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Palestine : la violence c’est d’abord l’occupation militaire

« Je suis frappé à chaque fois qu’on ne parle de regain de violence que quand les violences atteignent des Israéliens, qui sont blessés, tués. (…) On a l’impression qu’entre ces séquences-là il n’y a pas de violence alors que les Palestiniens vivent sous occupation militaire. Les Palestiniens subissent la colonisation, les Palestiniens subissent des expropriations, les Palestiniens subissent des arrestations, des humiliations quotidiennes, mais ça on n’en parle pas comme étant des violences. (…)
Ce qui se passe aujourd’hui, c’est qu’il y a une population qui fait un rappel à l’ordre. Et il y a une jeune génération, ils sont très jeune : une partie, y compris des jeunes qui ont mené des attaques au couteau, ce sont des gens qui ont moins de 15 ans (…). Ils expriment un ras-le-bol, ils expriment une colère, ils expriment aussi une absence totale de perspective, d’avenir, y compris de perspective politique. »

« Je ne vois pas ce qu’il y a de plus digne à tuer des gens avec des drones, qu’à les tuer avec des poignards, donc si on dénonce les violences, on les dénonce toutes. »

Julien Salingue, à Ce soir (ou jamais)

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palestine révolteDictionnaire pour mieux comprendre les événements en cours en Palestine

par Majed Bamya, diplomate palestinien

« – ESCALADE: a lieu dès lors qu’un israélien est tué. Il faut plusieurs centaines de morts palestiniens pour parler d’une escalade

– CIVIL: ne s’applique jamais à un palestinien, y compris un enfant. Par contre s’applique aux colons armés et réservistes de l’armée israélienne, et la possibilité de l’étendre aux soldats d’occupation en exercice est actuellement à l’étude

– SÉCURITÉ: droit réservé exclusivement aux israéliens, et permettant de justifier à peu près tout, y compris les bombardements aveugles, les massacres, un mur en plein territoire palestinien, les arrestations arbitraires de masse, les incursions, les exécutions extra-judiciaires, les démolitions de maison, et autres punitions collectives, dont bien sûr le siège imposé à 1,8 million de palestiniens dans la bande de Gaza

– REGAIN DE VIOLENCE: terme permettant de mettre dans le même sac occupant et peuple occupé, de nier les causes et de ne s’intéresser qu’aux effets, c’est à dire permettant généralement de dédouaner la puissance occupante de sa responsabilité dans l’irruption de la dite violence

-TERRITOIRE PALESTINIEN OCCUPE: là où tout se passe ou presque mais qu’on évoque si peu. Si on parle d’un colon installé illégalement en territoire palestinien occupé, il vaut mieux parler de civil sans autre précision géographique

– OCCUPATION: hein, pas compris. Terme trop complexe, à éviter préférablement pour ne pas créer plus de confusion. Se contenter d’évoquer les parties ou les palestiniens ET les israéliens. De même les termes oppression et déni des droits s’appliquent à tous les autres contextes sauf le Moyen-Orient

– RÉSISTANCE: apparemment interdite sous toutes ses formes par le droit international pour les palestiniens et pleinement autorisée pour tous les autres peuples du monde. Les palestiniens n’ont le droit d’avoir recours qu’à la négociation

– NÉGOCIATIONS: dialogue où l’arme au poing Israël explique aux palestiniens toutes les raisons pour lesquels elle ne peut mettre fin à la colonisation, alors ne parlons même pas de fin de l’occupation, ni ne peut évoquer le retour des réfugiés, ni un contrôle palestinien sur les frontières, ni de discuter de Jérusalem, tout en dénonçant l’intransigeance palestinienne

– BDS: boycott, désinvestissements, sanctions, campagne qui a largement contribué à la fin de l’apartheid, et considérée de ce fait comme une campagne héroïque contre l’apartheid en Afrique du Sud, par contre quand la même campagne vise l’apartheid israélien c’est clairement de l’antisémitisme

– PAIX: veut dire que les palestiniens demeurent tranquille pendant que l’occupation continue, que leurs droits sont violés et leurs terres volées. Toute révolte menace les efforts de paix alors que l’occupation et la colonisation sont elles tout à fait compatibles avec les efforts de paix

– COUVERTURE MÉDIATIQUE: pour les palestiniens c’est un peu le loto, une chance sur un million de gagner »

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Entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisissons les barbares !

XVM948a65aa-6b4c-11e5-8797-3db51a7a860d-805x453« En [17]93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’ égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

valls de juniac les civilisés de la barbarieEn regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares.

Victor Hugo,  Les Misérables

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La vraie violence, c’est celle du capitalisme et du profit-roi


La violence, ce n’est pas d’arracher une chemise à un directeur des « ressources humaines »… La violence, c’est de licencier des milliers de personnes juste pour faire du pognon, avec toutes les conséquences terribles que cela peut avoir pour ces derniers dans une société comme la nôtre : misère, exclusion, dépression, suicide, etc.
La violence, la véritable violence, elle n’est pas du côté des salariés qui expriment une colère légitime, elle est du côté des patrons et des actionnaires qui, par cupidité, par souci de rentabilité, sèment la misère et la souffrance à grande échelle. Une violence qui ne s’exprime pas seulement dans les licenciements, dans les délocalisations et le chômage de masse mais aussi dans la précarisation du travail, dans la dégradation et le durcissement des conditions de travail – un durcissement qui engendre maintes maladies, maintes souffrances psychiques (pensons aux troubles musculo-squelettiques ou encore au burn out) et de nombreux accidents (540 accidents mortels en 2013 en France !).
Les véritables voyous, on le voit, ce sont les capitalistes qui n’ont d’autre morale que l’argent, et non pas les salariés qui se défendent comme ils le peuvent.
Comme les 2900 salariés d’Air France concernés par le « plan social », tous ceux dont la vie est réduite à une simple variable d’ajustement ont le droit et même le devoir de se révolter.
Non seulement les «violences» commises par les salariés d’Air France ne sont pas condamnables, mais elles sont à saluer. Elles sont à saluer eu égard à ce qu’elles incarnent d’exemplaire et réjouissante rupture avec toutes nos habitudes serviles et masochistes.
La peur doit changer de camp. Il est temps de faire comprendre à tout ce beau monde qu’on ne peut pas semer la misère et le malheur impunément. Il est temps de leur faire comprendre qu’on ne peut pas humilier des êtres humains et prétendre en même temps au respect de sa personne. Les capitalistes ont à leur disposition une police et une «justice» pour nous intimider et nous faire marcher droit ; opposons-leur une force plus dissuasive encore : celle qui a la vérité et la justice avec elle, celle qui requiert une unité et une solidarité sans faille de notre camp, celle qui se déploie à travers nos luttes et nos mille et une bravoures, celle qui se nourrit sans cesse de notre intelligence et de notre inventivité.
Le caractère démentiel des réactions politiques et médiatiques, la brutalité de la riposte judiciaire et policière – des salariés rebelles menacés de trois de prison, et interpellés chez eux à six heures du matin, comme s’il s’agissait de dangereux criminels, pour être placés en garde à vue pendant plus d’une journée -, n’étonnera que ceux qui ignorent que nous sommes en guerre. Oui, c’est bien une guerre quotidienne que les riches et les capitalistes nous mènent pour s’assurer de notre dévouement à les servir et les enrichir. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour se goinfrer toujours plus au détriment de notre droit à la vie et au bonheur. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour démanteler tous nos acquis sociaux, qui sont pour eux autant d’inacceptables entraves à leurs criminelles ambitions. Oui, c’est bien une guerre dont il s’agit – une guerre économique, idéologique, psychologique bien davantage encore que policière et judiciaire. Le temps est venu d’en prendre conscience et d’enclencher la contre-offensive. Le temps est venu de reprendre l’offensive contre tous ceux qui, comme le patron d’Air France, se croient autorisés à briser la vie de milliers de gens et cachent à peine leur volonté d’en finir, entre autres choses, avec le droit de grève et l’interdiction du travail des enfants !

(texte mis à jour le 15 octobre)

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bousculage des patrons

La vraie violence n’est pas « celle des coups de poing »

« Qu’est-ce que la violence ? Pas seulement celle des coups de poing ou des coups de couteau des agressions physiques directes, mais aussi celle qui se traduit par la pauvreté des uns et la richesse des autres. Qui permet la distribution des dividendes en même temps que le licenciement de ceux qui les ont produits. Qui autorise des rémunérations pharaoniques en millions d’euros et des revalorisations du Smic qui se comptent en centimes.  »

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « La violence des riches : Chronique d’une immense casse sociale »

La violence des capitalistes « ne fait pas de bruit » mais c’est pourtant la plus terrible

« La violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder en effet par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connue des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoires, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. (…) Tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

Jean Jaurès dans un discours à l’Assemblée nationale, le 19 juin 1906.

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Les révolutions du passé promettaient une vie nouvelle, les insurrections contemporaines en livrent les clefs (Comité invisible)

Tunisie riots« Nous ne sommes pas contemporains de révoltes éparses, mais d’une unique vague mondiale de soulèvements qui communiquent entre eux imperceptiblement. D’une universelle soif de se retrouver que seule explique l’universelle séparation. D’une haine générale de la police qui dit le refus lucide de l’atomisation générale que celle-ci supervise. (…)

S’il est bien évident que les puissants complotent pour préserver et étendre leurs positions, il est non moins certain que partout cela conspire – dans les halls d’immeubles, à la machine à café, à l’arrière des kebabs, dans les soirées, dans les amours, dans les prisons. Et tous ces liens, toutes ces conversations, toutes ces amitiés tissent par capillarité, à l’échelle mondiale, un parti historique à l’œuvre – « notre parti », comme disait Marx. Il y a bien, face à la conspiration objective de l’ordre des choses, une conspiration diffuse à laquelle nous appartenons de fait. Mais la plus grande confusion règne en son sein. Partout notre parti se heurte à son propre héritage idéologique ; il se prend les pieds dans tout un canevas de traditions révolutionnaires défaites et défuntes, mais qui exigent le respect. Or l’intelligence stratégique vient du cœur et non du cerveau, et le tort de l’idéologie est précisément de faire écran entre la pensée et le cœur. En d’autres termes : il nous faut forcer la porte de là où nous sommes déjà. Le seul parti à construire est celui qui est déjà là. Il nous faut nous débarrasser de tout le fatras mental qui fait obstacle à la claire saisie de notre commune situation, de notre « commune terrestritude », selon l’expression de Gramsci. Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.

Comme tout slogan publicitaire, le mot d’ordre « Nous sommes les 99% » tient son efficacité non de ce qu’il dit, mais de ce qu’il ne dit pas. Ce qu’il ne dit pas, c’est l’identité des 1% de puissants. Ce qui caractérise les 1%, ce n’est pas qu’ils sont riches (…) c’est qu’ils sont organisés. Ils s’organisent même pour organiser la vie des autres. La vérité de ce slogan est bien cruelle, et c’est que le nombre n’y fait rien : on peut être 99% et parfaitement dominés. À l’inverse, les pillages collectifs de Tottenham démontrent suffisamment que l’on cesse d’être pauvre dès que l’on commence à s’organiser. Il y a une différence considérable entre une masse de pauvres et une masse de pauvres déterminés à agir ensemble.

S’organiser n’a jamais voulu dire s’affilier à la même organisation. S’organiser, c’est agir d’après une perception commune, à quelque niveau que ce soit. Or ce qui fait défaut à la situation, ce n’est pas la « colère des gens » ou la disette, ce n’est pas la bonne volonté des militants ni la diffusion de la conscience critique, ni même la multiplication du geste anarchiste. Ce qui nous manque, c’est une perception partagée de la situation. Sans ce liant, les gestes s’effacent sans trace dans le néant, les vies ont la texture des songes et les soulèvements finissent dans les livres d’école.

La profusion quotidienne d’informations, pour les unes alarmantes pour les autres simplement scandaleuses, façonne notre appréhension d’un monde globalement inintelligible. Son allure chaotique est le brouillard de la guerre derrière quoi il se rend inattaquable. C’est par son aspect ingouvernable qu’il est réellement gouvernable. Là est la ruse. En adoptant la gestion de crise comme technique de gouvernement, le capital n’a pas simplement substitué au culte du progrès le chantage à la catastrophe, il a voulu se réserver l’intelligence stratégique du présent, la vue d’ensemble sur les opérations en cours. C’est ce qu’il importe de lui disputer. Il s’agit, en matière de stratégie, de nous redonner deux coups d’avance sur la gouvernance globale. Il n’y a pas une « crise » dont il faudrait sortir, il y a une guerre qu’il nous faut gagner. Une intelligence partagée de la situation ne peut naître d’un seul texte, mais d’un débat international. »

La catastrophe est d’abord existentielle, affective, métaphysique

« [Cela] fait un siècle que le diagnostic clinique de la fin de la civilisation occidentale est établi, et contresigné par les événements. Disserter là-dessus n’est depuis lors qu’une façon de s’en distraire. Mais c’est surtout une façon de se distraire de la catastrophe qui est là, et depuis bien longtemps, de la catastrophe que nous sommes, de la catastrophe qu’est l’Occident. Cette catastrophe est d’abord existentielle, affective, métaphysique. Elle réside dans l’incroyable étrangeté au monde de l’homme occidental, celle qui exige par exemple qu’il se fasse maître et possesseur de la nature – on ne cherche à dominer que ce que l’on redoute. Ce n’est pas pour rien qu’il a mis tant d’écrans entre lui et le monde. En se retranchant de l’existant, l’homme occidental en a fait cette étendue désolée, ce néant morne, hostile, mécanique, absurde, qu’il doit sans cesse bouleverser par son travail, par un activisme cancéreux, par une hystérique agitation de surface. Rejeté sans trêve de l’euphorie à l’hébétude et de l’hébétude à l’euphorie, il tente de remédier à son absence au monde par toute une accumulation d’expertises, de prothèses, de relations, par toute une quincaillerie technologique finalement décevante. Il est de plus en plus visiblement cet existentialiste suréquipé, qui n’a de cesse de tout ingénier, de tout recréer, ne pouvant souffrir une réalité qui, de toutes parts, le dépasse. (…)

Le mensonge de toute l’apocalyptique occidentale consiste à projeter sur le monde le deuil que nous ne pouvons en faire. Ce n’est pas le monde qui est perdu, c’est nous qui avons perdu le monde et le perdons incessamment ; ce n’est pas lui qui va bientôt finir, c’est nous qui sommes finis, amputés, retranchés, nous qui refusons hallucinatoirement le contact vital avec le réel. La crise n’est pas économique, écologique ou politique, la crise est avant tout celle de la présence. À tel point que le must de la marchandise – l’iPhone et le Hummer, typiquement – consiste dans un appareillage sophistiqué de l’absence. (…)

Le désastre objectif nous sert d’abord à masquer une autre dévastation, plus évidente et plus massive encore. L’épuisement des ressources naturelles est probablement bien moins avancé que l’épuisement des ressources subjectives, des ressources vitales qui frappe nos contemporains. Si l’on se plaît tant à détailler le ravage de l’environnement, c’est aussi pour voiler l’effarante ruine des intériorités. Chaque marée noire, chaque plaine stérile, chaque extinction d’espèce est une image de nos âmes en lambeaux, un reflet de notre absence au monde, de notre impuissance intime à l’habiter. (…)

Repenser une idée de la révolution à même de faire brèche dans le cours du désastre, c’est donc, pour commencer, la purger de tout ce qu’elle a contenu jusqu’ici d’apocalyptique. C’est voir que l’eschatologie marxiste ne diffère que par là de l’aspiration impériale fondatrice des États-Unis d’Amérique (…) Socialistes, libéraux, saint-simoniens, Russes et Américains de la Guerre froide, tous ont toujours exprimé la même aspiration neurasthénique à l’établissement d’une ère de paix et d’abondance stérile où plus rien ne serait à craindre, où les contradictions seraient enfin résolues, et le négatif résorbé. Établir par la science et l’industrie une société prospère, intégralement automatisée et finalement apaisée. Quelque chose comme un paradis terrestre organisé sur le modèle de l’hôpital psychiatrique ou du sanatorium. Un idéal qui ne peut venir que d’êtres profondément malades, et qui n’aspirent même plus à la rémission. (…)

Toute l’originalité et tout le scandale du marxisme fut de prétendre que pour accéder au millenium, il fallait en passer par l’apocalypse économique, quand les autres la jugeaient superflue. Nous n’attendrons ni le millenium ni l’apocalypse. Il n’y aura jamais de paix sur la terre. Abandonner l’idée de paix est la seule paix véritable. Face à la catastrophe occidentale, la gauche adopte généralement la position de lamentation, de dénonciation et donc d’impuissance qui la rend haïssable aux yeux mêmes de ceux qu’elle prétend défendre. L’état d’exception dans lequel nous vivons n’est pas à dénoncer, il est à retourner contre le pouvoir lui-même. »

Ce qui en est en jeu dans les insurrections contemporaines

« Ce n’est pas « le peuple » qui produit le soulèvement, c’est le soulèvement qui produit son peuple, en suscitant l’expérience et l’intelligence communes, le tissu humain et le langage de la vie réelle qui avaient disparu. Les révolutions du passé promettaient une vie nouvelle, les insurrections contemporaines en livrent les clefs. Les virages d’ultras du Caire n’étaient pas des groupes révolutionnaires avant la « révolution», c’étaient seulement des bandes capables de s’organiser pour s’affronter avec la police ; c’est d’avoir tenu un rôle aussi éminent lors de la « révolution » qu’ils se sont trouvés forcés de se poser, en situation, les questions habituellement dévolues aux « révolutionnaires ». Là réside l’événement : non dans le phénomène médiatique que l’on a forgé pour vampiriser la révolte par sa célébration extérieure, mais dans les rencontres qui s’y sont effectivement produites. Voilà qui est bien moins spectaculaire que « le mouvement » ou « la révolution », mais plus décisif. Nul ne saurait dire ce que peut une rencontre.

C’est ainsi que les insurrections se prolongent, moléculairement, imperceptiblement, dans la vie des quartiers, des collectifs, des squats, des « centres sociaux », des êtres singuliers, au Brésil comme en Espagne, au Chili comme en Grèce. Non parce qu’elles mettent en œuvre un programme politique, mais parce qu’elles mettent en branle des devenirs-révolutionnaires. Parce que ce qui y a été vécu brille d’un éclat tel que ceux qui en ont fait l’expérience se doivent d’y être fidèles, de ne pas se séparer, de construire cela même qui, désormais, fait défaut à leur vie d’avant. Si le mouvement espagnol d’occupation des places, une fois disparu de l’écran-radar médiatique, ne s’était pas poursuivi par tout un processus de mises en commun et d’auto-organisation dans les quartiers de Barcelone et d’ailleurs, la tentative de destruction du squat de Can Vies en juin 2014 n’aurait pas été mise en échec par trois jours d’émeute de tout le faubourg de Sants, et l’on n’aurait pas vu toute une ville participer d’un seul mouvement à la reconstruction du lieu attaqué. Il y aurait juste eu quelques squatters protestant dans l’indifférence contre une énième expulsion. Ce qui se construit ici, ce n’est ni la « nouvelle société » à son stade embryonnaire, ni l’organisation qui renversera finalement le pouvoir pour en constituer un nouveau, c’est la puissance collective qui, par sa consistance et son intelligence, voue le pouvoir à l’impuissance, déjouant tour à tour chacune de ses manœuvres.

Les révolutionnaires sont bien souvent ceux que les révolutions prennent le plus au dépourvu. Mais il y a, dans les insurrections contemporaines, quelque chose qui les désarçonne particulièrement : elles ne partent plus d’idéologies politiques, mais de vérités éthiques. Voilà deux mots dont le rapprochement sonne à tout esprit moderne comme un oxymore. Établir ce qui est vrai est le rôle de la science, n’est-ce pas ?, qui n’a que faire de nos normes morales et autres valeurs contingentes. Pour les modernes, il y a le Monde d’un côté, eux de l’autre, et le langage pour enjamber le gouffre. Une vérité, nous a-t-on appris, c’est un pont solide au-dessus de l’abîme – un énoncé qui décrit adéquatement le Monde. Nous avons opportunément oublié le lent apprentissage au cours duquel nous avons acquis, avec le langage, tout un rapport au monde. Le langage, loin de servir à décrire le monde, nous aide plutôt à en construire un. Les vérités éthiques ne sont ainsi pas des vérités sur le Monde, mais les vérités à partir de quoi nous y demeurons. Ce sont des vérités, des affirmations, énoncées ou silencieuses, qui s’éprouvent mais ne se prouvent pas. Le regard taiseux planté, poings serrés, dans les yeux du petit chef et qui le dévisage pendant une longue minute en est une, et vaut bien le tonitruant « on a toujours raison de se révolter ». Ce sont des vérités qui nous lient, à nous-mêmes, à ce qui nous entoure et les uns aux autres. Elles nous introduisent à une vie d’emblée commune, à une existence inséparée, sans égard pour les parois illusoires de notre Moi. Si les terriens sont prêts à risquer leur vie pour qu’une place ne soit pas transformée en parking comme à Gamonal en Espagne, qu’un parc ne devienne pas un centre commercial comme à Gezi en Turquie, que des bocages ne deviennent pas un aéroport comme à Notre-Dame-des-Landes, c’est bien que ce que nous aimons, ce à quoi nous sommes attachés – êtres, lieux ou idées – fait aussi bien partie de nous, que nous ne nous réduisons pas à un Moi logeant le temps d’une vie dans un corps physique borné par sa peau, le tout agrémenté de l’ensemble des propriétés qu’il croit détenir. Lorsque le monde est touché, c’est nous-mêmes qui sommes attaqués.

Paradoxalement, même là où une vérité éthique s’énonce comme un refus, le fait de dire « Non ! » nous met de plain-pied dans l’existence. Non moins paradoxalement, l’individu s’y découvre comme si peu individuel qu’il suffit parfois qu’un seul se suicide pour faire voler en éclats tout l’édifice du mensonge social. Le geste de Mohamed Bouazizi s’immolant devant la préfecture de Sidi Bouzid en atteste suffisamment. Sa puissance de conflagration tient à l’affirmation brisante qu’il renferme. Il dit : « La vie qui nous est faite ne mérite pas d’être vécue », « Nous ne sommes pas nés pour nous laisser ainsi humilier par la police », « Vous pouvez nous réduire à n’être rien, vous ne nous enlèverez jamais la part de souveraineté qui appartient aux vivants » ou encore « Voyez comme nous, nous les infimes, nous les à peine existants, nous les humiliés, sommes au-delà des misérables moyens par quoi vous conservez fanatiquement votre pouvoir d’infirmes ». C’est cela qui fut distinctement entendu dans ce geste. (…)

Le contenu véritable d’Occupy Wall Street n’était pas la revendication, collée a posteriori sur le mouvement comme un post-it sur un hippopotame, de meilleurs salaires, de logements décents ou d’une sécurité sociale plus généreuse, mais le dégoût pour la vie qu’on nous fait vivre. Le dégoût pour une vie où nous sommes tous seuls, seuls face à la nécessité, pour chacun, de gagner sa vie, de se loger, de se nourrir, de s’épanouir ou de se soigner. Dégoût pour la forme de vie misérable de l’individu métropolitain – défiance scrupuleuse / scepticisme raffiné, smart / amours de surface, éphémères / sexualisation éperdue, en conséquence, de toute rencontre / puis retour périodique à une séparation confortable et désespérée / distraction permanente, donc ignorance de soi, donc peur de soi, donc peur de l’autre. La vie commune qui s’esquissait à Zuccotti Park, en tente, dans le froid, sous la pluie, cernés par la police dans le square le plus sinistre de Manhattan, n’était certes pas la vita nova toute déployée, juste le point d’où la tristesse de l’existence métropolitaine commence à devenir flagrante. On se saisissait enfin ensemble de notre commune condition, de notre égale réduction au rang d’entrepreneur de soi. Ce bouleversement existentiel fut le cœur pulsant d’Occupy Wall Street, tant qu’Occupy Wall Street était frais et vivace.

Ce qui est en jeu dans les insurrections contemporaines, c’est la question de savoir ce qu’est une forme désirable de la vie, et non la nature des institutions qui la surplombent. Mais le reconnaître impliquerait immédiatement de reconnaître la nullité éthique de l’Occident. Et puis cela interdirait de mettre la victoire de tel ou tel parti islamique à la suite de tel ou tel soulèvement sur le compte de la supposée arriération mentale des populations. Il faudrait au contraire admettre que la force des islamistes réside justement dans le fait que leur idéologie politique se présente d’abord comme un système de prescriptions éthiques. Autrement dit, s’ils réussissent mieux que les autres politiciens, c’est justement parce qu’ils ne se placent pas centralement sur le terrain de la politique. On pourra alors cesser de pleurnicher ou de crier au loup chaque fois qu’un adolescent sincère préfère rallier les rangs des « djihadistes » plutôt que la cohorte suicidaire des salariés du tertiaire. Et l’on acceptera en adultes de découvrir la gueule que nous avons dans ce miroir peu flatteur. (…)

A_nos_amisL’importance du thème de la corruption régnante dans à peu près toutes les révoltes contemporaines atteste de ce qu’elles sont éthiques avant que d’être politiques, ou qu’elles sont politiques précisément en ce qu’elles méprisent la politique, y compris la politique radicale. Tant qu’être de gauche voudra dire : dénier l’existence de vérités éthiques, et substituer à cette infirmité une morale aussi faible qu’opportune, les fascistes pourront continuer à passer pour la seule force politique affirmative, étant les seuls à ne pas s’excuser de vivre comme ils vivent. Ils iront de succès en succès, et continueront de détourner contre elles-mêmes l’énergie des révoltes naissantes.

Peut-être tenons-nous là aussi la raison de l’échec, sans cela incompréhensible, de tous les « mouvements contre l’austérité » qui, alors qu’ils devraient dans les conditions actuelles embraser la plaine, en restent en Europe à leur dixième lancement poussif. C’est que la question de l’austérité n’est pas posée sur le terrain où elle se situe véritablement : celui d’un brutal désaccord éthique, d’un désaccord sur ce que c’est que vivre, que vivre bien. (…) Ce qui se passe actuellement, ce n’est pas juste que certains veulent imposer à d’autres une austérité économique dont ceux-ci ne veulent pas. C’est que certains considèrent que l’austérité est, dans l’absolu, une bonne chose, tandis que les autres considèrent, sans vraiment oser le dire, que l’austérité est, dans l’absolu, une misère. Se borner à lutter contre les plans d’austérité, c’est non seulement ajouter au malentendu, mais de surcroît être assuré de perdre, en admettant implicitement une idée de la vie qui ne vous convient pas. Il ne faut pas chercher ailleurs le peu d’entrain des « gens » à se lancer dans une bataille perdue d’avance. Ce qu’il faut, c’est plutôt assumer le véritable enjeu du conflit : une certaine idée protestante du bonheur – être travailleur, économe, sobre, honnête, diligent, tempérant, modeste, discret – veut s’imposer partout en Europe. Ce qu’il faut opposer aux plans d’austérité, c’est une autre idée de la vie, qui consiste, par exemple, à partager plutôt qu’à économiser, à converser plutôt qu’à ne souffler mot, à se battre plutôt qu’à subir, à célébrer nos victoires plutôt qu’à s’en défendre, à entrer en contact plutôt qu’à rester sur sa réserve. On ne mesure pas la force qu’a donnée aux mouvements indigènes du sous-continent américain le fait d’assumer le buen vivir comme affirmation politique. D’un côté, cela trace un contour net de ce pour quoi et de ce contre quoi on lutte ; de l’autre, cela ouvre à la découverte sereine des mille autres façons dont on peut entendre la « vie bonne », façons qui pour être différentes n’en sont pas pour autant ennemies, du moins pas nécessairement.»

Comité invisible, A nos amis, 2014

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Révolte du quartier populaire de la Bourgogne à Tourcoing : quelques leçons sur l’articulation systémique police-médias-justice

pas de justice pas de paix(article publié le 6 juin)

Par Said Bouamama

Depuis 4 jours au moment où nous écrivons cet article, le quartier de la Bourgogne à Tourcoing est le lieu d’affrontement entre la police et les jeunes du quartier. Véritable scène de guerre avec un hélicoptère survolant le quartier dès le soir tombé, courses-poursuites contre des groupes de jeunes lançant des pierres et nombreuses arrestations. Le déclencheur est une nouvelle fois la « mort d’un frère (1) », comme disent couramment les jeunes dans nos quartiers. La presse locale se fait comme toujours le relais des explications officielles et ne se donne même pas la peine de recueillir les autres versions circulant sur le quartier ni d’interroger sur les conditions de l’accident. Quant à la presse nationale, le silence est assourdissant. Il faut attendre le quatrième jour et l’extension de la révolte aux villes voisines de Roubaix et Wattrelos pour entendre les premières émissions radio. Ce type de drame et les révoltes qui les accompagnent sont récurrents en France. Malgré cette fréquence, l’articulation systémique police-médias-justice conduit à une minoration des incidents et à leur occultation, elle-même productrice d’une banalisation.

La cécité volontaire

Les autorités françaises se refusent à comptabiliser les morts successives à un contact avec les « forces de l’ordre ». Il est dès lors impossible de produire des analyses objectives se basant sur les récurrences et les comparaisons des circonstances. Ce type de recensement existe dans d’autres pays comme les USA, le Canada ou l’Allemagne (2). Il s’agit donc bien d’une cécité volontaire ayant comme conséquence de construire chaque situation comme « cas » isolé ne relevant d’aucune cause systémique. Avec un tel aveuglement volontaire, les « morts de frères » apparaissent au mieux comme des « bavures » et au pire comme de la « légitime défense ».

Dans les deux cas, l’institution policière comme système n’est pas interrogée ni dans ses missions, ni dans ses méthodes, ni dans son organisation. L’organisation d’une cécité volontaire ne se limite pas en France à la police. Le refus de mettre en place des statistiques selon les origines aboutit à une même invisibilité des discriminations racistes avec le même résultat d’occultation des processus systémiques en œuvre.

Quelques récurrences peuvent cependant être relevées en comparant les situations parvenant à trouver un écho dans les médias. Au-delà des analyses de nombreux articles de presses se refusant par « professionnalisme » à toute comparaison, des faits têtus contraignent à l’interrogation :

« C’est un homme noir ou d’origine arabe, habitant un quartier populaire de l’agglomération francilienne ou lyonnaise, âgé de 25 à 30 ans. Idem pour les circonstances qui leur ont été fatales : course-poursuite en voiture, garde-à-vue ou placement en cellule de dégrisement, contrôle d’identité ou interpellation qui tourne mal, tentative de fuite…(3) »

Les journalistes sont pourtant (nous l’espérons) au courant de quelques caractéristiques de l’institution policière mises en évidence par la recherche. Celles-ci devraient au moins les conduire à une posture d’interrogation critique. Le journal le Monde se félicite ainsi que « l’extrême-droite ne parvient pas à percer dans la police » dans les élections professionnelles de décembre 2014 (4) en soulignant que « La percée des syndicats de police proches de l’extrême droite, redoutée par des organisations représentatives et la place Beauvau, n’a finalement pas eu lieu (5) ». Une autre conclusion de ce décalage entre crainte et résultat est cependant possible : celui de la banalisation, bien au-delà de l’extrême-droite classique des postures essentialistes, sécuritaires et racistes à l’endroit des quartiers populaires en général, de leurs habitants issus de la colonisation en particulier et des jeunes de cette origine encore plus spécifiquement.

En témoigne l’investigation anthropologique de Didier Fassin auprès d’une équipe de la BAC. L’auteur y met en évidence trois faits saillants des pratiques de la Brigade Anti Criminalité : les arrestations arbitraires ; le caractère disproportionné des moyens mis en œuvre ; (quatre véhicules, soit une quinzaine de policiers, avec exhibition de Flash-Ball…) ; le recours à des pratiques vexatoires. Surtout, il démontre le lien entre opinions racistes des policiers qu’il a accompagné dans leur travail et pratiques discriminatoires (6).

Le livre témoignage de la policière Sihem Souid concerne, lui, Les policiers de la PAF et met en évidence les mêmes propos racistes (ici complétés par d’autres mots homophobes) et les mêmes pratiques humiliantes et vexatoires (7).

Ces deux exemples convergent avec les rares études portant sur le point de vue des premiers concernés c’est à dire ici les jeunes des quartiers populaires. Marwan Mohammed résume ainsi l’opinion de ces jeunes dans son enquête sur les « bandes de jeunes » de la région parisienne : « le statut de la police est relativement homogène : elle est raciste, violente et vicieuse (8) ». Le son de cloche est le même dans les propos recueillis par Sophie Body-Gendrot, Catherine Wihtol de Wenden. Voici celui de Faudil à propos de son expérience :
« Ce qui m’a choqué, c’est le manque de respect … Ils m’ont mis la honte… On est rien du tout … C’est comme si j’étais pas comme eux, ils m’ont tué avec le fait que je sois basané… Ils m’ont massacré. J’étais comme un prisonnier de guerre avant l’exécution … Ce qui m’a le plus choqué… ils ont touchés à la dignité de mes parents … Ici on est victimes de la naissance à la mort … l’humiliation est dans ma tête, personne ne pourra me l’enlever sauf si justice est faite (9). » 


Ce qui est frappant dans le point de vue des premiers concernés, c’est son caractère trans-générationnel. L’expérience d’humiliation que restitue le terme de « hoggra (10) » qu’utilisent les jeunes dans les quartiers populaires est la même que celle que nous avons-nous même vécue dans notre propre adolescence. Je l’ai retrouvée en novembre 2005 lors de conférences dans les quartiers populaires de la région parisienne (11). C’est encore elle que je rencontre dans les séances consacrées à l’écriture d’un livre avec un groupe de femmes de Blancs-Mesnil (12).

C’est enfin le même sentiment d’humiliation entendu par ces quadragénaires de Tourcoing à propos des explosions actuelles : « On a envie d’exploser nous aussi. On ne le fait pas parce qu’on a nos familles. La police et ses contrôles c’est vraiment de la hoggra qui dure et qui donne envie de tout faire péter ».

L’expérience du rapport à la police dans les quartiers populaires est généralement marquée par l’abus, la discrimination et surtout l’humiliation. L’occultation de cette donnée de base, empêche toute compréhension aux révoltes qui explosent fréquemment à l’issue des « morts des frères ». Mais bien sûr là-dessus : silence de la presse.

La production d’un système

Nous ne sommes pas, bien entendu, en présence d’une « essence » raciste de la police et des policiers mais bien du résultat d’un système de fonctionnement alliant des héritages culturels, des missions précises orientant les pratiques, des modes de fonctionnement, etc. Quelques études se sont penchées sur ces processus systémiques. Analysant la « flambée raciste de 1973 en France (13) », Yvan Gastaut met en évidence une causalité historique marquant l’inconscient collectif :

« La crainte conjoncturelle du chômage donna au racisme anti-immigrés, au début des années soixante-dix, un visage nouveau, longtemps masqué par l’euphorie de la croissance économique. Derrière cette perspective, d’autres peurs plus cachées, liées au souvenir de la guerre d’Algérie ou au mythe de l’invasion de l’Occident par l’Islam touchèrent les Français dans leur inconscient collectif. Le racisme semble être un comportement toujours présent dans notre société. Sa flamme, jamais véritablement éteinte, se rallume dès qu’un problème apparaît. En 1973, les comportements de rejet jusqu’alors enfouis dans la mémoire, ressurgissent sur un nouveau support : les Arabes. (14) » 

Depuis, le support a encore changé pour devenir le « musulman », incluant ainsi les « noirs » perçus globalement comme musulmans. La police est plus que d’autres institutions et que la société globale un espace de reproduction des images héritées du bon « temps des colonies ». Emmanuel Blanchard a mis en évidence les facteurs de continuité entre la police en métropole et l’ordre colonial de 1944 à 1962 : continuité de discrimination avec des structures spécifiques pour les Algériens (Brigade Nord-Africaine de 1925 à 1945 puis Brigade des Agressions Violentes à partir de 1953) mais aussi continuité de pratiques discriminatoires (15). Les traces sont encore présentes dans le vocabulaire lui-même, comme le souligne ce commissaire de police :

« Plus tard l’expression : « individu de type N.A. » pour nord-africain a été employée dans les télégrammes et les messages radios. C’était pour préciser un signalement à l’attention des véhicules en patrouille. Cette expression est encore utilisée quelquefois. Elle est de plus en plus remplacée par « de type maghrébin ». Je n’aime pas l’entendre, comme celle de « J.V. » pour jeune voyou. (16) ».

Emmanuel Blanchard rappelle également les circulaires et notes confidentielles (17) appelant les policiers à ne pas utiliser les mots « bicot » et « raton » soulignant ainsi la banalité de cet usage.

Bien sûr, on ne peut pas réduire les rapports entre les forces de polices et les jeunes des quartiers populaires à ces héritages de structure et de culture. Mais les éliminer entièrement est tout aussi réducteur. Ils font partie, avec d’autres, des matériaux qui ont produit le système policier actuel dont une des caractéristiques est de comporter une norme raciste, sexiste et homophobe. Concernant la norme raciste qui nous intéresse aujourd’hui, Philippe Bataille (18) converge avec Sihem Souid pour en constater l’existence. La psychologue de la police Dominique Lhuillier souligne l’effet reproducteur de cette norme : on n’entre pas dans la police par conviction raciste mais on le devient ensuite par imprégnation des relations de travail (19).

Le système policier se caractérise également par une « norme de virilité » lourde de conséquences dans le rapport aux jeunes des quartiers populaires. Cette norme est produite et reproduite par les dispositifs de formation. Voici ce qu’en dit Geneviève Pruvost :

« La virilisation physique, comportementale, idéologique des élèves hommes et femmes est prise en charge par l’ensemble du dispositif d’enseignement – à commencer par le respect des règles militaires, qui n’accordent pas seulement une prime à la discipline, mais à la force, au courage et à l’endurance (20). » On comprend dès lors les constats rencontrés par Didier Fassin dans l’étude citée ci-dessus : peur de perdre l’estime des copains, d’être perçu comme « faible », « femmelette », « mauviette », « pédé », etc. 

Ajoutons à ces matériaux la politique du chiffre utilisée périodiquement par les différents gouvernements pour mettre en scène la fermeté dans la « lutte contre la délinquance », le ciblage particulier de certains quartiers en fonction de leurs caractéristiques socio-économiques et ethniques, l’image de ces mêmes quartiers dans le champ médiatique, etc., l’ensemble de ces matériaux font système pour produire « la mort des frères ».

Le système médiatique

Il n’y a pas que la police qui intervienne dans la production d’un contexte et d’un climat meurtriers. La presse intervient également en amont et en aval de ces moments. En amont, elle contribue à forger une image des quartiers populaires, de leurs habitants et de leurs jeunesses en termes de dangerosité, de décomposition et d’irrationalité. Les résultats sont perceptibles dans les enquêtes annuelles de « l’observatoire de la jeunesse solidaire ». La livraison 2011 (21) nous apprend ainsi que trois Français sur quatre (73 %) ont un regard positif sur la jeunesse et qu’ils ne sont plus que deux sur cinq (39 %) à avoir une telle image pour les jeunes des quartiers populaires. Interrogés sur l’origine de cette image, ils sont 24 % à l’attribuer à la représentation de ces jeunes dans les médias et 24 % également à l’expliquer par la « délinquance ». Ici aussi, nous ne sommes pas en présence d’une volonté machiavélique de déformer la réalité mais d’une production systémique.

Jérôme Berthaut (22) a mis en évidence les différents segments du système : fait-diversification de l’actualité en lien avec les politiques éditoriales, « la conversion aux attitudes et aux points de vue des policiers », apparition de « journalistes des banlieues » ayant intérêt à défendre leur pré-carré, recherche de sensationnalisme aboutissant à la « mise à l’agenda permanent de la banlieue », sous-traitance de l’accès au terrain, etc. Ces facteurs conduisent pour l’auteur à la production d’un « journalisme de raccourci ». Une des conséquences essentielles, souligne Julie Sedel, est l’imposition « d’une représentation alarmiste de cette fraction de la jeunesse populaire […] dans les médias et dans le champ politique (23) ». Espace de non-droit, « territoires perdus de la république », lieux de la décomposition, du trafic et de l’islamisme, etc., l’image a vraiment de quoi faire peur même à des policiers fascinés par leur virilité.

Dans l’amont médiatique intervient également le processus d’ethnicisation des grilles explicatives. Analysant les « mots de l’immigration » de sept émissions télévisées des chaines hertziennes en 1996 et 1997, Christine Barats en arrive à la conclusion suivante :

« Il est question de certains groupes, de caractéristiques physiques, culturelles ou cultuelles. Cette observation sur « ce que parler veut dire » souligne bien à quel point les mots de l’immigration rendent compte d’une ethnicisation implicite de l’immigration. L’origine géographique fait l’objet d’une transmission généalogique à travers la stigmatisation des « banlieues ». L’appartenance religieuse est invoquée car elle rendrait impossible l’intégration (voir « musulman »). L’apparence physique, la couleur de la peau s’avèrent incontournables dans le traitement discursif de l’immigration, induisant une dimension ethnique de l’entité « France ». (24)
Au moment des drames et des révoltes, le rôle des médias n’est pas moins problématique. Nous l’avons déjà souligné, la « version policière » des faits est la seule qui a véritablement droit au chapitre. De même que les révoltes sont systématiquement renvoyées à des réactions « émotives ». Le facteur déclencheur est systématiquement le seul pris en compte pour analyser les révoltes requalifiées de « violences urbaines ». Les causes plus profondes de la révolte sont éludées (paupérisation, discriminations, rapport avec la police, etc.).


Le mode de traitement médiatique des quartiers populaires, des « morts des frères » et des révoltes qu’elles suscitent renforce ainsi à chaque drame le sentiment d’injustice et de « Hoggra ».

Le système judiciaire

Reste le système judiciaire sur lequel nous ne nous étendrons pas tant est grande la proximité avec la relaxe des policiers impliqués dans la mort de Zyed et Bouna. Contentons-nous de citer l’avocat des familles qui résume le sentiment massif existant dans les quartiers populaires à chaque fois qu’un procès oppose des habitants des quartiers populaires et un représentant de la police :

« la parole de deux policiers blancs l’emporte sur toute autre considération (…) Dans ce pays, il y a des fractures raciales. Dans ce jugement, je vois de la distance. […] A un moment, ce pays aura besoin de se réveiller, de se choquer (25) ». 

Loin d’être de simples « bavures », les drames réguliers qui ensanglantent les quartiers populaires sont le résultat d’un fonctionnement systémique dans lequel sont acteurs l’institution policière, l’institution judiciaire et l’institution médiatique. Il en est de même des révoltes qui les accompagnent. Ces dernières ne font qu’exprimer une révolte légitime en l’absence d’autres canaux d’expressions disponibles et/ou face à l’invalidation médiatique et politique de ces canaux lorsqu’ils tentent de se mettre en place.

Source : http://www.michelcollon.info/La-revolte-du-quartier-populaire.html

 
Notes :

1) Au moment où nous écrivons un autre jeune est gravement blessé avec un pronostic vital engagé.
2) – http://wwwa.bastamag.net/Homicides-…, consulté le 5 juin à 10 h
3) – Idem.
4) – La Fédération Professionnelle Indépendante de la Police et France Police, les deux syndicats classés à l’extrême droite réunissent 3.3 % pour le premier et un peu moins de 1 % pour le second.
5) – http://www.lemonde.fr/police-justic…, consulté le 5 juin à 10 h 30,
6) – Didier Fassin, La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, Paris, 2011.
7) – Sihem Souid, Omerta dans la police, Le Cherche-Midi, Paris, 2010.
8) – Marwan Mohammed, La place de la famille dans la formation des bandes, thèse de sociologie, Université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, 2007, p. 595.
9) – Sophie Body-Gendrot,Catherine Wihtol de Wenden, Police et discriminations raciales, le tabou français, l’Atelier, Paris, 2003, p. 51.
10) – Voici la définition que nous donnions en 2000 du sentiment de Hoggra : « Ce terme employé par les jeunes exprime un mélange de négation de la réalité vécue, une impression d’être méprisé et rabaissé volontairement et une discrimination vécue comme permanente », in Said Bouamama, Le sentiment de « Hoggra » : discrimination, négation du sujet et violence, in Les classes et quartiers populaires, Editions du Cygne, Paris, 2009, p. 51.
11) – https://www.youtube.com/watch?v=kzt…, consulté le 5 juin à 12 h,
12) – Zouina Medour et Said Bouamama, Femmes des quartiers populaires en résistance contre les discriminations, Le Temps des Cerises, Paris, 2013.
13) – On dénombre cette année plus de 50 assassinats et près de 300 blessés.
14) – Yvan Gastaut, La flambée raciste de 1973 en France, Revue Française des Migrations Internationales (REMI), n° 9-2, 1993, p. 70.
15) – Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les algériens 1944-1962, éditions du Nouveau-Monde, Paris, 2011.
16) – http://jeanfrancoisherdhuin.blog.le…, consulté le 5 juin à 14 h,
17) – Emmanuel Blanchard, L’encadrement des algériens de Paris (1944-1954), entre contraintes juridiques et arbitraire policier, Revue Crime, Histoire et Société, volume 11, n° 1, 2007, p. 9.
18) – Philippe Bataille, Racisme et Police, in Michel Wieviorka (dir.), La France raciste, Le Seuil, Paris, 1992.
19) – Dominique Lhuillier, Les policiers au quotidien : une psychologue dans la police, L’Harmattan, Paris, 1987.
20) – Geneviève Pruvost, Profession : policier, sexe : féminin, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2007, p. 66.
21) http://www.afev.fr/communication/Ob…, consulté le 5 juin à 16 h
22) – Jérôme Berthaut, La banlieue du « 20 heures », Agone, Marseille, 2013.
23) – Julie Sedel, Les médias et la banlieue, éditions du Bord de l’eau, Paris, 2009,
24) – Christine Barats, Les mots de l’immigration et l’ethnicisation des rapports sociaux, le cas des débats télévisés sur l’immigration, Revue Réseaux, 2001/3, http://www.cairn.info/revue-reseaux…, consulté le 5 juin à 18 h,
25) – Jean-Pierre Mignard, France inter, mardi 19 mai.

zyed et bouna*****

Pour poursuivre le nécessaire travail de démystification à propos de la police (et de son rôle, notamment, dans les quartiers populaires), on peut écouter cette intervention de Mathieu Rigouste :

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Et on peut aussi lire ce communiqué alarmant de l‘Assemblée des blessés, des familles et des collectifs contre les violences policières suite au rapport de la Commission parlementaire menée après la mort de Rémi Fraisse :

http://blogs.mediapart.fr/blog/assemblee-des-blesses/070615/communique-de-lassemblee-des-blesses-suite-au-rapport-de-la-commission-parlementaire-mene

Publié dans Conseils de lecture

« Constellations », le récit revigorant des luttes et réappropriations qui ont émaillé notre début de siècle

squat« « De ces dix dernières années, nous avons encore le souvenir. De leurs révoltes, de leurs insoumissions, nous sommes nombreux à ne rien vouloir oublier. Nous savons pourtant que nous vivons dans un monde qui s’en emparera, nous en dépossédera afin que des enseignements n’en soient jamais tirés et que rien de ce qui est advenu ne vienne repassionner les subversions à venir. Pour extirper cette mémoire d’un si funeste destin, nous avons fait un « livre d’histoires ». Des histoires d’inadaptés, de rétifs, des histoires de lutte contre ce même ordre des choses qui menace aujourd’hui de les ensevelir sous son implacable actualité. « Ne faites pas d’histoires », c’est en somme le mot d’ordre imposé par une époque piégée dans le régime de l’urgence et des plans de redressement. Ne faites pas d’histoires, et suivez le courant. L’économie répondra à vos besoins, les aménageurs assureront votre confort ; la police garantira votre sécurité, l’Internet votre liberté, et la transition énergétique, votre salut. Les histoires de cet ouvrage viennent mettre du trouble là où devraient régner le contrôle et la transparence; elles reflètent la recherche d’un certain ancrage dans un présent qui partout se défausse. Ce sont des histoires d’expérience et de transmission contre la dépossession, d’enracinement et de voyage contre l’anéantissement des territoires, d’intelligence collective contre l’isolement et l’exploitation. Elles parlent de jardins, de serveurs web, de stratégies, de fictions, de bouteilles incendiaires, de complicités, de zones à défendre, de free parties, d’assemblées, de lieux collectifs… Des histoires à vivre debout et à donner du souffle.»

S’ouvrent ainsi les Constellations et trajectoires révolutionnaires du collectif «Mauvaise Troupe » qui reprend le récit, à la première personne du pluriel, des luttes, désertions, imaginations, batailles, occupations, fêtes qui ont ponctué les treize premières années du nouveau siècle. Au fil d’entretiens, correspondances, documents, écrits, dessins, photos, se confirme l’existence d’une génération éparpillée qui vit et combat chaque jour pour « inventer une vie immédiate », loin des modèles rancis promus par l’époque. Livre d’espérances, d’enthousiasmes, de colères, il trace des voies praticables sur le parcours piégé de la radicalité politique et de ses figures parfois sclérosantes. Voies de l’intelligence des faits, et de l’autonomie vis-à-vis des pouvoirs institués. »

Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, publié par les éditions de l’Eclat, est disponible en librairie. On peut aussi retrouver son contenu en intégralité sur https://constellations.boum.org/

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« Sur les toits » : un film sur les révoltes qui ont secoué les prisons françaises dans les années 70

« Début des années 70 : une série d’évènements fait monter la tension dans les prisons françaises. En réponse au traitement inhumain que leur fait subir l’administration pénitentiaire, les prisonniers de la centrale de Ney à Toul (Lorraine) ouvrent le bal et se mutinent au début du mois de décembre 1971. Les détenus de la maison d’arrêt Charles III à Nancy leur emboitent le pas le 15 janvier 1972 : « Au café », les mutins prennent le contrôle de la prison, située en plein centre-ville, montent sur les toits, depuis lesquels ils interpellent les badauds, communiquent leurs revendications, et résistent à l’assaut des CRS.
Dans les mois qui suivent les révoltes de Toul et de Nancy, plus d’une trentaine de mutineries vont embraser les prisons françaises, qui n’avaient jamais connu une telle vague de révoltes. Malgré la répression musclée orchestrée par le gouvernement et le discours de la grande presse qui décrédibilise systématiquement les révoltes, le tour de force des prisonniers n’est pas vain. Relayées et défendues par une élite intellectuelle engagée, dans un contexte idéologiquement tendu, les mutineries des années 71/72 vont poser pour la première fois les problème des conditions de détention, de la fonction de la prison et du système pénitentiaire français.
Au cœur d’une actualité toujours brûlante autour de l’univers carcéral, d’où ressurgit l’inévitable constat d’échec de la fonction de la prison, le film dépoussière cette première grande période de lutte en compagnie de ceux qui ont vécu, déclenché, réprimé et défendu ces révoltes. »
Avec : Maître Henri Leclerc, Daniel Defert, Serge Livrozet, Michel Foucault, Jean-Paul Sartre