Je suis contre la violence

violences policières lille 31 mars 2016

Je suis contre la violence des bandes casquées qui jettent des projectiles détonants. Chaque jour qui passe, elles agressent, tabassent, blessent, parfois grièvement. En bandes de voyous très mobiles, s’infiltrant jusque chez les manifestants les plus paisibles, elles apportent dans les cortèges un niveau de brutalité jamais vu depuis des décennies. Ces actes sont d’autant plus dangereux qu’ils sont coordonnés avec des groupes beaucoup plus nombreux et militarisés, suréquipés et surarmés. J’approuve donc vivement ceux qui débusquent et chassent ces nervis hors des manifestations, et qui tiennent à distance leurs acolytes en noir ou bleu, qui veulent interdire l’exercice du droit de grève et des libertés d’expression, de manifestation, de mouvement. Tous les moyens nécessaires doivent être déployés pour contrer la violence des BAC, des CRS et des gardes mobiles. Il y a encore des progrès à faire, en terme de coordination des déplacements ou en matière d’équipement (on ne comprend pas, par exemple, pourquoi l’usage des bombes lacrymogènes performantes devrait être réservé à la flicaille), mais il faut saluer le courage et la détermination des milliers de jeunes et de moins jeunes qui, à travers tout le pays, s’opposent à la violence policière.

Je suis contre la violence d’un mobilier urbain conçu pour occuper les têtes avec la pub et empêcher les plus pauvres de se reposer. La philosophie au marteau s’éprouvant sur les abribus et autres panneaux Decaux nous permet de voir enfin ce que nous subissions, cet encagement des imaginaires et des déplacements, sans y penser. Je suis contre la violence concentrée dans les agences bancaires qui enlaidissent nos rues, lieux de mille humiliations quotidiennes dans une société qui remplace la hausse des salaires fixée dans des luttes collectives, par le crédit qui isole et domestique l’individu. Combien chaque jour de violences psychologiques et symbolique dans chacune de ces louches officines, où la fabrique des besoins conspire à ramener chacun dans un système où il faut payer pour avoir de l’argent ? Ne méritent-ils pas de subir les foudres de la jeunesse, ces innombrables tentacules de la Pieuvre qui lui pourrit la vie, de ce système financier mondial dont la « fourberie sordide », par un miracle digne des religions qui ont réussi, a transformé sa banqueroute générale de 2008 en occasion de faire encore les poches à ses victimes terrorisées par les images de crise économique et de déroute sociale ?

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Je suis contre la violence de gouvernants français paillassons du Medef toujours prêts à ressortir la peur du musulman ou celle du migrant pour égarer les colères . Contre la violence de la bureaucratie européenne lobbytomisée qui ouvre grand les portes à Monsanto et les ferme, dans quelles ignobles conditions, aux réfugiés des guerres allumées ou attisées par l’Occident. Je suis contre la violence qui contient toutes les violences, celle de l’Empire, ce réseau des pouvoirs ultimes, grandes corporations, mafias et réseaux de l’hyperbourgoisie qui ont fait des politiciens leurs pantins et dont les crimes et la folie de posséder menacent d’assassinat final l’humanité entière.

Je suis contre la violence concentrée dans la richesse des sociétés modernes qui se présente comme une immense accumulation de marchandises – tels ces téléphones se disant intelligents « produits dans des camps de travail industriels (cadences harassantes, solvants brûlant yeux, poumons et cerveaux, tératogènes et abortifs aux ouvrières d’assemblage, pays excavés en amont pour l’extraction des terres rares, ect.)[…]concentrés de souffrances, de lésions organiques, de désespoirs, des condensés de vies humiliées, de sacrifices humains » .

Alors, quand je vois une jeunesse de tous âges manifester son refus de cette violence-là par le bris de quelques objets inanimés, je distingue un beau début, à l’instar de ce que fut le mouvement luddiste , lequel, comme chacun devrait savoir, fut non pas une réaction inarticulée, mais bel et bien un mouvement plein d’esprit critique et de sagacité stratégique. Comme le dit un des plus beaux slogans produits dans le mouvement actuel :
Continuons le début !

Serge Quadruppani

Source : https://lundi.am/Je-suis-contre-la-Violence

Palestine : la violence c’est d’abord l’occupation militaire

« Je suis frappé à chaque fois qu’on ne parle de regain de violence que quand les violences atteignent des Israéliens, qui sont blessés, tués. (…) On a l’impression qu’entre ces séquences-là il n’y a pas de violence alors que les Palestiniens vivent sous occupation militaire. Les Palestiniens subissent la colonisation, les Palestiniens subissent des expropriations, les Palestiniens subissent des arrestations, des humiliations quotidiennes, mais ça on n’en parle pas comme étant des violences. (…)
Ce qui se passe aujourd’hui, c’est qu’il y a une population qui fait un rappel à l’ordre. Et il y a une jeune génération, ils sont très jeune : une partie, y compris des jeunes qui ont mené des attaques au couteau, ce sont des gens qui ont moins de 15 ans (…). Ils expriment un ras-le-bol, ils expriment une colère, ils expriment aussi une absence totale de perspective, d’avenir, y compris de perspective politique. »

« Je ne vois pas ce qu’il y a de plus digne à tuer des gens avec des drones, qu’à les tuer avec des poignards, donc si on dénonce les violences, on les dénonce toutes. »

Julien Salingue, à Ce soir (ou jamais)

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palestine révolteDictionnaire pour mieux comprendre les événements en cours en Palestine

par Majed Bamya, diplomate palestinien

« – ESCALADE: a lieu dès lors qu’un israélien est tué. Il faut plusieurs centaines de morts palestiniens pour parler d’une escalade

– CIVIL: ne s’applique jamais à un palestinien, y compris un enfant. Par contre s’applique aux colons armés et réservistes de l’armée israélienne, et la possibilité de l’étendre aux soldats d’occupation en exercice est actuellement à l’étude

– SÉCURITÉ: droit réservé exclusivement aux israéliens, et permettant de justifier à peu près tout, y compris les bombardements aveugles, les massacres, un mur en plein territoire palestinien, les arrestations arbitraires de masse, les incursions, les exécutions extra-judiciaires, les démolitions de maison, et autres punitions collectives, dont bien sûr le siège imposé à 1,8 million de palestiniens dans la bande de Gaza

– REGAIN DE VIOLENCE: terme permettant de mettre dans le même sac occupant et peuple occupé, de nier les causes et de ne s’intéresser qu’aux effets, c’est à dire permettant généralement de dédouaner la puissance occupante de sa responsabilité dans l’irruption de la dite violence

-TERRITOIRE PALESTINIEN OCCUPE: là où tout se passe ou presque mais qu’on évoque si peu. Si on parle d’un colon installé illégalement en territoire palestinien occupé, il vaut mieux parler de civil sans autre précision géographique

– OCCUPATION: hein, pas compris. Terme trop complexe, à éviter préférablement pour ne pas créer plus de confusion. Se contenter d’évoquer les parties ou les palestiniens ET les israéliens. De même les termes oppression et déni des droits s’appliquent à tous les autres contextes sauf le Moyen-Orient

– RÉSISTANCE: apparemment interdite sous toutes ses formes par le droit international pour les palestiniens et pleinement autorisée pour tous les autres peuples du monde. Les palestiniens n’ont le droit d’avoir recours qu’à la négociation

– NÉGOCIATIONS: dialogue où l’arme au poing Israël explique aux palestiniens toutes les raisons pour lesquels elle ne peut mettre fin à la colonisation, alors ne parlons même pas de fin de l’occupation, ni ne peut évoquer le retour des réfugiés, ni un contrôle palestinien sur les frontières, ni de discuter de Jérusalem, tout en dénonçant l’intransigeance palestinienne

– BDS: boycott, désinvestissements, sanctions, campagne qui a largement contribué à la fin de l’apartheid, et considérée de ce fait comme une campagne héroïque contre l’apartheid en Afrique du Sud, par contre quand la même campagne vise l’apartheid israélien c’est clairement de l’antisémitisme

– PAIX: veut dire que les palestiniens demeurent tranquille pendant que l’occupation continue, que leurs droits sont violés et leurs terres volées. Toute révolte menace les efforts de paix alors que l’occupation et la colonisation sont elles tout à fait compatibles avec les efforts de paix

– COUVERTURE MÉDIATIQUE: pour les palestiniens c’est un peu le loto, une chance sur un million de gagner »

Pourquoi il faut refuser les injonctions au calme

continental-lead-dossierOpposer la rage à l’indignation

Contre la fausse paix qu’on nous vend

Ni la bêtise, ni l’ignorance des masses ne font tenir l’ordre de l’élite. Si ses membres parviennent à se faire une légitimité, à prouver qu’il y a de bonnes raisons qu’ils soient là, au pouvoir, ce discours tient rarement la route à la longue. Qu’est-ce qui le fait tenir alors, cet ordre ? L’appel au calme.

Très vite on se rend compte que les génies créateurs sont souvent les enfants d’autres génies créateurs eux-mêmes déjà héritiers. À gratter un peu, on s’aperçoit que le riche qui s’est « fait tout seul » a été un peu beaucoup aidé par l’argent de son papa, les relations de son tonton ou encore l’école d’élite où il est entré pour « réseauter ». Personne n’est dupe : tout le monde peut voir que ce sont toujours les mêmes qui sont au pouvoir. N’importe qui en déduit donc que leur grand mérite n’est en fait pas si grand. Voire nul.

Alors les puissants tentent de montrer qu’ils font des sacrifices et que, dans le fond, ils font aussi partie du même peuple que nous. Parce qu’on est « tous dans le même bateau ». Un rapide regard sur la répartition des richesses dans la population française fait un sort à ce fantasme bien commode.

L’un des derniers remparts de l’élite contre sa propre remise en question, c’est alors le discours de pacification des rapports sociaux. C’est lui qui se trouve derrière tous ces insupportables glissements sémantiques. De « rapport de force salariés/patronat », on passe à « négociations entre partenaires sociaux », comme s’ils étaient à égalité. On ne parle plus de licenciements mais de « plans sociaux », tandis que la loi concoctée par le MEDEF et la CFDT pour flexibiliser le travail en France s’appelle « loi sur la sécurisation de l’emploi ». Puis, se multiplient les appels au calme, à la sérénité, aux débats dépassionnés et aux concertations en tous genre.

Si nous avions progressé depuis trente ans vers plus de démocratie, plus d’égalité entre les classes sociales, nous pourrions entendre ce discours ambiant comme l’évolution logique qui accompagne un changement effectif.

Mais c’est tout le contraire auquel on assiste : plus la société est violente, moins on élève le ton. Bien sûr les dominants ont toujours intérêt à euphémiser la réalité. Dans ces appels perpétuels à la paix, à la négociation, au calme, réside donc un moyen efficace de se maintenir au pouvoir. En disqualifiant d’avance toute position qui prendrait acte du scandale perpétuel de l’inégalité et de la monopolisation du pouvoir en adoptant la seule réaction possible : la RAGE.

Mais l’ordre dominant recadre perpétuellement ceux qui « manquent de sang froid ». De nos jours, la violence dans le ton c’est mal, c’est prohibé, ça fait pas propre.

Grand moment de TV : lorsque le présentateur David Pujadas a demandé au leader syndicaliste Xavier Mathieu, s’il regrettait les actes de vandalisme qui avaient eu lieu lorsque des salariés, révoltés par un plan de licenciement, avaient envahi les locaux de la direction de l’usine Continental. « Vous plaisantez j’espère ? », lui avait répondu fermement le syndicaliste. « Attendez, qu’est-ce que vous voulez qu’on regrette ? Quoi ? Quelques carreaux cassés, quelques ordinateurs ? À côté des milliers de vies brisées, ça représente quoi ?! »

Il y aurait donc la violence passionnée, la colère, la rage, qui sont autant de sentiments à bannir. Et il y a le calcul, la réflexion, la colère raisonnée ou colère « saine » et « juste ».

Depuis les années 1980, il semble que cette hiérarchie des colères n’ait cessé de prendre de l’ampleur. « C’est un pays, la France, libéral. On peut être en colère. Il faut demander gentiment, c’est tout », ironisait déjà à l’époque Coluche. Oublié l’enthousiasme, domaine réservé des années 1970. Oubliées la rage et la punk attitude des années 1980. Le cortège des penseurs de l’anti-totalitarisme, BHL en tête, qui associent mouvement de colère de masse et régime liberticide, le goût nouveau des grands syndicats et du PS pour la concertation à tout-va sont passés par là.

Désormais, une bonne colère sera une colère constructive. « Très bien, mais qu’est-ce que vous avez à proposer ? » : c‘est la remarque médiatique et politique que tous ceux qui se sont battus durant les années Sarkozy auront sans doute le plus entendue. Pour se battre, pour gueuler, pour protester, encore faut-il avoir un petit programme tout prêt dans sa sacoche. Ceux des émeutes de 2005 n’en avaient pas. La sentence tombe alors : délinquants, voyous ! Ceux des révoltes de 2006 contre le CPE en avaient par moments. Mais globablement c’était trop le bazar : ados en crise !

Rien à voir avec le mouvement des « Pigeons » – mais si, vous savez, une page Facebook avec une série de jeunes entrepreneurs dynamiques et indignés. Eux, s’exprimaient clairement et dans un style policé. Ils ont donc eu toute l’attention réclamée et tous leurs souhaits ont été exaucé.

Pour les autres, il va falloir faire des efforts. Une fois vos doléances bien rédigées, schémas et graphiques à l’appui, voix posées et mégaphones au placard, allez ! Roulez jeunesse, allez négocier avec l’autorité.

Ce n’est donc pas un hasard si Stéphane Hessel, le seul type un peu en colère que l’État a bien célébré, n’est autre que celui qui a appelé à l’INDIGNATION. À ses funérailles, l’actuel président de la République s’est lui-même chargé de le dépouiller de ses quelques moments malsains, de ses quelques moments de rogne pas assez lisse. Son opposition radicale à la colonisation israélienne par exemple. S’indigner, a rectifié François Hollande, ce n’est pas se révolter, c’est être lucide. AH ! Au moins les choses sont claires. Au cas où on aurait cru que l’indignation menait à l’action, nous voilà rappelés à l’ordre. Il faut se scandaliser, pas de révolter.

Ce qu’il faut, c’est radoter les méandres du problème, organiser des conférences-débats à la rigueur ou des tables rondes. Faire une pétition tout au plus. L’indignation devient alors cette colère saine, cette salubre lucidité, c’est rage raisonnée. Série de contradictions absurdes.

Mais voilà, ça marche. L’indigné à la mode, c’est un philosophe à l’émission TV de Taddéï, qui va compatir avec nonchalance au sort des ouvriers massivement licenciés mais rappeler que nous vivons dans un monde « complexe » et « globalisé ». Merci d’être venu ! Quant aux salariés qui ont débarqué dans les bureaux de la direction de Continental, balançant la rage au cœur ordinateurs et plantes en pot sur le sol, ils ne se sont pas correctement indignés. Et il y aurait mille autres exemples à donner.

C’est incroyable, soit dit en passant, la ferveur des journalistes et des politiques à s’émouvoir du moindre objet brisé : « Mais enfin, regardez ce pauvre cactus ! ». La violence patronale, à laquelle cet acte répond, c’est autre chose. C’est une décision économique, réfléchie et raisonnable, stratégique même ! Elle tient dans un power point en trois parties, avec ses jolis slides et ses fondus enchaînés.

À cela, on comprend que la seule réaction acceptée par l’ordre dominant, la réaction pacifique, c’est celle de l’intervenant de talk-show. En effet, en voilà un interlocuteur valable, qui respecte les formes imposées du débat politique : du bon ton, de la politesse et du modeste niveau de décibels. Quant aux agités qui se clashent et ne mâchent pas leurs mots, ils auront droit à l’antenne mais seulement comme le bon peuple vulgaire de télé-réalité qui divertit.

Car le clash tourne à vide pour le show et la pacification terrifiante de la vie sociale a toutes les vertues d’une princesse républicaine : la raison, le calme et la fraternité. Mais le fait qu’on nous empêche de pouvoir exprimer notre colère en fait les pires ennemies de la démocratie. Si le pouvoir et les médias fixent les bornes de sa contestation, ils rendent le pouvoir incontestable et incontesté. Notre rage ne s’exprime plus. Elle ne le peut plus, tellement la figure du rageux a été décriée, tellement elle est désormais caricaturée et ainsi promptement écartée dès qu’elle réapparaît.

Parce que, oui, on a tous essayé de s’indigner. C’était bien d’écrire une lettre policée à son député. Ouah, c’était même super. C’était encore mieux ce débat en cours d’éducation civique. Et c’était génial, de suivre la CFDT et la CGT dans une manif bien cadrée, pour aboutir à l’éternel foutu stand de saucisses merguez qu’on avale en écoutant les prises de paroles soporifiques avant la dispersion.

À force d’être édulcorée, cette colère n’est plus de la colère. C’est de la collaboration et de la résignation, au mieux de la figuration bénévole. Alors où va cette rage ? Dans la FRUSTRATION.

Certains expliquent ce sentiment par une série de causes plus pathologiques les unes que les autres. Alors, oui, on est dans une société de tafioles mais pas à cause des pédés et des meufs. À cause de cette injonction au calme et aux arguments constructifs, injonction lancée par les élites et pas par le combat féministe. Pas à cause du rock qui s’est assagit ou du rap qui n’est plus celui des orignes mais à cause de cette imposition perpétuelle de violence rationnelle, de la part des chefs et des puissants, et à laquelle on ne peut répondre que par un recours policé au tribunal ou une lettre qui finit par : « Bien cordialement », « Votre éternel dévoué », « Votre putain d’esclave depuis dix générations ! ».

Je ne sais pas combien d’années on peut tenir à faire des courbettes et à baisser son froc en suivant seulement les recours à l’amiable et les pétitions de consommateurs. Mais il est clair qu’on est déjà un certain nombre à ne plus en pouvoir et donc à écumer de rage.

Je lis des appels à la virilisation, j’en comprends la cause mais ça me fait rire jaune. Je suis tombé une fois sur une offre de stage « nature-survie », à prix exorbitant. Un truc pour des cadres masculins névrosés, persuadés à juste titre d’avoir laissé leurs couilles au bureau en effectuant des tâches absurdes et qui pensent se refaire une santé en affrontant les dangers du quotidien préhistorique. Et non, mon ami, ce n’est pas en retrouvant la dignité de l’homme d’il y a 3 000 ans que tu changeras quoi que ce soit à ton existence.

C’est en restituant celle de la femme et l’homme de maintenant. Ce n’est pas à la perte de la virilité ou à l’immigration que tu dois ce sentiment d’amputation et de dégoût de toi. Ce n’est pas en ouvrant un fightclub, où tu retrouveras tes soi-disant facultés primitives en cognant ton voisin, que tu résoudras ton problème. Ça, c’est la solution individuelle. C’est le recours proposé par les entreprises pour se faire de la thune sur la frustration qu’elles engendrent elles-mêmes. La salle de sport pour se désintoxiquer, le sauna pour ouvrir ses pores, les vacances Club Med pour prendre du temps à soi et revenir frais et dispo dans l’open space. En plus, ce sont des solutions de pseudo-privilégiés, clefs en main. Une pitié.

Pour les pauvres on ne proposera pas la rage mais la haine clef en main : le FN, Copé, Soral, Zemmour et méfiance envers le semblable. Plutôt que de refouler sa rage ou de la canaliser en faisant son footing, il faudrait faire de sa frustration une force collective. Parce que si perte de dignité il y a eu au niveau de la société toute entière, alors les palliatifs individuels proposés par les charognards de la névrose seront sans effet.

Il faut donc commencer par refuser ces injonctions au calme et à la thérapie. Il faut oser s’exprimer, sortir des bornes, crier sa rage et sa frustration à la tête du premier chef ou donneur de leçon venu. Il faudrait en faire une création. Mais pas une création positive, pas une création jolie, pas une création peace and love.

Il faudrait en faire la seule création possible, la seule laissée à disposition par une élite qui, par sa domination, empêche toute création : sa destruction.

Source : http://www.frustrationlarevue.fr/?p=127

Les violences qu’on stigmatise et celles qu’on s’applique à ne pas reconnaître comme telles

visuelA propos de la violence, deux mises au point salutaires signés Igor Reitzman et Pierre Tevanian sur le site Les mots sont importants .net :

« À l’heure où la grande presse s’indigne unanimement contre la « violence » exercée par des salariés menacés de licenciement contre un DRH d’Air France, il n’est pas inutile de revenir sur le sens même de ces trois mots qui ne « font l’agenda » que lorsqu’il s’agit de stigmatiser et réprimer des opprimés : violence, insécurité, ou encore délinquance

Une règle élémentaire de méthode veut qu’on commence toujours par définir les termes qu’on utilise. C’est précisément ce que se gardent bien de faire les journalistes et les élus qui partent en croisade contre la « violence » et « l’insécurité ». Ces derniers font en effet comme si le sens des mots violence, délinquance et insécurité allait de soi, comme si ces mots étaient interchangeables et comme s’ils étaient tous synonymes de : Jeune homme basané vêtu d’une casquette insultant une vieille dame avant de lui voler son sac – ou encore, assez souvent, de pauvre malmenant un moins pauvre. Ils occultent de ce fait d’innombrables formes de délinquance, de violence et d’insécurité – et notamment toutes celles dont sont victimes ces pauvres, avec ou sans casquettes. »

« Par ailleurs, il y a des formes diverses de violence, plus ou moins graves, et plus ou moins légitimes. Quoi de commun entre un vol à l’arraché, une injure, une gifle, un meurtre, un viol, et une émeute consécutive à une « bavure » policière ? Quel est l’intérêt, pour la compréhension de ces phénomènes, de les ranger tous sous la même rubrique ?

Aucun. Le seul intérêt de cette catégorie d’amalgame est qu’elle permet d’imposer sans le dire une thèse implicite : la thèse selon laquelle il existe une réalité homogène, « la violence », qui commence dès le premier mot de travers, dès la première « incivilité », et qui se poursuit inéluctablement, si on n’y prend garde, dans une escalade qui culmine avec la criminalité organisée et l’homicide [2].

En d’autres termes : lorsqu’on se refuse à distinguer entre délinquance et violence, ou entre différents types et degrés de violence, on aboutit très vite à la « théorie de la vitre cassée » [3] et à la doctrine de la « tolérance zéro » [4].

Par ailleurs, l’essentiel de la violence qui s’exerce dans les quartiers dits sensibles n’est pas le fait des « jeunes de cité ». Les responsables ne sont en vérité ni jeunes ni de cité. Harceler, racketter et frapper sont bien des violences, et ces violences ne sont pas mineures, mais ces violences, et encore moins les murs taggés, les abribus cassés et les voitures brûlées, ne sont pas les seules qui « empoisonnent » la vie dans les cités. Dans les cités comme ailleurs, et sans doute plus qu’ailleurs, il existe bien d’autres formes de violence ou d’insécurité, dont les autorités se scandalisent beaucoup moins : la discrimination à l’embauche ou dans l’accès au logement par exemple, les plans de licenciement, notamment dans des entreprises bénéficiaires. »

« [En] se « réconciliant avec l’entreprise », la gauche s’est aussi réconciliée avec toute une série de violences qui s’y exercent. Outre la menace permanente du licenciement, il y a aussi la précarité : aujourd’hui, un salarié sur dix travaille en contrat à durée déterminée, en intérim, en stages ou en contrats aidés. Et la proportion ne cesse d’augmenter : CDD et intérim représentent 90% des recrutements dans les secteurs privé et semi-public. Ne s’agit-il pas de violence et d’insécurité ? L’angoisse d’être licencié, de ne pas voir son contrat renouvelé, n’est-ce pas l’insécurité la plus radicale et la plus répandue ? Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement d’un sentiment d’insécurité, puisque le travail précaire s’accompagne d’une série de violences physiques et morales bien réelles :

– les maladies ou accidents de travail (qui se développent à cause du non-respect des normes de sécurité et de l’intensification des cadences) ;

– le harcèlement moral infligé par les supérieurs hiérarchiques, dans un contexte où l’on entend chaque jour qu’il faut tout accepter pour conserver son emploi.

Et même lorsque ces « difficultés » ne sont pas identifiées comme violences, elles n’en sont que plus redoutables, car ce qu’on ne conscientise pas ou qu’on ne verbalise pas, on le somatise. Ce constat que Freud faisait déjà il y a un siècle, des psychiatres le font aujourd’hui à propos de l’entreprise, dans des livres qui ont rencontré un certain succès : Le harcèlement moral, de Marie-France Hirigoyen, et surtout Souffrance en France, de Christophe Dejours [5]. »

Pierre Tevanian

L’article en entier : http://lmsi.net/Vous-avez-dit-violence

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ma vie

« On ne peut avancer vraiment dans la réflexion sur la violence que si l’on renonce à utiliser ce même terme

– pour parler des actions qui ont pour projet (conscient ou non) d’égratigner, de blesser ou de tuer, actions que je préfère nommer des agressions (de la micro-agression à l’agression majeure)

– pour parler des conduites qui ont pour projet (conscient ou non) de forcer, contraindre, emprisonner, annexer, confisquer, instrumentaliser, programmer, chosifier, rendre dépendant, conduites que je propose d’appeler des violances (de la micro-violance à la violance majeure).

J’’ai pris la décision difficile de créer ainsi ce terme nouveau, non pour satisfaire un caprice, mais pour combler un vide né du détournement de sens du terme autrefois légitime. Si j’en crois le Robert, le mot violence apparaît à la fin du Moyen Age, notamment dans l’expression faire violence avec le sens : « agir sur quelqu’un ou faire agir quelqu’un contre sa volonté, en employant la force ou l’intimidation. – Forcer, obliger. »

Pour être en mesure de faire violence à des individus et surtout à des populations, il faut occuper une position de pouvoir. En d’autres termes, il faut être un dominant : prince dans sa province, patron dans l’entreprise, propriétaire face aux esclaves, mari du code Napoléon… Et quand on est un dominant, on n’a pas intérêt à ce qu’il existe un mot dévoilant la réalité de l’oppression. Difficile de proscrire le mot. Il était plus habile de lui donner de nouvelles significations qui recouvrirent la signification originelle et la firent oublier. Ainsi, la force brutale qui n’était à l’origine que l’un des moyens de la violence est devenue – par dérivation métonymique – la violence elle-même, fonctionnant comme hyperonyme pour agression, brutalité, expression intense de la rage, meurtre, explosion, guerre, etc.

La réussite de cette manipulation symbolique est totale quand on utilise le mot pour évoquer les explosions de dominés. La soumission de l’opprimé relève de l’ordre établi. Qu’il rompe cet ordre en brisant ses chaînes et en frappant le maître, voilà le scandale. Dans la langue des maîtres devenue langue commune, le violent n’est pas celui qui fait violence, mais le vilain qui ose se rebeller.

Comment percevoir finement une réalité quand il n’y a plus de mot pour en parler ? Recréer un terme nouveau qui reprend le sens ancien en l’enrichissant, c’est fournir aux dominés un outil de clarification de ce qu’ils subissent, un outil qui doit leur permettre la lucidité, la réflexion et la revendication de droits nouveaux, plutôt que l’explosion anarchique qui leur laisse le mauvais rôle. »

Igor Reitzman

La suite : http://lmsi.net/De-la-violance-des-dominants-aux

 

La vraie violence, c’est celle du capitalisme et du profit-roi


La violence, ce n’est pas d’arracher une chemise à un directeur des « ressources humaines »… La violence, c’est de licencier des milliers de personnes juste pour faire du pognon, avec toutes les conséquences terribles que cela peut avoir pour ces derniers dans une société comme la nôtre : misère, exclusion, dépression, suicide, etc.
La violence, la véritable violence, elle n’est pas du côté des salariés qui expriment une colère légitime, elle est du côté des patrons et des actionnaires qui, par cupidité, par souci de rentabilité, sèment la misère et la souffrance à grande échelle. Une violence qui ne s’exprime pas seulement dans les licenciements, dans les délocalisations et le chômage de masse mais aussi dans la précarisation du travail, dans la dégradation et le durcissement des conditions de travail – un durcissement qui engendre maintes maladies, maintes souffrances psychiques (pensons aux troubles musculo-squelettiques ou encore au burn out) et de nombreux accidents (540 accidents mortels en 2013 en France !).
Les véritables voyous, on le voit, ce sont les capitalistes qui n’ont d’autre morale que l’argent, et non pas les salariés qui se défendent comme ils le peuvent.
Comme les 2900 salariés d’Air France concernés par le « plan social », tous ceux dont la vie est réduite à une simple variable d’ajustement ont le droit et même le devoir de se révolter.
Non seulement les «violences» commises par les salariés d’Air France ne sont pas condamnables, mais elles sont à saluer. Elles sont à saluer eu égard à ce qu’elles incarnent d’exemplaire et réjouissante rupture avec toutes nos habitudes serviles et masochistes.
La peur doit changer de camp. Il est temps de faire comprendre à tout ce beau monde qu’on ne peut pas semer la misère et le malheur impunément. Il est temps de leur faire comprendre qu’on ne peut pas humilier des êtres humains et prétendre en même temps au respect de sa personne. Les capitalistes ont à leur disposition une police et une «justice» pour nous intimider et nous faire marcher droit ; opposons-leur une force plus dissuasive encore : celle qui a la vérité et la justice avec elle, celle qui requiert une unité et une solidarité sans faille de notre camp, celle qui se déploie à travers nos luttes et nos mille et une bravoures, celle qui se nourrit sans cesse de notre intelligence et de notre inventivité.
Le caractère démentiel des réactions politiques et médiatiques, la brutalité de la riposte judiciaire et policière – des salariés rebelles menacés de trois de prison, et interpellés chez eux à six heures du matin, comme s’il s’agissait de dangereux criminels, pour être placés en garde à vue pendant plus d’une journée -, n’étonnera que ceux qui ignorent que nous sommes en guerre. Oui, c’est bien une guerre quotidienne que les riches et les capitalistes nous mènent pour s’assurer de notre dévouement à les servir et les enrichir. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour se goinfrer toujours plus au détriment de notre droit à la vie et au bonheur. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour démanteler tous nos acquis sociaux, qui sont pour eux autant d’inacceptables entraves à leurs criminelles ambitions. Oui, c’est bien une guerre dont il s’agit – une guerre économique, idéologique, psychologique bien davantage encore que policière et judiciaire. Le temps est venu d’en prendre conscience et d’enclencher la contre-offensive. Le temps est venu de reprendre l’offensive contre tous ceux qui, comme le patron d’Air France, se croient autorisés à briser la vie de milliers de gens et cachent à peine leur volonté d’en finir, entre autres choses, avec le droit de grève et l’interdiction du travail des enfants !

(texte mis à jour le 15 octobre)

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bousculage des patrons

La vraie violence n’est pas « celle des coups de poing »

« Qu’est-ce que la violence ? Pas seulement celle des coups de poing ou des coups de couteau des agressions physiques directes, mais aussi celle qui se traduit par la pauvreté des uns et la richesse des autres. Qui permet la distribution des dividendes en même temps que le licenciement de ceux qui les ont produits. Qui autorise des rémunérations pharaoniques en millions d’euros et des revalorisations du Smic qui se comptent en centimes.  »

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « La violence des riches : Chronique d’une immense casse sociale »

La violence des capitalistes « ne fait pas de bruit » mais c’est pourtant la plus terrible

« La violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder en effet par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connue des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoires, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. (…) Tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

Jean Jaurès dans un discours à l’Assemblée nationale, le 19 juin 1906.

Novlangue : halte au solutionnisme !

Texte tiré du numéro 40 d’Altermondes

Solutions
Novlangue : dissolution des solutions !

Les mots que nous utilisons en disent souvent plus que le sens que nous voudrions leur donner, certains finissent même par faire écran de fumée à la réalité qu’ils prétendent décrire. Il en faudrait des bûcherons pour abattre toute cette langue de bois. Franck Lepage et Philippe Merlant s’y attellent. Dans le numéro 40, ils ont décidé de s’attaquer à l’information solution.

«Soirée médias » au Palais Brongniart, à Paris, en septembre 2014. Trois « leaders d’opinion » racontent comment leur média est devenu « acteur du changement » : un dirigeant de CNN explique que sa chaîne a aidé un petit Irakien brûlé ; un responsable du Sunday Times se vante d’avoir récompensé un postier qui met en contact personnes isolées et services sociaux ; un Égyptien se félicite d’avoir créé une émission de télé-réalité basée sur la compétition entre projets… Puis deux animateurs en vestes à paillettes proposent à cinq porteurs de projets de « pitcher » pendant trois minutes devant un jury de dix journalistes. Dès qu’un journaliste est convaincu, il buzze et explique pourquoi il est prêt à faire un sujet. De tous les projets présentés, aucun ne relève d’une démarche collective. Mais la salle, enthousiaste, semble souscrire à cette vision d’un journalisme « porteur de solutions ». Cette mode des « solutions concrètes » n’est pas née d’hier. Dès les années 1960, l’idéologie ultralibérale donne naissance à trois vagues de productions théoriques : la rationalisation des choix budgétaires (« Ne gaspillons pas l’argent public ») accouche de la gestion axée résultat (« Soyons concrets »), ensuite traduite en méthodologie de projets (« Planifions et évaluons nos actions »). C’est au nom de la gestion axée résultat que l’Onu, initialement axée sur la réduction des inégalités, s’oriente à partir de 2001 vers la réduction de la pauvreté. Si l’inégalité est une question politique, la pauvreté se résume à un point technique : « Gagner moins de deux dollars par jour ». On peut réduire la pauvreté tout en augmentant les inégalités : il suffi t qu’il y ait des riches de plus en plus riches et des pauvres un tout petit peu moins pauvres ! À cela s’ajoute l’injonction à « positiver » : les médias sont invités à « parler des trains qui arrivent à l’heure », les mêmes médias demandent aux citoyens de ne pas « gémir sur leur sort » et chacun exhorte les politiques à « ne pas désespérer Billancourt ». Et si l’on défendait le droit à flipper, récriminer, geindre, protester, critiquer, grommeler, râler, ronchonner, ratiociner, manifester, désespérer ? Car on voit bien le piège de la solution immédiate : réduire les problèmes à une dimension technique, ignorer les conflits et rapports de force, évacuer toute analyse politique. « La réponse est oui, mais quelle était la question ? », interrogeait Woody Allen dans l’un de ses films. L’étymologie de « solution » désigne une « action en vue de résoudre une difficulté » mais aussi l’« action de délier ». Est « soluble » aussi bien le problème que l’on sait traiter que le morceau de sucre qu’on met dans son café pour en diminuer l’amertume. Une bonne question serait de savoir si l’idéologie solutionniste est soluble dans la démocratie. Ou si nous ne devrions pas être plus résolus pour exiger la dissolution de ce « solutionnisme » qui dissout toute pensée un tant soi peu radicale, donc la pensée tout court. « Assez d’actes, des paroles ! », proclamait un slogan de mai 68.

Source : http://www.altermondes.org/novlangue-information-solution/

Franck Lepage sur la « culture », l’éducation populaire et la langue de bois

Inculture(s) 1 – La culture : « L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu » ou « Une autre histoire de la culture ». Conférence gesticulée par Franck Lepage de la Scop « Le Pavé » (Coopérative d’éducation populaire).

Quelle est l’origine du ministère de la Culture ? Comment fonctionne-t-il ? A quoi et à qui servent les politiques « culturelles » menées par l’État français ? Depuis quand existe le concept d’éducation populaire, et pourquoi est-il abandonné par l’État ? Comment résister ?

Franck Lepage, chargé de la culture à la fédération française des maisons des jeunes et de la culture puis chargé de mission pour le cabinet de la ministre de la jeunesse et des sports, explique pourquoi il a rompu avec ce milieu et se consacre désormais à dénoncer les politiques étatiques menées au nom de la « Culture ». Avec acidité, humour, autodérision et esprit libertaire, il raconte son parcours, les coulisses de la « Culture », l’hypocrisie et l’élitisme du système, des pistes de résistance.

***

Extraits :

Le rôle de la « culture »

« Aujourd’hui, j’habite en Bretagne et je suis dans la culture des poireaux, avant, j’habitais Paris et j’étais dans la culture tout court. La culture avec un grand Cul. J’habitais Paris… Pour être précis, je cultivais des pauvres. Essentiellement. J’étais dans la culture des pauvres, et maintenant dans celle des poireaux et je connais beaucoup plus de succès dans la culture des poireaux que dans celle des pauvres ! j’ai considéré qu’il y avait assez de pauvres comme cela et que ça n’était plus la peine de les cultiver. J’avais compris que la culture, ça sert à reproduire les pauvres, pas à les supprimer. On dit aussi que la culture ça sert à reproduire les rapports sociaux. Moi j’en eu ai marre de les reproduire. »

« [Le] capitalisme a compris l’intérêt qu’il y avait à récupérer les méthodes totalitaires et notamment de créer une culture officielle, contrôlée, qui consiste à nous faire croire à la démocratie, sans avoir besoin de la pratiquer. Cela s’appelle la culture.  »

« Quand on organisait un colloque de menteurs, on disait aux gens : « Voilà, on va vous dire des contre-vérités. Vous avez toujours entendu la vérité : qu’il faut balancer de la culture aux pauvres pour qu’ils poussent, qu’il faut faire de l’art contemporain dans les banlieues… – nous, on va vous expliquer que le problème, ce n’est pas un problème culturel. Ce n’est pas un problème de démocratisation de la culture. Ce n’est pas ça. Et ce n’est pas ça qu’il faut faire. Ce qu’il faut faire, c’est de l’éducation populaire ! Ce n’est pas du tout la même chose, c’est même le contraire ! Mais simplement, comme c’est votre métier et qu’il n’y a pas de raison de changer du jour au lendemain parce qu’on vous le dit, on va essayer de vous le prouver ! Mais il va falloir que vous soyez un peu patients, parce qu’il faut maîtriser des hypothèses. C’est-à-dire qu’il faut maîtriser plusieurs branches de la tomate avant d’arriver à l’éducation populaire. » Alors, les types demandaient : « Mais euh…
C’est-à-dire : « ça va être long » ? » On répondait : « Il faut être patient, il faut qu’on commence, pour que vous compreniez pourquoi ce n’est pas un problème de culture mais un problème d’éducation populaire, il faut qu’on commence à la Révolution. » « On ne peut pas commencer plus tôt ? » « Non-non-non ! Et puis en plus, je ne parle pas de la révolution française, mais de la révolution anglaise ! La révolution industrielle, quoi ! 1750 ! »
On expliquait alors que tout ça commence avec la révolution industrielle.
Le plan de tomates, c’est la révolution industrielle. Et on expliquait qu’une innovation technologique – (en l’occurrence, là c’était la vapeur, aujourd’hui c’est l’informatique. C’est pour ça qu’il y a une nouvelle révolution… mais ce n’est pas le sujet… ) – donc, on expliquait qu’une innovation technologique va complètement bouleverser la façon de produire. Avant, il fallait trente personnes pour labourer un champ.
Maintenant, il en faut une avec la machine. Et donc les vingt-neuf autres, qu’est-ce qu’elles font ?
On expliquait comment un changement de cette importance dans les rapports de production entraîne un changement dans les rapports sociaux. On expliquait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, avec cette révolution-là, on allait passer d’une société de survie et de reproduction à l’identique à une société d’ascension sociale.
J’accumule parce que je peux produire beaucoup plus, et je transmets.
Et donc, ma situation sera meilleure à la fin de ma vie qu’au début de ma vie et la situation de mes enfants sera meilleure que ma propre situation.
C’est ça, la grande magie de la révolution industrielle ! C’était tout à fait nouveau ! Pour la première fois sur cette planète ! C’est l’idée de l’ascension sociale !
J’expliquais ça. Bon, il y avait déjà une dizaine de types qui avaient décroché d’emblée et qui étaient partis au kir. Il en restait donc 90.
Et j’expliquais que pour rendre ça possible, ce mythe de l’ascension sociale, il faut faire péter tout le système qui empêche l’ascension et qui oblige à rester dans sa classe ! Donc : la révolution française. La révolution politique. Il faut créer une société d’individus dotés du droit de propriété : une société avec le droit d’aller se faire exploiter où l’on veut, quand on veut, par qui l’on veut… Les droits de l’homme !
J’expliquais que ça, c’était rendu supportable par la culture : la troisième branche de la tomate. Et la culture, c’est l’école. L’école comme explication et comme légitimation des inégalités ! (…)
Ben oui, parce qu’avant, c’était Dieu l’explication des inégalités ! Dans une société de droit divin, si vous êtes inégal, c’est parce que Dieu l’a voulu ! A l’époque, c’était plausible. A partir de ce moment-là, si vous êtes en bas de l’échelle sociale et que d’autres sont plus haut, c’est parce que vous n’avez pas bien travaillé à l’école ! Si vous aviez travaillé à l’école, vous seriez plus haut ! D’ailleurs, au train où les élèves étudient à l’école, il ne devrait plus y avoir que des ingénieurs, des architectes… plus un seul ouvrier. J’expliquais donc que, maintenant, c’est vous qui êtes responsables de l’inégalité, puisque c’est votre mérite culturel qui fait que vous vous êtes positionnés dans l’échelle sociale !
Alors, il va falloir attendre Bourdieu, en 1962, pour comprendre que c’est une foutaise et un mensonge total. C’est vrai pour 1% de la population.
1% de fils d’ouvriers à l’université. Bon. Il y a 30% d’ouvriers en France.
Les 99% qui restent, on s’en moque : si c’est vrai pour 1%, c’est que c’est vrai ! »

L’éducation populaire

« [En 1944] Mademoiselle Christiane Faure rentre donc dans le premier cabinet qui va reconstituer un « Ministère de l’éducation nationale ». Parce que ce n’est plus un problème d’instruction. Avec Auschwitz, avec le nazisme, on sait désormais que ce n’est pas parce qu’on est instruit, qu’on préfère nécessairement la démocratie au fascisme ! Et qu’on peut être parfaitement instruit et être un nazi… Il y a dans l’intelligentsia française, il y a parmi les plus hauts dignitaires allemands, des gens qui ont un très haut niveau d’instruction.
Et ça, Mesdames et Messieurs, c’est un traumatisme pour ce ministère !
Parce qu’il est désormais obligé d’accepter une idée toute simple, que Monsieur le Marquis de Condorcet avait déjà exprimée en 1792, quand il avait présenté son plan d’éducation à l’assemblée. Condorcet avait dit :
« Attention, si vous vous contentez de faire de l’instruction des enfants, vous allez simplement reproduire une société dont les inégalités seront désormais basées sur les savoirs ! ».
Si vous voulez fabriquer une république et une démocratie, il vous faut donc un deuxième volet. Il vous faut faire de l’éducation politique des adultes ! Parce que la démocratie, ça ne tombe pas du ciel. Ca ne marche pas tout seul : il faut y réfléchir pour la préférer. Il faut faire un travail critique permanent.
Et donc, en 1944, Mesdames et Messieurs, en France, on crée dans le Ministère de l’éducation nationale une chose incroyable, pour laquelle il aura fallu une Shoah de vingt millions de morts pour qu’on accepte cette idée ! Cette idée toute bête, qu’il est de la responsabilité de l’Etat de prendre en charge l’éducation politique des adultes ! »

L’importance des mots et du langage dans le maintien de l’ordre social

« Je travaillais à la fédération nationale laïque pluraliste co-gestionnaire et démocratique de la jeunesse sociale solidaire civique et culturelle et citoyenne de France. Qu’on appelle, en raccourci chez nous, la FNLPCDJSSCCFF. Et mon travail de prophète consistait à dire la vérité.
C’est-à-dire, à aller chercher la vérité – la vérité officielle – dans les ministères, dans les cercles du pouvoir… Et puis à venir la « délivrer » – je ne sais pas comment dire ? – à ce que chez nous, on appelle : « la base ». On dit aussi « le terrain ».
Mon bureau était dans une grande tour en ivoire. Et eux, ils étaient à « la base », sur « le terrain ». Eux, ce sont des types qui me disaient toute l’année : « Tu comprends, Frank, nous, on est les deux pieds dans la boue ! Nous, on est les deux mains dans le cambouis ! » Je vous rassure : ils sont dans de petits centres sociaux très propres avec des moquettes et tout ça… Ce n’est pas la question… Mais voilà : ils parlent comme ça d’eux-mêmes.
Et le pouvoir m’expliquait les mots qu’il souhaitait que ces gens-là utilisent dorénavant pour désigner la réalité sociale s’ils voulaient avoir en échange l’argent du pouvoir : la subvention. Je venais donc donner les mots-clefs de la subvention. Quand les agents sociaux – c’est-à-dire vous ! – acceptez d’utiliser ces mots-là, vous avez l’argent. Alors, vous avez le droit de ne pas accepter – mais bon, vous faites comme vous voulez, hein ! – vous n’aurez pas d’argent.
Vous avez peut-être remarqué que le pouvoir fait un travail considérable sur les mots. Je ne sais pas si cela vous a frappé ? Il y a des mots qui disparaissent et il y a des mots qui apparaissent. Vous avez peut-être lu Georges Orwell, « 1984 » ? Il y en a peut-être parmi vous qui ont lu ça ?
Le ministère qui fait la guerre, on l’appelle « le ministère de la paix », celui qui gère la pénurie s’appelle « le ministère de l’abondance »…etc.
Chez nous, par exemple, vous aviez un ministère « du travail » qui défendait le droit du travail, puis c’est devenu un ministère « du travail et de l’emploi », avec deux directions dont une défendait le droit du travail et l’autre l’attaquait (au nom de l’emploi, de n’importe quel emploi), et aujourd’hui vous n’avez plus qu’un ministère « de l’emploi et de la solidarité » dont le but est de démolir le droit du travail.
Les linguistes nous expliquent cela très bien. Ils expliquent que les mots, c’est ce qui permet de penser. Non pas : « Je pense la réalité sociale et puis je fabrique des mots », ça ne marche pas comme ça ! C’est : « Il y a des mots. Et avec ces mots, je peux penser la réalité sociale » ! Donc, si on m’enlève des mots et si on m’en met d’autres à la place, je ne vais pas la penser de la même manière, la réalité sociale !
Je vais prendre un exemple, parce que je sens que je parle chinois. Je vous sens perplexes.
Ceux d’entre vous qui ont connu la guerre de 1968, savent qu’à cette époque-là, les pauvres – (tiens, en voilà un de mot en train de disparaître ! Moi, je trouve cela très bien qu’il y ait de moins en moins de pauvres, je trouve ça génial !) – on les appelait dans ces années-là des « exploités ». Je jure aux plus jeunes dans la salle, que c’est vrai ! Ca ne nous posait pas de problème ! On parlait d’eux comme ça couramment !
Quand on était éducateur social dans les quartiers, on parlait des « exploités ».
Vous comprenez bien que c’est un mot très-très embêtant pour le pouvoir. Parce que c’est un mot qui vous permet de penser la situation de la personne, non pas comme un état, mais comme le résultat d’un processus qui s’appelle « l’exploitation ». Si ce type-là est exploité, c’est donc qu’il y a un exploiteur quelque part ! Donc, quand vous le nommez exploité, vous le pensez comme un exploité et vous cherchez tout de suite… l’exploiteur. « Quel est le salaud qui exploite ce type, que je lui casse la figure ! »
Le pouvoir nous fait comprendre, que ça serait bien dorénavant d’appeler ces gens-là des « défavorisés ». Et regardez bien, c’est très- très amusant : c’est le même type, dans la même situation… mais dans un cas, il a été exploité par quelqu’un, dans l’autre, « il-n’a-pas-eu-de- chance ! » « Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ? On ne va pas aller faire chier le patronat parce que ce con n’a pas de pot, quoi ! »
C’est un état, vous voyez ? « Défavorisé », c’est un état. Il n’y a pas de défavoriseur, si vous voulez.
C’est comme « exclus ». Il n’y a pas d’exclueur. Vous êtes exclus : vous ne pensez pas à un processus, vous pensez à un état. Exclus, c’est un état : le type, il est né comme ça ! Je m’en fous, moi : je suis inclus ! Je m’en tape de lui ! C’est comme les noirs et les blancs : moi, je suis né inclus ! Voilà ! Lui, il est né exclus, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Je suis travailleur social, d’accord, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
Evidemment, vous comprenez bien que, si en tant que travailleur social, vous pensez le gars comme un type qui a été exploité ou comme un type qui n’a pas eu de bol, vous ne le travaillez pas de la même manière votre intervention sociale ! Et le ministère, l’état, le pouvoir – je ne sais pas moi, « la région » ? « la communauté francophone » ? comment on dit en Belgique ? – si vous acceptez de les nommer les « défavorisés », si vous acceptez de penser la réalité sociale avec ces yeux-là, alors le pouvoir vous donne de l’argent. Voilà, c’est très simple.
Maintenant, libre à vous de continuer à faire les demandes de subvention : « Bonjour, Monsieur le maire (bourgmestre), je voudrais des sous pour m’occuper des aliénés de mon quartier. » Vous pouvez essayer, hein ! « Il y a une bande d’exploités là-bas, je voudrais des sous. » Vous me direz combien vous avez gagné ! »

« Je faisais un métier utile. Et puis, surtout, j’y croyais ! Evidemment. Une fois que vous n’y croyez plus… Moi, j’y croyais. Et c’est très agréable d’y croire ! Nager dans le sens des idées dominantes, c’est délicieux…je prenais des bains de médiation culturelle, je me shootais au diagnostic partagé, je me défonçais à la préservation du lien social…à tous ces « concepts opérationnels » qui empêchent de penser comme disait l’ami Marcuse.
Toujours pour ceux qui ont connu la guerre de 68, il y avait un philosophe à l’époque qui s’appelait Marcuse – Herbert Marcuse, c’est un Allemand – un type incroyable… Il avait des élèves, comme Angela Davis – qui a fichu une pagaille aux Etats-Unis avec les noirs, après ! Ce type nous avait prévenus, il avait compris le truc, il avait dit : « Attention, Mesdames et Messieurs, nous sommes en train de vivre dans le monde – ça touchait le monde entier en 1968 : le Mexique, les Etats-Unis… – nous sommes en train de vivre la toute dernière critique efficace du capitalisme ! » Après, Il y aura encore des critiques. Mais elles seront totalement inefficaces. Parce qu’il est en train de s’opérer une révolution dans l’ordre des langages, qui fait qu’on nous enlève tous les mots qui nous servent à nommer négativement le capitalisme – comme « exploitation » – et on nous met à la place des mots qui le nomment positivement, comme « libéralisme », « développement » – (il y en a même qui voudraient qu’il soit durable ! ).
Marcuse appelait ça des concepts « opérationnels », par rapport à un concept, tout court. Vous savez qu’un concept, c’est un truc qui sert à penser une réalité. Un concept opérationnel, ça ne sert plus à penser : ça sert à agir. Dans le sens dans lequel le pouvoir souhaite que vous agissiez.
Moi, à l’époque, je prenais des bains de concepts opérationnels dans mon travail. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de types dans les banlieues que j’ai essayé de convaincre qu’il fallait faire de la médiation culturelle ! Un type disait : « Ah, de la médiation ? De la médiation…
C’est-à-dire ? Dans un conflit entre les riches et les pauvres ? » « Mais nooon, pas du tout ! De la médiation entre les œuvres des riches et des pauvres ! » »

« [Deux] sociologues de mes amis, dans un livre dont le titre devrait vous séduire, « Le nouvel esprit du capitalisme » [Allusion à l’ouvrage de Luc Boltanski et Eve Chiapello. Le nouvel esprit du capitalisme ; Paris Gallimard, 1999.], se sont mis en tête de traquer les raisons culturelles qui font que nous acceptons le capitalisme, alors que nous en comprenons les dégâts, alors que nous avons été capables de mettre fin au communisme !
Ils se sont mis dans la tête une idée très curieuse, qui est que la théorie du capitalisme se trouve dans les ouvrages de management ! C’est-à- dire qu’en fait, leur idée, c’est que le management – en accord avec vos idées, Monsieur ! – c’est la théorie de l’exploitation ! C’est-à-dire :
Apprendre à nos futurs directeurs à nous exploiter ! C’est ça, le management ! Ils se sont mis en tête de rentrer dans un ordinateur quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 1960, puis quatre- vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000. Et ils ont lancé leur logiciel d’analyse du langage pour voir quels étaient les mots qui arrivaient dans quel ordre…
Alors, Mesdames et Messieurs, en 1960, le mot le plus souvent cité dans quatre-vingt-dix ouvrages de management est le mot « hiérarchie ».
A cela, rien que de bien normal : on voit bien pourquoi il faut apprendre à nos futurs dirigeants à raisonner en terme de hiérarchie.
Alors je vous pose la question : selon vous, combien de fois le mot « hiérarchie » apparaît-il dans quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
ZERO fois !
Mesdames et Messieurs, le mot « hiérarchie » a disparu de la théorie du capitalisme ! Je vous pose alors cette question complémentaire : selon vous, la hiérarchie a-t-elle disparu des entreprises ?
Parce que si comme moi, vous pensez qu’elle n’a pas disparu et qu’à bien des égards elle s’est renforcée – mais qu’on ne peut plus la nommer comme hiérarchie ! – alors, on ne peut plus la penser comme hiérarchie !
Et le syndicalisme a un problème !
Parce qu’autant on peut mobiliser un collectif de travailleurs contre une hiérarchie, autant il est extrêmement improbable de lancer des individus à l’assaut de ce qui tient lieu aujourd’hui de hiérarchie…
Et selon vous, quel est le mot qui arrive « number one » en tête de quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
Mesdames et Messieurs, je vous présente notre ennemi : le « projet » !
Si nous ne parvenons pas à combattre ça, nous sommes foutus ! Nous sommes foutus, parce que ce satané mot – qui est tellement positif par ailleurs ! – ce satané mot a tellement colonisé nos façons de penser en vingt ans – c’est un mot récent – que nous ne parvenons plus à penser en dehors de lui !
Nous estimons que les jeunes doivent avoir des projets. Nous disons de certains jeunes qu’ils n’ont pas de projets. Nous estimons que les pauvres doivent faire des projets ! Les gens le plus en difficulté, pour se projeter dans l’avenir, on leur demande des projets !
Les seuls à qui on ne demande pas de projets, ce sont les riches.
Nous estimons qu’il nous faut avoir un « projet de vie ». Manifestement « vivre » ne suffit plus ! Nous devons transformer notre propre vie en un processus productif ! Parce que ce mot, Mesdames et Messieurs, est un mot qui transforme tout ce qui bouge en un produit ! C’est-à-dire en une marchandise. Des choses qui, jusqu’à maintenant, échappaient à la logique de la marchandise – du social, de l’éducatif, du culturel… – à partir du moment où on les fait sous cette forme-là…
Cela signifie qu’au lieu de travailler dans un quartier sur huit ans, dix ans, douze ans – ce que nous faisions dans les années 1960, quand on était éducateur ! – aujourd’hui, on réunit un groupe de jeunes… Avec eux, on monte un « projet ». Ce projet dure un an. On défend ce projet en échange d’une subvention, en concurrence avec d’autres porteurs de projets. Ce projet n’est pas fini, qu’on est déjà en train de préparer le projet suivant pour obtenir la subvention suivante.
A partir du moment où l’on fait ça, Mesdames et Messieurs, on rentre dans la définition marxiste de la marchandise.
La marchandise, c’est un bien ou un service réalisé dans des conditions professionnelles, qui teste sa pertinence sur un marché en concurrence avec d’autres biens ou services équivalents. Et bien, Mesdames et Messieurs, le mot « projet » est un mot qui, insidieusement, transforme notre vie en un processus de marchandise. »

« Mesdames messieurs je voudrais avant de vous laisser, vous dire la chose suivante : le capitalisme est une saloperie !
Mais ça, vous le savez déjà. C’est une saloperie à cause du trou dans la couche d’ozone, à cause des milliards de pauvres dans le monde, des missions de chômeurs dans la France qui est le 4ème pays le plus riche du monde, de la violence partout et du pillage de l’Afrique ; tout cela, vous le savez…
Mais c’est une saloperie pour une autre raison : ce foutu système parvient à se faire aimer et désirer par nous alors même que nous croyons le défendre, et il utilise pour cela des astuces de langage qui enrôlent notre générosité à son service.
Mesdames et messieurs, lorsque nous croyons nous battre pour la liberté du créateur, pour la défense de la création, pour le développement culturel, pour la restauration du lien social, nous enrôlons notre générosité au service du capitalisme.
Mesdames et Messieurs, on nous a volé des mots, et on nous a fourgué à la place de la camelote, de la verroterie, de la pacotille.
Je voudrais bien que quelqu’un ici m’explique ce que c’est que le lien social ? je voudrais que quelqu’un me dise qui détruit du lien social entre le patron de Michelin qui licencie 7000 pères de famille-là même année où il a établi des bénéfices records, ou bien le fils de l’un de ces pères de famille qui raye une voiture sur le quartier avec sa clé ? Qui dans ce quartier détruit du lien social ? Et qu’est-ce que c’est que ce lien social qu’il nous faudrait restaurer sinon de l’ordre au service du capitalisme ? »

La retranscription écrite de la conférence gesticulée est disponible ici : http://1libertaire.free.fr/FLepage01.html