Pourquoi la loi Travail met en péril la sécurité et la santé des salariés

arton5460-93894Chaque jour, trois personnes meurent de leur travail en France : plus d’un millier de décès chaque année dont les trois quarts à cause d’un accident du travail souvent évitable ou d’une maladie professionnelle. Si la prise en compte de la santé et de la sécurité des salariés a progressé depuis trois décennies, et permis de sauver des vies, le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri risque de réduire ces avancées sociales à néant. Les organisations du travail et les cadences pourront être durcies, le suivi médical affaibli, et les salariés fragilisés seront remerciés par un licenciement. Quand le gouvernement prône l’insécurité au travail…

« La vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties », expliquait le ministre de l’Économie Emmanuel Macron en janvier. Comme si les salariés, assurés d’un revenu en fin de mois et d’horaires de travail fixes, ne prenaient jamais de risques. Une petite phrase qui révèle une fois de plus l’ignorance totale du monde du travail et de ce qui s’y joue par une partie des dirigeants politiques, alors que le projet de réforme du Code du travail fait peser une menace sur la santé et la sécurité des salariés.

Quatre ouvriers du groupe sidérurgiste ArcelorMittal, dont deux intérimaires et un sous-traitant, ont, eux, tout perdu, en y laissant leur vie. Ils ont péri à Dunkerque et à Fos-sur-Mer sur deux sites de l’entreprise, entre fin 2014 et septembre 2015. Des accidents terribles : l’un des ouvriers a été percuté par une chargeuse, un autre a été écrasé par des rails, deux intérimaires ont basculé dans des cuves de métal en fusion. Des drames qui n’ont pas fait la une des faits divers, ni émus le gouvernement. Cette série noire alarmante révèle une réalité quotidienne peu connue : la mortalité au travail.

Chaque jour, trois personnes meurent de leur travail en France : 1170 décès en 2014. Pour 45% d’entre-eux, l’accident s’est produit sur le lieu de travail. Dans 31,5% des cas, il est l’ultime conséquence d’une maladie professionnelle, contractée à cause du travail, comme les cancers liés à l’amiante. Et dans près d’un quart des situations, le salarié a été tué dans un accident de trajet entre son domicile et son travail, selon les données collectées par la Caisse nationale d’Assurance maladie des travailleurs salariés (Cnamts, voir ici) [1]. Une mortalité que dénonce le collectif Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, dont les états généraux se tiendront les 16 et 17 mars prochains.

Quels sont les salariés les plus touchés ?

Le profil type du salarié tué au travail ? Un homme, quinquagénaire, et ouvrier dans le BTP. Deux tiers des victimes ont plus de quarante ans – la tranche d’âge la plus touchée est celle des 50-59 ans. Parmi ceux qui y laissent leur vie, un tiers sont ouvriers, un sur dix est cadre. 90% sont des hommes. Les jeunes ne sont cependant pas épargnés par les accidents : les moins de 20 ans subissent trois fois plus d’accidents du travail que leurs aînés (lire notre enquête).

Les intérimaires sont particulièrement frappés. Ultra flexibles et confrontés à la précarité de leurs revenus et de leurs périodes d’emploi, ces salariés cumulent les contraintes : ils ont deux fois plus d’accidents au travail que les employés en CDI. Près de 35 000 intérimaires ont été victimes d’un accident du travail en 2013 et 67 en sont morts. Plus précaires et moins formés, ils sont souvent exposés aux tâches les plus dangereuses. Le secteur du BTP demeure le plus dangereux, avec 12% des décès au travail, suivi par celui des transports (10%). Rapporté au nombre de l’effectif salarié, l’agriculture est l’activité la plus meurtrière.

Pourquoi autant d’accidents du travail ?

« Tout accident de travail est évitable », assure Pascal Jacquetin, directeur adjoint des risques professionnels à la Cnamts. Ces drames professionnels suivent des scénarios identifiables, souvent prévisibles. Le Code du travail, quoiqu’en disent ses détracteurs, fixent les grands principes que doivent respecter les employeurs « pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ». Parmi ces principes, « adapter le travail à l’homme, en particulier en ce qui concerne la conception des postes de travail ainsi que le choix des équipements de travail et des méthodes de travail et de production, en vue notamment de limiter le travail monotone et le travail cadencé et de réduire les effets de ceux-ci sur la santé » ou « prendre des mesures de protection collective en leur donnant la priorité sur les mesures de protection individuelle » [2]. Un impératif que le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri vise indirectement à « limiter » par « les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise » (article 1 du projet de loi).

« La mort est la conséquence ultime d’une défaillance. Le véritable scandale commence avec les 620 000 accidents avec arrêt par an », estime Pascal Jacquetin. Le « risque routier » et les chutes de hauteur constituent les principales causes de décès. Tous résultent d’une série de manquements aux règles, d’erreurs humaines ou de défauts techniques. Des négligences souvent elles-mêmes causées par des choix d’organisation du travail. Plusieurs enquêtes ou rapports d’expertises montrent que l’intensification des tâches, la pression des délais, les horaires imprévisibles au nom de la rentabilité augmentent les risques et favorisent l’émergence de difficultés, de souffrances, voire de drames. « La plupart des accidents seraient évités par quelques mesures de bons sens », insiste Pascal Jacquetin pour qui l’objectif de « zéro accident » est atteignable. Sauf que la protection des salariés reste trop souvent perçue comme une dépense, voire une contrainte.

La ministre du travail contre la sécurité des salariés ?

Le projet de loi de Myriam El Khomri l’affaiblira encore davantage. Celui-ci remet notamment en cause le principe de la visite médicale, pour chaque salarié, par un médecin du travail. « Les visites périodiques seront réservées aux salariés en difficultés ou à risque. Cela signifie que des salariés ne feront plus l’objet d’une surveillance périodique », déplore Alain Carré, médecin du travail et membre de l’Association Santé et Médecine du travail. « Il faut considérer que cette disposition ne permettra plus le repérage pour tous les salariés des altérations de la santé qui précèdent en général les atteintes graves ». Et « c’est l’employeur qui détiendra dorénavant la définition de ce qu’est un poste à risque, dans la mesure où le médecin du travail n’aura plus ni le temps ni les moyens d’en construire une définition ou de le repérer ».

En réduisant les repos compensateurs dont bénéficient les salariés d’astreinte, ou en rendant possible la semaine hebdomadaire de 46 heures, la réforme risque d’encourager les organisations du travail pathogènes. « Un récent article de chercheurs, paru dans la revue médicale The Lancet montre que la survenue d’accidents vasculaires cérébraux, et dans une moindre mesure d’infarctus, est fortement corrélée au temps de travail hebdomadaire », illustre Alain Carré.

Les accidents mortels diminuent-ils ?

Les instruments de protection des salariés, et la lente mais progressive prise en compte de la santé et de la sécurité au travail, ont pourtant fait leur preuve. En trente ans, le nombre de tués a été réduit de moitié. En ne prenant en compte que les accidents mortels sur le lieu de travail, on comptait 2230 morts en 1970, soit six par jour ! Plus que 1130 en 1984, deux ans après la mise en œuvre des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), aujourd’hui menacés (lire notre article). Le nombre de victimes est descendu à 530 en 2014. Une législation plus contraignante en terme de santé et de sécurité conjuguée à des progrès technologiques, notamment dans les secteurs dangereux comme la construction ou la métallurgie, ont contribué à diminuer par quatre le nombre d’accidents mortels.

La vigilance et la prévention n’expliquent pas seules la baisse sur plusieurs décennies des accidents mortels. Elle provient aussi de l’évolution de l’économie. La tertiairisation des emplois vers des activités de services a modifié l’exposition aux risques. En parallèle, le développement des emplois temporaires et de la sous-traitance permet aux donneurs d’ordres d’externaliser ces risques – EDF avec les sous-traitants du nucléaire par exemple – et de rendre invisibles les accidents, par le recours massif à l’intérim notamment. Autre raison : la montée du chômage, liée en particulier à la désindustrialisation, qui a frappé les ouvriers quinquagénaires. Pour Pascal Jacquetin, la baisse des accidents mortels « est donc plus liée à la conjoncture qu’à un effort vertueux des entreprises ».

Moins d’accidents mais plus de maladies professionnelles

Depuis dix ans, la moyenne oscille autour de 500 accidents mortels annuels, hors risque routier et maladies professionnelles. Le taux de gravité des accidents a cependant tendance a augmenté. Tout comme les maladies professionnelles ,en hausse de 40% ces dix dernières années ! « S’il y a clairement moins d’accidents directs, on assiste à un développement des décès dus aux maladies psychiques », constate l’ancien inspecteur du travail Patrick Le Moal. Stress, burn-out, dépressions liées au travail sont en nette augmentation. Autant de facteurs connus pouvant conduire au suicide, comme l’a illustré la tourmente qu’a connue France Télécom – Orange en 2008.

Difficile de faire reconnaître cet acte irréversible comme accident du travail [3]. En pratique, ce n’est qu’au prix d’un long combat judiciaire que les familles de défunts obtiennent la prise en charge par la sécurité sociale. Les proches de Laurent Radenac, salarié travaillant dans un entrepôt du groupe Nestlé, ont lutté cinq ans durant avant que le tribunal des affaires sociales admette, en février 2016, le lien entre son décès et son métier. En détresse, l’homme s’était laissé mourir de froid suite à un litige avec son employeur après un accident du travail.

Qui est responsable d’un accident du travail mortel ?

A qui sont imputables les décès professionnels ? En droit, l’employeur, présumé responsable d’un accident, a pour obligation de garantir la santé de ses salariés.
A chacun de ces drames, l’inspection du travail enquête sur les circonstances et les causes de la mort. En fonction du type d’infractions, l’affaire peut être renvoyée vers la justice administrative ou pénale. Problème : seule la moitié des procès-verbaux dressés pour santé et sécurité par les inspecteurs du travail sont suivis d’effet. Un PV sur deux se perd dans les limbes administratives et judiciaires. Un « flagrant déni de justice », pointait en 2010 l’association d’inspecteurs du travail L. 611-10, du nom de cet article du code du travail.

En 2009, un quart des affaires arrivées sur le bureau d’un Procureur étaient classées sans suite. Quand ce dernier engage des poursuites, la justice demeure plutôt clémente avec ce type « d’insécurité ». Dans une affaire sur quatre, l’employeur est relaxé au pénal. S’il est reconnu coupable, la sanction se limite souvent à une amende. Orange vient ainsi d’être condamné à verser 50 000 euros d’amendes pour la mort de Jean-Claude Lachaux, tombé d’une échelle lors d’une intervention technique. Environ 2% des PV dressés par l’Inspection du travail aboutissent à une peine de prison, en général avec sursis.

Pourquoi la Justice est-elle si lente ?

Entre enlisement et report d’audience, neuf ans de procédure ont été nécessaires pour juger l’affaire Pierre Rivas, ouvrier intérimaire tué sur le chantier de Gare TGV d’Aix-en-Provence en 2001. Sept ans après l’écrasement de Gille Dudde par un train d’atterrissage d’Airbus près de Toulouse, en 2005, un juge prononce un non-lieu. Depuis, la famille tente en vain de relancer l’affaire. Récemment, Gilles de Robien, ancien maire d’Amiens, a finalement été relaxé, treize ans après la mort d’Hector Lobouta, un ouvrier en insertion, sur un chantier dont la municipalité était maître d’œuvre. Idem pour le directeur de l’usine AZF à Toulouse, relaxé en 2015 par la cour de cassation, soit quatorze ans après l’explosion de l’usine chimique.

Ces « délais anormaux », insupportables pour les familles, seraient en partie liés à l’encombrement des tribunaux. Le droit pénal au travail ne serait pas la priorité des magistrats, « pas une matière noble », commente-t-on. Pourtant, il est des affaires où la justice ne se prive pas de sanctionner. Le tribunal d’Amiens vient de condamner huit anciens salariés de Goodyear à neuf mois de prison ferme pour avoir « séquestré » leurs patrons deux ans auparavant.

Demain, les salariés en souffrance seront-ils licenciés ?

Si la réforme du droit du travail est adoptée, l’employeur sera davantage protégé face à la survenue de maladies professionnelles ou de risques psychologiques. Car tout salarié perçu comme fragilisé et en danger pourra être tout simplement… licencié. « Le projet de loi prévoit la possibilité d’un avis du médecin du travail disant « que tout maintien du salarié dans l’entreprise serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l’état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l’entreprise ». Cette formule permet de mettre à l’écart un salarié « pour son bien », et légitime dans l’esprit du médecin l’idée que la seule manière de sauvegarder la santé réside parfois dans le départ de l’entreprise. Dès lors que le médecin prononcera la formule magique, le projet prévoit que l’employeur est délié de l’obligation de reclassement qui existait jusqu’ici et peut licencier le salarié pour « motif personnel » », alerte le médecin du travail Alain Carré.

Côté gouvernement, le troisième plan d’action de santé au travail s’attèle à cibler les « risques prioritaires » afin de développer la « culture de la prévention » dans les entreprises. En réalité, des représentants des salariés aux médecins et inspecteurs du travail, en passant par les CHSCT, c’est tout le système de prévention qui « est progressivement défait depuis quelques années », s’inquiète le collectif pour la santé des travailleurs et travailleuses. « C’est lui que nous voulons préserver et renforcer » , interpelle-t-il dans une pétition.

Pire : le gouvernement a adopté le 9 février un décret modifiant le fonctionnement des indemnisations versées aux victimes des accidents du travail, qui pourraient être revues à la baisse. Pour l’association Henri Pézerat, du nom du toxicologue pionnier du combat contre l’amiante, ce décret remet en cause « un siècle de droit à réparation des victimes d’accidents du travail et de maladies professionnelles » : « Ceux qui sont mutilés, empoisonnés, cassés par des conditions de travail dangereuses, voire mortifères, sont dans le viseur du Gouvernement. On en est là aujourd’hui. » Il y a du boulot pour faire valoir les droits de ceux qui ont réellement tout perdu. Surtout à l’heure où le Code du travail et la protection des salariés s’apprêtent à être une nouvelle fois dépouillés.

Ludo Simbille et Ivan du Roy

Source : https://www.bastamag.net/Qui-meurt-du-travail-aujourd-hui-en-France

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Notes

[1] Ces chiffres officiels restent sous-estimés en raison de la sous-déclaration des accidents à la sécurité sociale.

[3] Légalement, pour être reconnu comme accident du travail, le suicide doit être commis sur le temps et le lieu de travail. En 2009, les CPAM recensaient 56 décès par suicide comme accident du travail.

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Le diesel tue !

« Diesel : la dangereuse exception française », une enquête de Cash Investigation

« Près des trois quarts des voitures neuves en France sont équipées de moteur Diesel. C’est un record mondial. L’Organisation Mondiale de la Santé pointe l’effet cancérigène des gaz d’échappement des Diesel. Pourtant, dans l’Hexagone, cette situation n’est pas prête d’être remise en question, même si la pollution de l’air provoque plus de 40 000 décès prématurés chaque année. Enquête sur les raisons de cette exception française, alors que des normes de pollution sont de plus en plus strictes. Comment les constructeurs tricolores ont pu investir dans la technologie du Diesel, avec la bénédiction de l’Etat, en dépit des avertissements et des dangers sanitaires ? »

TAFTA : le traité qui veut démultiplier le pouvoir de nuisance des multinationales

taftaDes entreprises qui réclament des milliards de dollars aux Etats, et qui les obtiennent, au prétexte que ceux-ci osent réglementer leurs activités… De la science-fiction ? Non, une des applications du Traité Transatlantique, qui pourrait bientôt devenir la norme. Une grande mobilisation mondiale a lieu samedi 18 avril pour rappeler les dangers de cet accord prédateur.

Le 18 avril, deux jours avant le lancement du 9e cycle de négociations de l’accord transatlantique TAFTA/TTIP, aux États-Unis, des manifestations auront lieu à Londres, Berlin, Paris, Rome, Madrid, Melbourne, Washington, Istanbul, Tokyo et dans près de 500 autres villes, en France, en Europe et aux États-Unis.

Aux États-Unis, il s’agit de dissuader les membres du Congrès de donner au Président Obama la Fast Track Authority, la compétence exclusive de négocier seul le TPP (Accord Transpacifique, entre 11 pays d’Amérique du Nord et la zone Asie-Pacifique) et le TAFTA/TTIP (Accord EU-États-Unis), sans passer par un vote au Congrès.

Des deux côtés de l’Atlantique, il s’agit, pour les citoyens, d’exprimer leur refus des traités en négociation (TPP pour les Américains, et TTIP/TAFTA, TISA, CETA pour tous). Le but est aussi de sensibiliser l’opinion publique et de montrer les désastres que ces accords entraînent pour la santé et les services publics, les libertés, l’économie locale, le climat, et l’agriculture paysanne.

Les dangers cachés dans les plis du Tafta

Le premier concerne le mode de règlement des différends, l’ISDS/RDIE, qui permet aux investisseurs étrangers de poursuivre les gouvernements devant des tribunaux arbitraux privés, si des lois en matière de santé, de travail, d’environnement et/ou de sécurité publique impactent leurs bénéfices futurs attendus.

Le mandat de négociation de la Commission européenne avance clairement les raisons de l’ISDS : l’« interdiction des mesures déraisonnables, arbitraires ou discriminatoires », le refus du « traitement national », la « protection contre l’expropriation directe et indirecte », la « protection et sécurité entières des investisseurs et des investissements ».

En effet, l’évolution de la jurisprudence a conduit les tribunaux d’arbitrage à considérer comme expropriation la diminution des bénéfices escomptés et à accorder aux entreprises des compensations si importantes que préventivement, des pays pourraient être amenés à ne pas légiférer. Sans compter le coût d’une procédure qui peut atteindre plusieurs millions de dollars.

L’autre grand problème est le projet de coopération réglementaire qui a pour but de « simplifier » (comprendre : éliminer les normes et supprimer les contraintes), d’imposer la reconnaissance mutuelle des lois existantes, et d’harmoniser les lois futures (en les rédigeant directement avec les multinationales, par exemple dans des domaines comme les nano particules ou les perturbateurs endocriniens…). Et ceci concerne aussi les lois nationales qui pourtant ne sont pas du ressort de l’Europe.

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Exemples de normes qui pourraient être « uniformisées »

Les précédents de l’ALENA

On a déjà l’expérience de ce type de dispositions, puisqu’elles ont été mises en œuvre dans d’autres traités, notamment l’Alena, signé il y a vingt ans entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Conçu pour donner aux investisseurs américains ou canadiens un moyen de régler les conflits avec le gouvernement du Mexique, dont le système juridique était considéré comme inefficace et corrompu, le chapitre 11 de l’ALENA a non seulement déréglementé la circulation des capitaux et facilité la délocalisation de la production à travers les frontières, mais il a également inclus un système de « règlement des différends » entre investisseur privé et État, l’Investor-State Dispute Settlement, ISDS (RDIE en français).

Les procès intentés selon l’ALENA contre le Mexique et le Canada, montrent que ce processus, dont une version a été ensuite inclue dans de nombreux traités de commerce et d’investissement ultérieurs, est un outil que les multinationales peuvent utiliser pour faire un chantage sur les États et empêcher la mise en œuvre de politiques plus sociales et plus respectueuses de l’environnement.

Les exemples sont nombreux de pays obligés à réduire leurs ambitions en matière de protection des citoyens. Le Canada, pays minier pourtant peu respectueux de l’environnement, a été contraint par des sociétés américaines de revoir les quelques normes qui tentaient de protéger la population de dangers environnementaux.

Quand les entreprises font payer les Etats

Trois exemples parmi d’autres :

En 1997, Ethyl Corporation, une société chimique américaine, a utilisé le chapitre 11 de l’accord pour contester une interdiction canadienne portant sur l’importation de MMT, un additif de l’essence qui est considéré comme une neurotoxine et dont les constructeurs automobiles affirment qu’elle interfère avec les systèmes de diagnostic de voitures. La société a gagné et s’est vue attribuer des dommages de 15 millions de dollars ; le gouvernement canadien a été contraint de retirer sa loi et de publier des excuses. Tant pis pour les consommateurs !

En 1998, l’entreprise américaine d’élimination de déchets S.D. Meyers a contesté l’interdiction canadienne temporaire d’exportation de déchets contenant des PCB toxiques, prise en vertu d’un traité international sur l’environnement. Le tribunal a statué que le Canada avait violé les normes de l’Alena, et a accordé à la société 6 millions de dollars canadiens, plus les intérêts et l’indemnisation.

En 2010, la société minière St. Marys allègue que sa filiale canadienne a été victime d’ingérence politique quand elle a essayé d’ouvrir une carrière de 150 hectares près de Hamilton, en Ontario. Les habitants avaient manifesté pour protéger les eaux souterraines, et le gouvernement provincial a émis une ordonnance de zonage pour empêcher le site d’être transformé en carrière. Les parties sont parvenues à un règlement en 2013. La société a retiré sa plainte en échange d’une compensation de 15 millions de $.

Il y a actuellement encore huit litiges en cours, tous émanant de sociétés américaines, contre le gouvernement canadien, demandant un total de 6 milliards de dollars de dommages et intérêts. Ils concernent des protections environnementales nationales, la promotion des énergies renouvelables, un moratoire sur les projets éoliens offshore sur le lac Ontario et la décision de la Nouvelle-Écosse de bloquer une méga-carrière controversée.

Cerise sur le gâteau, si les gouvernements peuvent être poursuivis en vertu de l’ISDS, rien en revanche n’est prévu dans le TTIP pour que les États puissent poursuivre les investisseurs étrangers responsables de dégâts environnementaux, de santé publique ou sociaux. On peut noter aussi que les États-Unis n’ont encore jamais perdu un seul procès.

Bras de fer entre multinationales et instances démocratiques

Mais d’autres cas se retrouvent déjà en dehors de l’Alena. En 2004, Hambourg, ville industrielle et néanmoins verte, accepte le projet de construction d’une centrale électrique au charbon dans le quartier de Moorburg par le géant suédois de l’énergie Vattenfall. La ville tente d’imposer le respect de diverses obligations de protection de l’environnement.

Mais en avril 2009, Vattenfall attaque l’Allemagne devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), une instance du groupe de la Banque mondiale basée à Washington. La société accuse l’Allemagne de lui imposer des normes environnementales trop contraignantes, qui retardent la construction et réduisent les bénéfices espérés de ses investissements. Elle réclame plus d’un milliard d’euros.

Vattenfall attaque, entre autres, le contrôle de la température de l’eau de refroidissement rejetée dans l’Elbe, et l’obligation de tester pendant deux ans l’efficacité d’une échelle à poissons en amont de Hambourg. Pour Vattenfall l’arbitrage international devrait déclarer comme illégales ces restrictions environnementales, même si elles sont conformes aux lois allemandes et européennes (directive sur l’eau 2000/60/CE) et directive « Habitat, Faune, Flore » (92/43/CEE).

Après un arbitrage dont le texte n’est pas public, et une fois l’usine construite et mise en service, la Commission européenne vient d’annoncer qu’elle lançait une procédure contre l’Allemagne devant la Cour de justice de l’Union pour un défaut d’application des exigences de la directive Habitat lors de l’autorisation de l’usine. Autrement dit, Hambourg a cédé à Vattenfall selon l’arbitrage international et se retrouve donc en défaut devant la loi européenne !

La saga de la centrale électrique Vattenfall de Hambourg démontre, entre autres choses, le refus par les entreprises multinationales de partager les surcoûts nécessaires pour préserver les écosystèmes de la planète.

Philip Morris préfère ses bénéfices à la santé des citoyens

Début mars 2015, alors que l’Organisation mondiale de la santé célébrait les dix ans de la Convention pour la lutte antitabac, l’Uruguay, pionnier dans ce combat, est l’objet d’une plainte déposée il y a cinq ans par le cigarettier Philip Morris contre sa législation antitabac, dans le cadre d’un traité de protection des investissements entre la Suisse, pays de son siège social, et l’Uruguay.

Pour le cardiologue Eduardo Bianco, directeur régional de l’Alliance pour la convention cadre de l’OMS pour la lutte antitabac, « le but de Philip Morris est de donner une leçon à l’Uruguay, héraut de la lutte contre le tabagisme, de faire peur aux autres pays en voie de développement qui voudraient suivre son exemple, et de faire jurisprudence auprès des instances internationales d’arbitrage. »

Même chose avec l’Australie, où la consommation de tabac et de cigarettes n’a jamais été aussi basse, avec seulement 16 % de fumeurs adultes. Elle est attaquée dans le cadre d’un ISDS, fin 2011, par Philip Morris : l’emballage neutre des paquets de cigarettes imposé par l’Australie constituerait une expropriation de ses investissements. Mais, pour pouvoir entamer ce litige selon l’accord avec Hong Kong, Philip Morris Asie, basé à Hong Kong, a dû racheter sa filiale australienne.

Il faudrait parler aussi de tous les cas où les entreprises polluantes refusent de nettoyer les territoires pollués. Le cas de Chevron, qui a gravement pollué une région de l’Équateur en est un exemple. Après plus de vingt ans de conflit devant des tribunaux aux États-Unis, en Équateur, à La Haye…, le conflit continue.

Le 4 mars, 2014, la Cour du District Sud de New York a annulé le jugement d’un tribunal équatorien allouant $9.5 milliards au pays et a déclaré Chevron non responsable.

Il y a aussi le refus de Renco, au Pérou, entreprise qui a même fait faillite pour éviter d’avoir à faire face à ses responsabilités… ce qui ne l’empêche pas de réclamer 800 millions de dollars en dommages-intérêts pour ce qu’elle prétend être des violations du gouvernement péruvien de l’exigence de « traitement juste et équitable » des investisseurs étrangers, et une « expropriation » de ses actifs.

Source : Elisabeth Schneiter, Reporterre

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Le site officiel du collectif national unitaire STOP TAFTA : https://www.collectifstoptafta.org/

L’égalité, c’est bon pour la santé !

viewmultimediadocumentL’épidémiologiste anglais Richard Wilkinson travaille depuis longtemps sur le lien entre les conditions sociales et la santé. Ses recherches l’ont amené à faire une découverte : les inégalités de revenus aggravent une grande partie des maux sanitaires et sociaux d’une société (la maladie, la drogue, la délinquance, la défiance, le nombre de grossesses chez les adolescentes). On peut tirer diverses conclusions de ces travaux :

  • l’enrichissement d’un pays s’accompagne d’une détérioration de sa situation sanitaire et sociale si seuls les riches deviennent plus riches ;
  • à revenu moyen identique, une population marquée par les inégalités souffre nettement plus qu’une population plus égalitaire ;
  • les inégalités n’affectent pas que les pauvres : même la santé des plus aisés est plus fragile dans une société inégalitaire !

Pourquoi ? Parce qu’une société inégale génère des rapports plus stressants, plus violents, entre les hommes.

Richard Wilkinson en a fait la démonstration dans un livre coécrit avec une de ses collègues, Kate Pickett. Publié en 2009, il a été traduit en 23 langues et vendu à 200 000 exemplaires. Il vient d’être publié en France sous le titre « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » (éd. Les Petits matins – Institut Veblen). Entretien.

Rue89 : Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’impact des inégalités sur nos sociétés ?

Richard Wilkinson : Je travaille sur le lien entre santé et classes sociales depuis les années 70. Je me suis intéressé un jour à la question du changement de niveau de vie, au niveau individuel : si votre revenu change, votre espérance de vie sera-t-elle différente ? Résultat de cette étude : un changement de revenus a un impact sur la santé des gens les plus pauvres, mais peu d’impact sur la santé des gens les plus riches. En principe, donc, si vous prenez des revenus aux plus riches pour les donner aux plus pauvres, vous aurez un impact positif sur la santé moyenne. J’ai voulu vérifier en regardant si les pays dont les revenus sont plus égaux avaient une meilleure santé que les autres.

Par la suite, d’autres personnes, dans d’autres pays, ont produit des études sur l’impact des facteurs psycho-sociaux, les effets physiologiques du stress chronique… Tout cela a aidé à comprendre les effets des différences de niveaux sociaux.

On est tombés alors sur un paradoxe. Entre les pays riches, les différences de revenu moyen (mesuré par le PIB par tête) ne semblent avoir aucun effet sur la santé. La Grèce, le Portugal et Israël font aussi bien que les Etats-Unis ou la Norvège, alors que leur revenu est deux fois inférieur [voir le graphie ci-dessous, ndlr] !

Les différences de revenu et la santé : elles jouent à l’intérieur du pays, mais pas entre les pays (DR)

En revanche, à l’intérieur des pays, l’impact des différences de revenu est très net. Chaque marche que vous descendez dans l’échelle sociale réduit votre espérance de vie [voir l’histogramme ci-dessous]. Dans les quartiers les plus pauvres de Paris, vous trouverez une espérance de vie de cinq à huit ans inférieure à celle des quartiers les plus riches.

Les différences de revenu et la santé en Grande-Bretagne : elles jouent à plein à l’intérieur du pays (DR)

Quelle est l’explication de ce paradoxe ? C’est que ce qui compte à l’intérieur des sociétés, c’est le revenu relatif : l’importance des différences de niveaux sociaux.

Ce que vous montrez, c’est que si deux pays ont un revenu moyen égal, mais que l’un est plus inégal que l’autre, il aura plus de problèmes dans tous les domaines : santé, mais aussi sécurité, violence, drogue, défiance…

Oui, mais contrairement à ce que certains ont pu dire, nous n’avons pas bâti une théorie qui expliquerait tout ! C’est vrai que notre approche touche à de nombreux problèmes, mais tous ces problèmes sont liés. Ils sont de nature sociale, et frappent surtout le bas de l’échelle.

Tout ce que nous disons, c’est que ces problèmes, tous ceux qui sont plus graves au bas de l’échelle, sont plus lourds quand les inégalités s’accroissent.

La surprise, c’est qu’ils ne s’aggravent pas seulement chez les pauvres : les inégalités nuisent à l’ensemble de la population, y compris aux plus aisés. Il est difficile de savoir ce qui se passe chez les super-riches, mais on peut constater que tous les autres, les 95%, se portent tous mieux quand les inégalités sont plus réduites.

Comment pouvez-vous être sûr du sens de la causalité ? Problèmes sociaux et inégalités pourraient simplement avoir une cause commune…

Ce que des études ont montré, c’est que des changements dans l’importance des inégalités ont un impact sanitaire et social quelques années plus tard. Ce décalage dans le temps montre bien qu’il existe une causalité.

Si vous écartez les inégalités, quelle est la raison pour laquelle selon vous les Etats-Unis ont une espérance de vie plus basse que la plupart des autres pays développés ? Mais aussi plus de prisonniers ? Plus de violence ? Plus de naissances chez les adolescentes ? Plus de problèmes psychiatriques ? Et pourquoi des pays comme les pays scandinaves ont de bien meilleurs résultats sur tous ces tableaux ? Il est très difficile de trouver une autre cause qui aurait une influence sur autant de maux différents.

Nous avons constaté comment le néolibéralisme avait sous Thatcher ou sous Reagan accru l’écart entre les revenus, en réduisant les impôts pour les plus riches, en fragilisant les syndicats, en privatisant l’industrie. Cette idéologie s’est répandue vers les autres pays, mais avec un décalage par rapport à la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Et on retrouve ce décalage dans le développement du stress chronique, de la violence etc. dans ces autres pays.

Qu’est-ce qui explique cette relation entre inégalités et santé, inégalités et violence ?

Si les inégalités aggravent les problèmes, c’est parce que nous sommes sensibles à la différence des statuts sociaux. La violence, par exemple, est déclenchée lorsque quelqu’un vous regarde avec mépris, ne vous respecte pas. Dans une société plus inégale, il y a plus de compétition pour son statut social et plus d’insécurité pour conserver ce statut. On devient très préoccupé de la façon dont on est jugé par les autres. Le déclencheur de la violence, c’est la perte de confiance en soi, le sentiment d’humiliation, le manque de respect.

C’est un phénomène universel ? On le constate dans toutes les sociétés ?

Oui. L’être humain, pendant plus de 90% de son existence, a vécu dans des sociétés extraordinairement égalitaires. Les sociétés de cueilleurs et de chasseurs l’étaient, comme le montrent clairement de récentes études anthropologiques.

Les sociétés sont devenues égalitaires quand les hommes ont commencé à chasser de gros animaux et se sont dotés d’armes pour le faire. Le fait d’être physiquement le plus fort, au sein de votre groupe, a perdu alors toute importance : avec une arme, il est en effet facile de tuer un homme fort, pendant son sommeil par exemple. Se sont alors développées des stratégies de « contre-domination ». Et les groupes ont commencé, collectivement, à empêcher l’un de leur membre de devenir dominant. On peut l’ostraciser, le ridiculiser, le tuer, le bannir. Christopher Boehm explique cela très bien dans son dernier livre, « Moral Origins » [en anglais].

Comme il le montre, ces stratégies pour contrer les velléités de domination marquent presque le début de l’idée de démocratie. La tentation de la domination a continué à exister, mais elle est depuis cette époque contrebalancée. Plus tard, on limitera les pouvoirs de nos rois, on instaurera l’idée d’égalité devant la loi, etc.

Nous constatons, partout, des désirs de domination, mais aussi, partout, des désirs de se faire des amis et de maintenir une égalité. Nous pouvons jouer sur une corde ou sur l’autre, en fonction de l’environnement. Chacun sait comment traiter l’autre comme un ami : si on veut dîner avec lui, on ne doit pas tenir des propos qui l’humilieraient, par exemple. Mais chacun sait aussi quoi faire pour dominer l’autre : afficher son statut social, mentionner les noms de gens importants que l’on connaît, etc.

Faut-il jouer la compétition de statut ou la réciprocité, la coopération et l’empathie ? Cela dépend de l’environnement. Le degré d’inégalités d’une société nous indique sur quelle corde on doit plutôt jouer. Et les comportements à adopter s’apprennent dès le plus jeune âge.

L’environnement peut même changer la façon dont nos gènes s’expriment, comme le montre l’épigénétique. Des études ont établi que des singes qui changent de statut (quand on les fait passer d’un groupe à l’autre) connaissent des changements épigénétiques. On l’a constaté aussi chez les hommes – une étude a été menée sur les riches et les pauvres à Glasgow [Ecosse].

Au début de notre vie, nous sommes donc très sensibles à l’environnement. Si l’environnement est compétitif, on va s’y adapter en conséquence : on va être sensible à la façon dont on est jugé, on va regarder les autres comme des rivaux.

Si au contraire l’on sent qu’on va grandir dans une société où l’on va surtout dépendre de la coopération avec les autres, on va regarder ceux-ci avec empathie, on va travailler la réciprocité. Le développement émotionnel et cognitif va être très différent.

L’inégalité s’exprime-t-elle uniquement par les revenus ? Ne peut-elle pas passer par des marqueurs culturels ? En France, on accorde beaucoup d’importance au capital culturel…

Ces marqueurs culturels naissent toujours des inégalités de revenus, même s’ils mettent du temps à se développer. Les différences culturelles sont l’expression des différences matérielles.

Les hommes politiques veulent tous créer une société sans classes, mais vous ne pouvez pas faire cela sans réduire les inégalités de revenus. Parce que ces différences matérielles sont celles qui forment la matrice des classes sociales. Ce sont elles qui créent la distance sociale, ce sentiment des uns d’être puissants et intelligents et le sentiment des autres d’être dominés.

Les différences de « capital culturel », on les constate partout. Mais l’argent joue un rôle. Quand on mesure l’activité culturelle en demandant aux gens « quand êtes-vous allé pour la dernière fois au théâtre » , « quand avez-vous lu un livre pour la dernière fois », « quand êtes-vous allé au musée », les réponses à ces questions déclinent dans les sociétés inégalitaires en termes de revenu. Dans ces sociétés, la culture devient le privilège des riches. La façon d’afficher son statut économique, c’est souvent de montrer qu’on est familier avec la littérature, la poésie, la musique, de peinture… C’est la raison pour laquelle les riches dépensent tant d’argent pour des peintures.

La France a « la passion de l’égalité », disait Tocqueville : le mot égalité est écrit au fronton de nos écoles. Et pourtant, dans les enquêtes sur le bonheur, la France arrive loin derrière les autres. Et nous sommes de gros consommateurs d’antidépresseurs. Comment l’expliquez-vous ?

Même si les inégalités sont un facteur aggravant de la dépression, elles n’en sont pas le seul. Et je ne connais pas assez bien la situation française pour vous donner l’explication de cette surconsommation d’antidépresseurs. On m’a dit que le niveau de compétition sociale à Paris était terrible, ce que j’ignorais.

Et que pensez vous des enquêtes sur le bonheur ? Leurs résultats confortent-elles votre théorie ?

Des économistes ont trouvé une relation entre le degré d’égalité et le bonheur, mais elle n’est pas aussi forte qu’on pourrait s’y attendre. La raison selon moi vient du fait que les enquêtes sur le bonheur sont basées sur des données subjectives. Dans une société inégalitaire, vous devez être un dur, ne jamais admettre de faiblesse.

On le constate dans les enquêtes de santé quand on pose par exemple cette question : « Ces derniers mois, votre santé a-t-elle été excellente, bonne, moyenne, fragile, ou mauvaise ? » A l’intérieur d’une même société, les réponses correspondront bien à l’espérance de vie relative des personnes interrogées : les gens qui répondent « bonne » vivent effectivement moins longtemps que ceux qui répondent « excellente ». Mais sur le plan international, si l’on compare les pays, on ne trouve aucune relation de la sorte. Car il semble que dans les pays où la compétition est forte, vous répondrez plus facilement « excellente », même si vous pensez « bonne »…

Dans les enquêtes sur le bonheur, on vous demande si vous vous sentez heureux. Dans les pays inégalitaires, admettre qu’on est malheureux est un aveu d’échec.

Je pense donc que ces études sont biaisées. Dans certaines sociétés plus égalitaires, comme au Japon, affirmer qu’on est heureux, c’est considéré comme une vantardise.

Quelle est la meilleure façon de réduire les inégalités ? Les impôts ?

Les impôts permettent de répondre rapidement au problème. Il faudrait un accord international pour régir les impôts des plus riches et éviter l’évasion fiscale.

Mais augmenter les impôts est politiquement délicat et il serait plus fondamental de réduire les écarts de revenus avant qu’ils ne soient taxés.

Je pense que la culture du bonus et de l’évasion fiscale est le reflet d’une défaillance des contraintes démocratiques. Ces gens font ce qu’ils veulent quand ils veulent. Nous devons lutter contre ces attitudes en étendant les mécanismes démocratiques dans la sphère économique.

Comment ? En ayant une législation plus sérieuse pour imposer la représentation des salariés dans les entreprises ; en favorisant les entreprises de l’économie sociale et solidaire ; en soutenant par des prêts bonifiés les reprises d’entreprises par les salariés… On peut aussi agir sur les multinationales, où l’on trouve des écarts de salaires de 1 à 300. On pourrait par exemple taxer davantage les entreprises qui ont de grands écarts de salaires.

Les pays communistes avaient tenté d’aboutir à une plus grande égalité en réduisant la démocratie, je pense qu’il faut au contraire aboutir à un tel résultat en en élargissant le champ !

Entretien publié sur Rue89 en octobre 2013 : http://rue89.nouvelobs.com/2013/10/20/richard-wilkinson-les-inegalites-nuisent-a-tous-y-compris-plus-aises-246731

Les conséquences sanitaires désastreuses de notre exposition aux produits chimiques

arton4356-66d77Extrait d’une entrevue de Bastamag avec Fabrice Nicolino, l’auteur d’« Un empoisonnement universel, Comment les produits chimiques ont envahi la planète » (sorti en septembre dernier).

Propos recueillis par Olivier Petitjean

« Le cœur de votre ouvrage porte sur les conséquences sanitaires de cette exposition universelle aux produits chimiques. Que sait-on exactement ?

Prenons l’exemple des perturbateurs endocriniens. Il y a 25 ans, cette expression n’existait pas. Elle a été forgée par une biologiste américaine, Theo Colborn, qui s’est rendue compte, en étudiant la faune sauvage des Grands Lacs nord-américains, que les problèmes de reproduction et de fécondité se multipliaient. Avec des collègues, Theo Colborn a découvert que certains produits chimiques, à des doses infinitésimales, « imitaient » les hormones naturelles, pénétraient ainsi dans le système endocrinien (responsable de la sécrétion des hormones) et le désorganisaient en profondeur. C’était en 1991. Depuis lors, on ne cesse de découvrir de nouvelles substances chimiques ayant des propriétés de perturbateurs endocriniens. C’est le cas des phtalates, du bisphénol A, de la plupart des retardateurs de flamme… Il faudrait des programmes de recherche massifs pour mieux comprendre les perturbateurs endocriniens et leurs effets. Mais ces programmes n’existent pas. En France, le programme national sur les perturbateurs endocriniens est ridiculement peu financé – alors même qu’il a été créé en partenariat avec l’industrie. Au final, même si les connaissances s’accumulent sur l’impact sanitaire de ces produits, on ne fait rien, parce que cela remettrait en cause l’édifice entier.

Quel sont les liens entre les produits chimiques et l’explosion de pathologies comme le cancer, le diabète ou Alzheimer ?

On assiste dans les pays développés à une explosion de nature épidémique de plusieurs maladies très graves. Regardez le cancer : 111% d’augmentation de l’incidence des cancers depuis 25 ans en France. Mais aussi l’obésité et le diabète : 5 millions de diabétiques en France d’ici 2020 ! Et 2 millions de cas d’Alzheimer à la même date (lire aussi cet entretien, ndlr). Je ne pense pas que notre système de santé sera en mesure de soutenir le choc. L’exposition aux produits chimiques n’est peut-être pas la cause unique de ces phénomènes, mais des études de plus en plus nombreuses et de plus en plus convaincantes indiquent qu’il y a des liens entre une partie de ces maladies et certains produits chimiques. Les Américains commencent ainsi à parler de produits chimiques « obésogènes » et « diabétogènes ».

La pollution de l’air intérieur est aussi une grande source d’inquiétude. Un organisme de l’OMS a classé l’air extérieur comme cancérigène, à cause de la pollution. Mais l’air intérieur, dans lequel nous passons la plus grande partie de la journée, est lui aussi contaminé par de nombreuses substances chimiques, libérées à des doses très petites par le mobilier, les peintures, les matériaux vieillissants. Tous les experts sont inquiets, mais on ne fait absolument rien, car tout le monde est tétanisé. Parler publiquement de ce problème impliquerait de revoir tous les process industriels.

Cela signifie-t-il qu’il faudrait faire payer l’industrie chimique pour financer notre système d’assurance maladie, un peu comme on l’a fait avec le tabac ?

L’exemple du tabac est inquiétant. L’industrie du tabac est toujours debout malgré ses crimes et malgré les amendes pharaoniques qu’elle a dû payer. En ce qui concerne l’industrie chimique, même si cela peut paraître un peu excessif de le formuler ainsi, j’en suis venu à la conclusion qu’il n’y a pas de compromis possible. Il faut abattre l’industrie chimique. L’industrie transnationale de la chimie sera toujours à la recherche de nouvelles molécules, sans se soucier des conséquences, dans la mesure où l’histoire prouve que personne ne leur demande jamais de comptes. Tous les chimistes qui ont inventé des gaz mortels, tous ceux qui ont travaillé pour les nazis sont morts dans leur lit – et certains sont encore considérés comme des héros aujourd’hui par des firmes comme Bayer. La seule chose à faire aujourd’hui est d’arrêter la contamination. Lorsque quelque chose est aussi grave et aussi nocif que la contamination chimique, la seule chose à faire est de fermer le robinet. Je rêve du moment où les sociétés du monde auront suffisamment de pouvoir pour démanteler l’industrie chimique, comme on a démantelé IG Farben après la Seconde guerre mondiale.

Alors, pour vous, il n’y a pas de bonne chimie ? N’a-t-elle pas apporté certains bienfaits à la société ? Et ne peut-on pas imaginer une chimie sous contrôle, bien régulée, où chaque nouveau produit serait sérieusement testé avant d’être commercialisé ?

Il est indéniable que la chimie a rendu des services aux hommes et continuera à en rendre. Je n’ai absolument rien contre la chimie en tant que science. Mais il faut se réapproprier l’intérêt que peut avoir la chimie pour l’humanité – ce qui implique de se débarrasser de l’industrie chimique. À quoi donc ressemblerait une chimie sous contrôle ? Le problème – et on touche là à un problème aussi crucial que terrible –est que, dans l’état actuel des connaissances humaines et de nos moyens de contrôle et d’analyse, il reste quelque chose de fondamentalement inconnu dans les impacts sanitaires et environnementaux de la prolifération de produits chimiques. Nous ne sommes pas outillés pour évaluer les impacts cumulés de l’exposition à plusieurs produits chimiques différents, de leurs rencontres aléatoires. C’est l’image même de la boîte de Pandore.

Derrière l’industrie chimique telle qu’elle existe aujourd’hui, il y a une pulsion fondamentale de notre monde moderne : celle de la vitesse. Faut-il aller si vite, se précipiter sur la moindre nouvelle substance au motif qu’elle présente tel ou tel intérêt ponctuel immédiat ? Ou bien faut-il instiller de la sagesse, et donc une certaine lenteur ? La lenteur me semble consubstantielle à la démocratie. Pas de démocratie à l’heure de la vitesse électronique. La condition fondamentale pour une chimie qui soit véritablement au service de l’humanité, c’est de renoncer à la précipitation, et d’accepter d’attendre de voir les effets à long terme des substances.

Lorsque l’on découvre les propriétés insecticides du DDT en 1938, celui-ci apparaît comme un produit miracle. Aussitôt, il est utilisé partout, sans protection. Il est même utilisé pour sauver in extremis du typhus certains rescapés des camps de la mort. Ce n’est que plus tard, avec le livre de Rachel Carson Printemps silencieux, que le grand public prend conscience des effets mortifères du DDT sur un grand nombre d’organismes vivants. L’industrie chimique – Monsanto en tête – monte alors une opération planétaire pour défendre son produit phare. Cet exemple montre combien il peut être compliqué de ne pas se précipiter. Mais aujourd’hui, avec le recul d’un siècle de chimie de synthèse, on sait très bien les désastres que peuvent occasionner certaines substances. On ne devrait plus répéter les mêmes erreurs. »

 

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Sur les conséquences sanitaires des produits chimiques, voir aussi l’instructif et terrible documentaire « Nos enfants nous accuseront » :

« Chaque année en Europe 100 000 enfants meurent de maladies causées par l’environnement.
70% des cancers sont liés à l’environnement dont 30% à la population et 40% à l’alimentation.
Chaque année en France, on constate une augmentation de 1,1% des cancers chez les enfants.
En France l’incidence du cancer a augmenté de 93% en 25 ans chez l’homme.
Dans un petit village français au pied des Cévennes, le maire à décidé de faire face et de réagir en faisant passer la cantine scolaire en Bio. Ici comme ailleurs la population est confrontée aux angoisses contre la pollution industrielle, aux dangers de la pollution agro chimique. Ici commence un combat contre une logique irréversible, un combat pour que demain nos enfants ne nous accusent pas. »

« Nos profits valent plus que vos vies ! » : Monsanto ou le capitalisme décomplexé

« Implantée dans quarante-six pays, Monsanto est devenue le leader mondial des OGM, mais aussi l’une des entreprises les plus controversées de l’histoire industrielle. Depuis sa création en 1901, la firme a accumulé des procès en raison de la toxicité de ses produits, mais se présente aujourd’hui comme une entreprise des « sciences de la vie » convertie aux vertus du développement durable.

A partir de documents inédits, de témoignages de victimes, de scientifiques et d’hommes politiques, « Le monde selon Monsanto » reconstitue la genèse d’un empire industriel qui à grand renfort de mensonges, de collusion avec l’administration américaine, de pressions et de tentatives de corruption est devenu le premier semencier du monde, permettant l’extension planétaire des cultures OGM sans aucun contrôle sérieux de leurs effets sur la nature et la santé humaine ! »

Les dégâts du plastique

Piège de plastique – Dailymotion

« Après s’être intéressée à la recette du Coca Cola et à ce qui se cachait derrière la fabrication d’une tranche de jambon, l’Emmerdeuse (Olivia Mokiejewski) a décidé d’enquêter sur notre consommation de plastique et ses conséquences : 260 millions de tonnes de plastique sont produits chaque année dans le monde. Le problème c’est qu’on est tous devenu accroc… Et qu’aujourd’hui, on n’arrive plus à s’en débarrasser !

La première victime de cette surconsommation est la mer. Elle est devenue une poubelle de plastique, soit 80 % des déchets trouvés en mer.
Mais en réalité, le plastique est partout : il voyage dans les rivières, les fleuves, dans les airs, il se fragmente, si bien que parfois on ne le voit même plus. Il étouffe et empoisonne les animaux et pollue l’environnement.

D’où viennent ces déchets ou ces marées noires de granulés de plastique qui finissent leur voyage dans le milieu naturel ?
Olivia Mokiejewski a voulu savoir ce qui se cachait derrière ce monde pourtant plus fun, plus simple et plus résistant, derrière cette invention géniale qui aujourd’hui nous envahit.

Fidèle à son tempérament d’éternelle insatisfaite, notre Emmerdeuse a découvert sous le palais des Festivals de Cannes et ses paillettes…une drôle de décharge ! Elle n’a pas hésité à demander des comptes à une usine de fabrication de plastique peu soucieuse de ses rejets ! Enfin, elle ne s’est pas satisfaite des beaux discours des communicants de cette industrie pour s’enquérir des effets du plastique dans notre alimentation !

Car de nouvelles questions se posent désormais. Le plastique est il entré dans notre chaîne alimentaire ? Est ce que nous aussi nous en mangeons ? Ne sommes nous pas contaminés par le plastique qui nous entoure ? Qu’en est-il de ces phtalates présents dans le plastique ?

Pour les uns, pas de panique, tout est « under control » mais Olivia n’en est pas si sûre et poursuit sa quête.
Bon nombre de voix légitimes s’élèvent aujourd’hui et affirment que le consommateur n’est pas suffisamment protégé. Alors l’Emmerdeuse pose la question : et si on essayait d’en consommer moins ? »