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« Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile »

pasolini-cocci-630x365 « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement « dans » l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette « acceptation réaliste » découle de l’usage de la raison. (…) Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas, la transformation ne doit pas être acceptée : son « acceptation réaliste » n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser sa conscience et continuer son chemin. C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. La régression et la détérioration ne doivent pas être acceptées, fût-ce avec une indignation ou une rage qui, dans ce cas précis, et contrairement aux apparences, sont des mouvements profondément rationnels. Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. (…) L’histoire nous [en] fournit (…) l’exemple : le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les valets des cardinaux. Cependant, pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.»

PPP, « Nous sommes tous en danger », dernier entretien

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Etre révolutionnaire, ce n’est pas réclamer le bonheur bourgeois pour tous mais défendre d’autres modèles de vie

accattone2Il y a des intellectuels, les intellectuels engagés, qui estiment de leur devoir, et de celui des autres, de faire savoir aux personnes adorables qui ne le savent pas qu’elles ont des droits ; d’inciter les personnes adorables qui savent qu’elles ont des droits, mais y renoncent, à ne pas y renoncer ; de pousser tout le monde à éprouver l’impulsion historique de lutter pour les droits des autres (…)

Parmi ces intellectuels qui, depuis plus d’un siècle, ont assumé un pareil rôle, pendant ces dernières années se sont clairement distingués des groupes particulièrement acharnés à en faire un rôle extrémiste. (…)

Ces extrémistes (…) se posent comme objectif premier et fondamental de répandre parmi les gens, d’une manière que je définirais apostolique, la conscience de leurs droits. (…)

A travers le marxisme, l’apostolat des jeunes extrémistes d’extraction bourgeoise – l’apostolat en faveur de la conscience des droits et de la volonté de les obtenir – n’est autre que la rage non consciente du bourgeois pauvre contre le bourgeois riche, du bourgeois jeune contre le bourgeois vieux, du bourgeois impuissant contre le bourgeois puissant, du bourgeois petit contre le grand bourgeois.

C’est une guerre civile non consciente – déguisée en lutte des classes – dans l’enfer de la conscience bourgeoise. (…)

[L’]extrémiste qui enseigne aux autres à avoir des droits, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne que celui sert a des droits identiques à celui qui commande. L’extrémiste qui enseigne aux autres à lutter pour obtenir leurs droits, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne qu’il faut jouir de droits identiques à ceux des patrons. L’extrémiste qui enseigne aux autres que ceux qui sont exploités par les exploiteurs sont malheureux, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne qu’il faut exiger un bonheur identique à celui des exploiteurs.

Le résultat qu’on atteint éventuellement de cette manière, c’est donc une identification – c’est-à-dire, dans le meilleur cas, une démocratisation dans un sens bourgeois.

La tragédie des extrémistes consiste ainsi à avoir fait régresser une lutte qu’ils définissent verbalement comme révolutionnaire marxiste-léniniste vers une lutte civile aussi vieille que la bourgeoisie – essentielle à l’existence de la bourgeoisie. (…)

La lutte des classes a été aussi, jusqu’ici, une lutte pour la prédominance d’une autre forme de vie (…), c’est-à-dire d’une autre culture. C’est tellement vrai que les deux classes en lutte étaient aussi – comment dire ? – deux races différentes. Et en fait elles le sont encore, en substance. En plein âge de Consommation. (…)

Tout le monde sait que les « exploiteurs », lorsque (en utilisant les « exploités ») ils produisent de la marchandise, produisent en fait de l’humanité (des rapports sociaux). Les « exploiteurs » de la seconde révolution industrielle (autrement dite société de consommation: grande quantité, biens superflus, fonction hédoniste) produisent une nouvelle marchandise : ils produisent en conséquence une nouvelle humanité (de nouveaux rapports sociaux).

Or, durant les deux siècles environ de son histoire, la première révolution industrielle a toujours produit des rapports sociaux modifiables. La preuve? C’est la certitude fondamentale de la possibilité de modifier les rapports sociaux, chez ceux qui luttaient au nom de l’altérité révolutionnaire. Jamais ceux-ci n’ont opposé à l’économie et à la culture du capitalisme une alternative, mais au contraire, précisément, une altérité – qui aurait dû modifier radicalement les rapports sociaux existants, c’est-à-dire, en termes d’anthropologie, la culture existante.

Au fond, le « rapport social » qui s’incarnait dans le rapport entre le serf de la glèbe et le seigneur féodal n’était pas tellement différent de celui qui s’incarnait dans le rapport entre l’ouvrier et le patron d’industrie : et de toute façon, il s’agit de « rapports sociaux » qui se sont montrés également modifiables.

Mais si la seconde révolution industrielle produisait dorénavant, grâce aux nouvelles et immenses possibilités qu’elle s’est données, des « rapports sociaux » non modifiables ? C’est la grande et sans doute tragique question qu’il faut poser aujourd’hui. Et c’est en définitive le sens de l’embourgeoisement total qui est en train de se produire dans tous les pays – définitivement dans les grands pays capitalistes, dramatiquement en Italie.

De ce point de vue, les perspectives du Capital apparaissent roses. Les besoins induits par le vieux capitalisme étaient au fond très semblables aux besoins primaires. Au contraire, les besoins que le nouveau capitalisme peut induire sont totalement et parfaitement inutiles et artificiels. Voilà pourquoi, à travers eux, le nouveau capitalisme ne se limiterait pas à changer historiquement un type d’homme, mais il changerait l’humanité elle-même. Il faut ajouter que le consumérisme peut créer des « rapports sociaux » non modifiables, soit en faisant surgir, dans le pire des cas, à la place du vieux clérico-fascisme, un nouveau techno-fascisme (ne pouvant se réaliser de toute façon qu’à condition de s’appeler antifascisme) ; soit, comme il est désormais plus probable, en créant, comme contexte de sa propre idéologie hédoniste, un contexte de fausse tolérance et de faux laïcisme – c’est-à-dire de fausse réalisation des droits civiques.

Dans les deux cas, l’espace pour une réelle altérité révolutionnaire serait restreint dans les limites de l’utopie ou du souvenir, en réduisant ainsi la fonction des partis marxistes à une fonction sociale-démocratie, bien que, du point de vue historique, totalement nouvelle. (…)

[L’]altérité n’est pas seulement dans la conscience de classe et dans la lutte révolutionnaire marxiste. L’altérité existe aussi par elle-même dans l’entropie capitaliste – à l’intérieur de laquelle elle jouit (ou plus exactement elle pâtit, souvent d’une manière horrible) de sa nature concrète, factuelle. Ce qui est, et ce qu’il y a d’autre dans ce qui est, ce sont deux données culturelles. Entre ces deux données, il existe un rapport de prévarication, souvent abominable, justement. Transformer leur rapport en un rapport dialectique, c’est précisément la fonction, jusqu’à aujourd’hui, du marxisme: un rapport dialectique entre la culture de la classe dominante et celle de la classe dominée. Ce rapport dialectique ne serait donc plus possible là où la culture de la classe dominée aurait disparu, ayant été éliminée, abrogée, selon l’expression que vous employez. Il faut donc lutter pour que restent vivantes toutes les formes, alternatives et subalternes, de culture.

Extrait du discours que Pier Paolo Pasolini devait prononcer au congrès du Parti radical italien le 4 novembre 1975 (soit deux jours après sa mort). Il est reproduit dans ses Lettres luthériennes.

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Enquête sur l’assassinat de Pasolini

Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, le romancier, poète et cinéaste italien Pier Paolo Pasolini est retrouvé sauvagement assassiné sur un terrain vague d’Ostie, aux portes de Rome. Très vite, un jeune prostitué du nom de Pino Pelosi, âgé de 17 ans, reconnaît avoir abattu l’écrivain, lequel n’a jamais caché son homosexualité et son attirance pour le milieu romain de la prostitution. Pino Pelosi est immédiatement condamné à la peine de prison maximale encourue par un mineur pour un tel crime. Pourtant, certaines pistes évidentes ne sont pas explorées et des points obscurs subsistent. Trente ans plus tard, l’accusé revient sur ses aveux et affirme s’être tu pour protéger sa famille, victime de sérieuses menaces. L’enquête, précipitamment close peu après la tragédie, est rouverte en 2010 et se penche sur des éléments qui n’ont jamais été pris en compte car, dans l’Italie conservatrice des années 1960 et 1970, Pasolini ne manquait pas d’ennemis. Ses romans, qui explorent avec authenticité la vie dans les banlieues populaires de la capitale italienne et dressent le portrait des « mauvais garçons » de ces quartiers pauvres, sont jugés obscènes et ne cessent de faire scandale. Pasolini écrit également des articles à charge contre la classe dirigeante. Sa mort a-t-elle été préméditée au sein de cette classe politique dont il dénonçait les liens avec la mafia ? L’a-t-on tué pour l’empêcher de révéler des secrets explosifs ? Retour sur une enquête qui fait émerger la face sombre de l’Italie, avec notamment le cousin et biographe de Pasolini, Nico Naldini.

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Pasolini contre la télévision

casser les télés

« A partir du moment où quelqu’un nous écoute dans son téléviseur il a envers nous un rapport d’inférieur à supérieur qui est un rapport effroyablement anti-démocratique.  »

(Pier Paolo Pasolini)

« La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante. »

« Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer : ne peut passer que celui qui est imbécile, hypocrite, capable de dire des phrases et des mots qui ne soient que du son ; ou alors celui qui sait se taire – ou se taire en chaque moment de son discours – ou bien se taire au moment opportun. […] Celui qui n’est pas capable de ces silences ne passe pas. On ne déroge pas à pareille règle. Et c’est en cela […] que la télévision accomplit la discrimination néocapitaliste entre les bons et les méchants ». 

(Pier Paolo Pasolini, Contre la télévision)

« Sa médiation, j’ai peur qu’elle finisse par être TOUT : le Pouvoir veut que l’on parle d’une façon donnée […] : et c’est de cette façon que les ouvriers parlent dès qu’ils abandonnent le monde quotidien, familial ou dialectal en extinction (extinction plus lente, néanmoins, de l’histoire qui accomplit le dépassement). Dans le monde entier tout ce qui vient d’en haut est plus puissant de ce qui se veut à partir du bas. Les techniciens chinois dans le Yémen sont charismatiques. Ils sont descendus du ciel pour construire des routes et pour apporter des poires en boîte de conserve. Il n’y a pas de mots qu’un ouvrier prononce dans une intervention publique qui ne soit pas « voulue » d’en haut. Ce qui reste originel dans l’ouvrier c’est ce qui n’est pas verbal : par exemple son physique, sa voix, son corps.  »

« Il me semble, personnellement, que le monde soit aujourd’hui très féroce, et que, à la limite, dans les années cinquante il était banal. En nous tournant en arrière, le spectacle qui se donne à nos yeux est une vision de banalité (…). La férocité était terrible et à l’ancienne (les camps de concentration en Urss, l’esclavage des « démocraties » orientales, l’Algérie). Cette féroce à l’ancienne, naturellement, reste : regarde non seulement le Vietnam, mais aussi le Brésil, la Grèce, par exemple, et surtout l’Erythrée – où le Négus, duquel on ne peut parler mal pour ne pas se confondre avec les fascistes – est en train de mettre en œuvre une des répressions les plus horribles que l’on connaisse : incendies de villages entiers, des jeunes décimés et pendus en groupe dans les places publiques, etc. Mais en plus de cette vieille férocité (…), il y a la nouvelle férocité qui consiste dans les nouveaux instruments du Pouvoir : une féroce si ambiguë, ineffable, habile, de sorte que bien peu de bon reste en ce qui tombe sous sa sphère. Je le dis sincèrement : je ne considère rien de plus féroce de la très banale télévision. »

(PPP, extrait d’une interview donné à Tommaso Anzoino, 1970)

« Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. (…) Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et (…) elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. (…) Les Italiens ont accepté d’enthousiasme ce nouveau modèle que leur impose la télévision (…). Prenons un exemple : les sous-prolétaires, jusqu’à ces derniers temps, respectaient la culture et n’avaient pas honte de leur propre ignorance ; au contraire, ils étaient fiers de leur modèle populaire d’analphabètes appréhendant pourtant le mystère de la réalité. C’est avec un certain mépris effronté qu’ils regardaient les « fils à papa », les petits-bourgeois, dont ils se différenciaient, même quand ils étaient forcés de les servir. Aujourd’hui, au contraire, ils se mettent à avoir honte de leur ignorance : ils ont abjuré leur modèle culturel (…) Dans tout cela, la responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que « moyen technique », mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir. Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été.  »

« Le bombardement idéologique télévisé n’est pas explicite : il est tout entier dans les choses, tout indirect. Mais jamais un « modèle de vie » n’a vu sa propagande faite avec autant d’efficacité qu’à travers la télévision. Le type d’homme ou de femme qui compte, qui est moderne, qu’il faut imiter et réaliser, n’est pas décrit ou analysé : il est représenté ! Le langage de la télévision est par nature le langage physico-mimique, le langage du comportement ; qui est donc entièrement miné, sans médiation, dans la réalité, par le langage physico-mimique et par celui du comportement : les héros de la propagande télévisée – jeunes gens sur des motos, jeunes filles à dentifrices – prolifèrent en millions de héros analogues dans la réalité. C’est justement parce qu’elle est purement pragmatique que la propagande télévisée représente le moment d’indifférentisme de la nouvelle idéologie hédoniste de la consommation, et qu’elle est donc très efficace. »

(PPP, Ecrits corsaires)

 

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Comment les classes dominantes ont imposé leur modèle de vie – et détruit toutes les cultures populaires qui lui faisaient obstacles

decameron« La classe dominante, dont le nouveau mode de production a créé une nouvelle forme de pouvoir et en conséquence une nouvelle forme de culture, a procédé ces dernières années en Italie au génocide de cultures particularistes (populaires) le plus complet et total que l’histoire italienne ait connu. Les jeunes sous-prolétaires romains ont perdu (…) leur « culture », c’est-à-dire leur manière d’être, de se comporter, de parler, de juger la réalité. On leur a fourni un modèle de vie bourgeois (consumériste) : ils ont été classiquement détruits et embourgeoisés. Leur connotation de classe est donc maintenant purement économique et non plus également culturelle. La culture des classes subalternes n’existe (presque) plus : seule existe l’économie des classes subalternes. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes

« Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. Les routes, la motorisation, etc., ont désormais uni les banlieues au centre, en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution des mass média a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et (…) elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. C’est un hédonisme néo-laïque, aveuglément oublieux de toute valeur humaniste et aveuglément étranger aux sciences humaines.
L’idéologie précédente voulue et imposée par le pouvoir était, comme on le sait, la religion : le catholicisme était en effet formellement l’unique phénomène culturel qui « unifiait » les Italiens. Aujourd’hui, il est devenu concurrent de ce nouveau phénomène culturel « unificateur » qu’est l’hédonisme de masse ; aussi, en tant que concurrent, le nouveau pouvoir a déjà commencé, depuis quelques années, à le liquider. II n’y a en effet rien de religieux dans le modèle du jeune homme et de la jeune femme proposé et imposé par la télévision. Ce sont deux personnes qui ne donnent de valeur à la vie qu’à travers les biens de consommation (et, bien entendu, ils vont encore à la messe du dimanche : en voiture). Les Italiens ont accepté d’enthousiasme ce nouveau modèle que leur impose la télévision, selon les normes de la production qui crée le bien-être (ou, mieux, qui sauve de la misère). Ils l’ont accepté, ce modèle, oui, mais sont-ils vraiment en mesure de le réaliser ?
Non. Ou bien ils le réalisent matériellement seulement en partie et en deviennent la caricature, ou ils ne parviennent à le réaliser que d’une façon si réduite qu’ils en deviennent victimes. Frustration ou carrément désir névrotique sont désormais des états d’âme collectifs. Prenons un exemple : les sous-prolétaires, jusqu’à ces derniers temps, respectaient la culture et n’avaient pas honte de leur propre ignorance ; au contraire, ils étaient fiers de leur modèle populaire d’analphabètes appréhendant pourtant le mystère de la réalité. C’est avec un certain mépris effronté qu’ils regardaient les « fils à papa », les petits-bourgeois, dont ils se différenciaient, même quand ils étaient forcés de les servir. Aujourd’hui, au contraire, ils se mettent à avoir honte de leur ignorance : ils ont abjuré leur modèle culturel (les très jeunes ne s’en souviennent même plus, ils l’ont complètement perdu), et le nouveau modèle qu’ils cherchent à imiter ne prévoit ni l’analphabétisme, ni la grossièreté. Les jeunes sous-prolétaires — humiliés — dissimulent le nom de leur métier sur leurs cartes d’identité et lui substituent le qualificatif d’« étudiant ». Bien évidemment, à partir du moment où ils ont commencé à avoir honte de leur ignorance, ils se sont également mis à mépriser la culture (caractéristique petite-bourgeoise, qu’ils ont immédiatement acquise par mimétisme). Dans le même temps, le jeune petit-bourgeois, dans sa volonté de s’identifier au modèle « télévisé » — qui, comme c’est sa classe qui l’a créé et voulu, lui est essentiellement naturel — devient étrangement grossier et malheureux. Si les sous-prolétaires se sont embourgeoisés, les bourgeois se sont sous-prolétarisés. La culture qu’ils produisent, comme elle est technologique et rigoureusement pragmatique, empêche le vieil «homme» qui est encore en eux de se développer. De là vient que l’on trouve en eux une certaine déformation des facultés intellectuelles et morales.
Dans tout cela, la responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que « moyen technique », mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir.
Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été. Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur. Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais…

PPP, Écrits corsaires