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Contribution à la rupture en cours

« Je vais finir par devenir communiste… »

Brigitte Bardot (entretien avec Le Parisien, 1er décembre 2018)

« Beau comme une insurrection impure »
(graffiti observable le 24 novembre sur quelque façade des Champs-Elysées

Décomposés

S’il peut bientôt s’avérer fragile, l’un des principaux mérites de la mobilisation actuelle demeure pour l’heure d’avoir renvoyé au Musée Grévin la rhétorique et le répertoire pratique des mouvements de gauche du siècle passé, tout en réclamant plus de justice et d’égalité, et ce sans reproduire pour autant la geste antifiscale de droite et d’extrême-droite de l’après-guerre. Après l’effondrement des sociaux-démocrates signalé en France par l’élection de Macron, voici donc maintenant celui des communistes, (in)soumis, gauchistes, anarchistes, membres de l’« ultra-gauche » et autres professionnels de la lutte de classes ou porte-paroles radicaux chic : et une majorité d’entre eux, après avoir fait la fine bouche ou s’être pincé le nez, de courir désormais, défaits, à toutes jambes après le mouvement, avec leur groupuscules, syndicats, partis, interventions de presse et billets de blog. Bienvenue dans l’arrière-garde !

Le retard est patent, le défilé est funèbre. Chacun peut pressentir que les appels, les tribunes, les motions, les pétitions, les parcours République-Bastille annoncés en Préfecture, leurs services d’ordre et leur « cortège de tête », les tables de concertation et de négociation entre représentants et gouvernants, le petit théâtre de la représentativité entre les dirigeants ou bien les délégués et « la base », la prise de la parole par voie de presse ou en assemblée générale – bref, que les dernières ruines de l’État-Providence, ou plutôt, de ses formes de contestation, sont parties en fumée : qu’elles sont non seulement inutiles mais surtout obsolètes et dérisoires, vocables d’une langue morte et archi-morte qui risque bien, pourtant, d’être parlée encore longtemps par les fantômes qui viendront les hanter. On peut toujours compter sur les bureaucrates, apprentis ou professionnels, et sur l’armée fournie des intellectuels organiques du néant, pour faire les ventriloques, jouer le grand jeu du Parti, s’imaginer une fois de plus comme l’avant-garde d’un mouvement dont ils sont en réalité les tristes voitures-balais.

Les voilà donc qui proposent des mots d’ordre, bientôt des constitutions, édictent des règles de bonne conduite collective, exhortent à l’inversion des rapports de force, glosent doctement sur le caractère plus ou moins prérévolutionnaire de la situation, infiltrent manifestations et réunions, appellent à la convergence des luttes et même à la grève générale… Ces pratiques et ces discours étaient déjà creux, incantatoires, l’année dernière, lors des mouvements de cheminots et d’étudiants. Ils le sont plus que jamais aujourd’hui. Car la nouveauté, la ténacité et les premiers succès des « gilets jaunes » éclairent cruellement la série de défaites presque systématiques des dernières années en France, et la décomposition générale dans laquelle tous les courants de gauche, si fiers pourtant de leur héritage et de leur singularité, toujours aussi bêtement héroïques dans leur posture, ont peu à peu sombré depuis cinquante ans. Loin d’être un obstacle, c’est précisément l’impureté idéologique tant décriée de la mobilisation qui a jusqu’à présent favorisé son extension et périmé tous les volontarismes unificateurs venus d’organisations ou de militants spécialisés. Aux professionnels de l’ordre gauchiste et du désordre insurrectionnaliste, le mouvement des « gilets jaunes » n’adresse donc qu’une invitation au voyage, à une participation enfin libre en qualité d’être quelconque dépris des collectifs institués comme d’autant de pesanteurs matérielles et idéologiques du passé.

À la charnière

La mobilisation en cours n’a pas besoin d’être gonflée – ou plutôt concurrencée, si on sait lire entre les lignes des déclarations revanchardes des petits chefs destitués – par des mouvements existants ou parallèles. Sur les ronds-points et dans les rues, par le blocage ou par l’émeute, elle fait déjà se rencontrer et s’entrechoquer des forces hétérogènes, politiquement diverses, voire opposées (bien que souvent sociologiquement proches). Plus que sur des idéaux déjà-là ou sur une conscience de classe partagée, et plus encore que sur les vidéos ou les messages échangés sur les réseaux sociaux, le mouvement tient d’abord aux sociabilités locales, anciennes ou quotidiennes, aux interconnaissances externes aux lieux de travail, dans les cafés, les associations, les clubs de sport, les immeubles, les quartiers. Parce que la religiosité de l’idéologie progressiste (avec ses mythes éculés, ses rituels évidés) leur est violemment étrangère, les « gilets jaunes » ne semblaient pas porter de certitudes, d’interprétations toutes faites de leur malheur commun dans les deux premières semaines du mouvement. Tout en souplesse et en adaptation, au risque de l’éclatement et de la dissolution, ils tiennent le bitume ou avancent aux carrefours et aux péages sans préjugés solides, sans certitude imposée, délivrés de l’intellectualisme et de l’idéalisme pathologiques de la gauche et des gauchistes et de leur fantasme de prolétariat, de sujet historique et de classe universelle.

Le mouvement se situe en cela à la charnière de deux périodes du capitalisme et de ses modes de gouvernement. Dans son contenu, plus que dans sa forme, il porte des marques du passé mais laisse aussi apercevoir un avenir possible des luttes ou des soulèvements. La critique de l’impôt, la demande de redistribution, de correction des inégalités, s’adressent à un État régulateur alors que celui-ci a en grande partie disparu. Le mouvement veut à la fois moins d’impôt et plus d’État. Il ne s’en prend à ce dernier que dans la mesure où il s’est retiré des zones urbaines et semi-rurales. Et lorsqu’il était question de pouvoir d’achat, jusqu’à ces derniers jours, c’était d’ailleurs en ignorant les salaires qui, plus que les prélèvements, en déterminent pour la plupart le niveau général. Trait remarquable de la période en cours : nul non plus n’a songé, au gouvernement, à blâmer les patrons de leur politique salariale. Une telle restriction, tactiquement incompréhensible, exprime mieux que tout discours, les intérêts que serviront, jusqu’à leur perte, les dirigeants politiques du régime actuel.

Parce qu’il défie les partis, s’exprime hors des syndicats – et même, à ses débuts, contre eux – le mouvement s’attaque aussi à l’ensemble du système de représentation des intérêts issu de la Seconde guerre mondiale puis de la Cinquième République – un ensemble de mécanismes de délégation rattaché à la gestion keynésienne du capitalisme. En renvoyant ainsi la gauche et les gauchistes au folklore, voire au formol, les « gilets jaunes » parachèvent pour certains les revendications d’autonomie exprimées depuis Mai 68. Mais ils sont aussi par-là même en phase avec le programme de destruction des organisations syndicales et des institutions démocratiques mises en œuvre sous le capitalisme avancé depuis les années 1970. Ou plutôt : ils en sont le reste irréductible, dont certains prophétisaient le surgissement. Tour à tour ou tout à la fois keynésien, libertaire et néolibéral : le mouvement porte avec lui, dans son rapport à l’État, à l’économie, à l’histoire, les stigmates de ces idées politiques moribondes et les ambivalences de l’époque.

Il propose néanmoins, quoique sous une forme encore paradoxale, la première politisation de masse de la question écologique dans ce pays. Voilà pourquoi on aurait tort de vouloir rapporter la mobilisation aux seules conditions de classes, de statuts, de professions, et d’opposer trop simplement les problèmes de fin du mois et la question de la fin du monde. Ce vieux réflexe est lui aussi une rémanence de l’ancien régime de régulation et de contestation. Dans le mouvement des « gilets jaunes », le travail n’est pas l’épicentre ; pas plus, peut-être, que ne l’est en réalité le pouvoir d’achat. Ce qu’il manifeste, outre les injustices écologiques (les riches détruisent beaucoup plus la planète que les pauvres, même en mangeant bio et en triant leurs déchets, mais c’est sur les seconds que l’on fait reposer la « transition écologique »), ce sont surtout les différences énormes, peu ou pas politisées jusque-là, existant dans le rapport à la circulation. Plutôt que de s’exprimer au nom d’une position sociale, il fait en ce sens de la mobilité (et de ses différents régimes, contraint ou choisi, éclaté ou concentré) à la fois le motif principal des mobilisations et, en la bloquant, l’instrument cardinal du conflit.

Les trois gilets

Sur le plan de la mobilisation concrète, la qualité première du mouvement aura été d’inventer une nouvelle tactique et une nouvelle dramaturgie de la lutte sociale. De faibles moyens, parfaitement mis en œuvre, auront suffi à instaurer un niveau de crise politique rarement atteint en France durant ces dernières décennies. La logique du nombre et de la convergence, consubstantielle aux formes de mobilisation de la période keynésienne, n’est plus l’enjeu décisif : plus besoin de compter sur les lycéens, les étudiants, les inactifs, les retraités, sur leur disponibilité et sur leur temps, ni d’espérer qu’une caisse de résonance centrale, médiatique, parisienne, vienne donner au mouvement sa puissance et sa légitimité. La combinaison unique d’une prolifération des petits regroupements, jusque dans des lieux sans vie politique spontanée depuis près d’un demi-siècle, des pratiques de blocages, et du recours évident, naturel, ancestral, à l’émeute, portée au cœur même des centres urbains départementaux, régionaux et nationaux, ont supplanté, pour un temps du moins, le répertoire de la grève avec ses figures imposées et déjà instituées.

Par-delà ce trait commun, trois tendances pratiques et tactiques semblent diviser actuellement le mouvement et en fixer les devenirs. La première est électoraliste en son cœur, « citoyenniste » dans ses franges. Elle appelle d’ores et déjà à la formation d’un mouvement politique inédit, à la constitution de listes aux prochaines élections européennes et rêve sans doute d’un destin comparable à celui du mouvement Cinq étoiles en Italie, ou bien de Podemos en Espagne ou du Tea Party, aux États-Unis. Il s’agit de peser sur le jeu politique existant avec des représentants dotés des caractéristiques sociales les moins éloignées possible de celles des représentés. Les plus radicaux, dans ce camp, ne se satisfont pas des institutions politiques actuelles et demandent d’abord qu’elles soient transformées en profondeur : ils veulent leur référendum ou bien leur « nuit debout », mais dans des grands stades de football où une nouvelle démocratie délibérative serait alors pratiquée et inventée.

Une seconde polarité du mouvement est ouvertement négociatrice. Elle s’est exprimée dimanche dernier dans la presse en appelant à des discussions avec le gouvernement et en acceptant, avant rétractation, ses invitations. Une fraction plus ou moins frondeuse des parlementaires et des politiciens de la majorité y répond, avec des représentants de l’opposition, des syndicalistes, des chefs ou des sous-chefs de parti, en appelant à des changements de cap, voire à des transformations en profondeur et à des États généraux, de la fiscalité, de l’écologie, des inégalités et d’autres sujets brûlants. Ce pôle domine les débats en cette troisième semaine mais il reste très contesté à l’intérieur du mouvement qui ne voit pas comment un nouvel accord de Grenelle, a fortiori sans syndicats ni représentants légitimes, et probablement dilué dans le temps, pourrait répondre à la colère. Après un faux-départ, le temps est bien devenu aujourd’hui l’atout principal de ce gouvernement qui espère noyer la fronde dans les fêtes de fin d’année et faire durer la discussion pendant plusieurs mois. On sait aussi qu’en d’autres circonstances, les états généraux n’ont pas suffi à panser les fractures.

Le troisième noyau du mouvement est avant tout « dégagiste » et, dans ses marges, insurrectionnaliste, voire révolutionnaire. Il s’exprime le weekend à Paris et dans les préfectures et demande pour l’instant la démission de Macron, sans autre programme. Il a obtenu des résultats sans précédent en France depuis plusieurs décennies en atteignant les quartiers ouest, et riches, de la capitale et en ripostant aux forces de l’ordre avec un enthousiasme inédit malgré la répression policière, les nombreuses victimes de violence, les mains arrachées, les visages tuméfiés. Quelques chiffres donnent une idée de la violence en cours : en une journée parisienne, le 1er décembre, la police a tiré autant de grenades que pendant toute l’année 2017 (Libération, 3 décembre 2018). Le caractère très aigu des affrontements sert aussi à disqualifier les fractions émeutières du mouvement. Cette stratégie a échoué la semaine dernière. Elle fait à nouveau l’objet d’une propagande de masse cette semaine. Quoi qu’il arrive, les meilleures perspectives de cette fraction du mouvement ne sont pas sans rappeler celles des révoltes arabes de 2011, lorsqu’une mobilisation politiquement très hétérogène, venue des réseaux sociaux, en grande partie détachée des organes politiques traditionnels, a fait tomber plusieurs régimes autoritaires, mais sans parvenir à aller au-delà et à affirmer une positivité révolutionnaire.

Le tableau ne serait pas complet sans rappeler que la possibilité néo-fasciste traverse les trois camps du mouvement. L’extrême-droite est présente dans chacun d’entre eux. La crispation identitaire et autoritaire est aussi un scénario possible pour toutes les tendances : par alliance (comme en Italie) ou absorption chez les électoralistes ; par dégoût ou contrepartie, si les négociateurs l’emportent ; par contrecoup et contre-révolution, si ce sont les putschistes de gauche ou les insurgés qui triomphent. L’extrême-droite en embuscade ! Les bonnes âmes sont abattues. Cela suffit-il à ternir le mouvement ? L’éventualité néo-fasciste est en réalité inscrite en France dès l’élection de Macron : elle en est le double nécessaire et la conséquence la plus probable. Elle s’accomplit partout aujourd’hui comme la suite logique du maintien de l’ordre économique et policier néolibéral en conjoncture de crise sociale, ce dont témoigne le tournant autoritaire d’un nombre notable de pays depuis 2008. L’existence d’un tel danger n’est pas réjouissante mais elle est la preuve évidente que nous sommes à une croisée de chemins, en France, en Europe, au-delà. En temps critiques, l’histoire est toujours incertaine, magmatique, les puristes et les hygiénistes de l’esprit et de la politique sont à la peine. S’ils ne sont pas encore illibéraux, les « gilets jaunes » sont déjà antilibéraux. Mais qui peut dire qu’ils n’espèrent pas de libertés nouvelles ?

Maillons faibles

À cette aune-là, l’émeute insurrectionnelle n’est encore rien, même si celles qui ont eu lieu les 24 novembre et le 1er décembre à Paris et dans quelques villes de province ont eu une ampleur historique. On a parfois oublié que les Français se sont insurgés violemment, le plus souvent contre l’impôt et la concentration des pouvoirs, pendant près de quatre siècles. C’est la tolérance aux destructions et aux violences de rue qui s’est considérablement affaiblie dans les cent dernières années. Or, depuis 2016 et la compréhension nouvelle, fragile, entre « cortège de tête » et assemblées, la diabolisation des émeutes recule. Ce trait se retrouve renforcé ces derniers jours par la rencontre entre des citoyens ordinaires et la brutalité policière exacerbée. Une ligne de conduite tactique pourrait être de profiter de cet avantage, peut-être provisoire, pour vaincre à l’intérieur du mouvement et gagner en précision dans les cibles visées.

La prise des Palais de la République n’aura pas lieu. Y contreviennent pour l’instant toutes sortes de fusibles en réserve : le limogeage du gouvernement, l’état d’urgence, l’armée, etc. Allons même au terme de notre deuil de tout gauchisme : la révolution elle-même, comprise comme événement, n’est plus une nécessité, ni même un horizon absolu. Le combat ne peut désormais exister qu’en durant, c’est-à-dire aussi en s’attaquant en priorité aux parties les plus faibles des appareils stratégiques du pouvoir en place : médias et police, pour commencer.

Les médias sont en effet divisés face au mouvement. Certains soutiennent l’antifiscalisme des « gilets jaunes » pour faire grossir les intérêts de classe de leurs propriétaires tout en craignant les violences populaires. D’autres, idéologiquement plus proches du gouvernement, en affinité sociale avec la figure qu’incarne Macron, n’en sont pas moins tenus par leur public, qui soutient les « gilets jaunes », lorsqu’il n’en fait pas partie. Dans une conjoncture fluide, les représentations sont l’une des armes décisives de la guerre. Or les réseaux sociaux et les divers sites contestataires ne corrigent qu’en partie la tendance monopolistique des médias audiovisuels traditionnels quand ils ne sont pas eux-mêmes gagnés par des contre-vérités éhontées. On se plait à imaginer qu’une partie des « gilets jaunes » s’immisce dans les plus brefs délais au sein d’une ou plusieurs chaînes de radio et de télévision, si possible nationales, en s’associant des journalistes défecteurs, et laissent mieux apparaître les développements historiques en cours. À moins qu’il ne faille d’abord grossir au maximum les instruments de contre-information dont nous disposons déjà.

Le dispositif policier est paradoxalement l’autre maillon faible du pouvoir en place. C’est une machine usée, surexploitée, aux pièces et aux armes souvent rouillées et dont les rouages humains ont des conditions d’existence socio-économiques très proches de celles des « gilets jaunes ». Cette proximité pourrait parvenir à diviser les rangs des premières, leurs syndicats, à condition d’appuyer là où les souffrances se sont accumulées, d’attendrir la base. La tâche paraît rude, difficile, peut-être impossible, mais aucun soulèvement ne s’est fait sans un retournement au moins partiel des appareils répressifs. La temporalité est serrée. Nous ne sommes pas à l’abri que ce samedi le dispositif décidé par le ministère de l’Intérieur se montre plus insidieux, évitant les conflits frontaux au profit d’interpellations ciblées – à l’allemande, pour ainsi dire – de façon à contenir la tension jusqu’à essoufflement. Mais cela suffira-t-il lorsqu’une radicalisation de masse s’est opérée les deux dernières semaines contre les pratiques ordinaires de la police ?. Un petit syndicat (Vigi) appelle déjà à la grève illimitée à partir de samedi. D’autres syndicats de fonctionnaires (dans l’enseignement, les services départementaux d’incendie et de secours, l’ensemble des services publics) ont formulé des appels semblables pour les prochains jours et la semaine prochaine. L’appareil d’État exhibe ses premières fissures.

*Viser juste, donc, mais aussi durer, avant toute chose. Paris est une émeute, mais Paris, aussi bien, est un leurre. Une vitrine spectaculaire. L’échelle du mouvement est locale. Nous espérons qu’elle le reste et multiplie ses points d’existence ainsi que les rencontres qui s’y tiennent. La généralisation de la perspective d’assemblées « populaires » locales, comme à Saint-Nazaire ou à Commercy, pouvant agréger d’autres groupes que les « gilets jaunes » mobilisés, irait dans ce sens. Cela demande des ressources, de l’énergie, de la force, de l’entraide. Des caisses de blocage, matérielles comme numériques, pourraient être mises en place. Politiquement, le rôle des associations amies et même des élus locaux favorables au mouvement est à déterminer, comme celui du passage à la nouvelle année.

Toutes ces perspectives, déjà exorbitantes, sont pourtant peu de choses face aux questions futures que devra affronter le mouvement, comme celles des entreprises et de l’écologie, restées pour l’essentiel en bordure de l’effervescence actuelle alors qu’elles sont au cœur de toutes les revendications. Il faudra y revenir. La journée du 8 décembre n’est que le quatrième acte de la mobilisation. Toutes les bonnes tragédies en ont cinq.

Des agents destitués du Parti Imaginaire

Le 6 décembre 2018

Source : https://lundi.am/Contribution-a-la-rupture-en-cours

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Quelques réflexions au sujet des « gilets jaunes »

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[Photo : Jean-Pierre Sageot]
Presque 300 000 gilets jaunes, plus de 400 blessés, une manifestante tuée, 282 personnes interpellées, le tout sur environ 2000 points de blocages et le ministre de l’Intérieur qui lance un appel au calme en début de soirée. Qui s’aviserait encore d’affirmer qu’il ne s’est rien passé ce samedi 17 novembre ?

Situation(s)

Il n’est rien que le peuple de gauche redoute davantage que le contact de l’inconnu. On veut connaître ceux qu’on aimerait représenter – les reconnaître pour les classer. Toutes les distances que la gauche des syndicats et des partis a créé autour d’elle sont dictées par sa phobie du contact. Les gilets jaunes enseignent aux révolutionnaires que l’attente patiente des surprises, de l’inattendu ou des choses effrayantes pourrait plonger le mouvement général de sécessions à venir dans un délicieux état d’ivresse.
 
Un fait central : les manifestants font usage d’une pléthore de tactiques, jamais vues auparavant en France. Les rocades circulaires de Nantes, Bordeaux, Rennes sont bloquées. Une opération péage gratuit se tient aux environ de Nice. En Moselle, l’A4 est occupée en fin de matinée. Aux environs de 17h, les CRS, alors qu’ils chargent, la presse locale relate qu’ils auraient été accueillis par quelques cocktails molotov. Les manifestants n’hésitent pas non plus à enflammer les voies quand ils se replient. À Dijon, les gilets jaunes désertent la périphérie où la préfecture voulait les contenir pour se répandre dans le centre-ville. À Bar le Duc, on ne bloque pas complètement, mais on préfère forcer les automobilistes à la lenteur, le temps d’entamer un dialogue et d’expliquer. À Marseille, on bloque en centre-ville et on coupe l’accès à l’aéroport Marseille-Provence. À Troyes et Quimper, les plus intrépides tentent de prendre la préfecture. À Paris, des VTC en lutte bloquent les quais de Bercy puis le carrefour de la Bastille. Au même moment, le périphérique est bloqué dans les deux sens tandis que, au niveau de la Porte de la Chapelle, une compagnie de CRS arrive : sans qu’un seul n’ait eu le temps de descendre de son fourgon, le cortège motorisé s’engage vers l’A1 pour bloquer à nouveau l’axe autoroutier principal qui relie le plus grand aéroport de France à la capitale. L’après-midi, une foule de plus de mille personnes déborde le dispositif policier pendant quelques heures sur les Champs Elysées. La manifestation sera stoppée à seulement quelques dizaines de mètres de la porte principale du Palais présidentiel. A plusieurs milliers de kilomètres, les événements résonnent aussi, comme à La Réunion, où l’on dénombre une quarantaine de points de blocages. Un certain sentiment de révolte a donc fait tache d’huile.

Nous dirons que la confusion des gilets jaunes est à l’image de la confusion même de l’époque, qu’il convient de démêler à minima.

Circulation(s)

Dans les sociétés industrielles du XXe siècle, l’hostilité du mouvement ouvrier à l’encontre du monde capitaliste prenait la forme de la grève, mode d’action collectif qui visait à fixer le prix de la force de travail, les salaires, les conditions de travail et les acquis sociaux. Cette forme de lutte mettait au premier plan les travailleurs dans leur rôle de travailleurs. Son champ de conflictualité se déployait au sein même de la production, dans sa capacité à l’interrompre ou à la saboter. Cependant, dans les sociétés post-industrielles contemporaines, le compromis fordiste n’a plus cours. Comme les gilets jaunes l’expriment en ce moment même, les blocages, par leur dimension interruptrice de la circulation marchande (parallèle à celle de la consommation), dessinent une lutte pour fixer le prix des marchandises – ici les carburants. Le blocage ne met plus en vedette un sujet stable, celui de l’ouvrier ou la classe, mais configure un champ d’individus en lutte, dont le seul critère commun est un affect flou de la dépossession – une agrégation de colères éparses.

En Europe, le cycle d’accumulation à l’œuvre depuis les années 1970 est marqué par un affaiblissement invariable des processus de valorisation au sein même de la production. Dit autrement, l’usine n’est plus le lieu primordial et essentiel de la création de la valeur. Les machines seules et la force de travail qui les assiste – celle des ouvriers – ne sont plus aussi centrales qu’auparavant dans la création de richesse. Sans trop prendre de risques, on peut affirmer que, sur la période en question, le capital, confronté à des rendements fortement diminués dans les secteurs traditionnellement productifs, est allé chercher le profit au-delà des limites de l’usine. Cela est venu bouleverser les schémas de luttes, et la centralité du mouvement ouvrier dans celles-ci. Ce n’est pas dire que les ouvriers ont disparu – loin de là – mais qu’ils ont perdu leur force déterminante dans l’arrêt de la production et, par-là, leur rôle incontournable dans la structuration politique de la société. D’où le reflux continu des luttes ouvrières depuis une vingtaine d’années, et les défaites successives de mouvements sociaux français désormais privés de leurs sujets historiques.

Par son usage immédiat et massif du blocage, le mouvement des gilets jaunes oppose une résistance à la hauteur de la restructuration capitaliste des années 1980 – celle qui marqua l’assassinat en règle de la classe ouvrière. En effet, celle-ci avait consisté à hyper-rationaliser la force de travail des ouvriers pour la réduire à la portion congrue, dans la mesure du possible. On ne sera donc pas étonné que la géographie du mouvement des gilets jaunes illustre en partie celle de la désindustrialisation.

L’économie financière contemporaine repose sur l’intensification des processus de circulation à l’échelle mondiale. Le rapport social capitaliste se déploie dans des circuits d’approvisionnement sans fin, s’élabore sur un espace lisse et sans heurts – à l’image de la maritimisation actuelle des échanges planétaires, comme de la prolifération des câbles sous-marins. Dès lors, chaque tentative de reprise en main de l’espace de la vie se traduit par une interruption de la circulation, un accident topologique de plus ou moins forte intensité. Ainsi : à l’été 2018, en Haïti, une vague de violences se propage suite à une hausse du prix de l’essence qui pousse à la démission du Premier ministre. En janvier 2017, c’est au Mexique que le prix de l’essence fait débat. Bilan : plusieurs jours de manifestations, de blocages des flux et des scènes de pillages à grande échelle… Il n’est pas non plus étonnant que les révolutions arabes aient commencé par l’immolation de Mohamed Bouazizi qui était un vendeur de rue à Sidi-Bouzid, c’est-à-dire qu’elles aient commencé à la périphérie tragique de la sphère de la circulation.

Blocage(s)

Le 17 novembre rappelle ce que se saisir de l’espace a voulu dire, et peut vouloir dire. Il ne suffit pas de lui appliquer (de façon convenue ou saugrenue) des catégories politiques vides de sens : mieux vaut chercher, par en bas, ce que cette journée évoque dans sa forme.

L’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle fournit, à cet égard, un point de comparaison intéressant. Le mouvement des enclosures, visant à déposséder les paysans de la jouissance des terres communes, avait été encadré par l’Inclosure Act de 1773, cependant qu’Adam Smith préparait la parution de La richesse des nations (1776). Les communautés villageoises connaissaient une profonde déstructuration. Un saut d’échelle avait lieu : l’unité scalaire du village, ou du comté, devait être liquidée au profit de l’unification économique de la Nation, et de son insertion dans le marché mondial. Cependant, les communautés villageoises ne considéraient pas ce processus comme inéluctable, et disposaient d’une tactique destinée à contrer à le contrer : la foule. Comme l’expliquait l’historien britannique E. P. Thompson, la foule ne reconnaissait pas les lois de l’offre et de la demande, selon lesquelles la rareté se traduisait inévitablement par une hausse des prix, et restait attachée à des traditions de marchandage direct, qu’elle défendait par l’émeute. Toute augmentation du prix du pain, toute tentative d’imposer une mesure-étalon pour la vente du froment qui ne correspondait pas aux standards populaires et locaux, était la cause d’une émeute. En 1795, alors que la disette se généralisait en Europe, les navires céréaliers étaient bloqués dans les ports, car on suspectait les courtiers en gros d’expédier du blé vers l’étranger. Le blé, la subsistance, était bloquée – et tous les types de flux qui pouvaient lui être associés : cela pouvait aussi bien se traduire par le fait d’intercepter des charrettes de froment en rase campagne, en faisant appel à des « bandits sociaux » familiers du terrain, que par le fait d’empêcher le départ de navires. On bloquait le réseau du blé.

Le luddisme, un peu plus tard, revêtira également les traits d’un acte délibéré de ralentissement des flux de marchandises et de personnes. Mais là où la question de l’interruption – ou, à tout le moins, de la maîtrise des flux – ressurgira, c’est au lendemain de la guerre de 1870. Les prussiens avaient montré à l’Europe que leur victoire résidait dans la maîtrise sans pareil de la circulation de troupes par voie ferrée et, par conséquent, de leur approvisionnement en charbon. Le sabotage contemporain naquit de ce constat : il fut expérimenté par les hommes du front, par les Communards qui coupèrent les lignes télégraphiques afin de ralentir les Versaillais, puis transféré dans la sphère politique par l’intermédiaire du syndicalisme d’action directe.

Émile Pouget mit ainsi en forme la question du sabotage dès son retour d’exil, en 1895 : elle était inséparable du mythe de la grève générale révolutionnaire. En 1912, à la parution de son opus magnum, il fit du sabotage le principe même de la lutte : « Dès qu’un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer le profit du travail de son semblable, de ce jour, l’exploité a, d’instinct, cherché à donner moins que n’exigeait son patron. Ce faisant, avec tout autant d’inconscience qu’en mettait M. Jourdain à faire de la prose, cet exploité a fait du sabotage, manifestant ainsi, sans le savoir, l’antagonisme irréductible qui dresse l’un contre l’autre, le capital et le travail. »

Dérivé du go’canny écossais, ou du fait de « faire traîner les sabots », le sabotage, qui n’était au départ qu’un ralentissement, se déplace avec Pouget à l’échelle du réseau entier de la production et de la circulation de matières, il s’adapte à l’émergence de l’usine taylorienne. Sans que les syndicalistes révolutionnaires n’aient jamais pu s’imposer au sein des grandes fédérations de travailleurs (mines, chemins de fer), une courte « ère du sabotage » fut néanmoins ouverte entre 1906 et 1911 : le « Roi de l’Ombre » Émile Pataud, à la tête du syndicat des électriciens, plongea Paris dans l’obscurité le 7 mars. En avril 1909, une grève des postiers aboutit à la section de nombreuses lignes télégraphiques. Le 13 octobre 1909, lors de la manifestation de protestation contre l’assassinat de Francisco Ferrer, les émeutiers parisiens incendièrent les conduites de gaz, et l’on vit en pleine nuit jaillir des geysers de feu au beau milieu de la capitale. Au même moment, les cheminots étaient suspectés d’avoir tenté d’interrompre les flux ferrés, et la répression s’abattit sur le syndicalisme révolutionnaire après l’épisode du « Pont de l’Arche », où quatre wagons du rapide du Havre tombèrent dans un fossé dans la nuit du 29 au 30 juin 1911, sans faire de victimes. Certes, il ne s’agissait plus là de mouvements de foules paysannes, mais la dimension logistique du pouvoir s’était révélée avec une évidence sans précédent.

Représentation(s)

Le 17 novembre est donc une affaire de spatialité. Il raconte une chose sur la façon d’habiter l’espace des gilets jaunes – cette façon de vivre les « villes invisibles »,que partage la banlieue, le péri-urbain et le rural dans leur commune dépendance à la voiture. Et il en raconte une autre sur la façon de se projeter dans l’espace – cette façon d’opposer, à la pensée zonale de l’État, la pensée réticulaire de l’expérience du monde.

Par ailleurs, les gilets jaunes ne forment pas un collectif politique homogène et stable. Au contraire, l’effet-masse du mouvement est si fragmenté qu’il est difficilement soluble dans les catégories positivistes de la sociologie politique. D’où l’incompréhension à son égard dans bien des franges de la gauche et de ses extrêmes. D’où une certaine frilosité. D’où certaines calomnies en forme d’accusations de poujadisme.

Pourtant, ce qu’il y a de formidable avec cette séquence naissante ne se situe pas dans la clarté du mouvement qui se dessine, mais dans le fait qu’il échappe encore à toute capture politique. Cela lui confère un caractère imprédictible car il échappe pour le moment encore au répertoire d’action de la politique classique – de gauche comme de droite. Sans direction syndicale, ni grandes manifestations aux revendications claires et délimitées, l’hostilité anti-gouvernementale des gilets jaunes ne s’exprime pas non plus dans les formes classiques du mouvement social à la française. S’y joue un certain effet de sidération collective, une certaine ouverture à la panique – et la panique est ce qui fait paniquer les gouvernants. Cette grande peur tient pour partie d’un phénomène de prolétarisation massive, mais aussi du sentiment diffus que les crises contemporaines viennent nous menacer jusque dans nos modes d’existence concrets. L’embryon d’hostilité généralisée à l’égard de la hausse des prix s’articule à partir d’une individualité générique certes, mais ’plus on lutte pour sa propre vie plus il devient évident qu’on lutte contre d’autres qui nous gênent de tous côtés’, nous rappelait déjà Elias Canetti au siècle précédant dans Masse et puissance.

Jaune(s) et vert(s)

L’usage symbolique du gilet jaune est clair : ce qui avait d’abord été imposé comme un dispositif de sécurité se transforme en pas de côté social. L’horrible vêtement jaune devant normalement être enfilé au moment d’un arrêt forcé sur le bas-côté (ceci jusqu’à l’arrivée des secours, de la dépanneuse ou des forces de l’ordre) devient le véhicule symbolique d’une agrégation des colères populaires. Cet artefact de la société du risque contrôlé voit son usage détourné, révélant par là tout le mensonge de ce genre de dispositif. Sortis de leurs voitures, les gilets jaunes se reconnaissent mutuellement dans l’urgence provoquée par la dégradation soudaine de leur modes d’existence. Ce qui s’est opéré ce weekend est un renversement : les gilets jaunes sont de sortie, mais il se peut qu’ils n’attendent plus la voiture-balais d’une société supposée leur venir en aide. Car si la voiture est en panne, c’est aussi à cause de la route elle-même.

’On travaille pour mettre du gasoil dans la voiture pour aller travailler pour mettre du gasoil dans la voiture. Vous voyez le truc ?’, nous dit une manifestante anonyme. Un marxiste croirait déceler dans ces paroles une définition de la domination abstraite : le fait qu’il faut travailler pour travailler. Nous y voyons plutôt la métaphore d’une civilisation agonisante que trahit l’une des limites structurelles du mouvement naissant des gilets-jaunes. C’est que le monde actuel se maintient par son intensification permanente et clôt l’horizon même de son potentiel dépassement. Il capture ainsi toute proposition de bifurcation radicale. 
 
Certes, l’hypothèse des gilets jaunes reste pour l’instant prisonnière du monde qui l’a produite, mais ce n’est pas sa fin en soi. Nombre d’esprits tatillons ont d’ailleurs d’ores et déjà critiqué à l’envi le caractère pollueur de leurs revendications. Toute contre-insurrection repose sur des tactiques qui visent à diviser entre eux les segments de la population qui pourraient rejoindre les insurgés. La macronie l’a bien compris, puisqu’on assiste ainsi depuis quelques jours – à mesure que l’inquiétude du pouvoir grandit – à l’inflation d’un métadiscours qui voudrait opposer le gilet-jaune périphérique à l’écologiste urbain.

Nous dirons au contraire que l’un ne va pas sans l’autre. La colère du gilet jaune lui échappe et elle doit contaminer l’esprit raccommodeur de l’écologiste. En retour, la dimension réparatrice de l’écologiste doit toucher le caractère destructeur des bloqueurs parés de gilets jaunes. Les deux doivent faire l’expérience commune que le pouvoir qui les ronge s’incarne dans des infrastructures qu’ils devront combattre – ensemble.

Un historien des couleurs, Michel Pastoureau, a montré qu’au Moyen-Âge le jaune et le vert, lorsqu’ils sont joints, illustrent un champ symbolique du désordre. Il nous dit qu’au XIVe siècle, si le blanc conserve tout son prestige sémantique et esthétique, le jaune en vient à signifier l’autre radical, ’le jaune n’est plus guère la couleur du soleil, des richesses et de l’amour divin, […] devenu la couleur de la bile, du mensonge, de la trahison et de l’hérésie, […] c’est aussi la couleur des laquais, des prostitués, des juifs et des criminels’. Quant au vert, son cas est plus subtil, ’c’est la couleur ambivalente type’, ’couleur du diable et de l’Islam, couleur de la jalousie et parfois de la ruine, le vert est aussi la couleur de la jeunesse et de l’espérance, celle de l’amour naissant et de l’insouciance, celle de la liberté […] qui traduit une idée de perturbation’, de folie même parfois. Exactement comme aujourd’hui avec le gilet jaune et l’écologiste vert, ’le jaune évoque la transgression de la norme ; le vert, la perturbation de l’ordre établi’ et quand elles sont juxtaposées, les deux couleurs produisent une intense symbolique du désordre. Dans son caractère bariolé, écartelé, la redondance de cette bichromie équivaut presque à une structure chromatique en spirale, qui donne l’impression d’un bruit violent et croissant, d’un arrêt à venir. Ainsi, dans l’imaginaire carnavalesque, les deux couleurs liées sont associées au fripon ou au bouffon, soit à la figure du trickster, cet être qui se moque des puissants et dont le rire détruit autant qu’il répare.

Anshel K. et Amos L.

Source : https://lundi.am/Les-amours-jaunes

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Photo : Serge d’Inazio

Extrait d’un autre article de Lundi Matin :

[…] quelques remarques :

— Mort et remords de la gauche. Ce qui s’est passé samedi 17 novembre rappelle, s’il en était besoin, qu’il y a infiniment plus de vie et d’avenir dans ces formes sauvages de lutte que dans les manifestations fossilisées et autorisées des directions syndicales. Les syndicats ont refusé d’appeler à un mouvement qui contient pourtant leurs revendications les plus courantes (pouvoir d’achat, retraite, etc.) et qui rassemblent largement au sein des travailleurs. Malgré son absence, Laurent Berger de la CFDT appelle maintenant le gouvernement à réunir au plus vite « le patronat et les syndicats » pour nous refaire le coup des accords de Grenelle. Presque heureusement, le gouvernement n’est prêt à aucune concession. Par ailleurs, le 17 novembre a réalisé tous les fantasmes des gauchistes du « cortège de tête » : indiscernabilité et mélange, autonomie vis-à-vis des syndicats et des partis, coalescence des mécontentements, manifs sauvages partout, définition d’une temporalité propre et indépendante des syndicats-partis. A côté de ce qui s’est passé samedi dernier, les manifestations mensuelles du printemps 2018 font pâle figure, alors qu’une manifestation « gilets jaunes » est déjà prévue la semaine prochaine.

— Intelligence collective de la situation. Alors que le printemps 2018 avait plutôt marqué une régression dans la détermination des luttes depuis 2016, avec des occupations-bastions et des manifs qui ne tentent rien, toutes les grand-mères et tous les enfants présents le 17 novembre ont participé le plus naturellement du monde à la construction de barricades. On ne s’effarouchait pas de voir le mobilier urbain renversé ou utilisé à des fins de blocage, ni d’être accompagné de gens masqués. Il est vrai que les attitudes des manifestants envers la police ont été très ambiguës au moins au début, mais plus la journée a avancé, plus les manifestants se sont rendus compte (après quelques échecs à accéder à l’Elysée, matraquages et gazages) que la police était plus un obstacle qu’un allié potentiel. Comme on peut regretter que des Gilets Jaunes croient encore à « la police avec nous », on peut regretter à la suite de cette journée que des gauchistes la considèrent uniquement dans leurs tactiques comme un ennemi (à attaquer) et non comme un obstacle (à forcer, à traverser, à contourner).

— Gilets jaunes et écologie. En plus de répéter bêtement la phraséologie gouvernementale, certains gauchistes et écolos ignorent les nombreux articles qui ont montré que la taxe sur le gazoil n’avait rien d’une loi « écologique », puisqu’une toute petite partie seulement des sommes obtenues sont affectés à l’« écologie ». C’est en outre une loi injuste, puisqu’elle fait payer une inexistante transition écologique à des gens qui sont voués à la voiture pour aller au travail, à cause de l’urbanisme des 70 dernières années (« Ecologie oui, racket non » dit une pancarte). Est-il besoin de rappeler par ailleurs qu’aucun gouvernement d’aucun pays n’a pris de réelle mesure écologique et que nous courons à la catastrophe (60 morts, 250 000 déplacés en Californie dans les feux de forêts) ? Il n’est pas question d’attendre la réaction de ceux qui sont les premiers à l’origine de cette situation – Etats et multinationales. Une mobilisation de mécontentement général, diffus et déterminé comme celui du 17 novembre est aussi l’occasion de faire entendre des mots d’ordre écologiques et de les mener à leurs conséquences.

— Perspectives politiques. Certains reprochent aux Gilets Jaunes d’être un phénomène réactionnaire « pour le droit de polluer », « pour le pouvoir d’achat et le droit de consommer ». Rien n’est plus faux. D’autres déplorent depuis leur chambre l’absence de « discours de classe », d’analyse marxiste, de revendications écologiques, etc. En réalité, il n’y a qu’à déplorer leur propre absence le 17 novembre, qui aurait permis la diffusion de ces idées et stratégies.

Car contrairement à beaucoup d’entre nous, les bloqueurs et manifestants autonomes en gilet jaune ne sont pas des stases résultant d’une idéologie rigidifiée comme une statue de l’argile sèche, mais des processus ambulants que vents et marées – c’est-à-dire tant l’extrême-droite que d’autres camps, dont le nôtre, mais aussi et surtout des événements et des expérimentations – peuvent orienter, réorienter, reconfigurer, séparer et réunir à l’infini, mais aussi durcir et transformer à leur tour en militants professionnalisés si aucune force ne s’y oppose.

La composition du phénomène et ses pratiques invitent en ce sens à définir les potentiels politiques à l’oeuvre moins par les identités élaborées à partir de sociologismes de comptoir que par les actes et les possibles lignes de fuite qu’ils dessinent. Le geste induit avant tout de prêter quelque intelligence et réflexivité aux membres des masses en jaune, plutôt que de leur opposer la métaphysique économiciste des intérêts.

— A deux doigts. Nous avons été plusieurs fois à une ligne de police d’accéder au palais de l’Elysée ou à l’Assemblée nationale, qui ne seraient certainement pas sortis intactes d’une visite « démocratique » du peuple amassé ce jour-là dans la rue. Et si les groupes plus équipés familiers des cortèges habituels, défaits des a priori qui les ont fait rester chez eux ou venir en simples curieux, avaient pu discrètement percer les lignes des flics ?

On peut se permettre de rêver qu’un beau saccage, certes minimal étant donné le rapport de force qui se serait alors révélé, mais tout de même significatif, aurait constitué l’aboutissement d’une telle opération. Nous ne sommes pas dupes ni fétichistes au point de penser qu’un beau saccage mène automatiquement au communisme ; mais nous nous devons d’être réalistes au point d’affirmer qu’il peut constituer une étape de la stratégie de la tension au sein de laquelle il devient possible pour nous de s’y frayer un chemin.

Source : https://lundi.am/Une-emeute-anti-Macron-sur-les-Champs-Elysees

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Cette guerre de basse intensité contre toute forme de révolte

arton16023-2eaebNos corps sont muselés, nos paroles entravées. Chaque geste qui s’opposerait à l’ordre existant est susceptible, désormais, d’entraîner des poursuites judiciaires. Une longue litanie de procès et d’enquêtes, de surveillances téléphoniques et d’élucubrations policières.

Parfois les affaires tournent au grotesque, à l’absurde. Des militants d’Attac ont été conduits 21 heures en garde à vue pour avoir posé des autocollants sur une vitrine de la Société générale. À Bure, un maraîcher opposé à la poubelle radioactive a subi un procès parce que des gendarmes avaient trouvé dans son camion une pelle à tarte et deux opinels. Récemment, une femme a subi 12 heures de garde à vue pour avoir peint un coquelicot à la peinture à l’eau sur les marches de la mairie à Reims. J’ai été jugé, de mon côté, sans même être prévenu, sans avocat pour avoir mis le pied devant une pelleteuse dans le Bois Lejuc pendant une minute. Un fait qualifié de « violent » par le procureur, alors que ce geste symbolique s’opposait à des travaux illégaux.

On serait porté à sourire si ces histoires ne témoignaient pas d’un climat délétère. D’une dérive autoritaire. Mi-octobre, des étudiants de Nanterre ont pris de la prison ferme pour avoir participé au blocage de leur fac et tenté de résister à l’assaut des gendarmes, qui avaient rappelons-le matraqué et gazé sans ménagement les occupants. En avril, trois jeunes ont été placés en détention provisoire pour avoir participé à une marche solidaire avec des migrants entre l’Italie et la France. En février, en première instance, des militants de Greenpeace ont été condamnés à plusieurs mois de prison ferme pour avoir tiré un feu d’artifice devant une centrale nucléaire.

Zads, universités, luttes urbaines, résistances paysannes… Nous subissons partout la radicalisation de la répression. Quand les gaz lacrymogènes ne suffisent plus à contenir les foules, les procès tentent de les étouffer, le poids des amendes de les asphyxier. Pour avoir démonté le robot de traite de la ferme usine des « mille vaches », en Picardie, des agriculteurs de la Confédération paysanne sont sommés de payer plus de 120.000 euros. Un véritable coup de massue.

L’époque que nous vivons révèle notre dénuement, notre vulnérabilité. Quand les moindres gestes, même les plus anecdotiques, sont passibles de la justice, que nous reste-t-il ? Comment agir sans subir ?

Sous couvert de pacification, nous avons perdu toute puissance

Pour les autorités, un bon militant n’est plus un militant mort. On ne lui tire plus dessus comme il y a 60 ans en manifestation. Un bon militant est un militant dépressif et impuissant. Simple spectateur du désastre où il faudrait se cantonner à l’indignation. Écrire des communiqués, twitter dans le vide infini d’internet, rester derrière son écran. Sans prise sur le réel. Cumuler les « like », les « grrr », les « wouah » et tous ces émoticônes sponsorisées par Facebook qui ne pourront jamais figurer l’ampleur de notre rage, la densité de nos rêves.

Sous couvert de pacification, nous avons perdu toute puissance. Saisis par une camisole moderne, qui ne cesse de nous enserrer. Vous résistez à un gendarme en manifestation ? « Outrage. » Vous osez lever le bras devant la matraque ? « Rébellion. » Les mois de sursis tombent comme la pluie. Le marteau du juge aussi. « Au suivant ! » Notre jeunesse défile sur les bancs des accusés, coupables de ne pas accepter le monde qu’on lui cède, rempli de déchets radioactifs, pourri aux pesticides. Un monde où le bruit des bottes couvre celui de nos rires, de nos joies, de nos espoirs.

En parallèle, l’arsenal répressif continue de s’approfondir, de piétiner ouvertement les libertés individuelles. La circulaire envoyée par le ministère de la Justice en septembre 2016 pour réprimer les mouvements types Zad s’applique parfaitement à Bure. « Interdiction de manifester », incrimination pour « association de malfaiteurs », « jugement expéditif », « procès pour entrave à travaux »… Nous assistons au déploiement d’un dispositif contre-insurrectionnel qui criminalise nos amitiés et calque le système mafieux sur nos luttes.

Le 23 octobre, le Sénat a adopté une proposition de loi portée par Bruno Retailleau [La proposition de loi est depuis le 26 octobre parvenue à l’Assemblée nationale.]], l’ex-président du conseil général de Loire-Atlantique, qui a fait des zadistes le nouvel ennemi intérieur. Son texte contre les violences en manifestation ne vise évidemment pas la recrudescence des brutalités policières, ou celles des milices privées mode Benalla.

L’objectif de la proposition de loi est de briser tout surgissement d’une puissance collective. De pacifier la plèbe. De casser la spontanéité et la vitalité des cortèges de tête, où se côtoient des individus non affiliés et non contrôlables, où s’inventent des slogans, des rythmes, des chants, où parfois, on se prend à croire que l’on peut, le temps d’un instant incandescent, changer le cours des choses.

Il ne pourra y avoir de transition douce, de désobéissance sympathique

Ce que les autorités et l’élite oligarchique veulent, c’est des manifestations plan-plan, des défilés qu’ils peuvent du haut de leur tour d’ivoire mépriser allégrement, regarder passer comme l’eau sous les ponts. Entendre crachoter dans un mégaphone des formules périmées. Mille fois entendues. Des « sinon ça va péter » sans lendemain, des « on lâche rien », criés très fort, pour oublier que l’on a tout perdu…

Alors que nous nous retrouvons de plus en plus fragiles face au pouvoir, une seule conviction m’habite. Il ne pourra y avoir de « transition douce », de « désobéissance sympathique » ou de « révolution tranquille ». C’est une pure illusion. Malheureusement, on ne bousculera pas l’ordre établi sans devoir se confronter aux forces de l’ordre, sans se heurter aux tribunaux, sans remplir les prisons.

C’est un triste constat. Qui dépasse largement le débat sclérosant entre la violence et la non-violence dans nos luttes. Quelle que soit la stratégie adoptée, de la désobéissance civile au sabotage, du sit-in pacifiste à la casse, toute forme d’action, si elle est efficace, sera muselée et traduite en justice.

Parmi de nombreus-e-s ami-e-s ayant subi cette répression, je pense en ce moment particulièrement à Loïc Schneider, un jeune opposant à Bure de 24 ans, maraîcher et poète. Il est emprisonné à Hambourg, en Allemagne, depuis août dernier, après avoir été livré par les autorités françaises à la police allemande. Il est accusé d’avoir participé aux manifestations anti-G20 à Hambourg, après avoir subi plusieurs procès en France, piraté le site de l’Andra sur internet ou s’être attaqué aux grilles du laboratoire, à Bure. J’enrage d’imaginer cet ami loin des siens, enfermé pour ses idéaux, qu’il a toujours défendus sincèrement. Enfermé parce qu’il a décidé d’agir et de dépasser le stade de l’indignation, enfermé pour nous tous, pour un avenir sans nucléaire et sans l’oligarchie qui nous gouverne.

Prendre conscience de la situation et s’organiser

Aujourd’hui, nous devons prendre la mesure de ce qui nous arrive. Ne plus être naïfs. Ne plus s’accrocher à des illusions perdues ni à des mots qui ont perdu leur sens. L’« État de droit » légitime l’expulsion de la Zad et la destruction de lieux de vie. La « démocratie participative » cautionne les pires projets d’aménagement. Quant à « la justice », soit elle est inefficace pour condamner les crimes policiers, comme ceux de Rémi Fraisse ou d’Adama Traoré, ou pour empêcher des projets nuisibles, soit elle écrase l’opposition avec mépris.

Une guerre de basse intensité est en cours. Elle s’attaque à la jeunesse, aux pauvres, aux déviants migrants, aux écosystèmes et à celles et ceux qui luttent pour le vivant. Et dans cette offensive, nous sommes de plus en plus à nu et démunis. Fichés et fliqués.

Nous avons besoin de lier de nouvelles complicités, d’ouvrir plus d’espaces dans lesquels composer et se rencontrer. Articuler des pratiques, inventer un récit commun, à travers nos luttes qu’elles soient au sein de l’usine ou sur une Zad, que l’on soit syndicaliste, squatteur, antinucléaire, membre d’associations citoyennes, paysan.ne, autonome, citoyen, forestier. Il faudrait arriver à dépasser les logiques de milieux et les crispations identitaires. La convergence ne s’invoque pas, elle s’aiguise et se travaille au quotidien. Elle se tisse avec patience comme l’étoffe.

Un jour, peut-être, nous arrêterons de fredonner des complaintes victimaires, de jouer à l’« innocentisme ». Nous accepterons la guerre des mondes. Nous prendrons simplement actes collectivement et nous nous organiserons en conséquence. Par de nouvelles solidarités, par la multiplication des collectifs anti-répression, par une meilleure circulation des caisses de soutien. En nous rendant aussi plus insaisissables, en améliorant la porosité entre nos milieux, en rendant nos pratiques complémentaires. Nous y retrouverons de la force, une puissance. Partout. Ensemble.

Ce texte se veut une invitation. Un appel à se rencontrer, se reconnaître, à mêler nos vécus, nos expériences de répression et de lutte, pour reprendre du souffle et s’orienter dans les temps à venir.

Gaspard d’Allens. Auteur et journaliste. Mardi 16 octobre, il a été jugé sans avoir été prévenu de son procès, sans même avoir pu se défendre pour avoir posé le pied sur une pelleteuse dans le bois Lejuc, à Bure. Il a été relaxé ce mardi 13 novembre.

Source : https://reporterre.net/Cette-guerre-de-basse-intensite-contre-toute-forme-de-revolte?fbclid=IwAR1_SPY0IY_3edmyQEGt9vloGm-y0b4g2uduA4O_043AroP4aM53H-pOeMg

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L’espoir est le meilleur agent du maintien de l’ordre

drapeau révolteNul n’a jamais agi par espoir. L’espoir a partie liée à l’attente, au refus de voir ce qui est là, à la crainte de faire effraction dans le présent, bref : à la crainte de vivre. Espérer, c’est se déclarer par avance sans prise sur ce dont on attend pourtant quelque chose. C’est se mettre en retrait du processus pour ne pas avoir à tenir à son résultat. C’est vouloir que les choses soient autrement sans en vouloir les moyens. C’est une lâcheté. Il faut savoir à quoi l’on tient, et s’y tenir. Quitte à se faire des ennemis. Quitte à se faire des amis. Dès que nous savons ce que nous voulons, nous ne sommes plus seuls, le monde se repeuple. Partout des alliés, des proximités et une gradation infinie d’amitiés possibles. Rien n’est proche pour qui flotte. L’espoir, cette très légère mais constante impulsion vers demain qui nous est communiquée de jour en jour, est le meilleur agent du maintien de l’ordre. On nous informe quotidiennement de problèmes à quoi nous ne pouvons rien, mais à quoi il y aura sûrement demain des solutions. Tout l’écrasant sentiment d’impuissance que cette organisation sociale cultive en chacun à perte de vue n’est qu’une immense pédagogie de l’attente. C’est une fuite du maintenant. Or il n’y a jamais eu, il n’y a et il n’y aura jamais que du maintenant. Comme le sera le demain. L’unique façon de comprendre quelque chose au passé, c’est de comprendre qu’il fut lui aussi un maintenant. C’est de sentir le faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier. Si nous sommes si enclins à fuir le maintenant, c’est qu’il est le lieu de la décision. Il est le lieu du « j’accepte » ou du « je refuse ». Il est le lieu du « je laisse filer » ou du « j’y tiens ». Il est le lieu du geste logique qui suit immédiatement la perception. Il est le présent, et donc le lieu de la présence. Il est l’instant, sans cesse reconduit, de la prise de parti. Penser en termes éloignés est toujours plus confortable. « A la fin », les choses changeront ; « à la fin », les êtres seront transfigurés. En attendant, continuons ainsi, restons ce que nous sommes. Un esprit qui pense en termes d’avenir est incapable d’agir dans le présent. Il ne cherche pas la transformation : il l’évite. Le désastre actuel est comme l’accumulation monstrueuse de tous les diffèrements du passé, à quoi s’ajoutent en un éboulement permanent ceux de chaque jour et de chaque instant. Mais la vie se joue toujours maintenant, et maintenant, et maintenant.

Comité invisible, Maintenant

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Ne pas opposer le vote et la rue

J’observe que beaucoup se déchirent encore sur la question du vote et sur celle de descendre dans la rue, en opposant hâtivement les deux. Je me permets d’intervenir car je trouve absurde cette opposition et cette action hémiplégique, d’autant plus que la situation n’est plus du tout la même qu’il y a un mois. Ne tournons pas autour du pot et appelons un chat un chat :

CECI N’EST PLUS UNE ÉLECTION

C’est clairement devenu un référendum révocatoire accompagné de mobilisations dans la rue, sous diverses formes, qui se poursuivront bien au-delà du second tour.

Ce référendum imprévu donne l’opportunité pour celles et ceux qui le désirent de révoquer tous les anciens pouvoirs d’un seul coup et ces mobilisations de faire immédiatement pression sur le nouveau, avant même qu’il soit élu, quelles que soient ses promesses et son calendrier.

Dès lors, 2017 pourrait s’avérer une année plus marquante encore que 2016, et surtout plus efficace en terme de conquêtes sociales, à deux conditions cependant :
– que la révocation magistrale réussisse ;
– que les mobilisations soient puissantes.

La première condition ne sera remplie que si les camarades les plus radicaux, qui hésitent à intervenir, choisissent de faire basculer le verdict en veuillant bien tirer la chasse sur les étrons politiques de ces dernières années.

La seconde condition ne sera remplie que si les camarades les plus modérés, qui hésitent à battre le pavé, comprennent qu’il est indispensable de descendre dans la rue, lieu primordial de toutes les luttes, et d’établir ainsi la pression. Sans quoi rien n’arrivera ou si peu (c’est ce qu’a fait opportunément le prolétariat en France en 1936, arrachant la conquête des congés payés au prix d’une grève acharnée, et ce qu’a eu le tort de ne pas faire le prolétariat en Grèce de février à juin 2015, en suivant naïvement son homme providentiel jusqu’à ce qu’il soit trop tard).

En effet, l’erreur serait d’opposer l’une et l’autre de ces actions cinglantes et puissantes vis-à-vis de chacun des pouvoirs successifs :
– erreur d’invoquer le dogme coutumier et le comportement réflexe, en hurlant au blasphème contre les impurs ;
– erreur également de jouer petit-bras, d’espérer et d’attendre que les choses viennent d’elles-mêmes, en restant chez soi devant sa télé.

Rien ne viendra de soi. Tout dépend de nous. Tout est à notre portée : la révocation comme la mobilisation. Il ne manque pas grand chose pour y parvenir : pousser du bout des ongles et du bout des orteils, en se bouchant le nez ou en se bouchant les oreilles, peu importe, mais pousser définitivement vers la fin d’un cycle et battre fermement le pavé.

Révocation et mobilisation parce que l’un sans l’autre n’aboutira probablement à rien, comme nous l’avons vérifié dans la mobilisation contre la loi travail et son monde, et comme les Grecs l’ont vérifié en 2015 en sombrant dans le piège d’une révocation similaire suivie d’une espérance passive complètement anéantie.

Révocation et mobilisation parce que nous n’avons rien oublié : ni Rémi ni Adama, ni les fleurs du Testet ni les cris des familles, ni les centaines d’opposants à la COP21 interpellés à l’heure du laitier ni les révoltés contre la loi travail mutilés ou jetés en prison.

Révocation et mobilisation parce qu’agir sans états d’âme, ce n’est pas forcément faire confiance ni abandonner sa capacité à agir encore, de toutes les façons possibles :
– le 29 mai 2005, les Français ont dit non au Traité Constitutionnel, puis ont fait confiance.
– le 6 mai 2012, les Français ont dit non au Traité Merkozy (TSCG), puis ont fait confiance.

Arrêtons de faire confiance (même dans le feu de l’émotion) et arrêtons d’être manchots (même pour de bonnes raisons théoriques).

Sortons les mains de nos poches ou les pieds de nos pantoufles, et cessons d’opposer l’un et l’autre.

Révoquons sans pitié et mobilisons-nous dans la rue sans la moindre gêne vis-à-vis des uns ou des autres, car c’est nos vies que nous désirons prendre en main.

Lucides et révolutionnaires, capables de tout et coupables de rien, pleins d’amour et de révolte, sans obéir à des tabous idéologiques ni à des hommes providentiels, avec tous les moyens dont nous disposons sans jamais nous priver d’agir si cela nous permet de riposter, de mettre la pression et de nous rapprocher du but : l’émancipation individuelle et sociale.

Insoumis ET ingouvernables.

Yannis Youlountas

PJ : alors que le vice président de la FED (Réserve fédérale des États-Unis) annonce une pluie de grenouilles sur les marchés financiers en cas de second tour Mélenchon-Le Pen, les dirigeants de l’Union européenne mettent en garde contre un « scénario catastrophe » et un « désastre total ». Une ambiance apocalyptique qui rappelle la dernière semaine avant le NON du 29 mai 2005 au TCE.

 

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Les rebelles zapatistes et la construction de l’autonomie

ZapatistesEn 2014, nous avons célébré les vingt ans de l’insurrection zapatiste, laquelle, le 1er décembre 1994, avait stupéfait le monde entier. Deux décennies plus tard, les hommes et les femmes zapatistes sont toujours là et leur rébellion, devenue révolution, construit et défend au quotidien, contre vents et marées -répressifs, un projet de société révolutionnaire qui, en de nombreux points, rappelle ce que prônent les anarchistes depuis plus d’un siècle, à savoir une organisation sociale sans État et un système économique communiste – au sens premier, et noble, du terme. Petit focus sur ce territoire maya en rébellion…

Un peu d’histoire

L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est créée le 17 novembre 1983 dans la forêt Lacandone, au Chiapas, dans le sud-est du Mexique. Rattachée aux Forces de libération nationale (FLN), il s’agit alors d’une organisation marxiste-léniniste de type guévariste qui cherche à établir sur le territoire des foyers de guérilleros – des focos – pour être en mesure, le moment venu, de soutenir militairement le soulèvement des masses paysannes et prolétariennes du Mexique. Dès 1985 cependant, suite aux premiers contacts avec des communautés indigènes du Chiapas, l’EZLN commence à remettre en cause sa grille de lecture et ses pratiques marxistes-léninistes, en découvrant d’autres façons de voir le monde et de s’organiser socialement. En fréquentant les communautés indigènes, les guérilleros constatent et expérimentent des sociétés qui s’organisent sans État, autour d’assemblées régulières et souveraines qui pratiquent une forme de démocratie directe « traditionnelle » (laquelle reste toutefois à relativiser, nombre de ces communautés excluant alors les femmes et les enfants des assemblées). La remise en cause est réelle, mais il faudra du temps à ces premiers zapatistes pour vraiment consommer la rupture avec le marxisme-léninisme fondateur. Toujours est-il que, comme le disait le sous-commandant insurgé Marcos, dès ces premiers contacts, l’EZLN se dissout dans les communautés et cesse de se considérer comme l’élément extérieur venu conscientiser les peuples indigènes. La démarche avant-gardiste est donc marginalisée et quand il s’agira d’organiser l’insurrection du 1er janvier 1994, toutes les communautés zapatistes seront consultées pour donner leur avis sur la question.

En moins de dix ans, l’EZLN parvient à organiser plusieurs centaines de communautés, incarnant les espoirs de milliers de paysans indigènes que la suppression de l’article 27 de la Constitution mexicaine [note 1] en 1992 menace d’appauvrir encore davantage. Le 1er janvier 1994, alors que le Mexique s’apprête à signer un accord de libre-échange avec les États-Unis, les zapatistes se soulèvent massivement et s’emparent, armes à la main, de quatre villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, la « capitale » culturelle (mais pas politique) de l’État. Le lendemain, le 2 janvier, après ces prises essentiellement symboliques, ces nouveaux zapatistes amorcent leur repli dans les montagnes, talonnés par une armée fédérale qui, particulièrement cruelle, fera plusieurs centaines de morts dans les rangs de l’EZLN.

En février 1994, les négociations dites de la cathédrale confirment le cessez-le-feu, mais n’aboutissent à rien d’autre et, l’année suivante, en 1995, l’armée fédérale tentera même, en vain, d’écraser la rébellion. Malgré cela, en 1996, les zapatistes décident de redonner ses chances à la voie institutionnelle et participent aux désormais fameux accords de San Andrés. Ceux-ci, signés par une délégation zapatiste et les autorités mexicaines, reconnaissent aux peuples indigènes le droit à l’autogestion et offrent un certain nombre de garanties à l’exercice de leur autonomie et au respect de leur identité culturelle. Mais, hypocrite et menteur, le gouvernement fédéral empêche la réforme constitutionnelle nécessaire à l’application de ces accords. Pis, non seulement les accords restent lettre morte, mais les autorités mexicaines accentuent également la stratégie dite de contre-insurrection, laquelle consiste à encercler militairement les zones zapatistes et à soutenir et financer des groupes paramilitaires privés pour semer la terreur et réprimer dans la violence la rébellion.

Abandonnant le recours aux armes – pour respecter les volontés de la société civile mexicaine qui, globalement favorable à l’EZLN, s’était néanmoins mobilisée massivement contre la guerre – et les voies institutionnelles – qui ont su faire preuve de leur parfaite inutilité –, les zapatistes décident donc d’appliquer eux-mêmes, sans rien demander à l’État, les accords de San Andrés. Loin de toute logique de conquête du pouvoir politique, ces rebelles aux discours et aux pratiques de plus en plus « libertaires » entreprennent alors de construire, au sein des territoires qu’ils ont libérés au Chiapas, une société authentiquement révolutionnaire qu’ils appellent « autonomie ». Une dynamique qui, d’une certaine façon, était déjà enclenchée, l’EZLN ayant proclamé dès janvier 1994 la création d’une trentaine de communes autonomes rebelles zapatistes, sur la base des officielles ou à partir de regroupements strictement affinitaires.

L’autonomie politique

En vingt ans de lutte et de résistance, et à travers des tâtonnements et des expérimentations pas toujours concluantes, les zapatistes sont parvenus à construire une société en rupture avec le capitalisme et l’État, et ce sur un territoire assez vaste mais pas du tout homogène et malgré les harcèlements récurrents des groupes paramilitaires et la militarisation de la région.

Aujourd’hui, leur autonomie politique s’organise autour de ce qu’ils appellent « trois niveaux de bon gouvernement », qui sont trois échelles, à la fois géographiques et politiques, à travers lesquelles se discutent, se décident et s’exécutent les décisions. Le premier niveau, le plus important, est celui de la communauté, la base de la société zapatiste ; le deuxième est celui de la commune, qui regroupe plusieurs communautés ; le troisième celui du caracol, où siège le conseil de bon gouvernement, qui regroupe les communes d’une même zone. Il y a en tout cinq zones dans le territoire zapatiste, donc cinq caracoles. Chaque niveau de bon gouvernement dispose de ses autorités, lesquelles sont élues en assemblée (communautaire, communale ou de zone [note 2] ) pour des tâches bien précises. Non rémunérées, ces autorités sont aussi révocables à tout moment et régulièrement soumises au contrôle des assemblées. Les décisions, quant à elles, se prennent également lors des assemblées et, lorsqu’elles émanent du conseil de bon gouvernement, elles ne peuvent être prises et exécutées sans être préalablement redescendues, pour consultation et amendement, aux niveaux inférieurs (communes, puis communautés) qui donnent ou non leur accord. Un ascenseur permanent fonctionne donc entre les différents niveaux de bon gouvernement, permettant ainsi une consultation systématique de la base avant l’adoption et l’exécution de toute décision. La « vie politique » se fait donc sur le temps long en territoire zapatiste, mais cette lenteur est pour eux, et à juste titre me semble-t-il, la garantie du respect des volontés de la base et de l’absence de rupture entre « gouvernés » et « gouvernants ». À noter que, contrairement à ce qui prédomine dans beaucoup d’autres communautés indigènes, les assemblées zapatistes sont ouvertes aux enfants et aux femmes, lesquelles peuvent aussi prendre des « charges », à quelque niveau que ce soit. En cela, un gros travail a été fourni par les femmes de l’EZLN, qui ont dû – et doivent toujours dans certains cas – affronter plusieurs siècles de culture patriarcale et de domination coloniale.

Le zapatisme comme révolution sociale

En vingt ans, les zapatistes ne se sont pas contentés de transformer la façon de s’organiser pour prendre et exécuter les décisions, ils ont aussi embrassé d’autres questions primordiales, et notamment celles, sociales, de l’éducation, de la santé et, bien sûr, de l’économie.

Fruits d’une mobilisation permanente considérable, les systèmes de santé et d’éducation autonomes sont aujourd’hui bien aboutis. Et le résultat est assez impressionnant quand on réalise à quel point l’État du Chiapas avait délaissé ces deux secteurs, laissant les communautés indigènes sans réel accès aux hôpitaux et aux écoles. Aujourd’hui, chaque zone du territoire zapatiste dispose d’une clinique centrale (avec plusieurs services médicaux : généraliste, optique, gynécologique, dentaires, analyses médicales, laboratoire de prothèses), chaque commune d’une micro-clinique, et la plupart des communautés d’une « maison de santé ». Élaborée avec le soutien financier et professionnel de plusieurs dizaines de médecins, infirmiers, aides-soignants des sociétés civiles nationale et internationale, cette santé autonome est aussi ouverte aux indigènes non zapatistes qui, dans la région, font toujours face aux carences de l’État en la matière. Au niveau éducatif, il en va de même et, désormais, chaque zone zapatiste dispose d’une école secondaire (cursus de trois ans) et toutes les communautés possèdent une école primaire (ou bien sont rattachées à une communauté accessible en disposant d’une). Les savoirs sont élaborés collectivement, en assemblée, et chaque niveau de bon gouvernement dispose d’un comité d’éducation qui permet de faire le lien et de résoudre les problèmes liés à d’éventuelles inégalités d’accès. Gratuite et accessible aux filles, cette éducation n’a rien d’indigéniste et, loin d’enseigner seulement l’histoire et la culture indigènes, elle ouvre les communautés sur le reste du monde, favorisant l’enseignement de l’espagnol (sans pour autant oublier les langues mayas) et sortant l’histoire du seul cadre chiapanèque. On est loin, là encore, de ce que peuvent porter, en la matière, bien des mouvements de libération nationale qui, du fait des oppressions qu’ils subissent, en viennent à se replier sur eux-mêmes, sur leur identité et leur territoire.

Les zapatistes étant des paysans depuis des décennies [note 3] , la terre est, tout naturellement, au cœur de leur « économie ». Il existe deux façons de travailler et de posséder la terre en territoire autonome, et ce toujours selon le principe : la terre appartient à ceux qui la travaillent. Deux systèmes cohabitent donc : une possession individuelle basée sur une répartition égalitaire des parcelles de terre (desquelles les familles tirent leur propre subsistance) et une possession collective. Cette dernière est au cœur de ce que les zapatistes appellent « travaux collectifs » et qui ne sont rien moins que du collectivisme, puisqu’il s’agit simplement de travailler sur des terres appartenant à l’ensemble d’une communauté, voire d’une commune. Les fruits de ces travaux collectifs peuvent avoir plusieurs destinations sociales : subvenir aux besoins alimentaires des autorités dont la charge (ou « mandat ») nécessite un travail à temps plein qui les empêche de cultiver leurs terres ; subvenir aux besoins alimentaires des familles dont le père – qui, généralement, est celui qui travaille la terre – est décédé (c’est notamment le cas des familles des miliciens et insurgés morts au combat) ; subvenir aux besoins alimentaires de toute une communauté, quand celle-ci est installée sur une terre récupérée (terrain qui appartenait à l’État ou à un propriétaire privé qui ne l’exploitait pas et que les zapatistes ont récupéré pour, eux, le travailler – agriculture ou élevage). Au travail de la terre s’ajoutent aussi l’artisanat et le travail domestique, qu’il ne faudrait pas oublier – d’autant qu’il est ici particulièrement lourd (les tâches ménagères et parentales se conjuguant avec, entre autres, la coupe du bois et le petit élevage – poulets, cochons).

Aujourd’hui, la construction de l’autonomie a permis de sensiblement améliorer le niveau de vie des communautés membres de l’EZLN. Mais, comme les zapatistes aiment à le répéter, rien n’est encore gagné, rien n’est encore pleinement atteint, d’autant que l’autonomie en elle-même réside avant tout dans le chemin qui tend vers elle. En outre, l’EZLN a tout à fait conscience des limites rencontrées par un projet de société qui s’élabore et s’expérimente au sein d’un monde capitaliste duquel il ne peut, de fait, être totalement coupé. En cela, les zapatistes, comme nous d’ailleurs, ne se font pas d’illusion : on ne peut concevoir une société réellement émancipée, réellement autonome, sans s’être au préalable débarrassé du capitalisme et des États, dont les principes, les valeurs et les logiques sont aux antipodes de ceux portés par le projet émancipateur. C’est pourquoi les zapatistes ne se replient pas sur leurs territoires et refusent toute logique autarcique. Loin de prôner l’ »entre-nous », ils impulsent des initiatives nationales et internationales pour créer du lien avec les autres luttes populaires et anticapitalistes, pour faire dialoguer les « dignes rages » et construire un mouvement global. Dans cette logique, les territoires zapatistes s’ouvrent régulièrement au reste du monde et accueillent, fraternellement, des milliers de militants venus d’autres États mexicains et d’autres pays. Pour nous, activistes militants d’ailleurs, il est certes important de participer à ces rencontres et à ces moments de construction collective transnationale, mais il est avant tout primordial de s’investir au sein des luttes sociales qu’exigent nos propres réalités. Le meilleur moyen de soutenir les zapatistes a toujours été de se révolter sous nos propres latitudes contre la domination capitaliste et étatiste.

Par Guillaume Goutte
Groupe Salvador-Seguí de la Fédération anarchiste

Source : http://monde-libertaire.net/?article=LES_REBELLES_ZAPATISTES

Notes :

1 Cet article, élément phare de la réforme agraire issue de la révolution de 1910, rendait impossible la vente des ejidos, des terres appartenant à l’Etat mais dont les communautés indigènes avaient l’usufruit collectif. En le supprimant, les autorités mexicaines ouvrent la porte à une énième privatisation massive des terres communautaires.

2 Les assemblées communautaires regroupent tous les membres d’une communauté ; les assemblées communales regroupent les élus des communes ; les assemblées de zone, les plus grandes, regroupent tous les élus des communautés, des communes et du conseil de bon gouvernement d’une même zone.

3 Certains, avant le soulèvement de 1994, n’ont cependant pas échappé à leur prolétarisation, et ont dû partir dans d’autres Etats faire des petits boulots pour ramener de l’argent dans leur foyer.

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arton4341« Ne vous sentez pas seuls et isolés » – L’appel lancé par le sous-commandant Marcos à l’Europe, en 1995 :

Frères,

Au nom de tous les hommes, femmes, enfants et anciens de l’Armée zapatiste de libération nationale, je vous salue et vous exprime notre désir que les résultats de cette rencontre soient bons.

Nous savons désormais que nous avons des frères et des sœurs d’autres pays et d’autres continents.

Nous sommes frères devant un ordre mondial qui détruit nations et cultures. Le grand criminel international, l’argent, porte aujourd’hui un nom qui reflète l’incapacité du pouvoir à créer de nouvelles choses. Nous subissons aujourd’hui une nouvelle guerre mondiale. C’est une guerre contre tous les peuples, contre l’être humain, la culture et l’histoire. C’est une guerre menée par une poignée de centres financiers sans patrie ni honneur, une guerre internationale : l’argent contre l’humanité. « Néolibéralisme », c’est ainsi qu’on appelle à présent cette internationale de la terreur. Le nouvel ordre économique international a déjà amené plus de mort et de destruction que les grandes guerres mondiales. Nous sommes devenus plus pauvres et plus morts, frères.

Nous sommes frères dans l’insatisfaction, la révolte, l’envie de faire quelque chose, l’anticonformisme. L’histoire qu’écrit le pouvoir nous a appris que nous avions perdu, que le cynisme et le profit étaient des vertus, que l’honnêteté et le sacrifice étaient stupides, que l’individualisme était le nouveau dieu, que l’espérance était une monnaie dévaluée, pas cotée sur les marchés internationaux, sans pouvoir d’achat, sans espérance. Nous n’avons pas appris la leçon. Nous avons été de mauvais élèves. Nous n’avons pas cru que nous enseignait le pouvoir. Nous avons séché les cours quand on apprenait en classe le conformisme et la stupidité. Nous avons été recalés en modernité. Condisciples de rébellion, nous nous sommes trouvés et avons découverts que nous étions frères.

Nous sommes frères par l’imagination, la création, l’avenir. Dans le passé nous n’avons pas seulement vu la défaite, nous avons aussi trouvé le désir de justice et le rêve de devenir meilleurs. Nous avons laissé le scepticisme au portemanteau du grand capital et découvert que nous pouvions croire, qu’il valait la peine de croire, que nous devions croire… en nous-mêmes.

Nous avons appris que les solitudes qui s’additionnent peuvent devenir non pas une grande solitude, mais un collectif qui se trouve et qui fraternise par-delà les nationalités, les langues, les cultures, les races et les sexes.

Nous, zapatistes, sommes toujours dans les montagnes du Sud-Est mexicain, toujours assiégés, toujours poursuivis, toujours avec la mort pendue à chaque mouvement, à chaque respiration, à chaque pas. Le gouvernement est toujours dans son palais, il continue d’assiéger, de pourchasser, d’offrir la mort et la misère, il continue de mentir.

Plus d’un million de Mexicains ont manifesté lors d’un exercice démocratique sans précédent au Mexique leur adhésion à nos principales revendications. Beaucoup de frères à l’étranger les ont ratifiées. Le gouvernement reste sourd. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se sont mobilisés pour appuyer la Consultation nationale pour la paix et la démocratie. Le gouvernement reste aveugle. La faim et les maladies étranglent les communautés entières. L’armée fédérale intensifie ses actions militaires et les préparatifs de l’assassinat. Les partis politiques refusent de reconnaître la citoyenneté des indigènes. Les médias se font les complices du mensonge et du silence. Le désespoir et la rancœur deviennent un patrimoine national. On nous ignore, on nous méprise, on nous oublie.

C’est une évidence, la victoire est plus proche que jamais. Nous nous préparons d’ores et déjà à former les Groupes de solidarité avec la lutte de vos pays respectifs. Soyez sûrs que nous vous soutiendrons jusqu’au bout (qui n’est pas forcément la victoire) et que nous ne vous abandonnerons pas. Ne vous laissez pas abattre par les difficultés et résistez. Vous devez continuer et savoir que, dans les montagnes du Sud-Est mexicain, il existe un cœur collectif qui est avec vous et qui vous soutient. Ne vous sentez pas seuls et isolés. Nous restons à votre écoute et ne vous oublions pas.

Voilà. Salut et n’oubliez pas que les fleurs, comme les espérances, se cultivent.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Sous-commandant insurgé Marcos.

Texte intitulé « Des zapatistes du Mexique aux zapatistes européens », 28 août 1995, tiré de Ya Basta !, tome 2, aux éditions Dagorno (1996).

Source : http://www.revue-ballast.fr/ne-vous-sentez-pas-seuls-et-isoles-par-le-sous-commandant-marcos/

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Toujours sur le même sujet, lire aussi l’entretien de Guillaume Goutte par Ballast : http://www.revue-ballast.fr/guillaume-goutte-la-lutte-zapatiste/

Publié dans Articles

L’idéologie de la non-violence en question

ecologieradColères inaudibles, privilèges silencieux et bruits de vitrine brisée

« La soumission de l’opprimé relève de l’ordre établi. Qu’il rompe cet ordre en brisant ses chaînes et en frappant le maître, voilà le scandale. Dans la langue des maîtres devenue langue commune, le violent n’est pas celui qui fait violence, mais le vilain qui ose se rebeller. » [1]

« L’efficacité de l’action directe n’est pas exprimée par le degré de violence qu’elle contient, mais plutôt sur la capacité à identifier une route praticable par tous, à construire une force collective en mesure de réduire la violence au plus petit niveau possible au sein du processus de transformation révolutionnaire. La violence érigée en système engendre l’État. » (Fédération Anarchiste Italienne)

Dans chaque lutte, chaque mouvement auquel j’ai pris part, les mêmes questions se sont posées, les mêmes points de vue se sont opposés en ce qui concerne l’usage de « la violence ». La plupart du temps j’ai été agacé. Souvent, la façon d’aborder les divergences, les angles choisis et, ajouté à ça, certaines généralisations, n’ont fait que biaiser le débat et le rendre stérile. La discussion s’est rarement posée en termes de stratégies, de pertinence, de contexte politique mais plus souvent dans l’opposition « violence / non-violence ». La plupart du temps, deux camps émergent, ceux et celles qui soutiennent des actions « violentes » et ceux et celles qui les condamnent. Et on peut observer d’un côté les fauteurs de troubles, les casseuses, les méchantes anarchistes fouteuses de merde, et de l’autre les hippies non-violent.es, les sociaux-démocrates, les citoyennistes.

S’opposer en se renvoyant des identités aussi superficielles et médiatiques ne fait que renforcer les clivages et les postures identitaires. Il est plus facile de catégoriser des personnes et de les enfermer dans une pensée plutôt que d’essayer de confronter ses idées à celles des autres.

Des pratiques de lutte sont pointées du doigt, considérées comme violentes et desservant la lutte ou décrédibilisant le mouvement. Quelles sont ces pratiques ? Quelles sont les critiques ? Quelles visions du monde et des luttes suggèrent-elles ? Et comment subissons-nous ou utilisons-nous certaines analyses politiques, selon la place que nous occupons dans une lutte ? Évoluant moi-même depuis plusieurs années dans des milieux anarchistes et féministes, il me semble important de comprendre les enjeux politiques de l’idéologie non-violente, de la critiquer en tant que vision du monde et de montrer en quoi le débat violence/non-violence est un débat biaisé.

La non-violence, une histoire des puissants

Dans un ouvrage intitulé How the Non-violence Protects the State [2], Peter Gelderloos montre comment l’idéologie non-violente s’est construit une crédibilité sur des victoires politiques qu’elle s’est réappropriées, ainsi que sur les leaders charismatiques de ces luttes. Il apporte ainsi une critique approfondie de l’idéologie non-violente au sein des milieux activistes anti-autoritaires et anticapitalistes, plus particulièrement nordaméricains. Il soutient que cette idéologie va à l’encontre d’un activisme révolutionnaire, dans le sens du renversement des structures d’oppression. Et même, qu’elle aide le capitalisme, le patriarcat, le racisme, etc. à se maintenir en offrant des arguments pour délégitimer toute tentative de renversement.

Peter Gelderloos conteste notamment la récupération de certaines luttes en tant que victoires de la non-violence, affirmant que la « non-violence est basée sur une histoire falsifiée des luttes ».

Parlant de l’indépendance de l’Inde, il rappelle des éléments mis de côté par l’Histoire officielle : « La résistance au colonialisme britannique [comprenait] suffisamment d’actions offensives et combatives pour que la méthode de Gandhi puisse être considérée plus précisément comme une, parmi plusieurs formes rivales de résistance populaire. […] Ainsi sont ignorés d’importants leaders prônant une résistance plus offensive, tels que Chandrasekhar Azad qui s’était engagé dans une lutte armée contre les colons britanniques et des révolutionnaires comme Bhagat Singh, qui a gagné un soutien massif par des attentats à la bombe et des assassinats. […] De manière significative l’Histoire se rappelle de Gandhi plus que tous les autres, non pas parce qu’il représentait la voix unanime de l’Inde, mais surtout grâce à toute l’attention que lui portait la presse britannique et au rôle majeur qui lui était attribué du fait d’avoir participé à d’importantes négociations avec le gouvernement colonial britannique. Quand nous nous rappelons que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, une autre couche du mythe de l’indépendance s’éclaircit. »

Le mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, pour sa part, « n’a été ni une victoire, ni non-violent ». La fin de la ségrégation a été acquise mais pas « l’égalité réelle au niveau politique et économique », ni l’indépendance face à « l’impérialisme blanc », qui faisaient aussi partie des revendications. Et même si des groupes pacifistes comme celui de Martin Luther King Jr. avaient beaucoup de pouvoir, de nombreux.ses Noires ont soutenu des groupes révolutionnaires armés, comme le Parti des Blacks Panthers. « Dans les faits, la lutte armée a pendant longtemps fait partie de la résistance des personnes noires contre la suprématie blanche. » Mumia Abu-Jamal a largement documenté cette histoire dans son livre We Want Freedom. Il écrit: « Les racines de la résistance armée sont profondément ancrées dans l’histoire afro-américaine. Seules des personnes qui ignorent ce fait voient le Parti des Blacks Panthers comme étranger à notre héritage historique commun. »

Dernier exemple développé par Peter Gelderloos, le mouvement pour la paix, mené aux États-Unis pendant la guerre du Vietnam, n’a pas mis fin à cette guerre. « Avec une complaisance impardonnable, les activistes pour la paix ne tiennent pas compte des trois à cinq millions d’Indochinois.es mort.es en combattant l’armée US ». La résistance du peuple vietnamien a largement contribué au retrait des troupes états-uniennes, et cette résistance n’était pas non-violente, Il aborde aussi un autre aspect peu connu, « les rébellions croissantes à l’intérieur des troupes, portées avant tout par des soldats Noirs, Latinos et Indigènes. […] Assassinats d’officiers, sabotages, refus de participer aux combats, mutineries dans les campements et aide à l’ennemi, toutes ces activités de soldats américains ont contribué de manière significative à la décision du gouvernement US de retirer l’armée de terre. » En sachant que le Vietnam du Sud a ensuite connu « une dictature militaire entraînée et financée par les États-Unis », peut-on dire que le mouvement pour la paix ait fait reculer l’impérialisme américain ?

Sur le plan théorique, il y a un manque de clarté dans la définition des termes employés. La violence ne peut être définie en tant que telle. La violence n’a pas un sens absolu, c’est une notion abstraite qui nécessite pour chaque situation d’être replacée dans son contexte. La violence s’appréhende subjectivement, parce que l’objectivité et la neutralité n’existent pas. Des pensées dominantes qui assènent ce qui est « neutre » et « vrai » refusent d’être ramenées au rang de simples interprétations du monde et méprisent toutes autres approches. Elles rejettent d’autant plus fort ces interprétations divergentes que celles-ci contestent l’ordre établi. Ainsi, sur le terrain du racisme, le Blanc est le neutre, les Autres sont « de couleur ». On peut décliner ce mécanisme sur le genre, la classe, le validisme… au final, « le groupe adulte blanc, de sexe mâle, catholique, de classe bourgeoise, sain d’esprit et de moeurs, est donc cette catégorie qui ne se définit pas comme telle et fait silence sur elle-même. Elle impose aux autres cependant, à travers la langue, sa définition comme norme, dans une sorte d’innocence première, croyant que « les choses sont ce qu’elles sont. » [3]

La définition « objective » ou « neutre » de la violence est donc influencée, voire dictée, par un cadre de pensée le plus souvent dominant, capitaliste, patriarcal, raciste, etc. Est-il possible alors de se positionner face à une situation selon sa supposée violence ? Je préfère m’intéresser aux rapports de force qui se jouent, â l’analyse des relations de pouvoir entre les parties concernées, aux enjeux et aux conséquences de l’action, aux choix stratégiques ou encore à son efficacité tactique. La violence du système est souvent niée, pour ne relever que ce qui est visible. L’opposition violence/non-violence est au final bien utile pour masquer le rapport dominant.es/dominé.es.

Non-violence comme idéologie

Même si le débat autour de la violence a pour but de définir si des actes sont acceptables selon leur « degré de violence », en réalité la non-violence est une idéologie qui va au-delà de la critique des pratiques. C’est une certaine conception des luttes et des manières de les porter, basées une vision précise du monde. Autrement dit, un groupe politique qui n’a pas recours à des pratiques dites « violentes », n’est pas forcément non-violent.

Se considérer comme « non-violent.e », c’est penser qu’on ne fait rien qui alimente les systèmes d’oppression. C’est voir la violence uniquement dans ce qui est visible, directement conflictuel et spectaculaire et omettre le côté diffus et permanent des rapports d’oppression. Un tel raisonnement est réservé à des personnes à la position sociale privilégiée, comme le souligne Gelderloos : « Le pacifisme en tant qu’idéologie vient lui-même d’un contexte privilégié. Il ne prend pas en compte que la violence est déjà ici;  que la violence est inévitable parce qu’elle fait structurellement et pleinement partie de la hiérarchie sociale actuelle ».

En l972, Angela Davis est incarcérée à la prison d’État de Californie. Un journaliste lui rend visite et braque la caméra sur elle : « Mais comment y parvenez-vous [à mener une action révolutionnaire] ? Par la confrontation ? Par la violence ? » Angela Davis, visiblement en colère, lui répond :

« C’est ça, votre question ? C’est un autre problème. Pour les gens, révolution est souvent synonyme de violence. Mais ils ne comprennent pas que la vraie nature d’une action révolutionnaire réside dans les principes et les buts que l’on s’impose, pas dans la façon d’y parvenir.

D’un autre côté, en raison de la façon dont cette société est organisée et de la violence présente partout et à tous les niveaux, il faut s’attendre à des débordements et à des réactions démesurées. Imaginez que vous êtes Noir, vous avez toujours vécu dans la communauté noire et que tous les jours en sortant de chez vous, des policiers Blancs vous contrôlent. Quand je vivais à Los Angeles, bien avant qu’aient lieu les émeutes dans la ville, j’étais sans cesse arrêtée.Je n’étais pas connue de la police mais j’étais une femme Noire, et j’étais naturellement perçue comme une militante potentielle.

Cette situation, c’était mon quotidien. Et maintenant, vous me demandez si oui ou non, j’approuve la violence. Cette question n’a vraiment aucun sens. […] Aujourd’hui, quand on me parle de mon côté violent, je trouve ça tout simplement incroyable. Cela signifie que la personne qui pose cette question n’a absolument aucune idée de ce que les Noirs ont traversé, de ce qu’ils ont vécu dans ce pays depuis le jour où le premier Noir a été arraché aux rivages d’Afrique. » [4]

Comment imaginer, dans le cadre d’une domination, créer un dialogue avec les oppresseur.euses en leur expliquant tranquillement leur position, en quoi elles et ils exploitent, dominent ?

Au fond, l’idéologie non-violente porte une vision des dominations selon laquelle elles pourraient se renverser grâce à la mobilisation « non-violente » qui créerait un rapport de force capable d’ouvrir un dialogue avec l’oppresseur et d’en faire un partenaire. Selon laquelle il faudrait réunir les conditions nécessaires à ce rapport de force grâce à des méthodes non-violentes. Le but étant de parler avec les dominant.es et de trouver ensemble « un compromis qui respecte les droits de chacun » [5].

Mais un rapport de domination est une situation où les dominant.es détiennent le pouvoir ainsi que les structures nécessaires à son maintien, refusant de reconnaître leurs privilèges et de les abandonner. Il me semble qu’en général, ils et elles ne sont pas prêt.es à y renoncer, ni même à les partager avec le sourire. Quand des ouvrier.ères en viennent à séquestrer leur patron pour se faire entendre ou seulement entamer des négociations, comment croire qu’un dialogue constructif pourrait exister dans le cadre d’une relation de pouvoir déséquilibrée ? C’est bien là qu’il s’agit d’instaurer un rapport de force, par la lutte, la pression jusqu’à ce qu’en face ils et elles cèdent. Il n’y a pas de dialogue, il y a une tentative de renversement des pouvoirs par les dominées qui cherchent à poser leurs propres règles.

Violence « située »

L’idéologie non-violente s’appuie en premier lieu sur le désaveu des actions « violentes » et même sur la critique de celles et ceux qui ne les condamnent pas assez fermement. Ce qui est « violent » serait à bannir de toute lutte. Certaines actions seraient donc mauvaises en soi, en « contradiction fondamentale [avec les] aspirations profondes de l’humanité. » [6]. Elles seraient l’arme de l’oppresseur. Se les réapproprier serait voué à l’échec : il serait toujours plus fort, disposerait des moyens de coercition et de répression toujours supérieurs (police, armée, justice, milices etc). Et surtout, l’usage de « la violence » engendrerait plus de répression. Au fond, certaines pratiques de luttes seraient à éliminer radicalement, car elles desserviraient et décrédibiliseraient toujours les luttes.

Affirmer que la « violence » ne sert à rien parce que « les riches et les puissants auront toujours beaucoup plus d’armes et des armes beaucoup plus destructrices que les pauvres » [7], c’est oublier que, dans le cadre du capitalisme et de l’impérialisme, ceux et celles qui dominent sont beaucoup moins nombreux que ceux et celles qui sont exploité.es. C’est nier la capacité d’organisation et de détermination des personnes. C’est oublier l’histoire de la guerre du Vietnam, de la guerre d’Algérie… et plus récemment les révoltes des peuples Arabes. Ces luttes n’ont-elles pas été « gagnées » en combattant de terribles adversaires, plutôt qu’en dialoguant gentiment avec eux ?

Et pour les conséquences répressives qu’entraîneraient ces actions, autrement dit « l’engrenage de la violence », pourquoi se focaliser sur les actions alors que le problème réside dans le fait qu’elles soient réprimées ? Il me semble que c’est bien contre cela qu’il faut lutter. Car la répression est fonction des lois en vigueur, autant que de l’identité assignée aux personnes qui en sont cibles. C’est un outil dont l’État se sert pour diviser et catégoriser des groupes afin de mieux régner. Les gouvernants décident à un moment T qui va être réprimé.e et pour quelles pratiques. Pour une même action, des agricultrices ne subiront pas la même répression que des anarchistes, et elles et eux-mêmes ne seront pas confrontées aux mêmes ripostes que des personnes issues de quartiers populaires, et encore plus si elles sont Noires ou Arabes, ou catégorisées comme telles. Il s’agit de refuser la création de catégories de population, la diabolisation de certaines pour justifier l’extension du système répressif, au sein duquel les plus stigmatisées sont de toute manière réprimé.es, humiliées et rabaissées, même s’ils et elles ne franchissent pas le cadre de la loi. Cette loi qui s’adapte aux circonstances et décrète de nouvelles illégalités dès que nécessaire (loi sur l’interdiction des signes religieux à l’école 2004, décret sur le port de la cagoule 2009, loi sur les violences en bandes 2010, loi sur l’interdiction du port du voile intégral 2011…). Brandir des figures monstrueuses d’ennemies intérieures et agiter l’épouvantail terroriste (figure du monstre par excellence) permet d’effrayer les « honnêtes citoyen.nes » et de les faire adhérer à la logique répressive.

Il s’agit de rester attentif.ves à ce que les structures d’oppression contre lesquelles nous nous révoltons ne définissent pas le cadre de nos luttes. Et bien sûr, si les personnes en lutte ne sont pas responsables de la répression qu’elles subissent, cela ne nous dispense de réfléchir nos actions avec stratégie, de prendre en compte la répression et de savoir la déjouer pour mieux agir.

Je voudrais aussi porter une critique aux milieux que j’ai fréquentés, qui méprisent la non-violence : « la violence » y est souvent valorisée, à tel point que, pour certaines, elle devient la mesure de la radicalité politique et un objectif en soi dans des cadres de luttes. Singulièrement, ces raisonnements s’appuient sur des bases très semblables à l’idéologie qu’illes rejettent ici encore, les pratiques en elles-mêmes se suffisent à elles-mêmes, sans que la question de la stratégie soit posée. Ici encore, la violence est réduite à la spectacularité des actions.

Une violence, toujours bonne à prendre pour les un.es ou fondamentalement mauvaise pour les autres… la destruction d’un campement de Roms et celle de vitrines de banques n’ont pas le même sens, même si il s’agit de destruction de biens dans les deux cas. Les deux actes ne prennent pas du tout le même sens ; ils n’ont pas du tout les mêmes conséquences.

Il est primordial, pour analyser une situation et ses enjeux, de la replacer dans son contexte et de se positionner. Se positionner signifie définir la place que l’on a dans des circonstances précises et d’en tirer des conclusions pour nos actes. Des féministes ont développé le concept de « savoirs situés » [8], nous montrant que « toute connaissance est partielle, partiale et située » [9] dans le sens où selon nos assignations sociales et les constructions qui vont avec, nous n’aurons pas la même approche de la réalité, ni la même prise dessus. Se positionner permet de clarifier quelle est notre place au sein d’une lutte pour choisir comment y contribuer.

Exotisation des luttes : plus la violence est lointaine, plus elle serait acceptable ?!!

« L’exotisation est un processus de construction géographique de l’altérité propre à l’Occident colonial, qui montre une fascination condescendante pour certains ailleurs. » Jean-François Staszak [10].

L’exotisation des luttes est un travers courant. Cela consiste à ne pas considérer les luttes de la même façon selon la proximité culturelle ou la distance à notre propre point de référence, la démocratie occidentale. Comment réagir à la valorisation d’une lutte dans tel ou tel pays dits du « sud » y compris dans ses dimensions dites « violentes », quand les mêmes personnes condamnent avec la plus grande fermeté des pratiques similaires en France, sous l’argument de la violence ? [11]

J’ai déjà vu des personnes enthousiastes de telle lutte en Amérique du Sud, où les gens faisaient des barricades enflammées pour bloquer les routes, pour être entendu.es et établir un rapport de force avec les autorités. Mais lorsque, dans le mouvement social du CPE, après les manifestations légales, des cortèges sauvages parcouraient la ville pour exprimer une rage trop contenue et encadrée par les organisations officielles, renversaient des poubelles sur les routes et y mettaient le feu, ces mêmes personnes criaient aux casseurs, à la violence gratuite et au vandalisme et dépolitisaient ainsi ces pratiques de luttes. Replacées dans une démocratie occidentale comme la nôtre, certaines formes de luttes deviennent sûrement moins exotiques.

L’exotisation est problématique en soi dans ce qu’elle suppose de vision post-coloniale du monde. C’est une vision paternaliste et raciste qui place la société blanche occidentale sur un piédestal, comme l’incarnation de la meilleure civilisation existante (Progrès, Démocratie, Émancipation, Liberté…) et qui exotise tous les autres modèles de société comme « cultures », les excluant par là de la sphère politique [12].

Le débat est partout

Le débat violence/non-violence émerge souvent à l’occasion de mouvements et d’actions dirigés contre l’État, ses institutions, les politiques publiques, bref des luttes tournées vers l’extérieur ou ce que certaines pourraient appeler la « Lutte Prioritaire ». Mais on retrouve ces tensions dans des luttes souvent considérées comme secondaires, celles qui visibilisent des systèmes de domination, mettent en lumière leurs mécanismes et les privilèges des personnes dominantes de par leur position sociale d’hommes, de blanches, de bourgeois.es, de valides. Ces bagarres sont souvent dépréciées car elles amènent de la complexité (en montrant que l’oppression est diffuse, intégrée en chacun.es et qu’il serait simpliste de la combattre uniquement chez nos « ennemis »). Il n’y a plus un seul front, ni une seule cible contre laquelle lutter. Ces luttes ébranlent les groupes activistes et militants eux-mêmes, mettent à mal leur cohésion. Les réactions qu’elles suscitent renvoient à cette division très genrée extérieur/intérieur, masculin! féminin : les luttes tournées vers l’extérieur sont valorisées et validées, tandis que la dénonciation des rapports de domination et de pouvoir internes est vue comme secondaire voire néfaste. Il n’est pas rare que les collectifs politiques et les personnes qui portent ces luttes soient taxé.es de violentes, d’extrémistes, voire de fascistes (qui n’a jamais entendu parler de « féministes fascistes » ou « féministes nazies » ?). Certaines de leurs prises de positions et de leurs actions sont qualifiées de violentes, parce qu’elles brisent l’unité d’un milieu face aux Grands Méchants (flics, État…). Bref, cela desservirait la lutte !

Le rejet de la « violence » est une fois de plus invoqué, car ces luttes bousculent la normalité des rapports sociaux, les non-dits évidents, les privilèges des un.es et des autres. Et il est plus facile de renvoyer à l’Autre qu’il ou elle est violent.e et donc que son discours n’est pas entendable, plutôt que de se remettre en question. Je trouve toujours étonnant que des personnes qui n’ont par ailleurs pas de problème avec des actes « violents », considèrent comme violente l’exclusion d’un homme qui a commis un viol d’un espace où la personne agressée ne veut pas être en sa présence. Cet exemple est assez simpliste mais malheureusement très fréquent. Encore une fois, la violence est ambivalente et analyser une situation uniquement par ce biais, sans la replacer dans le contexte, a peu d’intérêt.

Comment veut-on lutter ? Sortir de la dichotomie

Enfermer nos luttes dans des catégories ne me paraît pas très pertinent, que ce soit pour les critiquer à cause de leur violence supposée, ou pour en mépriser d’autres à cause de leur manque de radicalité supposée. Comme si la radicalité se mesurait au purisme angélique de la non-violence ou au nombre de vitrines brisées. Cet état d’esprit est plus proche du folklore romantique que de pratiques révolutionnaires. La propagande politico-médiatique tente de semer la confusion entre illégalité, radicalité des idées et « violence ». Même si ça n’est pas toujours évident, il me semble important de ne pas entrer dans ce jeu, pour que la légalité ne devienne pas un cadre qui limite nos moyens d’actions. Il n’y a pas de hiérarchie entre un tract, un sabotage, un débat public, un affrontement avec la police, un rassemblement, le fait de prendre soin les un.es des autres. L’important est de réfléchir en amont à nos motivations et aux moyens et stratégies que nous pouvons articuler pour y parvenir.

Parvient-on à nommer des objectifs ? A-t-on l’envie et le temps d’échafauder des stratégies ? Que veut-on défendre et que veut-on attaquer ? Dans quels horizons lointains inscrire notre lutte ? Quels sont les besoins immédiats ? Comment exprimer notre détermination à atteindre nos buts ? Quels sont nos imaginaires d’actions ? Comment choisir nos moyens d’actions ? Qu’est-ce qui nous fait pencher pour telle ou telle pratique ? Avec qui désire-t-on lutter ? Quelles actions porter ensemble ? Et quelles sont les bases communes nécessaires ? Quels sont les fondements éthiques de notre agir politique ? Comment se sentir bien et rester ensemble ? Comment partager nos enthousiasmes et dépasser nos découragements ? Comment trouver du plaisir dans les luttes ?

Se mettre en lutte c’est se sentir vivant.e, c’est ne pas se résigner à avoir la vie qu’on nous impose, à rester à la place qu’on nous a assignée, c’est tenter de renverser les systèmes qui nous mettent en rage, c’est se renforcer et se faire plaisir. Diffuser des réflexions théoriques et essayer de les concrétiser, expérimenter des pratiques, explorer nos imaginaires, apprendre à s’organiser collectivement. Se planter et apprendre de nos erreurs ou de celles des autres, arracher un bout de victoire, imposer un rapport de force. Même construire et vivre une lutte collective est déjà une victoire en soi.

MILO

TIMULT n°6, septembre 2012

Source : http://partage-le.com/2016/02/lideologie-de-la-non-violence-en-question-timult/

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Notes :

[1] Igor Reitzman : Longuement subir puis détruire (De la violence des dominants aux violences des dominés), 2002, Éditions dissonances ou sur le web lmsi.net/De-la-violence-des-dominants-aux

[2] How Nonviolence Protects the State, de Peter Gelderloos, actuellement publié en anglais aux éditions South End Press, 2007 et accessible en pdf sur zinelibrary.info/ [Note de VPO : voir également la traduction en français de l’introduction et des deux premiers chapitres du livre de Gelderloos sur https://violenceparfoisoui.wordpress.com]

[3] Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, 1972, Éditions Mouton and Co

[4] À voir dans The Black Power mixtape, de Goran Olson (2011)

[5] Jean-Marie Muller, « Un autre monde est possible. Le choix de la non-violence dans les conflits sociaux et politiques », 2005, intervention au forum social mondial de Porto Alegre.

[6] Jean-Marie Muller, Signification de la non-violence, Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits, www.irnc.org

[7] Voir note [5]

[8] Pour approfondir cette notion, voir notamment les travaux du courant Black Feminism et de Donna Haraway

[9] Horia Kebabza, « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et système de privilèges, 2006, Les cahiers du CEDREF, http://cedref.revues.org/428

[10] Jean-François Staszak, Qu’est-ce que l’exotisme, 2008, département de géographie, université de Genève

[11] Il ne s’agit pas de dire que toutes les pratiques de luttes déployées dans le monde seraient opportunes ici. Mais si elles ne le sont pas, c’est pour des raisons de stratégies, de contexte politique… et non pas parce qu’elles seraient violentes.

[12] Dans la même logique, certain.es anarchistes exotisent les révoltes des quartier populaires avec une « fascination condescendante » pour leur côté insurrectionnel. Souvent, ils et elles retiennent uniquement les pratiques employées (incendies de voitures, de bâtiments publics,…) sans les contextualiser et sans se positionner. Par exemple, pendant les émeutes de Villiers-le-Bel en 2007, lors d’une manifestation organisée en soutien, j’ai vu un jeune homme blanc issu de classe moyenne supérieure porter une pancarte qui disait « Ils [la police] tuent nos frères, c’est la guerre ». Par le mot « frères », la personne semblait se retrouver dans une même réalité de vécu que les émeutiers.es. Ou en tout cas pensait qu’une telle situation de révolte (à laquelle il ne participait pas) unit tout le monde dans une sorte de communauté de lutte qui transcenderait tous les rapports structurels.