« Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile »

pasolini-cocci-630x365 « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement « dans » l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette « acceptation réaliste » découle de l’usage de la raison. (…) Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas, la transformation ne doit pas être acceptée : son « acceptation réaliste » n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser sa conscience et continuer son chemin. C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. La régression et la détérioration ne doivent pas être acceptées, fût-ce avec une indignation ou une rage qui, dans ce cas précis, et contrairement aux apparences, sont des mouvements profondément rationnels. Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. (…) L’histoire nous [en] fournit (…) l’exemple : le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les valets des cardinaux. Cependant, pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.»

PPP, « Nous sommes tous en danger », dernier entretien

Publicités

Etre révolutionnaire, ce n’est pas réclamer le bonheur bourgeois pour tous mais défendre d’autres modèles de vie

accattone2Il y a des intellectuels, les intellectuels engagés, qui estiment de leur devoir, et de celui des autres, de faire savoir aux personnes adorables qui ne le savent pas qu’elles ont des droits ; d’inciter les personnes adorables qui savent qu’elles ont des droits, mais y renoncent, à ne pas y renoncer ; de pousser tout le monde à éprouver l’impulsion historique de lutter pour les droits des autres (…)

Parmi ces intellectuels qui, depuis plus d’un siècle, ont assumé un pareil rôle, pendant ces dernières années se sont clairement distingués des groupes particulièrement acharnés à en faire un rôle extrémiste. (…)

Ces extrémistes (…) se posent comme objectif premier et fondamental de répandre parmi les gens, d’une manière que je définirais apostolique, la conscience de leurs droits. (…)

A travers le marxisme, l’apostolat des jeunes extrémistes d’extraction bourgeoise – l’apostolat en faveur de la conscience des droits et de la volonté de les obtenir – n’est autre que la rage non consciente du bourgeois pauvre contre le bourgeois riche, du bourgeois jeune contre le bourgeois vieux, du bourgeois impuissant contre le bourgeois puissant, du bourgeois petit contre le grand bourgeois.

C’est une guerre civile non consciente – déguisée en lutte des classes – dans l’enfer de la conscience bourgeoise. (…)

[L’]extrémiste qui enseigne aux autres à avoir des droits, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne que celui sert a des droits identiques à celui qui commande. L’extrémiste qui enseigne aux autres à lutter pour obtenir leurs droits, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne qu’il faut jouir de droits identiques à ceux des patrons. L’extrémiste qui enseigne aux autres que ceux qui sont exploités par les exploiteurs sont malheureux, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne qu’il faut exiger un bonheur identique à celui des exploiteurs.

Le résultat qu’on atteint éventuellement de cette manière, c’est donc une identification – c’est-à-dire, dans le meilleur cas, une démocratisation dans un sens bourgeois.

La tragédie des extrémistes consiste ainsi à avoir fait régresser une lutte qu’ils définissent verbalement comme révolutionnaire marxiste-léniniste vers une lutte civile aussi vieille que la bourgeoisie – essentielle à l’existence de la bourgeoisie. (…)

La lutte des classes a été aussi, jusqu’ici, une lutte pour la prédominance d’une autre forme de vie (…), c’est-à-dire d’une autre culture. C’est tellement vrai que les deux classes en lutte étaient aussi – comment dire ? – deux races différentes. Et en fait elles le sont encore, en substance. En plein âge de Consommation. (…)

Tout le monde sait que les « exploiteurs », lorsque (en utilisant les « exploités ») ils produisent de la marchandise, produisent en fait de l’humanité (des rapports sociaux). Les « exploiteurs » de la seconde révolution industrielle (autrement dite société de consommation: grande quantité, biens superflus, fonction hédoniste) produisent une nouvelle marchandise : ils produisent en conséquence une nouvelle humanité (de nouveaux rapports sociaux).

Or, durant les deux siècles environ de son histoire, la première révolution industrielle a toujours produit des rapports sociaux modifiables. La preuve? C’est la certitude fondamentale de la possibilité de modifier les rapports sociaux, chez ceux qui luttaient au nom de l’altérité révolutionnaire. Jamais ceux-ci n’ont opposé à l’économie et à la culture du capitalisme une alternative, mais au contraire, précisément, une altérité – qui aurait dû modifier radicalement les rapports sociaux existants, c’est-à-dire, en termes d’anthropologie, la culture existante.

Au fond, le « rapport social » qui s’incarnait dans le rapport entre le serf de la glèbe et le seigneur féodal n’était pas tellement différent de celui qui s’incarnait dans le rapport entre l’ouvrier et le patron d’industrie : et de toute façon, il s’agit de « rapports sociaux » qui se sont montrés également modifiables.

Mais si la seconde révolution industrielle produisait dorénavant, grâce aux nouvelles et immenses possibilités qu’elle s’est données, des « rapports sociaux » non modifiables ? C’est la grande et sans doute tragique question qu’il faut poser aujourd’hui. Et c’est en définitive le sens de l’embourgeoisement total qui est en train de se produire dans tous les pays – définitivement dans les grands pays capitalistes, dramatiquement en Italie.

De ce point de vue, les perspectives du Capital apparaissent roses. Les besoins induits par le vieux capitalisme étaient au fond très semblables aux besoins primaires. Au contraire, les besoins que le nouveau capitalisme peut induire sont totalement et parfaitement inutiles et artificiels. Voilà pourquoi, à travers eux, le nouveau capitalisme ne se limiterait pas à changer historiquement un type d’homme, mais il changerait l’humanité elle-même. Il faut ajouter que le consumérisme peut créer des « rapports sociaux » non modifiables, soit en faisant surgir, dans le pire des cas, à la place du vieux clérico-fascisme, un nouveau techno-fascisme (ne pouvant se réaliser de toute façon qu’à condition de s’appeler antifascisme) ; soit, comme il est désormais plus probable, en créant, comme contexte de sa propre idéologie hédoniste, un contexte de fausse tolérance et de faux laïcisme – c’est-à-dire de fausse réalisation des droits civiques.

Dans les deux cas, l’espace pour une réelle altérité révolutionnaire serait restreint dans les limites de l’utopie ou du souvenir, en réduisant ainsi la fonction des partis marxistes à une fonction sociale-démocratie, bien que, du point de vue historique, totalement nouvelle. (…)

[L’]altérité n’est pas seulement dans la conscience de classe et dans la lutte révolutionnaire marxiste. L’altérité existe aussi par elle-même dans l’entropie capitaliste – à l’intérieur de laquelle elle jouit (ou plus exactement elle pâtit, souvent d’une manière horrible) de sa nature concrète, factuelle. Ce qui est, et ce qu’il y a d’autre dans ce qui est, ce sont deux données culturelles. Entre ces deux données, il existe un rapport de prévarication, souvent abominable, justement. Transformer leur rapport en un rapport dialectique, c’est précisément la fonction, jusqu’à aujourd’hui, du marxisme: un rapport dialectique entre la culture de la classe dominante et celle de la classe dominée. Ce rapport dialectique ne serait donc plus possible là où la culture de la classe dominée aurait disparu, ayant été éliminée, abrogée, selon l’expression que vous employez. Il faut donc lutter pour que restent vivantes toutes les formes, alternatives et subalternes, de culture.

Extrait du discours que Pier Paolo Pasolini devait prononcer au congrès du Parti radical italien le 4 novembre 1975 (soit deux jours après sa mort). Il est reproduit dans ses Lettres luthériennes.

Enquête sur l’assassinat de Pasolini

Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, le romancier, poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini est retrouvé sauvagement assassiné sur un terrain vague d’Ostie, aux portes de Rome. Très vite, un jeune prostitué du nom de Pino Pelosi, âgé de 17 ans, reconnaît avoir abattu l’écrivain, lequel n’a jamais caché son homosexualité et son attirance pour le milieu romain de la prostitution. Pino Pelosi est immédiatement condamné à la peine de prison maximale encourue par un mineur pour un tel crime. Pourtant, certaines pistes évidentes ne sont pas explorées et des points obscurs subsistent. Trente ans plus tard, l’accusé revient sur ses aveux et affirme s’être tu pour protéger sa famille, victime de sérieuses menaces. L’enquête, précipitamment close peu après la tragédie, est rouverte en 2010 et se penche sur des éléments qui n’ont jamais été pris en compte car, dans l’Italie conservatrice des années 1960 et 1970, Pasolini ne manquait pas d’ennemis. Ses romans, qui explorent avec authenticité la vie dans les banlieues populaires de la capitale italienne et dressent le portrait des « mauvais garçons » de ces quartiers pauvres, sont jugés obscènes et ne cessent de faire scandale. Pasolini écrit également des articles à charge contre la classe dirigeante. Sa mort a-t-elle été préméditée au sein de cette classe politique dont il dénonçait les liens avec la mafia ? L’a-t-on tué pour l’empêcher de révéler des secrets explosifs ? Retour sur une enquête qui fait émerger la face sombre de l’Italie, avec notamment le cousin et biographe de Pasolini, Nico Naldini.

Pasolini contre la télévision

casser les télés

« A partir du moment où quelqu’un nous écoute dans son téléviseur il a envers nous un rapport d’inférieur à supérieur qui est un rapport effroyablement anti-démocratique.  »

(Pier Paolo Pasolini)

« La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante. »

« Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer : ne peut passer que celui qui est imbécile, hypocrite, capable de dire des phrases et des mots qui ne soient que du son ; ou alors celui qui sait se taire – ou se taire en chaque moment de son discours – ou bien se taire au moment opportun. […] Celui qui n’est pas capable de ces silences ne passe pas. On ne déroge pas à pareille règle. Et c’est en cela […] que la télévision accomplit la discrimination néocapitaliste entre les bons et les méchants ». 

(Pier Paolo Pasolini, Contre la télévision)

« Sa médiation, j’ai peur qu’elle finisse par être TOUT : le Pouvoir veut que l’on parle d’une façon donnée […] : et c’est de cette façon que les ouvriers parlent dès qu’ils abandonnent le monde quotidien, familial ou dialectal en extinction (extinction plus lente, néanmoins, de l’histoire qui accomplit le dépassement). Dans le monde entier tout ce qui vient d’en haut est plus puissant de ce qui se veut à partir du bas. Les techniciens chinois dans le Yémen sont charismatiques. Ils sont descendus du ciel pour construire des routes et pour apporter des poires en boîte de conserve. Il n’y a pas de mots qu’un ouvrier prononce dans une intervention publique qui ne soit pas « voulue » d’en haut. Ce qui reste originel dans l’ouvrier c’est ce qui n’est pas verbal : par exemple son physique, sa voix, son corps.  »

« Il me semble, personnellement, que le monde soit aujourd’hui très féroce, et que, à la limite, dans les années cinquante il était banal. En nous tournant en arrière, le spectacle qui se donne à nos yeux est une vision de banalité (…). La férocité était terrible et à l’ancienne (les camps de concentration en Urss, l’esclavage des « démocraties » orientales, l’Algérie). Cette féroce à l’ancienne, naturellement, reste : regarde non seulement le Vietnam, mais aussi le Brésil, la Grèce, par exemple, et surtout l’Erythrée – où le Négus, duquel on ne peut parler mal pour ne pas se confondre avec les fascistes – est en train de mettre en œuvre une des répressions les plus horribles que l’on connaisse : incendies de villages entiers, des jeunes décimés et pendus en groupe dans les places publiques, etc. Mais en plus de cette vieille férocité (…), il y a la nouvelle férocité qui consiste dans les nouveaux instruments du Pouvoir : une féroce si ambiguë, ineffable, habile, de sorte que bien peu de bon reste en ce qui tombe sous sa sphère. Je le dis sincèrement : je ne considère rien de plus féroce de la très banale télévision. »

(PPP, extrait d’une interview donné à Tommaso Anzoino, 1970)

« Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. (…) Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et (…) elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. (…) Les Italiens ont accepté d’enthousiasme ce nouveau modèle que leur impose la télévision (…). Prenons un exemple : les sous-prolétaires, jusqu’à ces derniers temps, respectaient la culture et n’avaient pas honte de leur propre ignorance ; au contraire, ils étaient fiers de leur modèle populaire d’analphabètes appréhendant pourtant le mystère de la réalité. C’est avec un certain mépris effronté qu’ils regardaient les « fils à papa », les petits-bourgeois, dont ils se différenciaient, même quand ils étaient forcés de les servir. Aujourd’hui, au contraire, ils se mettent à avoir honte de leur ignorance : ils ont abjuré leur modèle culturel (…) Dans tout cela, la responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que « moyen technique », mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir. Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été.  »

« Le bombardement idéologique télévisé n’est pas explicite : il est tout entier dans les choses, tout indirect. Mais jamais un « modèle de vie » n’a vu sa propagande faite avec autant d’efficacité qu’à travers la télévision. Le type d’homme ou de femme qui compte, qui est moderne, qu’il faut imiter et réaliser, n’est pas décrit ou analysé : il est représenté ! Le langage de la télévision est par nature le langage physico-mimique, le langage du comportement ; qui est donc entièrement miné, sans médiation, dans la réalité, par le langage physico-mimique et par celui du comportement : les héros de la propagande télévisée – jeunes gens sur des motos, jeunes filles à dentifrices – prolifèrent en millions de héros analogues dans la réalité. C’est justement parce qu’elle est purement pragmatique que la propagande télévisée représente le moment d’indifférentisme de la nouvelle idéologie hédoniste de la consommation, et qu’elle est donc très efficace. »

(PPP, Ecrits corsaires)

 

Comment les classes dominantes ont imposé leur modèle de vie – et détruit toutes les cultures populaires qui lui faisaient obstacles

decameron« La classe dominante, dont le nouveau mode de production a créé une nouvelle forme de pouvoir et en conséquence une nouvelle forme de culture, a procédé ces dernières années en Italie au génocide de cultures particularistes (populaires) le plus complet et total que l’histoire italienne ait connu. Les jeunes sous-prolétaires romains ont perdu (…) leur « culture », c’est-à-dire leur manière d’être, de se comporter, de parler, de juger la réalité. On leur a fourni un modèle de vie bourgeois (consumériste) : ils ont été classiquement détruits et embourgeoisés. Leur connotation de classe est donc maintenant purement économique et non plus également culturelle. La culture des classes subalternes n’existe (presque) plus : seule existe l’économie des classes subalternes. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes

« Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. Les routes, la motorisation, etc., ont désormais uni les banlieues au centre, en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution des mass média a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et (…) elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. C’est un hédonisme néo-laïque, aveuglément oublieux de toute valeur humaniste et aveuglément étranger aux sciences humaines.
L’idéologie précédente voulue et imposée par le pouvoir était, comme on le sait, la religion : le catholicisme était en effet formellement l’unique phénomène culturel qui « unifiait » les Italiens. Aujourd’hui, il est devenu concurrent de ce nouveau phénomène culturel « unificateur » qu’est l’hédonisme de masse ; aussi, en tant que concurrent, le nouveau pouvoir a déjà commencé, depuis quelques années, à le liquider. II n’y a en effet rien de religieux dans le modèle du jeune homme et de la jeune femme proposé et imposé par la télévision. Ce sont deux personnes qui ne donnent de valeur à la vie qu’à travers les biens de consommation (et, bien entendu, ils vont encore à la messe du dimanche : en voiture). Les Italiens ont accepté d’enthousiasme ce nouveau modèle que leur impose la télévision, selon les normes de la production qui crée le bien-être (ou, mieux, qui sauve de la misère). Ils l’ont accepté, ce modèle, oui, mais sont-ils vraiment en mesure de le réaliser ?
Non. Ou bien ils le réalisent matériellement seulement en partie et en deviennent la caricature, ou ils ne parviennent à le réaliser que d’une façon si réduite qu’ils en deviennent victimes. Frustration ou carrément désir névrotique sont désormais des états d’âme collectifs. Prenons un exemple : les sous-prolétaires, jusqu’à ces derniers temps, respectaient la culture et n’avaient pas honte de leur propre ignorance ; au contraire, ils étaient fiers de leur modèle populaire d’analphabètes appréhendant pourtant le mystère de la réalité. C’est avec un certain mépris effronté qu’ils regardaient les « fils à papa », les petits-bourgeois, dont ils se différenciaient, même quand ils étaient forcés de les servir. Aujourd’hui, au contraire, ils se mettent à avoir honte de leur ignorance : ils ont abjuré leur modèle culturel (les très jeunes ne s’en souviennent même plus, ils l’ont complètement perdu), et le nouveau modèle qu’ils cherchent à imiter ne prévoit ni l’analphabétisme, ni la grossièreté. Les jeunes sous-prolétaires — humiliés — dissimulent le nom de leur métier sur leurs cartes d’identité et lui substituent le qualificatif d’« étudiant ». Bien évidemment, à partir du moment où ils ont commencé à avoir honte de leur ignorance, ils se sont également mis à mépriser la culture (caractéristique petite-bourgeoise, qu’ils ont immédiatement acquise par mimétisme). Dans le même temps, le jeune petit-bourgeois, dans sa volonté de s’identifier au modèle « télévisé » — qui, comme c’est sa classe qui l’a créé et voulu, lui est essentiellement naturel — devient étrangement grossier et malheureux. Si les sous-prolétaires se sont embourgeoisés, les bourgeois se sont sous-prolétarisés. La culture qu’ils produisent, comme elle est technologique et rigoureusement pragmatique, empêche le vieil «homme» qui est encore en eux de se développer. De là vient que l’on trouve en eux une certaine déformation des facultés intellectuelles et morales.
Dans tout cela, la responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que « moyen technique », mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir.
Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été. Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur. Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais…

PPP, Écrits corsaires

La pensée iconoclaste et stimulante de Pier Paolo Pasolini

decameron-70-pasolini-01-g

Une excellente introduction à la pensée de Pier Paolo Pasolini, signé Max Leroy et publié originellement sur le site de la revue Ballast :

« Ce qui m’a poussé à devenir communiste, raconta un jour Pasolini, c’est un soulèvement d’ouvriers agricoles contre les grands propriétaires du Frioul, au lendemain de la guerre. J’étais pour les braccianti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’ensuite. » Mais un communiste d’une espèce un peu à part, un peu oblique : marxiste qui ne croyait pas au Progrès, communiste exclu par le Parti communiste et révolutionnaire faisant l’éloge de la conservation. Sa bête noire ? La modernité libérale et l’empire de la consommation. De pages en pages, il tira à vue. Au point, avec ce penchant infatigable pour la polémique, de retourner le terme « fascisme » pour décrire nos sociétés de confort, de bien-être, de libertés individuelles et de droits démocratiques.

Avril 1945. Benito Mussolini tira sa révérence, tête au sol, suspendu à un croc de boucher. Quelques mois plus tôt, le frère de Pasolini, résistant antifasciste, tombait sous le feu dans la région du Frioul. Sa mort ébranla le jeune Pier Paolo, de trois années son aîné, qui, les larmes séchées, devint secrétaire de la section communiste de San Giovanni de Casarsa, petit village du nord-est de l’Italie. « C’est son souvenir, celui de sa générosité, de sa passion qui m’oblige à suivre la route que je suis », confia-t-il longtemps plus tard (cité par René de Ceccatty dans sa biographie Pasolini).

Un fascisme moderne ?

Pasolini a condamné sans détour la dictature sanguinaire (les massacres éthiopiens obligent à s’en souvenir) instaurée par le Duce. Mais il a dénoncé, avec plus de vigueur encore, un fascisme qui à ses yeux ne disait pas son nom, celui qui montrait patte blanche, celui qui préférait les galeries aux galons, celui de cette société dans laquelle il vivait, la guerre passée, et que l’on disait déjà de consommation – cette société qu’il définissait comme « le dernier des désastres, le désastre de tous les désastres ».

Le décor planté par le Parti national fasciste était, à l’image de son Guide, bouffon, grotesque et obscène : quincailleries antiques, aigles en feuilles d’or, parades de carnaval et gestuelle pathétique d’un chef d’orchestre qui se rêvait plus qu’il ne fut jamais. Mais Pasolini estimait que les deux décennies de tyrannie n’eurent malgré tout qu’un impact réduit sur le peuple italien : l’énoncé déroute mais l’âme du pays n’en fut, martelait-il, pas transformée dans ses profondeurs. « Les différentes cultures particulières (paysannes, sous prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles », assura Pasolini dans ses Écrits corsaires. Le consumérisme, qu’il identifiait donc à une nouvelle forme de fascisme — le terme est impropre, en son acceptation historique et politique, puisqu’il enlace deux réalités bien distinctes, mais le poète italien en usa comme d’une provocation, d’un mot-obus ou d’une charge explosive, en ce que le régime de la marchandise pénètre les cœurs du plus grand nombre et ravage durablement, sinon irrémédiablement, les sociétés qui lui ouvrent les bras —, s’est montré pour lui bien plus destructeur : « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental mais qui restait lettre morte. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que « la tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de l’histoire humaine. »

Sous couleur de démocratie, de pluralité, de tolérance et de bien-être, les autorités politiques, inféodées aux pouvoirs marchands, ont édifié un système totalitaire sans pareil. L’Histoire est facétieuse lorsqu’elle se rit des paradoxes : Mammon réalisa le rêve de Mussolini. En uniformisant tout un peuple, le premier mena à bien les desseins les plus fous du second, qui ne sut ni ne put aplanir l’Italie sous les bottes d’un Empire. « Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais. »

Contrôler par la consommation

La propagande fasciste, grossière et, somme toute, limitée aux moyens de communication de l’époque, baisse à raison les yeux devant la puissance de frappe du capitalisme moderne : « Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur », notait Pasolini dans l’un de ses articles.

L’ouvrage Divertir pour dominer, paru en 2010, a mis en relief « l’ampleur et la sophistication des procédés mis en œuvre par les industries dites culturelles pour forger les consciences aux valeurs de l’hypercapitalisme » : massification des désirs (via l’endoctrinement publicitaire), grégarisation sous couvert d’individualisme, appauvrissement du lien social, mimétisme collectif, aliénation des consciences… Ce dressage généralisé est notamment rendu possible par la télévision, que Pasolini percevait comme un instrument « autoritaire et répressi[f] comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été » (le téléviseur n’asservit pas en soi et il serait sans doute possible d’en faire un usage émancipateur s’il ne se trouvait pas « au service du Pouvoir et de l’Argent »). Lorsque l’on sait qu’un Occidental passe en moyenne neuf années de sa vie devant un écran de télévision (Bénilde rappelle dans son essai On achète bien les cerveaux que le téléspectateur n’avait à subir, en 1968, que deux minutes d’écrans publicitaires quotidiens ; en 2006, le chiffre doit être multiplié par 72…), on comprend les mises en garde, aussi véhémentes que prophétiques, du cinéaste italien. « La révolution des mass media – écrivit-il – a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays… Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. »

Le succès du régime consumériste tient en ce qu’il n’a pas recours aux matraques, chères aux gouvernements autocratiques (des monarchies absolues à l’URSS), pour dresser ses domestiques. La mise au pas est assurée sans que le sang ne soit versé. Servitude volontaire, ou presque : le capitalisme à la papa, bourgeois et bedonnant, cigare d’une main et fouet de l’autre, sent la naphtaline ; le voici lifté et relooké, hype et in, cherchant à susciter partout le désir de ses sujets. En 2010, l’économiste Frédéric Lordon étudia, avec l’essai Capitalisme, désir et servitude, la dimension totalitaire du « régime de désir » et « l’obéissance joyeuse » qui régentent notre temps ; trente ans plus tôt, Pasolini pointait du doigt : « La fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé ». Quel ordre ? Celui du nouveau Pouvoir. Celui de la modernité libérale, individualiste, frénétique, illimitée et liquide. Un Pouvoir jouisseur, cruel sous ses rires, prétendument sans préjugés et faussement tolérant (cette tolérance artificielle qu’il fustigeait, en tant qu’homosexuel, puisqu’elle venait « d’en haut » et ne faisait, justement, que tolérer). Un ordre qui, pour reprendre la formulation de Dufour, « réduit l’humanité à une collection d’individus calculateurs mus par leurs seuls intérêts rationnels et en concurrence sauvage les uns avec les autres » (Le Divin Marché) : les églises se sont vidées au profit des centres commerciaux, le salut passe par les biens matériels et les peuples cèdent la place aux troupeaux. « Je vis existentiellement, confiait Pasolini dans sa correspondance, ce cataclysme qui, du moins pour l’instant, n’est que dégradation : je le vis chaque jour, dans les formes de mon existence, dans mon corps. »

codeOde à la diversité

Le Divers, cher au voyageur Victor Segalen, s’est dilué dans les eaux plates d’une culture uniforme et incolore : celle du globish et des grandes marques qui infectent pareillement Séoul, Los Angeles et São Paulo – ce monde dominant, le nôtre, est celui que redoutait tant Pasolini. Celui de la note unique, sans saveur ni discordances. Le mode de production capitaliste, dans sa formulation contemporaine, arase les singularités en soumettant les peuples à la loi d’un marché transnational affranchi de toutes entraves historiques et culturelles.  Ce que le sous-commandant insurgé Marcos a nommé l’« homogénéisation culturelle du monde », dans un livre d’entretien paru en 2001.

Pasolini s’étonnait, dans ses Lettres luthériennes (sous-titrée Petit traité pédagogique), de l’absence de réactions des communistes et des antifascistes, au cours des années 1960 et 70, face à l’hégémonie marchande et à la standardisation de l’espèce humaine – mutation anthropologique qu’il tenait pour historiquement unique. Cette évolution, que l’on prenait soin de nommer « développement », le répugnait à ce point qu’il alla jusqu’à utiliser, de façon polémique et nécessairement ambiguë, le terme de « génocide » afin de mettre en évidence le caractère criminel d’un tel système économique. Le torrent ultralibéral et productiviste charrie l’éradication des cultures, des modes de vie, des particularismes et des valeurs millénaires, transformant ainsi les humains en « automates laids et stupides, adorateurs de fétiches ». Il signe la mise à mort du petit peuple cher à l’écrivain – ce peuple des faubourgs et des champs, des nippes reprisées et des mains râpées, ce peuple qu’il conviait à sa table, autour d’une rime ou d’un tournage (une position qui lui valut et vaut parfois d’être accusé de mythifier les plus modestes, de les rêver pour mieux expier ses propres origines bourgeoises – on songe notamment au romancier Édouard Louis qui, en 2014, déclara : « Écrire contre Pasolini, la mythification, l’idéalisation des classes populaires. Toute son oeuvre est traversée par une vision des classes populaires comme plus simples, plus authentiques, plus vraies. »)

À défaut d’espoir, ses voyages dans les pays du tiers-monde lui conféraient quelques joies interdites : celles, notamment, de parler à des hommes qui n’avaient pas (encore) succombé à cet hédonisme de pacotille qui distille du bonheur en sachets surgelés. Si rien n’arrête le Progrès, poursuivait-il d’une plume apocalyptique, la Terre risque fort de fabriquer des « sous-hommes » interchangeables à la chaîne… Des robots. « D’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », précisa-t-il dans l’ultime entretien qu’il donna, la veille de son assassinat.

Conserver ou révolutionner ?

Mélancolie d’artiste ? Vague à l’âme de rimailleur ? Spleen de songe-creux ? Si Pasolini n’a jamais nié le regard nostalgique qu’il portait sur le monde, son dépit n’était pas d’ivoire – celui des tours d’anciens régimes (peuplées d’esthètes féodaux ou de dandys laudateurs de Muray). Pasolini, sa vie durant, tonna rouge vif-argent et entendait bien faire du passé table rage. L’homme avoua, dans l’ouvrage Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, qu’il était communiste parce qu’il était conservateur – l’épithète relève de dispositions psychologiques personnelles, bien sûr, mais il doit également se lire à l’aune de sa pensée politique. Conservateur ; qu’est-ce à dire ? L’avenir a parfois la langue qui fourche et le présent aurait tort de tourner le dos à ses antécédents : c’est aussi dans les vieux pots qu’on fait… Pour un projet de recueil intitulé Poésie avec littérature, Pasolini composa ces deux vers : « La connaissance est dans la nostalgie / Qui ne s’est pas perdu ne possède pas ». Il précisait toutefois que le passé, lorsqu’il était présent, c’est-à-dire lorsqu’il le vivait de plain-pied, n’était pas source de satisfactions : il le devient à mesure qu’il s’efface.

Pasolini tenait aux dons des siècles défunts. Une proposition radicale, émancipatrice et libératrice (Pasolini y intégrait même l’écologie), ne pourra se concevoir qu’en refusant d’escorter l’époque dans sa marche forcée vers un avenir qui risque, en bien des points, de compromettre le socialisme de demain¹. Le poète était sensible à ce qu’il appelait les « valeurs anciennes », celles, populaires, de la « fraternité perdue » (Jean-Loup Amselle, dans son petit pamphlet Les nouveaux rouges-bruns, a vivement dénoncé « le primitivisme » de Pasolini). Son athéisme ne l’empêchait d’ailleurs pas de promouvoir une certaine sacralité, volontiers teintée de mystique chrétienne – ce qui le conduisit à condamner l’avortement sans condition (stigmate, à ses yeux, de l’hédonisme frivole et marchand). La modernité le hantait : il assistait le cœur serré au massacre des espaces urbains et naturels, noyant sa colère dans le fond des vers : « je ne vois qu’une chose : que bientôt va mourir / l’idée de l’homme qui apparaît dans les glorieux matins » (« Poésie en forme de rose », extrait du recueil Poésies 1953-1964). À quoi s’ajoutaient un romantisme certain et une aspiration chevaleresque au combat : dans sa correspondance avec Natalia Aspesi, on peut lire : « Un monde répressif est plus juste, meilleur qu’un monde tolérant : parce que dans la répression, on vit les grandes tragédies, la sainteté et l’héroïsme prennent naissance. » D’où son verdict sans appel : qu’est-ce que le présent ? « L’enfer. » Marxiste, il prenait néanmoins ses distances avec sa vision de l’Histoire et du temps (comme parousie), qu’il tenait, avec Sorel ou Camus, pour une illusion bourgeoise.

La ligne politique et philosophique de Pasolini, difficile à cerner d’un pas pressé, lui assure parfois de bien étranges soutiens posthumes : catholiques intégristes, militants identitaires ou soraliens. Patrice Bollon se fendit d’une mise au point l’an passé, en tançant la « captation théorique » de ce penseur anticolonialiste et marxiste — une récupération des « plus indues [et] scandaleuses » (Le Magazine littéraire, n° 543). S’il existe, sans contredit, un conservatisme contre-révolutionnaire et haïssable (celui des possédants qui s’accrochent à leurs privilèges présents, celui des dominants qui saigneraient la terre pour rester à leur poste, celui des exploiteurs qui justifient « l’ordre » du monde), il a pu exister, dans l’histoire socialiste, certaines formes de conservatisme capables de nourrir — ou se voulant telles — le projet révolutionnaire. Celles qu’évoque, par exemple, le militant écologiste Paul Ariès lorsqu’il rapporte, dans son ouvrage La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, la dimension « conservatrice » des luttes populaires : « Il s’agissait de défendre des modes de vie ». Celle de ces révolutionnaires, dont Löwy et Sayre parlèrent brillamment dans Révolte et mélancolie, pour qui « le souvenir du passé sert comme arme dans la lutte pour le futur ». Celles dont Edgar Morin fait état lorsqu’il utilise le terme « métamorphose » pour illustrer les liens qui existent entre révolution et conservation : la révolution, à l’instar du papillon, dépasse sans renier la chrysalide qu’elle a été (Pour et contre Marx, paru en 2012). Celles que mentionna Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle lorsqu’il déplora la perte de mémoire constitutive de notre époque, le présent perpétuel auto-suffisant et la « mise hors la loi de l’histoire ». Celles, enfin, que Régis Debray révèle dans Dégagements : « C’est le présentisme qui est effrayant. La perte des anachronismes. L’instant qui scintille, sans recul pour s’en démarquer, sans l’aune pour le juger. Si maintenant tout est maintenant, disons adieu aux rébellions de demain, que le jeunisme tuera dans l’œuf. Pas de révolution sans l’insistance, l’assistance du révolu. […] Tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés avaient un temps de retard sur le leur : le Che voulait refaire San Martín, Marcos, Zapata, Chávez, Bolívar. Comme nos jacobins en 1789, lecteurs de Plutarque et de Tite-Live, les Gracques ; et Lénine, la Commune de Paris. Les réfractaires ont la manie d’antidater, en faisant d’un anachronisme leur agenda ».

Conserver ou révolutionner ? Dans ses Lettres luthériennes, Pasolini expliquait que cette opposition binaire n’avait plus aucun sens. Il renvoyait dos à dos les conservateurs sans désir radical de rupture et les révolutionnaires persuadés qu’il fallait éradiquer jusqu’à la dernière trace du vieux monde. Le passéiste fait des cendres une décoration, le révolutionnaire les souffle pour mettre le feu à l’horizon ; le passéiste cultive les ombres, le révolutionnaire les rappelle au grand jour pour l’aider à trouver sa route ; le passéiste célèbre les cicatrices, le révolutionnaire les rouvre pour guérir l’avenir.

« Je vous hais, chers étudiants »

La vague contestataire qui s’abattit sur les années 1960 et 70 laissa Pasolini sur sa faim. C’est le moins que l’on puisse dire. Il tourna en dérision les velléités subversives et mutines des étudiants qui firent le jeu du système qu’ils contestaient avec rage (avant de rentrer dans les rangs dont ils étaient issus, bien sagement et fiers, médiatiquement, de ce quart d’heure de rébellion) : « Ils utilisent contre le néo-capitalisme des armes qui portent en réalité sa marque de fabrique et qui ne sont destinées qu’à renforcer sa propre hégémonie. Ils croient briser le cercle et ne font que le renforcer. » À ses yeux, la dérision prônée par cette jeunesse ébouriffée foulait aux pieds le sens du respect et de l’honneur, l’incivilité s’érigeait en signe de dissidence et toute réticence devant l’inédit, l’inconnu et les-lendemains-radieux devenait sujette à opprobre : « J’entends déjà leurs argumentations : est passéiste, réactionnaire, ennemi du peuple, quiconque ne sait pas comprendre les éléments de nouveauté, même dramatiques, qu’il y a dans les fils ». Il alla même jusqu’à soutenir, dans un poème, les jeunes agents de police (des enfants du prolétariat et du sous-prolétariat, disait-il) face aux émeutiers bien nourris. Ces fils à papa qui s’insurgeaient contre Papa : guéguerre intestine de la bourgeoisie.

L’un de ses biographes, Enzo Siciliano, consigna dans Pasolini, une vie : l’écrivain « devina, avant beaucoup d’autres, que le « Mai » étudiant italien n’avait rien de la révolution culturelle maoïste dont il s’inspirait pourtant, mais qu’il était une révolte codée de la bourgeoisie contre elle-même. » Pasolini reprochait également à la jeunesse « antifasciste » de mener une lutte de retard : celle-ci s’insurgeait contre un système politique mort il y a trois décennies de cela et ne voyait pas celui, ô combien plus vénéneux, qui prenait son époque à la gorge. « Un antifascisme de tout confort et de tout repos », en somme, qui fiche des coups de pied à un cadavre.

*

Pasolini est mort en 1975, étrangement assassiné sur une plage romaine, alors qu’il s’apprêtait à publier un livre sur les liens qui unissaient les autorités politiques, la mafia et le secteur pétrolier. « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie », avait juré cet homme doux et profondément pacifique, en dépit du tranchant de ses textes (Gandhi restait l’un de ses maîtres à agir). Personnage dense, complexe, parfois confus, sinon contradictoire, sans cesse en quête, jamais consensuel. Le Parti communiste l’avait radié, en 1949, pour « indignité morale et politique » et il eut, sa vie durant, à affronter trente-trois procédures judiciaires et quatre-vingts plaintes pour « obscénité ». Quelques heures avant de mourir, il déclara : « Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Source :http://www.revue-ballast.fr/pasolini-contre-la-marchandise/

Notes :

1. Pasolini se définissait avant tout comme un marxiste, très inspiré par Gramsci, ne souhaitant pas être assimilé au communisme stalinisant des partis.

Vingt penseurs vraiment critiques

Où sont les George Orwell, les Cornelius Castoriadis, les Simone Weil de notre temps ? Une anthologie des « penseurs vraiment critiques » paraît aujourd’hui, qui foisonne de découvertes intellectuelles et d’esprits décidés à appréhender de manière nouvelle les désordres économiques, culturels et politiques de notre temps.

Ce qui manque le plus souvent à la critique, ce sont des armes théoriques. Cette certitude, confessée dans l’introduction du fort volume consacré aux «penseurs vraiment critiques» qu’ils publient aujourd’hui, a incité Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini à rassembler une manière de bibliothèque idéale à l’usage de ceux qui sentent qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la concurrence généralisée, de la marchandisation intégrale et de l’accumulation illimitée du signe monétaire. A qui avons-nous affaire ? A des intellectuels et à des militants qu’on ne voit jamais à la télévision participer à des débats convenus où chacun joue son rôle. Biagini, qui anime les éditions L’Echappée, a publié un volume remarquable, la Tyrannie technologique, écrit en collaboration avec Carnino, tandis que Marcolini a étudié l’histoire du mouvement situationniste.

Esprits décidés

On l’aura compris. Il ne s’agit pas ici de citoyennistes rêvant d’une gouvernance mondiale plus harmonieuse, mais d’esprits décidés qui mesurent l’importance du recours aux bibliothèques pour penser de manière «radicale» les désordres économiques, technologiques, culturels et politiques des temps actuels. «Radicale, au sens littéral : qui veut prendre les choses à la racine, expliquent-ils.

Plus précisément : qui vise à agir sur les causes profondes des phénomènes et des structures que l’on veut modifier. Contrairement à ce que certains prétendent, nous ne pensons pas qu’il y ait une explication monocausale des processus sociaux, une clé qui permettrait de tout comprendre de ce monde, ni même un penseur (Marx par exemple !) qui ait tout saisi et dont l’exégèse des textes suffirait à appréhender le système dominant – d’où la nécessité de se pencher sur les œuvres de plusieurs penseurs, 20 dans notre cas.»

Du choix de ces «20 penseurs vraiment critiques», on ne discutera pas en déplorant l’absence de Michel Clouscard, d’André Gorz, de Jaime Semprun, de Pierre Legendre, du Leo Strauss de Nihilisme et politique ou du Georges Bernanos de la France contre les robots, eux aussi inclassables, eux aussi trop peu lus. Choisir, c’est toujours renoncer.

Et c’est déjà très audacieux de proposer une panoplie théorique mêlant des figures tutélaires (George Orwell et Simone Weil), des penseurs disparus (Günther Anders, Cornelius Castoriadis, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illich, Christopher Lasch, Herbert Marcuse, Lewis Mumford, François Partant et Pier Paolo Pasolini) et des témoins du présent (Zygmunt Bauman, Dany-Robert Dufour, Michela Marzano, Jean-Claude Michéa, Moishe Postone, Richard Sennett, Lucien Sfez et Vandana Shiva).

Il y a quelque chose d’éminemment sympathique dans les milieux libertaires, c’est la volonté de ne pas séparer les questions politiques des questions culturelles. On note la présence de beaucoup d’écrivains et d’artistes au sommaire de Radicalité. Par-delà le brainstorming, la quête du beau. Pour Orwell et Pasolini, cela allait de soi, mais on a parfois l’impression que cet élan, réellement émancipateur pour le coup, s’est un peu perdu.

Ou alors que Bourdieu et Derrida ont réussi à convaincre des générations d’épigones stériles qu’il y avait quelque chose de bourgeois dans la délectation esthétique et le fait de promouvoir un art de grand style – comme si le peuple et les pauvres n’avaient pas droit aux belles choses eux aussi. «Le divorce de la littérature et du savoir est une plaie de notre époque et un aspect caractéristique de la barbarie moderne où, la plupart du temps, on voit des écrivains incultes tourner le dos à des savants qui écrivent en charabia», observait un jour Simon Leys, naturellement convoqué dans le volume à propos de George Orwell.

D’une parfaite sensibilité et d’une extrême précision théorique, le texte que François Bordes consacre à l’auteur de 1984 est un bonheur. On a beau dire, partir en quête de sentiers inédits et de chemins de traverse, il faut toujours en revenir à George Orwell. Il a compris le premier que le grand malheur du socialisme – dont le programme élémentaire pourrait être : nationalisation des banques et des principales industries, resserrement de l’éventail des revenus, mise en place d’un système d’éducation sans privilèges de classe – est d’avoir été associé à l’idée de progrès technique.

Contre l’héritage des intellectuels progressistes, qui ont permis au capitalisme d’accomplir ses plus grands bonds en avant en encourageant l’arrachement des individus à l’ancienne morale et la fin des formes de sociabilité liées à la pudeur, la délicatesse et la retenue, c’est à une tradition anarchiste multiple et colorée que nous engagent à faire retour les contributeurs de Radicalité.

La crise de l’homme

Tous plus ou moins passés par Marx, les «20 penseurs vraiment critiques» du livre se sont libérés des lectures dogmatiques de son œuvre. A l’instar de Christopher Lasch, Cornelius Castoriadis, Moishe Postone ou Jean-Claude Michéa, ils ont fait valoir leur droit d’inventaire et ont proposé des interprétations singulières mettant généralement l’accent sur les Manuscrits de 1844 et la théorie de l’aliénation, laissant Jacques Ellul un peu seul à lire l’œuvre de Marx comme un bloc.

Le projet marxiste n’échoua pas par «défaut de ligne droite», comme dans l’Education sentimentale de Flaubert, mais justement parce que sa ligne théorique était trop droite. Ses adeptes se fourvoyèrent en regardant l’histoire des hommes comme une route fléchée par le progrès industriel et le développement des forces de production. Il aura fallu beaucoup d’expériences malheureuses pour en convenir : Marx fut le penseur de la technique – par là, il continue d’être essentiel -, mais pas celui de la vie.

Les penseurs de la vie, ce sont Pasolini célébrant «la scandaleuse force révolutionnaire du passé», Bernard Charbonneau scrutant le mystère du monde, Simone Weil envisageant le salariat moderne comme un «travail sans lumière d’éternité, sans poésie, sans religion», ou Richard Sennett invitant les individus à réduire leurs désirs dévorants en se considérant partout sur la Terre comme déplacés et étrangers.

C’est également Günther Anders, terrifié par la destruction des ressources naturelles, la prolifération des armes nucléaires et l’autonomisation de la technique, affichant un pessimisme assumé : «L’homme peut apprendre beaucoup de choses, mais il n’a jamais appris à désapprendre […] et il ne l’apprendra jamais.»

Robert Oppenheimer avait dit à peu près la même chose en 1954 devant une commission officielle : «Si vous voyez quelque chose de techniquement alléchant, vous allez de l’avant et vous le faites ; vous ne discutez de son usage qu’une fois la réussite technique acquise. C’est ainsi que ça s’est passé avec la bombe atomique.» Pour se déprendre de l’imaginaire de la maîtrise et de la volonté de puissance, l’homme occidental a beaucoup à gagner à entendre les sagesses orientales.

Ecoutez Vandana Shiva : «Contrairement au mythique Atlas, nous ne portons pas la Terre, c’est la Terre qui nous porte.» Avec une force de conviction qui s’est perdue dans l’Occident marchand, où les intellectuels contestataires se satisfont de jouer une petite musique consolatrice sans lien avec la peine des hommes, l’inspiratrice de l’écoféminisme dénonce «l’application de paradigmes technicistes à la vie» et la destruction de la biodiversité par «le contrôle des populations, l’atomisation des communautés, la réduction de la nature à un stock de matières premières et les exploitations de classe, de race et de genre».

Ainsi la crise n’est-elle pas seulement dans le mode d’accumulation de capital, mais dans l’homme. Résigné à mener une vie simplifiée, l’individu renonce à son autonomie, comme l’avait pressenti Cornelius Castoriadis, témoin extralucide de «la montée de l’insignifiance» dans des sociétés dominées par un modèle social unique, «celui de l’individu qui gagne le plus possible et jouit le plus possible».

Qui sait aujourd’hui critiquer ce modèle saura peut-être le liquider demain.

Sébastien Lapaque, Marianne2.fr

—-

radicalite
Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques, coordonné par Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini, L’Echappée, 400 p., 25 €.

Quatrième de couverture : »Notre époque a la critique qu’elle mérite. Les pensées des intellectuels contestataires convoqués par les médias, révérés à l’université, considérés comme subversifs dans le monde militant – de Gilles Deleuze à Alain Badiou en passant par Toni Negri – participent au déploiement du capitalisme avancé. En s’acharnant à détruire les modes de vie et de production traditionnels, en stigmatisant tout lien avec le passé, en exaltant la mobilité, les processus de modernisation incessants et la puissance libératrice des nouvelles technologies, cette fausse dissidence produit les mutations culturelles et sociales exigées par le marché. Percevoir le libéralisme comme un système foncièrement conservateur, rétrograde, autoritaire et répressif entretient le mythe d’une lutte entre les forces du progrès et celles du passé.

A contrario, d’autres penseurs conçoivent le capitalisme comme un fait social total qui développe l’esprit de calcul, la rationalité instrumen-tale, la réification, l’instantanéité, le productivisme, la dérégulation des rapports humains, la destruction des savoir-faire, du lien social et de la nature, et l’aliénation par la marchandise et la technologie. Ce livre nous présente, de manière simple et pédagogique, les réflexions de vingt d’entre eux. Il nous fournit ainsi les armes intellectuelles pour ne pas servir le capitalisme en croyant le combattre, et pour en faire une critique qui soit vraiment radicale. »