Charlie Bauer et notre devoir d’insoumission

Un joli film dans lequel Charlie Bauer (mort il y a cinq ans jour pour jour, le 7 août 2011) évoque avec passion et sans reniement aucun sa vie d’insurgé.

Son engagement sans compromis pour la révolution, son refus de laisser le monopole de la violence et des armes à l’Etat, Charlie Bauer le paya de vingt-cinq années de prison – dont neuf dans les funestes QHS.

Pour les amis du désordre établi, Charlie Bauer fut un « voyou », un « bandit », un « voleur ». Drôle de voyou qui ne recherchait aucun profit personnel, drôle de voleur qui redistribuait ses larcins aux pauvres de son quartier ou s’en servait pour financer des groupes révolutionnaires…

Si à sa sortie de prison en 1988 il abandonne la guérilla et mène une vie un peu plus « normale », il n’en continue pas moins à militer, ne cessant jusqu’à sa mort de nous rappeler à notre devoir d’insoumission. Il aimait beaucoup citer ce vers de Victor Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ».

Les rebelles zapatistes et la construction de l’autonomie

ZapatistesEn 2014, nous avons célébré les vingt ans de l’insurrection zapatiste, laquelle, le 1er décembre 1994, avait stupéfait le monde entier. Deux décennies plus tard, les hommes et les femmes zapatistes sont toujours là et leur rébellion, devenue révolution, construit et défend au quotidien, contre vents et marées -répressifs, un projet de société révolutionnaire qui, en de nombreux points, rappelle ce que prônent les anarchistes depuis plus d’un siècle, à savoir une organisation sociale sans État et un système économique communiste – au sens premier, et noble, du terme. Petit focus sur ce territoire maya en rébellion…

Un peu d’histoire

L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est créée le 17 novembre 1983 dans la forêt Lacandone, au Chiapas, dans le sud-est du Mexique. Rattachée aux Forces de libération nationale (FLN), il s’agit alors d’une organisation marxiste-léniniste de type guévariste qui cherche à établir sur le territoire des foyers de guérilleros – des focos – pour être en mesure, le moment venu, de soutenir militairement le soulèvement des masses paysannes et prolétariennes du Mexique. Dès 1985 cependant, suite aux premiers contacts avec des communautés indigènes du Chiapas, l’EZLN commence à remettre en cause sa grille de lecture et ses pratiques marxistes-léninistes, en découvrant d’autres façons de voir le monde et de s’organiser socialement. En fréquentant les communautés indigènes, les guérilleros constatent et expérimentent des sociétés qui s’organisent sans État, autour d’assemblées régulières et souveraines qui pratiquent une forme de démocratie directe « traditionnelle » (laquelle reste toutefois à relativiser, nombre de ces communautés excluant alors les femmes et les enfants des assemblées). La remise en cause est réelle, mais il faudra du temps à ces premiers zapatistes pour vraiment consommer la rupture avec le marxisme-léninisme fondateur. Toujours est-il que, comme le disait le sous-commandant insurgé Marcos, dès ces premiers contacts, l’EZLN se dissout dans les communautés et cesse de se considérer comme l’élément extérieur venu conscientiser les peuples indigènes. La démarche avant-gardiste est donc marginalisée et quand il s’agira d’organiser l’insurrection du 1er janvier 1994, toutes les communautés zapatistes seront consultées pour donner leur avis sur la question.

En moins de dix ans, l’EZLN parvient à organiser plusieurs centaines de communautés, incarnant les espoirs de milliers de paysans indigènes que la suppression de l’article 27 de la Constitution mexicaine [note 1] en 1992 menace d’appauvrir encore davantage. Le 1er janvier 1994, alors que le Mexique s’apprête à signer un accord de libre-échange avec les États-Unis, les zapatistes se soulèvent massivement et s’emparent, armes à la main, de quatre villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, la « capitale » culturelle (mais pas politique) de l’État. Le lendemain, le 2 janvier, après ces prises essentiellement symboliques, ces nouveaux zapatistes amorcent leur repli dans les montagnes, talonnés par une armée fédérale qui, particulièrement cruelle, fera plusieurs centaines de morts dans les rangs de l’EZLN.

En février 1994, les négociations dites de la cathédrale confirment le cessez-le-feu, mais n’aboutissent à rien d’autre et, l’année suivante, en 1995, l’armée fédérale tentera même, en vain, d’écraser la rébellion. Malgré cela, en 1996, les zapatistes décident de redonner ses chances à la voie institutionnelle et participent aux désormais fameux accords de San Andrés. Ceux-ci, signés par une délégation zapatiste et les autorités mexicaines, reconnaissent aux peuples indigènes le droit à l’autogestion et offrent un certain nombre de garanties à l’exercice de leur autonomie et au respect de leur identité culturelle. Mais, hypocrite et menteur, le gouvernement fédéral empêche la réforme constitutionnelle nécessaire à l’application de ces accords. Pis, non seulement les accords restent lettre morte, mais les autorités mexicaines accentuent également la stratégie dite de contre-insurrection, laquelle consiste à encercler militairement les zones zapatistes et à soutenir et financer des groupes paramilitaires privés pour semer la terreur et réprimer dans la violence la rébellion.

Abandonnant le recours aux armes – pour respecter les volontés de la société civile mexicaine qui, globalement favorable à l’EZLN, s’était néanmoins mobilisée massivement contre la guerre – et les voies institutionnelles – qui ont su faire preuve de leur parfaite inutilité –, les zapatistes décident donc d’appliquer eux-mêmes, sans rien demander à l’État, les accords de San Andrés. Loin de toute logique de conquête du pouvoir politique, ces rebelles aux discours et aux pratiques de plus en plus « libertaires » entreprennent alors de construire, au sein des territoires qu’ils ont libérés au Chiapas, une société authentiquement révolutionnaire qu’ils appellent « autonomie ». Une dynamique qui, d’une certaine façon, était déjà enclenchée, l’EZLN ayant proclamé dès janvier 1994 la création d’une trentaine de communes autonomes rebelles zapatistes, sur la base des officielles ou à partir de regroupements strictement affinitaires.

L’autonomie politique

En vingt ans de lutte et de résistance, et à travers des tâtonnements et des expérimentations pas toujours concluantes, les zapatistes sont parvenus à construire une société en rupture avec le capitalisme et l’État, et ce sur un territoire assez vaste mais pas du tout homogène et malgré les harcèlements récurrents des groupes paramilitaires et la militarisation de la région.

Aujourd’hui, leur autonomie politique s’organise autour de ce qu’ils appellent « trois niveaux de bon gouvernement », qui sont trois échelles, à la fois géographiques et politiques, à travers lesquelles se discutent, se décident et s’exécutent les décisions. Le premier niveau, le plus important, est celui de la communauté, la base de la société zapatiste ; le deuxième est celui de la commune, qui regroupe plusieurs communautés ; le troisième celui du caracol, où siège le conseil de bon gouvernement, qui regroupe les communes d’une même zone. Il y a en tout cinq zones dans le territoire zapatiste, donc cinq caracoles. Chaque niveau de bon gouvernement dispose de ses autorités, lesquelles sont élues en assemblée (communautaire, communale ou de zone [note 2] ) pour des tâches bien précises. Non rémunérées, ces autorités sont aussi révocables à tout moment et régulièrement soumises au contrôle des assemblées. Les décisions, quant à elles, se prennent également lors des assemblées et, lorsqu’elles émanent du conseil de bon gouvernement, elles ne peuvent être prises et exécutées sans être préalablement redescendues, pour consultation et amendement, aux niveaux inférieurs (communes, puis communautés) qui donnent ou non leur accord. Un ascenseur permanent fonctionne donc entre les différents niveaux de bon gouvernement, permettant ainsi une consultation systématique de la base avant l’adoption et l’exécution de toute décision. La « vie politique » se fait donc sur le temps long en territoire zapatiste, mais cette lenteur est pour eux, et à juste titre me semble-t-il, la garantie du respect des volontés de la base et de l’absence de rupture entre « gouvernés » et « gouvernants ». À noter que, contrairement à ce qui prédomine dans beaucoup d’autres communautés indigènes, les assemblées zapatistes sont ouvertes aux enfants et aux femmes, lesquelles peuvent aussi prendre des « charges », à quelque niveau que ce soit. En cela, un gros travail a été fourni par les femmes de l’EZLN, qui ont dû – et doivent toujours dans certains cas – affronter plusieurs siècles de culture patriarcale et de domination coloniale.

Le zapatisme comme révolution sociale

En vingt ans, les zapatistes ne se sont pas contentés de transformer la façon de s’organiser pour prendre et exécuter les décisions, ils ont aussi embrassé d’autres questions primordiales, et notamment celles, sociales, de l’éducation, de la santé et, bien sûr, de l’économie.

Fruits d’une mobilisation permanente considérable, les systèmes de santé et d’éducation autonomes sont aujourd’hui bien aboutis. Et le résultat est assez impressionnant quand on réalise à quel point l’État du Chiapas avait délaissé ces deux secteurs, laissant les communautés indigènes sans réel accès aux hôpitaux et aux écoles. Aujourd’hui, chaque zone du territoire zapatiste dispose d’une clinique centrale (avec plusieurs services médicaux : généraliste, optique, gynécologique, dentaires, analyses médicales, laboratoire de prothèses), chaque commune d’une micro-clinique, et la plupart des communautés d’une « maison de santé ». Élaborée avec le soutien financier et professionnel de plusieurs dizaines de médecins, infirmiers, aides-soignants des sociétés civiles nationale et internationale, cette santé autonome est aussi ouverte aux indigènes non zapatistes qui, dans la région, font toujours face aux carences de l’État en la matière. Au niveau éducatif, il en va de même et, désormais, chaque zone zapatiste dispose d’une école secondaire (cursus de trois ans) et toutes les communautés possèdent une école primaire (ou bien sont rattachées à une communauté accessible en disposant d’une). Les savoirs sont élaborés collectivement, en assemblée, et chaque niveau de bon gouvernement dispose d’un comité d’éducation qui permet de faire le lien et de résoudre les problèmes liés à d’éventuelles inégalités d’accès. Gratuite et accessible aux filles, cette éducation n’a rien d’indigéniste et, loin d’enseigner seulement l’histoire et la culture indigènes, elle ouvre les communautés sur le reste du monde, favorisant l’enseignement de l’espagnol (sans pour autant oublier les langues mayas) et sortant l’histoire du seul cadre chiapanèque. On est loin, là encore, de ce que peuvent porter, en la matière, bien des mouvements de libération nationale qui, du fait des oppressions qu’ils subissent, en viennent à se replier sur eux-mêmes, sur leur identité et leur territoire.

Les zapatistes étant des paysans depuis des décennies [note 3] , la terre est, tout naturellement, au cœur de leur « économie ». Il existe deux façons de travailler et de posséder la terre en territoire autonome, et ce toujours selon le principe : la terre appartient à ceux qui la travaillent. Deux systèmes cohabitent donc : une possession individuelle basée sur une répartition égalitaire des parcelles de terre (desquelles les familles tirent leur propre subsistance) et une possession collective. Cette dernière est au cœur de ce que les zapatistes appellent « travaux collectifs » et qui ne sont rien moins que du collectivisme, puisqu’il s’agit simplement de travailler sur des terres appartenant à l’ensemble d’une communauté, voire d’une commune. Les fruits de ces travaux collectifs peuvent avoir plusieurs destinations sociales : subvenir aux besoins alimentaires des autorités dont la charge (ou « mandat ») nécessite un travail à temps plein qui les empêche de cultiver leurs terres ; subvenir aux besoins alimentaires des familles dont le père – qui, généralement, est celui qui travaille la terre – est décédé (c’est notamment le cas des familles des miliciens et insurgés morts au combat) ; subvenir aux besoins alimentaires de toute une communauté, quand celle-ci est installée sur une terre récupérée (terrain qui appartenait à l’État ou à un propriétaire privé qui ne l’exploitait pas et que les zapatistes ont récupéré pour, eux, le travailler – agriculture ou élevage). Au travail de la terre s’ajoutent aussi l’artisanat et le travail domestique, qu’il ne faudrait pas oublier – d’autant qu’il est ici particulièrement lourd (les tâches ménagères et parentales se conjuguant avec, entre autres, la coupe du bois et le petit élevage – poulets, cochons).

Aujourd’hui, la construction de l’autonomie a permis de sensiblement améliorer le niveau de vie des communautés membres de l’EZLN. Mais, comme les zapatistes aiment à le répéter, rien n’est encore gagné, rien n’est encore pleinement atteint, d’autant que l’autonomie en elle-même réside avant tout dans le chemin qui tend vers elle. En outre, l’EZLN a tout à fait conscience des limites rencontrées par un projet de société qui s’élabore et s’expérimente au sein d’un monde capitaliste duquel il ne peut, de fait, être totalement coupé. En cela, les zapatistes, comme nous d’ailleurs, ne se font pas d’illusion : on ne peut concevoir une société réellement émancipée, réellement autonome, sans s’être au préalable débarrassé du capitalisme et des États, dont les principes, les valeurs et les logiques sont aux antipodes de ceux portés par le projet émancipateur. C’est pourquoi les zapatistes ne se replient pas sur leurs territoires et refusent toute logique autarcique. Loin de prôner l’ »entre-nous », ils impulsent des initiatives nationales et internationales pour créer du lien avec les autres luttes populaires et anticapitalistes, pour faire dialoguer les « dignes rages » et construire un mouvement global. Dans cette logique, les territoires zapatistes s’ouvrent régulièrement au reste du monde et accueillent, fraternellement, des milliers de militants venus d’autres États mexicains et d’autres pays. Pour nous, activistes militants d’ailleurs, il est certes important de participer à ces rencontres et à ces moments de construction collective transnationale, mais il est avant tout primordial de s’investir au sein des luttes sociales qu’exigent nos propres réalités. Le meilleur moyen de soutenir les zapatistes a toujours été de se révolter sous nos propres latitudes contre la domination capitaliste et étatiste.

Par Guillaume Goutte
Groupe Salvador-Seguí de la Fédération anarchiste

Source : http://monde-libertaire.net/?article=LES_REBELLES_ZAPATISTES

Notes :

1 Cet article, élément phare de la réforme agraire issue de la révolution de 1910, rendait impossible la vente des ejidos, des terres appartenant à l’Etat mais dont les communautés indigènes avaient l’usufruit collectif. En le supprimant, les autorités mexicaines ouvrent la porte à une énième privatisation massive des terres communautaires.

2 Les assemblées communautaires regroupent tous les membres d’une communauté ; les assemblées communales regroupent les élus des communes ; les assemblées de zone, les plus grandes, regroupent tous les élus des communautés, des communes et du conseil de bon gouvernement d’une même zone.

3 Certains, avant le soulèvement de 1994, n’ont cependant pas échappé à leur prolétarisation, et ont dû partir dans d’autres Etats faire des petits boulots pour ramener de l’argent dans leur foyer.

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arton4341« Ne vous sentez pas seuls et isolés » – L’appel lancé par le sous-commandant Marcos à l’Europe, en 1995 :

Frères,

Au nom de tous les hommes, femmes, enfants et anciens de l’Armée zapatiste de libération nationale, je vous salue et vous exprime notre désir que les résultats de cette rencontre soient bons.

Nous savons désormais que nous avons des frères et des sœurs d’autres pays et d’autres continents.

Nous sommes frères devant un ordre mondial qui détruit nations et cultures. Le grand criminel international, l’argent, porte aujourd’hui un nom qui reflète l’incapacité du pouvoir à créer de nouvelles choses. Nous subissons aujourd’hui une nouvelle guerre mondiale. C’est une guerre contre tous les peuples, contre l’être humain, la culture et l’histoire. C’est une guerre menée par une poignée de centres financiers sans patrie ni honneur, une guerre internationale : l’argent contre l’humanité. « Néolibéralisme », c’est ainsi qu’on appelle à présent cette internationale de la terreur. Le nouvel ordre économique international a déjà amené plus de mort et de destruction que les grandes guerres mondiales. Nous sommes devenus plus pauvres et plus morts, frères.

Nous sommes frères dans l’insatisfaction, la révolte, l’envie de faire quelque chose, l’anticonformisme. L’histoire qu’écrit le pouvoir nous a appris que nous avions perdu, que le cynisme et le profit étaient des vertus, que l’honnêteté et le sacrifice étaient stupides, que l’individualisme était le nouveau dieu, que l’espérance était une monnaie dévaluée, pas cotée sur les marchés internationaux, sans pouvoir d’achat, sans espérance. Nous n’avons pas appris la leçon. Nous avons été de mauvais élèves. Nous n’avons pas cru que nous enseignait le pouvoir. Nous avons séché les cours quand on apprenait en classe le conformisme et la stupidité. Nous avons été recalés en modernité. Condisciples de rébellion, nous nous sommes trouvés et avons découverts que nous étions frères.

Nous sommes frères par l’imagination, la création, l’avenir. Dans le passé nous n’avons pas seulement vu la défaite, nous avons aussi trouvé le désir de justice et le rêve de devenir meilleurs. Nous avons laissé le scepticisme au portemanteau du grand capital et découvert que nous pouvions croire, qu’il valait la peine de croire, que nous devions croire… en nous-mêmes.

Nous avons appris que les solitudes qui s’additionnent peuvent devenir non pas une grande solitude, mais un collectif qui se trouve et qui fraternise par-delà les nationalités, les langues, les cultures, les races et les sexes.

Nous, zapatistes, sommes toujours dans les montagnes du Sud-Est mexicain, toujours assiégés, toujours poursuivis, toujours avec la mort pendue à chaque mouvement, à chaque respiration, à chaque pas. Le gouvernement est toujours dans son palais, il continue d’assiéger, de pourchasser, d’offrir la mort et la misère, il continue de mentir.

Plus d’un million de Mexicains ont manifesté lors d’un exercice démocratique sans précédent au Mexique leur adhésion à nos principales revendications. Beaucoup de frères à l’étranger les ont ratifiées. Le gouvernement reste sourd. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se sont mobilisés pour appuyer la Consultation nationale pour la paix et la démocratie. Le gouvernement reste aveugle. La faim et les maladies étranglent les communautés entières. L’armée fédérale intensifie ses actions militaires et les préparatifs de l’assassinat. Les partis politiques refusent de reconnaître la citoyenneté des indigènes. Les médias se font les complices du mensonge et du silence. Le désespoir et la rancœur deviennent un patrimoine national. On nous ignore, on nous méprise, on nous oublie.

C’est une évidence, la victoire est plus proche que jamais. Nous nous préparons d’ores et déjà à former les Groupes de solidarité avec la lutte de vos pays respectifs. Soyez sûrs que nous vous soutiendrons jusqu’au bout (qui n’est pas forcément la victoire) et que nous ne vous abandonnerons pas. Ne vous laissez pas abattre par les difficultés et résistez. Vous devez continuer et savoir que, dans les montagnes du Sud-Est mexicain, il existe un cœur collectif qui est avec vous et qui vous soutient. Ne vous sentez pas seuls et isolés. Nous restons à votre écoute et ne vous oublions pas.

Voilà. Salut et n’oubliez pas que les fleurs, comme les espérances, se cultivent.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Sous-commandant insurgé Marcos.

Texte intitulé « Des zapatistes du Mexique aux zapatistes européens », 28 août 1995, tiré de Ya Basta !, tome 2, aux éditions Dagorno (1996).

Source : http://www.revue-ballast.fr/ne-vous-sentez-pas-seuls-et-isoles-par-le-sous-commandant-marcos/

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Toujours sur le même sujet, lire aussi l’entretien de Guillaume Goutte par Ballast : http://www.revue-ballast.fr/guillaume-goutte-la-lutte-zapatiste/

Il faut bloquer pour que tout se débloque (Frédéric Lordon)

« Où en sommes-nous ? On ne compte plus les villes de province où il y a une nuit debout, et la plaine européenne est en train de s’embraser également : Barcelone, Madrid, Saragosse, Nurcie, Bruxelles, Liège, Berlin. La place de la République elle-même s’est donnée une antenne à Stalingrad [métro Stalingrad, NDLR]. A tout moment, des actions surprise naissent spontanément. Il y a une Radio Debout, une Télé Debout, des Dessins Debout. Tout est en train de se remettre debout.

Il y a dix jours, le conditionnel était de rigueur et nous pouvions seulement dire, « il se pourrait que nous soyons en train de faire quelque chose ». Je crois qu’on peut maintenant abandonner les prudences grammaticales : nous sommes en train de faire quelque chose.

Enfin, quelque chose se passe. Quelque chose, mais quoi ? Comment un mouvement sans direction se donne-t-il une direction ? Je veux dire, comment un mouvement sans instance dirigeante se détermine-t-il à prendre une voie ou une autre ?

Il est certain en tout cas qu’il doit en trouver une. Un mouvement qui ne se donne pas d’objectif politique s’éteindra rapidement. Soit parce qu’il aura épuisé la joie d’être ensemble, soit parce qu’il sera recouvert à nouveau par le jeu électoral.

Comment échapper à cette fatalité ? Si tout commence avec les places, rien n’y finit. Or nous nous souvenons de ce qui nous a jetés dans la rue en première instance, c’est la loi El Khomri. Viser très au-delà de la loi El Khomri ne signifie pas que nous l’avons oublié. Elle est toujours là. Un mouvement a besoin d’objectifs et de victoires intermédiaires. Faire la peau à la loi El Khomri en est certainement un, il reste d’une inaltérable actualité, et nous n’arrêterons pas de lutter à son service. Mais de même que les zadistes n’ont pas seulement en vue un aéroport, mais le monde qui engendre cet aéroport, de même la loi El Khomri est le rejeton de tout un monde.

Dans le monde El Khomri, les salariés vivent dans la peur et ils sont tenus dans la peur. Il y a de très bonnes raisons à ça. Ils vivent sous l’arbitraire souverain d’un patron, qui a tout pouvoir sur eux parce qu’il tient dans ses mains les conditions fondamentales de leur survie matérielle même.

Alors il faut partir de cette expérience commune et en déduire tout ce que nous pouvons, et d’abord, en se décidant enfin à nommer les choses : le salariat est un rapport social de chantage, un rapport de chantage qui ne laisse le choix que de plier ou de se mettre en danger. Nommer adéquatement les choses, à l’encontre de tous les recouvrements idéologiques du néo-libéralisme, c’est peut-être la première étape pour trouver la force de s’en libérer.

Car tout le monde s’aperçoit alors que si pour mettre fin à la peur, il faut mettre fin au chantage et à l’arbitraire patronal, alors il faut mettre fin à l’ordre social qui arme le chantage et l’arbitraire patronal, et je veux dire mettre fin, et constitutionnellement, à l’empire des propriétaires.

Cependant, à un moment, il faut bien vouloir les conditions de ce qu’on veut. Si vraiment notre mouvement à des ambitions de cette ampleur, il va lui falloir se donner des moyens adéquats. Pour ma part, je n’en vois qu’un : la grève générale.

Qu’on ne se méprenne pas. Je ne suis pas ici en train de lancer un appel à la grève générale, je n’en ai aucun pouvoir ni aucune légitimité. Je ne lance pas un appel, donc. Mais j’énonce une condition : la condition du renversement non seulement de la loi, mais du monde El Khomri. Nous savons bien que les grèves générales ne se décrètent pas d’un claquement de doigt. Mais peut-être pouvons-nous aider à y basculer. Et pour ce faire, en rappeler les immenses vertus.

La grève générale, c’est que le pays tout entier débraye, le pays est bloqué – le pays est bloqué, disent-ils, parce qu’en vérité c’est l’exact contraire : c’est au moment précis où ils disent que tout se bloque qu’en fait, tout se débloque. La politique, la vraie, la parole, l’action, et jusqu’aux relations entre les gens. Et puis surtout le possible, l’avenir. Il faut bloquer pour que tout se débloque.

Il y avait trop longtemps que ça craquait de toutes parts. On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la flicaille et du Lexomil. Vient fatalement un moment où les têtes se redressent et redécouvrent pour leur propre compte l’immémoriale idée de l’insoumission et de l’affranchissement.

Ce moment, c’est le nôtre, ce moment, c’est maintenant. »

Frédéric Lordon, le 9 avril 2015

Source : http://www.reporterre.net/Frederic-Lordon-Il-faut-bloquer-pour-que-tout-se-debloque

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société généraleNuits en marche, multiplions les débordements !

Nous voici dans la splendeur des commencements. Pourtant, on a toujours à l’arrière du cerveau la sensation que ça va mal finir, que ça finit toujours mal. On ne voudrait pas gâcher la fête mais si le vraisemblable l’emporte, combien parmi nous, dans un an, finiront par voter Juppé pour faire barrage au Front National ? Comment conjurer la hideur du final ? Comment faire advenir l’invraisemblable ? Et si on prenait à la lettre le mot d’ordre : “continuons le début” ?

Tout a commencé dans la joie d’avoir vaincu la peur et retrouvé le chemin du commun. Qui aurait pu croire, voilà si peu de temps, dans un pays où l’état d’urgence prolongeait l’effet de terreur des attentats, où les écrans nous égaraient entre fausse « questions du voile » et fausse « vague migratoire », que nous serions des centaines de milliers à descendre dans la rue ? Que des milliers de lycéens et d’étudiants affronteraient sans faiblir une répression policière d’une violence qu’on n’avait plus vue depuis Charonne ? Que des dockers bloqueraient le port du Havre, des manifestants occuperaient les voies à Rennes, des lycéens attaqueraient deux commissariats ? Ce qui nous a permis de vaincre l’isolement vers lequel nous ont poussés trente ans d’offensive néo-libérale, c’est la force de la colère.

Pour que les défilés syndicaux ne soient pas le traditionnel prélude aux capitulations sous forme de « concessions arrachées » et de débuts de carrière pour quelques jeunes chefs, pour que l’occupation des places ne se réduise pas à un vaste groupe de parole préludant au retour d’un « peuple de gauche » dans la cage du réalisme électoral, il faudrait que demeure quelque chose de l’élan initial, de ce moment où la colère commune l’a emporté sur la peur, et où nous somme sortis du cadre. La tolérance gouvernementale envers l’occupation des places, combinée à la furie de la répression des initiatives de rue nous montrent assez comment on compte nous recadrer, comme on « recadre » un enfant pas sage. Car c’est ainsi qu’ils nous voient, ces gens qui n’ont que le mot « pédagogie » à la bouche, à chaque fois qu’ils veulent nous imposer une nouvelle contre-réforme ultralibérale. Ils s’accommoderaient bien de nous voir bavarder la nuit jusqu’à épuisement, réduisant ce qui se passe à une extension de cette « résistance des terrasses » promue par les médias après les attentats. Alors, contre le recadrage continuons à sortir du cadre !

Comme l’a montré ce bel épisode parisien du 5 avril, durant lequel une manifestation est partie de la place de la République pour occuper le Bd Saint Germain en solidarité avec les manifestants emprisonnés, la fusion des places et de la rue, des échanges libérés et des offensives spontanées est la meilleure manière de poursuivre ces pas de côté que nous avons fait, et qui peuvent mener loin.

Le bouillonnement des places n’aura de sens que s’il déborde dans le temps et dans l’espace. Gardons intacte la colère initiale, sans laquelle nous n’aurions pas aujourd’hui tant de débats paisibles. Ne pas se laisser cantonner à la nuit permettra d’associer aux débats les innombrables qui ne peuvent se permettre
d’être noctambules. Utiliser les places comme points de départ permettra d’aller remettre en cause à domicile les institutions qui, pendant que nous rêvons, nous préparent activement ce cauchemar : retour à la normale avec exploitation accrue et politique ramenée aux échéances électorales. Il ne manque pas de bâtiments officiels où nous pouvons poursuivre la confrontation.

MULTIPLIONS LESBORDEMENTS !

(Reproduction d’un tract distribué samedi 9 avril à Paris.)

Source : https://lundi.am/Nuits-en-marche-multiplions-les-debordements

Ceci n’est pas un mouvement

paris sous tension

La nouvelle structure étatique est caractérisée par le fait que l’unité politique du peuple, et par là le système général de sa vie publique, se reflète dans trois séries qui sont d’un ordre distinct. Les trois séries ne se situent pas de front, sur le même rang, mais l’une d’elles, à savoir le Mouvement qui est en charge de l’État et du Peuple, pénètre et conduit les deux autres.

Carl Schmitt, État, Mouvement, Peuple (1933)

Comme chaque fin de semaine depuis bientôt un mois, on spécule sur l’état du « mouvement contre la loi El Khomri » – médias, syndicalistes, militants et espéreurs de toute espèce veulent croire que cette fois on y est : après les manifestations « historiques » du 31 mars qui auraient vu un doublement des effectifs des cortèges du 9 mars et maintenant les assemblées de « Nuit debout », le mouvement que l’on appelait de ses vœux, mais qui n’en finissait plus de commencer, est enfin né. Peut-être que si l’on s’acharne tant à apposer sur ce qui se passe en France en ce moment le nom de « mouvement », c’est qu’il s’agit là, en réalité, de quelque chose de tout autre, de quelque chose d’inédit. Car un « mouvement », voilà très exactement, en France, ce que l’on sait gérer, c’est-à-dire vaincre. Les organisations, les gouvernements, les médias, depuis des lustres que des mouvements ne mènent à aucun bouleversement d’ampleur, sont passés maîtres dans l’art de conjurer la menace que tout événement de rue porte en lui : que la situation devienne ingouvernable. Il ne faut jamais oublier que l’actuel Premier Ministre ne l’est pas en vertu de la licence d’histoire qu’il a obtenue dans les années 1980 à Tolbiac, mais parce qu’il y a fait ses armes en tant que syndicaliste à l’UNEF. À l’époque, il était avec Alain Bauer ou Stéphane Fouks, une des bêtes noires du Collectif Autonome de Tolbiac (le CAT), et inversement.

Un « mouvement », pour tout le personnel d’encadrement à quoi se réduit cette société, est une chose rassurante. Il a un objet, des revendications, un cadre, donc des porte-parole patentés et des négociations possibles. Il n’est ainsi jamais difficile, sur cette base, de faire le partage entre le « mouvement » et ceux qui en « débordent » le cadre, de rappeler à l’ordre ses éléments les plus déterminés, sa fraction la plus conséquente. On les qualifiera opportunément de « casseurs », d’« autonomes », de « nihilistes », quand il est si patent que ceux qui sont là pour casser les dynamiques, ce sont justement les nihilistes qui n’y voient qu’un tremplin pour leurs futurs postes ministériels – tous les Valls, Dray et autres Julliards. Couper un « mouvement » de sa pointe la plus « violente », c’est toujours une façon de l’émasculer, de le rendre inoffensif et pour finir de le tenir sous contrôle. Les mouvements sont effectivement faits pour mourir, même victorieux. La lutte contre le CPE en est un cas d’école. Il suffit au gouvernement d’un recul tactique, et le sol se dérobe sous les pieds de ceux qui se sont mis en marche. Quelques articles de presse et quelques JT contre les « jusqu’auboutistes » suffisent amplement à retirer à ce qui, hier encore, pouvait tout la légitimation sociale sur laquelle s’étaient jusque-là appuyées les menées les plus audacieuses. Une fois ceux-ci isolés, les procédures policières puis judiciaires plus ou moins immédiates viennent opportunément assécher la mer du « mouvement ». La forme-mouvement est un instrument aux mains de ceux qui entendent gouverner le social, et rien d’autre. L’extrême nervosité des services d’ordre, en particulier de la CGT, de la BAC et des flics lors des manifestations des dernières semaines est le signe qui trahit leur volonté désespérée de faire entrer dans la forme-mouvement ce qui s’est mis en marche, et qui leur échappe de toutes parts.

Tout le monde s’accorde à le dire désormais : la loi Travail n’est que « la goutte d’eau qui fait déborder le vase », ce qui s’exprime dans la rue, en slogans ou en affrontements, est un « ras-le-bol général », etc. Ce qui se passe, c’est que nous ne supportons plus d’être gouvernés par ces gens-là ni de cette manière ; peut-être même, face à la si flagrante faillite de cette société en tous domaines, ne supportons-nous plus d’être gouvernés du tout. C’est devenu épidermique et épidémique, parce que c’est de plus en plus nettement une question de vie ou de mort. Nous n’en pouvons plus de la politique ; chacune de ses manifestations nous est devenue obscène parce qu’est obscène cette façon de s’agiter de manière si impuissante dans une situation à tous égards si extrême.

Cela dit, nous manquons de mots pour désigner ce qui se réveille en France en ce moment. Si ce n’est pas un « mouvement », alors qu’est-ce ? Nous dirons qu’il s’agit d’un « plateau ». Avant que Deleuze et Guattari ne la reprennent pour en faire le titre de leur meilleur livre, Mille plateaux, cette notion a été élaborée par l’anthropologue et cybernéticien Gregory Bateson. En étudiant dans les années 1930 l’ethos balinais, il est frappé par cette singularité : alors que les Occidentaux, que ce soit dans la guerre ou en amour, prisent les intensités exponentielles, les interactions cumulatives, les excitations croissantes qui aboutissent à un point culminant – orgasme ou guerre totale – suivi d’une décharge de tension, sociale, sexuelle ou affective, les Balinais, eux, que ce soit dans la musique, le théâtre, les discussions, l’amour ou le conflit, fuient cette course au paroxysme ; ils privilégient des régimes d’intensités continues, variables, qui durent, se métamorphosent, évoluent, bref : deviennent. Bateson lie cela à une singulière pratique qu’ont les mères balinaises : « la mère entame une sorte de flirt avec son enfant, en jouant avec son pénis, ou bien en le stimulant de quelque autre façon à une activité d’interaction. L’enfant, donc, est excité par ce jeu et, pendant, quelques instants, il s’y produit une interaction cumulative. Mais juste au moment où l’enfant, approchant une sorte d’orgasme, se jette au cou de sa mère, celle-ci se détourne. À ce point, l’enfant entame comme alternative une interaction cumulative qui se traduit par un accès de colère. La mère joue désormais le rôle du spectateur qui prend plaisir à la colère de l’enfant ; ou s’il l’attaque, elle le repousse sans montrer de courroux. » (Vers une écologie de l’esprit) Ainsi la mère balinaise enseigne-t-elle à sa progéniture la fuite des intensités paroxystiques. La phase dans laquelle nous sommes en train d’entrer politiquement en France en ce moment est, au moins jusqu’aux ridicules élections présidentielles dont il n’est pas si sûr que l’on parvienne, cette fois, à nous les imposer, non pas une phase orgasmique de « mouvement » que suit la nécessaire débandade, mais une phase de plateau  :

« une région continue d’intensités, vibrant sur elle-même, et qui se développe en évitant toute orientation sur un point culminant ou vers une fin extérieure. » (Deleuze-Guattari, Mille plateaux)

Le niveau de discrédit de l’appareil gouvernemental est tel qu’il trouvera désormais sur son chemin, à chacune de ses manifestations, une détermination constante, provenant de toutes parts, à l’abattre.

La question n’est donc pas la vieille rengaine trotskyste de la « convergence des luttes » – luttes qui sont d’ailleurs présentement si faibles que même en les faisant converger on n’arriverait à rien de sérieux, en plus de perdre, dans l’habituelle réduction politique, la richesse propre à chacune d’elles –, mais bien celle de l’actualisation pratique du discrédit général de la politique en toute occasion, c’est-à-dire des libertés toujours plus osées que nous allons prendre à l’endroit de l’appareil gouvernemental démocratique. Ce qui est en jeu, ce n’est donc en aucun cas une unification du mouvement, fût-ce par une assemblée générale du genre humain, mais le passage de seuils, des déplacements, des agencements, des métamorphoses, des mises en contact entre points d’intensité politique distants. Évidemment que la proximité de la ZAD produit ses effets sur le « mouvement » à Nantes. Quand 3000 lycéens scandent « tout le monde déteste la police », huent le service d’ordre de la CGT, commencent à manifester masqués, ne reculent plus face aux provocations policières et s’échangent du sérum physiologique après avoir été gazés, on peut dire qu’en un mois de blocages un certain nombre de seuils ont été passés, un certain nombre de libertés ont été prises. L’enjeu n’est pas de canaliser l’ensemble des devenirs, des bouleversements existentiels, des rencontres qui font la texture du « mouvement » en un seul fleuve puissant et majestueux, mais bien de laisser vivre la nouvelle topologie de ce plateau, et de le parcourir. La phase de plateau dans laquelle nous sommes entrés ne vise rien d’extérieur à elle-même : « c’est un trait fâcheux de l’esprit occidental, de rapporter les expressions et les actions à des fins extérieures ou transcendantes, au lieu de les estimer sur un plan d’immanence d’après leur valeur en soi. » (Deleuze-Guattari, Mille plateaux) L’important est ce qui se fait déjà, et ne va cesser de se faire de plus en plus : empêcher pas à pas le gouvernement de gouverner et par « gouvernement », il ne faut pas entendre le seul régime politique, mais tout l’appareil technocratique public et privé dont les gouvernants offrent l’expression guignolesque. Il ne s’agit donc pas de savoir si ce « mouvement » va ou non parvenir à venir à bout de la « loi El Khomri », mais ce qui est déjà en cours : la destitution de ce qui nous gouverne.

Source : https://lundi.am/CECI-N-EST-PAS-UN-MOUVEMENT

Neuf notes sur le soulèvement en cours

tumblr_o50dn0XYrn1tb6vfgo4_1280Naissance de notre force

Neuf notes sur le soulèvement en cours

1.

La loi dite de réforme du code du travail ne constitue en aucun cas, pour la jeunesse révoltée, l’horizon indépassable de son soulèvement. C’est simplement, comme l’ont dit de nombreux camarades, « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » – le vase du capitalisme destructeur, de l’offensive néo-libérale qui démantèle, étape après étape, les conquêtes sociales arrachées par les travailleurs au cours du XXe siècle. Mais aussi bien, et surtout, « l’étincelle qui peut mettre le feu à toute la plaine » : car au-delà de cette loi scélérate, c’est le système général d’exploitation et de domination qu’il s’agit de renverser. D’où l’obscénité d’une quelconque tentative de négociation ou de compromis autour de tel ou tel détail de ce texte, que nous destinons aux poubelles de l’histoire. Le monde ou rien : telle est, dans son implacable pureté, la formule de notre alternative.

2.

Les bureaucrates syndicaux ne sont pas nos alliés, comme le prouve au quotidien la réalité du mouvement. De la CFDT, véritable chien de garde du réformisme collaborateur (qui, dès les premières et insignifiantes « concessions », s’est alignée servilement sur la propagande gouvernementale) au Service d’Ordre de la CGT, qui frappe, isole et dénonce les éléments les plus déterminés de la jeunesse en lutte, et facilite ainsi ouvertement le travail de la police, tout ceci vérifie une leçon historique dont les exemples, anciens et nouveaux, ne manquent pas : les directions syndicales (qu’il faut en effet distinguer des militants, dont une part s’engage résolument dans la confrontation et le combat – tel ce militant CGT qui, lors de l’AG inter-luttes du 21 mars, a lancé, sous des applaudissements nourris : « Martinez, il sera pendu ! ») n’ont pour fonction que de normaliser, d’émousser, de freiner, de recouvrir la conflictualité de la révolte, en la réduisant à des revendications sectorielles aussi dérisoires que bornées. Ne pas laisser les forces contre-révolutionnaires prendre la direction du mouvement est une nécessité absolue.

3.

Il n’est par ailleurs que de comparer, quant aux affects mis en œuvre, l’ennui bureaucratique des assemblées officielles, verrouillées par les syndicats, avec la vivacité intense des AG inter-luttes où se déploie une parole indépendante et combative. Rien d’étonnant à ce que l’une de premières tentatives de rassemblement de ce type, à Tolbiac le 17 mars, ait été réprimée à coups de matraques et de gaz lacrymogènes : le pouvoir perçoit parfaitement l’émergence de ce qui le menace, dès que cesse l’emprise syndicale, dès que s’actualise le mot d’ordre:organisons-nous !

4.

De manière plus générale, l’expérience récente nous impose de considérer que c’est toute la sphère de la politique classique, ou représentative, qui est entrée dans une phase d’obsolescence définitive. Le PS a montré, pour ceux qui en doutaient encore, son vrai visage : celui d’un parasite soumis aux intérêts du patronat et de la finance. Qui est encore assez naïf pour imaginer qu’une quelconque « victoire électorale » permettra d’infliger un recul sérieux au commandement capitaliste ? Nous cessons tout rapport subjectif avec ce cadre putride et en tirons les conséquences.

5.

Il faut donc emprunter une autre voie, se démarquer du réformisme, non seulement dans le discours, mais aussi et surtout dans la pratique. Plusieurs épisodes, ces derniers jours, témoignent de cette volonté diffuse. Car tout le monde sait qu’une paisible ballade dominicale au parfum de saucisses grillées, d’une place l’autre, sous le contrôle attentif des services d’ordre, n’a jamais inspiré la moindre peur à quelque gouvernement que ce soit. Le temps est venu de compter sur nos propres forces, de passer de la négociation revendicative à l’appropriation directe – dont les lycéens nous ont donné il y a quelques jours un exemple frappant : auto-réduction massive dans un supermarché, et redistribution immédiate aux réfugiés de la Place Stalingrad (savaient-ils que le 8 mai 1970, un commando de la Gauche Prolétarienne avait ainsi dévalisé l’épicerie de luxe Fauchon avant d’offrir les fruits de cette expropriation aux travailleurs de la banlieue parisienne ?).

6.

Nous assistons à un retour des pratiques d’appropriation de l’espace. Les camarades de Nanterre occupent par exemple depuis plusieurs semaines le Bâtiment L de leur université, qui porte désormais le double nom de Rémi Fraisse et d’Ulrike Meinhof. L’espace occupé est un espace libéré, soustrait à la temporalité du capital, rendu au partage du commun, à l’expérimentation de nouvelles formes de vie, ouvert à une discussion libre, débarrassée des formalismes archaïques, un lieu d’alternative matérielle locale où joie et discipline se confondent. Cette pratique d’occupation doit être multipliée et étendue aux noyaux urbains. Puisque la logique de valorisation capitaliste excède désormais les cadres de l’usine et s’applique au territoire tout entier, que la métropole apparaît comme le paradigme topologique de cette restructuration, l’occupation des places, le blocage collectif des flux économiques est une arme dont on ne saurait négliger l’importance.

7.

De même, les manifestations sauvages (qui se succèdent depuis le 9 mars) sont un outil dont l’avantage décisif est l’appropriation de l’initiative. C’est lorsqu’arrive à destination le cortège encadré que s’élance la manifestation sauvage : imprévue, mobile, masquée, offensive, rigoureuse dans sa spontanéité même, elle désoriente la police, dont le contrôle géographique disparaît soudain. Un tel groupe en mouvement crée et produit sa propre trajectoire, attaque ses propres cibles. Quiconque y participe éprouve ce singulier mélange d’urgence et d’excitation, de vigilance et d’aventure.

8.

La poursuite, l’approfondissement de cet ensemble de pratiques nécessite de propager les techniques d’auto-défense, de s’approprier le matériel adéquat pour tenir en respect les différents appareils répressifs, et les empêcher de nous maintenir ainsi dans un état d’impuissance apeurée. Finissons-en avec les mythologies du pacifisme festif. Comme le disait un célèbre dialecticien chinois, « la révolution n’est pas un dîner de gala ; elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s’accomplir avec autant d’élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. » La police doit comprendre que sa brutalité ne restera pas sans réponse, qu’elle devra faire face à une résistance chaque jour plus déterminée. C’est lorsque la peur change de camp que commence à s’inverser le rapport de force.

9.

Comme chacun sait, les mouvements sont faits pour mourir. D’où l’exigence de penser dès maintenant la question de l’organisation. Soit la formation d’une machine de guerre autonome qui, sans reproduire les vieux modèles centralistes stériles, est en mesure de conserver de manière prolongée la puissance événementielle du mouvement, la nouveauté intense de ses pratiques, la singularité matérielle de ses lieux, en mesure de coordonner la multiplicité des initiatives, d’articuler travail de masse et travail d’avant-garde, de créer une unité politique entre la jeunesse et les travailleurs – unité dont la réalisation possible est la hantise de tout État, et le noyau de toute insurrection victorieuse.

Pour l’autonomie ! Pour le communisme !
Continuons le début !

Source : https://lundi.am/Naissance-de-notre-force

De la « convergence des luttes » à la consistance des résistances

ne-vivons-plus-comme-des-esclaves-lausanne-mars-2014Quelques réflexions, à partir des résistances généralisées à la loi Travail, aux grands projets de merde, à la chasse aux migrant-e-s et aux pauvres, à la terrorisation antiterroriste, bref à l’offensive étatico-capitaliste, pour la construction de l’autonomie politique et matérielle d’un mouvement de subversion généralisé du présent.

Fin d’hiver 2016 : et voilà que ça repart ! Lycées et facs bloqués, jeunes dans la rue, El Kohmri t’es foutue. Préavis déposés dans certaines boîtes et certains syndicats. Pétition « citoyenne » et réseaux sociaux s’agitent, dépassant les appareils syndicaux. Appels sur tous les tons à la « convergence des luttes », de la bouche gâteuse du vieux cgtiste vaguement stalinien à celle de la lycéenne enragée, en passant par le travailleureuse exploitée.
Partout la petite machine à comparaison est lancée : « ça part moins fort/comme/plus fort que le CPE en 2006 », « les 30 ans des mouvements de 1986 ! », « il y a 6 ans la LRU ». Qu’ils-elles le veuillent ou non les ancien-ne-s jouent aux vétéran-e-s et écrasent de leur « expérience militante » la fougue et l’énergie nouvelle de celles et ceux qui, à leur tour, découvrent ce que « mouvement » veut dire.
L’enjeu de 2016 est de tirer les expériences des défaites des mouvements passés tout en prenant la mesure de la situation présente, pour aller plus loin encore que les formes classiques. Car nous savons toutes et tous désormais que « les mouvements sont faits pour mourir », et ne sommes plus dupes des formes spectaculaires de ce rituel cyclique. Nous ne nous satisferons plus durablement de grands cortèges massifs, d’unités de façade, de vitrines pétées ou d’émeutes soulageantes. Nous savons que l’enjeu est, à partir des communautés de luttes qui émergent, rien de moins que d’entrer en résistance pour se réapproprier nos vies sur le plan pratique et éthique.

A titre de réflexion pour ouvrir le débat, quelques réflexions sur la singularité de ce qui se joue maintenant et ce dont il faut se saisir pour ne pas, une fois de plus, se faire récupérer.

1) C’est la première fois depuis le CIP et le « mouvement des chômeurs et précaires » de 97-98 que des centaines de milliers de personnes convergent dans la rue contre un gouvernement de « gôche » : continuons de défaire tout ce qui se présente comme une gauche, même « radicale », de gouvernement.

Il s’agit d’intensifier partout ce mouvement de décrédibilisation absolue du socialisme de gouvernement, tout comme de tout parti de gouvernement qui se proclamerait d’une « meilleure gauche », d’une vraie et bonne gauche régulationniste, qui voudrait capitaliser sur les échecs du PS en pariant sur un printemps des peuples européens qu’on attend depuis des décennies (Mélenchon et toute sa clique dont Caroline de Haas, l’initiatrice de la « pétition citoyenne » sur la plateforme commerciale Change.org). #BATAILLEDESOLFERINO, donc, mais aussi bataille contre le fantasme encore répandu d’un Podemos ou d’un Syriza à la Française (« mais non, on n’a pas tout essayé ») : l’impasse grecque devrait servir d’argument pour démonter cette hypothèse fallacieuse.

C’est lorsque l’imaginaire d’une bonne gauche de gouvernement ou parlementaire vole en éclat que les subversions les plus puissantes peuvent se déployer : toute comparaison gardée souvenons nous de l’Italie des années 1970 où le PCF s’alliait à la Démocratie Chrétienne pour mener des politiques d’austérité lors du « compromis historique », tandis que s’approfondissait durant des années un mouvement transversal autonome de subversion-réappropriation de tous les pans de la vie. Pas de sujet révolutionnaire central, ouvrier ou autre, demandant une « meilleur économie » et un contrôle des moyens de production, mais un communisme direct non-stalinien de foisonnement d’expériences collectives, de réappropriation, de déconstruction des rôles sociaux, de destruction de l’Economie comme science de gouvernement : dans les usines, les facs, les quartiers populaires, les apparts occupés… Et un affrontement généralisé avec les appareils syndicaux et les partis qui prétendaient incarner le communisme de gouvernement. (Lire Autonomie ! Les années 70 de Marcello Tari, voir l’Intervento, voir le film Lavorare con Lentezza et les entretiens avec Oreste Scalzone).

2) L’autonomie politique sera-t-elle pétitionnaire ?

L’initiative du mouvement est partie d’une pétition citoyenne lancée sur le site Change.org par Caroline de Haas, une militante féministe à la confluence du Parti de Gauche et Ensemble et d’Eliot Lepers, geek écolo qui avait piloté la campagne d’Eva Joly chez les Verts. Puis des « citoyen-ne-s », plus tard renommé « collectif du 9 mars » ont lancé une page facebook appelant à la manif du 9 mars qui a vite recueilli des centaines de milliers d’adhésion. Une fois de plus la « base » a dépassé les appareils chargés de la contrôler et les impuissanter.
Cela doit nous poser des questions sur l’usage et la critique de ces outils cybernétiques. Plutôt que de toujours conspuer les réseaux sociaux et l’insurrection pétitionnaire en ce qu’ils seraient une spectacularisation des luttes et l’achèvement de la cybernétisation du lien social, ne devrions nous pas réfléchir à comment utiliser ces outils pour nous relier et subvertir l’ordre existant ? Plutôt que des les laisser à des militant-e-s « pragmatiques » dont l’ambition est de traduire un mouvement « citoyen » en retombées électorales pour la « vraie gauche ».

3) De la convergence des luttes à la consistance des résistances : construire l’autonomie politique et matérielle du mouvement révolutionnaire.

Les 5 à 10 dernières années semblent avoir montré un certain déplacement des lieux et des formes de l’expression de la conflictualité sociale et de la réappropriation de la vie. On est passé des facs et lycées occupés (et marginalement quelques boites, Continental, Fralib, Goodyear) comme lieux de convergence des luttes (CPE en 2006, réforme des retraites et LRU en 2010-2011) à des morceaux de territoire qui font consister les résistances.
Ainsi les résistances à de grands projets d’aménagement du territoire dépassent peu à peu leurs premières formes citoyennes-écolos (discours sur la meilleure qualité de vie, de meilleurs projets pour l’emploi, etc) pour devenir des point de fixation et d’agrégation de toutes celles et ceux résistance à l’infâme ordre capitaliste néolibéral aménageant tous les pans de notre vie, bref, des « kystes » selon Valls.

Sans rentrer dans une analyse très poussée, on peut énoncer quelques hypothèses sur ce en quoi ce qui se joue à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dans le Val de Suse en Italie, à Roybon, Bure et ailleurs peut donner à penser pour les subversions futures (lire Défendre la ZAD, et le livre du collectif Mauvaise Troupe à paraitre chez l’Eclat au printemps 2016) :

=> Les luttes contre les « nuisances » portent en elles les luttes contre tout le système capitaliste qui les produit (« et son monde ») dans un contexte d’affaiblissement de l’imaginaire et de la pertinence de l’hypothèse de la lutte des classes. Depuis la restructuration suite aux luttes des années 70 l’exploitation capitaliste n’est plus seulement réductible à l’extraction de plus-value dans les unités de production mais dans l’aménagement, le contrôle et le mouvement incessant du milieu de vie lui-même (modelage urbain, contrôle des subjectivités, importance de la circulation incessante et sans but des flux d’humains et de marchandises etc).

=> L’affaiblissement de la référence de la lutte des classes signe un effondrement des communautés de luttes, réelles ou mythifiées, voulues ou imposées, ouvrières, paysannes, bref de catégories exploitées en révolte sous le signe du prolétariat. Le mouvement citoyenniste-altermondialiste a voulu reconstituer sous le signe du « citoyen » un prolétariat mondial hors-sol en lutte globale contre la mondialisation néolibérale, pour un meilleur gouvernement mondial et un meilleur Etat. Ces luttes portent en elles, au contraire, une reconfiguration des communautés de luttes sous l’angle de la réappropriation de la vie par les habitant-e-s d’un territoire.

=> Habiter un territoire ne veut pas dire l’énième reconfiguration sectorielle d’une lutte « locale » portée par « les vrais habitants locaux ». Ca veut dire que, au-delà des catégories de gouvernement qui nous aveuglent, nous voulons, transversalement, nous réapproprier nos vies ici et maintenant. A la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, personne ne lutte « en tant que » quoi que ce soit (sauf peut-être « citoyen ») : c’est cette puissance de transversalité qui doit inspirer le mouvement social qui repart. Ne luttons pas, en AG comme dans nos cortèges, en juxtaposant des revendications catégorielles mimant l’ancienne lutte des classes (« Etudiantes, travailleureuses, chômeureuses, précaires, jeunes… unissez-vous ! ») : reconnaissons-nous parmi ceux qui veulent détruire l’économie et ses concepts aliénants (travail, salariat, emploi etc). Occupons les espaces de notre joie de vivre ! Approprions nous la marchandise !

=> Nous parlons d’un commun transversal, non pas fondé sur l’appartenance à une communauté définie par l’économie ou par le mode de production. Car que produit la France, sinon des chômeurs, des services inutiles, des précaires exploitées, des cadres stressés, et une agro-industrie qui continue de prolétariser les derniers paysan-ne-s qui restent ? Mais il faut encore à ce commun transversal ses lieux d’auto-organisation. « ZAD » est l’autre nom (mais pas la recette magique à transposer partout !) de ce besoin de lieux communs où se retrouver pour construire, à coups d’autoconstruction ou d’agriculture collective, d’auto-réductions, de communisations des revenus, l’autonomie politique et matérielle du mouvement révolutionnaire.
En faisant sortir du ghetto radical de la « scène squat » les pratiques de réappropriation qui s’y déploient, comme ce qui se joue dans les territoires en lutte, comme ce qui se joue dans les luttes migratoires.
En inventant au XXIe siècle partout ce que furent les « Bourses du Travail » pour le syndicalisme d’action directe du prolétariat industriel au début du XXe siècle (des lieux à la fois de défense des intérêts catégoriels, mais aussi et surtout d’auto-organisation directe) : Bourses du non-travail, lieux occupés, embryon de communes ?

=> Mai 68, dans un contexte de grève générale sauvage dans les usines, a vu fleurir partout le slogan « Tout le pouvoir aux conseils ouvriers ! ». Il serait tentant de le déplacer en un « Tout le pouvoir aux Communes » qui résumerait les développements précédents. Mais pas sans préciser qu’il ne s’agit pas de se leurrer dans l’idéologie alternativiste de gentils individus ou communautés voulant « changer de vie », ou encore de « formes-de-vie » radicales. Nous ne voulons pas « changer de vie » dans un système de merde, mais à partir de l’autonomisation nourrir des révoltes durables contre l’Economie.

=> « Tout le pouvoir aux Communes » signifie alors : dépassons la « convergence des luttes » et la juxtaposition de revendications catégorielles dans des discours creux, pour la consistance des résistances à partir de morceaux d’espaces occupés, défendus, arrachés aux pouvoirs. Inventons et cherchons des lieux communs pour réunir toutes celles et ceux qui veulent s’autonomiser, politiquement et matériellement, de ce monde et saboter les rouages du système capitaliste.

4) En 10 ans, l’imaginaire du retour au plein-emploi et l’idéologie productiviste a continué de perdre en puissance. Mais celui de l’auto-entreprenariat cybernétique, des « communautés créatives » et du revenu universel/contributif/citoyen/de base se généralise.

Ce qui se passe aussi c’est qu’on sent bien que les pauvres slogans de défense des acquis sociaux, de déploration du chômage, de « non non non à la Loi Travail ! » « des emplois pour tous ! », sonnent plus éculés, creux et dépressifs que jamais. Il n’y a qu’à voir, à Nancy le 9 mars dernier, comment l’orateur de Sud paraissait bien seul à exhorter les « jeunes » à venir parler à sa tribune improvisée, avec sa sono criarde et son anticapitalisme à la papa. En fait, dans ces cortèges, il semblerait presque que plus personne ne croit au retour au plein emploi, mieux, que tout le monde s’en fout à part quelques syndicalistes qui se parodient infiniment.

C’est que les faits sont têtus : un taux de chômage structurel énorme, « l’Uberisation » de l’économie à base de services sans intermédiaires (autre que les plateformes numériques capitalistes) qui généralisent la marchandisation de l’activité humaine potentiellement partout et tout le temps, une croissance durablement négative ou stagnante en France et ailleurs dont même les énarques commencent à douter qu’elle revienne (et donc, dans le schéma classique, qu’elle crée des emploâs), la montée en puissance des idéologies de l’économie du partage/circulaire/alternative/positive/de la fonctionnalité/numérique/de la contribution avec des figures comme Jeremy Rifkin au niveau international ou les négristes Yann Moulier-Boutang et Bernard Stiegler/Ars Industrialis en France…
Alors que l’UD CGT 44 l’a déjà fait, la CGT Vinci est en passe de se prononcer contre la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, continuant d’engager une réflexion interne contre le productivisme, le sens du travail, les logiques de métropolisation. Pendant ce temps PCF français débat, à Paris, du 18 au 19 mars, de la « révolution numérique » lors des états généraux du même nom visant à « s’occuper de la révolution économique avant qu’elle s’occupe de nous » (comprendre : faire face à la nouvelle vague de prolétarisation massive (symbolique et économique) de la « révolution numérique »).

En d’autres termes, beaucoup de nos ennemis ou nos récupérateurs pourraient très bien crier eux aussi « Fin de la Loi Travail et fin du Travail ! », car ils préparent et prolongent la réforme de la valorisation capitaliste engagée depuis les années 70. Le modèle en sera toujours la généralisation de la forme entreprise à toute la vie, ça et là émaillée de prises en charge citoyenne des « biens communs » (institutions « participatives » pilotés par l’Etat, associations, coopératives sous de multiples formes). Bref, un capitalisme diffracté en multiples zones avec à un bout de la palette ses camps de concentrations pour migrant-e-s et autres surnuméraires (plus ou moins codifiés sous la forme des « terroristes » ou autres déviants) et à l’autre ses communautés créatives citoyennes et contributives.

Il ne s’agira donc pas uniquement de crier « La loi « Travaille ! » on s’en fout, on veut plus de Travail du tout ! ». Nous avons donc un gros travail théorique de clarification, à partir des expériences de communautés de luttes qui s’autonomisent, de ce que « défaire l’économie et le capitalisme » veut dire. D’à quoi pourrait ressembler une subversion révolutionnaire de grande ampleur, pans par pans, et comment elle pourrait, surtout, se pérenniser. Car nos ennemis peuplent déjà l’après-productivisme et la « post-croissance » de leurs imaginaires de production alternative horizontale, « d’entreprises libérées » autonomes, de territoire d’expérimentation du « revenu contributif », etc, et autres leurres empêchant la conflictualité sociale envers tout ce qui nous domine.

5) Quelques pistes d’actions et de réflexions pour que la séquence offensive qui s’ouvre ne se referme plus :

DELIONS LES LANGUES SANS PLUS ATTENDRE.
Multiplions les lieux communs où déployer des conseils de lutte autonomes et transversaux dans tous les « secteurs » de la production-circulation-consommation capitaliste : université, centres sociaux, squats, lycées, places publiques, assemblées de chômeur-euses, de travailleur-euses, etc…

PRENONS PLACE(S).
Multiplions les discussions et interventions collectives, créatives, joyeuses, offensives, dans la rue, les places, les secteurs occupés. Cantines de lutte, déclamations de textes, distributions de tracts, discussions de fond, tenue des « AGs » hors des facs ou autres lieux en grève… Agrégeons les foules solitaires par l’énergie centripète de notre révolte !

CIBLONS AUSSI, PAR LA PAROLE ET LES ACTES, CEUX QUI RESTRUCTURENT UN CAPITALISME « AUTONOME » et « AUTO-ORGANISE » OU TOUTE LA VIE DEVIENT UNE ENTREPRISE ENTHOUSIASTE, POUR PROPAGER LA DEMOBILISATION GENERALE.
Les cibles logiques de notre révolte des deux premières semaines, le PS, le MEDEF, les gares, les comicos, etc… devront bientôt s’enrichir d’interventions stratégiques envers toute la nébuleuse (auto)entreprenariale plus ou moins smart, technophile, écocitoyenne et leurs idéologues (par exemple les magazines Socialter, Usbek & Rica, etc). Sans oublier que beaucoup de celleux qui tombent dans ce piège raffiné du capital sont sincèrement enthousiastes à l’idée de rendre le monde meilleur par l’entreprenariat social et les espaces collaboratif de co-working créatif.

ORGANISONS-NOUS POUR ALLER A LA RENCONTRE, DIRECTEMENT, DE TOUTES CELLES ET CEUX QUI LUTTENT, QUI HESITENT, QUI CHERCHENT A SE RENCONTRER POUR DEPASSER L’ISOLEMENT ET VIVRE PLEINEMENT.

Article publié sur Paris-luttes.info

Pourquoi le droit à la paresse est une revendication cruciale

Alexandre le bienheureux 1967 rŽal : Yves Robert Philippe Noiret Collection Christophel

Le droit à la paresse, une revendication cruciale
Plus que jamais, peut-être, le droit à la paresse de Lafargue est d’actualité. En cette époque où la compétitivité est l’impératif catégorique au nom duquel des entreprises, des villes, des régions, des pays, des continents sont dressés les uns contre les autres, où l’emploi à créer ou à sauvegarder fait des entrepreneurs des anges sauveurs, à séduire par tous les moyens, la revendication d’un tel droit sonne comme une véritable trahison, un appel à la démobilisation, presque un blasphème.
Lafargue faisait communiquer droit à la paresse et réduction généralisée du temps de travail. Reprendre ce thème aujourd’hui est logique, et sa reprise est d’autant plus nécessaire que, on nous le dit, si nos modes de production ne changent pas, c’est l’avenir même des habitants de cette terre qui est compromis. Il n’est plus possible, comme cela se disait jadis, de constater le caractère défavorable des rapports de force aujourd’hui, et de supputer leur modification dans un siècle, ou de jouer avec les cycles de Kondratieff, cette merveille de la pseudoscience économique, cette grandiose perspective de régularité fabriquée à partir des quelques décennies les plus « explosives » de l’histoire humaine au cours desquelles partait en fumée ce qui, charbon puis pétrole, constitue le legs de l’histoire de la planète. Mais voilà, le temps est plutôt à l’ardente obligation d’allonger le temps de la vie dite active, et la logique, comme aussi les menaces qui pèsent sur l’avenir, se heurtent à la terrible objection : « cela diminuerait ‘encore’ la compétitivité de nos industries ». Aujourd’hui, la diminution du temps de travail n’est plus une revendication « réformiste », mais une perspective quasi-révolutionnaire, et se pose, par rapport à elle, la question de la transition.
C’est ainsi que je voudrais situer en tout cas la version extrêmement minimaliste que je vais donner ici au « droit à la paresse » – le réamorçage d’une lutte choisissant son terrain là où ceux qui nous gouvernent, ceux qui se présentent comme « nos responsables », prenant acte des nécessités (« injustes mais nécessaires ») auxquelles nous, de manière infantile, cherchons à échapper, ont encore quelques minables degrés de liberté – puisque le reste a été cédé aux « lois du marché » et à leurs porte-paroles européens et internationaux. Il s’agit des politiques dites actives de l’emploi visant à parer à la grande menace constituée par les chômeurs et autres allocataires sociaux qui tombent dans le piège de la paresse, qui se lèvent tard et vivotent.
Je pourrais parler ici en tant que philosophe, puisque la paresse, que l’on identifie, lorsqu’il s’agit des chômeurs, au piège de la paresse, au piège du chômage, à l’isolement social etc. etc., cette paresse, donc, ou ce loisir, a été dès le départ défini par les philosophes comme condition de la philosophie. Celui qui était philosophe ne devait pas se préoccuper de gagner sa vie : pour penser la vie, selon les anciens, il ne faut pas prendre le temps de la gagner. Cependant, je n’ai pas la moindre intention de plaider ici que les chômeurs que l’on pourchasse aujourd’hui comme « mauvais chômeurs » sont parmi nous aujourd’hui ceux qui pensent, s’activent, inventent d’autres manières de vivre. Je ne veux pas ouvrir la boite noire que constitue la « paresse » qu’on leur reproche, et donner des idées aux vérificateurs qui évalueraient qui « mérite » d’être paresseux. Celui-là ? Ah oui, c’est un philosophe !, pardon d’avoir posé la question… Celui-ci ? Mais c’est un rentier, pas de problème, on ne parle pas du piège de la rente ! Mais si c’est un chômeur, alors là, il faudra le défendre contre lui-même, lui demander de prouver que sa paresse est « méritante ».

C’est pourquoi je ne me livrerai pas ici à un éloge de ceux qui, jugés « paresseux » selon les critères administratifs, s’activent, pensent, contribuent peut-être à la fabrique d’un avenir digne d’être vécu. Il y en a, mais tous n’ont pas cette chance. Certains en ont marre, tout simplement. Le point qui m’importe est que tous sont susceptibles de sanction, indistinctement, et je veux conserver cette indistinction.
De ce point de vue, je parle aussi à partir d’un événement qui a compté dans ma vie, une remise en question radicale du jugement d’expertise portant sur des gens qu’il fallait aider malgré eux, persécuter pour leur propre bien : les consommateurs de drogues illicites. Lorsque, au début des années 90’, j’ai été amenée à m’intéresser à cette question, non seulement les thérapeutes définissaient les drogués comme des « suicidés de la société », qu’il fallait protéger contre eux-mêmes, mais certains consommateurs « repentis » défendaient les lois qui les avaient forcés à reprendre le droit chemin, sans quoi ils seraient morts. Et je peux encore me souvenir de l’impression de joie profonde que j’ai ressentie lors d’un colloque qui posait le problème de la politique répressive des drogues. Comme souvent, ce colloque a été envahi par les intéressés, mais ce n’étaient plus cette fois des repentis nous accusant d’être irresponsables, mais les membres d’un type nouveau d’association : acte de naissance du mouvement d’auto-support des usagers non repentis des drogues. L’intrusion de ces non repentis a fait la différence, sinon du point de vue des lois, en tout cas du point de vue des intervenants sociaux et des thérapeutes. Certes, ceux qui se sont engagés dans cette lutte était une infime minorité, mais ils ont changé le regard porté sur tous les autres. L’un des résultats a été l’ouverture d’une politique de « réduction des risques ».
Entre le discours des anciens experts en drogue et celui des personnes « responsables », qui « savent » la nécessité de défendre les chômeurs contre eux-mêmes, contre l’inactivité où ils se complaisent et qui fait d’eux des épaves démotivées, la coïncidence est presque parfaite. Les associations d’usagers non repentis ont réussi à faire rire des premiers en montrant que la prohibition elle-même avait des conséquences délétères, bien plus dangereuses que celles des drogues consommées. Et si nous disions que le chômage expose à des risques, certes, mais que, au lieu de penser « réduction de ces risques », la règlementation actuelle les intensifie ? Et si nous disions que la manière dont les chômeurs sont interdits de toute autre activité que celle de recherche d’emploi, la prohibition portant sur les possibilités de s’associer, coopérer, s’organiser pour vivre et non pas seulement survivre (quitte à ce qu’ils le fassent clandestinement), démultipliaient ces « risques du chômage » ? Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à aider ceux qui affirment le besoin d’une telle aide, mais de lutter contre la grande complainte de « l’isolement du chômeur », un isolement qui lui est bel et bien imposé.
Lorsque j’entends ceux et celles qui tiennent à propos des pièges du chômage des discours savants et compatissants, j’entends les psys spécialistes des drogues d’hier, et les dames d’œuvre du temps jadis, qui entreprenaient de « moraliser » les malheureux ouvriers.
De fait, les chômeurs sont loin d’être les seuls dont les experts entendent faire le bien malgré eux. Aujourd’hui, même dans les universités, censées être le lieu où des personnes triées et sélectionnées bénéficiaient du temps de penser, de comprendre quelles questions devaient être posées et non d’accepter des questions toutes faites, nous devons apprendre et comprendre combien nous étions irresponsables, savoir nous montrer compétitifs, choisir des créneaux porteurs, nous mobiliser en fonction des critères d’évaluation qui détermineront notre « excellence ». « La fête », nous dit-on, « est finie ». Je ne sais pas de quelle fête il s’agissait, mais je me souviens, en revanche, de cette décennie imaginative, il y a trente ans, qui a été assassinée. Dans les années ’70, ce qu’on appelle néo-libéralisme aurait semblé inconcevable. Les sociologues s’interrogeaient gravement sur la « société des loisirs » à venir. Le collectif des Adrets, quant à lui, évaluait en 1977 à 2h de travail par jour, ou une semaine par mois, ou une année sur quatre, le temps de travail « lié », nécessaire au fonctionnement d’une société qui, cela allait sans dire, serait débarrassée des gaspillages et de la surconsommation, c’est-à-dire d’une société qui se réinventerait hors capitalisme. Quelque chose était en train de bouger, et fait partie de ces temps là, l’idée d’une université « démocratisée », acceptant le défi de s’ouvrir à ceux que le mot d’ordre d’excellence définit aujourd’hui comme un handicap car la compétition se joue au niveau des « gagnants » – attirer des étudiants ambitieux venus du monde entier à l’Ecole Solvay, pas à l’Institut des Sciences du Travail ! Ce quelque chose qui bougeait, et qui était de l’ordre du droit à la paresse, a été éradiqué, et je me demande si on ne peut pas aussi considérer l’offensive néolibérale comme une véritable attaque-sorcière, attaque sur les esprits, entreprenant méchamment, obstinément, aveuglément, de tuer le sens du possible qui était en train de germer.
Je viens de relire le célèbre pamphlet écrit en 1915 par Rosa Luxemburg sous le pseudonyme de Junius. En prison, elle reprend le mot « socialisme et barbarie » énoncé par Engels, et cela avec une intensité dramatique nouvelle, puisqu’elle écrit pendant la guerre 14-18, à un moment où le goût de qu’on peut appeler la barbarie s’impose avec de nouvelles tonalités. J’ai été frappée par l’actualité des passages où elle dénonce la guerre acceptée par les sociaux-démocrates, la grande trahison. Si on remplace « guerre » au sens de sang, de tranchées et d’obus par « guerre économique » au sens de désespoir, d’humiliation et de licenciement, on peut parler en effet de grande trahison, de guerre que tous nos gouvernants, sociaux-démocrates inclus, ont acceptée comme horizon unique. Et quand on lit que « des millions de prolétaires tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves », ce ne sont plus les mitrailleuses auxquelles on pense, mais les gentils conseils des gentils agents d’insertion et de responsabilisation. Compétitivité est bel et bien le doux euphémisme consensuel pour une guerre qui défait toutes les solidarités, toutes les possibilités de penser, imaginer, et le chant d’esclaves, nous le connaissons bien, c’est celui de la motivation, du savoir se recycler tout au long d’une vie, de maintenir ou faire fructifier son capital d’attractivité, de donner les signaux adéquats, c’est la supplique pour un « job », n’importe lequel. Et bien sûr, comme dans toute guerre, ce qui résonne aussi, c’est : à bas les déserteurs. C’est-à-dire les « mauvais » chômeurs, ceux qui ne cherchent pas « vraiment » du travail.
Lorsque, dans les années 90’, j’ai entendu des syndicalistes protester que les chômeurs n’étaient pas des paresseux, qu’ils cherchaient « vraiment » du travail, j’ai senti quelque chose de ce que Rosa Luxembourg nomme « champ de la honte », et cela m’a déterminée à m’engager politiquement, contre ce poison qui nous envahissait. On savait bien que le sous-emploi faisait désormais partie de la stratégie patronale – ah, les dégraissages, les rationalisations – mais on acceptait la légitimité de l’accusation qui porterait sur le « mauvais » chômeur, qui « profite du système ». Et on acceptait, ce faisant, de mettre les chômeurs dans une catégorie sous surveillance, de suspects, toujours coupables en puissance. Pas de pitié pour les brebis galeuses. Cette incohérence criante, quasi schizophrénique, entre la production systématique de sous emploi et l’impératif pour le chômeur de « tout faire » pour trouver un travail, impératif annonciateur des mesures d’activation et de persécutions qui croissent et embellissent aujourd’hui, a fait que lorsque j’ai lu Rosa Luxembourg, il me semblait qu’elle parlait d’aujourd’hui. Et ce n’est pas pour dénoncer que je propose cette connexion, mais pour apprendre à l’habiter, c’est-à-dire à résister, non pas seulement à l’ennemi, mais au poison de la mobilisation qui nous est instillé.
Car c’est bien à une mobilisation, avec son corrélat, surtout ne pas penser, que sont soumis les chômeurs censés rivaliser férocement pour un emploi plus qu’hypothétique. Ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont pas sont d’ailleurs pareillement mobilisés, les premiers par la cause sacrée de la compétitivité, les seconds, sous la surveillance d’une armée de « petites mains », par l’impératif d’avoir à manifester leur motivation à se vendre à n’importe quel prix, à se rendre désirable, à séduire. Bref à se prostituer, non en échange d’un travail certes – mille candidatures motivées pour dix postes – mais pour démontrer, encore et toujours, qu’ils restent mobilisés.
Il est peu étonnant alors que certains puissent chercher à éviter cette servitude vide, et peut-être le directeur de l’ONEM reçoit-il des lettres du genre : « Monsieur le Directeur, je vous fais cette lettre, que vous lirez peut-être si vous avez le temps … » Il n’aura pas le temps de lire, évidemment. Mais ma question ne se pose pas à lui, elle se pose à toutes celles, tous ceux, qui n’ont pas renoncé à lutter : est-il vraiment utopique de penser que ceux qui ont un travail pourraient défendre, non seulement les droits de ceux qui n’en ont pas et en cherchent, ceux qu’on appelle les bons chômeurs, mais aussi les réfractaires, les déserteurs, les insoumis, les objecteurs, y compris les objecteurs de croissance certes, mais aussi tous ceux qui objectent passivement, paresseusement.
Pour moi, si la réponse est qu’il s’agit d’une utopie parce que, soyons réalistes, les travailleurs ne sont pas prêts à soutenir ceux qui paressent – « Ils se lèvent tôt, eux » – elle signifie que le poison du ressentiment a agi. Celui, ou celle, qui se veut réaliste peut bien croire penser encore en termes de lutte, mais il a déjà renoncé à ce qui a pu faire la force de cette lutte. L’ennemi a gagné car la réponse n’est autre que cela : le ressentiment a déjà capturé l’imagination, la puissance de penser, la force de créer. Lutter contre l’opposition entre les bons et les mauvais chômeurs, c’est lutter contre la puissance invasive du ressentiment qui nous rattrape et nous infecte si l’on n’y prend garde, si l’on n’invente pas comment s’en protéger, contre le ressentiment qui fait que l’on ne lutte plus que sur la défensive, dos au mur. Et que l’on sera une masse de manœuvre docile, prête à entonner un chant d’esclave dès que nos maîtres nous annonceront que « l’emploi est menacé » – sauvez nos emplois, nous ne voulons pas savoir si la planète va en crever.
Une nouvelle de Melville raconte l’histoire d’un réfractaire, Bartleby, un véritable héros du droit à la paresse, car, clerc chez un notaire, il opposait un ferme et poli « je préfèrerais ne pas » à toutes les tâches que lui proposait son patron. Ce qui m’intéresse dans cette histoire est que le notaire, intrigué d’abord, obsédé ensuite, est prêt à tout, même à lui céder sa charge de notaire, s’il voulait seulement rentrer dans le rang. Cela se termine très mal, par une vilénie lâche qui fait que Bartleby aboutira en prison, où il « préfèrera ne pas manger ». Je pense ici à ce que vivent ceux qui sont censés « aider » les sans travail à en retrouver, à qui on demande de repérer et sanctionner les « mauvais chômeurs », de « faire du chiffre », d’exclure, la mort dans l’âme d’abord, jusqu’à ce que la mort s’empare de leur âme. Le point commun avec le notaire de Melville, c’est que celui-ci, à un moment donné, semble prêt à laisser Bartleby vivre comme il l’entend, mais les clients, qui se voient eux aussi opposer un refus poli du réfractaire, s’étonnent, s’indignent, font pression. Rien à voir, peut-être, avec les pressions que subissent les « accompagnateurs-contrôleurs ».

Sauf que dans les deux cas, l’affaire n’est pas de bonne volonté ou de bonnes intentions. Ce n’est pas ainsi que l’on se protège du ressentiment « qu’il travaille comme tout le monde ! » L’affaire est d’imagination pratique, d’invention des moyens collectifs de résister à la pression. L’indifférence au sort des chômeurs qui ne réussissent pas à prouver qu’ils ne sont pas « mauvais » laisse isolés, exposés au devenir-bourreaux, des travailleurs qui ont à choisir entre l’anesthésie et la menace sur leur emploi. Cela ne devrait-il pas faire penser ?
Deleuze a écrit que la différence entre la gauche et la droite, si elle n’est pas une simple position d’un curseur sur un cadran, un peu plus ou un peu moins, c’est que la droite se satisfait parfaitement de ce que les gens obéissent, à quoi qu’ils obéissent, alors que la gauche a besoin, vitalement besoin, que les gens pensent, c’est-à-dire soient capables du mouvement qui permet d’échapper aux problèmes tout faits, de créer leurs propres manières de poser les problèmes. C’est dans cette perspective-là que le droit à la « paresse », le droit d’être réfractaire et insoumis aux opérations de mobilisation et d’activation, appartient à une tradition de lutte qui, dans le passé, a inventé notre monde, et qui, dans l’avenir sera vitale si cet avenir engage la question du travail et de la production.
Il ne s’agit donc pas de faire l’éloge de la paresse comme choix individuel, c’est-à-dire, par exemple, de soutenir une « bonne solution » comme l’allocation universelle, qui permettrait aux paresseux ou aux vaincus de la vie de vivoter misérablement aux marges de la « société active » – et qu’ils ne viennent pas se plaindre s’ils n’y arrivent pas, ils ont fait ce choix. Vae victis. Le modèle néolibéral du choix individuel n’a rien à voir avec les luttes qui inventent, qui mettent l’imagination en mouvement, qui créent des liens là où l’ennemi rêve concurrence et rivalité des intérêts. Un droit n’est pas attribué, il s’invente et se conquiert, et la conquête du droit d’être réfractaire à la mobilisation n’est pas la résignation à une société « à deux vitesses » comme on le disait autrefois. Si elle est obtenue par la lutte, elle peut être un site de création de nouveaux liens entre ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont pas.
Et c’est surtout, même s’il s’agit d’un objectif somme toute mineur face à ce qui nous attend, l’invention d’une reprise, en un point où elle pourrait être faisable, du mouvement d’invention qui est la légitime fierté du mouvement ouvrier, créer des droits dont ceux qui luttent ne profiteront peut-être pas, mais des droits solidaires, créer un monde où une solidarité existe, qui échappe au chacun pour soi sur lequel compte l’ennemi. Que l’on ne dise pas qu’il s’agit de réformisme, de l’acceptation de renoncer à la juste lutte pour le plein emploi avec réduction générale du temps de travail. Le refus de la traque des « mauvais » chômeurs, des « paresseux » traduirait bien plutôt la réappropriation de l’histoire d’une inventivité solidaire, d’un refus de la soumission qui est ce que l’ennemi n’a cessé de propager au cours de ces trente dernières années. Il traduirait la mise en échec de l’opération d’éradication qui a entrepris de nous séparer de cette histoire.
Lutter contre le devoir sacré de trouver un emploi, n’importe lequel, ou plutôt de faire comme si, à force de mérite, ceux qui « le veulent vraiment » pouvaient en trouver, c’est une revendication qui crée de l’imagination pour tous, même pour ceux qui restent soumis à cette injonction. Et c’est une revendication qui, comme toutes celles qui ne sont pas réformistes, fait épreuve, met à l’épreuve ce qui nous attache à l’ordre établi.
Les bons esprits parleront du fait qu’il n’y a pas de droit sans devoir, d’autres de la menace du travail au noir et de l’écroulement corrélatif de notre sécurité sociale, d’autres encore du caractère central de la valeur du travail dans notre société, de la menace de l’exclusion. Comme si les chômeurs « paresseux » devaient être sacrifiés pour que « notre » monde ne s’écroule pas, ne se désintègre pas, ne sombre pas dans une noire pagaille. Comme s’il n’y avait pas de très bonnes raisons de refuser le forçage de l’insertion dans ce monde. Comme si la « valeur du travail » pouvait être évaluée, dans ce monde où ceux qui, ni rentiers, ni pensionnés, n’en ont pas sont condamnés à « ne rien faire qui puisse leur apporter un quelconque avantage, financier ou matériel ». Quant aux réalistes, ils diront « ça n’ira pas, parce que les ouvriers n’accepteront jamais qu’on paie des gens pour ne rien faire et ne même pas chercher à faire quelque chose », et ils ratifieront par là le fait que l’histoire de l’invention ouvrière est terminée, qu’il faut désormais prendre acte de ce qui condamne toute invention : le ressentiment de ceux qui sont humiliés, mis sous pression, affectés par la peur de perdre ce qui fait leur vie, contre ceux qui essaient de vivre autrement. Tous ceux là, bons esprits ou réalistes, nous disent que le capitalisme a gagné.

Ce qui veut dire que le genre d’avenir dont Daniel Tanuro nous rappelait qu’il nous pend au nez, un avenir de ravages sociaux et écologiques, et de barbarie pleinement déployés, nous avons perdu les imaginations de lutte et de création qui nous permettraient de lui échapper.
Lutter pour le droit à la paresse, aujourd’hui, c’est retrouver la capacité de ne pas faire cause commune avec l’ennemi, de ne pas céder au ressentiment qui nous est inoculé, de ne pas accepter les chants d’esclaves qu’il exige de nous. C’est oser (re)prendre l’initiative là où la barbarie semble avoir gagné.

Isabelle Stengers, intervention le 23 Novembre 2011, à Bruxelles, lors du centenaire de la mort de Laura et Paul Lafargue