Ne pas opposer le vote et la rue

J’observe que beaucoup se déchirent encore sur la question du vote et sur celle de descendre dans la rue, en opposant hâtivement les deux. Je me permets d’intervenir car je trouve absurde cette opposition et cette action hémiplégique, d’autant plus que la situation n’est plus du tout la même qu’il y a un mois. Ne tournons pas autour du pot et appelons un chat un chat :

CECI N’EST PLUS UNE ÉLECTION

C’est clairement devenu un référendum révocatoire accompagné de mobilisations dans la rue, sous diverses formes, qui se poursuivront bien au-delà du second tour.

Ce référendum imprévu donne l’opportunité pour celles et ceux qui le désirent de révoquer tous les anciens pouvoirs d’un seul coup et ces mobilisations de faire immédiatement pression sur le nouveau, avant même qu’il soit élu, quelles que soient ses promesses et son calendrier.

Dès lors, 2017 pourrait s’avérer une année plus marquante encore que 2016, et surtout plus efficace en terme de conquêtes sociales, à deux conditions cependant :
– que la révocation magistrale réussisse ;
– que les mobilisations soient puissantes.

La première condition ne sera remplie que si les camarades les plus radicaux, qui hésitent à intervenir, choisissent de faire basculer le verdict en veuillant bien tirer la chasse sur les étrons politiques de ces dernières années.

La seconde condition ne sera remplie que si les camarades les plus modérés, qui hésitent à battre le pavé, comprennent qu’il est indispensable de descendre dans la rue, lieu primordial de toutes les luttes, et d’établir ainsi la pression. Sans quoi rien n’arrivera ou si peu (c’est ce qu’a fait opportunément le prolétariat en France en 1936, arrachant la conquête des congés payés au prix d’une grève acharnée, et ce qu’a eu le tort de ne pas faire le prolétariat en Grèce de février à juin 2015, en suivant naïvement son homme providentiel jusqu’à ce qu’il soit trop tard).

En effet, l’erreur serait d’opposer l’une et l’autre de ces actions cinglantes et puissantes vis-à-vis de chacun des pouvoirs successifs :
– erreur d’invoquer le dogme coutumier et le comportement réflexe, en hurlant au blasphème contre les impurs ;
– erreur également de jouer petit-bras, d’espérer et d’attendre que les choses viennent d’elles-mêmes, en restant chez soi devant sa télé.

Rien ne viendra de soi. Tout dépend de nous. Tout est à notre portée : la révocation comme la mobilisation. Il ne manque pas grand chose pour y parvenir : pousser du bout des ongles et du bout des orteils, en se bouchant le nez ou en se bouchant les oreilles, peu importe, mais pousser définitivement vers la fin d’un cycle et battre fermement le pavé.

Révocation et mobilisation parce que l’un sans l’autre n’aboutira probablement à rien, comme nous l’avons vérifié dans la mobilisation contre la loi travail et son monde, et comme les Grecs l’ont vérifié en 2015 en sombrant dans le piège d’une révocation similaire suivie d’une espérance passive complètement anéantie.

Révocation et mobilisation parce que nous n’avons rien oublié : ni Rémi ni Adama, ni les fleurs du Testet ni les cris des familles, ni les centaines d’opposants à la COP21 interpellés à l’heure du laitier ni les révoltés contre la loi travail mutilés ou jetés en prison.

Révocation et mobilisation parce qu’agir sans états d’âme, ce n’est pas forcément faire confiance ni abandonner sa capacité à agir encore, de toutes les façons possibles :
– le 29 mai 2005, les Français ont dit non au Traité Constitutionnel, puis ont fait confiance.
– le 6 mai 2012, les Français ont dit non au Traité Merkozy (TSCG), puis ont fait confiance.

Arrêtons de faire confiance (même dans le feu de l’émotion) et arrêtons d’être manchots (même pour de bonnes raisons théoriques).

Sortons les mains de nos poches ou les pieds de nos pantoufles, et cessons d’opposer l’un et l’autre.

Révoquons sans pitié et mobilisons-nous dans la rue sans la moindre gêne vis-à-vis des uns ou des autres, car c’est nos vies que nous désirons prendre en main.

Lucides et révolutionnaires, capables de tout et coupables de rien, pleins d’amour et de révolte, sans obéir à des tabous idéologiques ni à des hommes providentiels, avec tous les moyens dont nous disposons sans jamais nous priver d’agir si cela nous permet de riposter, de mettre la pression et de nous rapprocher du but : l’émancipation individuelle et sociale.

Insoumis ET ingouvernables.

Yannis Youlountas

PJ : alors que le vice président de la FED (Réserve fédérale des États-Unis) annonce une pluie de grenouilles sur les marchés financiers en cas de second tour Mélenchon-Le Pen, les dirigeants de l’Union européenne mettent en garde contre un « scénario catastrophe » et un « désastre total ». Une ambiance apocalyptique qui rappelle la dernière semaine avant le NON du 29 mai 2005 au TCE.

 

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Les rebelles zapatistes et la construction de l’autonomie

ZapatistesEn 2014, nous avons célébré les vingt ans de l’insurrection zapatiste, laquelle, le 1er décembre 1994, avait stupéfait le monde entier. Deux décennies plus tard, les hommes et les femmes zapatistes sont toujours là et leur rébellion, devenue révolution, construit et défend au quotidien, contre vents et marées -répressifs, un projet de société révolutionnaire qui, en de nombreux points, rappelle ce que prônent les anarchistes depuis plus d’un siècle, à savoir une organisation sociale sans État et un système économique communiste – au sens premier, et noble, du terme. Petit focus sur ce territoire maya en rébellion…

Un peu d’histoire

L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est créée le 17 novembre 1983 dans la forêt Lacandone, au Chiapas, dans le sud-est du Mexique. Rattachée aux Forces de libération nationale (FLN), il s’agit alors d’une organisation marxiste-léniniste de type guévariste qui cherche à établir sur le territoire des foyers de guérilleros – des focos – pour être en mesure, le moment venu, de soutenir militairement le soulèvement des masses paysannes et prolétariennes du Mexique. Dès 1985 cependant, suite aux premiers contacts avec des communautés indigènes du Chiapas, l’EZLN commence à remettre en cause sa grille de lecture et ses pratiques marxistes-léninistes, en découvrant d’autres façons de voir le monde et de s’organiser socialement. En fréquentant les communautés indigènes, les guérilleros constatent et expérimentent des sociétés qui s’organisent sans État, autour d’assemblées régulières et souveraines qui pratiquent une forme de démocratie directe « traditionnelle » (laquelle reste toutefois à relativiser, nombre de ces communautés excluant alors les femmes et les enfants des assemblées). La remise en cause est réelle, mais il faudra du temps à ces premiers zapatistes pour vraiment consommer la rupture avec le marxisme-léninisme fondateur. Toujours est-il que, comme le disait le sous-commandant insurgé Marcos, dès ces premiers contacts, l’EZLN se dissout dans les communautés et cesse de se considérer comme l’élément extérieur venu conscientiser les peuples indigènes. La démarche avant-gardiste est donc marginalisée et quand il s’agira d’organiser l’insurrection du 1er janvier 1994, toutes les communautés zapatistes seront consultées pour donner leur avis sur la question.

En moins de dix ans, l’EZLN parvient à organiser plusieurs centaines de communautés, incarnant les espoirs de milliers de paysans indigènes que la suppression de l’article 27 de la Constitution mexicaine [note 1] en 1992 menace d’appauvrir encore davantage. Le 1er janvier 1994, alors que le Mexique s’apprête à signer un accord de libre-échange avec les États-Unis, les zapatistes se soulèvent massivement et s’emparent, armes à la main, de quatre villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, la « capitale » culturelle (mais pas politique) de l’État. Le lendemain, le 2 janvier, après ces prises essentiellement symboliques, ces nouveaux zapatistes amorcent leur repli dans les montagnes, talonnés par une armée fédérale qui, particulièrement cruelle, fera plusieurs centaines de morts dans les rangs de l’EZLN.

En février 1994, les négociations dites de la cathédrale confirment le cessez-le-feu, mais n’aboutissent à rien d’autre et, l’année suivante, en 1995, l’armée fédérale tentera même, en vain, d’écraser la rébellion. Malgré cela, en 1996, les zapatistes décident de redonner ses chances à la voie institutionnelle et participent aux désormais fameux accords de San Andrés. Ceux-ci, signés par une délégation zapatiste et les autorités mexicaines, reconnaissent aux peuples indigènes le droit à l’autogestion et offrent un certain nombre de garanties à l’exercice de leur autonomie et au respect de leur identité culturelle. Mais, hypocrite et menteur, le gouvernement fédéral empêche la réforme constitutionnelle nécessaire à l’application de ces accords. Pis, non seulement les accords restent lettre morte, mais les autorités mexicaines accentuent également la stratégie dite de contre-insurrection, laquelle consiste à encercler militairement les zones zapatistes et à soutenir et financer des groupes paramilitaires privés pour semer la terreur et réprimer dans la violence la rébellion.

Abandonnant le recours aux armes – pour respecter les volontés de la société civile mexicaine qui, globalement favorable à l’EZLN, s’était néanmoins mobilisée massivement contre la guerre – et les voies institutionnelles – qui ont su faire preuve de leur parfaite inutilité –, les zapatistes décident donc d’appliquer eux-mêmes, sans rien demander à l’État, les accords de San Andrés. Loin de toute logique de conquête du pouvoir politique, ces rebelles aux discours et aux pratiques de plus en plus « libertaires » entreprennent alors de construire, au sein des territoires qu’ils ont libérés au Chiapas, une société authentiquement révolutionnaire qu’ils appellent « autonomie ». Une dynamique qui, d’une certaine façon, était déjà enclenchée, l’EZLN ayant proclamé dès janvier 1994 la création d’une trentaine de communes autonomes rebelles zapatistes, sur la base des officielles ou à partir de regroupements strictement affinitaires.

L’autonomie politique

En vingt ans de lutte et de résistance, et à travers des tâtonnements et des expérimentations pas toujours concluantes, les zapatistes sont parvenus à construire une société en rupture avec le capitalisme et l’État, et ce sur un territoire assez vaste mais pas du tout homogène et malgré les harcèlements récurrents des groupes paramilitaires et la militarisation de la région.

Aujourd’hui, leur autonomie politique s’organise autour de ce qu’ils appellent « trois niveaux de bon gouvernement », qui sont trois échelles, à la fois géographiques et politiques, à travers lesquelles se discutent, se décident et s’exécutent les décisions. Le premier niveau, le plus important, est celui de la communauté, la base de la société zapatiste ; le deuxième est celui de la commune, qui regroupe plusieurs communautés ; le troisième celui du caracol, où siège le conseil de bon gouvernement, qui regroupe les communes d’une même zone. Il y a en tout cinq zones dans le territoire zapatiste, donc cinq caracoles. Chaque niveau de bon gouvernement dispose de ses autorités, lesquelles sont élues en assemblée (communautaire, communale ou de zone [note 2] ) pour des tâches bien précises. Non rémunérées, ces autorités sont aussi révocables à tout moment et régulièrement soumises au contrôle des assemblées. Les décisions, quant à elles, se prennent également lors des assemblées et, lorsqu’elles émanent du conseil de bon gouvernement, elles ne peuvent être prises et exécutées sans être préalablement redescendues, pour consultation et amendement, aux niveaux inférieurs (communes, puis communautés) qui donnent ou non leur accord. Un ascenseur permanent fonctionne donc entre les différents niveaux de bon gouvernement, permettant ainsi une consultation systématique de la base avant l’adoption et l’exécution de toute décision. La « vie politique » se fait donc sur le temps long en territoire zapatiste, mais cette lenteur est pour eux, et à juste titre me semble-t-il, la garantie du respect des volontés de la base et de l’absence de rupture entre « gouvernés » et « gouvernants ». À noter que, contrairement à ce qui prédomine dans beaucoup d’autres communautés indigènes, les assemblées zapatistes sont ouvertes aux enfants et aux femmes, lesquelles peuvent aussi prendre des « charges », à quelque niveau que ce soit. En cela, un gros travail a été fourni par les femmes de l’EZLN, qui ont dû – et doivent toujours dans certains cas – affronter plusieurs siècles de culture patriarcale et de domination coloniale.

Le zapatisme comme révolution sociale

En vingt ans, les zapatistes ne se sont pas contentés de transformer la façon de s’organiser pour prendre et exécuter les décisions, ils ont aussi embrassé d’autres questions primordiales, et notamment celles, sociales, de l’éducation, de la santé et, bien sûr, de l’économie.

Fruits d’une mobilisation permanente considérable, les systèmes de santé et d’éducation autonomes sont aujourd’hui bien aboutis. Et le résultat est assez impressionnant quand on réalise à quel point l’État du Chiapas avait délaissé ces deux secteurs, laissant les communautés indigènes sans réel accès aux hôpitaux et aux écoles. Aujourd’hui, chaque zone du territoire zapatiste dispose d’une clinique centrale (avec plusieurs services médicaux : généraliste, optique, gynécologique, dentaires, analyses médicales, laboratoire de prothèses), chaque commune d’une micro-clinique, et la plupart des communautés d’une « maison de santé ». Élaborée avec le soutien financier et professionnel de plusieurs dizaines de médecins, infirmiers, aides-soignants des sociétés civiles nationale et internationale, cette santé autonome est aussi ouverte aux indigènes non zapatistes qui, dans la région, font toujours face aux carences de l’État en la matière. Au niveau éducatif, il en va de même et, désormais, chaque zone zapatiste dispose d’une école secondaire (cursus de trois ans) et toutes les communautés possèdent une école primaire (ou bien sont rattachées à une communauté accessible en disposant d’une). Les savoirs sont élaborés collectivement, en assemblée, et chaque niveau de bon gouvernement dispose d’un comité d’éducation qui permet de faire le lien et de résoudre les problèmes liés à d’éventuelles inégalités d’accès. Gratuite et accessible aux filles, cette éducation n’a rien d’indigéniste et, loin d’enseigner seulement l’histoire et la culture indigènes, elle ouvre les communautés sur le reste du monde, favorisant l’enseignement de l’espagnol (sans pour autant oublier les langues mayas) et sortant l’histoire du seul cadre chiapanèque. On est loin, là encore, de ce que peuvent porter, en la matière, bien des mouvements de libération nationale qui, du fait des oppressions qu’ils subissent, en viennent à se replier sur eux-mêmes, sur leur identité et leur territoire.

Les zapatistes étant des paysans depuis des décennies [note 3] , la terre est, tout naturellement, au cœur de leur « économie ». Il existe deux façons de travailler et de posséder la terre en territoire autonome, et ce toujours selon le principe : la terre appartient à ceux qui la travaillent. Deux systèmes cohabitent donc : une possession individuelle basée sur une répartition égalitaire des parcelles de terre (desquelles les familles tirent leur propre subsistance) et une possession collective. Cette dernière est au cœur de ce que les zapatistes appellent « travaux collectifs » et qui ne sont rien moins que du collectivisme, puisqu’il s’agit simplement de travailler sur des terres appartenant à l’ensemble d’une communauté, voire d’une commune. Les fruits de ces travaux collectifs peuvent avoir plusieurs destinations sociales : subvenir aux besoins alimentaires des autorités dont la charge (ou « mandat ») nécessite un travail à temps plein qui les empêche de cultiver leurs terres ; subvenir aux besoins alimentaires des familles dont le père – qui, généralement, est celui qui travaille la terre – est décédé (c’est notamment le cas des familles des miliciens et insurgés morts au combat) ; subvenir aux besoins alimentaires de toute une communauté, quand celle-ci est installée sur une terre récupérée (terrain qui appartenait à l’État ou à un propriétaire privé qui ne l’exploitait pas et que les zapatistes ont récupéré pour, eux, le travailler – agriculture ou élevage). Au travail de la terre s’ajoutent aussi l’artisanat et le travail domestique, qu’il ne faudrait pas oublier – d’autant qu’il est ici particulièrement lourd (les tâches ménagères et parentales se conjuguant avec, entre autres, la coupe du bois et le petit élevage – poulets, cochons).

Aujourd’hui, la construction de l’autonomie a permis de sensiblement améliorer le niveau de vie des communautés membres de l’EZLN. Mais, comme les zapatistes aiment à le répéter, rien n’est encore gagné, rien n’est encore pleinement atteint, d’autant que l’autonomie en elle-même réside avant tout dans le chemin qui tend vers elle. En outre, l’EZLN a tout à fait conscience des limites rencontrées par un projet de société qui s’élabore et s’expérimente au sein d’un monde capitaliste duquel il ne peut, de fait, être totalement coupé. En cela, les zapatistes, comme nous d’ailleurs, ne se font pas d’illusion : on ne peut concevoir une société réellement émancipée, réellement autonome, sans s’être au préalable débarrassé du capitalisme et des États, dont les principes, les valeurs et les logiques sont aux antipodes de ceux portés par le projet émancipateur. C’est pourquoi les zapatistes ne se replient pas sur leurs territoires et refusent toute logique autarcique. Loin de prôner l’ »entre-nous », ils impulsent des initiatives nationales et internationales pour créer du lien avec les autres luttes populaires et anticapitalistes, pour faire dialoguer les « dignes rages » et construire un mouvement global. Dans cette logique, les territoires zapatistes s’ouvrent régulièrement au reste du monde et accueillent, fraternellement, des milliers de militants venus d’autres États mexicains et d’autres pays. Pour nous, activistes militants d’ailleurs, il est certes important de participer à ces rencontres et à ces moments de construction collective transnationale, mais il est avant tout primordial de s’investir au sein des luttes sociales qu’exigent nos propres réalités. Le meilleur moyen de soutenir les zapatistes a toujours été de se révolter sous nos propres latitudes contre la domination capitaliste et étatiste.

Par Guillaume Goutte
Groupe Salvador-Seguí de la Fédération anarchiste

Source : http://monde-libertaire.net/?article=LES_REBELLES_ZAPATISTES

Notes :

1 Cet article, élément phare de la réforme agraire issue de la révolution de 1910, rendait impossible la vente des ejidos, des terres appartenant à l’Etat mais dont les communautés indigènes avaient l’usufruit collectif. En le supprimant, les autorités mexicaines ouvrent la porte à une énième privatisation massive des terres communautaires.

2 Les assemblées communautaires regroupent tous les membres d’une communauté ; les assemblées communales regroupent les élus des communes ; les assemblées de zone, les plus grandes, regroupent tous les élus des communautés, des communes et du conseil de bon gouvernement d’une même zone.

3 Certains, avant le soulèvement de 1994, n’ont cependant pas échappé à leur prolétarisation, et ont dû partir dans d’autres Etats faire des petits boulots pour ramener de l’argent dans leur foyer.

***

arton4341« Ne vous sentez pas seuls et isolés » – L’appel lancé par le sous-commandant Marcos à l’Europe, en 1995 :

Frères,

Au nom de tous les hommes, femmes, enfants et anciens de l’Armée zapatiste de libération nationale, je vous salue et vous exprime notre désir que les résultats de cette rencontre soient bons.

Nous savons désormais que nous avons des frères et des sœurs d’autres pays et d’autres continents.

Nous sommes frères devant un ordre mondial qui détruit nations et cultures. Le grand criminel international, l’argent, porte aujourd’hui un nom qui reflète l’incapacité du pouvoir à créer de nouvelles choses. Nous subissons aujourd’hui une nouvelle guerre mondiale. C’est une guerre contre tous les peuples, contre l’être humain, la culture et l’histoire. C’est une guerre menée par une poignée de centres financiers sans patrie ni honneur, une guerre internationale : l’argent contre l’humanité. « Néolibéralisme », c’est ainsi qu’on appelle à présent cette internationale de la terreur. Le nouvel ordre économique international a déjà amené plus de mort et de destruction que les grandes guerres mondiales. Nous sommes devenus plus pauvres et plus morts, frères.

Nous sommes frères dans l’insatisfaction, la révolte, l’envie de faire quelque chose, l’anticonformisme. L’histoire qu’écrit le pouvoir nous a appris que nous avions perdu, que le cynisme et le profit étaient des vertus, que l’honnêteté et le sacrifice étaient stupides, que l’individualisme était le nouveau dieu, que l’espérance était une monnaie dévaluée, pas cotée sur les marchés internationaux, sans pouvoir d’achat, sans espérance. Nous n’avons pas appris la leçon. Nous avons été de mauvais élèves. Nous n’avons pas cru que nous enseignait le pouvoir. Nous avons séché les cours quand on apprenait en classe le conformisme et la stupidité. Nous avons été recalés en modernité. Condisciples de rébellion, nous nous sommes trouvés et avons découverts que nous étions frères.

Nous sommes frères par l’imagination, la création, l’avenir. Dans le passé nous n’avons pas seulement vu la défaite, nous avons aussi trouvé le désir de justice et le rêve de devenir meilleurs. Nous avons laissé le scepticisme au portemanteau du grand capital et découvert que nous pouvions croire, qu’il valait la peine de croire, que nous devions croire… en nous-mêmes.

Nous avons appris que les solitudes qui s’additionnent peuvent devenir non pas une grande solitude, mais un collectif qui se trouve et qui fraternise par-delà les nationalités, les langues, les cultures, les races et les sexes.

Nous, zapatistes, sommes toujours dans les montagnes du Sud-Est mexicain, toujours assiégés, toujours poursuivis, toujours avec la mort pendue à chaque mouvement, à chaque respiration, à chaque pas. Le gouvernement est toujours dans son palais, il continue d’assiéger, de pourchasser, d’offrir la mort et la misère, il continue de mentir.

Plus d’un million de Mexicains ont manifesté lors d’un exercice démocratique sans précédent au Mexique leur adhésion à nos principales revendications. Beaucoup de frères à l’étranger les ont ratifiées. Le gouvernement reste sourd. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se sont mobilisés pour appuyer la Consultation nationale pour la paix et la démocratie. Le gouvernement reste aveugle. La faim et les maladies étranglent les communautés entières. L’armée fédérale intensifie ses actions militaires et les préparatifs de l’assassinat. Les partis politiques refusent de reconnaître la citoyenneté des indigènes. Les médias se font les complices du mensonge et du silence. Le désespoir et la rancœur deviennent un patrimoine national. On nous ignore, on nous méprise, on nous oublie.

C’est une évidence, la victoire est plus proche que jamais. Nous nous préparons d’ores et déjà à former les Groupes de solidarité avec la lutte de vos pays respectifs. Soyez sûrs que nous vous soutiendrons jusqu’au bout (qui n’est pas forcément la victoire) et que nous ne vous abandonnerons pas. Ne vous laissez pas abattre par les difficultés et résistez. Vous devez continuer et savoir que, dans les montagnes du Sud-Est mexicain, il existe un cœur collectif qui est avec vous et qui vous soutient. Ne vous sentez pas seuls et isolés. Nous restons à votre écoute et ne vous oublions pas.

Voilà. Salut et n’oubliez pas que les fleurs, comme les espérances, se cultivent.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Sous-commandant insurgé Marcos.

Texte intitulé « Des zapatistes du Mexique aux zapatistes européens », 28 août 1995, tiré de Ya Basta !, tome 2, aux éditions Dagorno (1996).

Source : http://www.revue-ballast.fr/ne-vous-sentez-pas-seuls-et-isoles-par-le-sous-commandant-marcos/

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Toujours sur le même sujet, lire aussi l’entretien de Guillaume Goutte par Ballast : http://www.revue-ballast.fr/guillaume-goutte-la-lutte-zapatiste/

L’idéologie de la non-violence en question

ecologieradColères inaudibles, privilèges silencieux et bruits de vitrine brisée

« La soumission de l’opprimé relève de l’ordre établi. Qu’il rompe cet ordre en brisant ses chaînes et en frappant le maître, voilà le scandale. Dans la langue des maîtres devenue langue commune, le violent n’est pas celui qui fait violence, mais le vilain qui ose se rebeller. » [1]

« L’efficacité de l’action directe n’est pas exprimée par le degré de violence qu’elle contient, mais plutôt sur la capacité à identifier une route praticable par tous, à construire une force collective en mesure de réduire la violence au plus petit niveau possible au sein du processus de transformation révolutionnaire. La violence érigée en système engendre l’État. » (Fédération Anarchiste Italienne)

Dans chaque lutte, chaque mouvement auquel j’ai pris part, les mêmes questions se sont posées, les mêmes points de vue se sont opposés en ce qui concerne l’usage de « la violence ». La plupart du temps j’ai été agacé. Souvent, la façon d’aborder les divergences, les angles choisis et, ajouté à ça, certaines généralisations, n’ont fait que biaiser le débat et le rendre stérile. La discussion s’est rarement posée en termes de stratégies, de pertinence, de contexte politique mais plus souvent dans l’opposition « violence / non-violence ». La plupart du temps, deux camps émergent, ceux et celles qui soutiennent des actions « violentes » et ceux et celles qui les condamnent. Et on peut observer d’un côté les fauteurs de troubles, les casseuses, les méchantes anarchistes fouteuses de merde, et de l’autre les hippies non-violent.es, les sociaux-démocrates, les citoyennistes.

S’opposer en se renvoyant des identités aussi superficielles et médiatiques ne fait que renforcer les clivages et les postures identitaires. Il est plus facile de catégoriser des personnes et de les enfermer dans une pensée plutôt que d’essayer de confronter ses idées à celles des autres.

Des pratiques de lutte sont pointées du doigt, considérées comme violentes et desservant la lutte ou décrédibilisant le mouvement. Quelles sont ces pratiques ? Quelles sont les critiques ? Quelles visions du monde et des luttes suggèrent-elles ? Et comment subissons-nous ou utilisons-nous certaines analyses politiques, selon la place que nous occupons dans une lutte ? Évoluant moi-même depuis plusieurs années dans des milieux anarchistes et féministes, il me semble important de comprendre les enjeux politiques de l’idéologie non-violente, de la critiquer en tant que vision du monde et de montrer en quoi le débat violence/non-violence est un débat biaisé.

La non-violence, une histoire des puissants

Dans un ouvrage intitulé How the Non-violence Protects the State [2], Peter Gelderloos montre comment l’idéologie non-violente s’est construit une crédibilité sur des victoires politiques qu’elle s’est réappropriées, ainsi que sur les leaders charismatiques de ces luttes. Il apporte ainsi une critique approfondie de l’idéologie non-violente au sein des milieux activistes anti-autoritaires et anticapitalistes, plus particulièrement nordaméricains. Il soutient que cette idéologie va à l’encontre d’un activisme révolutionnaire, dans le sens du renversement des structures d’oppression. Et même, qu’elle aide le capitalisme, le patriarcat, le racisme, etc. à se maintenir en offrant des arguments pour délégitimer toute tentative de renversement.

Peter Gelderloos conteste notamment la récupération de certaines luttes en tant que victoires de la non-violence, affirmant que la « non-violence est basée sur une histoire falsifiée des luttes ».

Parlant de l’indépendance de l’Inde, il rappelle des éléments mis de côté par l’Histoire officielle : « La résistance au colonialisme britannique [comprenait] suffisamment d’actions offensives et combatives pour que la méthode de Gandhi puisse être considérée plus précisément comme une, parmi plusieurs formes rivales de résistance populaire. […] Ainsi sont ignorés d’importants leaders prônant une résistance plus offensive, tels que Chandrasekhar Azad qui s’était engagé dans une lutte armée contre les colons britanniques et des révolutionnaires comme Bhagat Singh, qui a gagné un soutien massif par des attentats à la bombe et des assassinats. […] De manière significative l’Histoire se rappelle de Gandhi plus que tous les autres, non pas parce qu’il représentait la voix unanime de l’Inde, mais surtout grâce à toute l’attention que lui portait la presse britannique et au rôle majeur qui lui était attribué du fait d’avoir participé à d’importantes négociations avec le gouvernement colonial britannique. Quand nous nous rappelons que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, une autre couche du mythe de l’indépendance s’éclaircit. »

Le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, pour sa part, « n’a été ni une victoire, ni non-violent ». La fin de la ségrégation a été acquise mais pas « l’égalité réelle au niveau politique et économique », ni l’indépendance face à « l’impérialisme blanc », qui faisaient aussi partie des revendications. Et même si des groupes pacifistes comme celui de Martin Luther King Jr. avaient beaucoup de pouvoir, de nombreux.ses Noires ont soutenu des groupes révolutionnaires armés, comme le Parti des Blacks Panthers. « Dans les faits, la lutte armée a pendant longtemps fait partie de la résistance des personnes noires contre la suprématie blanche. » Mumia Abu-Jamal a largement documenté cette histoire dans son livre We Want Freedom. Il écrit: « Les racines de la résistance armée sont profondément ancrées dans l’histoire afro-américaine. Seules des personnes qui ignorent ce fait voient le Parti des Blacks Panthers comme étranger à notre héritage historique commun. »

Dernier exemple développé par Peter Gelderloos, le mouvement pour la paix, mené aux États-Unis pendant la guerre du Vietnam, n’a pas mis fin à cette guerre. « Avec une complaisance impardonnable, les activistes pour la paix ne tiennent pas compte des trois à cinq millions d’Indochinois.es mort.es en combattant l’armée US ». La résistance du peuple vietnamien a largement contribué au retrait des troupes états-uniennes, et cette résistance n’était pas non-violente, Il aborde aussi un autre aspect peu connu, « les rébellions croissantes à l’intérieur des troupes, portées avant tout par des soldats Noirs, Latinos et Indigènes. […] Assassinats d’officiers, sabotages, refus de participer aux combats, mutineries dans les campements et aide à l’ennemi, toutes ces activités de soldats américains ont contribué de manière significative à la décision du gouvernement US de retirer l’armée de terre. » En sachant que le Vietnam du Sud a ensuite connu « une dictature militaire entraînée et financée par les États-Unis », peut-on dire que le mouvement pour la paix ait fait reculer l’impérialisme américain ?

Sur le plan théorique, il y a un manque de clarté dans la définition des termes employés. La violence ne peut être définie en tant que telle. La violence n’a pas un sens absolu, c’est une notion abstraite qui nécessite pour chaque situation d’être replacée dans son contexte. La violence s’appréhende subjectivement, parce que l’objectivité et la neutralité n’existent pas. Des pensées dominantes qui assènent ce qui est « neutre » et « vrai » refusent d’être ramenées au rang de simples interprétations du monde et méprisent toutes autres approches. Elles rejettent d’autant plus fort ces interprétations divergentes que celles-ci contestent l’ordre établi. Ainsi, sur le terrain du racisme, le Blanc est le neutre, les Autres sont « de couleur ». On peut décliner ce mécanisme sur le genre, la classe, le validisme… au final, « le groupe adulte blanc, de sexe mâle, catholique, de classe bourgeoise, sain d’esprit et de moeurs, est donc cette catégorie qui ne se définit pas comme telle et fait silence sur elle-même. Elle impose aux autres cependant, à travers la langue, sa définition comme norme, dans une sorte d’innocence première, croyant que « les choses sont ce qu’elles sont. » [3]

La définition « objective » ou « neutre » de la violence est donc influencée, voire dictée, par un cadre de pensée le plus souvent dominant, capitaliste, patriarcal, raciste, etc. Est-il possible alors de se positionner face à une situation selon sa supposée violence ? Je préfère m’intéresser aux rapports de force qui se jouent, â l’analyse des relations de pouvoir entre les parties concernées, aux enjeux et aux conséquences de l’action, aux choix stratégiques ou encore à son efficacité tactique. La violence du système est souvent niée, pour ne relever que ce qui est visible. L’opposition violence/non-violence est au final bien utile pour masquer le rapport dominant.es/dominé.es.

Non-violence comme idéologie

Même si le débat autour de la violence a pour but de définir si des actes sont acceptables selon leur « degré de violence », en réalité la non-violence est une idéologie qui va au-delà de la critique des pratiques. C’est une certaine conception des luttes et des manières de les porter, basées une vision précise du monde. Autrement dit, un groupe politique qui n’a pas recours à des pratiques dites « violentes », n’est pas forcément non-violent.

Se considérer comme « non-violent.e », c’est penser qu’on ne fait rien qui alimente les systèmes d’oppression. C’est voir la violence uniquement dans ce qui est visible, directement conflictuel et spectaculaire et omettre le côté diffus et permanent des rapports d’oppression. Un tel raisonnement est réservé à des personnes à la position sociale privilégiée, comme le souligne Gelderloos : « Le pacifisme en tant qu’idéologie vient lui-même d’un contexte privilégié. Il ne prend pas en compte que la violence est déjà ici;  que la violence est inévitable parce qu’elle fait structurellement et pleinement partie de la hiérarchie sociale actuelle ».

En l972, Angela Davis est incarcérée à la prison d’État de Californie. Un journaliste lui rend visite et braque la caméra sur elle : « Mais comment y parvenez-vous [à mener une action révolutionnaire] ? Par la confrontation ? Par la violence ? » Angela Davis, visiblement en colère, lui répond :

« C’est ça, votre question ? C’est un autre problème. Pour les gens, révolution est souvent synonyme de violence. Mais ils ne comprennent pas que la vraie nature d’une action révolutionnaire réside dans les principes et les buts que l’on s’impose, pas dans la façon d’y parvenir.

D’un autre côté, en raison de la façon dont cette société est organisée et de la violence présente partout et à tous les niveaux, il faut s’attendre à des débordements et à des réactions démesurées. Imaginez que vous êtes Noir, vous avez toujours vécu dans la communauté noire et que tous les jours en sortant de chez vous, des policiers Blancs vous contrôlent. Quand je vivais à Los Angeles, bien avant qu’aient lieu les émeutes dans la ville, j’étais sans cesse arrêtée.Je n’étais pas connue de la police mais j’étais une femme Noire, et j’étais naturellement perçue comme une militante potentielle.

Cette situation, c’était mon quotidien. Et maintenant, vous me demandez si oui ou non, j’approuve la violence. Cette question n’a vraiment aucun sens. […] Aujourd’hui, quand on me parle de mon côté violent, je trouve ça tout simplement incroyable. Cela signifie que la personne qui pose cette question n’a absolument aucune idée de ce que les Noirs ont traversé, de ce qu’ils ont vécu dans ce pays depuis le jour où le premier Noir a été arraché aux rivages d’Afrique. » [4]

Comment imaginer, dans le cadre d’une domination, créer un dialogue avec les oppresseur.euses en leur expliquant tranquillement leur position, en quoi elles et ils exploitent, dominent ?

Au fond, l’idéologie non-violente porte une vision des dominations selon laquelle elles pourraient se renverser grâce à la mobilisation « non-violente » qui créerait un rapport de force capable d’ouvrir un dialogue avec l’oppresseur et d’en faire un partenaire. Selon laquelle il faudrait réunir les conditions nécessaires à ce rapport de force grâce à des méthodes non-violentes. Le but étant de parler avec les dominant.es et de trouver ensemble « un compromis qui respecte les droits de chacun » [5].

Mais un rapport de domination est une situation où les dominant.es détiennent le pouvoir ainsi que les structures nécessaires à son maintien, refusant de reconnaître leurs privilèges et de les abandonner. Il me semble qu’en général, ils et elles ne sont pas prêt.es à y renoncer, ni même à les partager avec le sourire. Quand des ouvrier.ères en viennent à séquestrer leur patron pour se faire entendre ou seulement entamer des négociations, comment croire qu’un dialogue constructif pourrait exister dans le cadre d’une relation de pouvoir déséquilibrée ? C’est bien là qu’il s’agit d’instaurer un rapport de force, par la lutte, la pression jusqu’à ce qu’en face ils et elles cèdent. Il n’y a pas de dialogue, il y a une tentative de renversement des pouvoirs par les dominées qui cherchent à poser leurs propres règles.

Violence « située »

L’idéologie non-violente s’appuie en premier lieu sur le désaveu des actions « violentes » et même sur la critique de celles et ceux qui ne les condamnent pas assez fermement. Ce qui est « violent » serait à bannir de toute lutte. Certaines actions seraient donc mauvaises en soi, en « contradiction fondamentale [avec les] aspirations profondes de l’humanité. » [6]. Elles seraient l’arme de l’oppresseur. Se les réapproprier serait voué à l’échec : il serait toujours plus fort, disposerait des moyens de coercition et de répression toujours supérieurs (police, armée, justice, milices etc). Et surtout, l’usage de « la violence » engendrerait plus de répression. Au fond, certaines pratiques de luttes seraient à éliminer radicalement, car elles desserviraient et décrédibiliseraient toujours les luttes.

Affirmer que la « violence » ne sert à rien parce que « les riches et les puissants auront toujours beaucoup plus d’armes et des armes beaucoup plus destructrices que les pauvres » [7], c’est oublier que, dans le cadre du capitalisme et de l’impérialisme, ceux et celles qui dominent sont beaucoup moins nombreux que ceux et celles qui sont exploité.es. C’est nier la capacité d’organisation et de détermination des personnes. C’est oublier l’histoire de la guerre du Vietnam, de la guerre d’Algérie… et plus récemment les révoltes des peuples Arabes. Ces luttes n’ont-elles pas été « gagnées » en combattant de terribles adversaires, plutôt qu’en dialoguant gentiment avec eux ?

Et pour les conséquences répressives qu’entraîneraient ces actions, autrement dit « l’engrenage de la violence », pourquoi se focaliser sur les actions alors que le problème réside dans le fait qu’elles soient réprimées ? Il me semble que c’est bien contre cela qu’il faut lutter. Car la répression est fonction des lois en vigueur, autant que de l’identité assignée aux personnes qui en sont cibles. C’est un outil dont l’État se sert pour diviser et catégoriser des groupes afin de mieux régner. Les gouvernants décident à un moment T qui va être réprimé.e et pour quelles pratiques. Pour une même action, des agricultrices ne subiront pas la même répression que des anarchistes, et elles et eux-mêmes ne seront pas confrontées aux mêmes ripostes que des personnes issues de quartiers populaires, et encore plus si elles sont Noires ou Arabes, ou catégorisées comme telles. Il s’agit de refuser la création de catégories de population, la diabolisation de certaines pour justifier l’extension du système répressif, au sein duquel les plus stigmatisées sont de toute manière réprimé.es, humiliées et rabaissées, même s’ils et elles ne franchissent pas le cadre de la loi. Cette loi qui s’adapte aux circonstances et décrète de nouvelles illégalités dès que nécessaire (loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école 2004, décret sur le port de la cagoule 2009, loi sur les violences en bandes 2010, loi sur l’interdiction du port du voile intégral 2011…). Brandir des figures monstrueuses d’ennemies intérieures et agiter l’épouvantail terroriste (figure du monstre par excellence) permet d’effrayer les « honnêtes citoyen.nes » et de les faire adhérer à la logique répressive.

Il s’agit de rester attentif.ves à ce que les structures d’oppression contre lesquelles nous nous révoltons ne définissent pas le cadre de nos luttes. Et bien sûr, si les personnes en lutte ne sont pas responsables de la répression qu’elles subissent, cela ne nous dispense de réfléchir nos actions avec stratégie, de prendre en compte la répression et de savoir la déjouer pour mieux agir.

Je voudrais aussi porter une critique aux milieux que j’ai fréquentés, qui méprisent la non-violence : « la violence » y est souvent valorisée, à tel point que, pour certaines, elle devient la mesure de la radicalité politique et un objectif en soi dans des cadres de luttes. Singulièrement, ces raisonnements s’appuient sur des bases très semblables à l’idéologie qu’illes rejettent ici encore, les pratiques en elles-mêmes se suffisent à elles-mêmes, sans que la question de la stratégie soit posée. Ici encore, la violence est réduite à la spectacularité des actions.

Une violence, toujours bonne à prendre pour les un.es ou fondamentalement mauvaise pour les autres… la destruction d’un campement de Roms et celle de vitrines de banques n’ont pas le même sens, même si il s’agit de destruction de biens dans les deux cas. Les deux actes ne prennent pas du tout le même sens ; ils n’ont pas du tout les mêmes conséquences.

Il est primordial, pour analyser une situation et ses enjeux, de la replacer dans son contexte et de se positionner. Se positionner signifie définir la place que l’on a dans des circonstances précises et d’en tirer des conclusions pour nos actes. Des féministes ont développé le concept de « savoirs situés » [8], nous montrant que « toute connaissance est partielle, partiale et située » [9] dans le sens où selon nos assignations sociales et les constructions qui vont avec, nous n’aurons pas la même approche de la réalité, ni la même prise dessus. Se positionner permet de clarifier quelle est notre place au sein d’une lutte pour choisir comment y contribuer.

Exotisation des luttes : plus la violence est lointaine, plus elle serait acceptable ?!!

« L’exotisation est un processus de construction géographique de l’altérité propre à l’Occident colonial, qui montre une fascination condescendante pour certains ailleurs. » Jean-François Staszak [10].

L’exotisation des luttes est un travers courant. Cela consiste à ne pas considérer les luttes de la même façon selon la proximité culturelle ou la distance à notre propre point de référence, la démocratie occidentale. Comment réagir à la valorisation d’une lutte dans tel ou tel pays dits du « sud » y compris dans ses dimensions dites « violentes », quand les mêmes personnes condamnent avec la plus grande fermeté des pratiques similaires en France, sous l’argument de la violence ? [11]

J’ai déjà vu des personnes enthousiastes de telle lutte en Amérique du Sud, où les gens faisaient des barricades enflammées pour bloquer les routes, pour être entendu.es et établir un rapport de force avec les autorités. Mais lorsque, dans le mouvement social du CPE, après les manifestations légales, des cortèges sauvages parcouraient la ville pour exprimer une rage trop contenue et encadrée par les organisations officielles, renversaient des poubelles sur les routes et y mettaient le feu, ces mêmes personnes criaient aux casseurs, à la violence gratuite et au vandalisme et dépolitisaient ainsi ces pratiques de luttes. Replacées dans une démocratie occidentale comme la nôtre, certaines formes de luttes deviennent sûrement moins exotiques.

L’exotisation est problématique en soi dans ce qu’elle suppose de vision post-coloniale du monde. C’est une vision paternaliste et raciste qui place la société blanche occidentale sur un piédestal, comme l’incarnation de la meilleure civilisation existante (Progrès, Démocratie, Émancipation, Liberté…) et qui exotise tous les autres modèles de société comme « cultures », les excluant par là de la sphère politique [12].

Le débat est partout

Le débat violence/non-violence émerge souvent à l’occasion de mouvements et d’actions dirigés contre l’État, ses institutions, les politiques publiques, bref des luttes tournées vers l’extérieur ou ce que certaines pourraient appeler la « Lutte Prioritaire ». Mais on retrouve ces tensions dans des luttes souvent considérées comme secondaires, celles qui visibilisent des systèmes de domination, mettent en lumière leurs mécanismes et les privilèges des personnes dominantes de par leur position sociale d’hommes, de blanches, de bourgeois.es, de valides. Ces bagarres sont souvent dépréciées car elles amènent de la complexité (en montrant que l’oppression est diffuse, intégrée en chacun.es et qu’il serait simpliste de la combattre uniquement chez nos « ennemis »). Il n’y a plus un seul front, ni une seule cible contre laquelle lutter. Ces luttes ébranlent les groupes activistes et militants eux-mêmes, mettent à mal leur cohésion. Les réactions qu’elles suscitent renvoient à cette division très genrée extérieur/intérieur, masculin! féminin : les luttes tournées vers l’extérieur sont valorisées et validées, tandis que la dénonciation des rapports de domination et de pouvoir internes est vue comme secondaire voire néfaste. Il n’est pas rare que les collectifs politiques et les personnes qui portent ces luttes soient taxé.es de violentes, d’extrémistes, voire de fascistes (qui n’a jamais entendu parler de « féministes fascistes » ou « féministes nazies » ?). Certaines de leurs prises de positions et de leurs actions sont qualifiées de violentes, parce qu’elles brisent l’unité d’un milieu face aux Grands Méchants (flics, État…). Bref, cela desservirait la lutte !

Le rejet de la « violence » est une fois de plus invoqué, car ces luttes bousculent la normalité des rapports sociaux, les non-dits évidents, les privilèges des un.es et des autres. Et il est plus facile de renvoyer à l’Autre qu’il ou elle est violent.e et donc que son discours n’est pas entendable, plutôt que de se remettre en question. Je trouve toujours étonnant que des personnes qui n’ont par ailleurs pas de problème avec des actes « violents », considèrent comme violente l’exclusion d’un homme qui a commis un viol d’un espace où la personne agressée ne veut pas être en sa présence. Cet exemple est assez simpliste mais malheureusement très fréquent. Encore une fois, la violence est ambivalente et analyser une situation uniquement par ce biais, sans la replacer dans le contexte, a peu d’intérêt.

Comment veut-on lutter ? Sortir de la dichotomie

Enfermer nos luttes dans des catégories ne me paraît pas très pertinent, que ce soit pour les critiquer à cause de leur violence supposée, ou pour en mépriser d’autres à cause de leur manque de radicalité supposée. Comme si la radicalité se mesurait au purisme angélique de la non-violence ou au nombre de vitrines brisées. Cet état d’esprit est plus proche du folklore romantique que de pratiques révolutionnaires. La propagande politico-médiatique tente de semer la confusion entre illégalité, radicalité des idées et « violence ». Même si ça n’est pas toujours évident, il me semble important de ne pas entrer dans ce jeu, pour que la légalité ne devienne pas un cadre qui limite nos moyens d’actions. Il n’y a pas de hiérarchie entre un tract, un sabotage, un débat public, un affrontement avec la police, un rassemblement, le fait de prendre soin les un.es des autres. L’important est de réfléchir en amont à nos motivations et aux moyens et stratégies que nous pouvons articuler pour y parvenir.

Parvient-on à nommer des objectifs ? A-t-on l’envie et le temps d’échafauder des stratégies ? Que veut-on défendre et que veut-on attaquer ? Dans quels horizons lointains inscrire notre lutte ? Quels sont les besoins immédiats ? Comment exprimer notre détermination à atteindre nos buts ? Quels sont nos imaginaires d’actions ? Comment choisir nos moyens d’actions ? Qu’est-ce qui nous fait pencher pour telle ou telle pratique ? Avec qui désire-t-on lutter ? Quelles actions porter ensemble ? Et quelles sont les bases communes nécessaires ? Quels sont les fondements éthiques de notre agir politique ? Comment se sentir bien et rester ensemble ? Comment partager nos enthousiasmes et dépasser nos découragements ? Comment trouver du plaisir dans les luttes ?

Se mettre en lutte c’est se sentir vivant.e, c’est ne pas se résigner à avoir la vie qu’on nous impose, à rester à la place qu’on nous a assignée, c’est tenter de renverser les systèmes qui nous mettent en rage, c’est se renforcer et se faire plaisir. Diffuser des réflexions théoriques et essayer de les concrétiser, expérimenter des pratiques, explorer nos imaginaires, apprendre à s’organiser collectivement. Se planter et apprendre de nos erreurs ou de celles des autres, arracher un bout de victoire, imposer un rapport de force. Même construire et vivre une lutte collective est déjà une victoire en soi.

MILO

TIMULT n°6, septembre 2012

Source : http://partage-le.com/2016/02/lideologie-de-la-non-violence-en-question-timult/

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Notes :

[1] Igor Reitzman : Longuement subir puis détruire (De la violence des dominants aux violences des dominés), 2002, Éditions dissonances ou sur le web lmsi.net/De-la-violence-des-dominants-aux

[2] How Nonviolence Protects the State, de Peter Gelderloos, actuellement publié en anglais aux éditions South End Press, 2007 et accessible en pdf sur zinelibrary.info/ [Note de VPO : voir également la traduction en français de l’introduction et des deux premiers chapitres du livre de Gelderloos sur https://violenceparfoisoui.wordpress.com]

[3] Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, 1972, Éditions Mouton and Co

[4] À voir dans The Black Power mixtape, de Goran Olson (2011)

[5] Jean-Marie Muller, « Un autre monde est possible. Le choix de la non-violence dans les conflits sociaux et politiques », 2005, intervention au forum social mondial de Porto Alegre.

[6] Jean-Marie Muller, Signification de la non-violence, Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits, www.irnc.org

[7] Voir note [5]

[8] Pour approfondir cette notion, voir notamment les travaux du courant Black Feminism et de Donna Haraway

[9] Horia Kebabza, « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et système de privilèges, 2006, Les cahiers du CEDREF, http://cedref.revues.org/428

[10] Jean-François Staszak, Qu’est-ce que l’exotisme, 2008, département de géographie, université de Genève

[11] Il ne s’agit pas de dire que toutes les pratiques de luttes déployées dans le monde seraient opportunes ici. Mais si elles ne le sont pas, c’est pour des raisons de stratégies, de contexte politique… et non pas parce qu’elles seraient violentes.

[12] Dans la même logique, certain.es anarchistes exotisent les révoltes des quartier populaires avec une « fascination condescendante » pour leur côté insurrectionnel. Souvent, ils et elles retiennent uniquement les pratiques employées (incendies de voitures, de bâtiments publics,…) sans les contextualiser et sans se positionner. Par exemple, pendant les émeutes de Villiers-le-Bel en 2007, lors d’une manifestation organisée en soutien, j’ai vu un jeune homme blanc issu de classe moyenne supérieure porter une pancarte qui disait « Ils [la police] tuent nos frères, c’est la guerre ». Par le mot « frères », la personne semblait se retrouver dans une même réalité de vécu que les émeutiers.es. Ou en tout cas pensait qu’une telle situation de révolte (à laquelle il ne participait pas) unit tout le monde dans une sorte de communauté de lutte qui transcenderait tous les rapports structurels.

Neuf notes sur le soulèvement en cours

tumblr_o50dn0XYrn1tb6vfgo4_1280Naissance de notre force

Neuf notes sur le soulèvement en cours

1.

La loi dite de réforme du code du travail ne constitue en aucun cas, pour la jeunesse révoltée, l’horizon indépassable de son soulèvement. C’est simplement, comme l’ont dit de nombreux camarades, « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » – le vase du capitalisme destructeur, de l’offensive néo-libérale qui démantèle, étape après étape, les conquêtes sociales arrachées par les travailleurs au cours du XXe siècle. Mais aussi bien, et surtout, « l’étincelle qui peut mettre le feu à toute la plaine » : car au-delà de cette loi scélérate, c’est le système général d’exploitation et de domination qu’il s’agit de renverser. D’où l’obscénité d’une quelconque tentative de négociation ou de compromis autour de tel ou tel détail de ce texte, que nous destinons aux poubelles de l’histoire. Le monde ou rien : telle est, dans son implacable pureté, la formule de notre alternative.

2.

Les bureaucrates syndicaux ne sont pas nos alliés, comme le prouve au quotidien la réalité du mouvement. De la CFDT, véritable chien de garde du réformisme collaborateur (qui, dès les premières et insignifiantes « concessions », s’est alignée servilement sur la propagande gouvernementale) au Service d’Ordre de la CGT, qui frappe, isole et dénonce les éléments les plus déterminés de la jeunesse en lutte, et facilite ainsi ouvertement le travail de la police, tout ceci vérifie une leçon historique dont les exemples, anciens et nouveaux, ne manquent pas : les directions syndicales (qu’il faut en effet distinguer des militants, dont une part s’engage résolument dans la confrontation et le combat – tel ce militant CGT qui, lors de l’AG inter-luttes du 21 mars, a lancé, sous des applaudissements nourris : « Martinez, il sera pendu ! ») n’ont pour fonction que de normaliser, d’émousser, de freiner, de recouvrir la conflictualité de la révolte, en la réduisant à des revendications sectorielles aussi dérisoires que bornées. Ne pas laisser les forces contre-révolutionnaires prendre la direction du mouvement est une nécessité absolue.

3.

Il n’est par ailleurs que de comparer, quant aux affects mis en œuvre, l’ennui bureaucratique des assemblées officielles, verrouillées par les syndicats, avec la vivacité intense des AG inter-luttes où se déploie une parole indépendante et combative. Rien d’étonnant à ce que l’une de premières tentatives de rassemblement de ce type, à Tolbiac le 17 mars, ait été réprimée à coups de matraques et de gaz lacrymogènes : le pouvoir perçoit parfaitement l’émergence de ce qui le menace, dès que cesse l’emprise syndicale, dès que s’actualise le mot d’ordre:organisons-nous !

4.

De manière plus générale, l’expérience récente nous impose de considérer que c’est toute la sphère de la politique classique, ou représentative, qui est entrée dans une phase d’obsolescence définitive. Le PS a montré, pour ceux qui en doutaient encore, son vrai visage : celui d’un parasite soumis aux intérêts du patronat et de la finance. Qui est encore assez naïf pour imaginer qu’une quelconque « victoire électorale » permettra d’infliger un recul sérieux au commandement capitaliste ? Nous cessons tout rapport subjectif avec ce cadre putride et en tirons les conséquences.

5.

Il faut donc emprunter une autre voie, se démarquer du réformisme, non seulement dans le discours, mais aussi et surtout dans la pratique. Plusieurs épisodes, ces derniers jours, témoignent de cette volonté diffuse. Car tout le monde sait qu’une paisible ballade dominicale au parfum de saucisses grillées, d’une place l’autre, sous le contrôle attentif des services d’ordre, n’a jamais inspiré la moindre peur à quelque gouvernement que ce soit. Le temps est venu de compter sur nos propres forces, de passer de la négociation revendicative à l’appropriation directe – dont les lycéens nous ont donné il y a quelques jours un exemple frappant : auto-réduction massive dans un supermarché, et redistribution immédiate aux réfugiés de la Place Stalingrad (savaient-ils que le 8 mai 1970, un commando de la Gauche Prolétarienne avait ainsi dévalisé l’épicerie de luxe Fauchon avant d’offrir les fruits de cette expropriation aux travailleurs de la banlieue parisienne ?).

6.

Nous assistons à un retour des pratiques d’appropriation de l’espace. Les camarades de Nanterre occupent par exemple depuis plusieurs semaines le Bâtiment L de leur université, qui porte désormais le double nom de Rémi Fraisse et d’Ulrike Meinhof. L’espace occupé est un espace libéré, soustrait à la temporalité du capital, rendu au partage du commun, à l’expérimentation de nouvelles formes de vie, ouvert à une discussion libre, débarrassée des formalismes archaïques, un lieu d’alternative matérielle locale où joie et discipline se confondent. Cette pratique d’occupation doit être multipliée et étendue aux noyaux urbains. Puisque la logique de valorisation capitaliste excède désormais les cadres de l’usine et s’applique au territoire tout entier, que la métropole apparaît comme le paradigme topologique de cette restructuration, l’occupation des places, le blocage collectif des flux économiques est une arme dont on ne saurait négliger l’importance.

7.

De même, les manifestations sauvages (qui se succèdent depuis le 9 mars) sont un outil dont l’avantage décisif est l’appropriation de l’initiative. C’est lorsqu’arrive à destination le cortège encadré que s’élance la manifestation sauvage : imprévue, mobile, masquée, offensive, rigoureuse dans sa spontanéité même, elle désoriente la police, dont le contrôle géographique disparaît soudain. Un tel groupe en mouvement crée et produit sa propre trajectoire, attaque ses propres cibles. Quiconque y participe éprouve ce singulier mélange d’urgence et d’excitation, de vigilance et d’aventure.

8.

La poursuite, l’approfondissement de cet ensemble de pratiques nécessite de propager les techniques d’auto-défense, de s’approprier le matériel adéquat pour tenir en respect les différents appareils répressifs, et les empêcher de nous maintenir ainsi dans un état d’impuissance apeurée. Finissons-en avec les mythologies du pacifisme festif. Comme le disait un célèbre dialecticien chinois, « la révolution n’est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s’accomplir avec autant d’élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. » La police doit comprendre que sa brutalité ne restera pas sans réponse, qu’elle devra faire face à une résistance chaque jour plus déterminée. C’est lorsque la peur change de camp que commence à s’inverser le rapport de force.

9.

Comme chacun sait, les mouvements sont faits pour mourir. D’où l’exigence de penser dès maintenant la question de l’organisation. Soit la formation d’une machine de guerre autonome qui, sans reproduire les vieux modèles centralistes stériles, est en mesure de conserver de manière prolongée la puissance événementielle du mouvement, la nouveauté intense de ses pratiques, la singularité matérielle de ses lieux, en mesure de coordonner la multiplicité des initiatives, d’articuler travail de masse et travail d’avant-garde, de créer une unité politique entre la jeunesse et les travailleurs – unité dont la réalisation possible est la hantise de tout État, et le noyau de toute insurrection victorieuse.

Pour l’autonomie ! Pour le communisme !
Continuons le début !

Source : https://lundi.am/Naissance-de-notre-force

Quelques réflexions sur le « mouvement » contre la loi Travail et les suites à lui donner

nuit debout toulouseMais qu’est-ce qui est en train de se passer ?

Quelques réflexions sur les trois dernières semaines de « mouvement » contre la loi « Travaille ! » et son monde, et des pistes pour les semaines à venir.

Voici quelques réflexions jetées rapidement sur les enseignements des trois dernières semaines de « mouvement » sur Paris et en Ile-de-France et les promesses qu’elles contient. Ce texte appelle aussi à la multiplication de textes et de moments de réflexion dans l’espace public. Ces derniers temps Paris-luttes.info a surtout joué un rôle de relai des mobilisations en cours et de compte-rendu plus ou moins détaillés des journées de lutte, mais il n’y a encore que trop peu de prises de position, trop peu de réflexion, trop peu de recontextualisation historique de ce qu’on est en train de vivre. Je me demande si cette relative absence de réflexion est liée à la polarisation sur la répression ou, pire encore, aux éternelles embrouilles des milieux « radicaux » qui neutralisent toute prise de recul et réflexion commune ? En tout cas elle regrettable. Ne nous condamnons pas à l’urgence activiste et sa frénésie d’AGs et/ou d’actions offensives. Parlons, écrivons, réfléchissons, devenons collectivement plus intelligent-e-s !

Il faut que les espaces transversaux et indépendants de d’élaboration politique se déploient et ne se referment pas sur eux-mêmes

Il semble que l’AG indépendante inter-luttes parisienne, lancée le 9 et 17 mars à Tolbiac, se soit progressivement essoufflée au cours des dernières semaines. De fait, au bout de la troisième AG inter-luttes, il y avait beaucoup moins de monde (entendre, moins de personnes des lycées, des facs etc) et surtout une tendance à se recentrer autour d’énoncés et de gestes plus « radicaux » sans vraiment les réfléchir collectivement. Voici quelques explications possibles :
–  Une absence de lieu fixe qui aurait pu consister comme point d’agrégation de toutes celles et ceux souhaitant s’organiser sans les bureaucrates. C’était l’enjeu de l’énorme répression policière le 17 mars à Tolbiac.
–  Une trop grande radicalité de certain-e-s dans les gestes posés qui empêchent une composition large, au moins au départ, et ouvrent un boulevard aux manœuvres policières des administrations et syndicats étudiants pour diviser le mouvement. Le saccage d’une des salles de Tolbiac lors de l’occupation nocturne du mardi 22 mars était donc, sur le plan stratégique, une bêtise (qui nous a sans doute empêché de tenir cet enjeu de lieu fixe). Même si celleux qui ont fait ça ont dû bien s’amuser sur le moment. Qu’on le veuille ou non c’est bien une certaine composition qui pourra faire que le mouvement va monter en puissance, pas la pose directe de gestes de saccages.
–  Un certain manque de bienveillance collective dans l’expression de la divergence de positions.

Il faut absolument comprendre que cet espace de discussion (ou ces espaces) ne doit pas être le lieu identitaire de celles et ceux qui prétendraient se prendre pour l’incarnation de l’autonomie politique (qu’on les catégorise « totos » ou qu’ils reprennent ce terme à leur compte) avec tous les jeux de posture et de purisme que cela implique, mais un espace stratégique de rencontre à partir de principes antiautoritaire et d’autonomie politique (faute, pour l’instant, d’autonomie matérielle large).

Comprendre cela est d’autant plus urgent que le principe d’autonomie politique court-circuitant les bureaucraties et logiques d’appareils se généralise de plus en plus, qu’on pense à la pétition « citoyenne » qui a lancé la manif du 9 mars, à l’appel Onbloquetout qui réunit des centaines (des milliers ?) de syndicalistes de base, et maintenant aux « assemblées citoyennes » qui se multiplient lors des occupations de places à Paris, Rennes, Toulouse et ailleurs.
Va-t-on tomber dans des assemblées autonomes qui fonctionneraient en vase clos isolées les unes des autres, toutes sans directions d’orgas (apparentes) mais avec des positions très différentes : « citoyenne » à République, « radicale » à Tolbiac ou ailleurs, ou de « syndicaliste de base » à la Bourse du Travail ? Ou parvenir à faire tenir, lorsque c’est pertinent, des moments d’élaboration collective (ou éventuellement de confrontation le cas échéant) ? Ici, comme à Notre-Dame-des-Landes ou ailleurs, la question de la composition entre différentes positions, différentes pratiques, ne peut pas être évacuée d’un revers de la main.

Tenir la rue : se rencontrer, occuper, attaquer, reprendre les espaces…

La semaine du 21 au 25 mars a été chargée en manifestations sauvages puisque ce ne sont pas moins de trois mouvements offensifs qui se sont déclenchés partout dans Paris, suite à l’AG interluttes de lundi 21 au soir, après la manif syndicale traîne-savattes du 24 mars et surtout après le rassemblement contre les violences policières devant le lycée Bergson vendredi 25 mars au matin.

Comme le dit justement un texte, ces manifestations sauvages font bien souvent peur et empêchent les gens de rejoindre ce qui est pourtant l’expression pure et sans intermédiaires de la joie rageuse de détruire ce qui nous oppresse. Le texte ne conclut pourtant pas au besoin d’inventer d’autres formes de surgissement pour dépasser la figure du casseur et la peur de beaucoup des gentes face à nos surgissements. Il nous semble pourtant que les multiples gestes carnavalesques qui se sont déployés dans différentes villes dans les derniers mois contiennent quelques promesses. Un triton ou un père noël barbu qui explose une banque tandis que des perruqué-e-s papotent avec les gentes ou écrivent sur les bâtiments gris, c’est moins récupérable que « des cagoulés infiltrés-extérieurs-qui-n’ont-rien-à-voir-avec-le-mouvement ». En tout cas, c’est moins anxiogène à voir.
Comme les tags rigolos qui redécorent les banques défoncées depuis 3 semaines et qui déplacent, ne serait-ce qu’un peu, le langage dépressif de l’anticapitalisme de base. Un « 1917-2017 on est chauds » ou encore « Il y aura toujours trop de banques pour toutes les défoncer » est tout de même bien plus engageant et intrigant qu’un pauvre, quoi que clair, « ACAB » ou « NIK L’ETAT/LE CAPITAL ». Des casseurs qui ont de l’humour, mais comment est-ce possible alors que, c’est bien connu, ils n’ont rien dans le crâne ou « ce sont des flics infiltrés » ?
Ce dont il s’agit c’est de dédramatiser la possibilité que la rue soit autre chose qu’un espace pacifié par des cordons de flics ou, ce qui revient au même, de services d’ordre de travailleurs/étudiants, un espace où de multiples pratiques peuvent coexister.

La « peur » était toutefois beaucoup moins présente lors du surgissement matinal du vendredi 25 mars où des centaines de lycéen-ne-s et soutiens ont envahi les rues de leur colère, dézingués deux commissariats et posés des gestes de « pillage gourmand » dans deux Franprix (autoréductions de bonbecs et friandises). Malgré les opérations policières-médiatiques classiques de séparation et neutralisation « des lycéens pacifiques infiltrés par quelques casseurs violents », tout le monde sait très bien, même dans quelques médias, qu’il n’en était rien. Que les lycéen-ne-s n’ont pas besoin d’être infiltrés pour être, à juste titre, incontrôlables, quand toute l’horreur de la situation le commande. Et que nous, « soutiens », en tout cas non-lycéens, n’étions pas les premiers à nous précipiter dans les Franprix pour les dépouiller ou vers les commissariats pour les fracasser pendant que les bleus s’y terraient. Voire que certain-e-s d’entre nous étaient dépassés par la tournure des évènements : comme lorsque plusieurs bouteilles ont volé contre des camions de convoi de fonds qui passaient opportunément par là, déclenchant la sonnerie d’alarme de l’engin et une marche arrière très menaçante du conducteur.
Les lycéen-ne-s, en tous cas celles et ceux qui se reconnaissent dans le sort fait à l’un des leur dans un des lycées les plus prolétaires de paris, n’ont pas besoin qu’on leur « enseigne » des gestes offensifs.

D’ailleurs la dissociation et la construction du sujet « casseur » dans l’événement du 25 mars a notoirement été plus difficile, même dans quelques médias mainstream. Ce qu’il se passe c’est la diffusion progressive d’énoncés et de pratiques offensives un peu partout. Même enseignement pour la manif’ lycéenne du 5 avril au matin.

De l’image et des affects : la répression policière emmène une partie du mouvement au-delà de ses revendications sectorielles.

La vidéo, tremblotante et mal cadrée, prise par un téléphone, a déjà été vue plus de 2 millions de fois, partagée par les facebookeurs et youtubeurs de tous poils. L’énorme uppercut du bâtard de flic qui explose le nez du lycéen de Bergson vaut toutes les démonstrations en huit points et douze parties de la violence systémique du rouleau compresseur Etat-capital, tous les pamphlets incendiaires publiés ici et ailleurs. Une leçon en deux temps, manchette balayette, pour nous apprendre à rester à notre place, surtout aux prolétaires racisé-e-s en quoi consistent surtout les lycéen-ne-s de Bergson.
Même leçon pour les quelques vidéos de la répression policière du 17 mars à Tolbiac.
Cette contagion d’affects de rage par une diffusion massive d’une vidéo mal dégrossie doit, une fois de plus, interroger le purisme radical anti-spectacle des luttes, qui refuse les images de manifs ou de répression au nom de la mise en danger par l’affichage du visage des protagonistes (ce qui est normal) ou par pur principe (car l’image c’est capitaliste, c’est le Spectacle, c’est bien connu). Une question est pourtant celle de la « contagion » des révoltes, et, désolé les grands Purs de la révolution, c’est peut-être triste à dire, cela passe maintenant beaucoup moins par des lectures collectives de textes de Bakounine que des images crues de violences policières. Même enseignement pour les « réseaux sociaux ». Et donc pour la nécessité d’une réflexion non morale sur ces questions.

C’est triste à dire mais, comme souvent, c’est bien l’expérience de la répression policière, qui s’abat de manière indiscriminée quelles que soient les pratiques de manifestation, qui permet d’ôter à la lutte son caractère nébuleux loin dans le ciel des idées et des beaux slogans. De faire rentrer dans les chairs et dans les yeux qui piquent que s’opposer à l’Etat et au capital signifie pratiquement faire face à la violence policière. De diffuser largement des pratiques et des réflexes de protection voire d’autodéfense (équipes juridiques, kits médics, équipements défensifs, etc).

C’était déjà manifeste lors de l’énorme répression de la manif du 29 novembre pendant la COP21 et ses 317 gardes à vue. Depuis début mars cela devient évident pour toute une génération politique : toute existence qui se prétend digne est potentiellement menacée et criminelle. Relever la tête, d’une manière ou d’une autre, nous expose au risque de la violence policière. La loi « travaille ! », l’état d’urgence et les mille autres dispositifs de gouvernement et de normalisation des conduites sont résumés par l’évidence que la police nous empêchera de vivre pleinement, qu’on choisisse de faire des sit-in, de gueuler des slogans, de péter des banques, ou les trois à la fois. La méga-répression qui s’est abattue sur la manif lycéenne du 5 avril au matin est un argument de plus dans cette leçon.

Faisons donc en sorte que la rhétorique nauséabonde des « casseurs-provocateurs qui entraînent et légitiment la répression policière » s’effondre une bonne fois pour toute devant la nudité crue des lycéens gazés et matraqués à Bergson et ailleurs. Manifester et tenir la rue, c’est d’entrée de jeu prendre le risque de la répression. Cette prise de conscience est sans doute un préalable pour que le tabou idéologique de l’action offensive généralisée, ou du moins de la diversité des pratiques, s’écroule à son tour.
Ce n’est d’ailleurs pas désagréable de lire, au détour de « l’article de suivi » du 31 mars par Libé, un syndicaliste concéder que « si ça ne tenait qu’à moi on mettrait le feu partout, on ferait des occupations, on irait à l’Assemblée pour tout bousiller. » Chiche, et si l’on se retrouvait sur une base autonome pour mettre en oeuvre la facile radicalité verbale ?

L’occupation ressurgit comme une évidence, mais pourquoi faire ?

Avec le mot d’ordre #Nuit debout et l’appel « Convergence des luttes » lancé depuis fin février dans la foulée des projections de Merci Patron de François Ruffin, plusieurs occupations de places se tiennent depuis le 31 mars dans différentes villes en France à l’appel de collectifs ad hoc créés pour l’occasion.
Le parallélisme a-critique avec les mouvements d’occupations de places des 5 dernières années partout dans le monde risque de saturer l’espace de cerveau disponible pour réfléchir. Il est pourtant urgent de ne pas voir l’occupation de place comme la forme politique magique façon recette de lutte miracle, à l’image du « ZAD partout » bas du front pour les territoires en lutte contre des projets de merde et le monde qui va avec.

Occuper semble être une évidence, mais pour quoi et pour faire quoi ? Voici quelques propositions.

1) Se rencontrer, faire un pas de côté, inventer d’autres formes politiques que l’éternelle manif trimballe-couillon, son service d’ordre et sa sono anesthésiante, s’organiser sans organisations sur une base transversale. Que l’élaboration politique d’un commun transversal trouve ses lieux communs, qui lui manquent cruellement : la « consistance des résistances » plutôt que la convergence de luttes sur une base catégorielle et séparée. C’est tout ce que les autorités tentent d’éviter lorsqu’elles ont réprimé les occupations éphémères de Tolbiac le 17 mars, ou lorsqu’à Toulouse les keufs interviennent pour expulser après 48h le squat de la Maison du 32 mars.

2) Bloquer la circulation des flux des marchandises matérielles et humaines dans des lieux cruciaux : que se passerait-il si, d’ici à quelques jours, les occupant-e-s de la place de la République débordaient et interrompaient durablement la circulation sur cette artère très fréquentées ? Que se passerait-il si les collectifs d’occupant-e-s emportaient leurs complicités naissantes et les logistiques pour occuper-bloquer des ports, des centres commerciaux, des raffineries, des « lieux de pouvoirs » dans les jours et semaines à venir ?

3) Pour affirmer, simplement, qu’il n’en va pas que d’une lutte sectorielle contre une énième loi de merde mais bien de la vie même, de cette vie de merde, d’isolement et de résignation qu’on nous promet. Qu’à partir de l’énorme question du travail, du salariat, de l’exploitation capitaliste, nous souhaitons nous saisir de notre condition commune d’exploité-e-s, nous parler directement pour vivre librement.

4) Pour prolonger le processus d’autonomisation matérielle déjà engagés par de multiples collectifs ou lieux de luttes depuis des dizaines d’années ou plus dans différentes villes. Que toutes les cantines autogérées, les infokiosques, les radios et médias libres, les équipes médics, la débrouille de construction, d’auto-énergie, de débrouille pour choper toutes les thunes de ce qui reste de l’Etat-providence etc, convergent pour dessiner à quoi une vie libre, autonome, au-delà du capitalisme pourrait ressembler. Il s’agit d’affirmer la positivité d’un geste d’occupation qui n’a pas la même portée pratique que la référence historique du mouvement ouvrier grèves/grève générale/réappropriation des moyens de production. Sa portée pratique est à la fois plus limitée sur le plan de la puissance matérielle, mais plus forte sur le point de vue de la remise en question radicale de la vie hors des schémas productivistes : si l’horizon de la « grève générale » ne semble plus réaliste au vu de l’atomisation du mode de production capitaliste, et si l’appel au « rêve général » sert à maintenir dans le ciel des idées ce qui doit être réapproprié pratiquement, alors l’enjeu est peut-être celui de la « grève humaine », le pas de côté existentiel par quoi une occupation tient dans le temps, par quoi un mouvement est plus qu’éphémère. Et ces multiples grèves humaines d’avec le monde de l’économie doivent pouvoir se déployer à partir du processus d’autonomisation matérielle et des stratégies de démerde générale. Plus tard, on se chargera de reprendre les usines qui restent et qui en valent la peine.

Ces occupations qui renaissent mourront d’elles-mêmes si elles n’intègrent pas l’histoire critique des mouvements d’occupations des 5 à 10 dernières années : peut-être faudra-t-il ne pas tomber dans des « AG citoyennes » reproduisant les mécanismes de la démocratie représentatives, majoritaires, procédurières, ennuyeuses, avec un large panel de commissions spécialisées neutralisant l’enthousiasme ? Peut-être faudra-t-il réfléchir à assumer la diversité de positions et de pratiques et ne pas tomber dans la dissociation ou la volonté d’absolument contrôler toute la communication, ce qui recréerait des porte-paroles, même horizontaux ? Peut-être faudrait-il ne pas considérer les futurs lieux d’occupation comme le centre politique du mouvement, son alpha et son oméga, mais comme un point de départ offensif vers d’autres cibles : pour éviter des expulsions de sans-pap’s, pour aller mettre la pression sur les capitalistes, pour ouvrir des squats, bref pour se réapproprier nos vies et nos villes !

Enfin, il va de soi que si la finalité de ces occupations est de « construire un projet politique ambitieux, progressiste et émancipateur » (texte d’appel à la Nuit Debout du collectif « Convergence des luttes »), c’est-à-dire de servir de chair à récupération politicienne sur la base de ce qu’on été Syriza et Podemos sur les insurrections-occupations grecques et espagnoles, tout tombera à plat. Mais ce n’est pas parce que des apprentis politiciens se tiennent en embuscade dans les « collectifs citoyens » qui ont appelé à ces occupations qu’il faut d’entrée de jeu les disqualifier : les espaces sont ouverts, prenons-les et inventons d’autres formes. Et peut-être que, dans ces lieux communs massifs qui vont émerger, des discussions-clarifications sur les perspectives politiques permettraient de dessiner clairement les lignes de partages entre celleux qui fantasment un « Podemos à la française », une sixième république (et une police) citoyennes… et les autres qui n’attendent vraiment plus rien de la politique représentative classique et de l’Etat et ont décidé de se soustraire durablement à la valorisation capitaliste et l’Economie.

Source : https://paris-luttes.info/mais-qu-est-ce-qui-est-en-train-de-5275

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Deux autres articles sur le même sujet :

Ça y est, le changement c’est maintenant ! (Paris-luttes.info)

Nous sommes tous des casseurs (Vadkerti Thomas)

De la « convergence des luttes » à la consistance des résistances

ne-vivons-plus-comme-des-esclaves-lausanne-mars-2014Quelques réflexions, à partir des résistances généralisées à la loi Travail, aux grands projets de merde, à la chasse aux migrant-e-s et aux pauvres, à la terrorisation antiterroriste, bref à l’offensive étatico-capitaliste, pour la construction de l’autonomie politique et matérielle d’un mouvement de subversion généralisé du présent.

Fin d’hiver 2016 : et voilà que ça repart ! Lycées et facs bloqués, jeunes dans la rue, El Kohmri t’es foutue. Préavis déposés dans certaines boîtes et certains syndicats. Pétition « citoyenne » et réseaux sociaux s’agitent, dépassant les appareils syndicaux. Appels sur tous les tons à la « convergence des luttes », de la bouche gâteuse du vieux cgtiste vaguement stalinien à celle de la lycéenne enragée, en passant par le travailleureuse exploitée.
Partout la petite machine à comparaison est lancée : « ça part moins fort/comme/plus fort que le CPE en 2006 », « les 30 ans des mouvements de 1986 ! », « il y a 6 ans la LRU ». Qu’ils-elles le veuillent ou non les ancien-ne-s jouent aux vétéran-e-s et écrasent de leur « expérience militante » la fougue et l’énergie nouvelle de celles et ceux qui, à leur tour, découvrent ce que « mouvement » veut dire.
L’enjeu de 2016 est de tirer les expériences des défaites des mouvements passés tout en prenant la mesure de la situation présente, pour aller plus loin encore que les formes classiques. Car nous savons toutes et tous désormais que « les mouvements sont faits pour mourir », et ne sommes plus dupes des formes spectaculaires de ce rituel cyclique. Nous ne nous satisferons plus durablement de grands cortèges massifs, d’unités de façade, de vitrines pétées ou d’émeutes soulageantes. Nous savons que l’enjeu est, à partir des communautés de luttes qui émergent, rien de moins que d’entrer en résistance pour se réapproprier nos vies sur le plan pratique et éthique.

A titre de réflexion pour ouvrir le débat, quelques réflexions sur la singularité de ce qui se joue maintenant et ce dont il faut se saisir pour ne pas, une fois de plus, se faire récupérer.

1) C’est la première fois depuis le CIP et le « mouvement des chômeurs et précaires » de 97-98 que des centaines de milliers de personnes convergent dans la rue contre un gouvernement de « gôche » : continuons de défaire tout ce qui se présente comme une gauche, même « radicale », de gouvernement.

Il s’agit d’intensifier partout ce mouvement de décrédibilisation absolue du socialisme de gouvernement, tout comme de tout parti de gouvernement qui se proclamerait d’une « meilleure gauche », d’une vraie et bonne gauche régulationniste, qui voudrait capitaliser sur les échecs du PS en pariant sur un printemps des peuples européens qu’on attend depuis des décennies (Mélenchon et toute sa clique dont Caroline de Haas, l’initiatrice de la « pétition citoyenne » sur la plateforme commerciale Change.org). #BATAILLEDESOLFERINO, donc, mais aussi bataille contre le fantasme encore répandu d’un Podemos ou d’un Syriza à la Française (« mais non, on n’a pas tout essayé ») : l’impasse grecque devrait servir d’argument pour démonter cette hypothèse fallacieuse.

C’est lorsque l’imaginaire d’une bonne gauche de gouvernement ou parlementaire vole en éclat que les subversions les plus puissantes peuvent se déployer : toute comparaison gardée souvenons nous de l’Italie des années 1970 où le PCF s’alliait à la Démocratie Chrétienne pour mener des politiques d’austérité lors du « compromis historique », tandis que s’approfondissait durant des années un mouvement transversal autonome de subversion-réappropriation de tous les pans de la vie. Pas de sujet révolutionnaire central, ouvrier ou autre, demandant une « meilleur économie » et un contrôle des moyens de production, mais un communisme direct non-stalinien de foisonnement d’expériences collectives, de réappropriation, de déconstruction des rôles sociaux, de destruction de l’Economie comme science de gouvernement : dans les usines, les facs, les quartiers populaires, les apparts occupés… Et un affrontement généralisé avec les appareils syndicaux et les partis qui prétendaient incarner le communisme de gouvernement. (Lire Autonomie ! Les années 70 de Marcello Tari, voir l’Intervento, voir le film Lavorare con Lentezza et les entretiens avec Oreste Scalzone).

2) L’autonomie politique sera-t-elle pétitionnaire ?

L’initiative du mouvement est partie d’une pétition citoyenne lancée sur le site Change.org par Caroline de Haas, une militante féministe à la confluence du Parti de Gauche et Ensemble et d’Eliot Lepers, geek écolo qui avait piloté la campagne d’Eva Joly chez les Verts. Puis des « citoyen-ne-s », plus tard renommé « collectif du 9 mars » ont lancé une page facebook appelant à la manif du 9 mars qui a vite recueilli des centaines de milliers d’adhésion. Une fois de plus la « base » a dépassé les appareils chargés de la contrôler et les impuissanter.
Cela doit nous poser des questions sur l’usage et la critique de ces outils cybernétiques. Plutôt que de toujours conspuer les réseaux sociaux et l’insurrection pétitionnaire en ce qu’ils seraient une spectacularisation des luttes et l’achèvement de la cybernétisation du lien social, ne devrions nous pas réfléchir à comment utiliser ces outils pour nous relier et subvertir l’ordre existant ? Plutôt que des les laisser à des militant-e-s « pragmatiques » dont l’ambition est de traduire un mouvement « citoyen » en retombées électorales pour la « vraie gauche ».

3) De la convergence des luttes à la consistance des résistances : construire l’autonomie politique et matérielle du mouvement révolutionnaire.

Les 5 à 10 dernières années semblent avoir montré un certain déplacement des lieux et des formes de l’expression de la conflictualité sociale et de la réappropriation de la vie. On est passé des facs et lycées occupés (et marginalement quelques boites, Continental, Fralib, Goodyear) comme lieux de convergence des luttes (CPE en 2006, réforme des retraites et LRU en 2010-2011) à des morceaux de territoire qui font consister les résistances.
Ainsi les résistances à de grands projets d’aménagement du territoire dépassent peu à peu leurs premières formes citoyennes-écolos (discours sur la meilleure qualité de vie, de meilleurs projets pour l’emploi, etc) pour devenir des point de fixation et d’agrégation de toutes celles et ceux résistance à l’infâme ordre capitaliste néolibéral aménageant tous les pans de notre vie, bref, des « kystes » selon Valls.

Sans rentrer dans une analyse très poussée, on peut énoncer quelques hypothèses sur ce en quoi ce qui se joue à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dans le Val de Suse en Italie, à Roybon, Bure et ailleurs peut donner à penser pour les subversions futures (lire Défendre la ZAD, et le livre du collectif Mauvaise Troupe à paraitre chez l’Eclat au printemps 2016) :

=> Les luttes contre les « nuisances » portent en elles les luttes contre tout le système capitaliste qui les produit (« et son monde ») dans un contexte d’affaiblissement de l’imaginaire et de la pertinence de l’hypothèse de la lutte des classes. Depuis la restructuration suite aux luttes des années 70 l’exploitation capitaliste n’est plus seulement réductible à l’extraction de plus-value dans les unités de production mais dans l’aménagement, le contrôle et le mouvement incessant du milieu de vie lui-même (modelage urbain, contrôle des subjectivités, importance de la circulation incessante et sans but des flux d’humains et de marchandises etc).

=> L’affaiblissement de la référence de la lutte des classes signe un effondrement des communautés de luttes, réelles ou mythifiées, voulues ou imposées, ouvrières, paysannes, bref de catégories exploitées en révolte sous le signe du prolétariat. Le mouvement citoyenniste-altermondialiste a voulu reconstituer sous le signe du « citoyen » un prolétariat mondial hors-sol en lutte globale contre la mondialisation néolibérale, pour un meilleur gouvernement mondial et un meilleur Etat. Ces luttes portent en elles, au contraire, une reconfiguration des communautés de luttes sous l’angle de la réappropriation de la vie par les habitant-e-s d’un territoire.

=> Habiter un territoire ne veut pas dire l’énième reconfiguration sectorielle d’une lutte « locale » portée par « les vrais habitants locaux ». Ca veut dire que, au-delà des catégories de gouvernement qui nous aveuglent, nous voulons, transversalement, nous réapproprier nos vies ici et maintenant. A la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, personne ne lutte « en tant que » quoi que ce soit (sauf peut-être « citoyen ») : c’est cette puissance de transversalité qui doit inspirer le mouvement social qui repart. Ne luttons pas, en AG comme dans nos cortèges, en juxtaposant des revendications catégorielles mimant l’ancienne lutte des classes (« Etudiantes, travailleureuses, chômeureuses, précaires, jeunes… unissez-vous ! ») : reconnaissons-nous parmi ceux qui veulent détruire l’économie et ses concepts aliénants (travail, salariat, emploi etc). Occupons les espaces de notre joie de vivre ! Approprions nous la marchandise !

=> Nous parlons d’un commun transversal, non pas fondé sur l’appartenance à une communauté définie par l’économie ou par le mode de production. Car que produit la France, sinon des chômeurs, des services inutiles, des précaires exploitées, des cadres stressés, et une agro-industrie qui continue de prolétariser les derniers paysan-ne-s qui restent ? Mais il faut encore à ce commun transversal ses lieux d’auto-organisation. « ZAD » est l’autre nom (mais pas la recette magique à transposer partout !) de ce besoin de lieux communs où se retrouver pour construire, à coups d’autoconstruction ou d’agriculture collective, d’auto-réductions, de communisations des revenus, l’autonomie politique et matérielle du mouvement révolutionnaire.
En faisant sortir du ghetto radical de la « scène squat » les pratiques de réappropriation qui s’y déploient, comme ce qui se joue dans les territoires en lutte, comme ce qui se joue dans les luttes migratoires.
En inventant au XXIe siècle partout ce que furent les « Bourses du Travail » pour le syndicalisme d’action directe du prolétariat industriel au début du XXe siècle (des lieux à la fois de défense des intérêts catégoriels, mais aussi et surtout d’auto-organisation directe) : Bourses du non-travail, lieux occupés, embryon de communes ?

=> Mai 68, dans un contexte de grève générale sauvage dans les usines, a vu fleurir partout le slogan « Tout le pouvoir aux conseils ouvriers ! ». Il serait tentant de le déplacer en un « Tout le pouvoir aux Communes » qui résumerait les développements précédents. Mais pas sans préciser qu’il ne s’agit pas de se leurrer dans l’idéologie alternativiste de gentils individus ou communautés voulant « changer de vie », ou encore de « formes-de-vie » radicales. Nous ne voulons pas « changer de vie » dans un système de merde, mais à partir de l’autonomisation nourrir des révoltes durables contre l’Economie.

=> « Tout le pouvoir aux Communes » signifie alors : dépassons la « convergence des luttes » et la juxtaposition de revendications catégorielles dans des discours creux, pour la consistance des résistances à partir de morceaux d’espaces occupés, défendus, arrachés aux pouvoirs. Inventons et cherchons des lieux communs pour réunir toutes celles et ceux qui veulent s’autonomiser, politiquement et matériellement, de ce monde et saboter les rouages du système capitaliste.

4) En 10 ans, l’imaginaire du retour au plein-emploi et l’idéologie productiviste a continué de perdre en puissance. Mais celui de l’auto-entreprenariat cybernétique, des « communautés créatives » et du revenu universel/contributif/citoyen/de base se généralise.

Ce qui se passe aussi c’est qu’on sent bien que les pauvres slogans de défense des acquis sociaux, de déploration du chômage, de « non non non à la Loi Travail ! » « des emplois pour tous ! », sonnent plus éculés, creux et dépressifs que jamais. Il n’y a qu’à voir, à Nancy le 9 mars dernier, comment l’orateur de Sud paraissait bien seul à exhorter les « jeunes » à venir parler à sa tribune improvisée, avec sa sono criarde et son anticapitalisme à la papa. En fait, dans ces cortèges, il semblerait presque que plus personne ne croit au retour au plein emploi, mieux, que tout le monde s’en fout à part quelques syndicalistes qui se parodient infiniment.

C’est que les faits sont têtus : un taux de chômage structurel énorme, « l’Uberisation » de l’économie à base de services sans intermédiaires (autre que les plateformes numériques capitalistes) qui généralisent la marchandisation de l’activité humaine potentiellement partout et tout le temps, une croissance durablement négative ou stagnante en France et ailleurs dont même les énarques commencent à douter qu’elle revienne (et donc, dans le schéma classique, qu’elle crée des emploâs), la montée en puissance des idéologies de l’économie du partage/circulaire/alternative/positive/de la fonctionnalité/numérique/de la contribution avec des figures comme Jeremy Rifkin au niveau international ou les négristes Yann Moulier-Boutang et Bernard Stiegler/Ars Industrialis en France…
Alors que l’UD CGT 44 l’a déjà fait, la CGT Vinci est en passe de se prononcer contre la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, continuant d’engager une réflexion interne contre le productivisme, le sens du travail, les logiques de métropolisation. Pendant ce temps PCF français débat, à Paris, du 18 au 19 mars, de la « révolution numérique » lors des états généraux du même nom visant à « s’occuper de la révolution économique avant qu’elle s’occupe de nous » (comprendre : faire face à la nouvelle vague de prolétarisation massive (symbolique et économique) de la « révolution numérique »).

En d’autres termes, beaucoup de nos ennemis ou nos récupérateurs pourraient très bien crier eux aussi « Fin de la Loi Travail et fin du Travail ! », car ils préparent et prolongent la réforme de la valorisation capitaliste engagée depuis les années 70. Le modèle en sera toujours la généralisation de la forme entreprise à toute la vie, ça et là émaillée de prises en charge citoyenne des « biens communs » (institutions « participatives » pilotés par l’Etat, associations, coopératives sous de multiples formes). Bref, un capitalisme diffracté en multiples zones avec à un bout de la palette ses camps de concentrations pour migrant-e-s et autres surnuméraires (plus ou moins codifiés sous la forme des « terroristes » ou autres déviants) et à l’autre ses communautés créatives citoyennes et contributives.

Il ne s’agira donc pas uniquement de crier « La loi « Travaille ! » on s’en fout, on veut plus de Travail du tout ! ». Nous avons donc un gros travail théorique de clarification, à partir des expériences de communautés de luttes qui s’autonomisent, de ce que « défaire l’économie et le capitalisme » veut dire. D’à quoi pourrait ressembler une subversion révolutionnaire de grande ampleur, pans par pans, et comment elle pourrait, surtout, se pérenniser. Car nos ennemis peuplent déjà l’après-productivisme et la « post-croissance » de leurs imaginaires de production alternative horizontale, « d’entreprises libérées » autonomes, de territoire d’expérimentation du « revenu contributif », etc, et autres leurres empêchant la conflictualité sociale envers tout ce qui nous domine.

5) Quelques pistes d’actions et de réflexions pour que la séquence offensive qui s’ouvre ne se referme plus :

DELIONS LES LANGUES SANS PLUS ATTENDRE.
Multiplions les lieux communs où déployer des conseils de lutte autonomes et transversaux dans tous les « secteurs » de la production-circulation-consommation capitaliste : université, centres sociaux, squats, lycées, places publiques, assemblées de chômeur-euses, de travailleur-euses, etc…

PRENONS PLACE(S).
Multiplions les discussions et interventions collectives, créatives, joyeuses, offensives, dans la rue, les places, les secteurs occupés. Cantines de lutte, déclamations de textes, distributions de tracts, discussions de fond, tenue des « AGs » hors des facs ou autres lieux en grève… Agrégeons les foules solitaires par l’énergie centripète de notre révolte !

CIBLONS AUSSI, PAR LA PAROLE ET LES ACTES, CEUX QUI RESTRUCTURENT UN CAPITALISME « AUTONOME » et « AUTO-ORGANISE » OU TOUTE LA VIE DEVIENT UNE ENTREPRISE ENTHOUSIASTE, POUR PROPAGER LA DEMOBILISATION GENERALE.
Les cibles logiques de notre révolte des deux premières semaines, le PS, le MEDEF, les gares, les comicos, etc… devront bientôt s’enrichir d’interventions stratégiques envers toute la nébuleuse (auto)entreprenariale plus ou moins smart, technophile, écocitoyenne et leurs idéologues (par exemple les magazines Socialter, Usbek & Rica, etc). Sans oublier que beaucoup de celleux qui tombent dans ce piège raffiné du capital sont sincèrement enthousiastes à l’idée de rendre le monde meilleur par l’entreprenariat social et les espaces collaboratif de co-working créatif.

ORGANISONS-NOUS POUR ALLER A LA RENCONTRE, DIRECTEMENT, DE TOUTES CELLES ET CEUX QUI LUTTENT, QUI HESITENT, QUI CHERCHENT A SE RENCONTRER POUR DEPASSER L’ISOLEMENT ET VIVRE PLEINEMENT.

Article publié sur Paris-luttes.info

Le 31 mars, on ne rentre pas chez nous : on occupe les places ! Et on bloque tout !

Dans le cadre de la grande journée de mobilisation contre la loi « travail » prévue ce 31 mars, signalons ces deux appels à renforcer et élargir la lutte :

nuit deboutLE 31 MARS 2016, APRÈS LA MANIFESTATION
ON NE RENTRE PAS CHEZ NOUS, ON OCCUPE UNE PLACE !

C’EST LA GOUTTE D’EAU

Si le projet de loi Travail a tant mobilisé, c’est parce qu’en poussant toujours plus loin l’injustice, il fait craquer la digue de ce que nous pouvions supporter. Nos gouvernants sont murés dans l’obsession de perpétuer un système à bout de souffle, au prix de « réformes » de plus en plus rétrogrades et toujours conformes à la logique du néolibéralisme à l’œuvre depuis 30 ans : tous les pouvoirs aux actionnaires et aux patrons, à ces privilégiés qui accaparent les richesses collectives.
Ce système nous est imposé, gouvernement après gouvernement, au prix de multiples formes de déni de démocratie. Le projet de loi Travail pourra bien être retiré, et Valls sauter, nous ne rentrerons pas chez nous pour autant : ce monde qu’ils construisent avec acharnement pour nous mais contre nous, nous n’en voulons pas !
Un élan populaire est en train de naître. Lycéen.ne.s, étudiant.e.s, salarié.e.s syndiqué.e.s ou non, chômeurs en colère, discriminé.e.s en tout genre, syndicalistes réprimé.e.s, paysan.ne.s et écolos zadistes, ça fuse de partout et c’est beau à voir.

je suisNOS RÊVES CONTRE LEURS PRIVILÈGES

Au programme : animation, restauration, concerts, partage d’informations, Assemblée Citoyenne Permanente et plein de surprises. Le 31 mars on se pose, on discute et on décide ensemble des actions à mener pour faire de la Nuit Debout le début d’un mouvement citoyen. Nous porterons nos espoirs avec fierté et fermeté. Des solutions existent, nous avons des sources d’inspiration, des idées, des expériences, des savoirs et des savoir-faire, de l’énergie, de la bienveillance et de la joie. Ce tournant est à notre portée !

Nous invitons tous ceux qui, au-delà de leur opposition à la destruction du Code du Travail, aspirent à construire un projet politique ambitieux, progressiste et émancipateur, à nous rejoindre à l’issue de la manifestation du 31 mars.

Plus d’infos : http://www.convergence-des-luttes.org/

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on bloque toutOn bloque tout !

L’appel des syndicalistes contre la loi « travail »

Le projet de loi El Khomri est une insulte au monde du travail. Rarement l’attaque aura été aussi grave. Avec l’inversion de la hiérarchie des normes qui permet aux accords locaux au rabais, obtenus sous la pression, de se substituer aux accords de branche ; en lançant l’offensive contre l’outil syndical avec la promotion des référendums-bidons en entreprise ; en organisant et généralisant la précarité, la flexibilité et en facilitant les licenciements, c’est une dégradation majeure du temps et des conditions de travail de millions de salarié.e.s que prépare activement le gouvernement.

À nous de nous préparer tout aussi activement à l’en empêcher ! Tout ce que mérite un tel projet c’est une riposte déterminée et massive des travailleuses, des travailleurs et de la jeunesse. Et pour cela, c’est le blocage de l’économie qui est à l’ordre du jour.

Le 9 mars, nous étions des centaines de milliers à battre le pavé. Pour nombre de salarié.e.s qui composaient la majorité des cortèges, la grève s’imposait. Et depuis le 17 mars, journée nationale de mobilisation appelée par les organisations de jeunesse, des dates de grève dans différents secteurs professionnels sont annoncées ; le 24 mars, nouvelle  journée de mobilisation, le projet de loi sera présenté en Conseil des ministres, avec sans doute quelques effets d’annonces destinés à faire croire que la copie a été revue : nous le disons tout net, le projet de loi n’est ni amendable, ni négociable et seul son retrait, total, s’impose.

Enfin le 31 mars, la grève interprofessionnelle est à l’ordre du jour. Cette grève doit être activement préparée et nous pouvons profiter pour ça du calendrier d’action qui se dessine jusque-là pour renforcer la mobilisation. La seule manière de gagner et de faire plier le gouvernement, c’est de bloquer l’économie. Les travailleurs et les travailleuses doivent en effet prendre leurs affaires en mains dans cette lutte et ne doivent pas s’en remettre à des politiciens ou politiciennes qui n’ont que les élections de 2017 en vue. Et pour bloquer l’économie, ce qu’il faut c’est d’abord réussir la grève du 31 mars et préparer sa généralisation et sa reconduction partout où c’est possible dans les jours et semaines qui suivront !

Alors nous obtiendrons le retrait du projet de loi El Khomri. Alors nous pourrons préparer la contre-offensive, NOTRE contre-offensive en popularisant des revendications qui permettent de rassembler, sur lesquelles les équipes syndicales pourraient s’engager ensemble, à la base et dans l’unité. La réduction du temps de travail à 32 heures par semaine, sans réduction de salaires, ni flexibilité, sans arnaque à la clef comme l’ont été dans de nombreux secteurs les « 35 heures-Aubry », voilà par exemple ce qu’il est urgent de mettre en avant pour contrer les dégradations des conditions de travail et imposer des créations d’emplois.

Tout cela, nous nous engageons à le mettre en débat auprès de nos collègues, dans nos structures syndicales, dans les intersyndicales auxquelles nous participons. Nous sommes certain.e.s que ces préoccupations, nombreuses et nombreux sont les syndicalistes qui les partagent. Quelles que soient les appartenances syndicales, nous les appelons à rejoindre cet appel, à en proposer la signature à leur structure syndicale et à mutualiser les informations sur la mobilisation sur le blog lié à cet appel. C’est toutes et tous ensemble qu’on va lutter, c’est toutes et tous ensemble qu’on va gagner !

http://onbloquetout.org/