L’espoir est le meilleur agent du maintien de l’ordre

drapeau révolteNul n’a jamais agi par espoir. L’espoir a partie liée à l’attente, au refus de voir ce qui est là, à la crainte de faire effraction dans le présent, bref : à la crainte de vivre. Espérer, c’est se déclarer par avance sans prise sur ce dont on attend pourtant quelque chose. C’est se mettre en retrait du processus pour ne pas avoir à tenir à son résultat. C’est vouloir que les choses soient autrement sans en vouloir les moyens. C’est une lâcheté. Il faut savoir à quoi l’on tient, et s’y tenir. Quitte à se faire des ennemis. Quitte à se faire des amis. Dès que nous savons ce que nous voulons, nous ne sommes plus seuls, le monde se repeuple. Partout des alliés, des proximités et une gradation infinie d’amitiés possibles. Rien n’est proche pour qui flotte. L’espoir, cette très légère mais constante impulsion vers demain qui nous est communiquée de jour en jour, est le meilleur agent du maintien de l’ordre. On nous informe quotidiennement de problèmes à quoi nous ne pouvons rien, mais à quoi il y aura sûrement demain des solutions. Tout l’écrasant sentiment d’impuissance que cette organisation sociale cultive en chacun à parte de vue n’est qu’une immense pédagogie de l’attente. C’est une fuite du maintenant. Or il n’y a jamais eu, il n’y a et il n’y aura jamais que du maintenant. Comme le sera le demain. L’unique façon de comprendre quelque chose au passé, c’est de comprendre qu’il fut lui aussi un maintenant. C’est de sentir le faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier. Si nous sommes si enclins à fuir le maintenant, c’est qu’il est le lieu de la décision. Il est le lieu du « j’accepte » ou du « je refuse ». Il est le lieu du « je laisse filer » ou du « j’y tiens ». Il est le lieu du geste logique qui suit immédiatement la perception. Il est le présent, et donc le lieu de la présence. Il est l’instant, sans cesse reconduit, de la prise de parti. Penser en termes éloignés est toujours plus confortable. « A la fin », les choses changeront ; « à la fin », les êtres seront transfigurés. En attendant, continuons ainsi, restons ce que nous sommes. Un esprit qui pense en termes d’avenir est incapable d’agir dans le présent. Il ne cherche pas la transformation : il l’évite. Le désastre actuel est comme l’accumulation monstrueuse de tous les diffèrements du passé, à quoi s’ajoutent en un éboulement permanent ceux de chaque jour et de chaque instant. Mais la vie se joue toujours maintenant, et maintenant, et maintenant.

Comité invisible, Maintenant

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1968 – 2018 : D’un mai sauvage à l’autre

Appel international à converger sur Paris le 1er mai

ilscommemorent

Une effervescence révolutionnaire

Aujourd’hui, certains journalistes, intellectuels, artistes et politiciens souhaitent commémorer l’année 68 et ses révoltes, qu’ils présentent comme animées uniquement par le désir de démocratie capitaliste, de plaisir individualiste et libéral. Une fois encore, il s’agit de vendre, de l’audimat, des torchons littéraires et des bulletins de vote ; il s’agit en fait de neutraliser et de mettre à distance ce qui a pu se jouer de politique lors de l’une des années les plus subversives, violentes et offensives de l’après-guerre. Analyser l’histoire pour marteler sa fin, évoquer la fougue et la révolte d’une génération pour mieux enfermer et pacifier la suivante.

Les étudiants parisiens entament le mois de mai en occupant la Sorbonne, les revendications singulières explosent, le refus d’un monde s’exprime sur les murs des villes et s’incarne dans les barricades nocturnes. Les ouvriers rentrent rapidement dans la danse et déclenchent une grève générale sauvage qui paralyse le pays. En deux semaines, le gouvernement plie et accorde des concessions sociales historiques, concessions rejetées par les grévistes…

A Mexico, pendant plusieurs mois, un mouvement pour la liberté d’organisation et contre la répression politique alterne manifestations de centaines de milliers de personnes, occupations des universités et lycées, et affrontements de rue. L’État mexicain achèvera le mouvement en assassinant plus de deux cents personnes lors du massacre de Tlatelolco.

Derrière le rideau de fer, un nouveau gouvernement lance un processus de libéralisation politique, soutenu par le peuple qui accélère sa mise en œuvre : liberté d’expression et de réunion, fin de la censure, ouverture des frontières vers l’Ouest, limitation du pouvoir de la surêté d’État. Il faudra que des chars investissent les places pour mettre fin au printemps de Prague.

Les Viêt-Congs lancent l’offensive du Têt contre les principales villes du Sud. Si les assaillants sont globalement repoussés après quelques semaines, cette offensive montre au monde les capacités de l’armée populaire vietnamienne, annonçant les débuts de la défaite américaine.

En Italie, le mouvement étudiant entre dans sa deuxième année. Partant d’une critique du système universitaire, de son autoritarisme et de sa fonction capitaliste, le mouvement déborde ce cadre, se mêle de politique internationale et de questions domestiques, enchaîne les grèves, quitte les campus pour se fondre dans les villes, et connaît ses premiers affrontements victorieux contre les flics. L’année 68 s’inscrit dans les débuts de la longue séquence rouge italienne, douze années d’expérimentations et de conflits politiques, d’occupations, de grèves, d’émeutes, de lutte armée, de radios pirates, d’expropriations, de quartiers en rébellion. Un bouleversement de tous les aspects de la vie…

Ailleurs aussi, au Japon, aux Etats-Unis, en Allemagne, au Sénégal, un mouvement d’émancipation sans précédent secoue la planète : libérations sexuelle et politique, luttes contre toutes les formes d’autorité, mouvement féministe et dissidence politique ; refus du travail, du monde de l’économie et de ses diktats ; vies communautaires et illégalismes ; naissance de l’écologie radicale et rejet du système académique, réappropriation de savoirs ; rébellion contre l’impérialisme, l’institution militaire et les guerres coloniales.

Les femmes et les hommes qui ont porté ces luttes en ont payé le prix fort, des dizaines de milliers de blessés et de morts, de prisonniers et d’exilés. Mais ils ont aussi connu des victoires et des puissances nouvelles, expérimenté des formes de vie et de combats inédites ; fissurer le monde pour en faire émerger d’autres, inconnus et fous… Partout, ce sont des alliances entre ouvriers et étudiants, entre hommes et femmes, entre immigrés et citoyens nationaux qui ont forgé l’ampleur et l’intensité de ces mouvements, l’altérité comme puissance commune, une manière de désarçonner l’adversaire, de se réinventer, d’apprendre à se battre, et à gagner.

mai68Ils commémorent, on recommence

Malgré toutes ces tentatives révolutionnaires, le régime capitaliste a continué sur sa lancée, de mutations en récupérations, de pics de croissance en crises mondiales, le monde est plus malade qu’il ne l’a jamais été :

Les citoyens européens sont supposés être au sommet de la liberté, leurs vies regorgent de choix palpitants. Le choix de liker ou pas, le choix de cette marchandise de merde, ou de la suivante, le choix de ce parti ou d’un autre, qui mèneront de toute façon la même politique, et, évidemment, le choix du type de cancer qui nous fera crever… Une abondance de trajectoires vides de sens pour nous faire oublier notre absence de destin, voilà ce que le capitalisme offre aux « privilégiés » de notre époque. Quant aux autres, les millions de migrants fuyant les guerres, la pauvreté ou les destructions climatiques, ils sont condamnés à l’errance et à la mort aux portes de l’Europe, ou, lorsqu’ils arrivent à passer, à devenir la main d’œuvre exploitée du patronat, ainsi que la chair à canon sur laquelle les polices occidentales expérimentent leurs techniques répressives.

Sur le plan de l’égalité, certaines femmes blanches et cultivées peuvent aujourd’hui devenir des managers comme les autres, et même parfois les dirigeantes de grandes puissances mondiales. Mais le nombre de viols et de féminicides ne diminue pas pour autant, et les femmes racisées continuent à être le ciment inavouable de nos sociétés : laver, soigner, assembler, éduquer, et surtout rester invisibles.

Le travail est plus que jamais imposé comme la valeur cardinale de notre société. Les chômeurs sont traqués, méprisés et éradiqués. Uber, Amazon et leurs armées de managers « créatifs » entreprennent de ré-inventer le fordisme et un mode d’être au monde où chaque seconde est comptée et contrôlée : le culte de l’instant, un présent perpétuel ne laissant aucune place au passé ni à l’avenir…

Au niveau global, on ne peut plus compter le nombre d’espèces animales disparues ou en voie de disparition, pas plus que le nombre d’écosystèmes détruits ou le degré de pollution des océans. Le monde de l’économie continue d’imposer toujours plus la domination de la planète, et la destruction de toutes les formes de vie.

Dans cet univers merveilleux émergent heureusement une forme de conscience lucide, des tentatives de subversions et de confrontations. Un peu partout, la désertion progresse, le capitalisme vert et les politiciens professionnels ne font plus rêver que les idiots ou les salauds. Des alliances se tissent, des migrants occupent des places et des bâtiments, rendent visibles leurs existences et leurs expériences, des femmes s’organisent ensemble pour faire valoir leurs droits, leurs voix et leurs vies. A une échelle plus large, des réformes politiciennes ou des meurtres policiers peuvent entraîner des éruptions politiques massives et inattendues, des grands projets d’infrastructure donnent parfois naissance à des communes libres et à des transformations sensibles de territoires entiers, certaines réunions des dirigeants de ce monde finissent par la mise en échec de milliers de policiers et le saccage en règle de métropoles hyper-sécurisées.

Dans le cadre de ces tentatives, un appel à se rendre à Paris pour un mois de mai sauvage a été lancé par des camarades français. Par ce texte, nous souhaitons répondre positivement à cette invitation, et la relayer auprès de tous nos complices et amies, en devenir ou éprouvées.

Nous nous rendrons à Paris parce que nous pensons que, tout autant que l’état du monde, les mots et l’histoire méritent eux aussi un combat. Il ne s’agit pas de fétichisme ou d’idéalisation d’une période révolue, mais de se nourrir, de rendre vivantes une mémoire, une histoire, des vies et des luttes, ainsi que les désirs et visées qui les ont traversés. Il y a cinquante ans, des milliers de compagnons se sont lancés à l’assaut du ciel. Qu’ils aient finalement échoué à abattre le capitalisme n’est pas l’important. Ce qui nous importe, ce sont les questionnements, les gestes et les élans qu’ils ont posés et comment leur faire écho, comment les respirer, les interroger, les réitérer peut-être. Comme le disent nos amis zapatistes, l’avenir est dans notre passé…

Nous nous rendrons également à Paris pour ce qui s’y joue actuellement, pour soutenir nos camarades français et présenter nos meilleurs vœux à Macron. Elu sur le rejet de la classe politique traditionnelle et se présentant comme « apolitique », Macron met en œuvre depuis un an une politique néolibérale à un rythme frénétique : destruction des droits sociaux, autoritarisme assumé, accroissement du contrôle étatique. Sa première erreur pourrait être de mener actuellement de front des réformes du baccalauréat, de l’accès à l’université et de la SNCF, tout en ayant rendu clair qu’il s’apprête à démolir le secteur public français. Les cheminots, connus comme étant les ouvriers les plus combatifs, ont initié un mouvement de grève qui affectera fortement les transports à partir de début avril. De nombreux lycéens et étudiantes ont commencé à bloquer et occuper leurs écoles et universités. Dans la fonction publique, les travailleurs comprennent que les cadences infernales et le management agressif auxquels ils sont soumis ne feront qu’empirer. Bien sûr le gouvernement double ses attaques politiques d’attaques médiatiques contre les cheminots et les fonctionnaires, alors que les occupations de lycées et d’universités font face à une répression policière et administrative féroce.

Mais la journée de grève et de manifestations du 22 mars 2018 a laissé voir une combativité et une détermination qu’on n’avait plus vu depuis le mouvement contre la loi travail de 2016 : 180 manifs dans toute la France, les systèmes ferroviaires et aérien durement touchés, des cortèges de tête massifs et offensifs. Personne ne peut dire comment ce début de mouvement évoluera dans les semaines à venir, mais il y aura un enjeu certain à créer des ponts, multiplier les rencontres et les mondes à partager : envahir les gares en manif, ouvrir les assemblées, occuper des lieux, trouver des cibles communes… Essayer de sentir et de combattre ensemble, pour que le printemps qui vient dépasse l’histoire et libère enfin un temps dont on s’éprenne.

Rien n’est fini, tout commence…

Source : https://lundi.am/1968-2018-D-un-mai-sauvage-a-l-autre

Pour les Zad, contre l’Etat de droit, contre le travail


[Illustration : Valk]

On n’a pas souvent l’occasion, dans une vie, de saluer une victoire historique, et l’enterrement par le pouvoir macronien du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes en est une. On ne peut pas ne pas penser à Rémy Fraisse au moment de crier : hourra pour celles et ceux qui ont mis leur vie dans la balance ! Hourra pour les camarades qui se sont battus par tous les moyens, dont certains si peu respectueux de l’Etat de Droit !

Car la camarilla de politiciens qui a piaillé contre l’abandon de l’aéroport de Notre-Dame des Landes a parfaitement raison : ce résultat d’années de combat est un encouragement à ne pas respecter l’Etat de Droit. Rappelons que l’Etat de droit réellement existant a déclaré innocents le gendarme tueur de Rémi Fraisse et toute sa chaîne de commandement, qu’il envoie des migrants perdre leurs pieds dans la neige, leur arrache leurs couvertures, les gaze quand ils viennent prendre un café, et organise la confiscation des richesses par les banquiers d’affaire et leurs communicants. Rappelons que, comme vient de le montrer la dernière séquence sur la loi Travail, l’Etat de Droit réellement existant fournit sans cesse les formes nécessaires pour que le travail coûte toujours moins cher au capital et que le premier soit toujours plus facilement exploitable par le second.

Aujourd’hui, c’est un fait connu même des journalistes : sur la ZAD, on se passe fort bien de police et de tribunaux. Les conflits et les manquements aux normes que se fixe la collectivité sont réglés en assemblée ou par un comité de médiation. La domination masculine, par exemple, n’a pas besoin d’un hashtag ou du recours à une institution judiciaire pour être contrée. L’idée que l’homme est un loup pour l’homme et qu’une superstructure étatique serait indispensable pour empêcher les humains de s’entredévorer (ou pour être plus proche du réel, pour réguler l’entredévoration) est certes démentie par les procédures formelles que s’est donnée la communauté mais aussi et surtout par l’esprit de bienveillance et de solidarité que le combat commun y a fait régner [1]. Plus généralement et plus profondément, sur la Zad, ce qui permet de se passer avec bonheur d’un « Etat de Droit », c’est que l’activité humaine y est dans une large mesure, libérée du travail [2].

En développant sur certains secteurs de la vie matérielle une relative autosuffisance, en organisant avec des militants de la région la mise à disposition de production auprès des piquets de grève, des lieux occupés ou des cantines de migrants, en généralisant l’entraide, les prix libres et la gratuité, les zadistes développent une forme de vie qui est une critique en acte de cette forme contrainte de l’activité humaine qu’on appelle le travail. Tout comme celles et ceux qui ont vu dans le mouvement contre la loi El Khomry l’occasion de remettre en cause la loi « Travaille ! », les individus qui refusent le salariat pour vivre sur les Zad ne sont pas des feignants : il faut voir avec quel cœur et quelle constance ils savent s’activer pour bâtir ou détruire, selon les nécessités du moment.

Les Grands Projets représentent une nécessité pour un monde qui prétend être le seul possible parce qu’il reposerait sur la raison, sur de multiples incarnations de la raison censées recouvrir tout le réel : la raison de l’économiste, celle du financier, de l’ingénieur, de l’aménageur, du manager. La critique de ces raisons est au cœur des luttes de territoire. Libérer l’activité humaine implique de refuser le noyau d’irrationalité absolue au cœur de la rationalité capitaliste : le déplacement de l’aspiration à l’illimité qui semble inséparable de la condition humaine dans la production toujours plus grotesque et monstrueuse d’objets (y compris sous forme d’octets). Contre cette irrationnelle rationalité, il s’agit d’une recherche essentielle en ces temps de catastrophe, celle de la juste mesure dans chaque réalité, (dans la production de tels ou tels objets, dans les moyens de transport, dans la recherche scientifique aussi bien que dans les échelles de la vie en commun). Cette recherche n’est pas compatible avec l’universalité abstraite d’une unité de mesure comme l’argent ou d’une norme comme dans le droit. Dans l’intense activité déployée par les zadistes pour faire exister leur forme de vie, il n’y a guère de place pour un équivalent général qui en ferait un travail exploitable par un capital.

La disparition de la gauche de gouvernement est le produit de la nouvelle étape capitaliste, dans laquelle s’affirme l’impossibilité du réformisme, compromis entre exploiteurs et exploités accordant quelques aises à ces derniers en échange de la poursuite de l’exploitation. Même si la classe de l’aliénation consumériste a encore de beaux jours devant elle, notamment en Chine, ce qui était le fond du réformisme, le rêve d’une classe moyenne universelle intégrant l’immense majorité de la population est parti en fumée. La suite sera soit l’aggravation mortifère de l’exploitation, soit le dépassement du capitalisme. La révolution nécessaire ne peut être qu’un basculement, un changement de civilisation planétaire qui s’étendra sur des décennies. Ce qui est en bout de course aujourd’hui, c’est un cycle qui s’est sans doute ouvert [3], avec l’invention des horloges dans les monastères. Pour qu’existe aujourd’hui cette économie qu’on nous présente comme une chose naturelle et qui s’impose d’elle-même, cette hallucination numérisée qui transfère des milliards en quelques secondes dans le ciel des transactions financières, qui ferme une usine ici et en ouvre une autre là, qui pollue massivement la vie en payant des scientifiques pour le nier avant de se lancer dans les industries de la dépollution, pour que tout cela s’édifie et fonctionne, il a fallu rendre le temps mesurable. Et plus précisément, il a fallu rendre mesurable le temps des individus et des groupes dans ce qui exprime le mieux leur être, à savoir l’activité qui transforme leurs conditions matérielles. Il a fallu sortir le temps de l’autonomie subjective pour en faire une quantité échangeable et donc profitable pour la classe qui domine l’échange. La révolution sera la réappropriation par les individus et les groupes de leur autonomie temporelle subjective. Aucune entité dotée d’attributs extra-humains, telle que l’économie, ne devrait plus être là pour faire entrer la temporablité des regroupements humains dans une temporalité universelle régulée par un équivalent général. L’existence de points d’ancrages territoriaux dont les zad, les fiches urbaines réappropriées, les unités de production occupées sont une préfiguration, est essentielle au devenir révolutionnaire. D’ores et déjà, dans les zones réfractaires aux Grands Projets, un imaginaire et une rationalité différents se développent. On aura bien besoin de l’une et de l’autre, pour harmoniser une expansion de la communisation à toute la planète avec l’autonomie radicale des activités et des territoires.

Défendre et développer les zad (par exemple en allant à la manif du 10 février) ou critiquer le travail pour libérer l’activité (comme on s’y emploiera à la journée Tout le monde déteste le travail le 27 janvier à Paris), c’est un seul et même combat. Dans les deux cas, il s’agit de comprendre et de combattre, ou plutôt, comme on ne saisit pas une réalité de la même manière selon qu’on la contemple ou qu’on s’y confronte, il s’agit de comprendre en le combattant le rapport humain qui, avec le capitalisme imprime sa marque sur tous les autres : l’exploitation. Exploitation de l’homme (et singulièrement de la femme) par l’homme, et exploitation de la nature procèdent d’un même rapport faussé et mortifère au monde et aux autres, avec lequel les zad et la critique du travail ont commencé à rompre.

Serge Quadruppani

Source : https://lundi.am/Pour-les-Zad-contre-l-Etat-de-droit-contre-le-travail

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[1] « Car ici ( la ZAD de NDDL ), l’expression ’zone de non-droit’, qu’ils voudraient effrayante, a pris une acceptation radicalement positive. Contrairement à ce qui a lieu dans les rues des villes « policées », à la ZAD, personne ne dort dehors et chacun mange à sa faim. De grands dortoirs accueillent les arrivants, un « non-marché » hebdomadaire propose les légumes, la farine, le lait, le pain et les fromages produit sur place, sans qu’un prix ne vienne sanctionner la valeur. Dans les nombreuses infrastructures collectives, mais aussi dans les échanges ou les travaux communs, les relations se basent sur la confiance et la mise en commun, à l’envers des logiques ayant cours qui s’appuient sur le soupçon et l’individualisme. Ce que les cyniques de tous bords taxent d’utopie irréalisable est éprouvé dans les gestes et la matière. Même l’absence de police et de justice – les gendarmes ne fréquentant plus la zone depuis 2013 – n’a pas produit le chaos que d’aucuns auraient imaginé et souhaité. Les opposants à l’aéroport ont démontré qu’ils étaient capables de vivre ensemble sans aucune tutelle les surplombant. Une communauté de lutte a donc patiemment vu le jour, nouant des liens tissés pour résister aux attaques comme au pourrissement. Tout ceci ne va pas sans heurts, évidemment, si déshabitués que nous sommes à décider nous-mêmes de nos devenirs. Nous réapprenons, nous apprenons, et rien n’est plus joyeux et passionnant que de se plonger dans cet inconnu ». Extrait de « Zad : Valls sans retour » (Collectif Mauvaise Troupe)

 

[2] Le profit n’est pas qu’une des composantes, parmi d’autres, de la société capitaliste : il en est le moteur principal, la raison d’être de tout ce qui existe dans le monde social. Le profit n’est pas quelque chose qui vient se greffer sur les activités humaines et détourner pour le capitalisme parasitaire le produit du travail. Il est à la source de toutes ces activités, qui sans lui n’existeraient même pas – ou, si on préfère, ces activités humaines existeraient de manière si différente qu’elles n’auraient rien à voir avec les activités telles qu’on les observe actuellement.(…)

Pour engendrer du profit, il faut que la valeur contenue dans les marchandises augmente : que la valeur de ce qui est produit soit supérieure à la valeur qu’il a fallu dépenser (en matières premières, machines, locaux, transports…) pour le produire. Or, ce qui est utilisé pour produire a la même valeur que ce qui est produit, si on n’y a pas ajouté quelque chose. Ce quelque chose qui s’ajoute, c’est l’activité humaine, l’intelligence, la force, l’énergie musculaire dépensées pour assembler et transformer des choses éparses en une chose différente qualitativement de ce qu’on avait au départ. Cette activité doit se présenter sous une forme particulière, telle qu’elle puisse être achetée pour s’incorporer dans la valeur finale de ce qui est produit : c’est l’activité humaine sous la forme du travail, et sous cette forme de travail elle peut être achetée par le capital.

« Qu’est-ce que la communisation ? », Léon de Mattis, Sic http://sicjournal.org/quest-ce-que-la-communisation/

 

[3] Voir Pierre Musso, La religion industrielle, Fayard

Charlie Bauer et notre devoir d’insoumission

Un joli film dans lequel Charlie Bauer (mort il y a cinq ans jour pour jour, le 7 août 2011) évoque avec passion et sans reniement aucun sa vie d’insurgé.

Son engagement sans compromis pour la révolution, son refus de laisser le monopole de la violence et des armes à l’Etat, Charlie Bauer le paya de vingt-cinq années de prison – dont neuf dans les funestes QHS.

Pour les amis du désordre établi, Charlie Bauer fut un « voyou », un « bandit », un « voleur ». Drôle de voyou qui ne recherchait aucun profit personnel, drôle de voleur qui redistribuait ses larcins aux pauvres de son quartier ou s’en servait pour financer des groupes révolutionnaires…

Si à sa sortie de prison en 1988 il abandonne la guérilla et mène une vie un peu plus « normale », il n’en continue pas moins à militer, ne cessant jusqu’à sa mort de nous rappeler à notre devoir d’insoumission. Il aimait beaucoup citer ce vers de Victor Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ».

Les rebelles zapatistes et la construction de l’autonomie

ZapatistesEn 2014, nous avons célébré les vingt ans de l’insurrection zapatiste, laquelle, le 1er décembre 1994, avait stupéfait le monde entier. Deux décennies plus tard, les hommes et les femmes zapatistes sont toujours là et leur rébellion, devenue révolution, construit et défend au quotidien, contre vents et marées -répressifs, un projet de société révolutionnaire qui, en de nombreux points, rappelle ce que prônent les anarchistes depuis plus d’un siècle, à savoir une organisation sociale sans État et un système économique communiste – au sens premier, et noble, du terme. Petit focus sur ce territoire maya en rébellion…

Un peu d’histoire

L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est créée le 17 novembre 1983 dans la forêt Lacandone, au Chiapas, dans le sud-est du Mexique. Rattachée aux Forces de libération nationale (FLN), il s’agit alors d’une organisation marxiste-léniniste de type guévariste qui cherche à établir sur le territoire des foyers de guérilleros – des focos – pour être en mesure, le moment venu, de soutenir militairement le soulèvement des masses paysannes et prolétariennes du Mexique. Dès 1985 cependant, suite aux premiers contacts avec des communautés indigènes du Chiapas, l’EZLN commence à remettre en cause sa grille de lecture et ses pratiques marxistes-léninistes, en découvrant d’autres façons de voir le monde et de s’organiser socialement. En fréquentant les communautés indigènes, les guérilleros constatent et expérimentent des sociétés qui s’organisent sans État, autour d’assemblées régulières et souveraines qui pratiquent une forme de démocratie directe « traditionnelle » (laquelle reste toutefois à relativiser, nombre de ces communautés excluant alors les femmes et les enfants des assemblées). La remise en cause est réelle, mais il faudra du temps à ces premiers zapatistes pour vraiment consommer la rupture avec le marxisme-léninisme fondateur. Toujours est-il que, comme le disait le sous-commandant insurgé Marcos, dès ces premiers contacts, l’EZLN se dissout dans les communautés et cesse de se considérer comme l’élément extérieur venu conscientiser les peuples indigènes. La démarche avant-gardiste est donc marginalisée et quand il s’agira d’organiser l’insurrection du 1er janvier 1994, toutes les communautés zapatistes seront consultées pour donner leur avis sur la question.

En moins de dix ans, l’EZLN parvient à organiser plusieurs centaines de communautés, incarnant les espoirs de milliers de paysans indigènes que la suppression de l’article 27 de la Constitution mexicaine [note 1] en 1992 menace d’appauvrir encore davantage. Le 1er janvier 1994, alors que le Mexique s’apprête à signer un accord de libre-échange avec les États-Unis, les zapatistes se soulèvent massivement et s’emparent, armes à la main, de quatre villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, la « capitale » culturelle (mais pas politique) de l’État. Le lendemain, le 2 janvier, après ces prises essentiellement symboliques, ces nouveaux zapatistes amorcent leur repli dans les montagnes, talonnés par une armée fédérale qui, particulièrement cruelle, fera plusieurs centaines de morts dans les rangs de l’EZLN.

En février 1994, les négociations dites de la cathédrale confirment le cessez-le-feu, mais n’aboutissent à rien d’autre et, l’année suivante, en 1995, l’armée fédérale tentera même, en vain, d’écraser la rébellion. Malgré cela, en 1996, les zapatistes décident de redonner ses chances à la voie institutionnelle et participent aux désormais fameux accords de San Andrés. Ceux-ci, signés par une délégation zapatiste et les autorités mexicaines, reconnaissent aux peuples indigènes le droit à l’autogestion et offrent un certain nombre de garanties à l’exercice de leur autonomie et au respect de leur identité culturelle. Mais, hypocrite et menteur, le gouvernement fédéral empêche la réforme constitutionnelle nécessaire à l’application de ces accords. Pis, non seulement les accords restent lettre morte, mais les autorités mexicaines accentuent également la stratégie dite de contre-insurrection, laquelle consiste à encercler militairement les zones zapatistes et à soutenir et financer des groupes paramilitaires privés pour semer la terreur et réprimer dans la violence la rébellion.

Abandonnant le recours aux armes – pour respecter les volontés de la société civile mexicaine qui, globalement favorable à l’EZLN, s’était néanmoins mobilisée massivement contre la guerre – et les voies institutionnelles – qui ont su faire preuve de leur parfaite inutilité –, les zapatistes décident donc d’appliquer eux-mêmes, sans rien demander à l’État, les accords de San Andrés. Loin de toute logique de conquête du pouvoir politique, ces rebelles aux discours et aux pratiques de plus en plus « libertaires » entreprennent alors de construire, au sein des territoires qu’ils ont libérés au Chiapas, une société authentiquement révolutionnaire qu’ils appellent « autonomie ». Une dynamique qui, d’une certaine façon, était déjà enclenchée, l’EZLN ayant proclamé dès janvier 1994 la création d’une trentaine de communes autonomes rebelles zapatistes, sur la base des officielles ou à partir de regroupements strictement affinitaires.

L’autonomie politique

En vingt ans de lutte et de résistance, et à travers des tâtonnements et des expérimentations pas toujours concluantes, les zapatistes sont parvenus à construire une société en rupture avec le capitalisme et l’État, et ce sur un territoire assez vaste mais pas du tout homogène et malgré les harcèlements récurrents des groupes paramilitaires et la militarisation de la région.

Aujourd’hui, leur autonomie politique s’organise autour de ce qu’ils appellent « trois niveaux de bon gouvernement », qui sont trois échelles, à la fois géographiques et politiques, à travers lesquelles se discutent, se décident et s’exécutent les décisions. Le premier niveau, le plus important, est celui de la communauté, la base de la société zapatiste ; le deuxième est celui de la commune, qui regroupe plusieurs communautés ; le troisième celui du caracol, où siège le conseil de bon gouvernement, qui regroupe les communes d’une même zone. Il y a en tout cinq zones dans le territoire zapatiste, donc cinq caracoles. Chaque niveau de bon gouvernement dispose de ses autorités, lesquelles sont élues en assemblée (communautaire, communale ou de zone [note 2] ) pour des tâches bien précises. Non rémunérées, ces autorités sont aussi révocables à tout moment et régulièrement soumises au contrôle des assemblées. Les décisions, quant à elles, se prennent également lors des assemblées et, lorsqu’elles émanent du conseil de bon gouvernement, elles ne peuvent être prises et exécutées sans être préalablement redescendues, pour consultation et amendement, aux niveaux inférieurs (communes, puis communautés) qui donnent ou non leur accord. Un ascenseur permanent fonctionne donc entre les différents niveaux de bon gouvernement, permettant ainsi une consultation systématique de la base avant l’adoption et l’exécution de toute décision. La « vie politique » se fait donc sur le temps long en territoire zapatiste, mais cette lenteur est pour eux, et à juste titre me semble-t-il, la garantie du respect des volontés de la base et de l’absence de rupture entre « gouvernés » et « gouvernants ». À noter que, contrairement à ce qui prédomine dans beaucoup d’autres communautés indigènes, les assemblées zapatistes sont ouvertes aux enfants et aux femmes, lesquelles peuvent aussi prendre des « charges », à quelque niveau que ce soit. En cela, un gros travail a été fourni par les femmes de l’EZLN, qui ont dû – et doivent toujours dans certains cas – affronter plusieurs siècles de culture patriarcale et de domination coloniale.

Le zapatisme comme révolution sociale

En vingt ans, les zapatistes ne se sont pas contentés de transformer la façon de s’organiser pour prendre et exécuter les décisions, ils ont aussi embrassé d’autres questions primordiales, et notamment celles, sociales, de l’éducation, de la santé et, bien sûr, de l’économie.

Fruits d’une mobilisation permanente considérable, les systèmes de santé et d’éducation autonomes sont aujourd’hui bien aboutis. Et le résultat est assez impressionnant quand on réalise à quel point l’État du Chiapas avait délaissé ces deux secteurs, laissant les communautés indigènes sans réel accès aux hôpitaux et aux écoles. Aujourd’hui, chaque zone du territoire zapatiste dispose d’une clinique centrale (avec plusieurs services médicaux : généraliste, optique, gynécologique, dentaires, analyses médicales, laboratoire de prothèses), chaque commune d’une micro-clinique, et la plupart des communautés d’une « maison de santé ». Élaborée avec le soutien financier et professionnel de plusieurs dizaines de médecins, infirmiers, aides-soignants des sociétés civiles nationale et internationale, cette santé autonome est aussi ouverte aux indigènes non zapatistes qui, dans la région, font toujours face aux carences de l’État en la matière. Au niveau éducatif, il en va de même et, désormais, chaque zone zapatiste dispose d’une école secondaire (cursus de trois ans) et toutes les communautés possèdent une école primaire (ou bien sont rattachées à une communauté accessible en disposant d’une). Les savoirs sont élaborés collectivement, en assemblée, et chaque niveau de bon gouvernement dispose d’un comité d’éducation qui permet de faire le lien et de résoudre les problèmes liés à d’éventuelles inégalités d’accès. Gratuite et accessible aux filles, cette éducation n’a rien d’indigéniste et, loin d’enseigner seulement l’histoire et la culture indigènes, elle ouvre les communautés sur le reste du monde, favorisant l’enseignement de l’espagnol (sans pour autant oublier les langues mayas) et sortant l’histoire du seul cadre chiapanèque. On est loin, là encore, de ce que peuvent porter, en la matière, bien des mouvements de libération nationale qui, du fait des oppressions qu’ils subissent, en viennent à se replier sur eux-mêmes, sur leur identité et leur territoire.

Les zapatistes étant des paysans depuis des décennies [note 3] , la terre est, tout naturellement, au cœur de leur « économie ». Il existe deux façons de travailler et de posséder la terre en territoire autonome, et ce toujours selon le principe : la terre appartient à ceux qui la travaillent. Deux systèmes cohabitent donc : une possession individuelle basée sur une répartition égalitaire des parcelles de terre (desquelles les familles tirent leur propre subsistance) et une possession collective. Cette dernière est au cœur de ce que les zapatistes appellent « travaux collectifs » et qui ne sont rien moins que du collectivisme, puisqu’il s’agit simplement de travailler sur des terres appartenant à l’ensemble d’une communauté, voire d’une commune. Les fruits de ces travaux collectifs peuvent avoir plusieurs destinations sociales : subvenir aux besoins alimentaires des autorités dont la charge (ou « mandat ») nécessite un travail à temps plein qui les empêche de cultiver leurs terres ; subvenir aux besoins alimentaires des familles dont le père – qui, généralement, est celui qui travaille la terre – est décédé (c’est notamment le cas des familles des miliciens et insurgés morts au combat) ; subvenir aux besoins alimentaires de toute une communauté, quand celle-ci est installée sur une terre récupérée (terrain qui appartenait à l’État ou à un propriétaire privé qui ne l’exploitait pas et que les zapatistes ont récupéré pour, eux, le travailler – agriculture ou élevage). Au travail de la terre s’ajoutent aussi l’artisanat et le travail domestique, qu’il ne faudrait pas oublier – d’autant qu’il est ici particulièrement lourd (les tâches ménagères et parentales se conjuguant avec, entre autres, la coupe du bois et le petit élevage – poulets, cochons).

Aujourd’hui, la construction de l’autonomie a permis de sensiblement améliorer le niveau de vie des communautés membres de l’EZLN. Mais, comme les zapatistes aiment à le répéter, rien n’est encore gagné, rien n’est encore pleinement atteint, d’autant que l’autonomie en elle-même réside avant tout dans le chemin qui tend vers elle. En outre, l’EZLN a tout à fait conscience des limites rencontrées par un projet de société qui s’élabore et s’expérimente au sein d’un monde capitaliste duquel il ne peut, de fait, être totalement coupé. En cela, les zapatistes, comme nous d’ailleurs, ne se font pas d’illusion : on ne peut concevoir une société réellement émancipée, réellement autonome, sans s’être au préalable débarrassé du capitalisme et des États, dont les principes, les valeurs et les logiques sont aux antipodes de ceux portés par le projet émancipateur. C’est pourquoi les zapatistes ne se replient pas sur leurs territoires et refusent toute logique autarcique. Loin de prôner l’ »entre-nous », ils impulsent des initiatives nationales et internationales pour créer du lien avec les autres luttes populaires et anticapitalistes, pour faire dialoguer les « dignes rages » et construire un mouvement global. Dans cette logique, les territoires zapatistes s’ouvrent régulièrement au reste du monde et accueillent, fraternellement, des milliers de militants venus d’autres États mexicains et d’autres pays. Pour nous, activistes militants d’ailleurs, il est certes important de participer à ces rencontres et à ces moments de construction collective transnationale, mais il est avant tout primordial de s’investir au sein des luttes sociales qu’exigent nos propres réalités. Le meilleur moyen de soutenir les zapatistes a toujours été de se révolter sous nos propres latitudes contre la domination capitaliste et étatiste.

Par Guillaume Goutte
Groupe Salvador-Seguí de la Fédération anarchiste

Source : http://monde-libertaire.net/?article=LES_REBELLES_ZAPATISTES

Notes :

1 Cet article, élément phare de la réforme agraire issue de la révolution de 1910, rendait impossible la vente des ejidos, des terres appartenant à l’Etat mais dont les communautés indigènes avaient l’usufruit collectif. En le supprimant, les autorités mexicaines ouvrent la porte à une énième privatisation massive des terres communautaires.

2 Les assemblées communautaires regroupent tous les membres d’une communauté ; les assemblées communales regroupent les élus des communes ; les assemblées de zone, les plus grandes, regroupent tous les élus des communautés, des communes et du conseil de bon gouvernement d’une même zone.

3 Certains, avant le soulèvement de 1994, n’ont cependant pas échappé à leur prolétarisation, et ont dû partir dans d’autres Etats faire des petits boulots pour ramener de l’argent dans leur foyer.

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arton4341« Ne vous sentez pas seuls et isolés » – L’appel lancé par le sous-commandant Marcos à l’Europe, en 1995 :

Frères,

Au nom de tous les hommes, femmes, enfants et anciens de l’Armée zapatiste de libération nationale, je vous salue et vous exprime notre désir que les résultats de cette rencontre soient bons.

Nous savons désormais que nous avons des frères et des sœurs d’autres pays et d’autres continents.

Nous sommes frères devant un ordre mondial qui détruit nations et cultures. Le grand criminel international, l’argent, porte aujourd’hui un nom qui reflète l’incapacité du pouvoir à créer de nouvelles choses. Nous subissons aujourd’hui une nouvelle guerre mondiale. C’est une guerre contre tous les peuples, contre l’être humain, la culture et l’histoire. C’est une guerre menée par une poignée de centres financiers sans patrie ni honneur, une guerre internationale : l’argent contre l’humanité. « Néolibéralisme », c’est ainsi qu’on appelle à présent cette internationale de la terreur. Le nouvel ordre économique international a déjà amené plus de mort et de destruction que les grandes guerres mondiales. Nous sommes devenus plus pauvres et plus morts, frères.

Nous sommes frères dans l’insatisfaction, la révolte, l’envie de faire quelque chose, l’anticonformisme. L’histoire qu’écrit le pouvoir nous a appris que nous avions perdu, que le cynisme et le profit étaient des vertus, que l’honnêteté et le sacrifice étaient stupides, que l’individualisme était le nouveau dieu, que l’espérance était une monnaie dévaluée, pas cotée sur les marchés internationaux, sans pouvoir d’achat, sans espérance. Nous n’avons pas appris la leçon. Nous avons été de mauvais élèves. Nous n’avons pas cru que nous enseignait le pouvoir. Nous avons séché les cours quand on apprenait en classe le conformisme et la stupidité. Nous avons été recalés en modernité. Condisciples de rébellion, nous nous sommes trouvés et avons découverts que nous étions frères.

Nous sommes frères par l’imagination, la création, l’avenir. Dans le passé nous n’avons pas seulement vu la défaite, nous avons aussi trouvé le désir de justice et le rêve de devenir meilleurs. Nous avons laissé le scepticisme au portemanteau du grand capital et découvert que nous pouvions croire, qu’il valait la peine de croire, que nous devions croire… en nous-mêmes.

Nous avons appris que les solitudes qui s’additionnent peuvent devenir non pas une grande solitude, mais un collectif qui se trouve et qui fraternise par-delà les nationalités, les langues, les cultures, les races et les sexes.

Nous, zapatistes, sommes toujours dans les montagnes du Sud-Est mexicain, toujours assiégés, toujours poursuivis, toujours avec la mort pendue à chaque mouvement, à chaque respiration, à chaque pas. Le gouvernement est toujours dans son palais, il continue d’assiéger, de pourchasser, d’offrir la mort et la misère, il continue de mentir.

Plus d’un million de Mexicains ont manifesté lors d’un exercice démocratique sans précédent au Mexique leur adhésion à nos principales revendications. Beaucoup de frères à l’étranger les ont ratifiées. Le gouvernement reste sourd. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se sont mobilisés pour appuyer la Consultation nationale pour la paix et la démocratie. Le gouvernement reste aveugle. La faim et les maladies étranglent les communautés entières. L’armée fédérale intensifie ses actions militaires et les préparatifs de l’assassinat. Les partis politiques refusent de reconnaître la citoyenneté des indigènes. Les médias se font les complices du mensonge et du silence. Le désespoir et la rancœur deviennent un patrimoine national. On nous ignore, on nous méprise, on nous oublie.

C’est une évidence, la victoire est plus proche que jamais. Nous nous préparons d’ores et déjà à former les Groupes de solidarité avec la lutte de vos pays respectifs. Soyez sûrs que nous vous soutiendrons jusqu’au bout (qui n’est pas forcément la victoire) et que nous ne vous abandonnerons pas. Ne vous laissez pas abattre par les difficultés et résistez. Vous devez continuer et savoir que, dans les montagnes du Sud-Est mexicain, il existe un cœur collectif qui est avec vous et qui vous soutient. Ne vous sentez pas seuls et isolés. Nous restons à votre écoute et ne vous oublions pas.

Voilà. Salut et n’oubliez pas que les fleurs, comme les espérances, se cultivent.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Sous-commandant insurgé Marcos.

Texte intitulé « Des zapatistes du Mexique aux zapatistes européens », 28 août 1995, tiré de Ya Basta !, tome 2, aux éditions Dagorno (1996).

Source : http://www.revue-ballast.fr/ne-vous-sentez-pas-seuls-et-isoles-par-le-sous-commandant-marcos/

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Toujours sur le même sujet, lire aussi l’entretien de Guillaume Goutte par Ballast : http://www.revue-ballast.fr/guillaume-goutte-la-lutte-zapatiste/

Il faut bloquer pour que tout se débloque (Frédéric Lordon)

« Où en sommes-nous ? On ne compte plus les villes de province où il y a une nuit debout, et la plaine européenne est en train de s’embraser également : Barcelone, Madrid, Saragosse, Nurcie, Bruxelles, Liège, Berlin. La place de la République elle-même s’est donnée une antenne à Stalingrad [métro Stalingrad, NDLR]. A tout moment, des actions surprise naissent spontanément. Il y a une Radio Debout, une Télé Debout, des Dessins Debout. Tout est en train de se remettre debout.

Il y a dix jours, le conditionnel était de rigueur et nous pouvions seulement dire, « il se pourrait que nous soyons en train de faire quelque chose ». Je crois qu’on peut maintenant abandonner les prudences grammaticales : nous sommes en train de faire quelque chose.

Enfin, quelque chose se passe. Quelque chose, mais quoi ? Comment un mouvement sans direction se donne-t-il une direction ? Je veux dire, comment un mouvement sans instance dirigeante se détermine-t-il à prendre une voie ou une autre ?

Il est certain en tout cas qu’il doit en trouver une. Un mouvement qui ne se donne pas d’objectif politique s’éteindra rapidement. Soit parce qu’il aura épuisé la joie d’être ensemble, soit parce qu’il sera recouvert à nouveau par le jeu électoral.

Comment échapper à cette fatalité ? Si tout commence avec les places, rien n’y finit. Or nous nous souvenons de ce qui nous a jetés dans la rue en première instance, c’est la loi El Khomri. Viser très au-delà de la loi El Khomri ne signifie pas que nous l’avons oublié. Elle est toujours là. Un mouvement a besoin d’objectifs et de victoires intermédiaires. Faire la peau à la loi El Khomri en est certainement un, il reste d’une inaltérable actualité, et nous n’arrêterons pas de lutter à son service. Mais de même que les zadistes n’ont pas seulement en vue un aéroport, mais le monde qui engendre cet aéroport, de même la loi El Khomri est le rejeton de tout un monde.

Dans le monde El Khomri, les salariés vivent dans la peur et ils sont tenus dans la peur. Il y a de très bonnes raisons à ça. Ils vivent sous l’arbitraire souverain d’un patron, qui a tout pouvoir sur eux parce qu’il tient dans ses mains les conditions fondamentales de leur survie matérielle même.

Alors il faut partir de cette expérience commune et en déduire tout ce que nous pouvons, et d’abord, en se décidant enfin à nommer les choses : le salariat est un rapport social de chantage, un rapport de chantage qui ne laisse le choix que de plier ou de se mettre en danger. Nommer adéquatement les choses, à l’encontre de tous les recouvrements idéologiques du néo-libéralisme, c’est peut-être la première étape pour trouver la force de s’en libérer.

Car tout le monde s’aperçoit alors que si pour mettre fin à la peur, il faut mettre fin au chantage et à l’arbitraire patronal, alors il faut mettre fin à l’ordre social qui arme le chantage et l’arbitraire patronal, et je veux dire mettre fin, et constitutionnellement, à l’empire des propriétaires.

Cependant, à un moment, il faut bien vouloir les conditions de ce qu’on veut. Si vraiment notre mouvement à des ambitions de cette ampleur, il va lui falloir se donner des moyens adéquats. Pour ma part, je n’en vois qu’un : la grève générale.

Qu’on ne se méprenne pas. Je ne suis pas ici en train de lancer un appel à la grève générale, je n’en ai aucun pouvoir ni aucune légitimité. Je ne lance pas un appel, donc. Mais j’énonce une condition : la condition du renversement non seulement de la loi, mais du monde El Khomri. Nous savons bien que les grèves générales ne se décrètent pas d’un claquement de doigt. Mais peut-être pouvons-nous aider à y basculer. Et pour ce faire, en rappeler les immenses vertus.

La grève générale, c’est que le pays tout entier débraye, le pays est bloqué – le pays est bloqué, disent-ils, parce qu’en vérité c’est l’exact contraire : c’est au moment précis où ils disent que tout se bloque qu’en fait, tout se débloque. La politique, la vraie, la parole, l’action, et jusqu’aux relations entre les gens. Et puis surtout le possible, l’avenir. Il faut bloquer pour que tout se débloque.

Il y avait trop longtemps que ça craquait de toutes parts. On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la flicaille et du Lexomil. Vient fatalement un moment où les têtes se redressent et redécouvrent pour leur propre compte l’immémoriale idée de l’insoumission et de l’affranchissement.

Ce moment, c’est le nôtre, ce moment, c’est maintenant. »

Frédéric Lordon, le 9 avril 2015

Source : http://www.reporterre.net/Frederic-Lordon-Il-faut-bloquer-pour-que-tout-se-debloque

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société généraleNuits en marche, multiplions les débordements !

Nous voici dans la splendeur des commencements. Pourtant, on a toujours à l’arrière du cerveau la sensation que ça va mal finir, que ça finit toujours mal. On ne voudrait pas gâcher la fête mais si le vraisemblable l’emporte, combien parmi nous, dans un an, finiront par voter Juppé pour faire barrage au Front National ? Comment conjurer la hideur du final ? Comment faire advenir l’invraisemblable ? Et si on prenait à la lettre le mot d’ordre : “continuons le début” ?

Tout a commencé dans la joie d’avoir vaincu la peur et retrouvé le chemin du commun. Qui aurait pu croire, voilà si peu de temps, dans un pays où l’état d’urgence prolongeait l’effet de terreur des attentats, où les écrans nous égaraient entre fausse « questions du voile » et fausse « vague migratoire », que nous serions des centaines de milliers à descendre dans la rue ? Que des milliers de lycéens et d’étudiants affronteraient sans faiblir une répression policière d’une violence qu’on n’avait plus vue depuis Charonne ? Que des dockers bloqueraient le port du Havre, des manifestants occuperaient les voies à Rennes, des lycéens attaqueraient deux commissariats ? Ce qui nous a permis de vaincre l’isolement vers lequel nous ont poussés trente ans d’offensive néo-libérale, c’est la force de la colère.

Pour que les défilés syndicaux ne soient pas le traditionnel prélude aux capitulations sous forme de « concessions arrachées » et de débuts de carrière pour quelques jeunes chefs, pour que l’occupation des places ne se réduise pas à un vaste groupe de parole préludant au retour d’un « peuple de gauche » dans la cage du réalisme électoral, il faudrait que demeure quelque chose de l’élan initial, de ce moment où la colère commune l’a emporté sur la peur, et où nous somme sortis du cadre. La tolérance gouvernementale envers l’occupation des places, combinée à la furie de la répression des initiatives de rue nous montrent assez comment on compte nous recadrer, comme on « recadre » un enfant pas sage. Car c’est ainsi qu’ils nous voient, ces gens qui n’ont que le mot « pédagogie » à la bouche, à chaque fois qu’ils veulent nous imposer une nouvelle contre-réforme ultralibérale. Ils s’accommoderaient bien de nous voir bavarder la nuit jusqu’à épuisement, réduisant ce qui se passe à une extension de cette « résistance des terrasses » promue par les médias après les attentats. Alors, contre le recadrage continuons à sortir du cadre !

Comme l’a montré ce bel épisode parisien du 5 avril, durant lequel une manifestation est partie de la place de la République pour occuper le Bd Saint Germain en solidarité avec les manifestants emprisonnés, la fusion des places et de la rue, des échanges libérés et des offensives spontanées est la meilleure manière de poursuivre ces pas de côté que nous avons fait, et qui peuvent mener loin.

Le bouillonnement des places n’aura de sens que s’il déborde dans le temps et dans l’espace. Gardons intacte la colère initiale, sans laquelle nous n’aurions pas aujourd’hui tant de débats paisibles. Ne pas se laisser cantonner à la nuit permettra d’associer aux débats les innombrables qui ne peuvent se permettre
d’être noctambules. Utiliser les places comme points de départ permettra d’aller remettre en cause à domicile les institutions qui, pendant que nous rêvons, nous préparent activement ce cauchemar : retour à la normale avec exploitation accrue et politique ramenée aux échéances électorales. Il ne manque pas de bâtiments officiels où nous pouvons poursuivre la confrontation.

MULTIPLIONS LESBORDEMENTS !

(Reproduction d’un tract distribué samedi 9 avril à Paris.)

Source : https://lundi.am/Nuits-en-marche-multiplions-les-debordements

Ceci n’est pas un mouvement

paris sous tension

La nouvelle structure étatique est caractérisée par le fait que l’unité politique du peuple, et par là le système général de sa vie publique, se reflète dans trois séries qui sont d’un ordre distinct. Les trois séries ne se situent pas de front, sur le même rang, mais l’une d’elles, à savoir le Mouvement qui est en charge de l’État et du Peuple, pénètre et conduit les deux autres.

Carl Schmitt, État, Mouvement, Peuple (1933)

Comme chaque fin de semaine depuis bientôt un mois, on spécule sur l’état du « mouvement contre la loi El Khomri » – médias, syndicalistes, militants et espéreurs de toute espèce veulent croire que cette fois on y est : après les manifestations « historiques » du 31 mars qui auraient vu un doublement des effectifs des cortèges du 9 mars et maintenant les assemblées de « Nuit debout », le mouvement que l’on appelait de ses vœux, mais qui n’en finissait plus de commencer, est enfin né. Peut-être que si l’on s’acharne tant à apposer sur ce qui se passe en France en ce moment le nom de « mouvement », c’est qu’il s’agit là, en réalité, de quelque chose de tout autre, de quelque chose d’inédit. Car un « mouvement », voilà très exactement, en France, ce que l’on sait gérer, c’est-à-dire vaincre. Les organisations, les gouvernements, les médias, depuis des lustres que des mouvements ne mènent à aucun bouleversement d’ampleur, sont passés maîtres dans l’art de conjurer la menace que tout événement de rue porte en lui : que la situation devienne ingouvernable. Il ne faut jamais oublier que l’actuel Premier Ministre ne l’est pas en vertu de la licence d’histoire qu’il a obtenue dans les années 1980 à Tolbiac, mais parce qu’il y a fait ses armes en tant que syndicaliste à l’UNEF. À l’époque, il était avec Alain Bauer ou Stéphane Fouks, une des bêtes noires du Collectif Autonome de Tolbiac (le CAT), et inversement.

Un « mouvement », pour tout le personnel d’encadrement à quoi se réduit cette société, est une chose rassurante. Il a un objet, des revendications, un cadre, donc des porte-parole patentés et des négociations possibles. Il n’est ainsi jamais difficile, sur cette base, de faire le partage entre le « mouvement » et ceux qui en « débordent » le cadre, de rappeler à l’ordre ses éléments les plus déterminés, sa fraction la plus conséquente. On les qualifiera opportunément de « casseurs », d’« autonomes », de « nihilistes », quand il est si patent que ceux qui sont là pour casser les dynamiques, ce sont justement les nihilistes qui n’y voient qu’un tremplin pour leurs futurs postes ministériels – tous les Valls, Dray et autres Julliards. Couper un « mouvement » de sa pointe la plus « violente », c’est toujours une façon de l’émasculer, de le rendre inoffensif et pour finir de le tenir sous contrôle. Les mouvements sont effectivement faits pour mourir, même victorieux. La lutte contre le CPE en est un cas d’école. Il suffit au gouvernement d’un recul tactique, et le sol se dérobe sous les pieds de ceux qui se sont mis en marche. Quelques articles de presse et quelques JT contre les « jusqu’auboutistes » suffisent amplement à retirer à ce qui, hier encore, pouvait tout la légitimation sociale sur laquelle s’étaient jusque-là appuyées les menées les plus audacieuses. Une fois ceux-ci isolés, les procédures policières puis judiciaires plus ou moins immédiates viennent opportunément assécher la mer du « mouvement ». La forme-mouvement est un instrument aux mains de ceux qui entendent gouverner le social, et rien d’autre. L’extrême nervosité des services d’ordre, en particulier de la CGT, de la BAC et des flics lors des manifestations des dernières semaines est le signe qui trahit leur volonté désespérée de faire entrer dans la forme-mouvement ce qui s’est mis en marche, et qui leur échappe de toutes parts.

Tout le monde s’accorde à le dire désormais : la loi Travail n’est que « la goutte d’eau qui fait déborder le vase », ce qui s’exprime dans la rue, en slogans ou en affrontements, est un « ras-le-bol général », etc. Ce qui se passe, c’est que nous ne supportons plus d’être gouvernés par ces gens-là ni de cette manière ; peut-être même, face à la si flagrante faillite de cette société en tous domaines, ne supportons-nous plus d’être gouvernés du tout. C’est devenu épidermique et épidémique, parce que c’est de plus en plus nettement une question de vie ou de mort. Nous n’en pouvons plus de la politique ; chacune de ses manifestations nous est devenue obscène parce qu’est obscène cette façon de s’agiter de manière si impuissante dans une situation à tous égards si extrême.

Cela dit, nous manquons de mots pour désigner ce qui se réveille en France en ce moment. Si ce n’est pas un « mouvement », alors qu’est-ce ? Nous dirons qu’il s’agit d’un « plateau ». Avant que Deleuze et Guattari ne la reprennent pour en faire le titre de leur meilleur livre, Mille plateaux, cette notion a été élaborée par l’anthropologue et cybernéticien Gregory Bateson. En étudiant dans les années 1930 l’ethos balinais, il est frappé par cette singularité : alors que les Occidentaux, que ce soit dans la guerre ou en amour, prisent les intensités exponentielles, les interactions cumulatives, les excitations croissantes qui aboutissent à un point culminant – orgasme ou guerre totale – suivi d’une décharge de tension, sociale, sexuelle ou affective, les Balinais, eux, que ce soit dans la musique, le théâtre, les discussions, l’amour ou le conflit, fuient cette course au paroxysme ; ils privilégient des régimes d’intensités continues, variables, qui durent, se métamorphosent, évoluent, bref : deviennent. Bateson lie cela à une singulière pratique qu’ont les mères balinaises : « la mère entame une sorte de flirt avec son enfant, en jouant avec son pénis, ou bien en le stimulant de quelque autre façon à une activité d’interaction. L’enfant, donc, est excité par ce jeu et, pendant, quelques instants, il s’y produit une interaction cumulative. Mais juste au moment où l’enfant, approchant une sorte d’orgasme, se jette au cou de sa mère, celle-ci se détourne. À ce point, l’enfant entame comme alternative une interaction cumulative qui se traduit par un accès de colère. La mère joue désormais le rôle du spectateur qui prend plaisir à la colère de l’enfant ; ou s’il l’attaque, elle le repousse sans montrer de courroux. » (Vers une écologie de l’esprit) Ainsi la mère balinaise enseigne-t-elle à sa progéniture la fuite des intensités paroxystiques. La phase dans laquelle nous sommes en train d’entrer politiquement en France en ce moment est, au moins jusqu’aux ridicules élections présidentielles dont il n’est pas si sûr que l’on parvienne, cette fois, à nous les imposer, non pas une phase orgasmique de « mouvement » que suit la nécessaire débandade, mais une phase de plateau  :

« une région continue d’intensités, vibrant sur elle-même, et qui se développe en évitant toute orientation sur un point culminant ou vers une fin extérieure. » (Deleuze-Guattari, Mille plateaux)

Le niveau de discrédit de l’appareil gouvernemental est tel qu’il trouvera désormais sur son chemin, à chacune de ses manifestations, une détermination constante, provenant de toutes parts, à l’abattre.

La question n’est donc pas la vieille rengaine trotskyste de la « convergence des luttes » – luttes qui sont d’ailleurs présentement si faibles que même en les faisant converger on n’arriverait à rien de sérieux, en plus de perdre, dans l’habituelle réduction politique, la richesse propre à chacune d’elles –, mais bien celle de l’actualisation pratique du discrédit général de la politique en toute occasion, c’est-à-dire des libertés toujours plus osées que nous allons prendre à l’endroit de l’appareil gouvernemental démocratique. Ce qui est en jeu, ce n’est donc en aucun cas une unification du mouvement, fût-ce par une assemblée générale du genre humain, mais le passage de seuils, des déplacements, des agencements, des métamorphoses, des mises en contact entre points d’intensité politique distants. Évidemment que la proximité de la ZAD produit ses effets sur le « mouvement » à Nantes. Quand 3000 lycéens scandent « tout le monde déteste la police », huent le service d’ordre de la CGT, commencent à manifester masqués, ne reculent plus face aux provocations policières et s’échangent du sérum physiologique après avoir été gazés, on peut dire qu’en un mois de blocages un certain nombre de seuils ont été passés, un certain nombre de libertés ont été prises. L’enjeu n’est pas de canaliser l’ensemble des devenirs, des bouleversements existentiels, des rencontres qui font la texture du « mouvement » en un seul fleuve puissant et majestueux, mais bien de laisser vivre la nouvelle topologie de ce plateau, et de le parcourir. La phase de plateau dans laquelle nous sommes entrés ne vise rien d’extérieur à elle-même : « c’est un trait fâcheux de l’esprit occidental, de rapporter les expressions et les actions à des fins extérieures ou transcendantes, au lieu de les estimer sur un plan d’immanence d’après leur valeur en soi. » (Deleuze-Guattari, Mille plateaux) L’important est ce qui se fait déjà, et ne va cesser de se faire de plus en plus : empêcher pas à pas le gouvernement de gouverner et par « gouvernement », il ne faut pas entendre le seul régime politique, mais tout l’appareil technocratique public et privé dont les gouvernants offrent l’expression guignolesque. Il ne s’agit donc pas de savoir si ce « mouvement » va ou non parvenir à venir à bout de la « loi El Khomri », mais ce qui est déjà en cours : la destitution de ce qui nous gouverne.

Source : https://lundi.am/CECI-N-EST-PAS-UN-MOUVEMENT