Ce qui caractérise le pouvoir, c’est de toujours avancer masqué ; ce qu’il cache, c’est sa vacuité

artoff831Haut les tartes ! Bas les masques !

Politique et métaphysique de l’attentat pâtissier en milieu spectaculaire-marchand

Par Alain Guyard,
Docteur honoris causa
mon cul ma tête est malade,

Tartosophe.

Trois mille ans de puissance étatique, foncière, militaire, religieuse et patriarcale suffisent pour nous en convaincre : ce qui caractérise le pouvoir, c’est qu’il ne sort de son antre qu’habillé, maquillé, enrobé, enveloppé, enduit. Le pouvoir avance toujours masqué, sous le drap pesant de la pourpre sénatoriale, sous l’aigle et le laurier de la Rome impériale, sous le postiche du pharaon, sous la couche épaisse du fard télévisuel. Et ce que tout gouvernant redoute le plus, ce n’est pas tant qu’on l’orne, qu’on le barbouille ou qu’on le couvre, mais au contraire, qu’on le dé-masque.

La première affaire de ce genre est rapportée il y a trois mille ans dans cette sous-littérature pesante et interminable rédigée par et pour des chameliers schizophrènes, phallocrates et incestueux : la Bible. Noé y apparaît, chef de la dernière troupée d’humains ayant survécu au Déluge. A peine a-t-il le temps d’inventer la viticulture qu’il finit saoul comme une vache, vautré à loilpé sous sa guitoune. Découvert en l’état par son fils Cham, ce dernier, voyeur malgré lui, sera puni par une bien saloparde malédiction de la part de dieu et réduit en esclavage. Notons déjà l’embrouille bien glandilleuse : on ne sanctionne pas celui qui porte le masque de la grandeur et qui l’oublie au fond des ouatères en s’en revenant d’aller vomir ; on condamne le témoin de la nudité du roi. Belle endauferie…

Mon lectorat pinailleux pourra toujours dire qu’il s’agit d’une histoire bien ancienne, et réservé à des temps barbares peu enclins au naturisme. Il n’empêche qu’elle reste une obsession pour tout le moyen-âge qui ira même jusqu’à dédoubler le corps du roi. Louis le quatorzième débourre sur scène et lâche sa prune devant des marquises en pamoison, c’est un fait. Mais ce qu’on admire, ce n’est pas l’homme déboyauté qui pète et chie ; mais celui qui incarne, symbolise le grand corps de France, son corps glorieux, royal, iridescent comme celui du soleil qui danse à Versailles. L’un est caché par l’autre ; le caca trop humain s’escamote dans les ballets froufroutant de Lully.
Et cette règle du pouvoir qui est pouvoir tant qu’il se farde et cache sa nudité est confirmée par le premier théoricien de l’État moderne, Machiavel. Le gouvernant, dit-il, tient parce qu’il ment et dissimule, et sait arborer en toute situation le masque de la sincérité et de l’engagement pour mieux couvrir ses intentions et tromper sur sa nature. On ne peut triompher en politique qu’à la condition que l’on renonce à être fidèle à soi. Ainsi est-il plus facile d’être parjure et par conséquent, imprévisible aux yeux de ses adversaires. Et c’est l’imprévisibilité dans l’action qui donne au politique le coup d’avance dans la conquête ou la conservation du pouvoir. C’est pourquoi Machiavel adore Florent II de Médicis, car ce dernier trahit ses engagements avec autant d’aisance que l’enfant caché d’une partouze Cahuzac / Balkany.

Rétorquera-ton que les temps ont changé depuis Machiavel ? Peau de balle ! Corrigeons avec le saturnien Debord pour dire qu’ils se sont aggravés. La mort du politique et sa substitution par le monde du spectacle intensifie le rôle du masque et du secret. Ses Commentaires à la société du spectacle rédigés en 1988 prophétisent notre monde, celui de l’accentuation du processus de dissimulation. Dorénavant, tout pouvoir politique ne tient que par les services secrets. La fonction de ces derniers n’est pas l’espionnage ou l’infiltration mais l’extension du régime de mensonge à toute la société, et le renversement des valeurs fondatrices du lien politique : la guerre devient la paix ; l’ami devient l’ennemi ; le mensonge, la vérité. Debord montre ainsi que par la société n’est plus rien d’autre qu’une grande mascarade policiario-spectaculaire. Barbouze über alles. Il y a du Noé chez nos présidents quand les journalistes retouchent les bourrelets disgracieux sur les photos de Sarko. Il y a du Louis XIV chez nos présidents quand on file dix mille boules au coiffeur de Hollande pour barbouiller de jais le blanc de ses tempes. Il y a du Florent II chez tous nos présidents parce qu’ils trahiront tous, quels qu’ils soient, tous les engagements de leur campagne. Il y a chez eux tous le masque de la vache à peau bleue, barbotant qu’ils sont tous dans le trouble chaudron des cuisines policières et barbouzardes.

Mais pourquoi le pouvoir a-t-il besoin du masque ? Parce qu’il cache sa propre vacuité. Mis à nu, il se révèle comme un néant. Car aucun homme n’est habilité à dominer un autre, et aucun droit ne devrait autoriser la subordination. Allons même plus loin. On parle beaucoup de l’ambition politique, et l’on nous fait croire, depuis trois mille ans que, pour gouverner, il en faut, de la force de caractère. Nous disons merde à cette flagornerie-là, et soutenons le contraire : ont de l’ambition politique ceux qui se fuient eux-mêmes, parce qu’ils sont effrayés de leur propre vacuité. On domine autrui par peur et faiblesse d’avoir à contempler en soi sa propre béance. Rajoutons-en une couche, puisque nous approchons à grand pas de notre issue pâtissière. Pourquoi les hommes politiques veulent-ils laisser leur empreinte à l’extérieur, dans le corps des lois, dans le corps de leurs concitoyens suppliés, dans le corps des femmes qu’ils possèdent et consomment ? Parce qu’en laissant une empreinte à l’extérieur d’eux-mêmes, ils essaient de se convaincre qu’ils ont une densité intérieure, qu’ils n’ont pas de vide en eux. Viendra un jour où l’on comprendra enfin que l’ambition politique relève de la sociopathologie, que l’exercice du gouvernement est le symptôme d’une dévastation intérieure et que le vote pour un candidat est un phénomène criminel aggravant de sa maladie mentale.

On dira alors : rendre service au politique, cette baudruche enflée de sa vanité qui cache sa vacuité sous le masque, c’est lui arracher son déguisement. Nous ne le croyons guère. Car vouloir arracher le masque, c’est croire que se révélera dessous le vrai visage, sincère, du politique. Mille et une émissions s’essaient d’ailleurs à cette imposture, en invitant les politiques de tout bord à poser un moment le masque, pour que le veau télévisuel écrasant une larme compassée, puisse découvrir son vrai visage. C’est supposer qu’il y a un vrai visage sous le masque, et que l’acteur qu’est l’homme politique est prêt, quand on lui demande de quitter la scène, à renoncer au rôle pour redevenir lui-même. Encore une fois nous disons : de la merde, que cette opinion-là. Car comme nous l’expliquions plus haut, ce qui distingue le politique de l’homme ordinaire, c’est qu’il porte un masque non pas pour camoufler son visage, mais parce qu’il n’en a pas, dessous. Le propre du politique, comme sociopathe ébranlé par sa vacuité intérieure, c’est qu’il porte un masque sans visage. Personnalité vitrifiée, dépossédée de sa parole propre au bénéfice d’éléments de langage, dépourvu de toute spontanéité, de toute ironie, de toute distance par rapport à lui-même, incapable de jouer contre lui-même, il est l’homme sans intérieur, il est l’homme dévasté. Il n’est donc pas possible de lui retirer son masque parce qu’il fait corps avec et que si visage il y avait, il partirait avec le masque, ne laissant la place qu’à un trou béant au-dessus des épaules.

Mais quoi faire alors ? A défaut de retirer le masque, il est possible de l’annihiler, en neutralisant sa mascarade par une mascarade plus forte encore. Et c’est l’objet de l’entartage.

Il y a peu, un appel [1] a été lancé à l’extension du domaine de la lutte pâtissière, exhortant tout un chacun à prendre son destin en main pour entarter tous les fesse-mathieux présidentiables, afin de convertir ces pitoyables simagrées spectaculaires et marchandisées en un joyeux chamboul’tout électoral. Cette onction des bouilles présidentiables d’une couche crémeuse et ridiculisante, cet admirable encrêmage de tous ces pisse-froid, nous la faisons nôtre, et nous exhortons les joyeux flibustiers du terrorisme burlesque et les pétaradantes passionarias de l’attentat pâtissier à entarter toute l’engeance présidentiable. Et de même que les crèmes cosmétiques appliquées au visage des zouzettes soulignent la beauté de leurs traits et mettent en avant l’avenant de leur frimousse, la crème pâtissière, loin de recouvrir la patibulaire trogne des olibrius entartés pour en cacher les traits, souligne toute la terrifiante profondeur des abysses et des gouffres hantés par la vacuité de la fonction présidentielle.
Ainsi rendus par l’enduit chantillesque à la tragique condition de leur triste néant, les présidentiables entartés pourront-ils concourir, par un jeu désopilant de vase communiquant, à l’extension du régime rigolard et primesautier de notre propre liberté.
Pour une fois qu’ils servent à quelque chose, qu’ils en soient donc remerciés.

Source : https://lundi.am/Haut-les-tartes-Bas-les-masques

[1] George LE GLOUPIER (Internationale Pâtissière), Andrea GANDOLFO, (Réseau Contre le Crétinisme Electoral), Jean Voglio (Deposition Party), Pour réduire en cannelle la campagne pestilentielle, appel à l’entartage fripon de tous les candidats (suivi des recommandations de base de Noël Godin), paru dans lundimatin#79, 30 octobre 2016.

 

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Le politique et la simulation (Jean Baudrillard)

panelPar Jean Baudrillard (mai 1978)

La simulation du politique excède de loin les élections : elle touche au cœur du politique, au cœur de son principe de réalité, et il ne faut pas la confondre avec deux acceptions banales, avec le théâtre du politique (la mise en scène et le grotesque permanent que nous offrent les protagonistes de la sphère politique : ça, c’est du théâtre, et non de la simulation) ni avec le discours du politique (l’affabulation des raisons et des fins, le jeu des ruses, des stratégies et des idéologies : ça, c’est de la dissimulation, et non de la simulation).

Saussure donnait deux dimensions à l’échange des termes de la langue, en assimilant ceux-ci à la monnaie : une pièce de monnaie doit pouvoir s’échanger contre un bien réel de quelque valeur, d’autre part, elle doit pouvoir être mise en rapport avec tous les autres termes du système monétaire. C’est à ce dernier aspect qu’il réservait, en fait de langue, le terme de valeur : la relativité, interne au système général, de tous les termes entre eux . C’est ce stade de relativité totale qui est atteint partout aujourd’hui, aussi bien dans la sphère de la monnaie, avec la flottaison, la perte de l’étalon-or et les systèmes d’écriture, que dans la sphère des signes, avec les médias, où tous les signes sont de simulation, au sens où ils s’échangent entre eux sans s’échanger du tout contre du « réel », que dans la sphère du politique, où la simulation d’opposition entre une gauche et une droite s’accompagne de la perte de référence à toute production sociale réelle d’opinion et de la seule référence à cet équivalent général (ou plutôt à ce modèle de simulation) qu’est l’opinion publique.

Le seul référent qui fonctionne encore c’est celui de la majorité silencieuse. Tous les systèmes actuels fonctionnent sur cette entité nébuleuse, sur cette substance flottante dont l’existence n’est plus sociale, mais statistique, et dont le seul mode d’apparition est celui du sondage. Simulacre à l’horizon du social, ou plutôt : derrière lequel déjà le social a disparu. Que la majorité silencieuse, ou les masses, soient un référent imaginaire ne veut pas dire qu’elles n’existent pas, mais qu’il n’en est plus de représentation possible. Les masses, contrairement au peuple ne sont plus un référent parce qu’elles ne sont plus de l’ordre de la représentation. Elles ne s’expriment pas, on les sonde. Elles ne réfléchissent pas, on les teste. Le référendum (et les médias sont un référendum perpétuel de questions-réponses dirigées) s’est substitué au référent politique. Or, sondages, tests, référendum, médias sont des dispositifs qui ne relèvent plus d’une dimension représentative, mais simulative. Ils ne visent plus un référent, mais un modèle. La révolution ici est totale, avec les dispositifs de la socialité classique (dont font partie l’élection, les institutions, les instances de représentation, et même de répression) où du sens social passe encore d’un pôle à l’autre, dans une structure dialectique qui laisse place à un enjeu politique et aux contradictions.

Tout change dans le dispositif de simulation. Dans le couple sondages/majorité silencieuse, par exemple, il n’y a plus de pôles ni de courant alternatif, plus de termes différentiels donc plus d’électricité du social non plus. Les pôles se sont comme confondus ou évanouis dans une circularité signalétique, informatique (exactement comme il en est du commandement moléculaire de la substance qu’il informe dans l’A.D.N et le code génétique). Bombardées de stimuli, de messages et de tests, les masses ne sont plus qu’un gisement opaque, aveugle, comme ces amas de gaz stellaires qu’on ne connaît qu’à travers l’analyse de leur spectre lumineux — spectre de radiations équivalant aux statistiques et aux sondages — mais justement : il ne peut plus s’agir d’expression ou de représentation, tout juste de simulation d’un social à jamais inexprimable et inexprimé. Tel est le sens de la majorité silencieuse.

Toute majorité ne l’a pas toujours été mais, aujourd’hui, elle l’est par définition. Peut-être a-t-elle été réduite au silence mais ce n’est pas sûr. Car ce silence s’il veut bien dire qu’elle ne parle pas, signifie surtout qu’il n’est plus possible de parler en son nom : nul ne peut-être dit représenter la majorité silencieuse ou les masses, et c’est là leur revanche. Elles ne sont plus une instance à laquelle on puisse se référer comme jadis à la classe ou au peuple. Retirée dans son silence, la masse n’est plus sujet (surtout pas de l’histoire), elle ne peut donc plus être parlée, articulée représentée, ni passer par le stade du miroir politique et le cycle des identifications imaginaires. On voit quelle puissance il en résulte, car, n’étant pas sujet, la masse ne peut même plus être aliéné : ni dans son propre langage (elle n’en a pas), ni dans aucun autre qui prétendrait parler pour elle.

Tel est le sens paradoxal de ce silence : il peut apparaître comme la forme absolue de l’aliénation, mais il est aussi une arme absolue. La masse est inaccessible aux schémas de libération, de révolution et d’historicité, mais c’est son mode de défense propre, son mode de rétorsion à elle. Elle est modèle de simulation, alibi à l’usage d’une classe politique fantôme et qui ne sait déjà plus quelle sorte de pouvoir « politique » elle exerce sur elle, et en même temps la mort, la fin de ce processus politique qui est censé la régir. En elle s’affirme le politique comme volonté et représentation (1).

La stratégie du pouvoir a pu sembler longtemps reposer sur l’apathie des masses. Plus elles étaient passives, plus il était assuré Mais cette logique n’est caractéristique que d’une certaine phase de centralisation du pouvoir Et c’est cette même logique qui se retourne aujourd’hui contre lui : l’inertie qu’il a fomentée devient le signe de sa propre mort. C’est pourquoi il cherche à inverser cette stratégie en une stratégie de participation. Mais c’est trop tard. Le seuil de la « masse critique » celui d’involution du social par inertie, est franchi.

Partout on cherche à faire parler les masses, on les presse d’exister socialement, électoralement, syndicalement, sexuellement, dans la participation, dans la fête, dans l’expression libre, etc. Il faut conjurer le spectre et qu’il dise son nom. Rien ne montre avec plus d’éclat que le seul véritable problème, aujourd’hui, est le silence de la masse, le silence de la majorité silencieuse. C’est l’ordre politique, c’est le principe de réalité sociale qui est en jeu.

Toutes les énergies « sociales » s’épuisent à maintenir cette masse en émulsion dirigée et à l’empêcher de retomber dans son inertie panique et son silence. N’étant plus du règne de la volonté ni de la représentation, elle retombe sous le coup de l’interprétation pure et simple — d’où le règne universel de l’information et de la statistique : il faut l’ausculter, la pressentir, en faire sortir quelque oracle, y injecter du sens.

La sphère politique ne vit que d’une hypothèse de crédibilité, à savoir que les masses sont perméables à l’action et au discours, qu’elles ont une opinion, qu’elles sont là, présentes, derrière les sondages et les statistiques. C’est à ce seul prix que la classe politique peut encore croire qu’elle dirige, qu’elle manipule, qu’elle parle et qu’elle est entendue « politiquement ». Alors que le politique ne fait plus, depuis longtemps, qu’office de spectacle sur l’écran de la vie privée.

Les sondages. Ils sont le médium essentiel de la simulation politique « Certains regretteront que te bouton de la télé et le pronostic P.M.U (les sondages) remplacent allègrement la formation d’une opinion. Ils n’ont rien compris à la politique » (B. Chapuis). Il y a une relation rigoureuse, nécessaire entre la déperdition du réel et du référentiel politique et l’apparition des sondages. Dans ce passage du politique à l’alternance calculée (équivalence des pôles adverses), les sondages sont la modélisation statistique de cette alternance, ils sont le miroir de cette équivalence et de cette neutralisation profonde — miroir d’une opinion publique et de sa reproduction indéfinie sans destination finale — un peu comme le P.N.B est le miroir imaginaire des forces productives, sans égard du tout à leur destination, à leur finalité ou contre-finalité sociale : le tout est que « ça » se reproduise. De même pour l’opinion publique : il faut qu’elle se redouble d’une façon incessante dans sa propre image, c’est là le secret d’une « représentation » de masse. Il ne faut plus que personne produise une opinion, s’y confronte et la confronte aux autres — il faut que tous reproduisent l’opinion publique, au sens que tous s’engouffrent dans cet équivalent général, dans ce modèle de simulation, et en procèdent de nouveau.

Les seuls à croire aux sondages sont les membres de la classe politique, comme les seuls finalement à croire à la publicité sont les publicitaires, et ce non par quelque stupidité, mais parce que les sondages sont homogènes dans leur modélisation, au fonctionnement actuel du politique. Ils y prennent donc une valeur tactique — à la limite, — c’est un instrument que se donne la classe politique pour jouer et se reproduire selon sa propre règle du jeu. C’est le spectacle burlesque de cette sphère politique hyper représentative de rien du tout, que les gens dégustent à travers les sondages et les médias. Les sondages ne sont le lieu ni d’un enjeu ni d’une évaluation réelle, mais celui d’une jubilation propre à leur contemplation statistique.

Au contraire de la dissimulation, qui suppose toujours une vérité cachée, la simulation ouvre sur un univers politique où toutes les hypothèses sont réversibles, et vraies simultanément (ou fausses). Ni vraies, ni fausses d’ailleurs. C’est comme l’hyper réel : ni beau ni laid — c’est le réel, plus le réel, plus l’image du réel, etc.

Un exemple. Le Watergate fut : 1) un scandale ; 2) une simulation de scandale à des fins régénératrices, donc un piège tendu par le système à ses adversaires ; 3) mais un piège pour le système quand même aussi, puisque déclenchant une obsession sérielle de mini-Watergate, etc. Cela est incarné dans le film les Hommes du Président par le personnage de « Deep Throat », dont on a dit qu’il était l’éminence grise des républicains manipulant les journalistes de gauche pour se débarrasser de Nixon. Pourquoi pas ? Toutes les hypothèses sont possibles, mais celle-ci est superflue : la gauche fait très bien d’elle-même le travail de la droite. Et inversement : la droite fait elle aussi spontanément le travail de la gauche.

Tel attentat à la bombe en Italie est-il le fait des extrémistes de gauche, ou provocations d’extrême droite, ou mise en scène centriste pour déconsidérer tous les extrêmes terroristes et ravaler un pouvoir chancelant ou encore scénario policier et chantage à la sécurité publique ? Tout cela est vrai en même temps, et la recherche recherche de la preuve, voire l’« objectivité » des faits, n’arrête pas ce vertige de l’interprétation. C’est que nous sommes dans une logique de la simulation qui n’a plus rien à voir avec une logique des faits et un ordre des raisons. La simulation se caractérise par une précession du modèle, de tous les modèles, sur le moindre fait — les modèles sont là d’abord, leur circulation, orbitale comme celle de la bombe, constitue le véritable champ magnétique de l’événement. Les faits n’ont plus de trajectoire propre, ils naissent à l’intersection des modèles un seul fait peut-être engendré par tous les modèles à la fois. Cette anticipation, c’est elle qui laisse place chaque fois à toutes les interprétations possibles, même les plus contradictoires — toutes vraies, au sens où leur vérité est de s’échanger à l’image des modèles dont elles procèdent, dans un cycle généralisé.

Qui dénouera cet imbroglio ? Le nœud gordien pouvait au moins se trancher. La bande de Moebius, elle, si on la divise, résulte en une spirale supplémentaire, sans que soit résolue la réversibilité des surfaces (ici la continuité réversible des hypothèses). Enfer de la simulation, qui n’est plus celui de la torture, mais de la torsion subtile maléfique, insaisissable, du sens — où même les condamnés de Burgos sont encore un cadeau fait par Franco à la démocratie occidentale, qui trouve l’occasion d’y régénérer son humanisme chancelant, et dont la protestation indignée consolide en retour le régime de Franco en soudant les masses espagnoles contre cette intervention étrangère. Où est la vérité dans tout cela, quand de telles complicités se nouent admirablement, à l’insu même de leurs auteurs ?

Le pouvoir ne produit plus depuis longtemps que les signes de sa ressemblance. Et, du coup, c’est une autre figure du pouvoir qui se lève et se déploie : celle d’une demande collective des signes du pouvoir. Union sacrée qui se refait autour de sa disparition. Tout le monde y adhère plus ou moins dans la terreur de cet effondrement du politique. Et le jeu du pouvoir en vient à n’être plus que l’obsession critique du pouvoir défunt : obsession de sa mort, obsession de sa survie. Tout un nouveau type de socialité « par défaut » se noue peut-être et s’élabore autour de ce vide (comme maintenant en Italie). Lorsque le pouvoir aura totalement disparu nous serons logiquement dans l’hallucination totale du pouvoir — une hantise telle qu’elle se profile déjà partout, exprimant à la fois la compulsion de s’en défaire (personne n’en veut plus, tout le monde le refile aux autres) et la nostalgie panique de sa perte. Mélancolie des sociétés sans pouvoir : c’est elle déjà qui a suscité le fascisme, cette overdose d’un référentiel politique fort dans une société qui ne peut venir à bout de son travail de deuil.

Nous en sommes toujours là : aucune de nos sociétés ne sait mener son travail de deuil du réel, du pouvoir du social lui-même, qui est impliqué, dans la même déperdition. Et c’est par une recrudescence de tout cela, des signes de tout cela, que nous tentons d’y échapper. Cela finira même sans doute par donner le socialisme. Par une torsion inattendue et une ruse qui n’est plus celle de l’histoire, c’est de la mort du social que surgira le socialisme, comme c’est de la mort du pieu que surgissent les religions. Avènement retors, événement pervers, réversion inintelligible à la logique de la raison. Comme l’est ce fait que le pouvoir n’est en somme plus là que pour cacher qu’il n’y en a plus. Simulation qui peut durer indéfiniment, car à la différence du « vrai » pouvoir qui est, ou a été une structure, une stratégie un rapport de forces, un enjeu, celui-ci n’étant plus que l’objet d’une demande sociale, et donc objet de la loi de l’offre et de la demande, n’est plus sujet à la violence et à la mort. Complètement expurgé de la dimension politique, il relève, comme n’importe quelle autre marchandise, de la production et de la consommation de masse. Toute étincelle a disparu, seule la fiction d’un univers politique est sauve.

(1) Cf. Jean Baudrillard, A l’ombre de la majorité silencieuse, éditions Utopie (coll. « Cahiers d’Utopie », Paris, 1978, 125 pages 18 F)

L’autonomie, ou rien

vivre la commune (2)Notre révolte déferle, désormais. Notre désir de vivre, notre passion de vivre, notre énergie érotique, celle d’Eros comme pulsion de vie, réprimée durant des années, contenue dans une impuissance politique et une politique de l’impuissance, ne peut désormais plus être endiguée. On nous croyait mort, on nous voulait mort, nous voici debout. On voulait restreindre notre puissance d’agir aux mornes journées électorales de la République, voilà que nous l’occupons chaque nuit, comme place de la Commune, comme point de départ vers de multiples insurrections. Ce sont des milliers de vies qui se lèvent, chaque nuit, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de toutes les nuits.

Nous sommes en train de vivre autre chose que nos survies misérables, de vivre, tout simplement. Nous sommes en train de construire, de nous construire, de nous auto-organiser, de nous insurger. Mais alors qu’un processus d’auto-organisation du quotidien des places semble pouvoir émerger, voilà qu’on nous propose encore de canalyser et de manipuler notre révolte de vivre au profit d’une politique « alternative » de l’impuissance, de transformer un torrent de vie en un canal administré « alternatif », de transformer une autonomie quotidienne des vivants en une machine électorale de conquête de l’administration des choses mortes, de l’économie. Notre pouvoir de vivre, de nous révolter et de nous auto-organiser quotidiennement, confisqué au profit d’une autre machine électorale qui, comme Syriza, ne pourra qu’administrer « alternativement » l’austérité capitaliste après confiscation des puissances d’agir d’un mouvement d’occupation de places. Et ce, au profit d’une « 6ème République » soi-disant sociale, République qui n’a rien donné 5 fois sinon être érigée sur des cadavres, avec des Constitutions aux grands principes mystifiants, organisant une réalité étatico-capitaliste ; une politique « alternative » offrant au choix une sous-vie de 800 euros, un autre Syriza ou une URSS social-démocrate. Nous n’irons pas marcher sur des clous électoraux comme le fakir nous y invite.

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Nos puissances de vivre et d’agir, veulent créer autre chose qu’une machine électorale, qu’un autre Syriza, qu’une autre République, qu’un autre RSA, qu’une autre URSS. Notre auto-organisation quotidienne, ses libérations de parole, ses joies, son effervescence, tout cela n’est pas destiné à une récupération politicienne n’ayant d’autre optique qu’une « autre » politique économique, qu’une autre misère, qu’une autre austérité, ou – au mieux – qu’un autre capitalisme. Les machines électorales s’emplissent toujours au fur et à mesure que nos places se désemplissent, en Espagne comme ailleurs. Notre autonomie est un début de quelque chose de grand, celui d’une vie collective libérée des misères et des servitudes économiques, libérée des soumissions politiques, libérée d’une organisation de nos vies par des puissances étrangères – l’économie et la politique.

Notre passion de vivre ne tient pas dans vos urnes ! Qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires électorales et économiques ?

***

Misère de la politique

L’enfer de la politique et de l’économie n’existera plus dans l’avenir, d’ailleurs il n’a pas toujours existé. Les sociétés précapitalistes n’avaient ni « économie » ni « politique » au sens actuel puisqu’elles n’étaient pas des systèmes, des systèmes totalitaires, celui de l’État et sa Raison et celui du Marché et ses lois, et n’avaient donc pas de sous-systèmes « politiques » et « économiques » – quoiqu’elles obéissaient à des dominants et des religions. Il n’y a que lorsqu’un Marché unifié (unification douanière, commerciale, productive), hors-de-contrôle (avec ses crises systémiques, ses poussées impérialistes, ses modernisations forcées), totalitaire (avec son expansion mondiale et sa pénétration de l’ensemble de nos relations sociales, de nos activités, de nos subjectivités) émerge qu’advient l’économie comme sous-système des structures capitalistes de travail, de marchandise, d’argent et de valeur. De même, ce n’est que lorsqu’émerge parallèlement l’État (fin des seigneuries, des cités, des provinces) unifié (pouvoir centralisé, d’en haut), hors-de-contrôle (sa fameuse « raison d’État » et sa bureaucratie), totalitaire (pénétration de l’ensemble de relations sociales et définition de notre identité), que la politique fait son entrée fracassante dans l’histoire. La politique en tant que sous-système capitaliste naît en initiant une guerre européenne de 28 ans causant des millions de morts, en massacrant des milliers de sans-culottes radicaux – dont certains voulaient créer une société de communes – et de gens ordinaires, en établissant un Droit bourgeois, patriarcal, raciste, en lançant une industrialisation broyeuse de vies.

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La forme structurée du système politique, l’aboutissement inéluctable de toute structure politique (même « démocratique »), c’est l’État, cette mégamachine centralisée, hiérarchique, bureaucratique, hétéronome, despotique, répressive [et d’extorsion fiscale]. Puisqu’il doit se financer pour persévérer dans son être État, il a d’abord voulu (alors qu’il n’était qu’une monarchie) créer l’économie au moyen de réformes d’ampleurs (expropriations, concentrations foncières, libéralisation totale du commerce), pour financer une machine de guerre extrêmement coûteuse, et a accompli une partie des déstructurations nécessaires au développement de l’économie. Mais ce n’est qu’avec l’État moderne de 1789-1814 et ses bouleversements d’ampleur qu’émerge finalement l’économie et son corollaire, la politique, qui est d’abord politique économique et, réciproquement, économie politique, signe de leur alliance indéfectible.

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Il n’y a pas de « politique », de système politique en-dehors de l’organisation du quotidien au sein des sociétés précapitalistes. Les sociétés gréco-romaines étaient  politiques, au sens antique de structuration sociale autour d’une polis (cité), mais étaient complètement politiques, sans qu’il s’agisse d’un système séparé comme aujourd’hui. Les autres sociétés étaient étrangères à cette catégorie de « politique » puisqu’elles n’étaient pas fondées autour d’une polis (cité) et ne connaissaient pas de séparation entre « politique », « économie » et « religion », catégories spécifiquement modernes. La politique, au sens moderne, désigne essentiellement un des deux sous-systèmes du capitalisme¸ où elle est distincte mais tendanciellement subordonnée à son jumeau, l’économie. Le capitalisme est, ainsi, une totalité duale, avec des structures économiques (travail, valeur, marchandise, argent) d’un côté et des catégories nécessaires au fonctionnement et à une reproduction dynamique du capitalisme (droit, justice, police, armée, gouvernement) de l’autre.

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La politique n’est pas qu’un gouvernement de l’économie, elle est également celui des homo oeconomicus, qu’elle réprime lorsqu’ils ne se contentent pas du cauchemar réalisé de l’économie et de l’État. Lorsqu’elle n’en impose plus par ses seules mystifications idéologiques, elle éradique. L’histoire de la politique, de l’État, comme celle du capitalisme, est écrite en lettres de sang et de feu, celles de la Terreur, des dictatures de modernisation forcées et des guerres napoléoniennes, des « semaines sanglantes » de 1848 et de 1871, des politiques d’industrialisation aussi destructrices qu’asservissantes, de l’élimination économique organisée des paysans et des artisans, de l’expansion coloniale-impériale génocidaire, quasi-esclavagiste, raciste, d’une guerre nationaliste intercapitaliste faisant des millions de morts, d’une transformation des ouvriers en robots du fordo-taylorisme, d’une politique pro-fasciste puis collaborationniste, d’une politique réformiste anti-révolutionnaire (désarmement des Partisans) en 1944-45, des guerres coloniales sanglantes, d’un pilotage d’une modernisation économique faite de travail usinier, d’industrie et de bombes nucléaires, de bétonnage, de Spectacle, de consumérisme et de répression de Mai 68, et enfin une politique de crise, néolibérale, répressive, dégradante, ses infâmes emplois de « services », son chômage technologique et ses mystifications idéologiques.

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Pas d’économie, donc pas de politique, puisqu’elle est essentiellement politique économique en même temps qu’en complète dépendance financière vis-à-vis d’elle, puisqu’elle n’est qu’un garant de l’économie, ses contrats et ses propriétés, puisqu’elle n’est qu’un agent de fluidification, de gestion et de protection de l’économie avec ses infrastructures nationales, ses politiques macroéconomiques, son armée. Nous n’en voulons plus, de la politique comme bras armé de l’économie, comme autre face d’une même pièce capitaliste.

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Crise de la politique, politique de crise

La politique est en crise, achevons-la ! La crise structurelle du capitalisme depuis 40 ans entraîne un recentrement de l’État vers ses fonctions de gouvernement de crise de l’économie en crise et de répression militaro-policière, dévoilant de nouveau son vrai visage, celui de ses origines, qu’il avait masqué au cours des soi-disantes Trente Glorieuses et auquel s’accroche désespérément l’altercapitalisme ambiant. Il n’y a plus de croissance, donc plus de droits sociaux, peut-il proclamer tranquillement. Le mensonge n’est pas celui, superficiel, qu’il n’y a plus d’argent, mais celui, fondamental, qu’il faut s’en remettre au dieu économie une fois de plus – et être offerts en sacrifice.

Dans une situation économique de crise, on voit l’État se délester progressivement de ses fonctions « sociales » pour se recentrer sur l’essentiel : relancer l’économie, et gérer ses conséquences socialement désastreuses au travers des activités de police et de gestion des masses inutiles pour l’économie. Réforme, réforme, réforme, c’est partout pareil, éternel retour du même et du pire. Il faut relancer la croissance, voilà l’idée fixe de ce monde où l’on marche sur la tête tout en se persuadant que c’est la seule façon de marcher. Mais quand l’air devient proprement irrespirable, que l’on se rend compte qu’on ne relancera jamais rien, alors c’est l’État sécuritaire, militaro-policier, répressif, cet État resserré autour de ses fonctions « minimales » de maintien de l’ordre capitaliste, qui s’impose, révélant ce qu’il a toujours été, un monstre froid, une monstrueuse organisation bureaucratique et militaire, un Léviathan. L’État-Providence, l’État « de droit » se démasque en État de punition divine des infidèles de l’économie, en État d’exception.

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Nous sommes aujourd’hui dans une société de travail sans travail, dans une société de croissance sans croissance, et la crise qui en découle n’est pas une simple crise de l’économie, c’est une crise totale. Face à cette situation, si sortir de l’économie est une nécessité évidente, celle de sortir de la politique l’est moins pour beaucoup d’organisations ou d’intellectuels « de gauche » qui s’accrochent désespérément à cette vision mythifiée de la politique et de l’État, comprenant ceux-ci comme des faits transhistoriques, nécessaires aux sociétés humaines et, comble de l’ethnocentrisme, universels, alors même qu’il s’agit de structures spécifiquement capitalistes. Lutter contre le travail et son monde ne peut être une lutte pour prendre les reines du pouvoir politique, ce ne peut être qu’une lutte antipolitique.

Une autre politique pour une autre économie, voilà l’éternel refrain toujours démenti de l’altercapitalisme. La politique alternative promettait autrefois d’attribuer une partie du gâteau grossissant de l’économie aux prolétaires, elle leur promet désormais un peu plus de miettes d’un gâteau décroissant. La politique « alternative » ne peut rien, n’y peut rien, elle dépend de l’économie, elle est au service de l’économie. Élisez un gouvernement altermondialiste, maoïste, citoyenniste, friotiste, anarchiste, trotskyste, stalinien, mélenchonniste, qu’importe, il n’y pourra rien. Sans sortir de l’économie, il faut obéir à ses lois et à sa crise. Sans sortir de la politique, il faut être un gouvernement de crise de l’économie en crise, c’est-à-dire un nouveau Syriza. Et l’échec de ces alter-gouvernements, s’il n’est pas sanctionné par une insurrection, débouchera sur un gouvernement technocratique ou une dictature militaro-nationaliste d’extrême-droite.

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Syriza a choisi de ne pas trahir l’économie, sa raison d’être politique, de gouverner l’économie. Syriza, comme l’ensemble des partis altercapitalistes et/ou citoyennistes accédant au pouvoir, est l’arme secrète du capitalisme contre l’insurrection de ceux qui n’en peuvent plus, qui n’en veulent plus. Podemos, avec son programme social-démocrate de crise – « travaille » jusqu’à 65 ans, un RSA, un SMIC de 950 euros – qu’il ne réalisera même pas, est en phase de devenir un nouveau joker du capitalisme.

Le PCF avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1968, il a donc choisi de trahir les insoumis. La CGT avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1998, elle a donc choisi de trahir les révoltés. Il y aura d’autres trahisons, cette fois. Du citoyen-citoyenniste, peut-être ? Le citoyen, c’est l’esclave de l’État et de l’économie. Le citoyennisme est une cristallisation idéologique de cette servitude volontaire qu’il s’agit justement d’abolir.

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Cessons de faire du salariat, du travail-marchandise, de la valeur, des marchandises, de l’argent, de l’entreprise, du Marché, du Parti et de l’État des « horizons indépassables » (alors qu’ils existent depuis quelques siècles au plus), des voies « émancipatrices » (alors qu’ils nous ont enchaîné depuis lors) et des institutions « révolutionnaires » (alors qu’ils brisent violemment nos révoltes). Voulons-nous vraiment, comme d’aucuns nous le proposent, retourner travailler pour 1500 euros dévalués mensuels dans les mêmes entreprises, pour produire encore les mêmes marchandises, le même argent et au final perpétuer ce même monde invivable ? Est-ce que nous désirons encore cette misère existentielle, être organisés, dominés, administrés par une bureaucratie d’État qui, comme n’importe quelle bureaucratie, finira corrompue, despotique, mortifère ? Pourquoi s’obstiner à vouloir tout changer pour que rien ne change ?

Nous ne voulons pas d’une République sociale-iste, ni d’un salariat universel, ni d’un capitalisme d’État, ni même d’une auto-exploitation gérée collectivement ; nous voulons une auto-organisation de nos vies et pour celles-ci, donc libérées de l’État et sa bureaucratie au profit d’une organisation autonome de notre monde. Une vie libérée de l’argent au profit d’une répartition de nos œuvres selon nos volontés et nos besoins, et des marchandises au profit de ce que nous voulons créer, faire, construire, et du travail au profit d’une vie s’épanouissant dans une diversité non-finie du faire.

Mettons ensemble nos puissances d’agir non au service de l’entreprise, libérale, étatique ou « auto-gérée », et leurs passions morbides, mais au service de notre désir de vivre lui-même.

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ingouvernablesDestitution de la politique

Auto-organisons nous, en-dehors des combines politiciennes et de leur misère érotique, pour construire ensemble une puissance d’agir collective grandissante, capable de s’accroître numériquement et en volonté de vivre, de s’attaquer aux puissances de répression et de domination politico-économiques et, une fois devenue forte, de vaincre éventuellement celles-ci et d’accomplir enfin cette volonté de vivre. L’accomplir en construisant une société de communes auto-organisées, comme en Aragon révolutionnaire en 1936, sans politique séparée, dominante, bureaucratique, sans économie despotique, injuste, mortifère, où nos puissances d’agir et nos passions de vivre s’épanouiront personnellement comme collectivement dans une multiplicité d’activités. Nous serons définitivement debout, ces nuits-là, et notre nuit durable, si brillante et si vivante, aura enfin mis fin au désert existentiel du capitalisme et son soleil de plomb étatique nous écrasant chaque jour.

La commune est en même temps une négation de la politique comme système séparé, hiérarchique, bureaucratique, autoritaire, et une réalisation de la politique, dissoute dans une auto-organisation quotidienne, horizontale, autonome. Auto-organisons nous, occupons tout, refusons d’être asservi-e-s aux machines électorales des « gauches alternatives » qui mériteraient aussi des droites avec leur misère érotique, et continuons ici comme ailleurs mais maintenant d’agrandir dans l’auto-organisation notre puissance d’agir. Ne refaisons pas « Mai 68 » : faisons mieux, beaucoup mieux.

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Nous ne voulons abolir la politique que pour la réaliser. Nous voulons abolir celle-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme isoloir confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celle-ci dans la vie quotidienne sous forme de l’auto-organisation collective de nos vies. Les situationnistes ne voulaient pas abolir l’art, ils voulaient abolir celui-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme musée confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celui-ci dans la vie quotidienne sous forme d’une vie esthétique, d’une praxis épanouissante.

Se battre pour orchestrer la musique d’un monde en prenant une place depuis laquelle on ne pourra faire changer ni le rythme, ni la nature des sons, ni les instruments des musiciens ne nous intéresse plus. C’est changer radicalement de partition que nous désirons. Inventer une musique qui soit faite d’autre chose que de l’organisation machinale, aveugle, déshumanisante de nos existences.

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Ce qui est à l’œuvre dans cette destitution continue et progressive de l’Etat, du capitalisme et de tout ce qui fait monde avec eux, au-delà d’une simple négation (comment ne pas nier vivement un monde qui nie la vie ?) c’est un non positif qui, en rejetant un certain monde,  actualise en même temps une positivité auto-instituante de nouvelles pratiques et modes de subjectivation, d’où le « non » tire toute sa force. Un non qui affirme.

Il n’y a là aucun paradoxe. Notre puissance destituante, ainsi comprise, ne vise ni la ré-institution revue et corrigée d’une nouvelle version du pouvoir d’Etat,  ni une simple dés-implication : elle ouvre un univers de possibilités, un univers de pratiques et de pensées. Notre destitution est puissance, elle n’est pas pouvoir. Puissance antipolitique, en ce qu’elle fait voler en éclats les frontières infranchissables qui séparent la vie du travail, la vie du loisir, la vie des décisions qui la concernent, sans se cristalliser dans des instances figées qui bientôt s’en séparent et s’autonomisent. Elle laisse surgir au sein de l’insurrection destituante un désir d’imaginer d’autres formes de cohésion sociales qui seraient en même temps d’autres formes d’activité, d’autre formes de circulation des biens, d’autres formes d’organisation collective, créant ainsi une nouvelle forme de synthèse sociale où travail, salaire, argent, temps de travail, consommation, production, élections, vote, parti, n’iront plus de soi.

Il nous faut persévérer dans la reproduction autre de nos vies jusqu’à ce que l’économie, fatiguée de nos auto-organisations et de nos désertions collectives, ne trouve plus de substrat sur lequel fleurir. Notre non doit être soutenu par une dynamique de création, par l’affirmation d’un autre-faire. Il doit s’ouvrir sur une diversité non-finie d’activités destinées à répondre de manière non capitaliste à la diversité de nos besoins. Il nous faut traduire en actes une conception non spécialisée, non séparée, non réifiée, non définitivement instituée mais toujours instituante et destituable de l’organisation collective de la vie et de l’activité.

L’autonomie est la forme d’anti-gouvernement qui permet à la fois le surgissement révolutionnaire anti-vertical et l’inscription horizontale d’une forme de vie commune qui dure, car elle combine un caractère négatif (se soustraire à l’imposition) et un caractère positif (affirmer ses propres règles). Il nous faut renoncer à une conception du politique fondée sur la puissance d’entités abstraites et unifiantes (l’État comme expression de l’universel) pour inventer des formes politiques partant de la capacité de faire et de créer de chacun, ancrées dans la multiplicité concrète des espaces et des moments. Et redonner au politique ses propriétés originaires : un temps, un lieu, des êtres, une vie qui se fait et se défait.

Notre destitution est donc pouvoir de et non  pouvoir sur. Elle fait surgir au sein de notre moment insurrectionnel qui défait, qui brise le continuum historique de la temporalité capitaliste, un facteur instituant qui n’est pas une fin. Car notre antipolitique réside dans le dépassement de la distinction entre éthique et politique : abandonnons la distinction machiavélienne entre la fin et les moyens, celle là même qui est reprise par Lénine dans sa conception du politique et de la révolution. Le monde que nous voulons créer brise la séparation instrumentale entre la fin et les moyens. Il n’y a aucune fin politique dans ce geste, aucune visée de ré-institution, d’une nouvelle distribution des organes d’exercice du pouvoir, même réformés, même démocratisés, même réappropriés, mêmes égalisés. Ce qu’institue le geste insurrectionnel, c’est l’ouverture d’une brèche.

Ne craignons ni le refus catégorique de ce monde, ni l’affirmation fiévreuse d’une vie autre.

Ne craignons ni de détruire, corps et âme, le monde qui nous détruit.

Ni de construire, cœurs et âme, celui que nous ferons fleurir.

Comité érotique révolutionnaire

Source : http://www.palim-psao.fr/2016/04/l-autonomie-ou-rien-par-le-comite-erotique-revolutionnaire.html

Ne réparez pas ce qui vous détruit

zad prisonPamphlet en faveur du bien-vivre

Comité de rédaction de la revue Streifzüge (Traduction : Françoise Guiguet et al.)

1.

La politique ne peut pas créer d’alternatives. Son but n’est pas de nous permettre de développer notre potentiel ; dans la politique, nous faisons simplement valoir les intérêts qui découlent des rôles que nous exerçons dans l’ordre existant. La politique est un programme bourgeois. Elle est toujours une attitude et une action faisant référence à l’État et au marché. La politique est l’animatrice de la société, son médium est l’argent. Les règles auxquelles elle obéit sont similaires à celles du marché. D’un côté comme de l’autre, c’est la publicité qui est au centre ; d’un côté comme de l’autre, c’est de valorisation qu’il est question et des conditions nécessaires à celle-ci.

Le spécimen bourgeois moderne a fini par assimiler complètement les contraintes de la valeur et de l’argent ; il est même incapable de se concevoir sans celles-ci. Il se maîtrise littéralement lui-même, le maître et l’esclave se rencontrant dans le même corps. La démocratie ne signifie rien d’autre que l’auto-domination des acteurs des rôles sociaux. Comme nous sommes à la fois contre tout pouvoir et contre le peuple, pourquoi serions-nous pour le pouvoir du peuple ?

Être pour la démocratie, voilà le consensus totalitaire de notre époque, la profession de foi collective de notre temps. La démocratie est en même temps instance de recours et solution de secours. La démocratie est considérée comme le résultat final de l’Histoire. Elle est certes perfectible, mais elle est indépassable. La démocratie est partie intégrante du régime de l’argent et de la valeur, de l’État et de la nation, du capital et du travail. C’est une parole vide de sens, on peut tout halluciner dans ce fétiche.

Le système politique lui-même se délite de plus en plus. Il ne s’agit pas, ici, d’une crise des partis et des hommes politiques, mais d’une érosion du politique sous tous ses aspects. La politique est-elle nécessaire ? Pourquoi et, surtout, pour quoi faire ? Aucune politique (n’)est possible ! L’antipolitique signifie la mobilisation des individus contre les rôles sociaux qui leur sont imposés.

2.

Capital et travail ne sont pas antagoniques, bien au contraire ils constituent une unité de valorisation pour l’accumulation du capital. Quiconque est contre le capital, doit être contre le travail. La religion du travail dont nous sommes les pratiquants est un scénario auto-agressif et autodestructeur qui nous retient prisonniers, tant matériellement qu’intellectuellement. Le dressage au travail a été – et demeure – un des objectifs déclarés de la modernisation occidentale.

Or, c’est au moment même où la prison du travail s’écroule que notre enfermement intellectuel vire au fanatisme. C’est le travail qui nous rend stupides et, de plus, malades. Usines, bureaux, magasins, chantiers de construction et écoles sont autant d’institutions légales de destruction. Quant aux stigmates du travail, nous les voyons tous les jours sur les visages et sur les corps.

Le travail est la principale rumeur au sein du consensus. Il passe pour être une nécessité naturelle, alors qu’il n’est rien d’autre qu’une mise en forme de l’activité humaine par le capitalisme. Or, être actif est autre chose dès lors que cette activité se fait non en fonction de l’argent et du marché, mais sous forme de cadeau, de don, de contribution, de création profitant à nous-mêmes ou à la vie individuelle et collective d’individus librement associés.

Une part considérable de tous les produits et services sert exclusivement à la multiplication de l’argent, contraint à un labeur inutile, nous fait perdre notre temps et met en danger les bases naturelles de la vie. Certaines technologies ne peuvent être considérées que comme apocalyptiques.

3.

L’argent est notre fétiche à tous. Personne ne veut s’en passer. Nous n’avons jamais décidé qu’il devait en être ainsi et pourtant, c’est comme ça. L’argent est un impératif social ; ce n’est pas un instrument modelable. En tant que puissance qui nous oblige sans cesse à calculer, à dépenser, à économiser, à être débiteurs ou créditeurs, l’argent nous humilie et nous domine à chaque heure qui passe. L’argent est une matière nocive qui n’a pas son pareil. La contrainte d’acheter et de vendre fait obstacle à toute libération et à toute autonomie. L’argent fait de nous des concurrents, voire des ennemis. L’argent dévore la vie. L’échange est une forme barbare du partage.

Qu’un nombre incalculable de professions ait pour seul objet l’argent est un fait absurde, mais aussi que tous les autres travailleurs intellectuels et manuels soient sans cesse en train de calculer et de spéculer. Nous sommes des calculettes dressées. L’argent nous coupe de nos possibilités, il ne permet que ce qui est lucratif en termes d’économie de marché. Nous ne voulons pas renflouer l’argent, nous voulons le refouler.

La marchandise et l’argent ne sont pas voués à l’expropriation, mais à la disparition. Qu’il s’agisse d’individus, de logements, de moyens de production, de nature et d’environnement, bref : rien ne doit être marchandise ! Nous devons cesser de reproduire des rapports qui nous rendent malheureux.

La libération signifie que les individus reçoivent leurs produits et leurs services librement selon leurs besoins. Qu’ils se mettent directement en relation les uns avec les autres et ne s’opposent pas, comme c’est le cas maintenant, selon leurs rôles et leurs intérêts sociaux (en tant que capitalistes, ouvriers, acheteurs, citoyens, sujets de droit, locataires, propriétaires, etc.). Aujourd’hui déjà, il existe dans nos vies des rapports non monétaires : dans l’amour, l’amitié, la sympathie, l’entraide. Nous donnons alors quelque chose à autrui, puisons ensemble dans nos énergies existentielles et culturelles, sans présenter de facture. Ce sont des instants où nous sentons que nous pourrions nous passer de matrice.

4.

La critique est plus qu’une analyse radicale, elle réclame le bouleversement des conditions existantes. La perspective tente de formuler un projet au sein duquel les conditions humaines n’auraient plus besoin d’une telle critique ; une idée de la société où la vie individuelle et collective peut et doit être inventée. La perspective sans la critique est aveugle, la critique sans la perspective est impuissante. La transformation est une expérience qui a pour fondement la critique et pour horizon la perspective. « Réparez, ce qui vous détruit » ne peut être notre mot d’ordre.

Ce dont il s’agit n’est rien de moins que d’abolir la domination, que celle-ci se traduise par des dépendances personnelles ou par des contraintes objectives. Il est inacceptable que des individus soient soumis à d’autres individus ou soient impuissants face à leurs destins et structures. Nous ne voulons ni autocratie ni auto-domination. La domination est plus que le capitalisme, mais le capitalisme est à ce jour le système de domination le plus développé, le plus complexe et le plus destructeur. Notre quotidien est tellement conditionné que nous reproduisons journellement le capitalisme et nous comportons comme s’il n’existait aucune alternative.

Nous sommes bloqués. L’argent et la valeur engluent nos cerveaux. L’économie de marché fonctionne comme une grande matrice. Notre objectif est de la nier et de la vaincre. Le bien-vivre et l’épanouissement supposent de rompre avec le capital et la domination. Aucune transformation des structures sociales n’est possible sans transformation de notre disposition mentale et aucun changement de notre disposition mentale sans la suppression des structures.

5.

Nous ne protestons pas, car nous avons dépassé ce stade. Nous ne voulons réinventer ni la démocratie ni la politique. Nous ne luttons ni pour l’égalité, ni pour la justice et nous ne nous réclamons d’aucune libre volonté. Nous n’entendons pas non plus miser sur l’État social et l’État de droit. Et encore moins voulons-nous faire du porte-à-porte avec de quelconques « valeurs ».

À la question de savoir de quelles valeurs nous avons besoin, il est aisé de répondre : aucune !
Nous sommes pour la dévalorisation totale des valeurs, pour la rupture avec ces mantras des bobos et gogos qu’on appelle communément « citoyens ». Il faut rejeter ce statut même. Sur le plan de l’idée, nous avons déjà résilié le rapport de domination. L’insurrection que nous avons en tête relève du saut paradigmatique.

Nous devons sortir de cette cage qu’est la forme étatique et économique. Politique et État, démocratie et droit, nation et peuple sont des figures immanentes de la domination. Pour cette transformation, nous ne pouvons nous appuyer sur aucun parti et aucune classe, aucun sujet et aucun mouvement.

6.

Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre vie. Elle seule permettra plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce qu’il nous faut, c’est plus de temps pour aimer, plus de temps pour nos amis et nos enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et excessive, de ce qui nous plaît. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs.

Une vie libérée signifie dormir mieux et plus longtemps, mais surtout dormir ensemble plus souvent et plus intensément. L’enjeu de cette vie – la seule que nous ayons – est de bien vivre, de rapprocher existence et plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’augmenter les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée.

Nous ne voulons plus être ceux que nous sommes forcés d’être.

http://www.streifzuege.org/2014/ne-rparez-pas-ce-qui-vous-dtruit

La politisation d’un problème réel permet de cacher sa réalité

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« La politisation d’un problème réel, existant, permet d’échapper à sa réalité, à sa profondeur, à son aspect humain. Le processus de politisation d’une question contient une généralisation et une abstraction. Au niveau politique, ce que l’on dit et fait peut être juste tout en faisant rigoureusement abstraction de l’humain et des valeurs. Mais vouloir considérer cet humain et ces valeurs anéantit la possibilité de penser le problème politique. Il n’y avait aucun doute, pour le IIIe Reich, qu’il fallait « régler » le problème juif. Cela était aux yeux des chefs nazis un problème politique. Et l’on pouvait donner l’ordre abstrait du massacre. Mais tous les historiens du IIIe Reich soulignent que Himmler s’évanouit lorsqu’il vit fusiller devant lui quelques dizaines de juifs. La question était redevenue brutalement humaine. Mais le processus consiste généralement à cacher cette question humaine. On peut célébrer le canal du Don, cela permet de cacher qu’il a coûté cent mille vies humaines pour le creuser. (…)

Ainsi la politisation d’une question va beaucoup plus loin que la question de la fin et des moyens, ou de la tentative de justification. En réalité, la vue politique permet aujourd’hui d’échapper aux valeurs, d’oblitérer la réalité humaine des situations (qui d’ailleurs étant toujours particulières sont sans intérêt). On cache le réel et le vrai sous le politique, on ferme le placard et l’on discourt à l’aise des plans et des révolutions. La considération politique permet alors de penser que l’on tient la « solution générale » parce qu’elle permet d’évacuer d’un coup la Réalité humaine et la recherche de la Vérité. »

Jacques Ellul, L’illusion politique

Sortir de la politique pour la ressaisir autrement

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« C’est parce qu’en définitive le politique nous obsède et nous hallucine, nous fixant sur de faux problèmes, de faux moyens, de fausses solutions, qu’il s’agit d’en sortir, non pas pour se désintéresser de la Res publica, de la vie collective et sociale, mais bien au contraire pour y accéder par un autre biais, pour la ressaisir autrement, à un niveau plus réel, et dans une contestation plus décisive. »

Jacques Ellul, L’illusion politique

L’engagement politique, un besoin de démissionner

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« [l’un des aspects de] l’engagement dans le parti, c’est un aspect personnel, psychologique : le besoin pour l’individu de trouver une sécurité, des jugements clairs et tout faits, une sorte de besoin de démissionner : on n’insistera jamais assez sur le fait que l’engagement dans un mouvement politique ou dans un parti, c’est une démission de sa responsabilité individuelle, de sa liberté de jugement. L’engagement, c’est la mise en gage. Effectivement, le citoyen se met en gage, perd sa disponibilité et son authenticité, il ne peut être qu’utilisé par un créancier combien féroce, il ne peut être que manipulé jusqu’au paiement de son dernier carat de liberté. L’engagement dans l’armée : voilà le signe et le symbole de tout engagement, et qui concorde parfaitement avec la mise en gage ! C’est l’insertion dans un mécanisme bien huilé, bien organisé, mais qui ne peut fonctionner qu’en se nourrissant de pâtée humaine (l’armée sans militaire n’est rien, comme le parti sans militant). Perinde ac cadaver : c’est la formule de l’engagé. Mais chez les jésuites, c’était le résultat d’une dure ascèse, d’une rupture contre nature ; chez nos militants-militaires, c’est le résultat de leur abandon, de leur démission personnelle. Bien entendu, cette démission concorde parfaitement avec un grand dévouement, une grande mystique, des réunions tous les soirs jusqu’à deux heures du matin, le collage des affiches et la bagarre s’il le faut. Tout cela n’étant que brome et véronal pour endormir la conscience, fuir les vrais problèmes du politique en agissant beaucoup, et avoir l’illusion de l’importance par le prestige acquis dans le groupe. Le mensonge de l’engagement est probablement une des plus belles réussites de l’illusion politique. »

Jacques Ellul, L’illusion politique