L’idéologie du travail (Jacques Ellul)

valeur_travail-500x261Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. Dans la presque totalité des sociétés traditionnelles, le travail n’est considéré ni comme un bien ni comme l’activité principale. La valeur éminente du travail apparait dans le monde occidental, au XVIIème, en Angleterre, en Hollande puis en France et elle se développe dans ces trois pays au fur et à mesure de la croissance économique. Comment s’explique, d’abord la mutation mentale et morale qui consiste à passer du travail peine ou châtiment ou nécessité inévitable au travail valeur et bien ? Il faut constater que cette réinterprétation qui aboutit à l’idéologie du travail se produit lors de la rencontre de quatre faits qui modifient la société occidentale. Tout d’abord le travail devient de plus en plus pénible, avec le développement industriel, et apparemment plus inhumain. Les conditions du travail empirent considérablement en passant de l’artisanat, et même de la manufacture (qui était déjà dure mais non pas inhumaine) à l’usine. Celle-ci produit un type de travail nouveau, impitoyable. Et comme, avec la nécessité de l’accumulation du capital, le salaire est inférieur à la valeur produite, le travail devient plus envahissant : il recouvre toute la vie de l’homme. L’ouvrier est en même temps obligé de faire travailler sa femme et ses enfants pour arriver à survivre. Le travail est donc à la fois plus inhumain qu’il ne l’était pour les esclaves et plus totalitaire, ne laissant place dans la vie pour rien d’autre, aucun jeu, aucune indépendance, aucune vie de famille. Il apparait pour les ouvriers comme une sorte de fatalité, de destin. Il était alors indispensable de compenser cette situation inhumaine par une sorte d’idéologie (qui apparaît d’ailleurs ici comme correspondant exactement à la vue de l’idéologie chez Marx), qui faisait du travail une vertu, un bien, un rachat, une élévation. Si le travail avait encore été interprété comme une malédiction, ceci aurait été radicalement intolérable pour l’ouvrier.

Or, cette diffusion du « Travail-Bien » est d’autant plus nécessaire que la société de cette époque abandonne ses valeurs traditionnelles, et c’est le second facteur. D’une part les classes dirigeantes cessent de croire profondément au christianisme, d’autre part les ouvriers qui sont des paysans déracinés, perdus dans la ville n’ont plus aucun rapport avec leurs anciennes croyances, l’échelle des valeurs traditionnelles. De ce fait il faut rapidement créer une idéologie de substitution, un réseau de valeurs dans lequel s’insérer. Pour les bourgeois, la valeur va devenir ce qui est l’origine de leur force, de leur ascension. Le Travail (et secondairement l’Argent). Pour les ouvriers, nous venons de voir qu’il faut aussi leur fournir ce qui est l’explication, ou la valorisation, ou la justification de leur situation, et en même temps une échelle de valeurs susceptible de se substituer à l’ancienne. Ainsi, l’idéologie du travail se produit et grandit dans le vide des autres croyances et valeurs.

Mais il y a un troisième facteur : est reçu comme valeur ce qui est devenu la nécessité de croissance du système économique, devenu primordial. L’économie n’a pris la place fondamentale dans la pensée qu’au XVII – XVIIIème. L’activité économique est créatrice de la valeur (économique). Elle devient dans la pensée des élites, et pas seulement de la bourgeoisie, le centre du développement, de la civilisation. Comment dès lors ne pas lui attribuer une place essentielle dans la vie morale. Or, ce qui est le facteur déterminant de cette activité économique, la plus belle de l’homme, c’est le travail. Tout repose sur un travail acharné. Ce n’est pas encore clairement formulé au XVIIIème, mais nombreux sont ceux qui comprennent déjà que le travail produit la valeur économique. Et l’on passe très tôt de cette valeur à l’autre (morale ou spirituelle). Il fallait bien que cette activité si essentielle matériellement soit aussi justifiée moralement et psychologiquement. Créateur de valeur économique, on emploie le même mot pour dire qu’il est fondateur de la valeur morale et sociale.

Enfin un dernier facteur vient assurer cette prédominance. L’idéologie du travail apparaît lorsqu’il y a séparation plus grande, décisive entre celui qui commande et celui qui obéit à l’intérieur d’un même processus de production, entre celui qui exploite et celui qui est exploité, correspondant à des catégories radicalement différentes de travail. Dans le système traditionnel, il y a celui qui ne travaille pas et celui qui travaille. Il y a une différence entre le travailleur intellectuel et le travailleur manuel. Mais il n’y avait pas opposition radicale entre les tâches d’organisation ou même de commandement et celles d’exécution : une initiative plus grande était laissée au manuel. Au XVIIIème, celui qui organise le travail et qui exploite est lui-même un travailleur (et non pas un non travailleur, comme le seigneur) et tous sont pris dans le circuit du travail, mais avec l’opposition totale entre l’exécutant exploité et le dirigeant exploiteur. Il y a des catégories totalement différentes du travail dans le domaine économique. Ce sont là, je crois, les quatre facteurs qui conduisent à l’élaboration (spontanée, non pas machiavélique) de l’idéologie du travail, qui joue le rôle de toutes les idéologies : d’une part voiler la situation réelle en la transposant dans un domaine idéal, en attirant toute l’attention sur l’idéal, l’ennobli, le vertueux, d’autre part, justifier cette même situation en la colorant des couleurs du bien et du sens. Cette idéologie du travail a pénétré partout, elle domine encore en grande partie nos mentalités.

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Quelles sont alors les principales composantes de cette idéologie : tout d’abord, l’idée centrale, qui devient une évidence, c’est que l’homme est fait pour le travail. Il n’a pas d’autre possibilité pour vivre. La vie ne peut être remplie que par le travail. Je me rappelle telle pierre tombale avec pour seule inscription, sous le nom du défunt : « le travail fut sa vie ». Il n’y avait rien d’autre à dire sur toute une vie d’homme. Et en même temps dans la première moitié du XIXème, apparaissait l’idée que l’homme s’était différencié des animaux, était devenu vraiment homme parce que dès l’origine il avait travaillé. Le travail avait fait l’homme. La distance entre le primate et l’homme était établie par le travail. Et, bien significatif, alors qu’au XVIIIème. on appelait en général l’homme préhistorique « homo sapiens », au début du XIXème. ce qui va primer ce sera « homo faber » : l’homme fabricant d’outils de travail (je sais bien entendu que cela était lié à des découvertes effectives d’outils préhistoriques, mais ce changement d’accentuation reste éclairant). De même que le travail est à l’origine de l’homme, de même c’est lui qui peut donner un sens à la vie. Celle-ci n’a pas de sens en elle- même : l’homme lui en apporte un par ses œuvres et l’accomplissement de sa personne dans le travail, qui, lui-même n’a pas besoin d’être justifié, légitimé : le travail a son sens en lui-même, il comporte sa récompense, à la fois par la satisfaction morale du « devoir accompli », mais en outre par les bénéfices matériels que chacun retire de son travail. Il porte en lui sa récompense, et en plus une récompense complémentaire (argent, réputation, justification). Labor improbus omnia vincit. Cette devise devient la majeure du XIXème. Car le travail est le père de toutes les vertus, comme l’oisiveté est la mère de tous les vices. Les textes de Voltaire, l’un des créateurs de l’idéologie du travail, sont tout à fait éclairants à ce sujet : « Le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin » ou encore « Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens ». Et ce n’est pas pour rien que ce soit Voltaire justement qui mette au premier plan la vertu du travail. Car celui-ci devient vertu justificatrice. On peut commettre beaucoup de fautes de tous ordres, mais si on est un ferme travailleur on est pardonné. Un pas de plus, et nous arrivons à l’affirmation, qui n’est pas moderne, que « Le travail c’est la liberté ». Cette formule rend aujourd’hui un son tragique parce que nous nous rappelons la formule à l’entrée des Camps hitlériens « Arbeit macht frei ». Mais au XIXe s. on expliquait gravement qu’en effet seul le travailleur est libre, par opposition au nomade qui dépend des circonstances, et au mendiant qui dépend de la bonne volonté des autres. Le travailleur, lui, chacun le sait, ne dépend de personne. Que de son travail ! Ainsi l’esclavage du travail est mué en garantie de Liberté.

Et de cette morale nous trouvons deux applications plus modernes : l’Occidental a vu dans sa capacité à travailler la justification en même temps que l’explication de sa supériorité à l’égard de tous les peuples du monde. Les Africains étaient des paresseux. C’était un devoir moral que de leur apprendre à travailler, et c’était une légitimation de la conquête. On ne pouvait pas entrer dans la perspective que l’on s’arrête de travailler quand on a assez pour manger deux ou trois jours. Les conflits entre employeurs occidentaux et ouvriers arabes ou africains entre 1900 et 1940 ont été innombrables sur ce thème-là. Mais, très remarquablement, cette valorisation de l’homme par le travail a été adoptée par des mouvements féministes. L’homme a maintenu la femme en infériorité, parce que seul il effectuait le travail socialement reconnu. La femme n’est valorisée aujourd’hui que si elle « travaille » : compte tenu que le fait de tenir le ménage, élever les enfants n’est pas du travail, car ce n’est pas du travail productif et rapportant de l’argent. G. Halimi dit par exemple « La grande injustice c’est que la femme a été écartée de la vie professionnelle par l’homme ». C’est cette exclusion qui empêche la femme d’accéder à l’humanité complète. Ou encore qui fait qu’on la considère comme le dernier peuple colonisé. Autrement dit, le travail, qui, dans la société industrielle est effectivement à la source de la valeur, qui devient l’origine de toute réalité, se trouve transformé, par l’idéologie en une surréalité, investie d’un sens dernier à partir duquel toute la vie prend son sens. Le travail est ainsi identifié à toute la morale et prend la place de toutes les autres valeurs. Il est porteur de l’avenir. Celui-ci, qu’il s’agisse de l’avenir individuel ou de celui de la collectivité, repose sur l’effectivité, la généralité du travail. Et à l’école on apprend d’abord et avant tout à l’enfant la valeur sacrée du travail. C’est la base (avec la Patrie) de l’enseignement primaire de 1860 à 1940 environ. Cette idéologie va pénétrer totalement des générations.

Et ceci conduit à deux conséquences bien visibles, parmi d’autres. Tout d’abord nous sommes une société qui a mis progressivement tout le monde au travail. Le rentier, comme auparavant le Noble ou le Moine tous deux des oisifs, devient un personnage ignoble vers la fin du XIXème. Seul le travailleur est digne du nom d’homme. Et à l’école on met l’enfant au travail, comme jamais dans aucune civilisation on n’a fait travailler les enfants (je ne parle pas de l’atroce travail industriel ou minier des enfants au XIXème, qui était accidentel et lié non pas à la valeur du travail mais au système capitaliste). Et l’autre conséquence actuellement sensible : on ne voit pas ce que serait la vie d’un homme qui ne travaillerait pas. Le chômeur, même s’il recevait une indemnité suffisante, reste désaxé et comme déshonoré par l’absence d’activité sociale rétribuée. Le loisir trop prolongé est troublant, assorti de mauvaise conscience. Et il faut encore penser aux nombreux « drames de la retraite ». Le retraité se sent frustré du principal. Sa vie n’a plus de productivité, de légitimation : il ne sert plus à rien. C’est un sentiment très répandu qui provient uniquement du fait que l’idéologie a convaincu l’homme que la seule utilisation normale de la vie était le travail.

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Cette idéologie du travail présente un intérêt tout particulier dans la mesure où c’est un exemple parfait de l’idée (qu’il ne faut pas généraliser) que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante. Ou encore que celle-ci impose sa propre idéologie à la classe dominée. En effet cette idéologie du travail est, avec l’expansion de l’industrie, une création intégrale de la classe bourgeoise. Celle-ci remplace toute morale par la morale du travail. Mais ce n’est pas pour tromper les ouvriers, ce n’est pas pour les amener à travailler plus. Car la bourgeoisie elle- même y croit. C’est elle qui, pour elle-même, place le travail au- dessus de tout. Et les premières générations bourgeoises (les capitaines d’industrie par exemple) sont faites d’hommes acharnés au travail, œuvrant plus que tous. On élabore cette morale non pour contraindre les autres, mais en tant que justification de ce que l’on fait soi-même. La bourgeoisie ne croyait plus aux valeurs religieuses et peu aux morales traditionnelles : elle remplace le tout par cette idéologie qui légitime à la fois ce qu’elle fait, la façon dont elle vit, et aussi le système lui-même qu’elle organise et met en place. Mais bien entendu, nous avons déjà dit que comme toute idéologie, celle-là sert aussi à voiler, cacher la condition du prolétariat (s’il travaille, ce n’est pas par contrainte mais par vertu). Or, ce qui est passionnant c’est de constater que cette idéologie produite par la bourgeoisie devient l’idéologie profondément crue et essentielle de la classe ouvrière et de ses penseurs. Comme la plupart des socialistes, Marx se fait piéger par cette idéologie. Lui qui a été si lucide pour critiquer la pensée bourgeoise, il entre en plein dans l’idéologie du travail. Les textes abondent : « L’Histoire n’est que la création de l’homme par le travail humain. Le travail a créé l’homme lui-même » (Engels).

Et voici de beaux textes de Marx lui-même :

« Dans ton usage de mon produit, je jouirai directement de la conscience d’avoir satisfait un besoin humain et objectivé l’essence de l’homme, d’avoir été pour toi le moyen terme entre toi et le genre humain, d’être donc connu et ressenti par toi comme un complément de ton propre être et une partie nécessaire de toi-même. Donc de me savoir confirmé aussi bien dans ta pensée que dans ton amour, d’avoir créé dans la manifestation individuelle de ma vie, la manifestation de ta vie, d’avoir donc confirmé et réalisé directement dans mon travail… l’essence humaine, mon essence sociale. »

K. Marx – Mans 1844.

« C’est en façonnant par son travail le monde des objets que l’homme se révèle réellement comme un être générique. Sa production, c’est sa vie générique créatrice. Par elle, la nature apparait comme son œuvre et sa réalité. C’est pourquoi l’objet du travail est l’objectivation de la vie générique de l’homme car il ne s’y dédouble pas idéalement dans la conscience, mais réellement, comme créateur. Il se contemple ainsi lui-même dans un monde qu’il a lui-même créé par son travail. »

K. Marx – Mans 1844.

Et l’une des attaques impitoyables de Marx contre le capitalisme portera justement sur ce point : le capitalisme a dégradé le travail humain, il en fait un avilissement, une aliénation. Le travail dans ce monde n’est plus le travail. (Il oubliait que c’était ce monde qui avait fabriqué cette image noble du travail !). Le capitalisme doit être condamné entre autres afin que le travail puisse retrouver sa noblesse et sa valeur. Marx attaquait d’ailleurs en même temps sur ce point les anarchistes, seuls à douter de l’idéologie du travail. Enfin : « Par essence le travail est la manifestation de la personnalité de l’homme. L’objet produit exprime l’individualité de l’homme, son prolongement objectif et tangible. C’est le moyen de subsistance direct, et la confirmation de son existence individuelle ». Ainsi Marx interprète tout grâce au travail, et sa célèbre démonstration que seul le travail est créateur de valeur repose sur cette idéologie bourgeoise (d’ailleurs c’étaient bien des économistes bourgeois qui, avant Marx, avaient fait du travail l’origine de la valeur…). Mais ce ne sont pas seulement les penseurs socialistes qui vont entrer dans cette optique, les ouvriers eux-mêmes, et les syndicats aussi. Pendant toute la fin du XIXème, on assiste à la progression du mot « Travailleurs ». Seuls les travailleurs sont justifiés et ont droit à être honorés, opposés aux Oisifs et aux Rentiers qui sont vils par nature. Et encore par Travailleur on n’entend que le travailleur manuel. Aux environs de 1900, il y aura de rudes débats dans les syndicats pour savoir si on peut accorder à des fonctionnaires, des intellectuels, des employés, le noble titre de travailleur. De même dans les syndicats on ne cesse de répéter entre 1880-1914 que le travail ennoblit l’homme, qu’un bon syndicaliste doit être un meilleur ouvrier que les autres ; on propage l’idéal du travail bien fait etc… Et finalement toujours dans les syndicats, on demande avant tout la justice dans la répartition des produits du travail, ou encore l’attribution du pouvoir aux travailleurs. Ainsi on peut dire que de façon très générale, syndicats et socialistes ont contribué à répandre cette idéologie du travail et à la fortifier, ce qui se comprend d’ailleurs très bien !

Jacques Ellul

Source : http://partage-le.com/2016/02/lideologie-du-travail-par-jacques-ellul/

(On peut retrouver cet article dans l’ouvrage Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? qui regroupe tous les textes d’Ellul consacrés au travail)

 

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L’homme moderne ne veut pas la liberté, il veut l’apparence de la liberté (Jacques Ellul)

oiseauCertes, l’homme prétend vouloir la liberté. L’homme en toute bonne foi veut établir la liberté politique. Il se proclame libre métaphysiquement. Il se bat même pour faire libérer les esclaves. Il fait de la liberté sa valeur suprême. Priver de liberté par la prison est un châtiment invivable. « Liberté, liberté chérie… » Et aussi bien sûr « liberté, que de crimes on commet en ton nom… » Et bien entendu, les beaux mythes grecs sur la liberté conquérante de l’homme contre les dieux. Et la lecture si souvent effectuée du récit de Genèse 3, où aujourd’hui on se félicite de l’audace libératoire de cet Adam qui a voulu s’affirmer indépendant à l’égard de ce Dieu maléfique, autoritaire, tortionnaire, posant des interdits afin d’interdire à son enfant de faire le mal.

Adam a eu l’audace de se dresser libre devant Dieu en désobéissant et en transgressant. Ce faisant il a inauguré l’histoire humaine qui est en vérité l’histoire de la liberté. Que c’est beau tout ça ! Mais cette ferveur, cette passion, cette volonté, cette doctrine, ce sont des mensonges. Autant de mensonges ! Ce n’est pas vrai que l’homme veuille être libre. Ce que l’homme voudrait ce sont les avantages de l’indépendance sans avoir aucun des devoirs et des duretés de la liberté. Car la liberté est dure à vivre. La liberté est terrible. La liberté est aventure. La liberté est dévorante, exigeante. Un combat de chaque instant, car autour de nous ne cessent de se multiplier les pièges pour nous enlever la liberté. Mais surtout parce que la liberté, en elle-même, ne nous laisse aucun repos. Elle exige de se dépasser, elle exige la remise en question incessante de tout, elle suppose une attention toujours en éveil, jamais d’habitude, jamais d’institution. La liberté me demande d’être toujours neuf, toujours disponible, de ne jamais me cacher derrière les précédents ou les échecs passés. Elle entraîne des ruptures et des contestations. La liberté ne cède jamais à aucune contrainte et n’exerce elle-même aucune contrainte. Car précisément il n’y a de liberté que dans un contrôle permanent de soi-même et dans l’amour de celui qui m’est proche.

L’amour suppose la liberté et celle-ci ne s’épanouit que dans l’amour. C’est pourquoi Sade est bien le plus grand menteur de tous les siècles. Ce qu’il a montré et appris aux autres, c’est la voie de l’esclavage sous le discours de la liberté. La liberté ne peut jamais exercer de puissance. Il y a coïncidence entière entre la non-puissance et la liberté. Exactement comme la liberté ne va jamais s’inscrire dans la possession. Ici encore il y a coïncidence exacte entre la liberté et la non-possession. Ainsi la liberté n’est pas une joyeuse ronde enfantine dans un jardin plein de fleurs ! Elle l’est aussi, comme elle fait aussi naître de grandes vagues de joie, mais ceci ne peut être séparé d’une sévère ascèse du combat et de l’absence d’armes ou de conquêtes ! C’est pourquoi ceux qui se trouvent brusquement en situation de liberté perdent la tête, ou bien souhaitent rapidement revenir dans un esclavage.

Vieille histoire. Lorsque le peuple hébreu fut délivré de son esclavage en Égypte, l’Exode nous raconte que plusieurs fois, devant les difficultés à vivre dans la liberté, il demanda à revenir en arrière. Les vivres étaient rares et incertains. Il n’y avait pas de réserves possibles de provisions. Ce chemin était peu sûr. L’avenir inconnu. Et la volonté bizarre de ce Dieu libérateur incompréhensible. Mieux vaut l’esclavage avec un salaire minimum garanti ! Or, cette expérience fut souvent répétée. Ainsi, à deux reprises au moins, au cours de l’histoire, on a connu la réaction des esclaves soudain libérés effrayés de cette liberté. Lors de la guerre de Sécession, après la proclamation par les nordistes de la libération des esclaves du Sud, on a de nombreux témoignages qui nous montrent les esclaves non pas heureux et déchaînés, mais peureux, tremblants, revenant vers leurs anciens maîtres pour reprendre leur place. Même chose lorsque l’Italie victorieuse en Éthiopie a proclamé la liberté des esclaves traditionnellement maintenus dans les tribus. Les esclaves sont brusquement passés au niveau du prolétariat le plus bas et erraient affamés, en regrettant leur ancien état. On le comprend fort bien : l’esclave est certes privé de liberté, il est soumis à l’arbitraire du maître (mais celui-ci est généralement beaucoup moins cruel et féroce qu’on ne le montre dans l’imagerie d’Epinal démocratique !), en échange de quoi l’esclave est nourri, logé, entretenu : il a la certitude de sa nourriture et surtout il est libéré de l’initiative de prendre lui-même sa vie en charge, ce qui est pire que d’obéir à quelqu’un !

Ce que l’homme veut, quand il parle de liberté, c’est : ne pas être soumis à un autre, pouvoir faire ses quatre fantaisies et aller où il en a envie. Guère au-delà. Ce qu’il ne veut pas, mais pas du tout, c’est devoir prendre en charge sa vie et être responsable de ce qu’il fait. C’est-à-dire qu’il ne demande en rien la liberté ! Nous en avons aujourd’hui un exemple explosif ! Ce n’est pas vrai que le Français actuel souhaite la liberté : il veut surtout le confort et la sécurité dans tous les domaines. Sécurité par la police. Sécurité sur les routes. Sécurité pour la maladie, le chômage, la solitude, la vieillesse… sécurité à l’égard des enfants (car la prévention natale et l’IVG, c’est non pas du domaine de la liberté, mais de celui de la sécurité !). Et cela en échange de la liberté. En effet la liberté peut tout vous donner en vous demandant d’être, sauf la sécurité. La sécurité est toujours et inévitablement payée du prix de la liberté. Que ce soit la sécurité assurée par un maître privé, ou par une compagnie d’assurances (puissance capitaliste) ou par l’organisme de Sécurité sociale (qui par la voix des fichiers informatiques devient agent de contrôle général et total) ou par la police (qui sert inévitablement à toutes fins) ou par l’Etat qui grandit et se bureaucratise du fait même des protections que nous lui demandons (indemnités en cas de catastrophe naturelle ou plan ORSEC, etc.)

Il y a une exacte contrepartie ; plus tu veux être assuré et garanti contre tout moins tu es libre. Ce n’est plus le tyran qui est aujourd’hui à craindre, mais notre propre besoin effréné de sécurité. La liberté, elle, se paie inévitablement de l’insécurité et de la responsabilité. Or, l’homme moderne cherche avant tout à n’être responsable de rien. Mais il veut l’air de liberté, l’apparence de liberté, il veut voter, il veut un pluripartisme, il veut voyager, il veut « se choisir » son médecin, il veut choisir son école, et pour ces bricoles on ose parler de liberté !

Bien entendu je ne dis pas que cela est sans importance ! (…) Mais que l’on n’ait pas l’audace, pour cela, de parler de liberté ! Il vaut certes mieux pour le chien à la niche d’avoir une chaîne de deux mètres qu’une de trente centimètres, c’est certain. Mais ce n’est pas la liberté du loup de La Fontaine et sa fable est toujours vraie. Ce que l’homme veut c’est faire semblant d’être libre, et surtout ne pas l’être vraiment. Ce que l’homme veut c’est ce que Charbonneau appelle le mensonge de la liberté.

Nous sommes très habiles pour camoufler notre esclavage en l’appelant liberté, ou encore pour appeler liberté n’importe quel faux-semblant. Nous parlerons de liberté de la Nation, et de souveraineté nationale (si vous appartenez à une nation libre – ergo…). Nous mettrons la liberté en institutions, et cela formera soit le libéralisme économique (dont on a aujourd’hui dénoncé le mensonge car il ne profite qu’aux puissants) ; soit le libéralisme politique (dont Marx a dénoncé le caractère formel, encore une fois il vaut mieux ces libertés formelles que rien, mais ne parlons pas de liberté !) ; soit l’anarchisme, qui se perd dans les nuages d’une hypothèse de la bonté de l’homme et de l’état de nature de la liberté ; soit l’identification d’un système à la liberté (le communisme c’est la liberté) ; soit le long chemin de la liberté « intérieure », ou de la liberté de pensée, ce qui fut assurément le plus beau mensonge des idéalistes des intellectuels et des chrétiens.

Car la liberté ne se divise pas : liberté de penser veut dire liberté d’action. Liberté intérieure veut dire choix d’une conduite, d’une éthique qui m’est spécifique. Vingt autres moyens employés par l’homme pour en même temps se déclarer libre et éviter en même temps toute liberté vraie.

Jacques Ellul, La subversion du christianisme

Vingt penseurs vraiment critiques

Où sont les George Orwell, les Cornelius Castoriadis, les Simone Weil de notre temps ? Une anthologie des « penseurs vraiment critiques » paraît aujourd’hui, qui foisonne de découvertes intellectuelles et d’esprits décidés à appréhender de manière nouvelle les désordres économiques, culturels et politiques de notre temps.

Ce qui manque le plus souvent à la critique, ce sont des armes théoriques. Cette certitude, confessée dans l’introduction du fort volume consacré aux «penseurs vraiment critiques» qu’ils publient aujourd’hui, a incité Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini à rassembler une manière de bibliothèque idéale à l’usage de ceux qui sentent qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la concurrence généralisée, de la marchandisation intégrale et de l’accumulation illimitée du signe monétaire. A qui avons-nous affaire ? A des intellectuels et à des militants qu’on ne voit jamais à la télévision participer à des débats convenus où chacun joue son rôle. Biagini, qui anime les éditions L’Echappée, a publié un volume remarquable, la Tyrannie technologique, écrit en collaboration avec Carnino, tandis que Marcolini a étudié l’histoire du mouvement situationniste.

Esprits décidés

On l’aura compris. Il ne s’agit pas ici de citoyennistes rêvant d’une gouvernance mondiale plus harmonieuse, mais d’esprits décidés qui mesurent l’importance du recours aux bibliothèques pour penser de manière «radicale» les désordres économiques, technologiques, culturels et politiques des temps actuels. «Radicale, au sens littéral : qui veut prendre les choses à la racine, expliquent-ils.

Plus précisément : qui vise à agir sur les causes profondes des phénomènes et des structures que l’on veut modifier. Contrairement à ce que certains prétendent, nous ne pensons pas qu’il y ait une explication monocausale des processus sociaux, une clé qui permettrait de tout comprendre de ce monde, ni même un penseur (Marx par exemple !) qui ait tout saisi et dont l’exégèse des textes suffirait à appréhender le système dominant – d’où la nécessité de se pencher sur les œuvres de plusieurs penseurs, 20 dans notre cas.»

Du choix de ces «20 penseurs vraiment critiques», on ne discutera pas en déplorant l’absence de Michel Clouscard, d’André Gorz, de Jaime Semprun, de Pierre Legendre, du Leo Strauss de Nihilisme et politique ou du Georges Bernanos de la France contre les robots, eux aussi inclassables, eux aussi trop peu lus. Choisir, c’est toujours renoncer.

Et c’est déjà très audacieux de proposer une panoplie théorique mêlant des figures tutélaires (George Orwell et Simone Weil), des penseurs disparus (Günther Anders, Cornelius Castoriadis, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illich, Christopher Lasch, Herbert Marcuse, Lewis Mumford, François Partant et Pier Paolo Pasolini) et des témoins du présent (Zygmunt Bauman, Dany-Robert Dufour, Michela Marzano, Jean-Claude Michéa, Moishe Postone, Richard Sennett, Lucien Sfez et Vandana Shiva).

Il y a quelque chose d’éminemment sympathique dans les milieux libertaires, c’est la volonté de ne pas séparer les questions politiques des questions culturelles. On note la présence de beaucoup d’écrivains et d’artistes au sommaire de Radicalité. Par-delà le brainstorming, la quête du beau. Pour Orwell et Pasolini, cela allait de soi, mais on a parfois l’impression que cet élan, réellement émancipateur pour le coup, s’est un peu perdu.

Ou alors que Bourdieu et Derrida ont réussi à convaincre des générations d’épigones stériles qu’il y avait quelque chose de bourgeois dans la délectation esthétique et le fait de promouvoir un art de grand style – comme si le peuple et les pauvres n’avaient pas droit aux belles choses eux aussi. «Le divorce de la littérature et du savoir est une plaie de notre époque et un aspect caractéristique de la barbarie moderne où, la plupart du temps, on voit des écrivains incultes tourner le dos à des savants qui écrivent en charabia», observait un jour Simon Leys, naturellement convoqué dans le volume à propos de George Orwell.

D’une parfaite sensibilité et d’une extrême précision théorique, le texte que François Bordes consacre à l’auteur de 1984 est un bonheur. On a beau dire, partir en quête de sentiers inédits et de chemins de traverse, il faut toujours en revenir à George Orwell. Il a compris le premier que le grand malheur du socialisme – dont le programme élémentaire pourrait être : nationalisation des banques et des principales industries, resserrement de l’éventail des revenus, mise en place d’un système d’éducation sans privilèges de classe – est d’avoir été associé à l’idée de progrès technique.

Contre l’héritage des intellectuels progressistes, qui ont permis au capitalisme d’accomplir ses plus grands bonds en avant en encourageant l’arrachement des individus à l’ancienne morale et la fin des formes de sociabilité liées à la pudeur, la délicatesse et la retenue, c’est à une tradition anarchiste multiple et colorée que nous engagent à faire retour les contributeurs de Radicalité.

La crise de l’homme

Tous plus ou moins passés par Marx, les «20 penseurs vraiment critiques» du livre se sont libérés des lectures dogmatiques de son œuvre. A l’instar de Christopher Lasch, Cornelius Castoriadis, Moishe Postone ou Jean-Claude Michéa, ils ont fait valoir leur droit d’inventaire et ont proposé des interprétations singulières mettant généralement l’accent sur les Manuscrits de 1844 et la théorie de l’aliénation, laissant Jacques Ellul un peu seul à lire l’œuvre de Marx comme un bloc.

Le projet marxiste n’échoua pas par «défaut de ligne droite», comme dans l’Education sentimentale de Flaubert, mais justement parce que sa ligne théorique était trop droite. Ses adeptes se fourvoyèrent en regardant l’histoire des hommes comme une route fléchée par le progrès industriel et le développement des forces de production. Il aura fallu beaucoup d’expériences malheureuses pour en convenir : Marx fut le penseur de la technique – par là, il continue d’être essentiel -, mais pas celui de la vie.

Les penseurs de la vie, ce sont Pasolini célébrant «la scandaleuse force révolutionnaire du passé», Bernard Charbonneau scrutant le mystère du monde, Simone Weil envisageant le salariat moderne comme un «travail sans lumière d’éternité, sans poésie, sans religion», ou Richard Sennett invitant les individus à réduire leurs désirs dévorants en se considérant partout sur la Terre comme déplacés et étrangers.

C’est également Günther Anders, terrifié par la destruction des ressources naturelles, la prolifération des armes nucléaires et l’autonomisation de la technique, affichant un pessimisme assumé : «L’homme peut apprendre beaucoup de choses, mais il n’a jamais appris à désapprendre […] et il ne l’apprendra jamais.»

Robert Oppenheimer avait dit à peu près la même chose en 1954 devant une commission officielle : «Si vous voyez quelque chose de techniquement alléchant, vous allez de l’avant et vous le faites ; vous ne discutez de son usage qu’une fois la réussite technique acquise. C’est ainsi que ça s’est passé avec la bombe atomique.» Pour se déprendre de l’imaginaire de la maîtrise et de la volonté de puissance, l’homme occidental a beaucoup à gagner à entendre les sagesses orientales.

Ecoutez Vandana Shiva : «Contrairement au mythique Atlas, nous ne portons pas la Terre, c’est la Terre qui nous porte.» Avec une force de conviction qui s’est perdue dans l’Occident marchand, où les intellectuels contestataires se satisfont de jouer une petite musique consolatrice sans lien avec la peine des hommes, l’inspiratrice de l’écoféminisme dénonce «l’application de paradigmes technicistes à la vie» et la destruction de la biodiversité par «le contrôle des populations, l’atomisation des communautés, la réduction de la nature à un stock de matières premières et les exploitations de classe, de race et de genre».

Ainsi la crise n’est-elle pas seulement dans le mode d’accumulation de capital, mais dans l’homme. Résigné à mener une vie simplifiée, l’individu renonce à son autonomie, comme l’avait pressenti Cornelius Castoriadis, témoin extralucide de «la montée de l’insignifiance» dans des sociétés dominées par un modèle social unique, «celui de l’individu qui gagne le plus possible et jouit le plus possible».

Qui sait aujourd’hui critiquer ce modèle saura peut-être le liquider demain.

Sébastien Lapaque, Marianne2.fr

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Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques, coordonné par Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini, L’Echappée, 400 p., 25 €.

Quatrième de couverture : »Notre époque a la critique qu’elle mérite. Les pensées des intellectuels contestataires convoqués par les médias, révérés à l’université, considérés comme subversifs dans le monde militant – de Gilles Deleuze à Alain Badiou en passant par Toni Negri – participent au déploiement du capitalisme avancé. En s’acharnant à détruire les modes de vie et de production traditionnels, en stigmatisant tout lien avec le passé, en exaltant la mobilité, les processus de modernisation incessants et la puissance libératrice des nouvelles technologies, cette fausse dissidence produit les mutations culturelles et sociales exigées par le marché. Percevoir le libéralisme comme un système foncièrement conservateur, rétrograde, autoritaire et répressif entretient le mythe d’une lutte entre les forces du progrès et celles du passé.

A contrario, d’autres penseurs conçoivent le capitalisme comme un fait social total qui développe l’esprit de calcul, la rationalité instrumen-tale, la réification, l’instantanéité, le productivisme, la dérégulation des rapports humains, la destruction des savoir-faire, du lien social et de la nature, et l’aliénation par la marchandise et la technologie. Ce livre nous présente, de manière simple et pédagogique, les réflexions de vingt d’entre eux. Il nous fournit ainsi les armes intellectuelles pour ne pas servir le capitalisme en croyant le combattre, et pour en faire une critique qui soit vraiment radicale. »

« Changer le monde », oui, mais comment ?

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Vouloir un monde meilleur, souhaiter un monde plus juste, est une chose ; se donner les moyens de le construire en est une autre. Et force est de constater que chez tous ceux qui expriment ce vœu, ce souhait, qui pensent agir en ce sens, un sentiment d’impuissance domine. Nous sommes nombreux à penser œuvrer pour un monde meilleur en manifestant, en pétitionnant, en militant, en votant – des modes d’action qui, certes, sont, pour la plupart d’entre eux, utiles et nécessaires, mais qui, pour autant, restent insuffisants. Nombreux à croire qu’exprimer le vœu de changer les choses, et à attendre sagement que d’autres le réalisent, suffirait à changer les choses.

Nous n’y arrivons pas parce que nous ne mettons pas dans la balance le seul élément qui pourrait la faire pencher en notre faveur : notre vie. Nous n’y arrivons pas parce que nos actes, loin de suivre nos paroles, persistent à nourrir et assister ce monde dont nous ne voulons plus. Nous n’y arrivons pas parce que nous ne nous attaquons qu’aux effets, jamais aux causes. Nous n’y arrivons pas parce que nous sommes, pour tout dire, passifs, irresponsables, inconséquents – là est la cause de tous nos malheurs.

Ce qu’il faut faire ? Etre enfin responsable. Vivre enfin conformément à ses idéaux. Etre enfin dans sa vie, dans le moindre de ses gestes digne et conforme à ce monde que l’on souhaite voir advenir. Se comporter comme si le sort du monde tout entier reposait entre nos mains.

Il s’agit de faire concrètement le bien ; donc de ne plus participer, de ne plus collaborer à ce que l’on a identifié comme étant le mal (l’oppression, l’esclavage, la misère, l’injustice, la destruction de notre santé et de notre environnement, etc.), de rompre avec ce qui le permet (notre servitude consentie, notre irresponsabilité, notre inconséquence, notre indifférence, notre égoïsme), pour désarmer ce mal et ses légions qui n’ont de force que celle que nous leur accordons ; de ne plus faire son bien sur la souffrance et le malheur d’autrui ; de ne plus reproduire les mauvaises actions qui ajoutées les unes aux autres font de notre monde cet enfer que nous abhorrons. Il s’agit, pour ainsi dire, de désobéir à des ordres énoncés ou non. De faire dissidence. De faire objection à l’abjection. De faire objection de conscience, comme on disait au temps du service militaire obligatoire, mais objection aujourd’hui à toutes les contraintes et obligations injustes que cette société nous impose et qui provoquent bien plus d’atrocités encore que celles commises par le militarisme en action.

C’est ainsi que nous devons élever notre niveau de conscience. Afin tout d’abord d’identifier précisément ce qui nous dévaste, nous conditionne, nous emprisonne ; bref les causes de notre malheur et de notre impuissance à y mettre un terme.

Ainsi faut-il prendre conscience de l’illusion totale que représente le jeu électoral, qui veut nous faire croire que l’on peut changer les choses par son biais alors qu’il n’est qu’une ruse pour nous cantonner dans l’attente passive d’un hypothétique Grand Soir électoral ; pour que nous consentions, en définitive, à notre servitude et légitimions des politiques que l’on ne choisit jamais.

Ainsi faut-il prendre conscience que l’obsession permanente et sans fin de consommer, de posséder, cette obsession encouragée et organisée, est ce qui fonde ce monde et en même temps ce qui nous y incarcère, nous y subordonne le plus profondément ; et ce qui provoque, autorise et maintient la plupart de ses violences et de ses crimes : exploitation, guerres de prédation, misère, pollution, etc. dont l’intensité, le degré d’infamie est toujours proportionnel à celui de nos besoins matériels – quand bien même nous nous exprimerions ardemment contre. Nous devons bien comprendre que nous n’obtiendrons aucune diminution de ces horreurs trop ordinaires si nous ne sommes pas d’abord capables de nous extraire de l’illusion du bonheur par la consommation et de réviser et modérer nos besoins matériels – nous sommes toujours possédés par ce que nous possédons et voulons posséder. Désobéir, aujourd’hui, c’est d’abord désobéir aux injonctions invisibles mais bien réelles du Moloch consumériste.

Elever son niveau de conscience, c’est comprendre qu’il n’y a aucun acte dans notre vie quotidienne qui soit neutre, indifférent. Comprendre que notre ennemi est moins un sujet qui nous fait face qu’un rapport qui nous tient et dont nous sommes partie prenante. Comprendre que les pouvoirs n’ont de pouvoir que celui que nous leur concédons ; que ce monde n’est jamais que ce nous en faisons, qu’il n’est jamais que celui que nous créons et déterminons par chacun de nos actes, même les plus apparemment anodins, ou de nos non-actes – et qui ont bien davantage de poids que de dérisoires bulletins de vote glissés dans l’urne une fois tous les cinq ans.

Elever son niveau de conscience, c’est appréhender tout ce qu’implique le fait que je fasse ceci ou cela ; que je vis dans tel ou tel niveau de confort ; que je travaille dans tel ou tel secteur d’activité, dans tel ou tel établissement ; que j’achète tel ou tel produit, que j’achète ici ou là-bas ; que j’utilise tel ou tel service.

Nous devons poser la question du coût humain et environnemental de notre mode de vie. Nous devons poser la question de la moralité de notre comportement. Est-il ainsi possible d’accumuler sans fin argent et superflus pendant que tant d’autres n’ont même pas de quoi combler leurs besoins élémentaires – et de ne pas y voir de rapport ? Peut-on continuer à acheter et jouir de tout produit fabriqué dans des conditions épouvantables – qui relèvent ni plus ni moins de l’esclavage- (cf. le fameux « made in china » et le récent incendie meurtrier au Bangladesh), à acheter et jouir de tout produit fabriqué et acheminé à bas prix chez nous au prix de dévastations, de massacres, de guerres (cf. le rôle de notre usage massif de téléphones portables dans la guerre civile au Congo et la disparition des abeilles) ? Peut-on continuer à payer des impôts et ainsi cautionner toutes les horreurs et infamies qu’ils contribuent à financer – ainsi les trop ordinaires expéditions guerrières ? Peut-on continuer à rouler en voiture quand on connaît tous les dégâts que l’automobile provoque – pillages et guerres pour le pétrole, destruction de notre santé, de notre cadre de vie, du climat ? Peut-on continuer à travailler dans une usine générant une énorme pollution, et plus généralement à occuper un travail nuisible à la société telle qu’on la voudrait ? Peut-on continuer à se fournir en électricité auprès d’EDF quand celle-ci est produite essentiellement par la si nocive énergie nucléaire – véritable bombe à retardement et elle aussi cause de guerre (cf. rôle de l’uranium dans l’intervention française au Mali)? Peut-on continuer à fréquenter les super et hypermarchés et ainsi cautionner le fait qu’ils sous-paient les agriculteurs et les acculent à la misère et parfois même au suicide ? Peut-on continuer à acheter des aliments industriels trafiqués, et ainsi mettre en danger notre santé et contribuer à dévaster l’agriculture paysanne ? Peut-on continuer à utiliser Google, Facebook quand nous savons désormais jusqu’à quel point ils sont les bras armés d’un immense réseau de surveillance ? Et caetera.

On ne peut assurément pas s’en tenir à la protestation et à des vœux pieux, et croire que les saloperies que nous nourrissons finiront par être anéantis par je ne sais quel pétition ou action d’un quelconque gouvernement de changement. Personne ne construira cette société meilleure à notre place.

On ne peut assurément pas comme une ancienne tête d’affiche de Lutte Ouvrière prôner une révolution communiste et travailler pendant quarante ans au Crédit Lyonnais. On ne peut pas prôner un monde juste, militer dans un sympathique parti « de gauche » et se comporter dans sa vie « de tous les jours » comme le dernier des connards, incapable de véritable altruisme.

Nous devons, comme Gandhi, cesser de croire aux « rêveries de systèmes si parfaits que plus personne n’a besoin d’être bon », cesser de croire que l’on pourrait construire un monde juste avec des moyens injustes, et prendre nos responsabilités.

Nous voulons une société juste ? Une société solidaire ? Alors soyons justes, soyons bons, soyons bienveillants, dès maintenant et sans repos. Alors comportons-nous avec les autres comme nous voudrions qu’ils se comportent avec nous. Alors rompons radicalement avec notre satané égoïsme, « vivons simplement pour que chacun puisse simplement vivre » (Gandhi) et renonçons à tout confort, toute jouissance bâti sur la souffrance, l’esclavage et le vol d’autrui. Alors prenons comme principe que « mon morceau de pain ne m’appartient que si je sais que chacun a le sien » (Tolstoï) et profanons l’argent – ce passeport pour l’universelle rapacité – par le don et le partage ; dans un monde miné par l’égoïsme et l’indifférence, le moindre comportement altruiste est mille fois plus révolutionnaire que n’importe quel discours ou proclamation d’un professionnel de la révolution.

Nous voulons une société sans violence ni domination ? Alors soyons résolument non-violent, sachons désobéir, y compris à notre propre tentation de vouloir imposer nos volontés aux autres – refusons catégoriquement d’élire des maîtres et de collaborer à l’horreur étatique.

Nous voulons une société respectueuse de l’environnement – du vivant ? Alors cessons incessamment de participer à sa destruction et renonçons à notre « confort » matériel – n’utilisons plus de téléphone portable, ne roulons plus en voiture, ne prenons plus l’avion, etc.

Cette non-collaboration au mal implique aussi de s’organiser en marge, individuellement et collectivement, de conquérir son autonomie, afin de ne plus alimenter un régime économique aussi absurde que criminel – de ne plus vivre de l’esclavage d’autrui et de la dévastation de la Création, de ne plus avoir à passer par la médiation aliénante de l’argent, d’enrayer la machinerie qui permet le vol des fruits de notre travail par une minorité de parasites et institue leur toute-puissance, de ne plus avoir à dépendre de ces industries, services, monopoles qui nous dépossèdent et nous déshumanisent toujours plus ; afin de nous libérer de cette mainmise étatique – dont la puissance est toujours égale à notre passivité – et de reprendre cette maîtrise sur nos vies qui seule nous rendra notre humanité – afin de pouvoir créer, inventer de nouveaux modes d’existence, d’enfin faire vivre cet autre monde. (« Il n’y a qu’une façon de liquider les dirigeants, c’est de briser la machinerie qui les rend nécessaires » disait Ivan Illich)

Bien entendu, il ne s’agit pas ici de s’illusionner et de croire que nous pourrions tout contrôler, que nous pourrions accéder à une quelconque perfection : nous ne sommes évidemment que des êtres humains, avec nos faiblesses et notre inéluctable cortège d’erreurs. Il n’en reste pas moins que nous sommes tous capables, en faisant appel à notre réflexion et à ce qui a de meilleur en nous, d’éliminer tous ces réflexes et habitudes qui nous perdent et de faire évoluer positivement notre comportement.

Il n’y a de révolution qu’intérieure. Et cette révolution, nous pouvons réellement la commencer dès maintenant, si nous en avons la volonté et le courage.

imperatif-de-desobeissance

***

« Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. »

« Comment peut-on se contenter d’avoir tout bonnement une opinion et se complaire à ça ?   Quel plaisir peut-on trouver à entretenir l’opinion qu’on est opprimé ? Si votre voisin vous refait, ne serait-ce que d’un dollar, vous ne vous bornez pas à constater, à proclamer qu’il vous a roulé, ni même à faire une pétition pour qu’il vous restitue votre dû ; vous prenez sur le champ des mesures énergiques pour rentrer dans votre argent et vous assurer contre toute nouvelle fraude. L’action fondée sur un principe, la perception et l’accomplissement de ce qui est juste, voilà qui change la face des choses et des relations ; elle est révolutionnaire par essence, elle n’a aucun précédent véritable. »

Henry David Thoreau, La désobéissance civile

« La lumière électrique, les téléphones, les expositions, tous les jardins d’Arcadie du monde avec leurs concerts et leurs réjouissances, les cigares, les boîtes d’allumettes, les bretelles et les automobiles – tout cela est très bien. Mais que tout cela disparaisse à jamais, avec les chemins de fer et les fabriques de toile et de drap, si, pour faire durer toutes ces sources de plaisirs et de commodités au profit d’une minorité privilégiée, les 99% des hommes doivent rester en esclavage, et continuer à mourir par milliers sur le travail qu’on leur impose. Si, pour que Londres et Pétersbourg soient éclairés à l’électricité, pour que nous puissions admirer des belles couleurs et des belles étoffes, il faut que des vies humaines, même peu nombreuses (…) soient détruites, raccourcies ou gâtées, que Londres et Pétersbourg s’éclairent au gaz ou même à l’huile, qu’il n’y ait jamais d’exposition, qu’on ne fabrique plus de couleurs ni d’étoffes. Car une seule chose importe, c’est que sur la terre il n’y ait plus de trace de l’esclavage qui a englouti tant de vies humaines. »

« [Si les hommes] participent à l’œuvre des gouvernements – en donnant une somme d’argent qui représentera une part des produits de leur travail, ou en servant dans les armées – ils ne font pas en cela un acte indifférent, comme on le croit d’ordinaire, mais un acte coupable parce que, outre le préjudice, qu’ils auront ainsi causé à leurs frères et à eux-mêmes, ils auront accepté de collaborer aux crimes que tous les gouvernements ne cessent de commettre et à la préparation des crimes futurs par lesquels les gouvernements entretiennent des armés disciplinées. »

« Ce qu’il faut faire ? La réponse est très simple, précise et tout homme peut en faire l’application, mais elle n’est pas telle que l’attendaient les gens de la classe aisée, absolument convaincus qu’ils sont appelés, non pas à se corriger eux-mêmes (ils pensent qu’ils ne peuvent être meilleurs), mais à instruire et organiser d’autres hommes – ni telle non plus que l’espéraient les ouvriers, persuadés que les auteurs responsables de leur misère sont les capitalistes et qu’il leur suffira pour être à jamais heureux de prendre et de mettre à la portée de tous les objets de jouissance dont les capitalistes profitent seuls aujourd’hui. Cette réponse est très simple et facilement applicable parce qu’elle engage chacun de nous à faire agir la seule personne sur laquelle il ait un pouvoir réel, légitime et certain, c’est-à-dire lui-même, et qu’elle est toute contenue en ceci : tout homme qui voudra améliorer, non seulement sa propre situation, mais aussi celle de ses frères, devra cesser de commettre les actes mauvais qui sont les causes de son esclavage et de celui de ses frères. Il devra d’abord ne participer ni volontairement, ni obligatoirement à l’œuvre des gouvernements et, par conséquent, ne jamais accepter les fonctions de soldat ni de feld-maréchal, ni de ministre, ni de receveur, ni de témoin, ni de bailli, ni de juré, ni de gouverneur, ni de membre d’un parlement, qui toutes s’exercent avec l’appui de la violence ; en second lieu ne payer aux gouvernements ni l’impôt direct, ni l’impôt indirect, ne rien recevoir de l’argent du fisc sous forme d’appointements, de pensions ou de récompenses et ne jamais demander un service aux établissement entretenus par l’Etat avec les ressources du peuple ; il devra, en troisième lieu, ne jamais demander à la violence des gouvernements, ni de lui garantir la propriété d’une terre ou d’un objet quelconque, ni de défendre sa personne et celle de ses proches, et ne profiter de la terre ou de tous les produits de son travail ou de tous les produits de son travail ou du travail d’autrui que dans la mesure où ces objets ne feront pas défaut à d’autres hommes. »

Léon Tolstoï, L’esclavage moderne

« La désobéissance est le droit imprescriptible de tout citoyen. Il ne saurait y renoncer sans cesser d’être un homme. La désobéissance civile est la clef du pouvoir. Imaginez un peuple tout entier refusant de se conformer aux lois en vigueur et prêt à supporter les conséquences de cette insubordination ! Toute la machinerie législative et exécutive se trouverait, du même coup, complètement paralysée. Certes il est d’usage que la police et l’armée aient recours à la force pour mater les minorités, aussi puissantes soient-elles. Mais aucune police ni aucune armée ne peuvent faire céder la volonté de tout un peuple résolu à résister jusqu’au bout de ses forces. »

Gandhi

« Nous n’avons pas à travailler, faire des efforts pour que la justice règne sur la terre : nous avons à être justes nous-mêmes, porteurs de justice, et l’Ecriture nous apprend que la justice règne là où est un juste. (…) De même, nous n’avons pas à nous efforcer par beaucoup de travaux et d’habileté à faire venir la paix sur la terre, nous avons à être nous-mêmes pacifiques. Car là où sont les pacifiques, là règne la paix. »

« Les chrétiens doivent chercher un style de vie qui non pas les différencie des autres, mais leur permet d’échapper au poids des structures ; car ce n’est pas en s’attaquant directement à celles-ci, en essayant de faire des modifications spectaculaires, en voulant reconstruire un monde de toutes pièces que l’on peut arriver à un résultat. La seule attaque efficace contre les structures c’est d’arriver à leur échapper, d’arriver en marge de cette société totalitaire non pas en la refusant simplement, mais en la passant au crible. Enfin, il se peut que dans des communautés ayant un style de vie de cet ordre, des germes d’une civilisation nouvelle puissent s’épanouir. »

Jacques Ellul, Présence au monde moderne

« La révolution, c’est toi »

Emile Masson

« Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

« C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face – au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient – que l’on s’enferme dans la lutte contre l’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’« alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes. »

Appel

« Ce qu’il faut opposer à l’Empire, c’est la grève humaine.
Qui ne s’attaque jamais aux rapports de production sans s’attaquer en même temps
aux rapports affectifs qui les soutiennent.
Qui sape l’économie libidinale inavouable,
restitue l’élément éthique – le comment – refoulé dans chaque contact entre les corps
neutralisés.
La grève humaine, c’est la grève qui, là où l’ON s’attendrait
à telle ou telle réaction prévisible,
à tel ou tel ton contrit ou indigné,
PREFERE NE PAS.
Se dérobe au dispositif. Le sature, ou l’éclate.
Se reprend, préférant
autre chose.
Autre chose qui n’est pas circonscrit dans les possibles autorisés par le dispositif. »

Tiqqun, Comment faire ?

De l’importance de traquer les lieux communs

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« cette quête de l’homme démocratique implique la mise en question de nos lieux communs, des évidences sociales admises sans discussions, des présuppositions sociologiques collectives qui nous permettent d’être d’accords au niveau le plus bas avec nos concitoyens. Ces lieux communs sont la trame idéologique fondamentale, insidieusement glissée dans notre conscience par le mouvement de faire de notre société, et destinée à la justifier et à nous y adapter sans souffrance. Ces lieux communs sont la base inconsciente sur laquelle nous construisons glorieusement nos idéologies et même nos doctrines. Il faut les traquer, les mettre à jouer et contempler en eux notre vrai visage social. L’homme est fait pour le bonheur. L’homme est bon. Tout est matière. L’histoire a un sens qu’il faut suivre. La Technique est neutre et maîtrisée par l’homme. Le progrès moral suit forcément le progrès matériel. La Nation est une Valeur. Plus de parole, des actes. Le Travail est Vertu. L’élévation du niveau de vie est un bien en soi, etc. Mille facettes de nos jugements et de notre conscience. Or, si je prétends qu’il faut attaquer le problème à ce niveau, ce n’est ni jeu d’intellectuel, ni morose critique, ni perverse auscultation en vue d’un examen de conscience.

En réalité, nous devrions comprendre que c’est exactement par ces croyances-là que la propagande nous saisit, nous convainc et nous fait agir. L’existence de ces lieux communs en nous est la faille sociale de notre être, le point même de notre vulnérabilité. Nous pouvons être par ailleurs remarquablement intelligents, informés, soucieux de la démocratie, parés contre les influences, avoir l’esprit ouvert et libéral, être humanistes ou chrétiens, cela importe peu. Dans notre relation au politique, la loi fondamentale est la loi de la résistance d’une chaîne : celle-ci n’a jamais que la résistance de son maillon le plus faible. De même pour nous : notre point le plus faible, celui par lequel passera toute la faillite politique, c’est notre adhésion fondamentale à ces lieux communs. A partir de là, aucune liberté, aucune création démocratique n’est possible. »

Jacques Ellul, L’illusion politique

La politisation d’un problème réel permet de cacher sa réalité

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« La politisation d’un problème réel, existant, permet d’échapper à sa réalité, à sa profondeur, à son aspect humain. Le processus de politisation d’une question contient une généralisation et une abstraction. Au niveau politique, ce que l’on dit et fait peut être juste tout en faisant rigoureusement abstraction de l’humain et des valeurs. Mais vouloir considérer cet humain et ces valeurs anéantit la possibilité de penser le problème politique. Il n’y avait aucun doute, pour le IIIe Reich, qu’il fallait « régler » le problème juif. Cela était aux yeux des chefs nazis un problème politique. Et l’on pouvait donner l’ordre abstrait du massacre. Mais tous les historiens du IIIe Reich soulignent que Himmler s’évanouit lorsqu’il vit fusiller devant lui quelques dizaines de juifs. La question était redevenue brutalement humaine. Mais le processus consiste généralement à cacher cette question humaine. On peut célébrer le canal du Don, cela permet de cacher qu’il a coûté cent mille vies humaines pour le creuser. (…)

Ainsi la politisation d’une question va beaucoup plus loin que la question de la fin et des moyens, ou de la tentative de justification. En réalité, la vue politique permet aujourd’hui d’échapper aux valeurs, d’oblitérer la réalité humaine des situations (qui d’ailleurs étant toujours particulières sont sans intérêt). On cache le réel et le vrai sous le politique, on ferme le placard et l’on discourt à l’aise des plans et des révolutions. La considération politique permet alors de penser que l’on tient la « solution générale » parce qu’elle permet d’évacuer d’un coup la Réalité humaine et la recherche de la Vérité. »

Jacques Ellul, L’illusion politique

Sortir de la politique pour la ressaisir autrement

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« C’est parce qu’en définitive le politique nous obsède et nous hallucine, nous fixant sur de faux problèmes, de faux moyens, de fausses solutions, qu’il s’agit d’en sortir, non pas pour se désintéresser de la Res publica, de la vie collective et sociale, mais bien au contraire pour y accéder par un autre biais, pour la ressaisir autrement, à un niveau plus réel, et dans une contestation plus décisive. »

Jacques Ellul, L’illusion politique