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Franck Lepage sur la « culture », l’éducation populaire et la langue de bois

Inculture(s) 1 – La culture : « L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu » ou « Une autre histoire de la culture ». Conférence gesticulée par Franck Lepage de la Scop « Le Pavé » (Coopérative d’éducation populaire).

Quelle est l’origine du ministère de la Culture ? Comment fonctionne-t-il ? A quoi et à qui servent les politiques « culturelles » menées par l’État français ? Depuis quand existe le concept d’éducation populaire, et pourquoi est-il abandonné par l’État ? Comment résister ?

Franck Lepage, chargé de la culture à la fédération française des maisons des jeunes et de la culture puis chargé de mission pour le cabinet de la ministre de la jeunesse et des sports, explique pourquoi il a rompu avec ce milieu et se consacre désormais à dénoncer les politiques étatiques menées au nom de la « Culture ». Avec acidité, humour, autodérision et esprit libertaire, il raconte son parcours, les coulisses de la « Culture », l’hypocrisie et l’élitisme du système, des pistes de résistance.

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Extraits :

Le rôle de la « culture »

« Aujourd’hui, j’habite en Bretagne et je suis dans la culture des poireaux, avant, j’habitais Paris et j’étais dans la culture tout court. La culture avec un grand Cul. J’habitais Paris… Pour être précis, je cultivais des pauvres. Essentiellement. J’étais dans la culture des pauvres, et maintenant dans celle des poireaux et je connais beaucoup plus de succès dans la culture des poireaux que dans celle des pauvres ! j’ai considéré qu’il y avait assez de pauvres comme cela et que ça n’était plus la peine de les cultiver. J’avais compris que la culture, ça sert à reproduire les pauvres, pas à les supprimer. On dit aussi que la culture ça sert à reproduire les rapports sociaux. Moi j’en eu ai marre de les reproduire. »

« [Le] capitalisme a compris l’intérêt qu’il y avait à récupérer les méthodes totalitaires et notamment de créer une culture officielle, contrôlée, qui consiste à nous faire croire à la démocratie, sans avoir besoin de la pratiquer. Cela s’appelle la culture.  »

« Quand on organisait un colloque de menteurs, on disait aux gens : « Voilà, on va vous dire des contre-vérités. Vous avez toujours entendu la vérité : qu’il faut balancer de la culture aux pauvres pour qu’ils poussent, qu’il faut faire de l’art contemporain dans les banlieues… – nous, on va vous expliquer que le problème, ce n’est pas un problème culturel. Ce n’est pas un problème de démocratisation de la culture. Ce n’est pas ça. Et ce n’est pas ça qu’il faut faire. Ce qu’il faut faire, c’est de l’éducation populaire ! Ce n’est pas du tout la même chose, c’est même le contraire ! Mais simplement, comme c’est votre métier et qu’il n’y a pas de raison de changer du jour au lendemain parce qu’on vous le dit, on va essayer de vous le prouver ! Mais il va falloir que vous soyez un peu patients, parce qu’il faut maîtriser des hypothèses. C’est-à-dire qu’il faut maîtriser plusieurs branches de la tomate avant d’arriver à l’éducation populaire. » Alors, les types demandaient : « Mais euh…
C’est-à-dire : « ça va être long » ? » On répondait : « Il faut être patient, il faut qu’on commence, pour que vous compreniez pourquoi ce n’est pas un problème de culture mais un problème d’éducation populaire, il faut qu’on commence à la Révolution. » « On ne peut pas commencer plus tôt ? » « Non-non-non ! Et puis en plus, je ne parle pas de la révolution française, mais de la révolution anglaise ! La révolution industrielle, quoi ! 1750 ! »
On expliquait alors que tout ça commence avec la révolution industrielle.
Le plan de tomates, c’est la révolution industrielle. Et on expliquait qu’une innovation technologique – (en l’occurrence, là c’était la vapeur, aujourd’hui c’est l’informatique. C’est pour ça qu’il y a une nouvelle révolution… mais ce n’est pas le sujet… ) – donc, on expliquait qu’une innovation technologique va complètement bouleverser la façon de produire. Avant, il fallait trente personnes pour labourer un champ.
Maintenant, il en faut une avec la machine. Et donc les vingt-neuf autres, qu’est-ce qu’elles font ?
On expliquait comment un changement de cette importance dans les rapports de production entraîne un changement dans les rapports sociaux. On expliquait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, avec cette révolution-là, on allait passer d’une société de survie et de reproduction à l’identique à une société d’ascension sociale.
J’accumule parce que je peux produire beaucoup plus, et je transmets.
Et donc, ma situation sera meilleure à la fin de ma vie qu’au début de ma vie et la situation de mes enfants sera meilleure que ma propre situation.
C’est ça, la grande magie de la révolution industrielle ! C’était tout à fait nouveau ! Pour la première fois sur cette planète ! C’est l’idée de l’ascension sociale !
J’expliquais ça. Bon, il y avait déjà une dizaine de types qui avaient décroché d’emblée et qui étaient partis au kir. Il en restait donc 90.
Et j’expliquais que pour rendre ça possible, ce mythe de l’ascension sociale, il faut faire péter tout le système qui empêche l’ascension et qui oblige à rester dans sa classe ! Donc : la révolution française. La révolution politique. Il faut créer une société d’individus dotés du droit de propriété : une société avec le droit d’aller se faire exploiter où l’on veut, quand on veut, par qui l’on veut… Les droits de l’homme !
J’expliquais que ça, c’était rendu supportable par la culture : la troisième branche de la tomate. Et la culture, c’est l’école. L’école comme explication et comme légitimation des inégalités ! (…)
Ben oui, parce qu’avant, c’était Dieu l’explication des inégalités ! Dans une société de droit divin, si vous êtes inégal, c’est parce que Dieu l’a voulu ! A l’époque, c’était plausible. A partir de ce moment-là, si vous êtes en bas de l’échelle sociale et que d’autres sont plus haut, c’est parce que vous n’avez pas bien travaillé à l’école ! Si vous aviez travaillé à l’école, vous seriez plus haut ! D’ailleurs, au train où les élèves étudient à l’école, il ne devrait plus y avoir que des ingénieurs, des architectes… plus un seul ouvrier. J’expliquais donc que, maintenant, c’est vous qui êtes responsables de l’inégalité, puisque c’est votre mérite culturel qui fait que vous vous êtes positionnés dans l’échelle sociale !
Alors, il va falloir attendre Bourdieu, en 1962, pour comprendre que c’est une foutaise et un mensonge total. C’est vrai pour 1% de la population.
1% de fils d’ouvriers à l’université. Bon. Il y a 30% d’ouvriers en France.
Les 99% qui restent, on s’en moque : si c’est vrai pour 1%, c’est que c’est vrai ! »

L’éducation populaire

« [En 1944] Mademoiselle Christiane Faure rentre donc dans le premier cabinet qui va reconstituer un « Ministère de l’éducation nationale ». Parce que ce n’est plus un problème d’instruction. Avec Auschwitz, avec le nazisme, on sait désormais que ce n’est pas parce qu’on est instruit, qu’on préfère nécessairement la démocratie au fascisme ! Et qu’on peut être parfaitement instruit et être un nazi… Il y a dans l’intelligentsia française, il y a parmi les plus hauts dignitaires allemands, des gens qui ont un très haut niveau d’instruction.
Et ça, Mesdames et Messieurs, c’est un traumatisme pour ce ministère !
Parce qu’il est désormais obligé d’accepter une idée toute simple, que Monsieur le Marquis de Condorcet avait déjà exprimée en 1792, quand il avait présenté son plan d’éducation à l’assemblée. Condorcet avait dit :
« Attention, si vous vous contentez de faire de l’instruction des enfants, vous allez simplement reproduire une société dont les inégalités seront désormais basées sur les savoirs ! ».
Si vous voulez fabriquer une république et une démocratie, il vous faut donc un deuxième volet. Il vous faut faire de l’éducation politique des adultes ! Parce que la démocratie, ça ne tombe pas du ciel. Ca ne marche pas tout seul : il faut y réfléchir pour la préférer. Il faut faire un travail critique permanent.
Et donc, en 1944, Mesdames et Messieurs, en France, on crée dans le Ministère de l’éducation nationale une chose incroyable, pour laquelle il aura fallu une Shoah de vingt millions de morts pour qu’on accepte cette idée ! Cette idée toute bête, qu’il est de la responsabilité de l’Etat de prendre en charge l’éducation politique des adultes ! »

L’importance des mots et du langage dans le maintien de l’ordre social

« Je travaillais à la fédération nationale laïque pluraliste co-gestionnaire et démocratique de la jeunesse sociale solidaire civique et culturelle et citoyenne de France. Qu’on appelle, en raccourci chez nous, la FNLPCDJSSCCFF. Et mon travail de prophète consistait à dire la vérité.
C’est-à-dire, à aller chercher la vérité – la vérité officielle – dans les ministères, dans les cercles du pouvoir… Et puis à venir la « délivrer » – je ne sais pas comment dire ? – à ce que chez nous, on appelle : « la base ». On dit aussi « le terrain ».
Mon bureau était dans une grande tour en ivoire. Et eux, ils étaient à « la base », sur « le terrain ». Eux, ce sont des types qui me disaient toute l’année : « Tu comprends, Frank, nous, on est les deux pieds dans la boue ! Nous, on est les deux mains dans le cambouis ! » Je vous rassure : ils sont dans de petits centres sociaux très propres avec des moquettes et tout ça… Ce n’est pas la question… Mais voilà : ils parlent comme ça d’eux-mêmes.
Et le pouvoir m’expliquait les mots qu’il souhaitait que ces gens-là utilisent dorénavant pour désigner la réalité sociale s’ils voulaient avoir en échange l’argent du pouvoir : la subvention. Je venais donc donner les mots-clefs de la subvention. Quand les agents sociaux – c’est-à-dire vous ! – acceptez d’utiliser ces mots-là, vous avez l’argent. Alors, vous avez le droit de ne pas accepter – mais bon, vous faites comme vous voulez, hein ! – vous n’aurez pas d’argent.
Vous avez peut-être remarqué que le pouvoir fait un travail considérable sur les mots. Je ne sais pas si cela vous a frappé ? Il y a des mots qui disparaissent et il y a des mots qui apparaissent. Vous avez peut-être lu Georges Orwell, « 1984 » ? Il y en a peut-être parmi vous qui ont lu ça ?
Le ministère qui fait la guerre, on l’appelle « le ministère de la paix », celui qui gère la pénurie s’appelle « le ministère de l’abondance »…etc.
Chez nous, par exemple, vous aviez un ministère « du travail » qui défendait le droit du travail, puis c’est devenu un ministère « du travail et de l’emploi », avec deux directions dont une défendait le droit du travail et l’autre l’attaquait (au nom de l’emploi, de n’importe quel emploi), et aujourd’hui vous n’avez plus qu’un ministère « de l’emploi et de la solidarité » dont le but est de démolir le droit du travail.
Les linguistes nous expliquent cela très bien. Ils expliquent que les mots, c’est ce qui permet de penser. Non pas : « Je pense la réalité sociale et puis je fabrique des mots », ça ne marche pas comme ça ! C’est : « Il y a des mots. Et avec ces mots, je peux penser la réalité sociale » ! Donc, si on m’enlève des mots et si on m’en met d’autres à la place, je ne vais pas la penser de la même manière, la réalité sociale !
Je vais prendre un exemple, parce que je sens que je parle chinois. Je vous sens perplexes.
Ceux d’entre vous qui ont connu la guerre de 1968, savent qu’à cette époque-là, les pauvres – (tiens, en voilà un de mot en train de disparaître ! Moi, je trouve cela très bien qu’il y ait de moins en moins de pauvres, je trouve ça génial !) – on les appelait dans ces années-là des « exploités ». Je jure aux plus jeunes dans la salle, que c’est vrai ! Ca ne nous posait pas de problème ! On parlait d’eux comme ça couramment !
Quand on était éducateur social dans les quartiers, on parlait des « exploités ».
Vous comprenez bien que c’est un mot très-très embêtant pour le pouvoir. Parce que c’est un mot qui vous permet de penser la situation de la personne, non pas comme un état, mais comme le résultat d’un processus qui s’appelle « l’exploitation ». Si ce type-là est exploité, c’est donc qu’il y a un exploiteur quelque part ! Donc, quand vous le nommez exploité, vous le pensez comme un exploité et vous cherchez tout de suite… l’exploiteur. « Quel est le salaud qui exploite ce type, que je lui casse la figure ! »
Le pouvoir nous fait comprendre, que ça serait bien dorénavant d’appeler ces gens-là des « défavorisés ». Et regardez bien, c’est très- très amusant : c’est le même type, dans la même situation… mais dans un cas, il a été exploité par quelqu’un, dans l’autre, « il-n’a-pas-eu-de- chance ! » « Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ? On ne va pas aller faire chier le patronat parce que ce con n’a pas de pot, quoi ! »
C’est un état, vous voyez ? « Défavorisé », c’est un état. Il n’y a pas de défavoriseur, si vous voulez.
C’est comme « exclus ». Il n’y a pas d’exclueur. Vous êtes exclus : vous ne pensez pas à un processus, vous pensez à un état. Exclus, c’est un état : le type, il est né comme ça ! Je m’en fous, moi : je suis inclus ! Je m’en tape de lui ! C’est comme les noirs et les blancs : moi, je suis né inclus ! Voilà ! Lui, il est né exclus, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Je suis travailleur social, d’accord, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
Evidemment, vous comprenez bien que, si en tant que travailleur social, vous pensez le gars comme un type qui a été exploité ou comme un type qui n’a pas eu de bol, vous ne le travaillez pas de la même manière votre intervention sociale ! Et le ministère, l’état, le pouvoir – je ne sais pas moi, « la région » ? « la communauté francophone » ? comment on dit en Belgique ? – si vous acceptez de les nommer les « défavorisés », si vous acceptez de penser la réalité sociale avec ces yeux-là, alors le pouvoir vous donne de l’argent. Voilà, c’est très simple.
Maintenant, libre à vous de continuer à faire les demandes de subvention : « Bonjour, Monsieur le maire (bourgmestre), je voudrais des sous pour m’occuper des aliénés de mon quartier. » Vous pouvez essayer, hein ! « Il y a une bande d’exploités là-bas, je voudrais des sous. » Vous me direz combien vous avez gagné ! »

« Je faisais un métier utile. Et puis, surtout, j’y croyais ! Evidemment. Une fois que vous n’y croyez plus… Moi, j’y croyais. Et c’est très agréable d’y croire ! Nager dans le sens des idées dominantes, c’est délicieux…je prenais des bains de médiation culturelle, je me shootais au diagnostic partagé, je me défonçais à la préservation du lien social…à tous ces « concepts opérationnels » qui empêchent de penser comme disait l’ami Marcuse.
Toujours pour ceux qui ont connu la guerre de 68, il y avait un philosophe à l’époque qui s’appelait Marcuse – Herbert Marcuse, c’est un Allemand – un type incroyable… Il avait des élèves, comme Angela Davis – qui a fichu une pagaille aux Etats-Unis avec les noirs, après ! Ce type nous avait prévenus, il avait compris le truc, il avait dit : « Attention, Mesdames et Messieurs, nous sommes en train de vivre dans le monde – ça touchait le monde entier en 1968 : le Mexique, les Etats-Unis… – nous sommes en train de vivre la toute dernière critique efficace du capitalisme ! » Après, Il y aura encore des critiques. Mais elles seront totalement inefficaces. Parce qu’il est en train de s’opérer une révolution dans l’ordre des langages, qui fait qu’on nous enlève tous les mots qui nous servent à nommer négativement le capitalisme – comme « exploitation » – et on nous met à la place des mots qui le nomment positivement, comme « libéralisme », « développement » – (il y en a même qui voudraient qu’il soit durable ! ).
Marcuse appelait ça des concepts « opérationnels », par rapport à un concept, tout court. Vous savez qu’un concept, c’est un truc qui sert à penser une réalité. Un concept opérationnel, ça ne sert plus à penser : ça sert à agir. Dans le sens dans lequel le pouvoir souhaite que vous agissiez.
Moi, à l’époque, je prenais des bains de concepts opérationnels dans mon travail. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de types dans les banlieues que j’ai essayé de convaincre qu’il fallait faire de la médiation culturelle ! Un type disait : « Ah, de la médiation ? De la médiation…
C’est-à-dire ? Dans un conflit entre les riches et les pauvres ? » « Mais nooon, pas du tout ! De la médiation entre les œuvres des riches et des pauvres ! » »

« [Deux] sociologues de mes amis, dans un livre dont le titre devrait vous séduire, « Le nouvel esprit du capitalisme » [Allusion à l’ouvrage de Luc Boltanski et Eve Chiapello. Le nouvel esprit du capitalisme ; Paris Gallimard, 1999.], se sont mis en tête de traquer les raisons culturelles qui font que nous acceptons le capitalisme, alors que nous en comprenons les dégâts, alors que nous avons été capables de mettre fin au communisme !
Ils se sont mis dans la tête une idée très curieuse, qui est que la théorie du capitalisme se trouve dans les ouvrages de management ! C’est-à- dire qu’en fait, leur idée, c’est que le management – en accord avec vos idées, Monsieur ! – c’est la théorie de l’exploitation ! C’est-à-dire :
Apprendre à nos futurs directeurs à nous exploiter ! C’est ça, le management ! Ils se sont mis en tête de rentrer dans un ordinateur quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 1960, puis quatre- vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000. Et ils ont lancé leur logiciel d’analyse du langage pour voir quels étaient les mots qui arrivaient dans quel ordre…
Alors, Mesdames et Messieurs, en 1960, le mot le plus souvent cité dans quatre-vingt-dix ouvrages de management est le mot « hiérarchie ».
A cela, rien que de bien normal : on voit bien pourquoi il faut apprendre à nos futurs dirigeants à raisonner en terme de hiérarchie.
Alors je vous pose la question : selon vous, combien de fois le mot « hiérarchie » apparaît-il dans quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
ZERO fois !
Mesdames et Messieurs, le mot « hiérarchie » a disparu de la théorie du capitalisme ! Je vous pose alors cette question complémentaire : selon vous, la hiérarchie a-t-elle disparu des entreprises ?
Parce que si comme moi, vous pensez qu’elle n’a pas disparu et qu’à bien des égards elle s’est renforcée – mais qu’on ne peut plus la nommer comme hiérarchie ! – alors, on ne peut plus la penser comme hiérarchie !
Et le syndicalisme a un problème !
Parce qu’autant on peut mobiliser un collectif de travailleurs contre une hiérarchie, autant il est extrêmement improbable de lancer des individus à l’assaut de ce qui tient lieu aujourd’hui de hiérarchie…
Et selon vous, quel est le mot qui arrive « number one » en tête de quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
Mesdames et Messieurs, je vous présente notre ennemi : le « projet » !
Si nous ne parvenons pas à combattre ça, nous sommes foutus ! Nous sommes foutus, parce que ce satané mot – qui est tellement positif par ailleurs ! – ce satané mot a tellement colonisé nos façons de penser en vingt ans – c’est un mot récent – que nous ne parvenons plus à penser en dehors de lui !
Nous estimons que les jeunes doivent avoir des projets. Nous disons de certains jeunes qu’ils n’ont pas de projets. Nous estimons que les pauvres doivent faire des projets ! Les gens le plus en difficulté, pour se projeter dans l’avenir, on leur demande des projets !
Les seuls à qui on ne demande pas de projets, ce sont les riches.
Nous estimons qu’il nous faut avoir un « projet de vie ». Manifestement « vivre » ne suffit plus ! Nous devons transformer notre propre vie en un processus productif ! Parce que ce mot, Mesdames et Messieurs, est un mot qui transforme tout ce qui bouge en un produit ! C’est-à-dire en une marchandise. Des choses qui, jusqu’à maintenant, échappaient à la logique de la marchandise – du social, de l’éducatif, du culturel… – à partir du moment où on les fait sous cette forme-là…
Cela signifie qu’au lieu de travailler dans un quartier sur huit ans, dix ans, douze ans – ce que nous faisions dans les années 1960, quand on était éducateur ! – aujourd’hui, on réunit un groupe de jeunes… Avec eux, on monte un « projet ». Ce projet dure un an. On défend ce projet en échange d’une subvention, en concurrence avec d’autres porteurs de projets. Ce projet n’est pas fini, qu’on est déjà en train de préparer le projet suivant pour obtenir la subvention suivante.
A partir du moment où l’on fait ça, Mesdames et Messieurs, on rentre dans la définition marxiste de la marchandise.
La marchandise, c’est un bien ou un service réalisé dans des conditions professionnelles, qui teste sa pertinence sur un marché en concurrence avec d’autres biens ou services équivalents. Et bien, Mesdames et Messieurs, le mot « projet » est un mot qui, insidieusement, transforme notre vie en un processus de marchandise. »

« Mesdames messieurs je voudrais avant de vous laisser, vous dire la chose suivante : le capitalisme est une saloperie !
Mais ça, vous le savez déjà. C’est une saloperie à cause du trou dans la couche d’ozone, à cause des milliards de pauvres dans le monde, des missions de chômeurs dans la France qui est le 4ème pays le plus riche du monde, de la violence partout et du pillage de l’Afrique ; tout cela, vous le savez…
Mais c’est une saloperie pour une autre raison : ce foutu système parvient à se faire aimer et désirer par nous alors même que nous croyons le défendre, et il utilise pour cela des astuces de langage qui enrôlent notre générosité à son service.
Mesdames et messieurs, lorsque nous croyons nous battre pour la liberté du créateur, pour la défense de la création, pour le développement culturel, pour la restauration du lien social, nous enrôlons notre générosité au service du capitalisme.
Mesdames et Messieurs, on nous a volé des mots, et on nous a fourgué à la place de la camelote, de la verroterie, de la pacotille.
Je voudrais bien que quelqu’un ici m’explique ce que c’est que le lien social ? je voudrais que quelqu’un me dise qui détruit du lien social entre le patron de Michelin qui licencie 7000 pères de famille-là même année où il a établi des bénéfices records, ou bien le fils de l’un de ces pères de famille qui raye une voiture sur le quartier avec sa clé ? Qui dans ce quartier détruit du lien social ? Et qu’est-ce que c’est que ce lien social qu’il nous faudrait restaurer sinon de l’ordre au service du capitalisme ? »

La retranscription écrite de la conférence gesticulée est disponible ici : http://1libertaire.free.fr/FLepage01.html

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LQR, la langue de la domestication (Eric Hazan)

Entretien (2006) avec Eric Hazan, éditeur et écrivain, autour de son livre « LQR la propagande du quotidien » publié aux éditions Raisons d’agir. (Partie 2 Partie 3 Partie 4)

Eric Hazan appelle « Lingua Quintae Respublicae (LQR)» la langue utilisée par les médias dominants et la classe politique, une langue qui, loin d’être neutre, constitue à elle seule une puissante propagande et travaille et participe à notre domestication. Une langue de bois, une novlangue qui sait user de mots, de tournures, de procédés (tels que l’euphémisme) aptes à atténuer, travestir et masquer le réel, ce dans le but de nous rendre aimable et désirable l’ordre des choses, et nous faire accepter l’inacceptable. Une langue qui s’active à faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils sont censés signifier, à les vider de leur sens et de leur dimension subversive, en les répétant à tort et à travers – tels que « République » ou « droits de l’homme » -, pour qu’ils ne servent plus qu’à parer des plus nobles sentiments les saloperies des dominants.  Une langue qui sait user des mots adéquats pour insinuer l’idée que les phénomènes dont ils parlent sont naturels et que l’on ne peut avoir aucune prise sur eux – tels que la « crise » – et ainsi insuffler la fatalité. Une langue qui s’emploie à nous faire croire au consensus, à masquer les clivages, à effacer les lignes de fracture. Une langue qui fait disparaître tous les mots qui poussent à l’esprit critique et à la révolte pour les remplacer par des mots qui empêchent de penser négativement l’ordre établi – par exemple : exploités, qui suppose un exploiteur, remplacés par exclus, qui sous-entend que c’est de leur faute. Bref, une langue qui s’active à nous démobiliser et nous dépolitiser, à nous insuffler la soumission et l’apathie…

 

***

« La langue du IIIe Reich disait de la façon la plus « vulgaire » possible le racisme le plus sauvage ; la LQR cherche à donner un vernis de respectabilité au racisme ordinaire. La LTI visait à galvaniser, à fanatiser ; la LQR s’emploie à assurer l’apathie, à prêcher le multi-tout-ce-qu’on-voudra du moment que l’ordre libéral n’est pas menacé. C’est une arme postmoderne, bien adaptée aux conditions « démocratiques » où il ne s’agit plus de l’emporter dans la guerre civile mais d’escamoter le conflit, de le rendre invisible et inaudible. »

L’euphémisme

« la LQR vise au consensus (…) à l’anesthésie (…). C’est pourquoi l’un de ses principaux tours est (…) l’euphémisme (…). Le grand mouvement euphémistique qui a fait disparaître au cours des trente dernières années les surveillants généraux des lycées, les grèves, les infirmes, les chômeurs – remplacés par des conseillers principaux d’éducation, des mouvements sociaux, des handicapés, des demandeurs d’emplois – a enfin permis la réalisation du vieux rêve de Louis-Napoléon Bonaparte, l’extinction du paupérisme. Il n’y a plus de pauvres mais des gens modestes, des conditions modestes, des familles modestes. Être orgueilleux quand on n’a pas d’argent n’est pas pour autant interdit, mais cette façon de dire implique au moins une certaine modération dans les exigences. »

« On peut distinguer à l’euphémisme LQR deux fonctions distinctes. La première est le contournement-évitement. Soit l’expression partenaires sociaux (…) Au bridge, en double de tennis, le partenaire est celui ou celle avec qui on fait la paire. D’après Le Petit Robert, un partenaire est « une personne avec laquelle quelqu’un est allié contre d’autres joueurs ». Le principal du collège La Courtille à Saint-Denis, interrogé par Le Figaro (16-17 octobre 2004), emploie donc le mot à juste titre en préconisant « un partenariat étroit avec la police et la justice » pour rétablir l’ordre dans les cours de récréation. Mais s’agissant de « négociations » entre patronat et syndicats, la formulation « discussions entre partenaires sociaux », si banale qu’elle ne retient pas la moindre attention, contourne un non-dit, à savoir que patronat et états-majors syndicaux œuvrent ensemble au maintien de la paix sociale, qu’ils sont – pour reprendre l’une de ces images sportives que la LQR affectionne – du même côté du filet. »

« Autre évitement, le terme de privatisation, qui joue sur l’opposition public/privé, où « privé » est pris dans le sens positif de ce qui vous appartient en propre (vie privée, propriété privée…). Dire qu’une entreprise a été privatisée, c’est exploiter une connotation, c’est faire oublier qu’on a pris au contraire un bien appartenant en propre à la collectivité et qu’on l’a donné – ou vendu à vil prix – à des actionnaire qui vont le rationaliser pour en optimiser les résultats (la LQR évite les termes évoquant sans fard l’accumulation des richesses : il n’est guère question de bénéfice mais de résultat net, ni de profit mais de retour sur investissement. (…)) Et le terme même de privatisation disparaît dans les cas les plus scandaleux, s’agissant de la police, des prisons, de la guerre. »

« L’autre fonction de l’euphémisme consiste à prendre un mot banal, à en évacuer progressivement le sens et à s’en servir pour dissimuler un vide qui pourrait être inquiétant. Soit par exemple, pour cette fonction de masque, l’omniprésente réforme : en LQR, le mot a deux usage principaux. Le premier est de rendre acceptables le démantèlement d’institutions publiques et l’accélération de la modernisation libérale (…). Dans son autre usage, réforme est une manière pour les gouvernants de signifier, face à une question vraiment litigieuse, que la décision est prise de l’enterrer sous les enquêtes, rapports et travaux de commissions. (…) Bref, derrière réforme, il n’y a rien que du vide. (…)

Une réforme est souvent présentée comme le moyen de sortir d’une crise. Cet autre mot-masque est issu de vocabulaire de la médecine classique : la crise est le bref moment – quelques heures – où les signes de la maladie (pneumonie, typhoïde) atteignent un pic, après quoi le patient meurt ou guérit. Étendu à l’économie et à la politique, le terme de crise a longtemps désigné à juste titre un épisode rare mais limité dans le temps : la crise de 1929, si paradigmatique qu’on l’appelle encore parfois « la Crise », fut un moment d’exception où l’on vit des banquiers sauter par les fenêtres – ce qui ne s’est malheureusement jamais reproduit. Sous la IVe République, on a connu d’innombrables « crises ministérielles » et peut-être est-ce à ce moment-là que le terme de crise a cessé d’être réservé à des événements aigus. La dérive du mot, actuellement employé à contresens, n’est pas innocente : parler de crise à propos du logement, de l’emploi, du cognac ou de l’éducation n’implique pas que leurs problèmes vont être résolus à court terme. Chacun sait qu’ils sont tout à fait chroniques mais l’évocation d’une crise, terme auquel continue à s’attacher malgré tout la notion d’une temporalité brève, contribue à calmer les impatiences, ce qui est bien l’un des buts des euphémismes de la LQR. »

« La croissance tient une grande place dans la LQR pour deux raisons. La première est le caractère magique des données chiffrées, qui confère aux énoncés les plus invraisemblables ou les plus odieux une respectabilité quasi scientifique. (…) La seconde raison qui fait l’intérêt « politique » de la croissance est son caractère mystérieusement incontrôlable. Elle est la principale des contraintes extérieures sur lesquelles on ne peut rien sauf en déplorer les effets rétrécissants sur la marge de manœuvre. Les effets erratiques de la croissance sont censés n’épargner personne. (…) Mener des réformes pour sortir de la crise si, non pas si Dieu, mais la croissance le permet, telle est la conduite prônée par les experts, approuvée par les financiers et mise en pratique par les politiciens. »

Se féliciter le plus pour ce qu’on sait posséder le moins

« Dans le langage psychanalytique, la dénégation est l’expression, sur le mode du refus, d’un désir refoulé. J’ignore si les psychanalystes ont un mot pour désigner ce qui en serait comme une sorte de variante inversée. La LQR fait un grand usage de ce tour : prétendre avoir ce qu’on n’a pas, se féliciter le plus pour ce qu’on sait posséder le moins.

Ainsi, lorsque la précarité est venue s’ajouter au contrôle disciplinaire pour effacer ce qui restait d’humain dans les entreprises, lorsque la consommation des drogues psychotropes par les salariés a commencé à exploser, les anciens directeurs du personnel se sont vus transformés en directeur des ressources humaines, les DRH. (…) De même, quand tout concourt à l’isolement, il n’est question que de dialogue, d’échange, de communication et le mot ensemble (…) prolifère sur les murs. Dans l’opacité régnante – « politique », financière, policière -, on entend dire depuis longtemps que seule la transparence permet le jeu démocratique. (…)

Il entre souvent une part de comique involontaire dans ces efforts de promotion à tout prix. A une époque où l’on compte un nombre inhabituel d’escrocs et de menteurs au plus haut niveau des grandes sociétés, des partis et de l’Etat, où l’on ne sait plus si le mot affaires a trait aux activités économiques ou aux scandales financiers, les oligarques et leur personnel de haut rang sont présentés dans les médias comme nos élites. »

« S’agissant de la xénophobie et du racisme ambiants, on voit jouer à plein l’autojustification préventive. Pour s’écarter sans risque des positions lepénistes, on exalte le métissage (…) et surtout le multi ou pluriculturalisme. (…) La manœuvre est adroite : comment ne pas suivre le premier mouvement d’empathie, comment ne pas se laisser séduire par l’idée de pluralité culturelle ? (…) Mais le multiculturalisme est une nébuleuse où il est facile de s’égarer. Fabien Ollier a décrit le lancement de la notion au cours des années 1970 par l’extrême droite la plus intelligente et la plus dure, celle d’Alain de Benoist et des membres du GRECE (Groupement de recherche et d’études de la civilisation européenne). Leur champ sémantique, « focalisé autour de l’antiégalitarisme (identités particulières, droit à la différence, personnalités ethnoculturelles), de l’antijudéochristianisme (l’histoire n’a pas de sens, l’universalisme est totalitaire) et du paganisme (la culture indo-européenne conforme aux lois du vivant) », a fini par contaminer le discours général. « A l’interface de deux idéologies sécrétées par le capitalisme, l’idéologie libérale et l’idéologie fasciste, le multiculturalisme c’est dire le partage mais faire l’apartheid. Son versant contre-hégémonique n’est qu’un leurre. »

On assiste depuis quelque temps à la relève du multiculturalisme par un mot moins savant, celui de diversité, qui occupe désormais, au chapitre de la dénégation, une place centrale. (…) Le mot a la même ambiguïté que « multiculturalisme » : on prône la diversité, ce qui ne dérange évidemment personne, et dans le même mouvement on justifie que « l’accueil et l’ouverture », évoqués par Chirac devant Fadela Amara et ses amies de « Ni putes ni soumises », soient mis en œuvre diversement selon cette diversité – la « lutte contre toutes les formes de discrimination » étant le paravent rhétorique habituel. Prôner le multiculturalisme dans une société rongée par l’apartheid rampant, se féliciter de la diversité alors que l’uniformisation et l’inégalité progressent partout, telle est la ruse de la LQR.

Mais malgré son affinité affichée pour le divers et le multiple, la langue des médias et des politiciens a une prédilection pour les mots qui sont au contraire les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n’y voit rien. Je pense à totalitarisme, à fondamentalisme, à mondialisation, notions molaires comme disait Deleuze, propres à en imposer aux masses – par opposition aux outils moléculaires faits pour l’analyse et la compréhension. C’est un artifice très ancien que l’emploi de ces grands mots creux. »

Des mots vidés de sens

« Forgé par des publicitaires et des experts en communication, l’outil LQR fonctionne sur la répétition. Un mot clair et utile, repris sans fin dans les éditoriaux financiers, les « 20 heures » des grandes chaînes, les discours politiques et les affiches dans le métro, devient une bouillie d’où le sens s’évapore peu à peu. Tel a été le sort, ces dernières années, d’espace (…), d’écologie, d’utopie qui a repris du service dans la lutte contre toute mise en cause de l’ordre existant (…). La République, pour laquelle certains se sont fait couper la tête au temps de la vieille Restauration, en est venue, sous la restauration actuelle, à désigner un système régi par les experts, où la distribution des savoirs se superpose le plus exactement à la distribution des positions. »

« Accompagnant l’essorage de « la République », le vocabulaire de la Révolution prolifère aujourd’hui de manière paradoxale. Citoyen(ne) était un nom que se donnaient avec fierté les acteurs de la rupture avec l’Ancien Régime – « Ici, on se donne du tu et on s’honore du nom de citoyen », pouvait-on lire dans un estaminet du quartier des Gravilliers en 1793. Par un curieux retournement, le nom est devenu un adjectif qui sert à qualifier les attitudes publiques et les comportements commerciaux les plus conformes à l’esprit du temps : initiative citoyenne, entreprise citoyenne, Jeux olympiques citoyens. (…) Quant aux droits de l’homme, de paradigme de la Révolution (« le rocher des droits de l’homme, disait Chaumette, le président de la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792), ils sont devenus un produit d’exportation ou de parachutage vers les pays en développement, en compagnie de sang contaminé, de médicaments périmés, de mines antipersonnel et de directives du Fonds monétaire international. »

« Parmi les mots essorés, il en est deux dont l’émiettement du sens me paraît exemplaire : ce sont social et modernité. (…) Social(e) est un mot ancien qui a longtemps signifié de façon neutre : qui appartient à, ou relève de la société. (…) Au fil du temps, d’autres branches se sont greffées sur ce tronc principal du « social ». L’une d’elles remonte à la seconde moitié du XIXe siècle : la république socialela Sociale tout court chez Vallès, Lissagaray, Montéhus – c’était le peuple au pouvoir. Avec la démission internationale des socialistes à l’été 1914 et l’abandon de l’idée de révolution par les dirigeants du mouvement ouvrier français autour de 1930, ce sens-là a fait place à l’acceptation aujourd’hui dominante, où social se rapporte à ce qui est réalisé pour faire accepter leur sort aux catégories les plus « modestes », les plus « défavorisées », non plus du peuple mais de la population. »

Effacer les divisions, éviter les mots qui fâchent

« En 403 avant notre ère, une armée hétéroclite formée par les démocrates athéniens en exil mit en déroute les hoplites des Trente « tyrans ». C’était la fin d’une brève parenthèse oligarchique, après la défaite d’Athènes dans la guerre du Péloponnèse. Dans La Cité divisée, Nicole Loraux retrace les événements qui eurent lieu à Athènes en ce moment crucial. Les résistants démocrates, « retrouvant leurs concitoyens, adversaires d’hier, [jurèrent] avec eux d’oublier le passé dans le consensus ». Les Athéniens, de nouveau rassemblés, prêtèrent solennellement le serment de ne pas rappeler les malheurs du temps de la tyrannie, qui se trouvèrent ainsi rejetés dans l’oubli collectif. La Cité divisée montre que cette amnistie n’est pas aussi surprenante qu’il y paraît. Elle peut en effet se lire comme la conséquence d’un souci constant chez les Athéniens, celui de refuser ou d’occulter la stasis – mot qui « ne désigne étymologiquement qu’une position », mais qui en vient à signifier successivement une prise de position, parti, sédition, et enfin guerre civile. (…)

L’histoire n’est pas le seul terrain où se joue l’effacement. Il y a aussi l’usage des mots. L’un des plus fortement associés à l’Athènes classique est démocratie. Or, dans démocratie, il y a kratos qui signifie la supériorité, la victoire. C’est pourquoi, « comme si les cités refusaient d’admettre que, dans l’exercice de la politique, il y ait pu avoir place pour du kratos, parce que cela reviendrait à entériner la victoire d’une partie de la cité sur une autre, et donc à renoncer au fantasme d’une cité une et indivisible, le mot est étrangement absent de l’éloquence civique ou du récit des historiens […]. En évitant de prononcer un nom qui a d’abord été infligé au régime par ses adversaires comme le plus dépréciatif des sobriquets, [les démocrates] admettent implicitement que demokratia signifie qu’il y a eu division de la cité en deux parties et victoire de l’une sur l’autre. » Nicole Loraux détaille les stratégies d’évitement du mot demokratia : la substitution rampante par politeia (« constitution »), la destruction du sens sous l’hyperbole (la « bonne démocratie » exaltée en évoquant mille ans de passé radieux, de Thésée à Solon) et, plus significatif encore, le remplacement de demokratia par polis, la Cité, « que l’on suppose inentamée en son essence par tous les bouleversements qui affectent sa constitution parce qu’elle a pour elle le temps, un temps qui ressemble étrangement à l’éternité. (…) »

Il est peu probable que les agents propagateurs de la LQR soient d’attentifs lecteurs de Lysias, de Thucydide ou d’Aristote. Mais l’autolégitimation de la démocratie libérale passe par la construction de sa propre histoire, par l’établissement de son arbre généalogique. Or, dans cette généalogie rêvée, la démocratie athénienne tient une place originaire. Il s’agit évidemment d’une démocratie présentable, d’une cité où la stasis est totalement absente. (…) La cité divisée parle d’euphémisme, de substitutions, d’effacement. Vingt-quatre siècles après les événements décrits dans ce livre, la LQR met en œuvre des procédés du même ordre. (…) [L]’Athènes du IVe siècle et la V République du XXIe sont confrontées à la même question : comment occulter le litige, comment faire régner l’illusion d’une cité unie, autrement dit comment éliminer la politique ? Pour y répondre, les politiciens, les médias, les économistes, les publicitaires et de façon générale tous ceux qui cherchent à « réaliser la politique par la suppression de la politique » [J. Rancière] utilisent la LQR comme un dispositif général. Je propose d’y distinguer, arbitrairement peut-être, trois modes opératoires : l’évitement des mots du litige, le recollage permanent des morceaux et le recours à l’éthique.

« L’évitement des mots du litige

Depuis quinze ans, on a pris l’habitude de présenter la chute du mur de Berlin, l’écroulement du communisme de caserne, comme le triomphe de la démocratie. (…) [La] fin d’une Union soviétique, parvenue au point zéro dans la plupart des domaines et même au-dessous dans celui des idées, a entraîné l’oblitération d’un certain nombre de mots et expressions, aussi bien dans la LQR « de base » que dans sa version élaborée, celle des sociologues, politologues et autres géopoliticiens. Tout s’est passé comme si l’on avait saisi l’occasion de faire le ménage. (…)

Les mots, les notions, les concepts que l’on s’attache ainsi à déconsidérer ont un trait commun : ils font partie du vocabulaire de l’émancipation – mot d’ailleurs lui-même suspect – et de la lutte des classes. Il n’est plus guère question de classes dans la société et encore moins d’une lutte qui les opposerait entre elles. (…) Pour segmenter la communauté pacifiée, la LQR propose des notions de remplacement issues de pseudo-enquêtes sociologiques et de sondages d’opinion : les couches sociales, d’une rassurante horizontalité, les tranches – d’âge, de revenus et d’imposition – et les catégories, socioprofessionnelles ou autres. Toutes ces notions se prêtent à des statistiques et des diagrammes. Elles tendent vers l’image d’une population facile à décompter et à contrôler, où l’on a autant de chance de rencontrer de la stasis que dans une tranche de cake ou une couche de béchamel. S’il faut admettre la présence de noyaux d’hétérogénéité, la LQR fait parfois intervenir la notion de milieu, boursier ou cycliste, théâtral ou intégriste. Ces milieux sont censés avoir des opinions, faites tantôt d’inquiétude (« les milieux financiers s’alarment de la montée du prix du pétrole ») et tantôt de satisfaction (…), mais toujours unanimes. A l’inverse du meson des Grecs qui était précisément le lieu du débat public, un milieu dans la démocratie libérale et pacifiée ne saurait être divisé.

Le prolétariat est sorti du langage politico-médiatique par la même porte que la classe ouvrière : en appeler aux prolétaires de tous les pays passerait aujourd’hui pour une bouffée incontrôlée de nostalgie du goulag. Cette classe pas comme les autres, cet opérateur du litige qui portait en lui la disparition de toutes les classes a été congédié en même temps qu’elles, ce qui est logique. Avec lui ont disparu derrière le décor les opprimés et les exploités. Les esprits compatissants admettent que de telles catégories existent au loin, dans les favelas brésiliennes ou les sweatshops asiatiques. Mais dans la démocratie libérale il ne saurait être question d’exploitation ni d’oppression. Ces mots impliqueraient en effet qu’il existe des exploiteurs et des oppresseurs, ce qui s’accorderait mal avec la fin proclamée des relations de classe. Pourtant, il fallait bien trouver une façon de désigner ceux qui vivent dans la misère, désormais trop nombreux pour être simplement frappés d’invisibilité. Les experts les ont baptisés : ce sont les exclus.

Le remplacement des exploités par les exclus est une excellent opération pour les tenants de la pacification consensuelle, car il n’existe pas d’exclueurs identifiables qui seraient les équivalents modernes des exploiteurs du prolétariat. « Contrairement au modèle des classes sociales, dans lequel l’explication de la misère du « prolétariat » reposait sur la désignation d’une classe (la bourgeoisie, les détenteurs des moyens de production) responsable de son « exploitation », le modèle d’exclusion permet de désigner une négativité sans passer par l’accusation. Les exclus ne sont les victimes de personne, même si leur appartenance à une commune humanité exige que leurs souffrances soient prises en compte et qu’ils soient secourus, notamment par l’Etat selon la tradition politique française. » [Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme] D’ailleurs, non seulement les exclus ne sont victimes de personne, mais ce qui leur arrive est le plus souvent de leur faute. Dans une société où chacun est l’entrepreneur de lui-même, chacun est responsable de sa propre faillite. Pousser l’Etat à secourir les exclus est une tentation à laquelle il faut résister, comme à celle de subventionner des entreprises non rentables, ce qui ne peut que les enfoncer davantage (…).

Le passage de l’exploitation à l’exclusion peut servir de démonstration pour ceux qui doutent que la LQR soit une langue performative. Ce glissement sémantique amène en effet à accepter que la lutte contre l’injustice soit remplacée par la compassion, et la lutte pour l’émancipation par les processus de réinsertion et l’action humanitaire. L’image traditionnelle de l’homme du peuple héroïque – Jean Valjean – fait place à la figure pitoyable de l’exclu, « défini d’abord par le fait d’être sans : sans parole, sans domicile, sans papiers, sans travail, sans droits ».

En substituant aux mots du litige ceux de la sociologie vulgaire, la LQR révèle sa véritable nature d’instrument idéologique de la pensée policière, de langue du faux où les « idées » sont présentées comme aux origines d’un système qui, en réalité, les forge et les met en forme pour servir à sa propre légitimation. »

lqr« Le recollage permanent des morceaux

Si les élites politiciennes, financières et médiatiques consacrent tant d’énergie à donner de la consistance au fantasme d’une cité une et indivisible, si, avec l’aide des « savants », la LQR s’emploie si activement à écarter ou dénaturer les mots du litige, c’est que les dirigeants sont tenus d’effectuer deux tâches quelque peu contradictoires. La première est de contrôler les mouvements centrifuges, les surgissements du politique qui surviennent ici et là. Contrôler ne veut pas dire – pas toujours en tout cas – arrêter et jeter en prison. Il s’agit plutôt de réparer les mailles du filet tout en évitant le pire, c’est-à-dire de reconnaître la stasis : ceux qui expriment un désaccord ne sont pas des ennemis ni même vraiment des adversaires. Ils sont dans l’erreur parce qu’ils sont mal informés ou parce que leur niveau intellectuel ne leur permet pas d’avoir une vue juste du problème posé. Après le référendum constitutionnel du 29 mai 2005, tous les médias ont souligné que « la France du non » était surtout rurale et peu diplômée, jeune et peu fortunée. Façon polie de dire que le pays a penché vers le non à cause de jeunes ploucs sans argent ni éducation. On ne saurait leur en vouloir d’avoir mal voté. Simplement, on leur a mal expliqué.

La seconde tâche est plus difficile. Elle consiste à convaincre une population de contribuables, de consommateurs et d’usagers que son être-en-commun est fait d’autre chose que de chiffres. En laissant se répandre l’individualisme, le danger est de perdre toute motivation. Or ce danger est grave. En effet, le temps n’est plus où le système de production reposait sur le contrôle direct. Les cadres des années 1960, dont l’autorité était fondée sur la stabilité et la hiérarchie, sont désormais remplacés par des managers, des coaches, chargés non plus de contrôler mais d’animer. Intuitifs, humanistes, créatifs, ils ne sont plus des ingénieurs, mais des meneurs d’hommes. En conséquence, il n’est plus possible d’évaluer leur activité avec les mêmes méthodes que pour les cadres d’autrefois. L’appareil productif repose sur la confiance qui leur est accordée, laquelle suppose qu’ils aient intériorisé la norme, qu’ils pratiquent l’autocontrôle. C’est là que surgit la difficulté : à l’ère des privatisations, des fusions-acquisitions, des restructurations et des plans sociaux, plus personne, manager ou pas, ne peut s’identifier à un « projet d’entreprise », à une compagnie, une firme, un groupe qui peut le licencier ou même disparaître presque du jour au lendemain. Pour maintenir la « cohésion sociale » – autre façon de dire l’ordre -, il ne suffit pas qu’un ministère lui soit consacré. Il faut un substitut symbolique à la société-famille où l’on travaillait toute sa vie en montant un par un les échelons hiérarchiques. Ce substitut (j’allais dire ce placebo) est une fois encore le « fantasme d’une cité une et indivisible », la démocratie pacifiée, le consensus (…).

C’est à la LQR que revient l’essentiel du recollage des morceaux. C’est grâce à elle que l’on remet à leur place – c’est-à-dire nulle part – les lycéens révoltés, les ouvriers agricoles marocains ou les salariés de François Pinault à la Samaritaine, pour prendre quelques-uns des accès de fièvre politique du printemps 2005. C’est en LQR également que l’on s’adresse aux troupes néolibérales pour les dissuader de déserter, d’aller élever des chèvres ou, pire encore, de changer de camp comme les Saxons à la bataille de Leipzig.

Pour réaliser ce programme, le principal procédé est la répétition. C’est ainsi que depuis les grèves de décembre 1995 (le « mouvement social »), la prolifération du mot ensemble crée sur les murs et les écrans une injonction permanente à foyers disséminés. Les passants sont exhortés à tenir propres les trottoirs ensemble, à être vigilants dans le métro (« Attentifs ensemble », avec le logo où de petits personnages multicolores se tiennent par la main), à « vivre ensemble » (publicité pour RTL), à coopérer, car c’est « faire ensemble » (publicité pour le Crédit coopératif), ou encore, « ensemble », à « respecter l’environnement » (sacs recyclables Leclerc). (…)

La solidarité, autre mantra chiraquien, s’étale partout en couches épaisses sans qu’on sache toujours clairement de qui avec qui (…). Il y a quelque chose de malsain dans cette façon de s’affirmer solidaires sans autre précision, c’est-à-dire évidemment solidaires de nous autres – même s’il arrive qu’ensemble, « nous » manifestions notre solidarité avec des populations victimes de catastrophes diverses. Comme la police des frontières, notre solidarité divise le genre humain en deux files, ceux qui y ont naturellement droit et ceux qui à tout moment dans la queue peuvent s’entendre dire : « Veuillez nous suivre ici. » (…)

Pour donner corps à l’illusion de la cité unie, les efforts pour agréger les individus dissous dans la population ne suffisent pas. Il faut aussi montrer que les gouvernants démocratiquement choisis et les dirigeants parvenus à la tête des grands groupes industriels et financiers ne constituent pas une oligarchie « hors du commun », qu’ils n’ont pas perdu le contact avec leurs mandants et leurs actionnaires, ni avec les usagers-consommateurs. C’est pourquoi reviennent dans d’innombrables déclarations et articles, comme un déni obsessionnel et pathétique, l’écoute, la proximité, le terrain – sans compte les adverbes véritablement et concrètement, parsemés dans les discours et les interviews comme autant de petites taches de lâcheté intellectuelle. La proximité est un cas particulier : si le commerce de proximité est censé contrebalancer l’anonymat des grandes surfaces, ce qu’on cherche surtout à rapprocher de la population par ce mot, ce sont les institutions de la violence légale – justice de proximité, police de proximité. (…)

« Le recours à l’éthique

Depuis une vingtaine d’années, on a vu proliférer les comités d’éthique. Ils sont composés d’experts en tous genres, de philosophes, de sociologues, de juristes et de représentants des « principales familles spirituelles » (…) [C]es comités sont chargés de définir les limites de la vie et de la mort, de donner leur opinion sur des questions comme le statut de l’embryon et le clonage humain.

A d’autres institutions, moins prestigieuses mais non moins écoutées, on demande de se prononcer sur le bien et le mal dans des domaines prosaïques comme la Bourse, le sport ou l’impartialité de l’information dans les programmes de radio et de télévision publiques. Dans les textes administratifs qui définissent la mission de ces divers comités, l’équilibre, mot clé de la LQR, revient en leitmotiv. (…) Ce fatras bien-pensant ne fait que confirmer les tendances de la démocratie libérale actuelle : retour à la bonne vieille morale, aux valeurs transcendantes et au sens du sacré, épandage éthique masquant les réalités financières, faux problèmes éthiquement montés en épingle pour éviter les questions gênantes. (…)

Mais pour étayer le mythe de la cité unie, il existe un argument éthique beaucoup plus efficace. Il peut s’énoncer simplement : si tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, c’est qu’il y a des fautes commises qui viennent troubler les équilibres du marché ; si le néolibéralisme ne débouche pas sur la félicité commune, c’est qu’il y a des personnages ou des institutions qui transgressent la norme morale régissant le processus d’accumulation des richesses. La finance est l’un des domaines où cet argument trouve ses meilleures applications. Pour calmer les inquiétudes devant un chaos devenu chronique, les analystes financiers mettent en cause le manque de rigueur et surtout de transparence qui mine la nécessaire confiance. (…) Dans Et la vertu sauvera le monde, Frédéric Lordon a montré ce que valent ces explications : le mécanisme premier, celui qui mène aux malversations – évidemment réelles -, est la déréglementation financière avec sa conséquence, le remplacement du capitalisme industriel par le capitalisme financier. (…). La déréglementation a entraîné à la fois la volatilité et la brutalité des mouvements financiers. (…)

En attribuant les vices du système politico-financier au manque de vertu des dirigeants, on fait coup double. D’un côté, ceux qui jouent le rôle des censeurs manifestent leur courage et leur indépendance. (…) De l’autre, le tournant éthique permet à la LQR de fournir, pour l’essentiel des maux, des explications tenant à des personnes, les responsables. Elle accrédite ainsi l’illusion que la cité unie et pacifiée est à l’horizon du possible, que le consensus communautaire peut être obtenu à condition que les mauvais bergers soient éliminés – lors des prochaines élections par exemple. (…)

Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien, 2006

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La publicité, ou comment transformer l’être humain en rouage docile de la machine capitaliste

obéis consomme« La publicité est partout, à tel point qu’elle est devenue invisible pour l’homo economicus que nous sommes. Nous croyons la dominer alors que nous la subissons. Mais c’est bien elle qui joue avec nous, qui s’impose pour modeler nos comportements et notre environnement. »

« Nous ne mettons pas en cause les activités publicitaires en tant que mise à disposition du public d’informations commerciales, mais nous refusons la violence et la manipulation dont usent les procédés publicitaires, auquel nul ne peut échapper et qui diffusent en permanence l’idéologie dominante. »

La publicité, un matraquage auquel personne ne doit échapper

« La publicité se conjugue avec matraquage (et c’est un point commun avec les techniques des régimes dictatoriaux). Elle est totalitaire car elle cherche à envahir la totalité de l’espace avec des panneaux (souvent surdimensionnés) qui accaparent notre environnement, des affiches recouvrant tout un immeuble, dix publicités identiques à la suite dans le métro, des « tunnels » publicitaires de 20 minutes à la télévision ou à la radio etc. Il devient difficile de poser son regard sur un paysage libre de publicité. Elle s’immisce dans les films à la télévision ou au cinéma en les coupant ou en les pénétrant, plus discrètement, puisque les entreprises payent les cinéastes pour y montrer leurs produits.

La publicité envahit le temps également. Elle rythme toute la vie collective sur le mode de la consommation avec les commémorations, les fêtes, les événements réels ou factices. Tout est bon pour faire consommer. De la même façon, la publicité se saisit de tous les âges de l’existence individuelle pour en faire des moments de consommation, avec les enfants avides de jouets, les adolescents couverts de marques, les hommes motorisant leur vie et devenant fan de gadgets en tout genre, les femmes avec la mode et la beauté mais aussi la ménagère, la mère de famille ou encore les personnes âgées invitées à préparer leur avenir. Si notre espace est accaparé par la publicité, notre temporalité est rythmé par les slogans publicitaires, signe que notre civilisation glisse doucement mais sûrement vers un totalitarisme publicitaire puisqu’il est difficile d’y échapper (frontalement ou indirectement (…)). »

Un maillon essentiel du système capitaliste

« La publicité n’est pas neutre car elle existe pour promouvoir le système capitaliste et un modèle de société fondé sur la consommation. Elle contribue à déconstruire notre réflexion pour mieux nous aliéner. L’omniprésence de la publicité vise à réduire la totalité de l’être humain à la seule dimension de la consommation.

Loin d’être synonyme de liberté, la publicité participe à façonner l’idéologie dominante, à la soutenir afin que chacun prenne part à l’effort de Croissance. Elle est un maillon essentiel de l’activité économique. La publicité suscite le besoin, matraque pour ne pas dire impose un mode de vie. Elle est un rouage essentiel pour créer davantage de besoins, rendre obsolètes les produits, renouveler notre imaginaire afin de nous nourrir de nouveautés et abreuver le système en croissance par la mise en avant de biens et de services marchands. La publicité nous manipule plus qu’elle n’informe.

Modeler nos pensées et nos comportements pour nous conformer à l’impératif de Croissance

« La mainmise de la publicité sur la société est insidieuse puisqu’elle fait de la consommation un fondement de notre société, en nous incitant à penser en terme de consommation. Surtout, en plus de vouloir nous faire dépenser, la publicité vise à nous faire dé-penser en divulguant à feu doux l’idéologie capitaliste, de façon discrète et sournoise à tel point que nous n’avons toujours pas conscience d’être embrigadé. Elle est complice d’une vaste manipulation afin de tout marchandiser et asseoir la société de Croissance, l’alimenter sans cesse en nouveautés, créer de nouveaux besoins et acter l’obsolescence. Elle développe une idéologie et un mode de vie qui n’est pas neutre car directement au service du capitalisme. »

« [La publicité] a recours sans cesse aux sophismes de l’image, falsifie le sens des mots, déstructure l’ordre logique. Ce langage, dès le plus jeune âge, façonne ainsi des modes de pensée qui sont à l’opposé de la raison cartésienne. La règle publicitaire, qui oblige à faire du produit un spectacle, conduit ainsi l’enfant à confondre l’image et la chose, le visible et le réel. Règne ensuite la culture de l’amalgame : la publicité pratique cette rhétorique de l’association selon laquelle n’importe quelle valeur peut être associée à n’importe quel produit (la beauté du sport par exemple à la célébration de boissons alcoolisées). La rythmique publicitaire (jingles, chocs et frissons), les montages chaotiques et “déments”, en tentant de happer au lieu de convaincre, en nous saisissant viscéralement pour contourner nos résistances conscientes, font prédominer les conduites-réflexes sur toute démarche réfléchie. En liaison avec la trépidation médiatique et les oripeaux de la société du spectacle, c’est toute une relation au monde fondée sur l’adhésion sensorielle et le refus de penser que tisse la publicité dans la “conscience collective“. Ce mode de pensée instaure le règne de l’impensé. »

« L’omniprésence quantitative du phénomène publicitaire entraîne (…) un changement qualitatif dans sa façon d’imposer ses modèles : sa norme paraît “ normale ”. Pour mieux faire passer son message, la publicité a su évoluer en abandonnant le ton impératif pour introduire le mode indicatif. Celui-ci est, finalement, plus contraignant que le mode impératif dans la mesure où l’on ne peut pas se distancier de ses ordres. Qui plus est, cette normalité est commune à tous : la collectivité semble s’y être déjà pliée. Les modèles de consommation deviennent alors d’autant plus coercitifs qu’ils sont supposés massivement répandus. »

Une entreprise totalitaire

« La publicité, sous ses aspects festifs et joyeux, sympathiques et drôles, est une dangereuse propagande qui casse, image après image, le sens de la vie. »

« La publicité est une machine à casser la personne humaine. Elle ne veut plus d’humains, de citoyens, elle veut des consommateurs. La publicité réduit chacun de nous à un moyen : la consommation. La publicité nous impose la fausse idée que l’unique sens de la vie est la consommation. »

« [Le] phénomène publicitaire ne consiste pas en une simple somme d’annonces disparates : elle est un système. Et ce système, si on l’observe bien, non seulement tend à occuper la totalité du champ des activités humaines – y compris ses aspects les plus immatériels – dans la seule consommation. À deux niveaux, celui de l’invasion quantitative et celui de la pénétration idéologique, la publicité est bien une entreprise totalitaire.

« La publicité participe activement à la fabrication d’un modèle de société en imaginant un bonheur formaté fondé sur la consommation. La publicité célèbre l’ordre des « décideurs » et le bonheur des consommations inutiles. Au-delà de la manipulation et du mépris, la publicité dévoile une philosophie cynique qui entend transformer le monde en marchandise. La voix de la publicité est insidieuse car invisible et douce, nous sommes éduqués avec ou alors elle nous fait rêver et, elle contribue à imposer un « totalitarisme tranquille » c’est-à-dire un mode de vie imposé où la norme est la règle et ne pas la respecter signifie l’exclusion et où les victimes sont les bourreaux sans que nous puissions nous condamner. Articulation essentielle de la société capitaliste, la publicité fait plus que soutenir, elle guide la société.’

« Nous aurions pu penser que le chômage, l’exclusion, la pauvreté freineraient l’exhibition du discours publicitaire et feraient taire les sirènes de la surconsommation. Il n’en est rien. Qu’importe la « fracture » sociale, puisqu’on s’adresse à la majorité nantie ! Qu’importe si des centaines de milliers d’individus sont forcées de contempler chaque jour des modèles d’existence qui leur sont rendues inaccessibles par leur exclusion ! On ne s’émeut pas de cette violence quotidienne. Après tout, pourquoi refuserait-on aux pauvres de rêver à ce que possèdent les riches : n’est-ce pas ce qui se fait dans le tiers-monde ? A l’ordre économique, qui a pour effet d’exclure les pauvres, s’adjoint désormais l’ordre publicitaire, qui a pour fonction de nous les faire oublier. »

Avilir l’être humain, le réduire à un simple rouage

« La « culture publicité » n’existe pas, la publicité c’est l’anti-culture. Si la culture nous humanise et ré-enchante le monde, la publicité réduit l’homme à un tube digestif dont l’unique fonction est de consommer. Avec la culture, l’homme devient autonome tandis qu’avec la publicité, plus on y est soumis, plus on devient « accro» et conditionné. Loin d’essayer de tendre à la réflexion des individus, la publicité infantilise nos actes et ce dès l’enfance, en fidélisant les enfants. Il est tellement simple d’exploiter commercialement les rêves des jeunes que cela s’apparente à du dressage tant ce qui est inculqué précocement reste comme une valeur intangible pour l’individu ainsi formaté. Les publicitaires ont l’ambition de nous conditionner et d’occuper l’espace psychique. Souvenons-nous de cet ancien patron de TF1 (chaîne de télévision le plus regardée en Europe) qui expliquait que son travail consistait à élaborer des programmes pour préparer les esprits au message publicitaire. »

« La publicité est (…) une monstrueuse opération de formatage qui vise à faire régresser l’individu afin d’en faire un être docile dépourvue de sens critique et facilement manipulable. Au-delà de sa fonction commerciale immédiate, la publicité est donc bien un enjeu véritable car elle participe à faire régresser l’humain, que ce soit dans son action ou sa réflexion. Elle rabaisse les personnes au rang de simples consommateurs qui commencent par consommer des produits puis consomment d’autres humains (management, violence, exploitations diverses …) et finissent par se consommer eux-mêmes (dopages, sectes, opérations de chirurgie esthétique …). »

Uniformiser les modes de vie et détruire les cultures

« La publicité, loin d’une culture en soi, détruit les cultures existantes pour uniformiser les besoins et les comportements. Elle façonne des identités communes à tous en simulant des différences qui sont davantage des moyens pour nous faire croire que nous avons le choix.

D’ailleurs, la diversité des cultures du monde dérange la publicité puisqu’elle peut être considérée comme un frein à la soif de profits des annonceurs. La publicité veut détruire les cultures en imposant des produits et des modes de vie standardisés sur toute la surface de la Terre. Chacun sur la planète devra consommer de façon identique et beaucoup. La publicité ne supporte pas les peuples qui veulent faire de la diversité de leur culture une richesse. La publicité veut créer un monde non pas universel, mais uniforme, tout en glorifiant, de façon trompeuse, la différence, quand elle ne rêve que d’indifférenciation. »

Une pollution et un gaspillage immenses

« L’omniprésence de la publicité nous oppresse, tout comme elle nous conditionne. Elle normalise nos comportements et représentent autant une occupation illicite de notre espace qu’un gaspillage intolérable d’autant plus qu’il n’est souvent ni voulu, ni attendu.

La publicité, par son essence même, contribue au pillage perpétré par le capitalisme du désastre, notamment des ressources naturelles. En outre, en produisant son verbiage malsain, la publicité pollue de multiples façons notamment par une pollution visuelle et énergétique. »

« De façon intrinsèque, la publicité participe au pillage planétaire organisée par le capitalisme. En effet, le système publicitaire monopolise toujours plus l’espace public. Il parasite les activités culturelles et pervertit les manifestations sportives. Par ailleurs, la publicité sacrifie la santé et l’écosystème au commerce, occulte les conséquences sanitaires, et se moque du principe de précaution (en vendant tout produit, peu importe le risque). La publicité incite à la surconsommation, au gaspillage, à la pollution et fait souvent l’apologie de comportements irresponsables et individualistes. Elle est source de surendettement, de délinquance et de violence pour les plus démunis et les plus réactifs à son discours intrusifs.

« La publicité a toujours privilégié le support de l’affichage à tel point que, désormais, les affiches publicitaires sont incrustées dans nos villes, nos campagnes et nos transports. Elles sont omniprésentes, géantes, souvent illuminées et sont donc dévoreuses d’espace public et d’énergie.

Cette débauche graphique gêne la vue, salit notre cadre de vie, réduit notre liberté de penser et limite notre faculté de rêver. La confiscation de l’espace public et son exploitation mercantile sont d’autant plus inadmissibles que la loi qualifie les paysages de « bien commun de la nation » et que les dispositions régissant l’affichage publicitaire sont intégrées au livre V du Code de l’environnement, intitulé « Prévention des pollutions, des risques et des nuisances ». Ainsi, même le législateur considère l’affichage publicitaire comme une pollution ! Par l’affichage, le système publicitaire s’immisce dans notre quotidien de la façon la plus évidente et la plus violente également. »

Sortir de la publicité pour sortir de la société de croissance

« Pour sortir de la société de croissance, sortir de la publicité est un préalable obligatoire. Lutter contre la publicité est donc, avant tout, un combat idéologique. »

Extraits de l’article « Sortir de la publicité » de Christophe Ondet.

(L’article en intégralité : http://www.projet-decroissance.net/?p=342 )

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Quelques sites utiles, pour comprendre et agir contre la pub :

http://www.deboulonneurs.org/

http://www.casseursdepub.org/

http://paysagesdefrance.org/

http://antipub.org/