Il ne peut y avoir de limite à la fraternité (Léon Tolstoï)

MigrantsImaginons des hommes – un homme et une femme, un époux et une épouse, un frère et une sœur, un père et une fille, une mère et un fils – appartenant à une classe riche et qui aient bien compris ce qu’a de coupable une vie luxueuse et oisive à côté de l’indigence du peuple exploité ; et imaginons que ces hommes quittent la ville après avoir abandonné leur superflu, ne gardant pour tous deux, par exemple, qu’un revenu annuel de cent cinquante roubles ; ou que, n’ayant rien conservé, ils gagnent cette somme en travaillant, par exemple, en peignant sur porcelaine, en traduisant de bons livres. Et ils vivent à la campagne, en pleine campagne russe, dans une petite maisonnette qu’ils ont louée ou achetée ; ils cultivent un jardin potager, élèvent des abeilles, et en même temps viennent en aide aux paysans : en les soignant s’ils savent la médecine, en écrivant leurs lettres, en apprenant à lire aux enfants, etc. (…)

Puisque ces hommes renoncent aux joies, au luxe, au bien-être que procurent la ville et l’argent, c’est évidemment parce qu’ils considèrent tous les hommes comme des frères égaux devant un Père, non pas égaux par les facultés, les dignités, mais par le droit à la vie et à tout ce qu’elle peut procurer. (…) [Si] ces hommes ont quitté la ville pour vivre ainsi à la campagne, c’est parce qu’ils croient à la fraternité humaine, non pas en paroles, mais en fait, et parce qu’ils veulent qu’elle se réalise, sinon en totalité, du moins dans ce qui dépend d’eux-mêmes. Et cette tentative, s’ils sont sincères, doit les mettre dans une situation effroyable. (…)

Tout d’abord le peuple les fuit : il croit que, comme tous les riches, ceux-ci vont aussi garder leurs biens par la violence, et c’est pourquoi il ne leur demande rien. Mais (…) on apprend qu’ils sont prêts à rendre service sans aucune rémunération ; (…) alors affluent, chaque jour plus nombreuses, des requêtes de toutes sortes, puis ce n’est plus une prière, mais la demande formelle du partage de leur superflu. Et, en même temps, ces gens, qui se sont installés à la campagne et approchent journellement le peuple, sentent d’eux-mêmes la nécessité inéluctable de donner ce superflu aux misérables. Et non seulement ils sentent la nécessité de donner tout leur superflu, ils ne peuvent s’arrêter, parce que toujours autour d’eux il y a une grande misère près de laquelle ils ont du superflu : on croyait pouvoir se réserver un verre de lait, mais chez Matrena il y a deux enfants à la mamelle qui ne trouvent pas de lait dans le sein de leur mère, ils ont deux ans et commencent à dépérir ; on croyait pouvoir garder un oreiller et une couverture pour dormir comme on en avait l’habitude, après une journée de travail, mais le malade est étendu sur son habit de pouilleux, il a froid la nuit n’ayant que quelques loques pour se couvrir ; on croyait pouvoir garder du thé, des aliments, mais il faut les donner aux voyageurs vieux et faibles ; on croyait pouvoir conserver une maison propre, mais des gamins sont venus, on leur a donné un abri pour la nuit, et ils y ont laissé des poux. On ne peut s’arrêter, et où s’arrêter ! Seuls ceux qui ignorent complètement ce sentiment de fraternité humaine qui a fait venir ces hommes à la campagne, ou ceux qui sont si habitués à mentir qu’ils ne voient pas de différence entre le mensonge et à la vérité, diront qu’il y a une limite où l’on peut s’arrêter. Non, cette limite n’existe pas, le sentiment qui conduit à un tel acte est illimité, et s’il a une limite, c’est que ce sentiment fut, non pas sincère, mais hypocrite.

Je continue à m’imaginer ces hommes. Ils ont travaillé toute la journée et sont rentrés à la maison : ils n’ont plus ni lit, ni oreiller, ils dorment sur de la paille qu’ils ont trouvée, et s’endorment après avoir mangé un morceau de pain. L’automne, il pleut, ou il y a de la neige ; on frappe chez eux. Peuvent-ils ne pas ouvrir ? Entre un homme mouillé et en sueur ; que faire ? le laisser sur de la paille sèche ! mais il n’y a plus de paille sèche ; et ainsi il faut : ou chasser le malade, ou le mettre tout mouillé sur le parquet, ou donner sa propre paillasse, et, comme on doit dormir soi-même, coucher avec lui. Mais ceci est peu. Un homme vient ; vous savez que c’est un ivrogne et une canaille, plusieurs fois déjà vous êtes venu à son secours, et chaque fois il a bu ce que vous lui aviez donné : il est là et, d’une voix tremblante, il vous demande de lui donner trois roubles ; il a volé et dépensé cette somme, et s’il ne la rend pas, il sera traîné en prison. Vous lui dites que vous n’avez que quatre roubles et qu’ils vous sont nécessaires le lendemain pour un paiement. Alors, le misérable vous dit : « Paroles que tout cela ! Quand il faut agir, vous êtes comme tous les autres : qu’il périsse celui que nous appelons notre frère, peu nous importe ! »

Comment agir ? que faire ? mettre le malade sur le parquet humide et se coucher sur la paille sèche ou bien ne pas dormir ; le mettre sur sa paillasse, coucher avec lui, et être infesté de poux et contaminé par le typhus ? Donner au solliciteur les trois roubles, c’est rester sans pain pour demain ; les lui refuser, c’est comme il le dit, renier ce au nom de quoi on vit. Si l’on peut s’arrêter ici, pourquoi ne pas s’arrêter plus tôt ? pourquoi fallait-il venir en aide aux hommes ? pourquoi donner son argent, quitter la ville ? où est la limite ? S’il y a une limite à l’œuvre entreprise, elle n’a pas de raison d’être et n’est qu’une affreuse hypocrisie.

Que faire ici ? que faire ? Ne pas s’arrêter, c’est ruiner sa vie, avoir des poux, dépérir, mourir, et inutilement, à ce qu’il semble ; s’arrêter, c’est renoncer à tout ce qu’on a fait jusqu’alors, à ce au nom de quoi on a fait quelque chose de bien. (…)

Supposons que ces hommes, non effrayés de la situation fatale que leur a faite l’obligation du sacrifice, soient convaincus que cette situation vient de l’insuffisance des moyens dont ils ont pu disposer pour secourir le peuple, et qu’avec beaucoup d’argent ils eussent été plus utiles ; et supposons encore que ces hommes, ayant trouvé le moyen de se procurer des sommes énormes, commencent à aider leurs semblables ; après quelques semaines, la situation sera la même, car en peu de temps tout l’argent disparaîtra dans les trous faits par la pauvreté.

Peut-être y a-t-il une autre solution ? Certains disent qu’elle existe et qu’elle consiste à développer l’intelligence des hommes, et alors sera détruite l’inégalité. Mais cette solution est évidemment un leurre : on ne peut pas instruire une population qui à chaque instant est menacée de mourir de faim ; et la fausseté des gens qui propagent ce moyen est évidente : qui veut contribuer à établir l’égalité, que ce soit par la science ou autrement, ne peut toute sa vie supporter cette inégalité.

Mais il y a encore une quatrième solution : aider à abolir les causes qui font l’inégalité, aider à abolir la violence qui en est la source. Et cette solution doit se présenter fatalement à ces hommes sincères qui essaient de réaliser dans leur vie la conception qu’ils ont de la fraternité humaine. « Si nous ne pouvons pas vivre ici, dans la campagne – diront ceux que je me représente – si notre situation est telle que nous devions forcément dépérir, être rongés de vermine et mourir d’une lente mort, ou bien renoncer à la seule base morale de notre vie, c’est que les richesses sont accumulées chez les uns, et la misère chez les autres ; cette inégalité naît de la violence ; à la base de tout est la violence et c’est contre elle qu’il faut lutter. » Il n’y a que l’abolition de la violence et celle de l’esclavage, son fruit, qui puisse permettre de secourir les hommes, sans pour cela faire le sacrifice de sa vie.

Mais comment détruire cette violence ? où est-elle ? Elle est dans le soldat, dans le gardien, dans le bailli, dans la serrure qui ferme ma porte. Où et comment puis-je lutter contre eux ? (…)

[Un] homme sincère ne peut pas lutter contre la violence par la violence : c’est remplacer un mal ancien par un nouveau (…) ; employer l’argent acquis par la violence au soulagement d’hommes que la violence a fait malheureux, c’est guérir par la violence les blessures qu’elle a faites. Même dans le cas que j’ai cité : ne pas admettre le malade chez soi et dans son lit, ne pas donner les trois roubles parce qu’on a la force pour soi, c’est aussi la violence. C’est pourquoi la lutte contre la violence, dans notre société, entraîne, pour l’homme qui veut vivre fraternellement, la nécessité de sacrifier sa vie. (…)

Il n’y a pas d’autre issue que la lutte et le sacrifice, et le sacrifice jusqu’au bout. Il faut voir cet abîme qui sépare des surnourris et des opulents les faméliques et les vermineux. Pour le combler, il faut des sacrifices, et non cette hypocrisie par laquelle nous essayons de nous cacher le fond de cet abîme. On peut ne pas trouver en soi le courage de s’y précipiter ; mais le contourner n’est pas possible à l’homme qui cherche la vie. On peut ne pas s’y jeter ; mais il faut s’avouer qu’il existe et non s’ingénier à se tromper soi-même et mentir.

Léon Tolstoï, Ce que veut l’amour (1901)

Fourberie de l’élection

« A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il leur fut suggéré [aux peuples] qu’en élisant leurs représentants directement, ils participaient au gouvernement, et qu’en leur obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, ils étaient libres. C’est une fourberie. (…) Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi les geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison. »

Léon Tolstoï

L’argent, forme la plus ignoble de l’esclavage (Léon Tolstoï)

Leon TolstoiIl existe une opinion générale que l’argent représente la richesse, que celle-ci est le produit du travail et que par conséquent il y a une relation entre l’un et l’autre.
Cela est vrai au même degré que l’assertion que chaque organisation sociale est la conséquence d’un contrat social. Tous aiment à croire que l’argent n’est qu’un moyen d’échanger les produits du travail.
Je fais des bottes. Un autre cuit du pain. Un troisième élève des brebis et, pour que les transactions soient faciles, les monnaies nous servent d’intermédiaire, et nous pouvons échanger des semelles contre de la viande de mouton ou dix livres de farine.
Dans ce cas, l’argent facilite à chacun de nous l’écoulement de ses produits et représente l’équivalent de son travail. Ceci est parfaitement, s’il n’y a pas de violence commises par l’un sur l’autre, je ne parle pas des guerres et de l’esclavage, mais de cette autre forme de violence qui protège les produits d’un travail au détriment d’un autre.
Cette théorie serait encore vraie dans une société dont tous les membres seraient fidèles aux préceptes du Christ et donneraient à celui qui demande, en n’exigeant pas qu’il leur rende.
Mais, dès que des pressions s’exercent sous une forme quelconque, l’argent perd immédiatement pour celui qui le détient son caractère de résultat du travail et représente le droit basé sur la force.
Si, pendant une guerre, un homme enlève quelque chose à un autre, si un soldat reçoit de l’argent provenant de la vente du butin, ces valeurs ne sont, en aucune façon, le produit du travail et ont une tout autre signification que le salaire reçu pour la façon des bottes.
Ce cas se représente encore dans la traite des esclaves.
Des paysannes tissent de la toile et la vendent ; des serfs travaillent pour leur barine (seigneur) ; celui-ci vend le tissu et en reçoit le prix.
Les femmes et le seigneur ont le même argent, mais dans le premier cas, il représente le travail, et dans le second cas la force.
(…)
Dans une société où il existe une force qui s’approprie l’argent des autres ou même qui en protège la possession, le numéraire ne peut être regardé comme le représentant du travail. Tantôt il en est l’équivalent, tantôt il est le résultat de la violence.
Il ne peut en être ainsi que dans un milieu où existent encore des rapports mutuels tout à fait libres. Aujourd’hui, après des siècles entiers de rapines qui ont changé peut-être de formes, mais n’ont pas cessé de se commettre et se commettront encore, l’argent centralisé, de l’aveu de tout le monde, est lui-même une violence. Le résultat du travail n’y est qu’une fraction minime de ce qu’est le produit de toutes sortes de crimes.
(…)
Dans sa définition la plus exacte et en même temps la plus simple, l’argent est un signe conventionnel qui donne le droit, ou mieux la possibilité de se servir du travail des autres.
En idéal, il ne devrait donner ce droit que lorsqu’il serait lui-même l’équivalent de l’activité dépensée par son possesseur et il en serait ainsi dans une société où il n’existerait pas de violence.
(…)
L’homme vend dans la plupart des cas les produits de son travail passé, présent et futur, non parce que l’argent lui présente des facilités d’échange, mais parce qu’on le lui demande comme une obligation.
Quand les Pharaons d’Egypte réclamaient de leurs esclaves du travail, ceux-ci ne pouvaient donner que leur activité passée ou présente.
Mais avec l’apparition et la propagation de la monnaie et du crédit qui en découle, il est devenu possible de vendre son travail futur.
L’argent, grâce à l’existence de la violence dans les rapports sociaux, ne représente que la possibilité d’une nouvelle forme d’esclavage impersonnel qui a remplacé l’esclavage personnel.
Celui qui possède des esclaves a droit au travail de Pierre, de Jean et d’Isidore, mais le richard a droit au travail de tous ces inconnus qui ont besoin d’argent.
(…)
L’argent est une valeur qui est toujours égale à elle-même, regardée comme une chose absolument juste et légale et dont l’usage n’est pas considéré comme immoral, comme cela avait lieu pour le droit d’esclavage.
Il me souvient, j’étais encore jeune, qu’un nouvel amusement se répandit dans les cercles – le jeu de loto. Tout le monde se mit à jouer et on disait alors que beaucoup de gens se ruinaient, que d’autres avaient perdu de l’argent du fisc et s’étaient brûlé la cervelle, ce jeu fut défendu et cette prohibition existe encore de nos jours.
Je me rappelle avoir vu de vieux joueurs (…) qui me disaient que le loto avait ceci de particulièrement agréable qu’on ne voyait pas ce qu’on avait gagné comme dans les autres jeux ; le garçon du cercle n’apportait pas l’argent, mais des jetons ; chacun perdait peu et n’en ressentait pas de chagrin.
Il en est aussi ainsi de la roulette qui est justement prohibée – et… aussi avec l’argent.
Je possède le rouble fantastique, je coupe mes coupons de rente et je me retire du tourbillon des affaires.
A qui fais-je tort ?
Je suis l’homme le meilleur et le plus inoffensif.
Mais ma manière de vivre est, au fond, le jeu de loto ou la roulette ; je ne vois pas celui qui se tue après avoir perdu et qui me procure ces petits coupons que je découpe avec soin.
Je n’ai rien fait, je ne fais rien et ne ferai rien que couper mes titres de rente et j’ai la conviction que l’argent représente le travail !
(…)
L’esclavage, c’est l’émancipation des uns qui se déchargent du travail nécessaire à la satisfaction de leurs besoins et le transportent sur les autres.
Voici un homme qui ne travaille pas, et les autres dépensent leur activité pour lui, non par affection, mais parce qu’il a le moyen de les faire travailler : c’est l’esclavage. Il existe dans des proportions énormes dans tous les pays civilisés d’Europe, où l’exploitation des hommes se fait en grand et est considérée comme légale.
L’argent a le même but et les mêmes conséquences que l’esclavage.
Son but, c’est d’affranchir l’homme de la loi naturelle du travail personnel nécessaire à la satisfaction de ses besoins.
Les conséquences sont la naissance et l’invention de nouveaux désirs toujours plus compliqués et plus insatiables. C’est un appauvrissement intellectuel et moral et une dépravation. Pour les esclaves c’est l’oppression et l’abaissement au niveau de la bête.
L’argent, c’est une forme récente et horrible de cet esclavage et, comme celui-ci, il corrompt le maître et l’esclave ; mais cette nouvelle forme est plus ignoble parce qu’elle affranchit l’un et l’autre de tous rapports personnels.
(…)
Je voulais aider les pauvres, parce que j’avais de l’argent et que je partageais la superstition générale que le numéraire représente le travail et est légal et utile.
Mais ayant commencé à donner, je m’aperçus que cela provenait du travail des pauvres.
J’agissais comme les anciens seigneurs qui faisaient travailler leurs serfs les uns pour les autres.
Tout emploi d’argent, quel qu’il soit – achat de quelque chose ou simple don d’une personne à une autre -, n’est que la présentation d’une lettre de change tirée sur les pauvres ou la transmission à un tiers de cette lettre de change pour la faire payer aux malheureux.
C’est pourquoi je compris l’absurdité que je voulais faire d’aider les pauvres en les poursuivant.
Non seulement, l’argent n’était pas en lui-même un bien, mais il était un mal évident en ce qu’il privait les hommes du bien principal – du travail et de ses fruits.
Je voyais bien que j’étais incapable de donner ce bien aux autres parce que j’en étais moi-même privé : je ne travaillais pas et n’avais pas le bonheur de vivre des produits de mon activité.
(…)
Le fondement de tout esclavage c’est la jouissance du travail d’autrui et, par conséquent, me servir de l’activité des travailleurs, en exerçant mes droits sur leurs personnes ou user de cet argent qui leur est indispensable, c’est absolument la même chose.
Si réellement je regarde comme un mal cette jouissance, je ne dois profiter ni de mes droits, ni de mon argent, et je dois débarrasser les malheureux du travail qu’ils font pour moi, soit en m’en privant, soit en le faisant moi-même.

Léon Tolstoï, Que faire ?

« Changer le monde », oui, mais comment ?

20110529PHOWWW00102

Vouloir un monde meilleur, souhaiter un monde plus juste, est une chose ; se donner les moyens de le construire en est une autre. Et force est de constater que chez tous ceux qui expriment ce vœu, ce souhait, qui pensent agir en ce sens, un sentiment d’impuissance domine. Nous sommes nombreux à penser œuvrer pour un monde meilleur en manifestant, en pétitionnant, en militant, en votant – des modes d’action qui, certes, sont, pour la plupart d’entre eux, utiles et nécessaires, mais qui, pour autant, restent insuffisants. Nombreux à croire qu’exprimer le vœu de changer les choses, et à attendre sagement que d’autres le réalisent, suffirait à changer les choses.

Nous n’y arrivons pas parce que nous ne mettons pas dans la balance le seul élément qui pourrait la faire pencher en notre faveur : notre vie. Nous n’y arrivons pas parce que nos actes, loin de suivre nos paroles, persistent à nourrir et assister ce monde dont nous ne voulons plus. Nous n’y arrivons pas parce que nous ne nous attaquons qu’aux effets, jamais aux causes. Nous n’y arrivons pas parce que nous sommes, pour tout dire, passifs, irresponsables, inconséquents – là est la cause de tous nos malheurs.

Ce qu’il faut faire ? Etre enfin responsable. Vivre enfin conformément à ses idéaux. Etre enfin dans sa vie, dans le moindre de ses gestes digne et conforme à ce monde que l’on souhaite voir advenir. Se comporter comme si le sort du monde tout entier reposait entre nos mains.

Il s’agit de faire concrètement le bien ; donc de ne plus participer, de ne plus collaborer à ce que l’on a identifié comme étant le mal (l’oppression, l’esclavage, la misère, l’injustice, la destruction de notre santé et de notre environnement, etc.), de rompre avec ce qui le permet (notre servitude consentie, notre irresponsabilité, notre inconséquence, notre indifférence, notre égoïsme), pour désarmer ce mal et ses légions qui n’ont de force que celle que nous leur accordons ; de ne plus faire son bien sur la souffrance et le malheur d’autrui ; de ne plus reproduire les mauvaises actions qui ajoutées les unes aux autres font de notre monde cet enfer que nous abhorrons. Il s’agit, pour ainsi dire, de désobéir à des ordres énoncés ou non. De faire dissidence. De faire objection à l’abjection. De faire objection de conscience, comme on disait au temps du service militaire obligatoire, mais objection aujourd’hui à toutes les contraintes et obligations injustes que cette société nous impose et qui provoquent bien plus d’atrocités encore que celles commises par le militarisme en action.

C’est ainsi que nous devons élever notre niveau de conscience. Afin tout d’abord d’identifier précisément ce qui nous dévaste, nous conditionne, nous emprisonne ; bref les causes de notre malheur et de notre impuissance à y mettre un terme.

Ainsi faut-il prendre conscience de l’illusion totale que représente le jeu électoral, qui veut nous faire croire que l’on peut changer les choses par son biais alors qu’il n’est qu’une ruse pour nous cantonner dans l’attente passive d’un hypothétique Grand Soir électoral ; pour que nous consentions, en définitive, à notre servitude et légitimions des politiques que l’on ne choisit jamais.

Ainsi faut-il prendre conscience que l’obsession permanente et sans fin de consommer, de posséder, cette obsession encouragée et organisée, est ce qui fonde ce monde et en même temps ce qui nous y incarcère, nous y subordonne le plus profondément ; et ce qui provoque, autorise et maintient la plupart de ses violences et de ses crimes : exploitation, guerres de prédation, misère, pollution, etc. dont l’intensité, le degré d’infamie est toujours proportionnel à celui de nos besoins matériels – quand bien même nous nous exprimerions ardemment contre. Nous devons bien comprendre que nous n’obtiendrons aucune diminution de ces horreurs trop ordinaires si nous ne sommes pas d’abord capables de nous extraire de l’illusion du bonheur par la consommation et de réviser et modérer nos besoins matériels – nous sommes toujours possédés par ce que nous possédons et voulons posséder. Désobéir, aujourd’hui, c’est d’abord désobéir aux injonctions invisibles mais bien réelles du Moloch consumériste.

Elever son niveau de conscience, c’est comprendre qu’il n’y a aucun acte dans notre vie quotidienne qui soit neutre, indifférent. Comprendre que notre ennemi est moins un sujet qui nous fait face qu’un rapport qui nous tient et dont nous sommes partie prenante. Comprendre que les pouvoirs n’ont de pouvoir que celui que nous leur concédons ; que ce monde n’est jamais que ce nous en faisons, qu’il n’est jamais que celui que nous créons et déterminons par chacun de nos actes, même les plus apparemment anodins, ou de nos non-actes – et qui ont bien davantage de poids que de dérisoires bulletins de vote glissés dans l’urne une fois tous les cinq ans.

Elever son niveau de conscience, c’est appréhender tout ce qu’implique le fait que je fasse ceci ou cela ; que je vis dans tel ou tel niveau de confort ; que je travaille dans tel ou tel secteur d’activité, dans tel ou tel établissement ; que j’achète tel ou tel produit, que j’achète ici ou là-bas ; que j’utilise tel ou tel service.

Nous devons poser la question du coût humain et environnemental de notre mode de vie. Nous devons poser la question de la moralité de notre comportement. Est-il ainsi possible d’accumuler sans fin argent et superflus pendant que tant d’autres n’ont même pas de quoi combler leurs besoins élémentaires – et de ne pas y voir de rapport ? Peut-on continuer à acheter et jouir de tout produit fabriqué dans des conditions épouvantables – qui relèvent ni plus ni moins de l’esclavage- (cf. le fameux « made in china » et le récent incendie meurtrier au Bangladesh), à acheter et jouir de tout produit fabriqué et acheminé à bas prix chez nous au prix de dévastations, de massacres, de guerres (cf. le rôle de notre usage massif de téléphones portables dans la guerre civile au Congo et la disparition des abeilles) ? Peut-on continuer à payer des impôts et ainsi cautionner toutes les horreurs et infamies qu’ils contribuent à financer – ainsi les trop ordinaires expéditions guerrières ? Peut-on continuer à rouler en voiture quand on connaît tous les dégâts que l’automobile provoque – pillages et guerres pour le pétrole, destruction de notre santé, de notre cadre de vie, du climat ? Peut-on continuer à travailler dans une usine générant une énorme pollution, et plus généralement à occuper un travail nuisible à la société telle qu’on la voudrait ? Peut-on continuer à se fournir en électricité auprès d’EDF quand celle-ci est produite essentiellement par la si nocive énergie nucléaire – véritable bombe à retardement et elle aussi cause de guerre (cf. rôle de l’uranium dans l’intervention française au Mali)? Peut-on continuer à fréquenter les super et hypermarchés et ainsi cautionner le fait qu’ils sous-paient les agriculteurs et les acculent à la misère et parfois même au suicide ? Peut-on continuer à acheter des aliments industriels trafiqués, et ainsi mettre en danger notre santé et contribuer à dévaster l’agriculture paysanne ? Peut-on continuer à utiliser Google, Facebook quand nous savons désormais jusqu’à quel point ils sont les bras armés d’un immense réseau de surveillance ? Et caetera.

On ne peut assurément pas s’en tenir à la protestation et à des vœux pieux, et croire que les saloperies que nous nourrissons finiront par être anéantis par je ne sais quel pétition ou action d’un quelconque gouvernement de changement. Personne ne construira cette société meilleure à notre place.

On ne peut assurément pas comme une ancienne tête d’affiche de Lutte Ouvrière prôner une révolution communiste et travailler pendant quarante ans au Crédit Lyonnais. On ne peut pas prôner un monde juste, militer dans un sympathique parti « de gauche » et se comporter dans sa vie « de tous les jours » comme le dernier des connards, incapable de véritable altruisme.

Nous devons, comme Gandhi, cesser de croire aux « rêveries de systèmes si parfaits que plus personne n’a besoin d’être bon », cesser de croire que l’on pourrait construire un monde juste avec des moyens injustes, et prendre nos responsabilités.

Nous voulons une société juste ? Une société solidaire ? Alors soyons justes, soyons bons, soyons bienveillants, dès maintenant et sans repos. Alors comportons-nous avec les autres comme nous voudrions qu’ils se comportent avec nous. Alors rompons radicalement avec notre satané égoïsme, « vivons simplement pour que chacun puisse simplement vivre » (Gandhi) et renonçons à tout confort, toute jouissance bâti sur la souffrance, l’esclavage et le vol d’autrui. Alors prenons comme principe que « mon morceau de pain ne m’appartient que si je sais que chacun a le sien » (Tolstoï) et profanons l’argent – ce passeport pour l’universelle rapacité – par le don et le partage ; dans un monde miné par l’égoïsme et l’indifférence, le moindre comportement altruiste est mille fois plus révolutionnaire que n’importe quel discours ou proclamation d’un professionnel de la révolution.

Nous voulons une société sans violence ni domination ? Alors soyons résolument non-violent, sachons désobéir, y compris à notre propre tentation de vouloir imposer nos volontés aux autres – refusons catégoriquement d’élire des maîtres et de collaborer à l’horreur étatique.

Nous voulons une société respectueuse de l’environnement – du vivant ? Alors cessons incessamment de participer à sa destruction et renonçons à notre « confort » matériel – n’utilisons plus de téléphone portable, ne roulons plus en voiture, ne prenons plus l’avion, etc.

Cette non-collaboration au mal implique aussi de s’organiser en marge, individuellement et collectivement, de conquérir son autonomie, afin de ne plus alimenter un régime économique aussi absurde que criminel – de ne plus vivre de l’esclavage d’autrui et de la dévastation de la Création, de ne plus avoir à passer par la médiation aliénante de l’argent, d’enrayer la machinerie qui permet le vol des fruits de notre travail par une minorité de parasites et institue leur toute-puissance, de ne plus avoir à dépendre de ces industries, services, monopoles qui nous dépossèdent et nous déshumanisent toujours plus ; afin de nous libérer de cette mainmise étatique – dont la puissance est toujours égale à notre passivité – et de reprendre cette maîtrise sur nos vies qui seule nous rendra notre humanité – afin de pouvoir créer, inventer de nouveaux modes d’existence, d’enfin faire vivre cet autre monde. (« Il n’y a qu’une façon de liquider les dirigeants, c’est de briser la machinerie qui les rend nécessaires » disait Ivan Illich)

Bien entendu, il ne s’agit pas ici de s’illusionner et de croire que nous pourrions tout contrôler, que nous pourrions accéder à une quelconque perfection : nous ne sommes évidemment que des êtres humains, avec nos faiblesses et notre inéluctable cortège d’erreurs. Il n’en reste pas moins que nous sommes tous capables, en faisant appel à notre réflexion et à ce qui a de meilleur en nous, d’éliminer tous ces réflexes et habitudes qui nous perdent et de faire évoluer positivement notre comportement.

Il n’y a de révolution qu’intérieure. Et cette révolution, nous pouvons réellement la commencer dès maintenant, si nous en avons la volonté et le courage.

imperatif-de-desobeissance

***

« Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. »

« Comment peut-on se contenter d’avoir tout bonnement une opinion et se complaire à ça ?   Quel plaisir peut-on trouver à entretenir l’opinion qu’on est opprimé ? Si votre voisin vous refait, ne serait-ce que d’un dollar, vous ne vous bornez pas à constater, à proclamer qu’il vous a roulé, ni même à faire une pétition pour qu’il vous restitue votre dû ; vous prenez sur le champ des mesures énergiques pour rentrer dans votre argent et vous assurer contre toute nouvelle fraude. L’action fondée sur un principe, la perception et l’accomplissement de ce qui est juste, voilà qui change la face des choses et des relations ; elle est révolutionnaire par essence, elle n’a aucun précédent véritable. »

Henry David Thoreau, La désobéissance civile

« La lumière électrique, les téléphones, les expositions, tous les jardins d’Arcadie du monde avec leurs concerts et leurs réjouissances, les cigares, les boîtes d’allumettes, les bretelles et les automobiles – tout cela est très bien. Mais que tout cela disparaisse à jamais, avec les chemins de fer et les fabriques de toile et de drap, si, pour faire durer toutes ces sources de plaisirs et de commodités au profit d’une minorité privilégiée, les 99% des hommes doivent rester en esclavage, et continuer à mourir par milliers sur le travail qu’on leur impose. Si, pour que Londres et Pétersbourg soient éclairés à l’électricité, pour que nous puissions admirer des belles couleurs et des belles étoffes, il faut que des vies humaines, même peu nombreuses (…) soient détruites, raccourcies ou gâtées, que Londres et Pétersbourg s’éclairent au gaz ou même à l’huile, qu’il n’y ait jamais d’exposition, qu’on ne fabrique plus de couleurs ni d’étoffes. Car une seule chose importe, c’est que sur la terre il n’y ait plus de trace de l’esclavage qui a englouti tant de vies humaines. »

« [Si les hommes] participent à l’œuvre des gouvernements – en donnant une somme d’argent qui représentera une part des produits de leur travail, ou en servant dans les armées – ils ne font pas en cela un acte indifférent, comme on le croit d’ordinaire, mais un acte coupable parce que, outre le préjudice, qu’ils auront ainsi causé à leurs frères et à eux-mêmes, ils auront accepté de collaborer aux crimes que tous les gouvernements ne cessent de commettre et à la préparation des crimes futurs par lesquels les gouvernements entretiennent des armés disciplinées. »

« Ce qu’il faut faire ? La réponse est très simple, précise et tout homme peut en faire l’application, mais elle n’est pas telle que l’attendaient les gens de la classe aisée, absolument convaincus qu’ils sont appelés, non pas à se corriger eux-mêmes (ils pensent qu’ils ne peuvent être meilleurs), mais à instruire et organiser d’autres hommes – ni telle non plus que l’espéraient les ouvriers, persuadés que les auteurs responsables de leur misère sont les capitalistes et qu’il leur suffira pour être à jamais heureux de prendre et de mettre à la portée de tous les objets de jouissance dont les capitalistes profitent seuls aujourd’hui. Cette réponse est très simple et facilement applicable parce qu’elle engage chacun de nous à faire agir la seule personne sur laquelle il ait un pouvoir réel, légitime et certain, c’est-à-dire lui-même, et qu’elle est toute contenue en ceci : tout homme qui voudra améliorer, non seulement sa propre situation, mais aussi celle de ses frères, devra cesser de commettre les actes mauvais qui sont les causes de son esclavage et de celui de ses frères. Il devra d’abord ne participer ni volontairement, ni obligatoirement à l’œuvre des gouvernements et, par conséquent, ne jamais accepter les fonctions de soldat ni de feld-maréchal, ni de ministre, ni de receveur, ni de témoin, ni de bailli, ni de juré, ni de gouverneur, ni de membre d’un parlement, qui toutes s’exercent avec l’appui de la violence ; en second lieu ne payer aux gouvernements ni l’impôt direct, ni l’impôt indirect, ne rien recevoir de l’argent du fisc sous forme d’appointements, de pensions ou de récompenses et ne jamais demander un service aux établissement entretenus par l’Etat avec les ressources du peuple ; il devra, en troisième lieu, ne jamais demander à la violence des gouvernements, ni de lui garantir la propriété d’une terre ou d’un objet quelconque, ni de défendre sa personne et celle de ses proches, et ne profiter de la terre ou de tous les produits de son travail ou de tous les produits de son travail ou du travail d’autrui que dans la mesure où ces objets ne feront pas défaut à d’autres hommes. »

Léon Tolstoï, L’esclavage moderne

« La désobéissance est le droit imprescriptible de tout citoyen. Il ne saurait y renoncer sans cesser d’être un homme. La désobéissance civile est la clef du pouvoir. Imaginez un peuple tout entier refusant de se conformer aux lois en vigueur et prêt à supporter les conséquences de cette insubordination ! Toute la machinerie législative et exécutive se trouverait, du même coup, complètement paralysée. Certes il est d’usage que la police et l’armée aient recours à la force pour mater les minorités, aussi puissantes soient-elles. Mais aucune police ni aucune armée ne peuvent faire céder la volonté de tout un peuple résolu à résister jusqu’au bout de ses forces. »

Gandhi

« Nous n’avons pas à travailler, faire des efforts pour que la justice règne sur la terre : nous avons à être justes nous-mêmes, porteurs de justice, et l’Ecriture nous apprend que la justice règne là où est un juste. (…) De même, nous n’avons pas à nous efforcer par beaucoup de travaux et d’habileté à faire venir la paix sur la terre, nous avons à être nous-mêmes pacifiques. Car là où sont les pacifiques, là règne la paix. »

« Les chrétiens doivent chercher un style de vie qui non pas les différencie des autres, mais leur permet d’échapper au poids des structures ; car ce n’est pas en s’attaquant directement à celles-ci, en essayant de faire des modifications spectaculaires, en voulant reconstruire un monde de toutes pièces que l’on peut arriver à un résultat. La seule attaque efficace contre les structures c’est d’arriver à leur échapper, d’arriver en marge de cette société totalitaire non pas en la refusant simplement, mais en la passant au crible. Enfin, il se peut que dans des communautés ayant un style de vie de cet ordre, des germes d’une civilisation nouvelle puissent s’épanouir. »

Jacques Ellul, Présence au monde moderne

« La révolution, c’est toi »

Emile Masson

« Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

« C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face – au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient – que l’on s’enferme dans la lutte contre l’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’« alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes. »

Appel

« Ce qu’il faut opposer à l’Empire, c’est la grève humaine.
Qui ne s’attaque jamais aux rapports de production sans s’attaquer en même temps
aux rapports affectifs qui les soutiennent.
Qui sape l’économie libidinale inavouable,
restitue l’élément éthique – le comment – refoulé dans chaque contact entre les corps
neutralisés.
La grève humaine, c’est la grève qui, là où l’ON s’attendrait
à telle ou telle réaction prévisible,
à tel ou tel ton contrit ou indigné,
PREFERE NE PAS.
Se dérobe au dispositif. Le sature, ou l’éclate.
Se reprend, préférant
autre chose.
Autre chose qui n’est pas circonscrit dans les possibles autorisés par le dispositif. »

Tiqqun, Comment faire ?

Henri Guillemin et le christianisme bien compris de Léon Tolstoï

Voir l’intégralité des conférences d’Henri Guillemin sur Tolstoï : http://www.youtube.com/watch?v=BgrN2iVcVqw&list=PL3FE0F0801FEAED00&index=111

« Mon morceau de pain ne m’appartient que si je sais que chacun a le sien »

« Je crois que le sens de la vie et son salut, son bonheur, c’est de faire le bien parce que le bien est sa substance même. Faire le bien c’est agir, agir en aimant, agir pour le prochain, l’aider, le secourir, le défendre, quand il le faut contre l’iniquité, car l’iniquité c’est la négation du vrai. »

Tolstoï

Tolstoï et l’esclavage moderne

1iohj1

« Seuls, les hommes avancés de notre société reconnaissent que les ouvriers sont soumis à un véritable esclavage. (…) L’abolition du servage et l’affranchissement des noirs marquèrent seulement la disparition d’une ancienne forme vieillie et inutile de l’esclavage, et l’avènement immédiat d’une forme nouvelle plus solide, plus générale et plus oppressive. »

« La cause de l’esclavage est l’existence de lois. Or ces lois s’appuient sur la violence organisée. On ne pourra donc porter remède à la condition de la classe ouvrière qu’en détruisant la violence organisée. (…) La violence organisée, c’est le gouvernement. »

« Essayer de détruire la violence par la violence, c’est vouloir éteindre le feu par le feu, inonder un pays pour refluer les eaux d’un fleuve qui déborde, c’est creuser un trou dans le sol pour avoir de la terre afin d’en combler un autre. (…) Si donc il existe un moyen de détruire l’esclavage, ce ne peut être l’institution d’un nouveau système de violence, mais l’anéantissement de ce qui rend possible la violence des gouvernements. »

« Les conquérants accomplissaient leur œuvre au prix d’efforts personnels ; ils étaient agiles, braves et cruels. Les gouvernements vont à leur but par la ruse et le mensonge »

« Il faut pour détruire [cette violence] la démasquer d’abord et jeter bas le mensonge qui la couvre. »

« La nécessité des armées disciplinées – voilà le mensonge par lequel les gouvernements règnent sur les peuples. Il suffit qu’un gouvernement dispose de cet instrument de violence et de meurtre pour qu’il prenne autorité sur le peuple entier. Dès lors il ne lâchera plus, il le ruinera et, comme pour le bafouer, il prendra à cœur d’en faire, par une éducation pseudo-religieuse et patriotique, son fidèle, son adorateur même à lui, gouvernement, qui le tient en esclavage et le tourmente. »

« Un écrivain, Eugen Heinrich Schmidt a fait paraître sous sa signature dans le journal qu’il dirige à Budapest (…) un article excellent (…). Il y dit à peu près ceci. Les gouvernements, qui justifient leur existence par la sécurité relative qu’ils assurent à leurs sujets, sont comparables au brigand de la Calabre qui promettait aux voyageurs de leur laisser la route sûre s’ils consentaient à lui payer tribut. (…) Nous sommes tellement hypnotisés par les gouvernements que cette comparaison nous paraît une exagération, un paradoxe, une plaisanterie. Elle n’est cependant rien moins que tout cela. Et si elle contient quelque inexactitude, c’est que l’œuvre des gouvernements est cent fois plus inhumaine et surtout plus funeste que celle du brigand calabrais. Le brigand dépouillait de préférence les riches, les gouvernements dépouillent de préférence les pauvres, et favorisent les riches qui les aident au crime. Le brigand risquait sa vie, les hommes de gouvernement n’aventurent pas leur personne et n’agissent eux-mêmes que par la ruse et le mensonge. Le brigand n’enrôlait personne de force dans sa bande ; les gouvernements enrôlent leurs soldats de force le plus souvent. Le brigand offrait indistinctement les mêmes garanties de sécurité à tous ceux qui lui payaient tribut. Les gouvernements protègent et récompensent les hommes à proportion de la part qu’ils prennent à l’organisation du mensonge. »

« s’ils [les hommes] participent à l’œuvre des gouvernements – en donnant une somme d’argent qui représentera une part des produits de leur travail, ou en servant dans les armées – ils ne font pas en cela un acte indifférent, comme on le croit d’ordinaire, mais un acte coupable parce que, outre le préjudice, qu’ils auront ainsi causé à leurs frères et à eux-mêmes, ils auront accepté de collaborer aux crimes que tous les gouvernements ne cessent de commettre et à la préparation des crimes futurs par lesquels les gouvernements entretiennent des armés disciplinées »

« Il est mal de leur part [aux hommes de la classe riche], non seulement de jouir du travail forcé de nombreux esclaves et de ne pas vouloir pas renoncer à cette jouissance, mais aussi de participer de quelque façon à l’organisation et au maintien d’un régime de servitude. (…) Les ouvriers, de leur côté, sont tellement pervertis par les habitudes de leur condition servile, qu’ils rejettent toute la responsabilité de leur misère uniquement sur les patrons, qui ne les payent pas assez et détiennent les moyens de production. Mais il ne leur vient pas à l’esprit que leur malheureux sort dépend seulement d’eux-mêmes et que, s’ils cherchent vraiment, non pas la garantie de petits intérêts personnels, mais l’amélioration de leur sort et de celui de leurs frères, ils doivent avant tout cesser de faire ce qu’ils font de mal, c’est-à-dire ne plus essayer de relever leur condition par les moyens mêmes qui les ont réduits en esclavage, ne plus consentir par la satisfaction de leurs habitudes à sacrifier leur dignité d’hommes libres, à remplir des forces avilissantes ou immorales, à produire par leur travail des objets inutiles ou pernicieux ; et surtout ne plus soutenir les gouvernements par le service personnel ou par le paiement de l’impôt, en d’autres termes ne plus contribuer à leur propre asservissement. »

« Ce qu’il faut faire ? La réponse est très simple, précise et tout homme peut en faire l’application, mais elle n’est pas telle que l’attendaient les gens de la classe aisée, absolument convaincus qu’ils sont appelés, non pas à se corriger eux-mêmes (ils pensent qu’ils ne peuvent être meilleurs), mais à instruire et organiser d’autres hommes – ni telle non plus que l’espéraient les ouvriers, persuadés que les auteurs responsables de leur misère sont les capitalistes et qu’il leur suffira pour être à jamais heureux de prendre et de mettre à la portée de tous les objets de jouissance dont les capitalistes profitent seuls aujourd’hui. Cette réponse est très simple et facilement applicable parce qu’elle engage chacun de nous à faire agir la seule personne sur laquelle il ait un pouvoir réel, légitime et certain, c’est-à-dire lui-même, et qu’elle est toute contenue en ceci : tout homme qui voudra améliorer, non seulement sa propre situation, mais aussi celle de ses frères, devra cesser de commettre les actes mauvais qui sont les causes de son esclavage et de celui de ses frères. Il devra d’abord ne participer ni volontairement, ni obligatoirement à l’œuvre des gouvernements et, par conséquent, ne jamais accepter les fonctions de soldat ni de feld-maréchal, ni de ministre, ni de receveur, ni de témoin, ni de bailli, ni de juré, ni de gouverneur, ni de membre d’un parlement, qui toutes s’exercent avec l’appui de la violence ; en second lieu ne payer aux gouvernements ni l’impôt direct, ni l’impôt indirect, ne rien recevoir de l’argent du fisc sous forme d’appointements, de pensions ou de récompenses et ne jamais demander un service aux établissement entretenus par l’Etat avec les ressources du peuple ; il devra, en troisième lieu, ne jamais demander à la violence des gouvernements, ni de lui garantir la propriété d’une terre ou d’un objet quelconque, ni de défendre sa personne et celle de ses proches, et ne profiter de la terre ou de tous les produits de son travail ou de tous les produits de son travail ou du travail d’autrui que dans la mesure où ces objets ne feront pas défaut à d’autres hommes »couv-web1

« Il se peut bien, dira tout homme sincère et honnête, qu’un gouvernement violent soit nécessaire au bonheur des sociétés. Il se peut bien que cela soit prouvé par l’histoire et que vos dissertations n’aient rien que de très exact. Mais l’assassinat est un mal, cela je n’ai besoin d’aucune dissertation pour le comprendre aussi clairement que possible. En me demandant soit le service personnel dans un régiment, soit de l’argent pour payer et armer des soldats, acheter des canons, construire des cuirassés, vous me demandez tout simplement de contribuer à des assassinats et, non seulement je ne veux pas, mais je ne puis faire cela. De même, je ne veux pas et ne puis pas jouir de l’argent que par des menaces de mort vous avez obtenu d’hommes affamés, je ne veux pas jouir de la terre et des capitaux que vous protégez, car je sais que vous les protégez par l’assassinat. »

Léon Tolstoï, L’esclavage moderne (1900)

Une seule chose importe

london151

La lumière électrique, les téléphones, les expositions, tous les jardins d’Arcadie du monde avec leurs concerts et leurs réjouissances, les cigares, les boîtes d’allumettes, les bretelles et les automobiles – tout cela est très bien. Mais que tout cela disparaisse à jamais, avec les chemins de fer et les fabriques de toile et de drap, si, pour faire durer toutes ces sources de plaisirs et de commodités au profit d’une minorité privilégiée, les 99% des hommes doivent rester en esclavage, et continuer à mourir par milliers sur le travail qu’on leur impose. Si, pour que Londres et Pétersbourg soient éclairés à l’électricité, pour que nous puissions admirer des belles couleurs et des belles étoffes, il faut que des vies humaines, même peu nombreuses (…) soient détruites, raccourcies ou gâtées, que Londres et Pétersbourg s’éclairent au gaz ou même à l’huile, qu’il n’y ait jamais d’exposition, qu’on ne fabrique plus de couleurs ni d’étoffes. Car une seule chose importe, c’est que sur la terre il n’y ait plus de trace de l’esclavage qui a englouti tant de vies humaines.

Léon Tolstoï, L’esclavage moderne (1900)