Ce qui caractérise le pouvoir, c’est de toujours avancer masqué ; ce qu’il cache, c’est sa vacuité

artoff831Haut les tartes ! Bas les masques !

Politique et métaphysique de l’attentat pâtissier en milieu spectaculaire-marchand

Par Alain Guyard,
Docteur honoris causa
mon cul ma tête est malade,

Tartosophe.

Trois mille ans de puissance étatique, foncière, militaire, religieuse et patriarcale suffisent pour nous en convaincre : ce qui caractérise le pouvoir, c’est qu’il ne sort de son antre qu’habillé, maquillé, enrobé, enveloppé, enduit. Le pouvoir avance toujours masqué, sous le drap pesant de la pourpre sénatoriale, sous l’aigle et le laurier de la Rome impériale, sous le postiche du pharaon, sous la couche épaisse du fard télévisuel. Et ce que tout gouvernant redoute le plus, ce n’est pas tant qu’on l’orne, qu’on le barbouille ou qu’on le couvre, mais au contraire, qu’on le dé-masque.

La première affaire de ce genre est rapportée il y a trois mille ans dans cette sous-littérature pesante et interminable rédigée par et pour des chameliers schizophrènes, phallocrates et incestueux : la Bible. Noé y apparaît, chef de la dernière troupée d’humains ayant survécu au Déluge. A peine a-t-il le temps d’inventer la viticulture qu’il finit saoul comme une vache, vautré à loilpé sous sa guitoune. Découvert en l’état par son fils Cham, ce dernier, voyeur malgré lui, sera puni par une bien saloparde malédiction de la part de dieu et réduit en esclavage. Notons déjà l’embrouille bien glandilleuse : on ne sanctionne pas celui qui porte le masque de la grandeur et qui l’oublie au fond des ouatères en s’en revenant d’aller vomir ; on condamne le témoin de la nudité du roi. Belle endauferie…

Mon lectorat pinailleux pourra toujours dire qu’il s’agit d’une histoire bien ancienne, et réservé à des temps barbares peu enclins au naturisme. Il n’empêche qu’elle reste une obsession pour tout le moyen-âge qui ira même jusqu’à dédoubler le corps du roi. Louis le quatorzième débourre sur scène et lâche sa prune devant des marquises en pamoison, c’est un fait. Mais ce qu’on admire, ce n’est pas l’homme déboyauté qui pète et chie ; mais celui qui incarne, symbolise le grand corps de France, son corps glorieux, royal, iridescent comme celui du soleil qui danse à Versailles. L’un est caché par l’autre ; le caca trop humain s’escamote dans les ballets froufroutant de Lully.
Et cette règle du pouvoir qui est pouvoir tant qu’il se farde et cache sa nudité est confirmée par le premier théoricien de l’État moderne, Machiavel. Le gouvernant, dit-il, tient parce qu’il ment et dissimule, et sait arborer en toute situation le masque de la sincérité et de l’engagement pour mieux couvrir ses intentions et tromper sur sa nature. On ne peut triompher en politique qu’à la condition que l’on renonce à être fidèle à soi. Ainsi est-il plus facile d’être parjure et par conséquent, imprévisible aux yeux de ses adversaires. Et c’est l’imprévisibilité dans l’action qui donne au politique le coup d’avance dans la conquête ou la conservation du pouvoir. C’est pourquoi Machiavel adore Florent II de Médicis, car ce dernier trahit ses engagements avec autant d’aisance que l’enfant caché d’une partouze Cahuzac / Balkany.

Rétorquera-ton que les temps ont changé depuis Machiavel ? Peau de balle ! Corrigeons avec le saturnien Debord pour dire qu’ils se sont aggravés. La mort du politique et sa substitution par le monde du spectacle intensifie le rôle du masque et du secret. Ses Commentaires à la société du spectacle rédigés en 1988 prophétisent notre monde, celui de l’accentuation du processus de dissimulation. Dorénavant, tout pouvoir politique ne tient que par les services secrets. La fonction de ces derniers n’est pas l’espionnage ou l’infiltration mais l’extension du régime de mensonge à toute la société, et le renversement des valeurs fondatrices du lien politique : la guerre devient la paix ; l’ami devient l’ennemi ; le mensonge, la vérité. Debord montre ainsi que par la société n’est plus rien d’autre qu’une grande mascarade policiario-spectaculaire. Barbouze über alles. Il y a du Noé chez nos présidents quand les journalistes retouchent les bourrelets disgracieux sur les photos de Sarko. Il y a du Louis XIV chez nos présidents quand on file dix mille boules au coiffeur de Hollande pour barbouiller de jais le blanc de ses tempes. Il y a du Florent II chez tous nos présidents parce qu’ils trahiront tous, quels qu’ils soient, tous les engagements de leur campagne. Il y a chez eux tous le masque de la vache à peau bleue, barbotant qu’ils sont tous dans le trouble chaudron des cuisines policières et barbouzardes.

Mais pourquoi le pouvoir a-t-il besoin du masque ? Parce qu’il cache sa propre vacuité. Mis à nu, il se révèle comme un néant. Car aucun homme n’est habilité à dominer un autre, et aucun droit ne devrait autoriser la subordination. Allons même plus loin. On parle beaucoup de l’ambition politique, et l’on nous fait croire, depuis trois mille ans que, pour gouverner, il en faut, de la force de caractère. Nous disons merde à cette flagornerie-là, et soutenons le contraire : ont de l’ambition politique ceux qui se fuient eux-mêmes, parce qu’ils sont effrayés de leur propre vacuité. On domine autrui par peur et faiblesse d’avoir à contempler en soi sa propre béance. Rajoutons-en une couche, puisque nous approchons à grand pas de notre issue pâtissière. Pourquoi les hommes politiques veulent-ils laisser leur empreinte à l’extérieur, dans le corps des lois, dans le corps de leurs concitoyens suppliés, dans le corps des femmes qu’ils possèdent et consomment ? Parce qu’en laissant une empreinte à l’extérieur d’eux-mêmes, ils essaient de se convaincre qu’ils ont une densité intérieure, qu’ils n’ont pas de vide en eux. Viendra un jour où l’on comprendra enfin que l’ambition politique relève de la sociopathologie, que l’exercice du gouvernement est le symptôme d’une dévastation intérieure et que le vote pour un candidat est un phénomène criminel aggravant de sa maladie mentale.

On dira alors : rendre service au politique, cette baudruche enflée de sa vanité qui cache sa vacuité sous le masque, c’est lui arracher son déguisement. Nous ne le croyons guère. Car vouloir arracher le masque, c’est croire que se révélera dessous le vrai visage, sincère, du politique. Mille et une émissions s’essaient d’ailleurs à cette imposture, en invitant les politiques de tout bord à poser un moment le masque, pour que le veau télévisuel écrasant une larme compassée, puisse découvrir son vrai visage. C’est supposer qu’il y a un vrai visage sous le masque, et que l’acteur qu’est l’homme politique est prêt, quand on lui demande de quitter la scène, à renoncer au rôle pour redevenir lui-même. Encore une fois nous disons : de la merde, que cette opinion-là. Car comme nous l’expliquions plus haut, ce qui distingue le politique de l’homme ordinaire, c’est qu’il porte un masque non pas pour camoufler son visage, mais parce qu’il n’en a pas, dessous. Le propre du politique, comme sociopathe ébranlé par sa vacuité intérieure, c’est qu’il porte un masque sans visage. Personnalité vitrifiée, dépossédée de sa parole propre au bénéfice d’éléments de langage, dépourvu de toute spontanéité, de toute ironie, de toute distance par rapport à lui-même, incapable de jouer contre lui-même, il est l’homme sans intérieur, il est l’homme dévasté. Il n’est donc pas possible de lui retirer son masque parce qu’il fait corps avec et que si visage il y avait, il partirait avec le masque, ne laissant la place qu’à un trou béant au-dessus des épaules.

Mais quoi faire alors ? A défaut de retirer le masque, il est possible de l’annihiler, en neutralisant sa mascarade par une mascarade plus forte encore. Et c’est l’objet de l’entartage.

Il y a peu, un appel [1] a été lancé à l’extension du domaine de la lutte pâtissière, exhortant tout un chacun à prendre son destin en main pour entarter tous les fesse-mathieux présidentiables, afin de convertir ces pitoyables simagrées spectaculaires et marchandisées en un joyeux chamboul’tout électoral. Cette onction des bouilles présidentiables d’une couche crémeuse et ridiculisante, cet admirable encrêmage de tous ces pisse-froid, nous la faisons nôtre, et nous exhortons les joyeux flibustiers du terrorisme burlesque et les pétaradantes passionarias de l’attentat pâtissier à entarter toute l’engeance présidentiable. Et de même que les crèmes cosmétiques appliquées au visage des zouzettes soulignent la beauté de leurs traits et mettent en avant l’avenant de leur frimousse, la crème pâtissière, loin de recouvrir la patibulaire trogne des olibrius entartés pour en cacher les traits, souligne toute la terrifiante profondeur des abysses et des gouffres hantés par la vacuité de la fonction présidentielle.
Ainsi rendus par l’enduit chantillesque à la tragique condition de leur triste néant, les présidentiables entartés pourront-ils concourir, par un jeu désopilant de vase communiquant, à l’extension du régime rigolard et primesautier de notre propre liberté.
Pour une fois qu’ils servent à quelque chose, qu’ils en soient donc remerciés.

Source : https://lundi.am/Haut-les-tartes-Bas-les-masques

[1] George LE GLOUPIER (Internationale Pâtissière), Andrea GANDOLFO, (Réseau Contre le Crétinisme Electoral), Jean Voglio (Deposition Party), Pour réduire en cannelle la campagne pestilentielle, appel à l’entartage fripon de tous les candidats (suivi des recommandations de base de Noël Godin), paru dans lundimatin#79, 30 octobre 2016.

 

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Ceci n’est pas un mouvement

paris sous tension

La nouvelle structure étatique est caractérisée par le fait que l’unité politique du peuple, et par là le système général de sa vie publique, se reflète dans trois séries qui sont d’un ordre distinct. Les trois séries ne se situent pas de front, sur le même rang, mais l’une d’elles, à savoir le Mouvement qui est en charge de l’État et du Peuple, pénètre et conduit les deux autres.

Carl Schmitt, État, Mouvement, Peuple (1933)

Comme chaque fin de semaine depuis bientôt un mois, on spécule sur l’état du « mouvement contre la loi El Khomri » – médias, syndicalistes, militants et espéreurs de toute espèce veulent croire que cette fois on y est : après les manifestations « historiques » du 31 mars qui auraient vu un doublement des effectifs des cortèges du 9 mars et maintenant les assemblées de « Nuit debout », le mouvement que l’on appelait de ses vœux, mais qui n’en finissait plus de commencer, est enfin né. Peut-être que si l’on s’acharne tant à apposer sur ce qui se passe en France en ce moment le nom de « mouvement », c’est qu’il s’agit là, en réalité, de quelque chose de tout autre, de quelque chose d’inédit. Car un « mouvement », voilà très exactement, en France, ce que l’on sait gérer, c’est-à-dire vaincre. Les organisations, les gouvernements, les médias, depuis des lustres que des mouvements ne mènent à aucun bouleversement d’ampleur, sont passés maîtres dans l’art de conjurer la menace que tout événement de rue porte en lui : que la situation devienne ingouvernable. Il ne faut jamais oublier que l’actuel Premier Ministre ne l’est pas en vertu de la licence d’histoire qu’il a obtenue dans les années 1980 à Tolbiac, mais parce qu’il y a fait ses armes en tant que syndicaliste à l’UNEF. À l’époque, il était avec Alain Bauer ou Stéphane Fouks, une des bêtes noires du Collectif Autonome de Tolbiac (le CAT), et inversement.

Un « mouvement », pour tout le personnel d’encadrement à quoi se réduit cette société, est une chose rassurante. Il a un objet, des revendications, un cadre, donc des porte-parole patentés et des négociations possibles. Il n’est ainsi jamais difficile, sur cette base, de faire le partage entre le « mouvement » et ceux qui en « débordent » le cadre, de rappeler à l’ordre ses éléments les plus déterminés, sa fraction la plus conséquente. On les qualifiera opportunément de « casseurs », d’« autonomes », de « nihilistes », quand il est si patent que ceux qui sont là pour casser les dynamiques, ce sont justement les nihilistes qui n’y voient qu’un tremplin pour leurs futurs postes ministériels – tous les Valls, Dray et autres Julliards. Couper un « mouvement » de sa pointe la plus « violente », c’est toujours une façon de l’émasculer, de le rendre inoffensif et pour finir de le tenir sous contrôle. Les mouvements sont effectivement faits pour mourir, même victorieux. La lutte contre le CPE en est un cas d’école. Il suffit au gouvernement d’un recul tactique, et le sol se dérobe sous les pieds de ceux qui se sont mis en marche. Quelques articles de presse et quelques JT contre les « jusqu’auboutistes » suffisent amplement à retirer à ce qui, hier encore, pouvait tout la légitimation sociale sur laquelle s’étaient jusque-là appuyées les menées les plus audacieuses. Une fois ceux-ci isolés, les procédures policières puis judiciaires plus ou moins immédiates viennent opportunément assécher la mer du « mouvement ». La forme-mouvement est un instrument aux mains de ceux qui entendent gouverner le social, et rien d’autre. L’extrême nervosité des services d’ordre, en particulier de la CGT, de la BAC et des flics lors des manifestations des dernières semaines est le signe qui trahit leur volonté désespérée de faire entrer dans la forme-mouvement ce qui s’est mis en marche, et qui leur échappe de toutes parts.

Tout le monde s’accorde à le dire désormais : la loi Travail n’est que « la goutte d’eau qui fait déborder le vase », ce qui s’exprime dans la rue, en slogans ou en affrontements, est un « ras-le-bol général », etc. Ce qui se passe, c’est que nous ne supportons plus d’être gouvernés par ces gens-là ni de cette manière ; peut-être même, face à la si flagrante faillite de cette société en tous domaines, ne supportons-nous plus d’être gouvernés du tout. C’est devenu épidermique et épidémique, parce que c’est de plus en plus nettement une question de vie ou de mort. Nous n’en pouvons plus de la politique ; chacune de ses manifestations nous est devenue obscène parce qu’est obscène cette façon de s’agiter de manière si impuissante dans une situation à tous égards si extrême.

Cela dit, nous manquons de mots pour désigner ce qui se réveille en France en ce moment. Si ce n’est pas un « mouvement », alors qu’est-ce ? Nous dirons qu’il s’agit d’un « plateau ». Avant que Deleuze et Guattari ne la reprennent pour en faire le titre de leur meilleur livre, Mille plateaux, cette notion a été élaborée par l’anthropologue et cybernéticien Gregory Bateson. En étudiant dans les années 1930 l’ethos balinais, il est frappé par cette singularité : alors que les Occidentaux, que ce soit dans la guerre ou en amour, prisent les intensités exponentielles, les interactions cumulatives, les excitations croissantes qui aboutissent à un point culminant – orgasme ou guerre totale – suivi d’une décharge de tension, sociale, sexuelle ou affective, les Balinais, eux, que ce soit dans la musique, le théâtre, les discussions, l’amour ou le conflit, fuient cette course au paroxysme ; ils privilégient des régimes d’intensités continues, variables, qui durent, se métamorphosent, évoluent, bref : deviennent. Bateson lie cela à une singulière pratique qu’ont les mères balinaises : « la mère entame une sorte de flirt avec son enfant, en jouant avec son pénis, ou bien en le stimulant de quelque autre façon à une activité d’interaction. L’enfant, donc, est excité par ce jeu et, pendant, quelques instants, il s’y produit une interaction cumulative. Mais juste au moment où l’enfant, approchant une sorte d’orgasme, se jette au cou de sa mère, celle-ci se détourne. À ce point, l’enfant entame comme alternative une interaction cumulative qui se traduit par un accès de colère. La mère joue désormais le rôle du spectateur qui prend plaisir à la colère de l’enfant ; ou s’il l’attaque, elle le repousse sans montrer de courroux. » (Vers une écologie de l’esprit) Ainsi la mère balinaise enseigne-t-elle à sa progéniture la fuite des intensités paroxystiques. La phase dans laquelle nous sommes en train d’entrer politiquement en France en ce moment est, au moins jusqu’aux ridicules élections présidentielles dont il n’est pas si sûr que l’on parvienne, cette fois, à nous les imposer, non pas une phase orgasmique de « mouvement » que suit la nécessaire débandade, mais une phase de plateau  :

« une région continue d’intensités, vibrant sur elle-même, et qui se développe en évitant toute orientation sur un point culminant ou vers une fin extérieure. » (Deleuze-Guattari, Mille plateaux)

Le niveau de discrédit de l’appareil gouvernemental est tel qu’il trouvera désormais sur son chemin, à chacune de ses manifestations, une détermination constante, provenant de toutes parts, à l’abattre.

La question n’est donc pas la vieille rengaine trotskyste de la « convergence des luttes » – luttes qui sont d’ailleurs présentement si faibles que même en les faisant converger on n’arriverait à rien de sérieux, en plus de perdre, dans l’habituelle réduction politique, la richesse propre à chacune d’elles –, mais bien celle de l’actualisation pratique du discrédit général de la politique en toute occasion, c’est-à-dire des libertés toujours plus osées que nous allons prendre à l’endroit de l’appareil gouvernemental démocratique. Ce qui est en jeu, ce n’est donc en aucun cas une unification du mouvement, fût-ce par une assemblée générale du genre humain, mais le passage de seuils, des déplacements, des agencements, des métamorphoses, des mises en contact entre points d’intensité politique distants. Évidemment que la proximité de la ZAD produit ses effets sur le « mouvement » à Nantes. Quand 3000 lycéens scandent « tout le monde déteste la police », huent le service d’ordre de la CGT, commencent à manifester masqués, ne reculent plus face aux provocations policières et s’échangent du sérum physiologique après avoir été gazés, on peut dire qu’en un mois de blocages un certain nombre de seuils ont été passés, un certain nombre de libertés ont été prises. L’enjeu n’est pas de canaliser l’ensemble des devenirs, des bouleversements existentiels, des rencontres qui font la texture du « mouvement » en un seul fleuve puissant et majestueux, mais bien de laisser vivre la nouvelle topologie de ce plateau, et de le parcourir. La phase de plateau dans laquelle nous sommes entrés ne vise rien d’extérieur à elle-même : « c’est un trait fâcheux de l’esprit occidental, de rapporter les expressions et les actions à des fins extérieures ou transcendantes, au lieu de les estimer sur un plan d’immanence d’après leur valeur en soi. » (Deleuze-Guattari, Mille plateaux) L’important est ce qui se fait déjà, et ne va cesser de se faire de plus en plus : empêcher pas à pas le gouvernement de gouverner et par « gouvernement », il ne faut pas entendre le seul régime politique, mais tout l’appareil technocratique public et privé dont les gouvernants offrent l’expression guignolesque. Il ne s’agit donc pas de savoir si ce « mouvement » va ou non parvenir à venir à bout de la « loi El Khomri », mais ce qui est déjà en cours : la destitution de ce qui nous gouverne.

Source : https://lundi.am/CECI-N-EST-PAS-UN-MOUVEMENT

On ne transformera pas le monde sans remettre en question le pouvoir lui-même

23_terres_de_luttes_film_JE_LUTTE_DONC_JE_SUIS_youlountasLa démocratie est la préhistoire de l’anarchie – Entretien avec Yannis Youlountas

Après Ne vivons plus comme des esclaves en 2013, Yannis Youlountas vient de sortir un nouveau film : Je lutte donc je suis.
Une ode à la résistance et à l’insoumission qui se déroule à nouveau en Grèce, mais aussi, cette fois, en Espagne. Un voyage en musique dans les alternatives concrètes, autogestionnaires et libertaires qui rappelle que l’utopie est déjà là, à portée de main. Une invitation à rompre avec la routine et l’obéissance, les idées reçues et une existence dépossédée d’elle-même : comme le dit l’un des personnages de son nouveau film, « Je lutte parce que je pense que l’humanité est capable d’autre chose. »

Le Monde Libertaire : Tu as commencé à tourner ton film avant l’élection de Tsipras, puis pendant son revirement. Qu’a révélé, selon toi, la trahison de Tsipras ?

Yannis Youlountas : Ce n’est malheureusement pas nouveau. La malédiction du pouvoir frappe la gauche depuis 150 ans. Les militants et sympathisants de ces partis se sentent trahis à chaque fois. A peine arrivés au sommet, à l’instar de Sisyphe avec son rocher, le pouvoir leur échappe aussitôt. C’est pourquoi je les surnomme souvent du nom de ce personnage mythique. Pire encore : ce sortilège les frappe sans que la plupart n’essaie vraiment de l’élucider, croyant à chaque fois qu’il s’agit d’un problème de casting. Durant le vingtième siècle, cette confiscation du pouvoir s’est manifestée sous deux formes principales : la dérive totalitaire et la trahison bourgeoise. Tsipras vient d’ajouter un exemple de plus à la deuxième catégorie, 24 ans après le programme commun de la gauche en France. Le 13 juillet 2015 restera à jamais comme l’une des trahisons les plus spectaculaires de l’histoire de la gauche en Europe, l’une des pires expériences de cette répétition, de ce piège, de cette impuissance.

ML : Tu es souvent invité par des associations ou des organisations de gauche avec ton nouveau film. Que répondent-elles à ta critique ?

YY : Ma métaphore de Sisyphe à leur égard est irréfutable. Les exemples sont flagrants, nombreux et le dernier en date leur fait encore mal au ventre. C’est donc le moment de poser les bonnes questions, dans le respect et la franchise. En l’occurrence, la priorité n’est pas seulement d’établir un « plan B », très à la mode ces temps-ci, mais beaucoup plus de repenser l’organisation, le dispositif, les moyens réels de changer de politique. Sans remettre en question le pouvoir lui-même, la malédiction continuera. Parfois, certains de mes amis de gauche dite « radicale » tentent de me contredire en évoquant les congés payés et la sécurité sociale. Lourde erreur : les congés payés n’ont pas été donnés par Blum, mais arrachés par la puissante grève générale de juin 1936. De même, si le programme social du Conseil National de la Résistance a pu être mis en place à la fin de la guerre, c’est d’abord parce que des ouvriers avaient encore les armes de la Résistance dans les mains, alors qu’une grande partie du patronat avait collaboré. Bref, il s’agit de conquêtes sociales, pas d’autre chose. Le problème n’est donc pas seulement de concevoir des alternatives, quelles qu’elles soient, mais aussi et surtout de se donner les moyens de les mettre en œuvre.

ML : Dans un tel contexte, pourquoi les anarchistes n’arrivent-ils pas plus à se faire entendre ?

YY : Les procédés utilisés dans nos réseaux ne sont probablement pas toujours les meilleurs. Ce n’est pas parce qu’on détient la solution à un problème et qu’on est expérimenté dans ce domaine, qu’on arrive pour autant à se faire entendre. Prenons l’exemple de l’école : le prof le plus savant et intelligent n’est pas toujours le meilleur passeur de savoir, le plus fin pédagogue, à l’écoute et patient. Il n’y a rien de pire que d’humilier ceux qui échouent. C’est dommage, parce qu’à mon avis, il n’y a pas de meilleurs spécialistes du sujet que mes compagnons anarchistes. Mais ils sont, eux aussi, frappés par une autre forme de malédiction : celle de Cassandre qui n’arrive pas à se faire entendre. Le pouvoir se régale de nous voir nous marginaliser au lieu de diffuser nos solutions plus largement et plus efficacement. Il se gausse de nos vieilles querelles, de nos clans, de nos mauvaises habitudes. Il s’amuse de voir les Sisyphe impuissants, les Cassandre inaudibles et les jardiniers isolés. Les jardiniers sont la troisième composante du mouvement social et révolutionnaire. Ils essaient d’appliquer la devise de Gandhi : « sois le changement que tu désires dans le monde », mais ils oublient que se transformer soi-même ne suffit pas à transformer globalement et radicalement ledit monde. Certes, ces jardiniers cultivent avec application leur espace expérimental, mais délaissent les autres formes de résistance sans lesquelles toute création est condamnée à être piétinée tôt ou tard. Que nous le voulions ou pas, nos luttes sont liées, il n’y a pas d’exil possible, pas d’autre monde qui serait totalement à part de celui-là. Nous sommes tous sur le même bateau face à la bourgeoisie mondiale et à ses serviteurs dévoués, face au capitalisme et à sa foule de larbins, face au pouvoir et à sa police. Pour riposter, nous n’avons pas d’autre choix que de multiplier les assemblées et d’occuper la rue, la vie, le monde. Il n’y a pas d’autre cap vers l’utopie que la résistance, l’agora, l’éducation populaire et la création artistique sous toutes ses formes, c’est-à-dire l’action radicale sur l’imaginaire social que nous devons absolument décoloniser. C’est la première condition de notre émancipation, de notre riposte, de notre réinvention du monde : reprendre le contrôle de nos savoirs, de nos pensées, pour reprendre le contrôle de nos vies. La dimension symbolique de la lutte est aussi importante que son impact immédiat, même le plus vital. Car c’est d’abord elle qui trouble notre entourage et l’incite à nous rejoindre, notamment dans les chansons, les films, les livres, les rencontres, les débats qui suscitent, accompagnent ou interprètent les événements. Nous ne sommes pas que le produit de la nécessité, tête baissée dans le sillon d’un destin tout tracé. Nous sommes également capables de repenser et de réinventer ce monde injuste et illusoire, bâti sur du vent. Le temps critique est aussi le temps de la critique. Le temps de la remise en question. Le temps de la remise en mouvement. Nous ne sommes pas condamnés à rester dans la préhistoire politique de l’humanité.

ML : C’est ainsi que tu qualifies le système politique actuel ?

YY : Oui, la démocratie est la préhistoire de l’anarchie. La démocratie sous toutes ses formes, variantes et déclinaisons. C’est un balbutiement, un germe, un mythe. Mais on est encore loin du compte. La démocratie annonce un objectif d’égalité qu’elle est incapable d’atteindre. Depuis 2500 ans, elle ne parvient pas à lâcher la branche qui la sépare de la plaine où l’être humain se redressera politiquement pour vivre et penser la société debout, à l’égal d’autrui. La démocratie reste à l’orée du bois, au rai de lumière, au chaud dans le décorum à peine modifié de l’Ancien Régime. On est encore loin de la liberté véritable, de l’égalité réelle et de la fraternité universelle. Et ce, parce qu’il reste une chaîne à briser, un cordon ombilical à couper, une branche à lâcher pour marcher ensemble debout. C’est le pouvoir. Tant que le système politique ne sera pas débarrassé de ce fléau, il continuera à singer les mêmes grimaces au-dessus des foules infantilisées et instrumentalisées. Nous sommes encore à l’âge de pierre de la politique, mais rien n’est terminé.

ML : Et la démocratie sous d’autres formes, en particulier la démocratie directe ? Penses-tu qu’il faille abandonner définitivement le mot démocratie ?

YY : C’est délicat. Tout d’abord, il est nécessaire de distinguer la question sémantique de la question stratégique. Le problème du mot démocratie réside dans l’opposition entre les notions qu’il contient. Accoler demos et kratos, peuple et pouvoir, c’est présupposer la possibilité d’une égalité absolue de tous devant le pouvoir sans prendre en compte la complexité dudit pouvoir dans la société, en l’occurrence son omniprésence dans tous les rapports de domination qui traversent nos relations et dont nous nous n’avons pas toujours conscience. C’est également occulter la fascination humaine pour le pouvoir et sa capacité à corrompre, à détourner, à retourner n’importe qui. Un problème qui connaît son paroxysme avec les hyperstructures, notamment la toute puissance de l’État. Bref, depuis l’antiquité, la démocratie est une belle idée, mais elle occulte la réalité humaine, ses affres, son passif et la nécessité d’en tenir compte. La démocratie est certes une idée simple, du moins en apparence, mais également simpliste à l’instar du procédé de Rousseau qui, dans Le contrat social, croit réussir à articuler la volonté générale et la liberté de chacun, alors que la relation entre une majorité et une minorité reste un rapport de pouvoir comme tant d’autres, de même que toutes les formes de délégations, quels que soient les éléments modérateurs inclus dans le dispositif. Le cœur du problème réside donc dans le pouvoir et nulle part ailleurs. Le pouvoir a deux sens bien distincts qui s’opposent précisément ici : le pouvoir en tant que capacité et le pouvoir en tant que rapport de domination. Des Athéniens à Rousseau, tous les concepteurs de la démocratie, même les plus sympathiques à nos yeux, ont cru une telle articulation possible. Pour ma part, il me semble que c’est une erreur : le pouvoir n’est pas à réorganiser autrement, il est à détruire. Il en va de notre capacité à penser et à choisir la vie. Car le pouvoir en tant que capacité s’oppose fondamentalement au pouvoir en tant que rapport de domination. La liberté ne se donne pas, elle se prend et ne s’échange pas contre une quelconque volonté générale. Cela dit, concernant l’aspect stratégique, je reconnais que la démocratie directe propose déjà un grand pas hors de la jungle des rapports de domination, une étape essentielle vers l’utopie. C’est pourquoi je soutiens cette voie. Elle contient également l’avantage de conserver ce mot le temps nécessaire à sa désacralisation. Mais quand la démocratie ne sera plus confondue avec la liberté, il sera temps d’oser l’Anarchie, comme nous le faisons déjà dans de nombreuses expériences qui fonctionnent parfaitement et qui prouvent notre capacité à vivre ensemble autrement.

ML : Dans ton nouveau film, Je lutte donc je suis, on peut voir des personnes qui luttent, qui expérimentent d’autres formes d’organisation. Peut-on parler d’expérimentations démocratiques ou bien anarchistes ?

YY : Les deux. Je ne veux surtout pas imposer une marche à suivre à mes spectateurs dont je respecte la diversité. Je suggère uniquement un cap et j’évoque toutes sortes de façons d’avancer vers lui, chacun à son rythme, par-delà nos différences. Je suis convaincu que cette diversité est une chance. Peu importe si la démocratie participative de Marinaleda ne va pas aussi loin que l’expérience de démocratie directe des occupations de Sanlucar ou, mieux encore, l’assemblée libertaire d’Exarcheia. Tout ce qui va dans le bon sens est le bienvenu et sert de point de repère pour chercher, comparer, corriger et continuer à avancer vers l’utopie. Il est indispensable de partir de ce que savent, pensent et désirent les gens qui nous entourent. De plus, je me méfie des jugements de valeur sur la radicalité des opinions des uns et des autres, car les actes contredisent parfois les étiquettes hâtivement apposées sur eux. Je connais un homme de gauche, à l’apparence modérée, qui s’est fait saisir sa petite maison en fauchant des OGM et un autre, qui se revendique libertaire, qui n’a jamais fait autre chose que de lire Bakounine, en pantoufles au coin du feu, sans jamais éprouver la radicalité de ses lectures au-delà de quelques conversations intéressantes, mais sans lendemain. Ne jugeons pas trop vite ceux qui composent avec nous le mouvement social et révolutionnaire et méfions-nous des étiquettes. Laissons cette fabrique de préjugés aux fascistes.

ML : Des fascistes qui, en ce moment, se prévalent de la démocratie. Marine Le Pen prétend « redonner le pouvoir au peuple » et Étienne Chouard, admirateur de Soral, évoque « la vraie démocratie » par le tirage au sort en affirmant que « depuis 200 ans les riches gouvernent et [que] durant 200 ans, durant l’Athènes classique, les pauvres ont gouverné ». La Grèce antique est d’ailleurs une référence majeure dans toute l’extrême-droite.

YY : Oui, de l’Institut Iliade au Cercle Aristote et du G.R.E.C.E. à la nouvelle Acropole, les cercles de réflexion de l’extrême-droite se sont toujours servis du prétendu « miracle grec » pour occulter l’origine africaine de l’humanité. Leur mythe du génie grec antique est un contresens complet des causes réelles de cette époque inventive. Les Grecs étaient des voyageurs, des marchands qui commerçaient avec de nombreuses cités du pourtour de la Méditerranée et les chercheurs parmi eux étaient partis jusqu’à Babylone ou en Egypte pour rassembler les savoirs de leur temps. Cet essor n’a donc rien de miraculeux : il est le produit du métissage, de la rencontre, à l’inverse du repli sur soi professé par l’extrême-droite. Quant aux mensonges d’Étienne Chouard, il est suspect d’évoquer très précisément 200 ans de gouvernance des riches, comme si c’était mieux sous l’Ancien Régime vanté par son amie royaliste Marion Sigaut. Il est également suspect de citer presque exclusivement la Grèce antique en occultant bizarrement la Commune de Paris, l’Espagne de 1936 ou encore Exarcheia aujourd’hui. D’autant plus que durant 200 ans, dans l’Athènes classique, les pauvres n’ont jamais gouverné. Absolument jamais. Les nombreux esclaves, métèques, femmes et jeunes n’ont jamais cessé d’être maltraités en tant que prolétaires, comme toujours. Même un enfant de cours élémentaire, en faisant une simple addition, peut contredire ce genre de mensonges et démasquer leur auteur.

ML : Et le tirage au sort, qu’en penses-tu ?

YY : C’est un outil comme un autre, un recours possible dans certaines circonstances, mais en aucun cas une solution magique. Toute la marche de l’humanité est une marche contre le sort. Devenir humain, c’est désobéir. Désobéir à tout, y compris au hasard. Désobéir aux évidences, de l’étonnement socratique au doute cartésien. Désobéir au hasard et à la nécessité en bouleversant l’équation de la science au point de lui ajouter une nouvelle variable : la raison universelle. Désobéir à l’instinct, par-delà la détermination de la nature, et désobéir à la croyance et à l’opinion, par-delà la détermination de la culture d’origine. Devenir humain, c’est désobéir à tout, y compris au hasard. C’est oser choisir et assumer sa liberté et sa responsabilité, au lieu de laisser décider le sort. Faire société, au sens le plus élevé, c’est conjuguer nos capacités à désobéir, penser, choisir et construire ensemble. Et non pas obéir et nous en remettre à une entité supérieure quelle qu’elle soit : ni dieu ni César ni hasard. Le sort est justement ce contre quoi s’élève depuis toujours l’humanité. Au-delà de la préhistoire politique, des chimères et des ombres, il y a l’horizon, la liberté, l’égalité. Il y a l’utopie. Il y a l’Anarchie.

Propos recueillis par
Dominique Lestrat,
Groupe Kropotkine
Fédération Anarchiste

Source : https://blogs.mediapart.fr/le-monde-libertaire/blog/030216/la-democratie-est-la-prehistoire-de-lanarchie-entretien-avec-yannis-youlountas

Destituer pan par pan tous les aspects de l’existence présente (Julien Coupat & Eric Hazan)

zadsivensPour un processus destituant : invitation au voyage

Par Eric Hazan et Julien Coupat (janvier 2016)

Depuis quelques jours, on perçoit dans les cendres de la gauche quelques lueurs rougeoyantes : les réticences sur la déchéance de la nationalité française et l’appel à une primaire pour l’élection présidentielle à venir. Le malaise pointe, à force de voir l’exécutif s’aligner sur des positions de droite ou d’extrême droite. Ces intellectuels, ces militants, ces élus de gauche réclament «du contenu, des idées, des échanges exigeants», afin que le candidat à leur primaire «incarne le projet dont la France a besoin pour sortir de l’impasse». Bref : ils veulent encore croire à la politique. Ils n’ont pas eu vent de la nouvelle pourtant retentissante : toute cette politique est morte. Comme sont morts les mots dans lesquels se dit la chose publique – la France, la Nation, la République, etc. Comme est morte la pompe institutionnelle dont s’entoure le vide gouvernemental. La politique a poussé son dernier râle l’été dernier là où elle était née, il y a plus de 2000 ans, en Grèce ; Aléxis Tsípras fut son fossoyeur. Sur sa tombe sont gravés ces mots prononcés en guise d’oraison funèbre par le ministre allemand de l’Economie, Wolfgang Schäuble : «On ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit.» Voilà. Tout est dit. Et sobrement.

Refuser de faire le deuil de «la politique», appeler au contraire à «lui redonner du sens» voire à en faire «autrement», c’est spéculer sur des stocks de crédulité qui sont à sec, sur des provisions d’espoir décimées, sur des gisements d’illusions parvenus à l’étiage. Qui attend d’un ministère Montebourg, avec Piketty à l’Economie, et Rosanvallon à la Culture, qu’il nationalise le crédit, désarme la police, fasse cracher les multinationales ou calme la frénésie antiterroriste ? Chacun sait bien qu’il ferait comme Tsípras, et bientôt Podemos. Car, c’est tout le cirque électoral, et la sphère publique où il s’étale, qui ont fait leur temps. Qui écoute encore les journalistes, en dehors des jours d’attentat ? Qui a cure de l’opinion des «intellectuels» ? Qui se soucie, de nos jours, des déclarations des ministres ? Imaginez qu’un Premier ministre ait cette phrase orwellienne : «L’état d’urgence, c’est l’Etat de droit». Si quelqu’un prêtait encore attention à ses propos, on en plaisanterait encore au bistrot. Mais, tout le monde s’en fiche. Le vote FN et l’abstention de masse sont deux symptômes d’un système électoral rendu au point de rupture. Mais ces symptômes, il faut les lire depuis le dehors de ce système, depuis tout ce qui l’a déjà fui, depuis la réalité d’une désertion intérieure, diffuse mais vaste comme un continent. On prétend, sur la passerelle du navire, que ce continent n’existe pas. A peine admet-on l’existence de quelques îlots flottants – comme cette ZAD que l’on aimerait tant expulser.

Nous n’avons aucune raison d’endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu’elle s’achève par un chantage à la démocratie. Pour cesser de subir ce compte à rebours, il suffit d’en inverser le sens : nous avons plutôt un an et demi pour en finir avec toute la triste domesticité des aspirants chefs, et le confortable rôle de spectateur où leur course nous confine. Dénoncer, pourfendre, tenter de convaincre, ne servirait ici de rien. «Un monde de mensonges, disait Kafka, ne peut être détruit par la vérité, seulement par un monde de vérité» – plus vraisemblablement par des mondes de vérité. Nous avons un an et demi pour former, à partir des amitiés et des complicités existantes, à partir des nécessaires rencontres, un tissu humain assez riche et sûr de lui pour rendre obscène la bêtise régnante, risible tout ce qui se raconte dans «la sphère publique», et dérisoire l’idée que glisser une enveloppe dans une urne puisse constituer un geste – a fortiori un geste politique. A l’inverse du processus constituant que propose l’appel publié par Libération – car, c’est bien de cela qu’il s’agit – nous entendons amorcer une destitution pan par pan de tous les aspects de l’existence présente. Ces dernières années nous ont assez prouvé qu’il se trouve, pour cela, des alliés en tout lieu. Il y a à ramener sur terre et reprendre en main tout ce à quoi nos vies sont suspendues, et qui tend sans cesse à nous échapper. Ce que nous préparons, ce n’est pas une prise d’assaut, mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible.

«Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent / Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons / De leur fatalité jamais ils ne s’écartent / Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !»

Source : http://www.liberation.fr/debats/2016/01/24/pour-un-processus-destituant-invitation-au-voyage_1428639

Etatistes et libertaires doivent coopérer (Alain Bihr)

POING LEVÉ« Je partage la double conviction de Marx qu’il est possible et nécessaire d’orienter le processus révolutionnaire dans le sens d’un dépérissement de l’État, mais qu’il est simultanément impossible d’abolir l’État du jour au lendemain. Ce qui signifie aussi que nous avons besoin, simultanément, d’organes qui prennent et exercent le pouvoir d’État et d’organes qui travaillent à développer des pratiques de contre-pouvoir, tout au long du processus révolutionnaire, de manière à conforter la capacité de la société à se gouverner et à s’organiser par elle-même. Ce qui signifie qu’il faudrait dès aujourd’hui concevoir des alliances larges, entre ces deux types de formation, pour les faire travailler ensemble. C’est peu dire qu’on en est encore loin ! Les organisations de tradition et de vocation « étatiste » et celles de tradition et de vocation « libertaire » ont tendance, au mieux, à s’ignorer, quand elles ne s’invectivent pas, alors qu’il faudrait qu’elles ouvrent le dialogue entre elles pour parvenir à créer un espace de coopération aussi large que possible entre elles. »

« Je n’ai pas accordé beaucoup d’attention ni d’intérêt aux tenant des thèses de l’anti-pouvoir (…). Je pense qu’il y a de la part des tenants de ces thèses une confusion entre trois notions liées, mais qui demandent néanmoins à être distinguées : la puissance sociale, le pouvoir politique et l’État. La puissance sociale est la capacité que doit posséder et exercer toute société d’agir sur elle-même, en se (re)produisant à travers les rapports entre ses membres, individuels ou collectifs. Elle implique toujours une capacité plus ou moins étendue et forte de la société à s’autogouverner (s’autodiriger), s’auto-organiser et s’autocontrôler. Le pouvoir politique résulte d’une monopolisation, toujours réversible, d’une partie de la puissance sociale par une partie des membres de la société, qui se mettent en mesure de diriger, organiser, contrôler certains aspects de la pratique sociale en dominant ceux des membres de la société qui se trouvent exclus (pour partie) de l’exercice de cette même puissance. Quant à l’État, il n’est qu’une partie et forme du pouvoir politique, procédant de sa professionnalisation et de l’organisation de ces professionnels de l’action politique en corps spécialisés (appareils). Dans le cadre de ces définitions (évidemment discutables), je peux comprendre que l’on défende la thèse qu’une révolution peut se passer de la prise et de l’exercice d’un pouvoir d’État (c’est la thèse anarchiste classique), même si je ne la partage pas, comme je l’ai expliqué.

Mais je ne comprends pas comment on peut prétendre qu’une révolution puisse se passer de l’exercice de tout pouvoir politique, quelles qu’en soient la nature, l’étendue et les formes, dans la mesure où la révolution suppose que l’on exproprie de son pouvoir une minorité dominante (en l’occurrence, la classe capitaliste) et ses alliés, au profit de l’immense majorité — et que cela revient à établir, par conséquent, le pouvoir de la seconde sur la première. L’absence de tout pouvoir politique (l’anarchie radicale qui, dans le cadre des définitions précédents, se définirait par l’exercice de la puissance sociale par l’ensemble des membres de la société dans des conditions de parfaite égalité entre eux) suppose que soit mis fin à tous les rapports d’oppression (entre classes, entre sexes, entre générations, etc.) et à toutes les divisions, hiérarchisations, conflictualités auxquelles ils donnent naissance. Si l’on veut se proposer de réaliser une telle utopie, et à supposer qu’on y parvienne, ce ne peut là encore être le cas immédiatement, sans médiation temporelle et organisationnelle : sans étapes ni recours à des formes d’exercice du pouvoir, fût-ce sous la forme de contre-pouvoirs destinés à détruire les pouvoirs oppressifs existants. Autrement dit, je pense que l’anti-pouvoir est une pure vue de l’esprit. »

Alain Bihr interrogé par la revue Ballast

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ob_ffa3e3_papa03-2145A propos de quelques idées reçues sur Marx

(extrait de la « Lettre à mes camarades libertaires » d’Alain Bihr) :

« A la seule évocation du nom de Marx, certains d’entre vous sont peut-être déjà enclins à ne pas en écouter davantage. Toutes les dérives autoritaires et totalitaires qui ont ensanglanté l’histoire du marxisme ne sont-elles pas déjà contenues dans l’œuvre de Marx même ? Le goulag n’est-il pas déjà à l’horizon des conflits entre marxistes et anarchistes qui ont fait éclater l’Association internationale des travailleurs ? L’auteur du Capital n’est-il pas un indécrottable étatiste doublé d’un dogmatique enfermé dans son scientisme économiste ?

Les idées reçues à propos de Marx sont aussi nombreuses, fausses et stupides que celles… communément répandues à propos de l’anarchisme et des anarchistes. Elles signent une ignorance qu’elles contribuent du même coup à entretenir. Marx étatiste ? Mais c’est tout simplement oublier que Marx débute sa carrière intellectuelle et politique par une critique radicale des Principes de la philosophie du droit de Hegel et, notamment, de la section consacrée à l’État, qui le conduisent à dénoncer dans l’État une figure de l’aliénation humaine qui est à abolir en tant que telle. Une intuition de jeunesse qu’il ne remettra jamais en cause. Car Marx est un antiétatiste conséquent. Dès ces mêmes textes de jeunesse, il comprend que le principe de la division et de l’opposition entre société civile et État est à chercher dans la société civile elle-même, que si l’État s’érige au-dessus de la société jusqu’à constituer un organe qui la parasite, c’est que cette société se divise et s’oppose en elle-même ; en un mot que la racine de l’aliénation étatique est dans la division de la société en classes mais aussi en individus privés (propriétaires privés) et que l’on ne peut pas espérer mettre fin à l’État sans abolir aussi ce qui donne naissance aux divisions de la société en classes sociales, soit précisément la propriété privée (des moyens de production), dans laquelle l’État plonge ses racines. Pour Marx, l’anarchie est indissociable du communisme. Et, en ce sens, je soutiens après Maximilien Rubel que Marx est bien un penseur de l’anarchie, qui plus est un penseur qui prend le pari anarchiste (celui d’une société sans État ni pouvoir politique séparé) au sérieux en allant jusqu’à la racine socioéconomique de l’aliénation politique.

Marx économiste scientiste ? Mais a-t-on seulement prêté attention au sous-titre du Capital, qui a constitué le titre de tous les manuscrits qui lui ont servi de brouillon : «  Critique de l’économie politique » ? Par quoi il faut entendre non pas une critique de la seule économie politique comme représentation (science) mais encore une critique de l’économie politique comme monde fétichiste : comme monde à l’envers, dans lequel les produits du travail humain, sous forme de marchandises, d’argent, de capital, s’autonomisent à l’égard des producteurs, échappent à leur contrôle, à leur volonté, à leur conscience même et les dominent et les écrasent de tout leur poids de rapports sociaux réifiés, au point où les hommes se prosternent devant eux comme devant des puissances surhumaines. Une critique destinée à abolir l’économie politique : à mettre fin non seulement au règne de la marchandise, de l’argent et du capital, donc au travail aliéné, mais au travail tout court, au règne de la rareté et de la nécessité.

Marx dogmatique ? Mais qui se donne la peine (le mot est à prendre dans tous les sens) de lire Marx y découvre tout… sauf un marxiste, si l’on entend par là quelqu’un qui professe un dogme ou qui répète un ensemble de principes théoriques ou politiques intangibles. L’œuvre de Marx, que des générations de marxistes ont canonisé et dogmatisé, n’a rien d’un monument achevé. Bien au contraire, c’est et cela reste un immense chantier, ouvert au cours d’une existence de recherches, de travaux, de luttes, résultat d’un trajet qui n’a rien eu de linéaire et qui a vu se succéder des projets divers, certains relativement aboutis, d’autres laissés en plan, d’autres encore à peine esquissés. Avoir voulu faire de cet immense chantier un système définitif et clos sur lui compte sans doute parmi les plus monstrueuses entreprises de falsification de toute l’histoire de la pensée.

Tout est-il dans Marx ? Évidemment non, pas plus que dans Proudhon, Bakounine, Malatesta, Kropotkine ou d’autres. Imaginer qu’il puisse exister un homme, quel qu’il soit, qui ait réponse à tout est tout simplement antagonique de toute démarche révolutionnaire. Ni dieu ni maître… à penser, telle doit être seule devise ! La seule manière d’être fidèle à Marx, ce n’est certainement pas de le répéter mot à mot, c’est de se remettre au travail sur le chantier qu’il a ouvert, de l’élargir et de l’approfondir dans d’autres directions et vers d’autres horizons que ceux conçus par lui, et de continuer à faire fonctionner les matériels et matériaux qu’il nous a légués pour en éprouver l’efficacité, quitte à en constater les limites, voire la caducité. Autrement dit, le seul usage légitime de Marx est de le confronter au monde actuel, aux exigences nées de son intelligence critique et de sa transformation dans un sens émancipateur. »

http://www.legrandsoir.info/ALAIN-BIHR-LETTRE-A-MES-CAMARADES-LIBERTAIRES.html

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« Actualiser le communisme » par Alain Bihr : http://kropot.free.fr/bihr-actuacom.htm

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Deux autres articles de la revue Ballast où l’on défend la proximité entre anarchisme et communisme et un nécessaire rapprochement entre les révolutionnaires de ces deux traditions :

Peut-on vraiment se débarrasser de l’Etat ? (Débat entre Frédéric Lordon et Eric Hazan)

Un échange stimulant entre Eric Hazan (essayiste et éditeur) et Frédéric Lordon (philosophe et économiste) à propos du livre A nos amis du Comité invisible – et plus particulièrement de la question du pouvoir et de l’Etat. On doit la vidéo de cet échange (qui date du 27 novembre 2014) au site Hors-Série.

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Extrait de l’intervention de Frédéric Lordon :

« Que l’Etat moderne bourgeois soit le verrou ou la clé de voûte de l’ordre capitaliste, la chose n’est pas douteuse. Par conséquent on ne pose pas la question du renversement du capitalisme, sans poser la question de l’Etat. Mais c’est souvent une reformulation un peu différente de cet énoncé qu’on entend, une reformulation qui dit : on ne pose pas la question du renversement du capitalisme sans poser la question du renversement de l’Etat, ce que je n’ai pas dit, moi j’ai dit « sans poser la question de l’Etat ». Et derrière cette restriction il y a ceci : il y a que ce « débarrassons-nous de l’Etat » me semble (…) le point commun théorique, abstrait, à la pensée libérale et à la pensée libertaire. Et le schème théorique commun à ces deux pensées c’est l’Etat exogène. Qu’est-ce que c’est que ce schème de l’Etat exogène ? C’est l’idée qui consiste à dire : il y a d’abord le bon rassemblement des individus – les uns l’appellent société civile, les autres multitude, singularité quelconque – (…) qui vient malencontreusement se faire coiffer par une entité fondamentalement exogène, venue on ne sait d’où, mais du dehors, et hétérogène au bon rassemblement lui-même, et qui par conséquent va l’asservir.

Alors entendons-nous bien : que l’Etat soit un potentiel d’asservissement, et dans la quasi-totalité des cas d’Etats connus, un asservissement réel, la chose n’est pas discutable. Ce qui est discutable, théoriquement parlant, (…) et qui fait mon objection, c’est ce schème commun partagé par les pensées libérales, libertaires et, je crois dans une certaine mesure, par celles du Comité invisible, ce schème commun que l’Etat serait une entité exogène et étrangère. Et c’est ici qu’il faut reconvoquer les philosophies politiques de l’immanence, soit entre autres La Boétie, Spinoza et Marx (…). La Boétie dit ceci : « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps » – c’est le thème de La Boétie dans toute sa splendeur – mais, poursuit La Boétie « D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? ». Voilà ce que me semble être le message de La Boétie auquel j’ajoute un léger anachronisme, c’est qu’il y a toujours à la tête de l’Etat un fada qui pense « L’Etat c’est moi » mais la réalité c’est que l’Etat c’est nous, mais que c’est nous en dernière analyse, clause théoriquement tout à fait décisive. En dernière analyse, l’Etat n’est pas exogène, il ne tombe pas du ciel, il est une production endogène de l’Histoire des hommes, cette Histoire dont Marx dit si bien que ce sont les hommes qui la font sans savoir qu’ils la font, ni comment ils la font. Contre ces pensées de l’Etat exogène – « donc en effet s’il est exogène, il n’y aurait qu’à s’en débarrasser » -, les philosophies politiques de l’immanence nous reconduisent à l’idée un peu douloureuse que c’est nous, et un « nous » à la fois synchronique et diachronique, qui avons fait l’Etat et qui le refaisons à chaque instant, qui le renourrissons à chaque instant, sans savoir que nous l’avons fait, et sans savoir que nous le faisons encore, que nous continuons à le faire. Par conséquent, l’Etat est notre créature mais qui nous est méconnaissable, qui nous a échappé et qui, oui, nous asservit – avec le supplément esthétique que, si vous voulez, en quelque sorte, il nous asservit à nos propres frais -, et comme une puissance étrangère qu’il est devenu à nos yeux alors que, en dernière analyse, il est intégralement de notre provenance. On peut dire que, dès les thèses sur Feuerbach, Marx ne pense qu’à ça, moins à l’Etat en particulier d’ailleurs, que plus généralement à  toutes les puissances sociales, dont les hommes sont les producteurs en dernière analyse, mais qui, dit Marx, se sont élevées au-dessus d’eux, et qui, pétrifiées, ont acquis comme une vie propre, et qui les surplombent et les dominent alors que ce sont les hommes eux-mêmes qui leur ont donné naissance : Dieu, l’argent, la marchandise, le capital, l’Etat. Faire une théorie de l’Etat, c’est faire une théorie des golems. La grande question de Marx, celle de la onzième thèse, demande à mon sens d’être reformulée de manière un peu plus spécifique que « ce qui compte, ça n’est plus seulement d’interpréter le monde, c’est de le transformer », en disant quelque chose comme « ce qui compte, c’est de remettre la main sur les golems ». Et pour ma part je reformulerai de manière un tout petit peu différente, car si vous voulez la reformulation que je viens de vous proposer me semble, honnêtement, assez dans le droit fil de l’intention inséparablement théorique et politique de Marx. Ma propre reformulation ça serait « Ce qui compte, c’est de savoir à quel degré il est possible de remettre la main sur les golems ». (…) « Jusqu’à quel point pouvons-nous remettre la main dessus ?» C’est là, c’est la réponse à cette question où je me sépare de Marx. (…) Il pense possible que les sociétés se récupèrent pleinement, qu’elles accomplissent entièrement la promesse de l’autonomie. En d’autres termes il pense possible que la multitude renoue avec elle-même un rapport de complète transparence à soi et de contrôle conscient intégral de toutes ses productions. Et pour ma part je ne crois pas ça. (…) La question du nombre est décisive ici, pour moi c’est une des erreurs les plus caractéristiques de certains auteurs de la pensée libertaire et qui consiste à penser les grandes communautés – disons les communautés de schème national pour faire simple – comme simple homothétie des petites, comme simple extension des communautés expérimentales – si vous voulez : l’Etat nation c’est la ZAD mais en gros. Or, à l’inverse de ces petites communautés qui se définissent comme petites par le fait que tout le monde y voit tout, les grandes communautés, elles, réunissent des gens qui ne se voient pas, qui ne se rencontrent pas, et qui pourtant sont unies sous un certain rapport et en interaction. Dans ces grandes communautés, le tout est supérieur à la somme des parties, ce qui signifie qu’il y a une productivité de la multitude qui, pour une part, et j’insiste aussi sur cette clause, pour une part variable, pour une part réductible, mais pour une part qui ne me semble pas annulable, il y a une productivité de la multitude qui pour cette part, échappe nécessairement à la conscience et à l’intention de ses parties. Le propre de la productivité de la multitude c’est l’excédence et l’échappement. Eh bien l’Etat comme golem a fondamentalement partie liée avec l’excédence et avec ce genre de processus. C’est pourquoi, je crois, il y a nécessairement toujours de l’Etat. Ceux qui croient au démantèlement de l’Etat méconnaissent que sitôt l’Etat détruit, il se reconstituera endogènement de l’Etat. (…) Est-ce qu’on est condamné à passer d’une police à l’autre ? Ma réponse est hélas oui. Hélas, puisque dans la police, il y a toujours potentiellement, et le plus souvent réellement, le meurtre de Rémi Fraisse. (…)

Si, comme je le crois, la sortie de la loi et de la police est une perspective asymptotique, ce que Kant appelle une idée régulatrice, il faut y voir tout le contraire d’une incitation à la démission et au renoncement ou, pire encore (comme le croient certains imbéciles, parfois mâtinés de malveillance) ou pire encore à la célébration de l’Etat policier, au contraire il faut y voir une incitation à se mettre en route. Le chemin vers l’asymptote n’est pas une ligne où tous les chats sont gris, précisément parce qu’on y chemine, c’est à dire qu’on y avance, si donc je crois qu’on n’échappe pas à ce principe général que j’appelle l’Etat général, je crois en revanche que ce principe se décline historiquement et sous des formes très contrastées: toutes les déclinaisons ne se valent pas, il y en a des différentes, et nous pouvons avoir nos préférences. Si l’Etat moderne bourgeois, par exemple, avec lequel le capital a partie liée en est une, il faudrait être fou pour imaginer que c’est là le fin mot de l’Histoire. Par exemple, je dis que le Chiapas est un Etat, je dis qu’il est une réalisation du principe de l’Etat général, et qui ne voit la différence (elle saute aux yeux) entre l’Etat du  Chiapas et l’Etat moderne bourgeois soutien du capital ? Et cependant je dis « l’Etat du Chiapas », « le Chiapas est un Etat » avec lois et police. Et peut-être que viendra un temps où la loi et la police zapatistes se rendront odieuses. Alors il faudra reprendre la lutte contre l’Etat. Et voilà ce que je veux vous dire en fait : C’est que l’émancipation est une lutte sans fin. Il n’y a nulle part de clairière ensoleillée et verdoyante de l’émancipation définitive où nous déboucherions un beau jour de liberté et où nous pourrions poser nos fardeaux et gagner le grand repos terminal. Il n’y en a pas parce que, comme toute politique, la politique de l’émancipation est interminable. »

Le pouvoir réside dans les infrastructures (Comité invisible)

Pont_Reine_Sofia_Séville« [Les] lieux du pouvoir institutionnel exercent sur les révolutionnaires une attraction magnétique. Mais lorsque les insurgés parviennent à investir les parlements, les palais présidentiels et autres sièges des institutions, comme en Ukraine, en Libye ou dans le Wisconsin, c’est pour découvrir des lieux vides, vides de pouvoir, et ameublés sans goût. Ce n’est pas pour empêcher le « peuple » de « prendre le pouvoir » qu’on lui défend si férocement de les envahir, mais pour l’empêcher de réaliser que le pouvoir ne réside plus dans les institutions. Il n’y a là que temples désertés, forteresses désaffectées, simples décors – mais véritables leurres à révolutionnaires. (…)

La vérité quant à la localisation effective du pouvoir n’est pourtant en rien cachée ; c’est seulement nous qui refusons de la voir tant cela viendrait doucher nos si confortables certitudes. Cette vérité, il suffit de se pencher sur les billets émis par l’Union européenne pour s’en aviser. Ni les marxistes ni les économistes néo-classiques n’ont jamais pu l’admettre, mais c’est un fait archéologiquement établi : la monnaie n’est pas un instrument économique, mais une réalité essentiellement politique. On n’a jamais vu de monnaie qu’adossée à un ordre politique à même de la garantir. C’est pourquoi, aussi, les devises des différents pays portent traditionnellement la figure personnelle des empereurs, des grands hommes d’État, des pères fondateurs ou les allégories en chair et en os de la nation. Or qu’est-ce qui figure sur les billets en euros ? Non pas des figures humaines, non pas des insignes d’une souveraineté personnelle, mais des ponts, des aqueducs, des arches – des architectures impersonnelles dont le cœur est vide. La vérité quant à la nature présente du pouvoir, chaque Européen en a un exemplaire imprimé dans sa poche. Elle se formule ainsi : le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde. Le pouvoir contemporain est de nature architecturale et impersonnelle, et non représentative et personnelle. Le pouvoir traditionnel était de nature représentative : le pape était la représentation du Christ sur Terre, le roi, de Dieu, le Président, du peuple, et le Secrétaire Général du Parti, du prolétariat. Toute cette politique personnelle est morte, et c’est pourquoi les quelques tribuns qui survivent à la surface du globe amusent plus qu’ils ne gouvernent. (…) Aussi, reprocher aux politiciens de « ne pas nous représenter » ne fait qu’entretenir une nostalgie, en plus d’enfoncer une porte ouverte. Les politiciens ne sont pas là pour ça, ils sont là pour nous distraire, puisque le pouvoir est ailleurs. (…) Le pouvoir est bien ailleurs, ailleurs que dans les institutions, mais il n’est pas pour autant caché. Ou s’il l’est, il l’est comme la Lettre volée de Poe. Nul ne le voit parce que chacun l’a, à tout moment, sous les yeux – sous la forme d’une ligne haute tension, d’une autoroute, d’un sens giratoire, d’un supermarché ou d’un programme informatique. Et s’il est caché, c’est comme un réseau d’égouts, un câble sous-marin, de la fibre optique courant le long d’une ligne de train ou un data center en pleine forêt. Le pouvoir, c’est l’organisation même de ce monde, ce monde ingénié, configuré, designé. Là est le secret, et c’est qu’il n’y en a pas.

Le pouvoir est désormais immanent à la vie telle qu’elle est organisée technologiquement et mercantilement. Il a l’apparence neutre des équipements ou de la page blanche de Google. Qui détermine l’agencement de l’espace, qui gouverne les milieux et les ambiances, qui administre les choses, qui gère les accès, qui gouverne les hommes. Le pouvoir contemporain s’est fait l’héritier, d’un côté de la vieille science de la police, qui consiste à veiller « au bien-être et à la sécurité des citoyens », de l’autre de la science logistique des militaires, l’« art de mouvoir les armées » étant devenu art d’assurer la continuité des réseaux de communication, la mobilité stratégique. Tout à notre conception langagière de la chose publique, de la politique, nous avons continué à débattre tandis que les véritables décisions étaient exécutées sous nos yeux. C’est en structures d’acier que s’écrivent les lois contemporaines, et non avec des mots. Toute l’indignation des citoyens ne peut que venir heurter son front hébété contre le béton armé de ce monde. Le grand mérite de la lutte contre le TAV en Italie est d’avoir saisi avec tant de netteté tout ce qu’il se jouait de politique dans un simple chantier public. (…) Si partout dans le monde, de la Roumanie au Brésil, se multiplient les luttes contre de grands projets d’équipement, c’est que cette intuition est elle-même en train de s’imposer.

Qui veut entreprendre quoi que ce soit contre le monde existant doit partir de là : la véritable structure du pouvoir, c’est l’organisation matérielle, technologique, physique de ce monde. Le gouvernement n’est plus dans le gouvernement. La « vacance du pouvoir » qui a duré plus d’un an en Belgique en atteste sans équivoque : le pays a pu se passer de gouvernement, de représentant élu, de parlement, de débat politique, d’enjeu électoral, sans que rien de son fonctionnement normal n’en soit affecté. (…)

Le pouvoir, désormais, est l’ordre des choses même, et la police chargée de le défendre. Il n’est pas simple de penser un pouvoir qui consiste dans des infrastructures, dans les moyens de les faire fonctionner, de les contrôler et de les bâtir. Comment contester un ordre qui ne se formule pas, qui se construit pas à pas et sans phrase. Un ordre qui s’est incorporé aux objets mêmes de la vie quotidienne. Un ordre dont la constitution politique est sa constitution matérielle. Un ordre qui se donne moins dans les paroles du président que dans le silence du fonctionnement optimal. Du temps où le pouvoir se manifestait par édits, lois et règlements, il laissait prise à la critique. Mais on ne critique pas un mur, on le détruit ou on le tague. Un gouvernement qui dispose la vie par ses instruments et ses aménagements, dont les énoncés prennent la forme d’une rue bordée de plots et surplombée de caméras, n’appelle, le plus souvent, qu’une destruction elle-même sans phrases. S’attaquer au cadre de la vie quotidienne est devenu sacrilège : c’est quelque chose comme violer sa constitution. Le recours indiscriminé à la casse dans les émeutes urbaines dit à la fois la conscience de cet état de choses, et une relative impuissance face à lui. L’ordre mutique et inquestionnable que matérialise l’existence d’un abribus ne gît malheureusement pas en morceaux une fois celui-ci fracassé. »

Les infrastructures organisent une vie sans monde, suspendue, sacrifiable, à la merci de qui les gère

« La vie quotidienne n’a pas toujours été organisée. Il a fallu pour cela, d’abord, démanteler la vie, en commençant par la ville. On a décomposé la vie et la ville en fonctions, selon les « besoins sociaux ». Le quartier de bureaux, le quartier d’usines, le quartier résidentiel, les espaces de détente, le quartier tendance où l’on se divertit, l’endroit où l’on bouffe, l’endroit où l’on bosse, l’endroit où l’on drague, et la bagnole ou le bus pour relier tout cela, sont le résultat d’un travail de mise en forme de la vie qui est le ravage de toute forme de vie. Il a été mené avec méthode, plus d’un siècle durant, par toute une caste d’organisateurs, toute une grise armada de managers. On a disséqué la vie et l’homme en un ensemble de besoins, puis on en a organisé la synthèse. Il importe peu que cette synthèse ait pris le nom de « planification socialiste » ou de « marché ». Il importe peu que cela ait abouti à l’échec des villes nouvelles ou au succès des quartiers branchés. Le résultat est le même : désert et anémie existentielle. Il ne reste rien d’une forme de vie une fois qu’on l’a décomposée en organes. De là provient, à l’inverse, la joie palpable qui débordait des places occupées de la Puerta del Sol, de Tahrir, de Gezi ou l’attraction exercée, malgré les infernales boues du bocage nantais, par l’occupation des terres à Notre-Dame-des-Landes. De là la joie qui s’attache à toute commune. Soudain, la vie cesse d’être découpée en tronçons connectés. Dormir, se battre, manger, se soigner, faire la fête, conspirer, débattre, relèvent d’un seul mouvement vital. Tout n’est pas organisé, tout s’organise. La différence est notable. L’un appelle la gestion, l’autre l’attention – dispositions hautement incompatibles.

Rapportant les soulèvements aymara du début des années 2000 en Bolivie, Raul Zibechi, un activiste uruguayen, écrit : « Dans ces mouvements, l’organisation n’est pas détachée de la vie quotidienne, c’est la vie quotidienne elle-même qui est déployée dans l’action insurrectionnelle.» Il constate que dans les quartiers d’El Alto, en 2003, « un éthos communal a remplacé l’ancien éthos syndical ». Voilà qui éclaire en quoi consiste la lutte contre le pouvoir infrastructurel. Qui dit infrastructure dit que la vie a été détachée de ses conditions. Que l’on a mis des conditions à la vie. Que celle-ci dépend de facteurs sur quoi elle n’a plus de prise. Qu’elle a perdu pied. Les infrastructures organisent une vie sans monde, suspendue, sacrifiable, à la merci de qui les gère. Le nihilisme métropolitain n’est qu’une façon bravache de ne pas se l’avouer. À l’inverse, voilà qui éclaire ce qui se cherche dans les expérimentations en cours dans tant de quartiers et de villages du monde entier, et les écueils inévitables. Non un retour à la terre, mais un retour sur terre. Ce qui fait la force de frappe des insurrections, leur capacité à durablement ravager l’infrastructure de l’adversaire, c’est justement leur niveau d’auto-organisation de la vie commune. Que l’un des premiers réflexes d’Occupy Wall Street ait été d’aller bloquer le pont de Brooklyn ou que la Commune d’Oakland ait entrepris d’aller paralyser à plusieurs milliers le port de la ville lors de la grève générale du 12 décembre 2011 témoignent du lien intuitif entre auto-organisation et blocage. La fragilité de l’auto-organisation qui s’esquissait à peine dans ces occupations ne devait pas permettre de pousser ces tentatives plus loin. Inversement, les places Tahrir et Taksim sont des nœuds centraux de la circulation automobile du Caire et d’Istanbul. Bloquer ces flux, c’était ouvrir la situation. L’occupation était immédiatement blocage. D’où sa capacité à désarticuler le règne de la normalité dans une métropole tout entière. »

Bloquons tout !

« Une affiche du mouvement contre le CPE en 2006, en France, disait « C’est par les flux que ce monde se maintient. Bloquons tout ! ». Ce mot d’ordre porté, à l’époque, par une minorité d’un mouvement lui-même minoritaire, même s’il fut « victorieux », a depuis lors connu une fortune notable. En 2009, le mouvement contre la « pwofitasyon» qui a paralysé toute la Guadeloupe l’a appliqué en grand. Puis on a vu la pratique du blocage, lors du mouvement français contre la réforme des retraites à l’automne 2010, devenir la pratique de lutte élémentaire, s’appliquant pareillement à un dépôt de carburant, un centre commercial, une gare ou un site de production. Voilà qui révèle un certain état du monde.

Que le mouvement français contre la réforme des retraites ait eu pour cœur le blocage des raffineries n’est pas un fait politiquement négligeable. Les raffineries furent dès la fin des années 1970 l’avant-garde de ce que l’on appelait alors les « industries de process », les industries « de flux ». On peut dire que le fonctionnement de la raffinerie a servi de modèle à la restructuration de la plupart des usines depuis lors. Au reste, il ne faut plus parler d’usines, mais de sites, de sites de production. La différence entre l’usine et le site, c’est qu’une usine est une concentration d’ouvriers, de savoir-faire, de matières premières, de stocks ; un site n’est qu’un nœud sur une carte de flux productifs. Leur seul trait commun étant que ce qui sort de l’une comme de l’autre a subi, au regard de ce qui y est entré, une certaine transformation. La raffinerie est le lieu où s’est renversé en premier le rapport entre travail et production. L’ouvrier, ou plutôt l’opérateur, n’y a pas même pour tâche l’entretien et la réparation des machines, qui sont généralement confiés à des intérimaires, mais simplement de déployer une certaine vigilance autour d’un processus de production totalement automatisé. (…) L’ouvrier de raffinerie est une sorte de vigile des machines, une figure désœuvrée de la concentration nerveuse. Et il en va ainsi, en tendance, de bon nombre des secteurs de l’industrie en Occident désormais. L’ouvrier classique s’assimilait glorieusement au Producteur : ici le rapport entre travail et production est tout simplement inversé. Il n’y a de travail que lorsque la production s’arrête, lorsqu’un dysfonctionnement l’entrave et qu’il faut y remédier. (…)

Le pouvoir est logistique. Bloquons tout !

Le pouvoir est logistique. Bloquons tout !

Si la plupart des dépôts de carburant de France ont été bloqués non par leurs quelques ouvriers, mais par des professeurs, des étudiants, des chauffeurs, des cheminots, des postiers, des chômeurs, des lycéens, ce n’est pas parce que ces ouvriers n’en avaient pas le droit. C’est seulement parce que dans un monde où l’organisation de la production est décentralisée, circulante et largement automatisée, où chaque machine n’est plus qu’un maillon dans un système intégré de machines qui la subsume, où ce système-monde de machines, de machines qui produisent des machines, tend à s’unifier cybernétiquement, chaque flux particulier est un moment de la reproduction d’ensemble de la société du capital. Il n’y a plus de « sphère de la reproduction », de la force de travail ou des rapports sociaux, qui serait distincte de la « sphère de la production ». Cette dernière n’est d’ailleurs plus une sphère, mais plutôt la trame du monde et de tous les rapports. Attaquer physiquement ces flux, en n’importe quel point, c’est donc attaquer politiquement le système dans sa totalité. Si le sujet de la grève était la classe ouvrière, celui du blocage est parfaitement quelconque. C’est n’importe qui, n’importe qui décide de bloquer – et prend ainsi parti contre la présente organisation du monde. »

Il nous faut disposer d’une connaissance technique approfondie de l’organisation de ce monde

« Ce n’est pas la faiblesse des luttes qui explique l’évanouissement de toute perspective révolutionnaire ; c’est l’absence de perspective révolutionnaire crédible qui explique la faiblesse des luttes. Obsédés que nous sommes par une idée politique de la révolution, nous avons négligé sa dimension technique. Une perspective révolutionnaire ne porte plus sur la réorganisation institutionnelle de la société, mais sur la configuration technique des mondes. En tant que telle, c’est une ligne tracée dans le présent, non une image flottant dans l’avenir. Si nous voulons recouvrer une perspective, il nous faudra coupler le constat diffus que ce monde ne peut plus durer avec le désir d’en bâtir un meilleur. Car si ce monde se maintient, c’est d’abord par la dépendance matérielle où chacun est, pour sa simple survie, vis-à-vis du bon fonctionnement général de la machine sociale. Il nous faut disposer d’une connaissance technique approfondie de l’organisation de ce monde ; une connaissance qui permette à la fois de mettre hors d’usage les structures dominantes et de nous réserver le temps nécessaire à l’organisation d’un décrochage matériel et politique par rapport au cours général de la catastrophe, décrochage qui ne soit pas hanté par le spectre de la pénurie, par l’urgence de la survie. Pour dire cela platement : tant que nous ne saurons pas comment nous passer des centrales nucléaires et que les démanteler sera un business pour ceux qui les veulent éternelles, aspirer à l’abolition de l’État continuera de faire sourire ; tant que la perspective d’un soulèvement populaire signifiera pénurie certaine de soins, de nourriture ou d’énergie, il n’y aura pas de mouvement de masse décidé. En d’autres termes : il nous faut reprendre un travail méticuleux d’enquête. Il nous faut aller à la rencontre, dans tous les secteurs, sur tous les territoires où nous habitons, de ceux qui disposent des savoirs techniques stratégiques. C’est seulement à partir de là que des mouvements oseront véritablement « tout bloquer ». C’est seulement à partir de là que se libérera la passion de l’expérimentation d’une autre vie, passion technique dans une large mesure qui est comme le retournement de la mise sous dépendance technologique de tous. Ce processus d’accumulation de savoir, d’établissement de complicités en tous domaines, est la condition d’un retour sérieux et massif de la question révolutionnaire.

« Le mouvement ouvrier n’a pas été vaincu par le capitalisme, mais par la démocratie », disait Mario Tronti. Il a aussi été vaincu pour n’avoir pas réussi à s’approprier l’essentiel de la puissance ouvrière. (…) Ce qui fait positivement l’ouvrier, c’est sa maîtrise technique, incarnée, d’un monde de production particulier. Il y a là une inclination à la fois savante et populaire, une connaissance passionnée qui faisait la richesse propre du monde ouvrier avant que le capital, s’avisant du danger contenu là et non sans avoir préalablement sucé toute cette connaissance, ne décide de faire des ouvriers des opérateurs, des surveillants et des agents d’entretien des machines. Mais même là, la puissance ouvrière demeure : qui sait faire fonctionner un système sait aussi le saboter efficacement. Or nul ne peut individuellement maîtriser l’ensemble des techniques qui permettent au système actuel de se reproduire. Cela seule une force collective le peut. Construire une force révolutionnaire, aujourd’hui, c’est justement cela : articuler tous les mondes et toutes les techniques révolutionnairement nécessaires, agréger toute l’intelligence technique en une force historique et non en un système de gouvernement.

L’échec du mouvement français de lutte contre la réforme des retraites de l’automne 2010 nous en aura administré l’âpre leçon : si la CGT a eu la haute main sur toute la lutte, c’est en vertu de notre insuffisance sur ce plan-là. Il lui aura suffi de faire du blocage des raffineries, secteur où elle est hégémonique, le centre de gravité du mouvement. Il lui était par la suite loisible à tout moment de siffler la fin de partie, en rouvrant les vannes des raffineries et en desserrant ainsi toute pression sur le pays. Ce qui alors a manqué au mouvement, c’est justement une connaissance minimale du fonctionnement matériel de ce monde, connaissance qui se trouve dispersée entre les mains des ouvriers, concentrée dans le crâne d’œuf de quelques ingénieurs et certainement mise en commun, du côté adverse, dans quelque obscure instance militaire. Si l’on avait su briser l’approvisionnement en lacrymogènes de la police, ou si l’on avait su interrompre une journée la propagande télévisuelle, si l’on avait su priver les autorités d’électricité, on peut être sûr que les choses n’auraient pas fini si piteusement. (…)

Pour une force révolutionnaire, il n’y a pas de sens à savoir bloquer l’infrastructure de l’adversaire si elle ne sait pas la faire fonctionner, le cas échéant, à son profit. Savoir détruire le système technologique suppose d’expérimenter et de mettre en œuvre dans le même temps les techniques qui le rendent superflu. Revenir sur terre, c’est, pour commencer, ne plus vivre dans l’ignorance des conditions de notre existence. »

Comité invisible, A nos amis, 2014