir (quelle idée !) ses élèves aux causes du « terrorisme islamiste ».

Rien de tel qu’une guerre pour forcer le rassemblement de tous les membres d’une société et, in fine, solidariser les spoliés avec leurs spoliateurs, les exploités avec leurs exploiteurs, les victimes avec leurs bourreaux. Pour qu’elle puisse espérer être remportée, toute guerre exige en effet l’union, l’« union sacrée »… mais une union qui n’est concevable que sous l’autorité et au profit de ceux qui ont le pouvoir et qui implique donc la sanctification de l’ordre social existant. Qui dit soumission à une discipline dit soumission à une hiérarchie, qui ne peut que correspondre avec la hiérarchie sociale établie. La guerre est ainsi l’occasion de (res)souder le peuple autour de ses dirigeants, de le rallier à ses intérêts, de mettre au pas les citoyens les plus rétifs à l’ordre et de mettre en sourdine les sujets de tension et les conflits inévitables qui peuvent traverser une société, en particulier entre nantis et nécessiteux, entre dominants et dominés. Et, bien sûr, la guerre est aussi l’opportunité de canaliser et détourner les colères populaires vers un ennemi commode : un groupe « terroriste » ou un pays étranger. L’idée de la guerre comme outil de maintien de l’ordre social est, si l’on peut dire, aussi vieille que le monde : en 1792, déjà, en France, les « révolutionnaires » bourgeois, effrayés par ces sans-culottes qui aspiraient à un véritable changement social, eurent la bonne idée de les envoyer se faire massacrer aux frontières pour éviter qu’ils mettent leur projet à exécution. Et de même, en 1914, les bourgeoisies européennes en appelèrent ardemment à la guerre pour envoyer les prolétaires s’entretuer et ainsi mieux étouffer leurs velléités révolutionnaires.

Pauvres et bourgeois, sans-abris et milliardaires, chômeurs et banquiers, ouvriers et patrons, policiers et « jeunes des cités », industriels du nucléaire et militants écolos, Philippe Poutou et Nicolas Sarkozy, voici donc que nous devrions tous être unis et frères face à cette menace jugée mortelle – « unis et frères » dans la mesure, bien entendu, où le plébéien met plus d’entrain encore que d’habitude à se laisser exploiter et brutaliser par ses « frères » riches et puissants. Rien de tel que la guerre pour légitimer et conforter les inégalités et injustices d’une société…

Bien sûr, cette « guerre au terrorisme» n’est pas tout à fait une guerre comme les autres. La « guerre au terrorisme» articule à la fois des interventions militaires « classiques » à l’extérieur de nos frontières et une batterie de mesures et opérations policières à l’intérieur. Cette « guerre » telle que nous la vivons, nous Français, a bien peu à voir avec la guerre telle que nous l’imposons à ceux que nous prétendons délivrer des « terroristes ». Il n’y a bien sûr aucune armée en position d’opérer ici des bombardements massifs ou de nous envahir. Cette « guerre », pour nous, se matérialise surtout par la peur d’être attaqué par un ennemi caché au cœur de la population et qui peut frapper n’importe où, n’importe quand – une peur à laquelle peuvent donner corps quelques rares actions sanglantes, mais qui est surtout suscitée, amplifiée et organisée par le pouvoir, lui qui se plaît à nous matraquer d’alertes et à inonder rues et lieux publics de flics, de militaires et de dispositifs sécuritaires. S’il n’y a pas la guerre à proprement parler, il y a malgré tout le sentiment de la guerre, le sentiment d’être en proie à une grave menace, la peur, la suspicion, la paranoïa, la haine et l’obsession de « l’ennemi » instillés dans les têtes, et c’est bien là l’essentiel. La « guerre au terrorisme » a, pour le pouvoir, tous les avantages de la guerre sans avoir aucun de ses inconvénients – et potentiels inconvénients comme celui de se mettre à dos une population exaspérée par de trop grands sacrifices humains. Il faut dire que la « guerre au terrorisme » a ce mérite, contrairement à une guerre « classique » armées contre armées, d’être, par principe, sans fin (on peut abattre tel ou tel groupe « terroriste », on peut réduire à néant provisoirement tel ou tel forme de « terrorisme », mais il y aura toujours des « terroristes » comme il y aura toujours des « criminels », sans compter l’infinie nécessité de nos gouvernants à qualifier de « terroristes », pour le disqualifier, quiconque se soulève contre lui) et de pouvoir perdurer indéfiniment sans troubler plus que cela le fonctionnement « normal » d’une société. Nous ne devons donc pas appréhender la « guerre au terrorisme » comme une parenthèse, comme un moment difficile à passer, mais comme un mode de gouvernement permanent. Si les guerres ont toujours été instrumentalisées au service des pouvoirs établis, toutes ces guerres sont toujours restées jusqu’ici limitées dans le temps – et leurs avantages avec. Elles n’ont jamais pu offrir l’inouï profit qu’est en train d’apporter aujourd’hui cette guerre permanente appelée « guerre au terrorisme ». Qui dit guerre permanente dit permanence d’un mode de gouvernement spécifique à la guerre, où toutes les garanties – pourtant modestes – que peut offrir « l’Etat de droit » au citoyen sont considérées comme autant d’entraves à la bonne marche de la guerre et doivent donc être suspendues sine die. Il est important de comprendre que cette « guerre au terrorisme » ne vise pas à être gagnée – elle est par principe ingagnable -, elle ne vise qu’à justifier la perpétuation d’un état d’exception, ou plus exactement son instauration progressive. La « guerre au terrorisme » vise à nous habituer à vivre sous toujours plus de contrôles, d’intrusions, de surveillance, de répression, d’arbitraire et avec toujours moins de libertés – et finalement à rendre indolore l’avènement d’un implacable régime militaro-policier qui entravera toute possibilité de vie démocratique et écrasera toute contestation sous prétexte de sécurité et de défense nationale.

Derrière la « guerre au terrorisme », une guerre contre les peuples

On le voit, les gouvernements occidentaux prennent prétexte de la « lutte contre le terrorisme » pour intensifier leur emploi de la terreur à l’égard de ceux qu’ils entendent soumettre. Et cela vaut autant à l’égard de leurs propres citoyens qu’à l’égard de tous ces peuples qu’ils prétendent « délivrer » des « terroristes » : Irak, Centrafrique, Mali, etc. Ce sont ces derniers qui souffrent le plus cruellement de cette « guerre au terrorisme », qui en paient un coût humain terrible. Derrière cette « guerre au terrorisme », qui s’affiche comme une croisade noble et salutaire au service de la justice, c’est la poursuite de la guerre menée par les oligarchies occidentales contre les peuples et leur prétention à disposer d’eux-mêmes. La « guerre au terrorisme » c’est un nouveau prétexte pour eux pour apparaître comme des sauveurs dans les pays aux prises avec les « terroristes » et ainsi de légitimer et de multiplier leurs agressions et leurs pillages. La « guerre au terrorisme », pas plus qu’elle n’a de limites temporelles, n’a de limites géographiques, et elle est pour eux l’opportunité de légitimer et banaliser le mépris d’un droit international encore trop encombrant et des plus élémentaires « lois de la guerre », et d’institutionnaliser un véritable état d’exception international à leur avantage. C’est ainsi que les dirigeants étasuniens, en pointe dans cette guerre, se sont cru autorisé ces dernières années à jouer aux cow-boys sans frontières, en lançant dans plusieurs pays des campagnes d’assassinats ciblés de présumés « terroristes » (prétexte au massacre de nombreux civils), en enlevant des présumés « terroristes » un peu partout dans le monde pour les enfermer et les torturer dans des prisons secrètes, en enfermant indéfiniment et sans jugement à Guantánamo – en totale violation des conventions de Genève – des combattants ennemis qualifiés de « terroristes » capturés sur le champ de bataille.

*

Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a que la poursuite, sous un nouveau masque, de la guerre menée par les riches et les puissants contre les peuples pour défendre et étendre leur sinistre domination. Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a qu’une guerre préventive permanente contre nos velléités insurrectionnelles. Ne nous laissons pas avoir.

Attentat contre Charlie Hebdo : chercher à comprendre pour éviter les pièges

Quel rapport entre la découverte du pétrole, le rire de Nasser, la guerre d’Algérie, la révolte des banlieues et l’attentat de Charlie Hebdo ? Aucun si l’on s’en tient au registre émotionnel et au discours sécuritaire qui ont fait suite à l’attaque du journal satirique. Pourtant, si l’on ne peut accepter que deux jeunes Français ayant sombré dans le fanatisme religieux assassinent des journalistes en plein Paris, il est nécessaire de s’interroger sur ce qui a rendu possible l’impensable. Cette réflexion nous amène nécessairement à remonter le mal jusqu’à ses racines pour analyser ce qui s’est passé tant au Moyen-Orient qu’en France ces dernières décennies. Cet article porte donc davantage sur ces deux éléments que sur l’attentat du 7 janvier. Un exercice indispensable à l’heure où le drame qui a ébranlé la France est ramené à la seule dimension de la liberté d’expression. Un exercice indispensable à l’heure où une partie de la classe politique, dans l’impossibilité d’interroger ses responsabilités, propose d’adopter un Patriot Act français pour nous protéger de la menace terroriste. Un appel lancé depuis une marche pour… la liberté d’expression !

L’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité ; seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine ; seul l’amour le peut. (Martin Luther King)

Charlie Hebdo a fait rire. Charlie Hebdo a fait grincer des dents. Mercredi 7 janvier, Charlie Hebdo a, peut-être pour la première fois, fait pleurer. Deux individus lourdement armés ont pris d’assaut la rédaction du journal satirique laissant derrière eux douze morts. La nouvelle a giflé la France. Choqué, on a découvert sur les chaînes d’info en continu les premiers détails du drame. Et puis des noms sont tombés. Cabu. Wolinski. Charb. Morts au combat. On se souvient que Charlie Hebdo s’était engouffré sur un terrain miné en publiant, en 2006, des caricatures du Prophète Mohamed reprises d’un journal conservateur danois. On se souvient que depuis, les crayons de l’hebdomadaire satirique s’étaient donné à cœur joie de dézinguer l’islam comme il s’était toujours appliqué à désacraliser l’intouchable. Avec une adresse relativement appréciée. Une nuit de novembre 2011, la rédaction du journal était la cible de cocktails Molotov. Charb, directeur de publication, réagissait : « Je n’ai pas de gosses, pas de femme, pas de voiture, pas de crédit. C’est peut-être un peu pompeux ce que je vais dire, mais je préfère mourir debout que vivre à genoux. »

Mercedi, Charb, Cabu et Wolinski sont morts pour des dessins. On pense que jamais on ne pourra digérer l’indigeste. On reste assommé devant sa télévision. Mais déjà, des réactions tombent à chaud. Au micro d’iTélé, le journaliste Serge Moati en appelle à « un combat national, français, contre l’islamisme » avant d’ajouter que « l’islam ne doit pas être caractérisé par ces salauds-là. » Dans une allocution aux allures présidentielles, Nicolas Sarkozy déclare : « Notre démocratie est attaquée. Nous devons la défendre sans faiblesse. La fermeté absolue est la seule réponse possible. » Il ajoute en fin de discours : « J’appelle tous les Français à refuser la tentation de l’amalgame et à présenter un front uni face au terrorisme, à la barbarie et aux assassins. » Venant du président d’un parti qui fait les yeux doux à l’électorat du FN, venant d’un ancien président de la République qui se plaignait du trop grand nombre de musulmans en Europe et qui voyait dans l’histoire des caricatures le signe avant-coureur du choc des civilisations , les précautions de Sarkozy sur les amalgames sonnent aussi justes que la tirade d’un beauf au café du commerce qui débute par l’inévitable : « Je ne suis pas raciste, mais les Noirs et les Arabes… ». Enfin, il y a la réaction de Philippe Val au micro de France Info . L’ancien directeur de Charlie Hebdo a relevé que « quelque chose » se répandait en France et parmi les musulmans.

Alors, malgré la gueule de bois que nous laissent les portraits des dessinateurs de Charlie dans la rubrique nécrologique, on se dit qu’on doit réagir nous aussi. Réagir pour comprendre ce « quelque chose » qui se répand en France. Réagir parce qu’on n’accepte pas que l’on puisse mourir pour des dessins. Réagir parce que personne ne souhaite que cela se reproduise. Comment ? Difficile de poster des policiers devant toutes les rédactions. Et pourquoi, encore, demander aux musulmans de se désolidariser de cet acte terroriste comme l’a fait la campagne Not in my Name ? Comme si, comme le relevait Rue89, les musulmans étaient, par défaut, solidaires des actes terroristes : « Nous devrions interroger la petite satisfaction à voir un imam affirmer qu’il condamne l’égorgement d’un otage, comme si nous étions rassurés de constater qu’il y avait de “bons musulmans”, comme s’il fallait que les musulmans prouvent qu’ils peuvent être bons, qu’ils prouvent qu’il y a un islam ouvert, tolérant. »

Comment les autorités françaises entendent-elles dès lors, s’attaquer au problème du fanatisme ? Comme elles règlent celui de la délinquance, en installant des caméras de surveillance partout sans toucher au problème des inégalités sociales ? Pas très efficace… Le drame qui a frappé Charlie Hebdo nécessite qu’on analyse le mal à sa racine. Et cette analyse nous conduit vers deux phénomènes à considérer parallèlement : la politique menée par l’Occident au Moyen-Orient depuis la découverte du pétrole ainsi que la montée de l’islamophobie.

L’islamisme réactionnaire contre le nationalisme arabe

Il fut un temps où en Egypte, le président s’esclaffait à l’idée d’obliger les femmes à porter le voile. C’était du temps de Nasser. C’était l’âge d’or du nationalisme arabe. Un courant laïc et progressiste que l’Occident, emmené par les Etats-Unis, a combattu en s’appuyant sur l’islamisme réactionnaire d’Arabie saoudite. Mohamed Hassan nous l’explique dans le livre Jihad made in USA : « La découverte de gigantesques gisements de pétrole a fait du Moyen-Orient une région extrêmement stratégique pour les impérialistes. Or, avec le développement du nationalisme, des pays arabes manifestaient le désir de prendre leur destin en main et de disposer souverainement de leurs richesses. Cela aurait été une catastrophe pour les Occidentaux qui non seulement auraient été privés de pétrole bon marché, mais qui en plus auraient dû faire face à un puissant rival si le panarabisme de Nasser avait porté ses fruits. Le dirigeant égyptien souhaitait en effet que les pays de la région, qui avaient été découpés arbitrairement par les puissances coloniales, se réunissent à nouveau autour de leur identité arabe. De leur côté, les islamistes réactionnaires voyaient d’un très mauvais œil l’émergence du nationalisme arabe. Ce courant était tout d’abord porteur de modernité. De plus, bien qu’il ait reconnu l’islam comme un élément essentiel de la culture arabe, Nasser avait fait de la laïcité une ligne directrice en matière de gestion politique. Le nationalisme arabe était donc aux antipodes de ce que les réactionnaires du Golfe appliquaient chez eux. »

Dans La stratégie du chaos, Mohamed Hassan nous explique comment l’islam politique des Saoud a été érigé en modèle contre le nationalisme de Nasser : « Pour contrer l’influence de l’Union soviétique, Eisenhower mit au point une stratégie consistant à apporter un soutien financier et militaire à tout pays du Moyen-Orient qui serait “menacé par le communisme”. Mais la doctrine Eisenhower fut un échec. D’une part, l’envoi de grosses sommes d’argent vers des pays riches en pétrole soulevait beaucoup de questions aux Etats-Unis. D’autre part, les pays arabes qui auraient accepté cette aide se seraient ouvertement affichés contre l’Egypte nassérienne qui avait encore le vent en poupe à l’époque auprès des populations de la région. Alors, Washington élabora une autre stratégie. On allait employer l’islam comme une arme politique pour contrer le nationalisme arabe laïque de Nasser. (…)L’Arabie saoudite créa la Ligue islamique mondiale, une organisation ultraconservatrice inspirée par l’extrémisme wahhabite pour contrer l’influence de Nasser. La Ligue déclarait par exemple que le nationalisme était le pire ennemi des Arabes. Dans un premier temps, la popularité de Nasser étant tellement grande, cet islam politique ne rencontra pas un grand succès. Mais la défaite du président égyptien dans la guerre des Six Jours changea la donne. Après ce conflit et la perte de prestige du nassérisme, l’alternative offerte par Fayçal reçut un plus grand soutien populaire et l’Arabie saoudite devint un acteur-clé du Moyen-Orient. »

Mohamed Hassan nous explique également comment l’Egypte rentra dans le droit chemin après la mort de Nasser. Les Etats-Unis et l’Arabie saoudite achetèrent le nouveau président égyptien, Anouar al-Sadate, pour qu’il s’écarte du nationalisme arabe. Cela impliquait de faire la paix avec Israël et d’ouvrir l’économie aux multinationales. Des décisions qui n’enchantaient pas le peuple égyptien. Le prestige de Nasser était encore fort et voilà que Sadate entendait faire tout l’inverse de son prédécesseur ! Pour liquider l’héritage du nassérisme, le président égyptien décida donc de s’appuyer sur l’islamisation de la société égyptienne. Les Frères musulmans, violemment réprimés par Nasser, furent ainsi autorisés à revenir en Egypte. Alors que la politique d’ouverture économique menée par Sadate plongeait de nombreux Égyptiens dans la pauvreté, les Frères développèrent une base sociale importante en subvenant aux besoins des plus démunis à travers un vaste réseau de charité. Ils étaient pour cela aidés par les riches monarchies du Golfe.

Voilà comment une forme réactionnaire de l’islamisme s’est durablement installée au Moyen-Orient. Encore faut-il préciser, n’en déplaise à Serge Moati, que l’islamisme recouvre des notions bien diverses. Galvaudé par les médias occidentaux, le terme est devenu un concept fourre-tout. Mohamed Hassan distingue pourtant cinq courants parfois contradictoires. Quelle différence en effet entre l’islam réactionnaire des Saoud et celui d’autres mouvements inspirés par la théologie de la libération par exemple ! Et comment ranger dans un même panier des islamistes comme Abdelkader ou Omar al-Mokhtar qui combattirent les puissances coloniales et d’autres comme Mohamed Morsi qui, à la tête de l’Egypte, avaient déjà entrepris de se soumettre aux diktats du FMI ? La nuance reste de mise même lorsqu’on aborde un mouvement tel que les Frères musulmans. Il fut fondé pour combattre la domination britannique en Egypte. La direction des Frères s’est depuis ralliée aux intérêts des puissances néocoloniales. Cette vaste organisation n’en reste pas moins traversée par différentes tendances, comme tout parti politique. Certaines, plus progressistes, voudraient faire évoluer les Frères musulmans. L’islamisme n’est donc pas un gros mot. Mais il nous montre que, comme toute idéologie, il fait l’objet d’une lutte entre différents courants. Et malheureusement, en grande partie pour les raisons que nous venons d’évoquer, ce sont actuellement les plus réactionnaires qui dominent.

Le jihad en Syrie, pas à Paris

L’impact de la politique menée par l’Occident au Moyen-Orient ne s’arrête pas là. Parmi les différents courants que recouvre l’islamisme, Mohamed Hassan distingue également la mouvance jihadiste et rappelle que « le jihad est aussi un combat que le musulman doit avant tout mener contre lui-même pour faire ressortir ce qu’il y a de meilleur en lui. Le jihad peut donc être quelque chose de très positif ! » Mais le jihad fait aussi référence à une lutte armée. Une lutte menée d’abord en Afghanistan contre les Soviétiques et avec l’aide de la CIA. Ben Laden était à l’époque un ami des Etats-Unis. Après les attentats du 11 septembre toutefois, la guerre contre le terrorisme lancée par Bush a quelque peu malmené le mouvement jihadiste. On pensait alors cette mouvance réduite à quelques rescapés tapis dans des grottes. L’ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, Alain Chouet, avait même déclaré devant le Sénat : « La Qaida est morte, sur le plan opérationnel, dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 ».

Pourtant, depuis quelques années, les mouvements jihadistes semblent avoir repris du poil de la bête. Le plus célèbre d’entre eux aujourd’hui, Daesh, est même parvenu à créer un Etat à cheval sur l’Irak et la Syrie. Comment expliquer cette résurgence ? Différents facteurs entrent en compte comme nous l’explique Mohamed Hassan dans Jihad made in USA. L’invasion de l’Irak en 2003 tout d’abord. Après la chute de Saddam Hussein, les baathistes irakiens se sont organisés pour résister à l’occupation US. Mais, avec l’aide de l’Iran, les Etats-Unis ont mis en place un nouveau gouvernement. Trop chiite pour l’Arabie saoudite qui craignait de voir l’influence de Téhéran s’étendre dans la région. La monarchie a donc appuyé la création de groupes sunnites extrémistes en Irak. Parallèlement à cela, les Etats-Unis s’étaient lancés dans la « débaathification » de l’Irak, c’est-à-dire qu’ils avaient entrepris de démanteler totalement la structure laïque de l’Etat dirigé par Saddam Hussein. Ceci explique comment la résistance à l’occupation US a viré au conflit confessionnel opposant sunnites et chiites. Ceci explique aussi comment de nouveaux mouvements jihadistes sont apparus après la mort opérationnelle d’Al Qaïda.

Ensuite, la guerre en Libye a également permis à d’anciens mouvements jihadistes de retrouver certains soutiens. Mohamed Hassan rappelle ainsi : « Pour combattre l’armée de Kadhafi, le gouvernement US n’a pas hésité à s’allier à des groupes jihadistes. Il savait que l’est de la Libye était un sanctuaire de terroristes comme en atteste un rapport de l’académie miliaire de West Point rédigé en 2007. Nous savons aussi que la CIA s’est appuyée sur l’ancien leader du GICL. L’amiral Stavridis, commandant suprême des Forces alliées de l’Otan en Europe reconnaissait d’ailleurs que des combattants de ce groupe affilié à Al Qaïda participaient aux efforts pour renverser Kadhafi, mais qu’ils le faisaient “à titre personnel”. La déclaration date de 2011. Elle pourrait faire sourire si nous ne connaissions pas les conséquences tragiques de l’intervention de l’Otan en Libye. »

De même, en Syrie, les Etats-Unis et leurs alliés, Turquie, Arabie saoudite et Qatar, se sont appuyés sur des groupes jihadistes pour combattre l’armée syrienne. La fable du « printemps syrien » voudrait que Washington ait opéré une distinction pointilleuse entre les rebelles modérés et les extrémistes. En réalité, la plupart des experts s’accordent à dire que cette distinction relève de la fiction. Selon la situation sur le terrain et les aides apportées aux différents groupes, un combattant pouvait ainsi se battre sous la bannière de l’ASL un jour et sous celle du Front al-Nosra le lendemain. Rappelons en outre que les « modérés » ne le sont pas tant que ça… Tout le monde se souvient de Khalid al Hamad, l’homme qui, devant une caméra, porta le cœur d’une de ses victimes à la bouche. Il dirigeait la brigade al Farouk, affiliée à l’ASL, les « démocrates ».

En détruisant l’Irak et en menant des guerres de proximité en Libye et en Syrie, les Etats-Unis et leurs alliés ont donc contribué à la résurgence de la mouvance jihadiste. « Après les fiascos d’Irak et d’Afghanistan, poursuit Mohamed Hassan, Barack Obama s’est trouvé dans l’impossibilité d’engager ses troupes dans un nouveau conflit. Pourtant, les États-Unis n’ont pas renoncé à leurs prétentions sur le Moyen-Orient. La présidence d’Obama consacre donc le retour du “soft power” : plutôt que d’envoyer ses soldats au casse-pipe, Washington utilise des groupes sur place. Ça ne vous étonnera sans doute pas, parmi les proches conseillers d’Obama, on retrouve un certain Zbigniew Brzezinski. C’est lui qui a eu l’idée d’armer des fanatiques musulmans en Afghanistan pour combattre l’armée afghane et les troupes soviétiques dans les années 80. En Libye, les États-Unis n’avaient d’autre choix que de recourir aux jihadistes. En Syrie, ils espéraient pouvoir démobiliser une grande partie de l’armée en jouant la carte confessionnelle. Les déserteurs devaient ainsi venir grossir les rangs de l’Armée syrienne libre. Or, il y a bien eu des défections. Mais les soldats qui ont quitté leur poste ont généralement quitté le pays en même temps. En Syrie aussi, les États-Unis n’avaient donc d’autre choix que de s’appuyer sur des jihadistes. Mais utiliser ces groupes est une chose, les contrôler en est une autre. »

Comment l’islamophobie a gangrené la France

Le retour du soft power n’a pas seulement été marqué par l’utilisation de groupes sur place. Des jeunes ont également quitté l’Europe pour aller se battre. L’un des auteurs de l’attaque contre Charlie Hebdo était d’ailleurs un jihadiste bien connu des services français. Car le fanatisme religieux ne gangrène pas seulement les champs de bataille en Irak, en Syrie ou en Libye. Il a également trouvé des adeptes en Europe et en France plus particulièrement. Sans doute le « quelque chose » qu’évoquait Philippe Val et qui ne peut être compris qu’à la lumière du climat islamophobe qui s’est fortement développé dans la foulée des attentats du 11 septembre, mais dont les racines remontent à plus loin, comme nous l’explique le sociologue Saïd Bouamama avec qui nous nous sommes entretenus : « L’islamophobie a en premier lieu des racines très anciennes en France puisqu’elle faisait partie de la stratégie idéologique coloniale. Pour justifier la mission civilisatrice, une des armes utilisées était l’approche culturaliste de la religion musulmane. On la présentait comme homogène, comme conduisant inévitablement au fanatisme et comme incapable d’adaptation au contexte “moderne”. Cette image de l’Islam a été véhiculée massivement dans les livres scolaires, les films, les images, etc. Elle s’est ancrée de ce fait dans les mentalités collectives, mais avait comme contrepoids une conscience ouvrière forte appelant à prendre en compte les dimensions communes : les intérêts de classe et la culture ouvrière. Lors des indépendances, aucun travail n’a été mené pour déraciner et déconstruire cette stigmatisation de l’Islam. L’époque était cependant encore aux luttes et aux conquêtes sociales, ce qui relativisait le poids de ces héritages réactionnaires. »

La crise économique des années 70 va cependant changer la donne et les clichés de l’époque coloniale vont alimenter le fonds de commerce de l’extrême droite. « Avec la crise structurelle et systémique qui a touché le capitalisme français dans la décennie 70, poursuit Saïd Bouamama, le Front National a repris à son compte toutes ces caricatures de l’Arabe, du Noir et du musulman issus de la période coloniale. N’ayant pas été éradiquées, ces images se sont endormies, mais étaient toujours disponibles. Le Front National, dont une partie importante des dirigeants ont été formés pendant la guerre d’Algérie et y ont participé, a investi ce terreau propice. Il a ainsi pu sortir de la dimension groupusculaire dans laquelle était cantonnée l’extrême droite depuis la victoire contre le nazisme en 1945. Dans la décennie 80, le Parti Socialiste a mis en place des politiques ultralibérales qui ont fragilisé profondément les classes populaires. Or, les processus de paupérisation massive et de précarisation sont producteurs d’un sentiment de désespérance sociale pour le monde ouvrier. Un sentiment que le Front National tente de récupérer à son profit. »

Le parti d’extrême-droite a tiré habilement son épingle du jeu, parvenant à une lepénisation des esprits en France, comme nous l’explique Saïd Bouamama : « Entièrement engagés dans les politiques de dérégulation, les gouvernements socialistes puis de droite tentent d’éviter les colères sociales en diffusant des grilles ethniques de lecture (sur la délinquance, sur l’insécurité, sur la dégradation des conditions de vie dans les quartiers populaires, etc.) c’est-à-dire en reprenant les thèmes, les logiques, les manières de poser les questions sociales du Front National. C’est un véritable processus de lepénisation des esprits qui se met en place. Parallèlement, au sein des classes populaires, la composante issue de l’immigration des anciennes colonies est celle qui est la plus touchée par la crise en même temps où elle est désignée comme responsable des maux sociaux par la lepénisation des esprits. »

Devenus les nouveaux boucs-émissaires d’une France gangrénée par le racisme, certains jeunes vont trouver un exutoire dans la religion. « Progressivement, les discriminations se massifient et deviennent systémiques, impactant le devenir des jeunes français issus de l’immigration postcoloniale, précise Saïd Bouamama. Pour une partie d’entre eux, le réinvestissement de la foi musulmane a été un antidote à l’autodestruction. Pour d’autres, la réaction est sous forme de révoltes culminant en novembre 2005 par l’explosion de 400 quartiers populaires pendant 21 jours contre les injustices qui les touchent en termes de discriminations, de relégations et de contrôles policiers débouchant sur de multiples morts de jeunes sous les balles de la police. Les organisations de gauche étaient coupées des quartiers et des classes populaires, elles refusaient de prendre en charge la lutte contre les discriminations racistes, les considérant comme soit inexistantes, soit comme secondaires. Ces organisations de gauche étaient donc incapables de saisir qu’il s’agissait d’une révolte populaire et l’ont laissée dans l’isolement, contribuant ainsi à creuser un fossé. Le Front National initie alors la conversion de son idéologie raciste antimaghrébine en racisme contre les musulmans et contre l’islam c’est-à-dire en islamophobie. »

Mais le nouveau cheval de bataille de l’extrême droite dépasse largement les seuls meetings du FN. « La nouvelle thématique sera comme les précédentes, reprise par la droite classique et le Parti Socialiste, enchaîne Saïd Bouamama. La loi sur le foulard en 2004 marque le passage à une islamophobie d’Etat désignant l’islam comme danger pour la république, le droit des femmes et la laïcité. Cette stratégie ne désarme pas le Front National qui devient brusquement “républicain” lui qui depuis sa naissance frayait avec les monarchistes. Il devient brusquement “féministe”, lui qui depuis sa naissance était pour le retour des femmes au foyer et pour le retour à la tradition. Il devient brusquement laïque, lui qui depuis sa naissance était pour une France chrétienne. Les bases d’un consensus transversal antimusulman sont posées. Les uns en attendent une progression de leur audience politique qu’ils emmagasinent à chaque élection. Les autres au Parti Socialiste et à droite s’en servent comme débat-écran pour détourner l’attention des véritables questions sociales. »

Et ce contexte islamophobe a bien évidemment un impact sur ces quelques jeunes Français qui ont versé dans le fanatisme religieux pour partir faire le jihad au Moyen-Orient. Avec tous les problèmes que pose leur retour, leur départ n’en étant pas moins problématique. L’un des auteurs de l’attaque de Charlie Hebdo se serait ainsi félicité d’avoir « vengé le Prophète ». « Fragilisés socialement, victimes de discriminations massives (à la formation, à l’emploi, dans la recherche de logement, etc.), humiliés par des contrôles de police permanents, présentés comme un danger pour la société, mis en accusation permanente dans les médias et enfin de nouveau humiliés par les attaques incessantes contre l’islam, certains de ces jeunes sont en recherche d’un canal pour exprimer leur révolte« , relève Saïd Bouamama. « De surcroit, le spectacle de guerres d’agression pour le pétrole accompagné du même discours antimusulman qu’ils subissent déjà, dans un contexte d’abandon des quartiers populaires par les organisations de gauches, en font un terrain propice pour tous les manipulateurs de la misère et de la souffrance humaine. Si la majorité des jeunes ne sombre pas dans le nihilisme, une minorité d’entre eux sont dans la recherche d’un canal pour à la fois exprimer leur révolte et trouver un débouché au nihilisme autodestructeur qui les touche. »

Charlie Hebdo : des gauchistes anars ou des réacs islamophobes ?

Comment situer Charlie Hebdo dans ce contexte islamophobe ? Le journal est lancé en 1960 par le Professeur Choron et François Cavana. Il s’appelle alors Hara-Kiri et annonce le ton : bête et méchant. Précurseur d’une certaine manière de mai 68, la bande de joyeux drilles semble décréter avant l’heure qu’il est interdit d’interdire… de rire. Une ligne éditoriale qui ne passe pas toujours très bien. En 1970, la une du journal sur la mort du général de Gaulle conduit à l’interdiction d’Hara-Kiri. Choron et Cavana trouvent la parade et reviennent avec Charlie Hebdo. Wolinski explique à l’époque qu’il est gauchiste, avant de préciser qu’il est surtout quelqu’un « qui doute de tout » . « Y a des tendances qui nous sont plus sympathiques que d’autres », précise Cavana. « Ce qui est certain, c’est qu’on est contre le sectarisme, quel qu’il soit. On doit jamais abdiquer la liberté de penser, c’est-à-dire l’esprit critique. Tout est critiquable, rien n’est sacré. » En ce sens, Hara-Kiri d’abord et Charlie Hebdo ensuite ont contribué à libérer la pensée. Et le journal incarnait une certaine idée du progrès.

En 1981, le titre disparaît. Manque d’abonnés. Onze ans plus tard, l’hebdo renaît. On y retrouve Philippe Val aux manettes jusqu’en 2009. Ses positions tranchent avec l’esprit gauchiste qui avait animé Charlie Hebdo par le passé. Philippe Val défend le « oui » au référendum sur la Constitution européenne, soutient la guerre en Irak, attaque Chomsky à coup de calomnies, propage de fausses rumeurs sur le Forum Social Européen et ouvre les colonnes de Charlie à Caroline Fourest. En 2006, il se fend de ces quelques mots dans les colonnes de son journal : « Si l’on regarde une carte du monde, en allant vers l’est : au-delà des frontières de l’Europe, c’est-à-dire de la Grèce, le monde démocratique s’arrête. On en trouve juste un petit confetti avancé au Moyen-Orient : c’est l’État d’Israël. Après, plus rien, jusqu’au Japon. (…) Entre Tel-Aviv et Tokyo règnent des pouvoirs arbitraires dont la seule manière de se maintenir est d’entretenir, chez des populations illettrées à 80 %, une haine farouche de l’Occident, en tant qu’il est constitué de démocraties. » Et tant pis si, comme le relevait le Plan B, selon un rapport des Nations Unies, seuls trois pays dans le monde avaient encore un taux d’illettrisme de 80 % et qu’aucun de ceux-là n’était situé entre Tokyo et Tel-Aviv.

Avec Philippe Val, « quelque chose » s’est répandu à Charlie Hebdo. Aussi, on voudrait croire que certains dessins, comme celui sur les esclaves sexuelles de Boko Haram, s’inscrivent dans la tradition loufoque du journal bête et méchant. Mais on finit par se demander s’ils n’auraient pas plus leur place dans Valeurs Actuelles. D’autant que la liberté de ton ne vaut plus pour tout à Charlie Hebdo. Cavana disait qu’il fallait pouvoir taper sur tout le monde. Philippe Val pose des limites où il l’entend. En 2008, Siné ironise sur la possible conversion au judaïsme de Jean Sarkozy. Quelques jours auparavant, Libération l’avait déjà évoquée très sérieusement. Mais dans le Charlie nouveau, ça ne passe pas. Ça ne passe plus. Siné, à qui on devait le dessin d’une nonne se masturbant avec un crucifix, est prié de prendre la porte. D’autres l’avaient prise avant lui. Comme Olivier Cyran qui dénonçait « la conduite despotique et l’affairisme ascensionnel » de Philippe Val.

Charlie Hebdo était-il devenu un journal réac ? Charb pouvait se moquer de l’islam tout en défendant la cause palestinienne. Quand Val faisait la promo de la Constitution européenne, Cabu appelait à voter non quelques pages plus loin. Et si le même Val louait la diplomatie US, Wolinski soutenait Cuba. Tous les dessinateurs de Charlie n’avaient donc pas retourné leurs vieilles vestes d’anars gauchistes. Mais les valeurs que sous-tend leur engagement ont pu être instrumentalisées au profit de causes pas très glorieuses. Ainsi, dans une France où les amalgames islamophobes sont devenus légion, représenter le Prophète Mohamed en terroriste ne relevait pas de l’exploit. « Charlie Hebdo fait partie des multiples couches islamophobes qui se sont cumulées ces dernières années et qui continuent récemment avec un Zemmour ou un Houellebecq, indique Saïd Bouamama. Bien que comportant dans son équipe des personnalités différentes et des points de vue politiques différents, ils ont en commun un rapport à la religion antimatérialiste, la percevant par principe comme réactionnaire en tout lieu et en tout temps. Certains ont donc pensé sincèrement que l’Islam était le nouveau danger religieux d’aujourd’hui. D’autres comme Val ont surfé sur la vague islamophobe en cours dans la société et propulsée par l’Etat pour tenter d’augmenter l’audience économique du journal. C’est lui qui fait prendre un tournant radical au journal en prenant l’Islam comme cible privilégiée. Il ne s’agit plus d’une approche globale antireligieuse (même si quelques articles continuent à cibler d’autres religions), mais de prendre comme cible une religion spécifique. »

Voilà pour le contexte islamophobe. Quelles que fussent les prises de position de Charlie Hebdo, rien ne saurait évidemment justifier l’attentat de mercredi. Il s’agit plutôt de comprendre les facteurs qui ont rendu possible l’impensable. Cette compréhension est d’autant plus importante que déjà, des tentatives de récupération politique malsaine voient le jour, nous appelant à creuser encore alors qu’on pensait avoir touché le fond. En Grèce, pour dénoncer son adversaire de la gauche radicale, Antonis Samaras, premier ministre issu du parti conservateur Nouvelle Démocratie, a déclaré : « Aujourd’hui à Paris, un massacre s’est produit avec au moins douze morts. Et ici certains encouragent encore davantage l’immigration illégale et promettent la naturalisation » . Le milliardaire américain Donald Trump a quant à lui invité la France à autoriser le port d’armes : « Souvenez-vous, quand les armes sont hors la loi, seuls les hors-la-loi sont armés ! » . De son côté, Marine Le Pen a appelé à un référendum sur la peine de mort. C’est dur d’être pleuré par des cons…

« Malheureusement, la solution nécessite une action dans plusieurs directions simultanément, soulève Saïd Bouamama. Il s’agit à la fois de s’opposer aux guerres pour le pétrole pour orienter la colère légitime vers le politique afin qu’elle ne soit pas dévoyée. Il s’agit en second lieu de combattre sans concession l’islamophobie afin de briser le sentiment d’isolement face aux attaques que ressent cette partie importante quantitativement des classes populaires. Il s’agit également d’organiser ces jeunes afin que s’organise avec eux le combat contre les discriminations systémiques, contre les contrôles et crimes policiers. Il s’agit enfin de produire une nouvelle perspective commune qui remet en cause les choix économiques actuels et la politique internationale française. Sans cela, des révoltes légitimes continueront à être dévoyées ».

Le choc des civilisations ou la lutte des classes ?

Dimanche 11 janvier à Paris, la marche républicaine en hommage aux victimes des attentats a réuni 1,5 million de personnes. Il était beaucoup question de liberté d’expression malgré la présence de Netanyahou en tête de cortège. En 2014, Gaza a été le deuxième plus grand tombeau de journalistes dans le monde . Au mois d’août, durant le confit mené contre la petite bande de terre palestinienne, les reporters qui souhaitaient entrer dans Gaza devaient signer une décharge pour empêcher toute poursuite contre l’armée israélienne en cas de blessure ou de mort . En matière de liberté d’expression, on a vu mieux.

L’attentat contre Charlie Hebdo ne peut cependant être ramené à cette seule dimension. Ses racines, l’imposition d’un islamisme réactionnaire au Moyen-Orient et la marginalisation des jeunes issus de l’immigration, dépassent largement le cadre de la liberté d’expression. Une grande partie de la classe politique, des médias et des intellectuels de gauche comme de droite réduit pourtant les événements à cet unique combat. Ils imposent ainsi, malgré les mises en garde sur les amalgames, une grille de lecture calquée sur le choc des civilisations. Ils posent la contradiction entre jihadistes fanatiques d’un côté et citoyens républicains de l’autre. Les premiers ne seraient que des fous de Dieu. Nous avons vu pourtant que derrière ce fanatisme, il y avait une énorme frustration qui, faute d’alternative politique constructive, avait été canalisée vers l’impasse jihadiste. De l’autre côté, les citoyens réunis dans un grand front républicain sont invités à défendre farouchement les valeurs démocratiques menacées par l’obscurantisme religieux.

Le débat posé en ces termes ne permettra pas de sortir la tête de l’eau. Au contraire. On peut s’attendre à un clivage plus fort de la société, à la montée de l’extrême-droite, à des mesures sécuritaires liberticides, à l’instauration d’un climat de psychose et à la poursuite de la radicalisation d’une minorité de jeunes. Aucune solution constructive et efficace donc. À qui profite dès lors cette grille de lecture ? À ceux qui ont combattu le nationalisme arabe pour piller le pétrole du Moyen-Orient. À ceux qui font la guerre par jihadistes interposés pour que leurs multinationales fassent toujours plus de profits. À ceux qui continuent de creuser le fossé entre riches et pauvres. A ceux qui, incapables d’apporter des solutions à la marginalisation des jeunes issus de l’immigration, ont joué le jeu de l’extrême-droite. À ceux qui s’évertuent à appliquer l’austérité alors que les familles les plus riches continuent de s’enrichir malgré la crise. À ceux qui sont incapables de se remettre en cause et d’engager leur responsabilité dans l’attentat du 7 janvier. Ceux-là mêmes qui font le lit du fanatisme ne peuvent que proposer un front républicain pour la liberté d’expression. Ils parviennent ainsi, comme l’explique Saïd Bouamama, à unir ceux qui devraient être divisés, et à diviser ceux qui devraient être unis .

Plutôt que de faire défiler les opprimés derrière des criminels de guerre à Paris, il convient donc de substituer au choc des civilisations la lutte des classes. Un concept démodé ? Pas si l’on en croit le milliardaire Warren Buffet : « Il y a une lutte des classes. C’est ma classe, les riches, qui a déclaré cette guerre et qui est en train de la gagner. » Il est grand temps de lancer la contre-offensive contre les guerres économiques, les inégalités et les faux débats.

L’attaque de Charlie Hebdo a porté atteinte à nos valeurs démocratiques. Et c’est bien par plus de démocratie qu’il faut répondre au drame. Sans se tromper. Ce n’est pas démocratique de larguer des bombes, même sur une dictature. Ce n’est pas démocratique de stigmatiser des citoyens, même au nom de valeurs républicaines. La véritable démocratie appelle à une lutte collective, contre l’obscurantisme et contre le terreau qui l’a vu germer. Une lutte sur plusieurs fronts donc, qui nécessite prise de conscience et solidarité.

Grégoire Lalieu

 

Source : Investig’Action

Le bon et le mauvais terrorisme (Noam Chomsky)

Le monde a été horrifié par l’attaque meurtrière du journal satirique français Charlie Hebdo. Dans le New York Times, le correspondant européen de longue date Steven Erlanger a décrit de manière saisissante les suites immédiates de ce que beaucoup désignent comme le « 11 septembre » français. Ce fut « une journée au cours de laquelle se succédèrent des sirènes retentissantes et des ballets d’hélicoptères. Une journée de frénésie médiatique,  de cordons de police, de foules en panique et de jeunes enfants éloignés des écoles par mesure de sécurité. Une journée, comme les deux qui ont suivi, de sang et d’horreur à Paris, et aux alentours ». L’immense tollé mondial déclenché par l’attentat, fut accompagné d’ une réflexion sur les racines profondes de cette atrocité. « Nombreux sont ceux qui  y voient un choc de civilisations », titrait un article du New York Times.

Les réactions d’horreur et d’indignation envers ces crimes sont justifiées, tout comme la recherche des causes profondes, tant que nous gardons fermement à l’esprit quelques principes. La réaction devrait être complètement indépendante de l’opinion qu’on se fait de ce journal et de ce qu’il produit. Les slogans omniprésents du style « Je suis Charlie », ne devraient  indiquer, ni même sous-entendre, aucune association avec le journal, du moins dans le contexte de la défense de la liberté d’expression. Ils devraient plutôt exprimer une défense de la liberté d’expression quoi qu’on puisse penser du contenu, même si ce dernier est jugé méprisant et dépravé.

Et ces slogans devraient aussi exprimer la condamnation de la violence et de la terreur. Le dirigeant du parti travailliste d’Israël et et premier challenger aux élections à venir, Isaac Herzog, a bien raison quand il dit que « Le terrorisme c’est du terrorisme. Il n’y a pas un bon et un mauvais terrorisme » Il a aussi raison de dire que « Toutes les nations qui souhaitent la paix et la liberté font face à un défi énorme » à cause du terrorisme meurtrier – si on met de côté son interprétation, comme on pouvait le prévoir sélective, du défi.

Erlanger décrit de façon frappante la scène d’horreur. Il cite l’un des journalistes survivants: « Tout s’est effondré. Il n’y avait aucune issue. Il y avait de la fumée partout. C’était terrible. Les gens criaient. C’était un cauchemar ». Un autre journaliste survivant rapporta « une immense explosion, puis tout a été plongé dans l’obscurité la plus totale ». La scène, rapporta Erlanger, « était de plus en plus familière, avec ses débris de verre, ses murs effondrés, ses boiseries arrachées, ses peintures déchiquetées et sa dévastation émotionnelle ». Au moins 10 personnes seraient mortes dans l’explosion, et 20 disparues, « probablement enfouis sous les décombres ».

Ces citations, comme nous le rappelle l’infatigable David Peterson, ne datent pas de janvier 2015. Elles sont en réalité extraites d’un reportage d’Erlanger publié le 24 avril 1999, qui n’eut droit qu’à la page 6 du New York Times, n’atteignant donc pas les dimensions médiatiques de l’attaque contre Charlie Hebdo. Erlanger y décrivait le « tir de missile sur le siège de la télévision d’État serbe »  par l’OTAN (comprenez : les USA) qui « a réduit au silence la radio-télévision serbe ».

Les locaux de la télévision serbe bombardés par l’OTAN

Les locaux de la télévision serbe bombardés par l’OTAN

Il y eut une justification officielle. « L’OTAN et les représentants Américains ont défendu l’attaque », rapporte Erlanger, « comme une tentative de déstabilisation du régime du Président Slobodan Milosevic de Yougoslavie. » Le porte-parole du pentagone, Kenneth Bacon déclara lors d’un point de presse à Washington que « la télévision serbe faisait partie intégrante de la machine meurtrière de Milosevic, autant que ses forces armées » ce qui en faisait donc une cible légitime.

Le gouvernement yougoslave déclara: « la nation entière soutient le Président Slobodan Milosevic », rapporte Erlanger qui ajoutait: « comment le gouvernement sait cela avec autant de précision demeure plutôt flou ».

Aucun commentaire aussi sardonique n’est de mise dans ce qu’on peut lire sur la France en deuil et l’indignation mondiale devant cette atrocité. Il n’est pas nécessaire non plus de chercher les causes profondes ni de se demander qui représente la civilisation, et qui représente la barbarie.

Isaac Herzog se trompe donc lorsqu’il affirme que « Le terrorisme c’est du terrorisme. Il n’y a pas un bon et un mauvais terrorisme ». On peut affirmer qu’il existe un deux poids deux mesures : le terrorisme ne s’appelle pas terrorisme dans le cas d’une attaque bien plus violente, mais menée par ceux qui sont dans leur bon droit de par leur pouvoir. De la même façon, il n’y a pas atteinte à la liberté d’expression quand ces Justes détruisent une chaine de télévision soutenant le gouvernement qu’ils attaquent.

De la même manière, on comprend facilement le commentaire dans le New York Times de l’avocat des droits civiques Floyd Abrams, connu pour sa défense passionnée de la liberté d’expression, déclarant que l’attaque de Charlie Hebdo est « l’attaque la plus menaçante sur le journalisme de mémoire d’homme ». Il a raison de préciser « de mémoire d’homme », ce qui range déjà les attaques sur le journalisme et les actes terroristes dans deux catégories : Les leurs, qui sont horribles ; et les nôtres, qui sont vertueux et facilement effaçables de la « mémoire d’homme ».

L’occupation militaire de l’hôpital de Falloujah

L’occupation militaire de l’hôpital de Falloujah

Nous pourrions aussi  rappeler qu’il ne s’agit là que d’une des nombreuses attaques de ceux qui sont dans leur bon droit contre la liberté d’expression. Citons encore un exemple  qui  est facilement effacé de la « mémoire d’homme », l’attaque de Falloujah par les troupes US en novembre 2004, l’un des  crimes les plus épouvantables de l’invasion de l’Irak et qui commença par l’occupation de l’hôpital général de Falloujah. L’occupation militaire d’un hôpital est, bien évidemment, un sérieux crime de guerre en soi, indépendamment même de la manière dont elle a été menée et décrite benoîtement en Une du New York Times dans un article illustré par une photo du crime. L’article rapportait que « les patients et le personnel hospitalier furent sortis précipitamment des chambres par des soldats armés qui leur ordonnèrent de s’assoir ou de se coucher à même le sol pendant que les soldats leur ligotaient les mains dans le dos ». Ces crimes furent décrits comme hautement méritoires, et justifiés : « L’offensive a ainsi mis fin à ce que les officiers décrivaient comme une arme de propagande pour les militants : l’hôpital général de Falloujah, avec son flux incessant de rapports sur les victimes civiles ».

Bien évidemment, on ne pouvait permettre à une telle agence de propagande de continuer à cracher ses vulgaires obscénités.

Noam Chomsky

Traduit par Nicolas CASAUX

Source : http://partage-le.com/2015/01/nous-sommes-tous-noam-chomsky/

Article initialement paru en anglais à l’adresse suivante: https://zcomm.org/znetarticle/we-are-all-fill-in-the-blank/

 

« Les principes du pouvoir » : un documentaire sur les dessous de la politique étrangère étasunienne des années quarante à aujourd’hui

(deuxième partietroisième partie)

« Les principes du pouvoir » est une série documentaire en trois volets réalisée par Scott Noble. Elle s’intéresse aux dessous de la politique étrangère étasunienne de la Seconde guerre mondiale à aujourd’hui et s’emploie à en démystifier la propagande.

Y sont évoqués quelques-uns des nombreux renversements de régimes démocratiques et massacres de civils perpétrés ou soutenus par les gouvernements américains et justifiés sous prétexte de contrecarrer une prétendue menace soviétique et de défendre la…. démocratie : écrasement d’une insurrection populaire en Grèce, à la fin de la Seconde guerre mondiale, avec le soutien apporté aux anciens fascistes alliés au nazis ; renversement, en Iran, du premier ministre Mossadegh, coupable d’avoir nationalisé les réserves pétrolières ; renversement, au Guatemala, de Jacobo Arbenz, coupable d’avoir entrepris des réformes agraires et soutenu les droits des syndicats ; renversement et assassinat, au Congo, de Patrice Lumumba coupable d’avoir pris au sérieux la décolonisation ; renversement, au Chili, du gouvernement socialiste d’Allende, remplacé par la dictature de Pinochet et son cortège de tortures et d’assassinats ; renversement, en République dominicaine, de Juan Bosh, qui avait osé mené une réforme constitutionnelle accordant des droits aux travailleurs, aux paysans ; renversement, au Brésil, du gouvernement travailliste et démocratiquement élu de Joao Goulart ; soutien, en Argentine, à la junte militaire commandée par Jorge Rafael Videla qui exerça une répression terrible contre l’opposition syndicale et politique de gauche ; soutien, au Salvador, à une junte militaire cause de dizaines de milliers de morts civils ; soutien, au Nicaragua, à la rébellion des « contras » contre le gouvernement sandiniste et cause d’une guerre civile qui fit près de 30 000 morts.

Où l’on s’apercevra à quel point les dirigeants américains n’ont jamais été motivés, dans leurs mille et une ingérences, que par la recherche de profits économiques et de l’hégémonie planétaire et se moquaient (et se moquent d’ailleurs toujours) complètement de cette démocratie et de cette liberté dont ils se plaisent à parer leur discours – en témoignent le nombre de ces régimes démocratiques qu’ils ont renversé (qui avaient le tort de vouloir être indépendant et de s’occuper un peu trop du bien-être de leur population) et le nombre de dictatures qu’ils ont installé et soutenu.

Où l’on se rendra compte que la « guerre froide » et la lutte contre le grand méchant loup soviétique n’ont été que le prétexte et le masque d’une guerre contre le tiers-monde et ses velléités indépendantistes et révolutionnaires.

Où l’on apprendra aussi que les dirigeants américains – et occidentaux – ont durant les années 20 et 30 longtemps apprécié et soutenu les dictatures fascistes – qu’ils voyaient comme les meilleurs remparts contre le danger révolutionnaire.

Avec notamment les interventions de : Howard Zinn (historien), Nafeez Ahmed (politologue britannique), John Perkins (écrivain américain), James Petras (professeur en sociologie), John Stauber, (écrivain), Marcia Esparza (sociologue), Peter Linebaugh (historien, écrivain), Noam Chomsky (écrivain), Graeme McQueen (professeur en sciences religieuses), Michael Parenti (professeur en sciences politiques), Russ Baker (journaliste).

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Quelques extraits :

 

La Guerre froide, une guerre entre les Etats-Unis et le tiers-monde

William Blum : « L’Union Soviétique, contrairement à ce qu’on enseignait aux Etats-Unis, n’était pas une société révolutionnaire, que ce soit dans le pays ou à l’extérieur. (…) [ses dirigeants] voulaient être en bons termes avec l’Occident. (…) On nous a enseigné que ce fut une lutte entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique ; je maintiens que l’idée est fallacieuse. La Guerre froide était une lutte entre les Etats-Unis et le tiers monde, ce sont ces derniers qu’ils combattaient : les forces locales qui manifestaient le besoin d’un changement très radical. L’Union Soviétique, dans pratiquement tous les cas, n’a joué aucun rôle dans ces scénarios, pas même un rôle insignifiant. Tous les leurs actes ont été très exagérés par les médias occidentaux. »

« Six millions de personnes [furent] tuées durant cette longue guerre de 40 ans que [les Etats-Unis ont] déclaré aux peuples du tiers monde. »

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Le crime fondateur de la Guerre froide : l’écrasement de l’insurrection grecque

« Après la seconde guerre mondiale, les planificateurs politiques américains avaient le choix d’accueillir la démocratie dans toutes ses formes ou d’étouffer d’énormes populations dans le monde par la violence. La Grèce fut la première épreuve majeure. »

« Pendant la guerre, le mouvement de gauche appelé Front de Libération Nationale (EAM) fournit une grande partie de la résistance contre les nazis. EAM mit également en place des gouvernements transitoires dans le pays. Bien que son commandement militaire était communiste, les gouvernements locaux n’étaient en rien identiques à une organisation de type stalinienne. Ils étaient décentralisés et participatifs. Winston Churchill décrivit la situation comme une anarchie et demanda le retour du roi Georges II. Lorsque le peuple grec rejeta le retour de la monarchie, l’armée britannique a attaqué.
Un réseau de camp de concentration fut installé dans les îles grecques, tandis que les escadrons de la mort terrorisaient les villages. La technique de choix était la décapitation. (…) Le président Truman répondit en envoyant des centaines de millions de dollars en aide militaire aux mêmes hommes contre lesquels les alliés se battaient quelques mois auparavant. En 1947, 74 000 tonnes d’équipement militaire furent envoyées en Grèce. »
Noam Chomsky : « La Grèce était « communiste », elle se reposait sur ses paysans et ses ouvriers. Partout en Europe, au lendemain de la guerre, il y avait un courant démocratique radical, souvent appelé communiste, socialiste ou quelque chose du genre. Les Etats-Unis n’étaient pas d’accord. Ils voulaient rétablir l’ordre traditionnel. En Grèce, après que les Britanniques eurent perdu le contrôle sur la résistance, ils se sont retirés, et les Etats-Unis sont arrivés. C’était le moment d’annoncer la doctrine Truman et d’employer une rhétorique pompeuse de défense de la démocratie, mais en fait il s’agissait d’écraser la résistance anti-nazie (la résistance reposant sur les paysans et ouvriers) afin de rétablir l’ordre traditionnel avec son lot de collaborateurs fascistes ; ils ne se préoccupaient pas de cela. C’est exactement ce qui s’est produit ; ils ont probablement tué 150 000 Grecs; la Grèce était lancée dans cette voie. »

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Les dépenses militaires sont le moteur de l’économie américaine

Phillip Agee : « Les dépenses militaires aux Etats-Unis sont le moteur de l’économie américaine, et cela a été le cas depuis 1950. Il est utile de réexaminer cette époque parce que la crise y trouve ses racines, une crise préméditée et recherchée. Dès le début de l’année 1950, l’administration Truman était très préoccupée par un possible retour des Etats-Unis aux conditions de la crise de 1929. Dès 1950, la décision fut prise que ce problème domestique d’ordre économique serait résolu par le militarisme, c’est-à-dire par le réarmement des Etats-Unis et par le financement du réarmement européen par les Etats-Unis, celui de l’Allemagne de l’Ouest en particulier. Le document qui fournit l’analyse du monde de l’époque la position des Etats-Unis le monde et sa situation interne fut classé top secret pendant 25 ans. En 1975, accidentellement ou par erreur, il fut rendu public et publié. Il est connu sous le nom NSC-68, NSC étant le National Security Council. Il fut rédigé par Paul Nitze et c’est un document très détaillé. Toutefois, la conclusion principale fut celle-ci, d’après le document : « Les Etats-Unis et d’autres nations libres feront l’expérience d’un déclin significatif de l’activité, et ce, durant une période de plusieurs années à moins que des réformes plus positives ne soient entreprises. » La solution adoptée dans le cadre de ces « réformes plus positives » fut l’expansion du secteur militaire. Il fit appel à toute l’émotion qu’il put, et Truman déclara : « Nos foyers, notre nation : toutes les choses en lesquelles nous croyons sont en grand danger. Les dirigeants de l’Union Soviétique sont à l’origine de ce danger. » Dans son discours, il en appela également à une énorme augmentation des dépenses militaires pour les forces américaines et européennes, indépendamment des besoins du conflit coréen. La menace soviétique était inexistante. Ils reconstruisaient le pays depuis les décombres d’une guerre durant laquelle ils perdirent 20 millions de personnes. Ils ne constituaient pas une menace ; ce fut monté de toutes pièces dès 1950 durant la Guerre de Corée et par la suite. Cette grande menace devint une justification de ce programme, que Truman, à travers la manipulation de la Guerre de Corée, parvint à faire passer au Congrès. Au final, durant les deux premières années, c’est-à-dire les deux années entre 1950 et 1952, le budget militaire américain a plus que triplé, de 13 milliards de dollars en 1950 à 44 milliards en 1952. Durant cette même période de 2 ans, les effectifs de l’armée américaine doublèrent pour atteindre 3,6 millions. Ce fut les débuts de l’économie de guerre permanente aux Etats-Unis. »

*

La guerre froide, masque et légitimation de la guerre des riches contre les pauvres

William I. Robinson : « La contradiction a été celle de la disparité entre les possédants et les possédés, entre une majorité de gens démunis dans le monde, des gens disproportionnellement concentrés dans le tiers monde et les anciennes colonies et les Etats qui les contrôlent et en bénéficient au sein de système mondial. En fonction de l’époque dont on parle au sein de ces siècles derniers, il y a toujours eu une manière ou une autre de placer un contexte idéologique derrière cette contradiction. Elle fut définie sous la forme de la « destinée manifeste », la supériorité de la race anglo-saxonne et sa destinée de domination mondiale avant même que des concepts tels que le communisme ou l’Union soviétique n’existent. Puis ce fut le tour des anarchistes, le fait qu’ils allaient créer une société anarchiste, avant que l’Union Soviétique ne voie le jour. Durant la Guerre froide, la guerre menée par les riches et puissants contre la majorité des pauvres du monde s’est principalement articulée autour de la lutte contre le communisme. Puis la Guerre froide toucha à sa fin et cela se transforme en lutte contre le trafic de drogue international. Puis survint le 11 septembre, à la suite duquel l’idéologie exprimée est celle d’une lutte contre le terrorisme. Il y a donc toujours eu une justification de la domination d’une petite minorité sur une grande majorité de l’humanité. Ce système de domination, lui, n’a pas changé. Le changement est la façon dont c’est justifié et rendu légitime. Les Etats-Unis sont intervenus, des coups d’Etat ont eu lieu, des guerres interventionnistes ont éclaté, et ce, avant, durant et après la Guerre froide. Nous pouvons donc assimiler la nature de ce système global à une bataille du 20e siècle entre un système communiste et un système capitaliste. »

*

Quand les élites « démocratiques » soutenaient le fascisme

« Bien que ce fait soit peu admis dans l’Histoire officielle, les élites occidentales ont longtemps soutenu le fascisme en Europe pour s’opposer aux mouvements de gauche. »

« Depuis le début du mouvement fasciste, de nombreux chefs d’industrie occidentaux complimentaient non seulement les fascistes, mais leur offraient un soutien financier, intellectuel et moral significatif
Le cas de l’Espagne en est l’un des exemples les plus frappants. Lorsque les paysans et les ouvriers ont pris le contrôle de la production, de la consommation et de la vie sociale à travers une bonne partie du pays, les dirigeants mondiaux se sont dressés en opposition contre eux. Leur système de gouvernements autonomes menaçait non seulement les fascistes et les staliniens, mais aussi les démocraties libérales américaines et dans le reste du monde. Les rebelles furent qualifiés d’anarchistes. »
Noam Chomsky : « Dans les médias et les commentaires, le terme anarchie est utilisé pour suggérer le chaos, les bombes, les perturbations, la criminalité… Le véritable sens du terme est assez différent : il sous-entend l’aide mutuelle, la coopération ; c’est aussi proche d’une démocratie qu’on peut l’envisager, un vrai contrôle populaire sur les institutions. Parfois, la résistance se traduit par une résistance sans dirigeant. Cet amalgame résulte en partie de l’ignorance et d’autre part il s’agit de saper les efforts visant à établir une société coopérative avec un contrôle populaire ce qui bien sûr est à l’opposé des intérêts de l’élite. (…) Comment les démocraties libérales ont -elles répondu ? Exactement comme on s’y attend. Elles méprisent la démocratie, pour de très bonnes raisons : les maîtres ne veulent pas que les étrangers ignorants et indiscrets s’occupent de leurs affaires, parce qu’ils le feraient dans leur propre intérêt. Vous perdez la hiérarchie, la domination et le contrôle centralisé : toutes les valeurs préférentielles des maîtres. Les démocraties libérales ont essentiellement uni leurs forces avec les fascistes et les communistes pour détruire la révolution. Une fois qu’ils ont détruit la révolution sociale anarchiste, ils ont commencé à se battre en eux. Mais la première tache, pour la première année, était de s’assurer que la révolution populaire soit écrasée. Les communistes étaient en tête. Les fascistes avaient bien sûr leurs propres intérêts. Les Etats-Unis étaient quelque peu marginaux à l’époque. Ce n’était pas la puissance mondiale majeure, c’était l’Angleterre et la France. Mais Roosevelt joua également un rôle, un embargo fut signé qui empêchait les armes d’être acheminées vers l’Espagne, mais Roosevelet tolérait de lever l’embargo illégalement afin d’approvisionner les fascistes en pétrole. Le Département d’Etat prétendait l’ignorer. Ils le savaient, bien sûr. Je me souviens, étant enfant, que la presse de gauche en parlait,  et le gouvernement disait qu’ils n’en avaient jamais entendu parler et bien sûr les médias se rangèrent du côté du gouvernement. Des années plus tard, des documents dévoilés concédaient que cela s’était produit depuis le début. Donc Roosevelet soutenait effectivement les fascistes, mais principalement en détruisant la révolution anarchiste, qui constituait une grave menace. »

Michael Parenti : « Le fascisme est un système très rationnel. C’est un instrument utilisé par la ploutocratie afin de distraire le peuple avec les artifices d’une révolution factice. Il y a toujours un faux populisme. Il y a beaucoup de marches militaires au pas et de manipulation de symboles, de sentiments, l’amour de l’Etat, etc. La politique se repose sur le recours rationnel à des symboles irrationnels. La focalisation des personnes qui étudient le fascisme italien ou le nazisme en particulier ; ils se focalisent sur la notion d’un mouvement insensé qui s’est simplement produit,porté qu’il fut par ce fanatique d’Adolf Hitler et les Allemands ont perdu l’esprit et furent détournés du droit chemin. En fait, il essayèrent de rediriger les vraies revendications du peuple allemand en direction d’ennemis non pertinents. Lorsque les fascistes sont arrivés au pouvoir, ils ont réduit les salaires de 50%, ils ont détruit les syndicats, ils ont détruit tous les partis d’opposition et tous les journaux (ils les fermèrent). Ils abolirent ou réduisirent considérablement toutes les taxes de succession imposées aux riches, ils abolirent tous les impôts liés aux cartels d’entreprises : plus ou moins ce qui est pratiqué ici sans avoir à aller si loin politiquement. Le fascisme est un instrument grâce auquel la ploutocratie peut contrôler et, avec un peu de chance, rendre effective la solution finale à la lutte des classes. Vous émiettez, détruisez et réduisez en esclavage la classe ouvrière, et le peuple doit l’accepter. Le propos que je viens de tenir, le fait que le fascisme est un instrument de la ploutocratie est justifié par le fait que la ploutocratie agit en faveur des fascistes, non seulement la ploutocratie allemande qui versa d’énormes sommes d’argent à Hitler, lui permettant de se déplacer dans tout le pays, mais aussi la ploutocratie des Etats-Unis, dans laquelle toutes sortes de membres éminentes soutenaient ouvertement les fascistes. »

« Le fascisme en Europe était (…) soutenu (…) aussi par de nombreux puissants politiciens. Mussolini faisait souvent l’objet d’éloges de la part de figures politiques dominantes aux Etats-Unis et au Royaume-Uni et même par Churchill en personne. Le 20 juin 1927, il loua la nouvelle philosophie durant un déplacement en Italie. « Je dirai un mot au sujet d’un aspect international du fascisme », déclara Churchill. Hors de vos frontières, votre mouvement a rendu service au monde entier… L’Italie a montré qu’il est possible de combattre les forces subversives de manière à rallier les masses d’un peuple convenablement dirigé vers un idéal et la volonté de défendre l’honneur et la stabilité d’une société civilisée. » Ce ne fut que lorsque les Etats fascistes commencèrent à menacer les intérêts anglo-américains que leur philosophie tomba en disgrâce, du moins temporairement. Les hommes et les enfants de la classe ouvrière dans le monde étaient désormais forcés soit de défendre, soit de combattre le Goliath entretenu par les élites au sein de leur propre nation. Le cauchemar de la 2e guerre mondiale commença. (…) En dépit de sa rhétorique portant à croire le contraire, Truman soutint le fascisme et les dirigeants totalitaires du monde. »