La tyrannie de l’horloge

horlogeEn aucun domaine, les sociétés occidentales existantes ne se distinguent des sociétés antérieures, qu’elles soient européennes ou orientales, que dans celui de la conception du temps. Pour le Chinois ou le Grec anciens, pour le berger arabe ou le paysan mexicain d’aujourd’hui, le temps est représenté par le cour cyclique de la nature, l’alternance du jour et de la nuit, le passage de saison en saison. Les nomades et les agriculteurs mesuraient et mesurent encore leurs jours depuis le lever jusqu’au coucher du soleil et leurs années en fonction du temps de la semence et du temps de la récolte, de la chute des feuilles et de la fonte des neiges dans les lacs et rivières.

Le paysan travaillait en fonction des éléments, l’artisan tant qu’il pensait nécessaire de perfectionner son produit. Le temps était perçu à l’intérieur d’un processus de changement naturel et les hommes n’étaient pas intéressés par son décompte exact. C’est pourquoi des civilisations hautement développées sous d’autres aspects usaient des moyens les plus primitifs pour mesurer le temps : le sablier avec son filet de sable ou d’eau, le cadran solaire inutilisable par temps couvert et la bougie ou la lampe dont la partie non consumée d’huile indiquait les heures. Tous ces dispositifs étaient approximatifs et inexacts, qui plus est, rendus souvent peu sûrs par les aléas météorologiques ou la paresse de l’approvisionneur. Nulle part dans le monde antique ou médiéval, il n’y eut plus d’une petite minorité d’hommes concernée par le temps en terme d’exactitude mathématique.

L’homme moderne occidental vit toutefois dans un monde régi par les symboles mathématiques et mécaniques du temps de l’horloge. L’horloge dicte ses mouvements et domine ses actions. L’horloge transforme le temps, de processus naturel qu’il était, en marchandise, qui peut être quantifiée, achetée et vendue comme de la soupe et du raisin. Et, parce que sans quelques moyens de garder l’heure exacte, le capitalisme industriel n’aurait jamais pu se développer et ne pourrait continuer à exploiter les travailleurs, l’horloge représente un élément de tyrannie mécanique dans la vie des hommes modernes, plus puissant que n’importe quelle autre machine. Il est utile de suivre la trace du processus historique par lequel l’horloge a influencé le développement social de la civilisation européenne moderne.

Il est fréquent dans l’histoire qu’une culture ou civilisation développe le dispositif qui sera utilisé ultérieurement pour sa destruction. Les Chinois anciens, par exemple, inventèrent la poudre à canon qui fut développée par les experts militaires de l’Ouest et qui en fin de compte entraina la destruction de la civilisation chinoise même par les explosifs de la guerre moderne. De même, le comble de l’ingéniosité des artisans des villes médiévales d’Europe fut l’invention de l’horloge mécanique qui, avec l’altération révolutionnaire de la conception du temps que cela entraina, aida matériellement à la croissance de l’exploitation capitaliste et à la destruction de la culture médiévale.

Il y a une tradition selon laquelle l’horloge serait apparue au 11e siècle comme mécanisme pour faire sonner les cloches à intervalles réguliers dans les monastères qui, avec la vie réglée qu’ils imposaient à leurs occupants, étaient l’approximation sociale du Moyen Age la plus proche des usines d’aujourd’hui. Toutefois, la première horloge authentique est apparue au 13e siècle et ce n’est pas avant le 14e siècle que les horloges devinrent des ornements ordinaires sur les bâtiments publics des villes germaniques.

Ces premières horloges, actionnées par des poids, n’étaient pas particulièrement précises, et ce n’est pas avant le 16e siècle qu’une grande fiabilité fut obtenue. En Angleterre par exemple, on dit que l’horloge de Hampton court, fabriquée en 1540, était la première horloge de précision dans le pays. Et la précision même des horloges du 16e siècle est elle relative, puisqu’elles ne donnaient que les heures. L’idée de mesurer le temps en minutes et secondes avait été émise par les mathématiciens du 14e siècle, mais cela n’exista pas jusqu’à l’invention du pendule en 1657 dont la précision était suffisante pour permettre d’ajouter l’aiguille des minutes. Et la trotteuse ne vit pas le jour avant le 18e siècle. Il convient de noter que ces deux siècles furent ceux pendant lesquels le capitalisme crut d’une manière telle qu’il fut en mesure de profiter de la révolution industrielle en terme technique pour établir sa domination sur la société.

Comme le remarque Lewis Mumford, l’horloge est la machine clé de l’âge de la machine tout autant pour son influence sur la technologie que sur les habitudes humaines. Techniquement, l’horloge a été la première machine réellement automatique qui ait pris une quelconque importance dans la vie des humains. Avant son invention, les machines usuelles étaient de telle nature que leur fonctionnement dépendait d’une force extérieur et peu fiable : les muscles humains ou animaux, l’eau ou le vent. Il est vrai que les Grecs avaient inventé un certain nombre de machines automatiques primitives, mais elles étaient utilisées, comme la machine à vapeur de Héron, pour obtenir des effets « surnaturels » dans les temples ou pour amuser les tyrans des cités du levant. mais l’horloge fut la première machine automatique à atteindre une importance publique et une fonction sociale. La fabrication des horloges devint l’industrie à partir de laquelle les hommes apprirent les éléments de la fabrication des machines et acquirent les compétences techniques qui devaient produire la machinerie complexe de la révolution industrielle.

Socialement, l’horloge a eu une influence radicale sans commune mesure avec n’importe quelle autre machine, dans la mesure ou elle fut le moyen d’atteindre au mieux la régulation et la discipline de vie nécessaires au système d’exploitation industriel. L’horloge a fourni le moyen par lequel le temps – une catégorie si évasive qu’aucune philosophie n’a encore déterminé sa nature – a pu être mesuré concrètement par les formes plus tangibles de la circonférence du cadran. Le temps comme durée commença à être méprisé, et les hommes commencèrent à toujours parler et penser en terme de laps de temps tout comme s’il s’était agi de portions de calicot. Et le temps, désormais mesurable en symboles mathématiques, finit par être considéré comme un bien qui pouvait être acheté et vendu de la même manière que n’importe quel autre bien.

Les nouveaux capitalistes, en particulier, développèrent une conscience farouche du temps. Le temps, symbolisant ici le travail des ouvriers, était conçu comme s’il s’était agi de la principale matière brute de l’industrie. « Time is Money » (le temps, c’est de l’argent) devint un des slogans clés de l’idéologie capitaliste et le chronométreur fut le plus significatif des employés introduits par la pratique capitaliste.

Dans les premières usines, les patrons allèrent jusqu’à trafiquer leurs horloges ou faire retentir le coup de sifflet de l’usine à de fausses heures pour escroquer leurs ouvriers d’un peu plus de ce nouveau bien si précieux. Ultérieurement, de telles pratiques se firent plus rares mais l’influence de l’horloge imposa une régularité aux vies de la majorité des gens qui n’était connue jusqu’alors que dans les monastères. Les hommes se transformèrent de fait en horloges, agissant avec une régularité répétitive sans plus rien de commun avec le rythme de vie naturel d’un humain. Ils devinrent, comme le dit la phrase victorienne, »réglés comme des horloges ». Il n’y a plus que dans les régions rurales où la vie des animaux et des plantes ainsi que les éléments continuent à imprimer leur rythme qu’une large partie de la population est parvenue à échapper au tic-tac mortel de la monotonie.

Au début, ce nouveau rapport au temps, cette nouvelle régularité de la vie fut imposée aux pauvres récalcitrants par les maitres possesseurs d’horloges. L’esclave de l’usine réagissait en vivant son temps libre (disponible) avec une irrégularité chaotique qui caractérisait les taudis abrutis d’alcool de l’industrialisme du début du 19e siècle. Les hommes fuyaient vers le monde sans temps de la boisson ou de l’inspiration méthodiste. Mais, peu à peu, l’idée de régularité se diffusa de haut en bas jusqu’aux ouvriers. La religion et la moralité du 19e siècle jouèrent leur rôle en proclamant qu’il était péché de « perdre son temps ». L’introduction de montres et horloges produites en masse dans les années 1850 permit la diffusion d’une conscience du temps jusqu’à ceux qui jusque la réagissaient surtout aux stimuli du « knocker-up »(réveilleur) ou du coup de sifflet de l’usine. A l’église comme à l’école, dans les bureaux et les ateliers, la ponctualité fut érigée en la plus grande des vertus.

De cette dépendance esclave au temps mécanique qui s’est diffusée insidieusement dans toutes les classes au 19e siècle, s’est développé cette discipline démoralisante de vie qui caractérise le travail d’usine aujourd’hui. La personne qui refuse de s’y soumettre risque la désapprobation de la société et la ruine économique. S’il est en retard à l’usine, l’ouvrier perdra son travail ou même, aujourd’ hui [1944 : les réglementations de temps de guerre sont encore en vigueur], se retrouvera en prison. Les repas pris à la va-vite, les éternelles bousculades matins et soirs pour prendre trains ou bus, la pression de devoir travailler à horaires fixes, tout contribue à provoquer des troubles digestifs et nerveux, à ruiner la santé et à raccourcir la vie.

L’imposition financière de la régularité ne tend pas, sur le long terme, à une plus grande efficacité non plus. En fait, la qualité du produit est d’ordinaire beaucoup moins bonne parce que le patron, considérant le temps comme une matière première qu’il doit payer, oblige l’ouvrier à maintenir une cadence telle que son travail en sera nécessairement bâclé. La quantité plutôt que la qualité, tel est le critère, et le travailleur commence à son tour à « compter son temps », n’étant plus intéressé que par le moment où il pourra s’enfuir vers les maigres et monotones loisirs qu’offre la société industrielle où il « tue le temps » en se vautrant dans les plaisirs tout autant réglés et mécanisés du cinéma, de la radio, des journaux que son enveloppe de paye et sa fatigue lui autorisent. Il n’y a que celui disposé à accepter de vivre au gré des hasards de sa foi ou d’expédients qui puisse éviter de vivre comme un esclave de l’horloge, s’il n’a pas d’argent.

Le problème de l’horloge est, en général, similaire à celui posé par la machine. Le temps mécanique est précieux comme moyen de coordination d’activités dans une société hautement développée, tout comme la machine est précieuse comme moyen de réduire le travail superflu à son minimum. Les deux sont précieuses pour la contribution qu’elles apportent à une société fonctionnant sans heurts et devraient être utilisées dans la mesure où elles aident à travailler ensemble et à éliminer les tâches monotones. Mais en aucun cas on ne devrait les laisser prendre le dessus sur les vies humaines comme c’est le cas aujourd’hui.

Maintenant, le mouvement de l’horloge donne la cadence aux vies humaines : les humains sont asservis à la conception du temps qu’ils ont eux mêmes produite et sont maintenus dans la peur, comme Frankenstein par son propre monstre. Dans une société saine et libre, une telle domination arbitraire de la fonction humaine par l’horloge ou la machine serait hors de question. Le temps mécanique serait relégué dans sa vraie fonction de moyen de référence et de coordination, et les hommes et les femmes reviendraient à une vision équilibrée de la vie qui ne serait plus dominée par le culte de l’horloge.

L’oppression de l’homme par une de ses inventions est encore plus ridicule que l’oppression de l’homme par l’homme, la liberté pleine et entière implique de se libérer de la tyrannie des abstractions tout autant que de celle des lois humaines.

George Woodcock, War commentary – For anarchism, mars 1944.

Source : https://infokiosques.net/lire.php?id_article=632

La publicité, ou comment transformer l’être humain en rouage docile de la machine capitaliste

obéis consomme« La publicité est partout, à tel point qu’elle est devenue invisible pour l’homo economicus que nous sommes. Nous croyons la dominer alors que nous la subissons. Mais c’est bien elle qui joue avec nous, qui s’impose pour modeler nos comportements et notre environnement. »

« Nous ne mettons pas en cause les activités publicitaires en tant que mise à disposition du public d’informations commerciales, mais nous refusons la violence et la manipulation dont usent les procédés publicitaires, auquel nul ne peut échapper et qui diffusent en permanence l’idéologie dominante. »

La publicité, un matraquage auquel personne ne doit échapper

« La publicité se conjugue avec matraquage (et c’est un point commun avec les techniques des régimes dictatoriaux). Elle est totalitaire car elle cherche à envahir la totalité de l’espace avec des panneaux (souvent surdimensionnés) qui accaparent notre environnement, des affiches recouvrant tout un immeuble, dix publicités identiques à la suite dans le métro, des « tunnels » publicitaires de 20 minutes à la télévision ou à la radio etc. Il devient difficile de poser son regard sur un paysage libre de publicité. Elle s’immisce dans les films à la télévision ou au cinéma en les coupant ou en les pénétrant, plus discrètement, puisque les entreprises payent les cinéastes pour y montrer leurs produits.

La publicité envahit le temps également. Elle rythme toute la vie collective sur le mode de la consommation avec les commémorations, les fêtes, les événements réels ou factices. Tout est bon pour faire consommer. De la même façon, la publicité se saisit de tous les âges de l’existence individuelle pour en faire des moments de consommation, avec les enfants avides de jouets, les adolescents couverts de marques, les hommes motorisant leur vie et devenant fan de gadgets en tout genre, les femmes avec la mode et la beauté mais aussi la ménagère, la mère de famille ou encore les personnes âgées invitées à préparer leur avenir. Si notre espace est accaparé par la publicité, notre temporalité est rythmé par les slogans publicitaires, signe que notre civilisation glisse doucement mais sûrement vers un totalitarisme publicitaire puisqu’il est difficile d’y échapper (frontalement ou indirectement (…)). »

Un maillon essentiel du système capitaliste

« La publicité n’est pas neutre car elle existe pour promouvoir le système capitaliste et un modèle de société fondé sur la consommation. Elle contribue à déconstruire notre réflexion pour mieux nous aliéner. L’omniprésence de la publicité vise à réduire la totalité de l’être humain à la seule dimension de la consommation.

Loin d’être synonyme de liberté, la publicité participe à façonner l’idéologie dominante, à la soutenir afin que chacun prenne part à l’effort de Croissance. Elle est un maillon essentiel de l’activité économique. La publicité suscite le besoin, matraque pour ne pas dire impose un mode de vie. Elle est un rouage essentiel pour créer davantage de besoins, rendre obsolètes les produits, renouveler notre imaginaire afin de nous nourrir de nouveautés et abreuver le système en croissance par la mise en avant de biens et de services marchands. La publicité nous manipule plus qu’elle n’informe.

Modeler nos pensées et nos comportements pour nous conformer à l’impératif de Croissance

« La mainmise de la publicité sur la société est insidieuse puisqu’elle fait de la consommation un fondement de notre société, en nous incitant à penser en terme de consommation. Surtout, en plus de vouloir nous faire dépenser, la publicité vise à nous faire dé-penser en divulguant à feu doux l’idéologie capitaliste, de façon discrète et sournoise à tel point que nous n’avons toujours pas conscience d’être embrigadé. Elle est complice d’une vaste manipulation afin de tout marchandiser et asseoir la société de Croissance, l’alimenter sans cesse en nouveautés, créer de nouveaux besoins et acter l’obsolescence. Elle développe une idéologie et un mode de vie qui n’est pas neutre car directement au service du capitalisme. »

« [La publicité] a recours sans cesse aux sophismes de l’image, falsifie le sens des mots, déstructure l’ordre logique. Ce langage, dès le plus jeune âge, façonne ainsi des modes de pensée qui sont à l’opposé de la raison cartésienne. La règle publicitaire, qui oblige à faire du produit un spectacle, conduit ainsi l’enfant à confondre l’image et la chose, le visible et le réel. Règne ensuite la culture de l’amalgame : la publicité pratique cette rhétorique de l’association selon laquelle n’importe quelle valeur peut être associée à n’importe quel produit (la beauté du sport par exemple à la célébration de boissons alcoolisées). La rythmique publicitaire (jingles, chocs et frissons), les montages chaotiques et “déments”, en tentant de happer au lieu de convaincre, en nous saisissant viscéralement pour contourner nos résistances conscientes, font prédominer les conduites-réflexes sur toute démarche réfléchie. En liaison avec la trépidation médiatique et les oripeaux de la société du spectacle, c’est toute une relation au monde fondée sur l’adhésion sensorielle et le refus de penser que tisse la publicité dans la “conscience collective“. Ce mode de pensée instaure le règne de l’impensé. »

« L’omniprésence quantitative du phénomène publicitaire entraîne (…) un changement qualitatif dans sa façon d’imposer ses modèles : sa norme paraît “ normale ”. Pour mieux faire passer son message, la publicité a su évoluer en abandonnant le ton impératif pour introduire le mode indicatif. Celui-ci est, finalement, plus contraignant que le mode impératif dans la mesure où l’on ne peut pas se distancier de ses ordres. Qui plus est, cette normalité est commune à tous : la collectivité semble s’y être déjà pliée. Les modèles de consommation deviennent alors d’autant plus coercitifs qu’ils sont supposés massivement répandus. »

Une entreprise totalitaire

« La publicité, sous ses aspects festifs et joyeux, sympathiques et drôles, est une dangereuse propagande qui casse, image après image, le sens de la vie. »

« La publicité est une machine à casser la personne humaine. Elle ne veut plus d’humains, de citoyens, elle veut des consommateurs. La publicité réduit chacun de nous à un moyen : la consommation. La publicité nous impose la fausse idée que l’unique sens de la vie est la consommation. »

« [Le] phénomène publicitaire ne consiste pas en une simple somme d’annonces disparates : elle est un système. Et ce système, si on l’observe bien, non seulement tend à occuper la totalité du champ des activités humaines – y compris ses aspects les plus immatériels – dans la seule consommation. À deux niveaux, celui de l’invasion quantitative et celui de la pénétration idéologique, la publicité est bien une entreprise totalitaire.

« La publicité participe activement à la fabrication d’un modèle de société en imaginant un bonheur formaté fondé sur la consommation. La publicité célèbre l’ordre des « décideurs » et le bonheur des consommations inutiles. Au-delà de la manipulation et du mépris, la publicité dévoile une philosophie cynique qui entend transformer le monde en marchandise. La voix de la publicité est insidieuse car invisible et douce, nous sommes éduqués avec ou alors elle nous fait rêver et, elle contribue à imposer un « totalitarisme tranquille » c’est-à-dire un mode de vie imposé où la norme est la règle et ne pas la respecter signifie l’exclusion et où les victimes sont les bourreaux sans que nous puissions nous condamner. Articulation essentielle de la société capitaliste, la publicité fait plus que soutenir, elle guide la société.’

« Nous aurions pu penser que le chômage, l’exclusion, la pauvreté freineraient l’exhibition du discours publicitaire et feraient taire les sirènes de la surconsommation. Il n’en est rien. Qu’importe la « fracture » sociale, puisqu’on s’adresse à la majorité nantie ! Qu’importe si des centaines de milliers d’individus sont forcées de contempler chaque jour des modèles d’existence qui leur sont rendues inaccessibles par leur exclusion ! On ne s’émeut pas de cette violence quotidienne. Après tout, pourquoi refuserait-on aux pauvres de rêver à ce que possèdent les riches : n’est-ce pas ce qui se fait dans le tiers-monde ? A l’ordre économique, qui a pour effet d’exclure les pauvres, s’adjoint désormais l’ordre publicitaire, qui a pour fonction de nous les faire oublier. »

Avilir l’être humain, le réduire à un simple rouage

« La « culture publicité » n’existe pas, la publicité c’est l’anti-culture. Si la culture nous humanise et ré-enchante le monde, la publicité réduit l’homme à un tube digestif dont l’unique fonction est de consommer. Avec la culture, l’homme devient autonome tandis qu’avec la publicité, plus on y est soumis, plus on devient « accro» et conditionné. Loin d’essayer de tendre à la réflexion des individus, la publicité infantilise nos actes et ce dès l’enfance, en fidélisant les enfants. Il est tellement simple d’exploiter commercialement les rêves des jeunes que cela s’apparente à du dressage tant ce qui est inculqué précocement reste comme une valeur intangible pour l’individu ainsi formaté. Les publicitaires ont l’ambition de nous conditionner et d’occuper l’espace psychique. Souvenons-nous de cet ancien patron de TF1 (chaîne de télévision le plus regardée en Europe) qui expliquait que son travail consistait à élaborer des programmes pour préparer les esprits au message publicitaire. »

« La publicité est (…) une monstrueuse opération de formatage qui vise à faire régresser l’individu afin d’en faire un être docile dépourvue de sens critique et facilement manipulable. Au-delà de sa fonction commerciale immédiate, la publicité est donc bien un enjeu véritable car elle participe à faire régresser l’humain, que ce soit dans son action ou sa réflexion. Elle rabaisse les personnes au rang de simples consommateurs qui commencent par consommer des produits puis consomment d’autres humains (management, violence, exploitations diverses …) et finissent par se consommer eux-mêmes (dopages, sectes, opérations de chirurgie esthétique …). »

Uniformiser les modes de vie et détruire les cultures

« La publicité, loin d’une culture en soi, détruit les cultures existantes pour uniformiser les besoins et les comportements. Elle façonne des identités communes à tous en simulant des différences qui sont davantage des moyens pour nous faire croire que nous avons le choix.

D’ailleurs, la diversité des cultures du monde dérange la publicité puisqu’elle peut être considérée comme un frein à la soif de profits des annonceurs. La publicité veut détruire les cultures en imposant des produits et des modes de vie standardisés sur toute la surface de la Terre. Chacun sur la planète devra consommer de façon identique et beaucoup. La publicité ne supporte pas les peuples qui veulent faire de la diversité de leur culture une richesse. La publicité veut créer un monde non pas universel, mais uniforme, tout en glorifiant, de façon trompeuse, la différence, quand elle ne rêve que d’indifférenciation. »

Une pollution et un gaspillage immenses

« L’omniprésence de la publicité nous oppresse, tout comme elle nous conditionne. Elle normalise nos comportements et représentent autant une occupation illicite de notre espace qu’un gaspillage intolérable d’autant plus qu’il n’est souvent ni voulu, ni attendu.

La publicité, par son essence même, contribue au pillage perpétré par le capitalisme du désastre, notamment des ressources naturelles. En outre, en produisant son verbiage malsain, la publicité pollue de multiples façons notamment par une pollution visuelle et énergétique. »

« De façon intrinsèque, la publicité participe au pillage planétaire organisée par le capitalisme. En effet, le système publicitaire monopolise toujours plus l’espace public. Il parasite les activités culturelles et pervertit les manifestations sportives. Par ailleurs, la publicité sacrifie la santé et l’écosystème au commerce, occulte les conséquences sanitaires, et se moque du principe de précaution (en vendant tout produit, peu importe le risque). La publicité incite à la surconsommation, au gaspillage, à la pollution et fait souvent l’apologie de comportements irresponsables et individualistes. Elle est source de surendettement, de délinquance et de violence pour les plus démunis et les plus réactifs à son discours intrusifs.

« La publicité a toujours privilégié le support de l’affichage à tel point que, désormais, les affiches publicitaires sont incrustées dans nos villes, nos campagnes et nos transports. Elles sont omniprésentes, géantes, souvent illuminées et sont donc dévoreuses d’espace public et d’énergie.

Cette débauche graphique gêne la vue, salit notre cadre de vie, réduit notre liberté de penser et limite notre faculté de rêver. La confiscation de l’espace public et son exploitation mercantile sont d’autant plus inadmissibles que la loi qualifie les paysages de « bien commun de la nation » et que les dispositions régissant l’affichage publicitaire sont intégrées au livre V du Code de l’environnement, intitulé « Prévention des pollutions, des risques et des nuisances ». Ainsi, même le législateur considère l’affichage publicitaire comme une pollution ! Par l’affichage, le système publicitaire s’immisce dans notre quotidien de la façon la plus évidente et la plus violente également. »

Sortir de la publicité pour sortir de la société de croissance

« Pour sortir de la société de croissance, sortir de la publicité est un préalable obligatoire. Lutter contre la publicité est donc, avant tout, un combat idéologique. »

Extraits de l’article « Sortir de la publicité » de Christophe Ondet.

(L’article en intégralité : http://www.projet-decroissance.net/?p=342 )

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Quelques sites utiles, pour comprendre et agir contre la pub :

http://www.deboulonneurs.org/

http://www.casseursdepub.org/

http://paysagesdefrance.org/

http://antipub.org/

La pensée iconoclaste et stimulante de Pier Paolo Pasolini

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Une excellente introduction à la pensée de Pier Paolo Pasolini, signé Max Leroy et publié originellement sur le site de la revue Ballast :

« Ce qui m’a poussé à devenir communiste, raconta un jour Pasolini, c’est un soulèvement d’ouvriers agricoles contre les grands propriétaires du Frioul, au lendemain de la guerre. J’étais pour les braccianti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’ensuite. » Mais un communiste d’une espèce un peu à part, un peu oblique : marxiste qui ne croyait pas au Progrès, communiste exclu par le Parti communiste et révolutionnaire faisant l’éloge de la conservation. Sa bête noire ? La modernité libérale et l’empire de la consommation. De pages en pages, il tira à vue. Au point, avec ce penchant infatigable pour la polémique, de retourner le terme « fascisme » pour décrire nos sociétés de confort, de bien-être, de libertés individuelles et de droits démocratiques.

Avril 1945. Benito Mussolini tira sa révérence, tête au sol, suspendu à un croc de boucher. Quelques mois plus tôt, le frère de Pasolini, résistant antifasciste, tombait sous le feu dans la région du Frioul. Sa mort ébranla le jeune Pier Paolo, de trois années son aîné, qui, les larmes séchées, devint secrétaire de la section communiste de San Giovanni de Casarsa, petit village du nord-est de l’Italie. « C’est son souvenir, celui de sa générosité, de sa passion qui m’oblige à suivre la route que je suis », confia-t-il longtemps plus tard (cité par René de Ceccatty dans sa biographie Pasolini).

Un fascisme moderne ?

Pasolini a condamné sans détour la dictature sanguinaire (les massacres éthiopiens obligent à s’en souvenir) instaurée par le Duce. Mais il a dénoncé, avec plus de vigueur encore, un fascisme qui à ses yeux ne disait pas son nom, celui qui montrait patte blanche, celui qui préférait les galeries aux galons, celui de cette société dans laquelle il vivait, la guerre passée, et que l’on disait déjà de consommation – cette société qu’il définissait comme « le dernier des désastres, le désastre de tous les désastres ».

Le décor planté par le Parti national fasciste était, à l’image de son Guide, bouffon, grotesque et obscène : quincailleries antiques, aigles en feuilles d’or, parades de carnaval et gestuelle pathétique d’un chef d’orchestre qui se rêvait plus qu’il ne fut jamais. Mais Pasolini estimait que les deux décennies de tyrannie n’eurent malgré tout qu’un impact réduit sur le peuple italien : l’énoncé déroute mais l’âme du pays n’en fut, martelait-il, pas transformée dans ses profondeurs. « Les différentes cultures particulières (paysannes, sous prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles », assura Pasolini dans ses Écrits corsaires. Le consumérisme, qu’il identifiait donc à une nouvelle forme de fascisme — le terme est impropre, en son acceptation historique et politique, puisqu’il enlace deux réalités bien distinctes, mais le poète italien en usa comme d’une provocation, d’un mot-obus ou d’une charge explosive, en ce que le régime de la marchandise pénètre les cœurs du plus grand nombre et ravage durablement, sinon irrémédiablement, les sociétés qui lui ouvrent les bras —, s’est montré pour lui bien plus destructeur : « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental mais qui restait lettre morte. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que « la tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de l’histoire humaine. »

Sous couleur de démocratie, de pluralité, de tolérance et de bien-être, les autorités politiques, inféodées aux pouvoirs marchands, ont édifié un système totalitaire sans pareil. L’Histoire est facétieuse lorsqu’elle se rit des paradoxes : Mammon réalisa le rêve de Mussolini. En uniformisant tout un peuple, le premier mena à bien les desseins les plus fous du second, qui ne sut ni ne put aplanir l’Italie sous les bottes d’un Empire. « Le fascisme, je tiens à le répéter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple italien, tandis que le nouveau fascisme, grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision), l’a non seulement égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais. »

Contrôler par la consommation

La propagande fasciste, grossière et, somme toute, limitée aux moyens de communication de l’époque, baisse à raison les yeux devant la puissance de frappe du capitalisme moderne : « Le journal fasciste et les inscriptions de slogans mussoliniens sur les fermes font rire à côté : comme (douloureusement) la charrue à côté du tracteur », notait Pasolini dans l’un de ses articles.

L’ouvrage Divertir pour dominer, paru en 2010, a mis en relief « l’ampleur et la sophistication des procédés mis en œuvre par les industries dites culturelles pour forger les consciences aux valeurs de l’hypercapitalisme » : massification des désirs (via l’endoctrinement publicitaire), grégarisation sous couvert d’individualisme, appauvrissement du lien social, mimétisme collectif, aliénation des consciences… Ce dressage généralisé est notamment rendu possible par la télévision, que Pasolini percevait comme un instrument « autoritaire et répressi[f] comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été » (le téléviseur n’asservit pas en soi et il serait sans doute possible d’en faire un usage émancipateur s’il ne se trouvait pas « au service du Pouvoir et de l’Argent »). Lorsque l’on sait qu’un Occidental passe en moyenne neuf années de sa vie devant un écran de télévision (Bénilde rappelle dans son essai On achète bien les cerveaux que le téléspectateur n’avait à subir, en 1968, que deux minutes d’écrans publicitaires quotidiens ; en 2006, le chiffre doit être multiplié par 72…), on comprend les mises en garde, aussi véhémentes que prophétiques, du cinéaste italien. « La révolution des mass media – écrivit-il – a été encore plus radicale et décisive. Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays… Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. »

Le succès du régime consumériste tient en ce qu’il n’a pas recours aux matraques, chères aux gouvernements autocratiques (des monarchies absolues à l’URSS), pour dresser ses domestiques. La mise au pas est assurée sans que le sang ne soit versé. Servitude volontaire, ou presque : le capitalisme à la papa, bourgeois et bedonnant, cigare d’une main et fouet de l’autre, sent la naphtaline ; le voici lifté et relooké, hype et in, cherchant à susciter partout le désir de ses sujets. En 2010, l’économiste Frédéric Lordon étudia, avec l’essai Capitalisme, désir et servitude, la dimension totalitaire du « régime de désir » et « l’obéissance joyeuse » qui régentent notre temps ; trente ans plus tôt, Pasolini pointait du doigt : « La fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé ». Quel ordre ? Celui du nouveau Pouvoir. Celui de la modernité libérale, individualiste, frénétique, illimitée et liquide. Un Pouvoir jouisseur, cruel sous ses rires, prétendument sans préjugés et faussement tolérant (cette tolérance artificielle qu’il fustigeait, en tant qu’homosexuel, puisqu’elle venait « d’en haut » et ne faisait, justement, que tolérer). Un ordre qui, pour reprendre la formulation de Dufour, « réduit l’humanité à une collection d’individus calculateurs mus par leurs seuls intérêts rationnels et en concurrence sauvage les uns avec les autres » (Le Divin Marché) : les églises se sont vidées au profit des centres commerciaux, le salut passe par les biens matériels et les peuples cèdent la place aux troupeaux. « Je vis existentiellement, confiait Pasolini dans sa correspondance, ce cataclysme qui, du moins pour l’instant, n’est que dégradation : je le vis chaque jour, dans les formes de mon existence, dans mon corps. »

codeOde à la diversité

Le Divers, cher au voyageur Victor Segalen, s’est dilué dans les eaux plates d’une culture uniforme et incolore : celle du globish et des grandes marques qui infectent pareillement Séoul, Los Angeles et São Paulo – ce monde dominant, le nôtre, est celui que redoutait tant Pasolini. Celui de la note unique, sans saveur ni discordances. Le mode de production capitaliste, dans sa formulation contemporaine, arase les singularités en soumettant les peuples à la loi d’un marché transnational affranchi de toutes entraves historiques et culturelles.  Ce que le sous-commandant insurgé Marcos a nommé l’« homogénéisation culturelle du monde », dans un livre d’entretien paru en 2001.

Pasolini s’étonnait, dans ses Lettres luthériennes (sous-titrée Petit traité pédagogique), de l’absence de réactions des communistes et des antifascistes, au cours des années 1960 et 70, face à l’hégémonie marchande et à la standardisation de l’espèce humaine – mutation anthropologique qu’il tenait pour historiquement unique. Cette évolution, que l’on prenait soin de nommer « développement », le répugnait à ce point qu’il alla jusqu’à utiliser, de façon polémique et nécessairement ambiguë, le terme de « génocide » afin de mettre en évidence le caractère criminel d’un tel système économique. Le torrent ultralibéral et productiviste charrie l’éradication des cultures, des modes de vie, des particularismes et des valeurs millénaires, transformant ainsi les humains en « automates laids et stupides, adorateurs de fétiches ». Il signe la mise à mort du petit peuple cher à l’écrivain – ce peuple des faubourgs et des champs, des nippes reprisées et des mains râpées, ce peuple qu’il conviait à sa table, autour d’une rime ou d’un tournage (une position qui lui valut et vaut parfois d’être accusé de mythifier les plus modestes, de les rêver pour mieux expier ses propres origines bourgeoises – on songe notamment au romancier Édouard Louis qui, en 2014, déclara : « Écrire contre Pasolini, la mythification, l’idéalisation des classes populaires. Toute son oeuvre est traversée par une vision des classes populaires comme plus simples, plus authentiques, plus vraies. »)

À défaut d’espoir, ses voyages dans les pays du tiers-monde lui conféraient quelques joies interdites : celles, notamment, de parler à des hommes qui n’avaient pas (encore) succombé à cet hédonisme de pacotille qui distille du bonheur en sachets surgelés. Si rien n’arrête le Progrès, poursuivait-il d’une plume apocalyptique, la Terre risque fort de fabriquer des « sous-hommes » interchangeables à la chaîne… Des robots. « D’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », précisa-t-il dans l’ultime entretien qu’il donna, la veille de son assassinat.

Conserver ou révolutionner ?

Mélancolie d’artiste ? Vague à l’âme de rimailleur ? Spleen de songe-creux ? Si Pasolini n’a jamais nié le regard nostalgique qu’il portait sur le monde, son dépit n’était pas d’ivoire – celui des tours d’anciens régimes (peuplées d’esthètes féodaux ou de dandys laudateurs de Muray). Pasolini, sa vie durant, tonna rouge vif-argent et entendait bien faire du passé table rage. L’homme avoua, dans l’ouvrage Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, qu’il était communiste parce qu’il était conservateur – l’épithète relève de dispositions psychologiques personnelles, bien sûr, mais il doit également se lire à l’aune de sa pensée politique. Conservateur ; qu’est-ce à dire ? L’avenir a parfois la langue qui fourche et le présent aurait tort de tourner le dos à ses antécédents : c’est aussi dans les vieux pots qu’on fait… Pour un projet de recueil intitulé Poésie avec littérature, Pasolini composa ces deux vers : « La connaissance est dans la nostalgie / Qui ne s’est pas perdu ne possède pas ». Il précisait toutefois que le passé, lorsqu’il était présent, c’est-à-dire lorsqu’il le vivait de plain-pied, n’était pas source de satisfactions : il le devient à mesure qu’il s’efface.

Pasolini tenait aux dons des siècles défunts. Une proposition radicale, émancipatrice et libératrice (Pasolini y intégrait même l’écologie), ne pourra se concevoir qu’en refusant d’escorter l’époque dans sa marche forcée vers un avenir qui risque, en bien des points, de compromettre le socialisme de demain¹. Le poète était sensible à ce qu’il appelait les « valeurs anciennes », celles, populaires, de la « fraternité perdue » (Jean-Loup Amselle, dans son petit pamphlet Les nouveaux rouges-bruns, a vivement dénoncé « le primitivisme » de Pasolini). Son athéisme ne l’empêchait d’ailleurs pas de promouvoir une certaine sacralité, volontiers teintée de mystique chrétienne – ce qui le conduisit à condamner l’avortement sans condition (stigmate, à ses yeux, de l’hédonisme frivole et marchand). La modernité le hantait : il assistait le cœur serré au massacre des espaces urbains et naturels, noyant sa colère dans le fond des vers : « je ne vois qu’une chose : que bientôt va mourir / l’idée de l’homme qui apparaît dans les glorieux matins » (« Poésie en forme de rose », extrait du recueil Poésies 1953-1964). À quoi s’ajoutaient un romantisme certain et une aspiration chevaleresque au combat : dans sa correspondance avec Natalia Aspesi, on peut lire : « Un monde répressif est plus juste, meilleur qu’un monde tolérant : parce que dans la répression, on vit les grandes tragédies, la sainteté et l’héroïsme prennent naissance. » D’où son verdict sans appel : qu’est-ce que le présent ? « L’enfer. » Marxiste, il prenait néanmoins ses distances avec sa vision de l’Histoire et du temps (comme parousie), qu’il tenait, avec Sorel ou Camus, pour une illusion bourgeoise.

La ligne politique et philosophique de Pasolini, difficile à cerner d’un pas pressé, lui assure parfois de bien étranges soutiens posthumes : catholiques intégristes, militants identitaires ou soraliens. Patrice Bollon se fendit d’une mise au point l’an passé, en tançant la « captation théorique » de ce penseur anticolonialiste et marxiste — une récupération des « plus indues [et] scandaleuses » (Le Magazine littéraire, n° 543). S’il existe, sans contredit, un conservatisme contre-révolutionnaire et haïssable (celui des possédants qui s’accrochent à leurs privilèges présents, celui des dominants qui saigneraient la terre pour rester à leur poste, celui des exploiteurs qui justifient « l’ordre » du monde), il a pu exister, dans l’histoire socialiste, certaines formes de conservatisme capables de nourrir — ou se voulant telles — le projet révolutionnaire. Celles qu’évoque, par exemple, le militant écologiste Paul Ariès lorsqu’il rapporte, dans son ouvrage La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance, la dimension « conservatrice » des luttes populaires : « Il s’agissait de défendre des modes de vie ». Celle de ces révolutionnaires, dont Löwy et Sayre parlèrent brillamment dans Révolte et mélancolie, pour qui « le souvenir du passé sert comme arme dans la lutte pour le futur ». Celles dont Edgar Morin fait état lorsqu’il utilise le terme « métamorphose » pour illustrer les liens qui existent entre révolution et conservation : la révolution, à l’instar du papillon, dépasse sans renier la chrysalide qu’elle a été (Pour et contre Marx, paru en 2012). Celles que mentionna Guy Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle lorsqu’il déplora la perte de mémoire constitutive de notre époque, le présent perpétuel auto-suffisant et la « mise hors la loi de l’histoire ». Celles, enfin, que Régis Debray révèle dans Dégagements : « C’est le présentisme qui est effrayant. La perte des anachronismes. L’instant qui scintille, sans recul pour s’en démarquer, sans l’aune pour le juger. Si maintenant tout est maintenant, disons adieu aux rébellions de demain, que le jeunisme tuera dans l’œuf. Pas de révolution sans l’insistance, l’assistance du révolu. […] Tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés avaient un temps de retard sur le leur : le Che voulait refaire San Martín, Marcos, Zapata, Chávez, Bolívar. Comme nos jacobins en 1789, lecteurs de Plutarque et de Tite-Live, les Gracques ; et Lénine, la Commune de Paris. Les réfractaires ont la manie d’antidater, en faisant d’un anachronisme leur agenda ».

Conserver ou révolutionner ? Dans ses Lettres luthériennes, Pasolini expliquait que cette opposition binaire n’avait plus aucun sens. Il renvoyait dos à dos les conservateurs sans désir radical de rupture et les révolutionnaires persuadés qu’il fallait éradiquer jusqu’à la dernière trace du vieux monde. Le passéiste fait des cendres une décoration, le révolutionnaire les souffle pour mettre le feu à l’horizon ; le passéiste cultive les ombres, le révolutionnaire les rappelle au grand jour pour l’aider à trouver sa route ; le passéiste célèbre les cicatrices, le révolutionnaire les rouvre pour guérir l’avenir.

« Je vous hais, chers étudiants »

La vague contestataire qui s’abattit sur les années 1960 et 70 laissa Pasolini sur sa faim. C’est le moins que l’on puisse dire. Il tourna en dérision les velléités subversives et mutines des étudiants qui firent le jeu du système qu’ils contestaient avec rage (avant de rentrer dans les rangs dont ils étaient issus, bien sagement et fiers, médiatiquement, de ce quart d’heure de rébellion) : « Ils utilisent contre le néo-capitalisme des armes qui portent en réalité sa marque de fabrique et qui ne sont destinées qu’à renforcer sa propre hégémonie. Ils croient briser le cercle et ne font que le renforcer. » À ses yeux, la dérision prônée par cette jeunesse ébouriffée foulait aux pieds le sens du respect et de l’honneur, l’incivilité s’érigeait en signe de dissidence et toute réticence devant l’inédit, l’inconnu et les-lendemains-radieux devenait sujette à opprobre : « J’entends déjà leurs argumentations : est passéiste, réactionnaire, ennemi du peuple, quiconque ne sait pas comprendre les éléments de nouveauté, même dramatiques, qu’il y a dans les fils ». Il alla même jusqu’à soutenir, dans un poème, les jeunes agents de police (des enfants du prolétariat et du sous-prolétariat, disait-il) face aux émeutiers bien nourris. Ces fils à papa qui s’insurgeaient contre Papa : guéguerre intestine de la bourgeoisie.

L’un de ses biographes, Enzo Siciliano, consigna dans Pasolini, une vie : l’écrivain « devina, avant beaucoup d’autres, que le « Mai » étudiant italien n’avait rien de la révolution culturelle maoïste dont il s’inspirait pourtant, mais qu’il était une révolte codée de la bourgeoisie contre elle-même. » Pasolini reprochait également à la jeunesse « antifasciste » de mener une lutte de retard : celle-ci s’insurgeait contre un système politique mort il y a trois décennies de cela et ne voyait pas celui, ô combien plus vénéneux, qui prenait son époque à la gorge. « Un antifascisme de tout confort et de tout repos », en somme, qui fiche des coups de pied à un cadavre.

*

Pasolini est mort en 1975, étrangement assassiné sur une plage romaine, alors qu’il s’apprêtait à publier un livre sur les liens qui unissaient les autorités politiques, la mafia et le secteur pétrolier. « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie », avait juré cet homme doux et profondément pacifique, en dépit du tranchant de ses textes (Gandhi restait l’un de ses maîtres à agir). Personnage dense, complexe, parfois confus, sinon contradictoire, sans cesse en quête, jamais consensuel. Le Parti communiste l’avait radié, en 1949, pour « indignité morale et politique » et il eut, sa vie durant, à affronter trente-trois procédures judiciaires et quatre-vingts plaintes pour « obscénité ». Quelques heures avant de mourir, il déclara : « Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. »

Source :http://www.revue-ballast.fr/pasolini-contre-la-marchandise/

Notes :

1. Pasolini se définissait avant tout comme un marxiste, très inspiré par Gramsci, ne souhaitant pas être assimilé au communisme stalinisant des partis.

La dette, un instrument pour renforcer le contrôle de nos vies

Hicheur-sante_2-3aae1Entrevue publié par Bastamag en septembre 2012

Emprunt, crédit, créanciers, débiteurs, déficits, remboursement, taux d’endettement, « pacte budgétaire »… La dette est partout, elle a envahi nos vies. Or la dette n’est pas seulement économique, elle est avant tout une construction politique. Elle n’est pas une conséquence malheureuse de la crise : elle est au cœur du projet néolibéral et permet de renforcer le contrôle des individus et des sociétés. « Le remboursement de la dette, c’est une appropriation du temps. Et le temps, c’est la vie », nous explique le sociologue et philosophe Maurizio Lazzarato (auteur de La Fabrique de l’homme endetté). Entretien.

Basta ! : Vous dites que l’Homo debitor est la nouvelle figure de l’Homo economicus. Quelles sont les caractéristiques de ce « nouvel homme » ?

Maurizio Lazzarato : De nombreux services sociaux, comme la formation ou la santé, ont été transformés en assurance individuelle ou en crédit. Le mode de développement néolibéral est fondé sur le crédit et l’endettement. Cette situation s’est aggravée avec la crise des subprimes de 2007. Un exemple ? La formation aux États-Unis : la Réserve fédérale (Banque centrale) a récemment évalué que le montant total de prêts aux étudiants était de 1 000 milliards de dollars [1] ! C’est un chiffre astronomique. Pour avoir accès aux services, à la formation, vous devez tout payer par vous-même. Vous devenez débiteur. Entrepreneur de votre vie, de votre « capital humain ».

Le droit à la formation ou au logement s’est transformé en droit au crédit…

C’est une logique qui ne fonctionne que si l’économie est en expansion. Or la dette privée a été transférée aux États, lorsque ceux-ci ont sauvé les banques notamment, ce qui fait augmenter la dette souveraine. Et nous sommes devenus tous endettés. Cela ne peut pas continuer à l’infini ! Chaque bébé français naît aujourd’hui avec 22 000 euros de dette… À l’époque de l’expansion du capitalisme néolibéral, le crédit permettait de réaliser des projets économiques, des projets de vie, c’était une ouverture du temps et des projets. La logique s’est inversée. Aujourd’hui, notre seule perspective pour quelques années, c’est de rembourser ! La dette est produite et fabriquée par les banques privées, et c’est la population dans son ensemble qui doit rembourser. En Espagne, en Italie, en Grèce, les politiques d’austérité vont approfondir cette privatisation des services et la logique libérale d’endettement.

En quoi cela fonde-t-il un nouveau rapport social, et un nouveau rapport au temps ?

J’ai repris l’hypothèse que développe Friedrich Nietzsche : le rapport social fondamental n’est pas l’échange économique ou l’échange symbolique, mais le rapport débiteur/créditeur. Un rapport fondé sur la confiance, sur la promesse : moi, débiteur, je m’engage à rembourser le crédit, je me porte garant de moi-même. Cette promesse qui engage l’avenir, qui se joue dans le futur, est au cœur de la relation de crédit. Certains textes du Moyen Âge expliquent que le crédit est un « vol du temps ». On disait alors que le temps appartenait à Dieu. Et que les créditeurs étaient des voleurs du temps de Dieu. Aujourd’hui, le temps appartient au capital. Avec le crédit, on fait une préemption sur l’avenir. Cela peut être une anticipation positive – c’était le cas avant la crise –, mais aujourd’hui c’est une anticipation qui ferme complètement l’avenir, avec comme seule perspective de rembourser la dette. La crise continue, la croissance est faible, la dette augmente. Nous allons être bloqués pendant longtemps avec « ce remboursement du temps ». Le remboursement de la dette, c’est une appropriation du temps. Et le temps, c’est la vie.

Une dette, ce n’est pas seulement de l’argent à rembourser, mais des comportements à ajuster, du temps passé à se plier à des contraintes, écrivez-vous. Comment la logique du crédit et de la dette impacte-t-elle nos modes de vie ?

C’est une nouvelle forme de contrôle. Les sociétés du XIXe siècle et du début du XXe étaient des sociétés disciplinaires, comme l’a décrit Michel Foucault. Le contrôle des personnes s’effectuait dans des espaces fermés – écoles, prisons, usines… On pouvait contrôler les gestes de l’ouvrier ou de l’écolier, assignés à une place précise. Avec le crédit, l’espace est ouvert, le contrôle est totalement différent. Vous êtes obligé de rendre chaque mois une somme d’argent. Vous devez régler votre vie par rapport à cette obligation, avoir une discipline de vie compatible avec le remboursement. Nous sommes dans une phase d’adaptation. Il faudra bientôt s’adapter en temps réel aux mouvements de la Bourse ! Et ce contrôle n’est pas seulement sur des individus mais sur des pays entiers : c’est le remboursement de la dette qui « décide » aujourd’hui des baisses des salaires, de la réduction des services sociaux, des dépenses publiques. Cela influence les modes de vie, et empêche d’envisager toute rupture ou bifurcation. La dette neutralise le temps, matière première de tout changement politique ou social. Cela permet aussi d’imposer des formes régressives d’organisation sociale. Tout ça pour une dette qui ne sera jamais remboursée : d’un point de vue économique, c’est une folie !

Le taux d’endettement des ménages, par rapport à leur revenu disponible, est de 120 % aux États-Unis et de 140 % en Grande-Bretagne. Cette situation est-elle tenable ?

L’endettement de l’Italie est de 120 % de son PIB. On ne peut pas rembourser de telles sommes, même sur 10 ans, 15 ans. Il faudrait saigner les gens de manière abominable. Le paiement des intérêts de la dette française s’élève à 50 milliards d’euros par an. Que l’on soit en récession ou en croissance, il faudra toujours payer ces 50 milliards (soit 1 200 milliards depuis 1974 [2]). C’est le deuxième poste budgétaire de l’État français. Une espèce de dîme, de prélèvement forcé, qui s’ajoute au prélèvement des politiques d’austérité. Et de l’autre côté, on privatise, on continue de vendre les biens de l’État. En Italie, il est prévu de vendre chaque année pour 20 à 25 milliards d’euros de biens de l’État. D’ici dix ans, on aura tout privatisé !

La domination actuelle des banques, de la finance, est-elle le signe de la centralité de ce rapport social débiteur/créditeur ?

Marx l’avait dit : ce ne sont pas les industriels qui vont diriger le capitalisme, ce sont les banquiers. L’argent déposé dans les banques est une forme abstraite de richesse. Mais c’est aussi une potentialité : il peut être investi dans n’importe quel domaine. Alors que le capitalisme industriel est « déterminé ». Donc le pouvoir de l’argent est plus important. Le capitalisme est fondamentalement industriel, mais c’est le capitalisme financier qui lui donne sa forme. Ce pouvoir du capitalisme financier a été bridé pendant les Trente Glorieuses, mais la puissance financière est aujourd’hui mise en avant. Depuis 1988, en France, la dette peut être vendue et achetée. Cette « titrisation » de la dette, la possibilité de transformation de la dette en titres négociables sur les marchés, a déterminé la situation actuelle. Cela devient un multiplicateur d’endettement, d’investissements financiers, et donc de risque.

Vous citez le philosophe Jean Baudrillard : « On revient avec le crédit à une situation proprement féodale, celle d’une fraction de travail due d’avance au seigneur, au travail asservi. » La logique actuelle du crédit nous entraine-t-elle dans une régression ?

La logique de départ de cette crise, c’est qu’on a appauvri les gens en même temps qu’on leur donnait la possibilité de s’endetter. Sous prétexte de démocratiser et d’élargir le crédit… Mais pour des gens qui ne pouvaient pas payer pour ces crédits. Même chose avec le crédit étudiant : si les étudiants deviennent de plus en plus pauvres, comment font-ils pour rembourser ? Vous êtes endetté avant même d’entrer sur le marché du travail. Vous êtes obligé de vous comporter, à 20 ans, comme une entreprise individuelle, de vous projeter et de calculer les coûts et les investissements. Vous devenez une entreprise. C’est notamment contre cela que se sont mobilisés récemment les étudiants au Canada ou au Chili.

On reproche aux individus l’endettement collectif, en tentant par exemple de culpabiliser les Grecs. Mais nous vivons aussi dans l’incitation permanente à consommer et vivre à crédit…

Deux morales se télescopent actuellement, la morale de la dette et la morale de la consommation. Au journal télévisé, on vous informe que vous êtes responsable de la dette : vous consommez trop, vous ne travaillez pas suffisamment, vous faites appel trop souvent à la Sécurité sociale. Et de l’autre côté, on vous dit que vous méritez toutes les marchandises qui vous sont proposées. La morale hédoniste de la consommation et la morale culpabilisante de la dette et du travail, qui s’agençaient avant la crise, deviennent maintenant contradictoires. On les retrouve dans la logique d’austérité et la logique de croissance. Aucune des deux ne constitue une solution à la crise.

Vous évoquez les analyses de Nietzsche [3], qui explique que la dette permet le passage de la société sauvage à la société civilisée, parce que la dette oblige l’homme à construire une mémoire, et donc une capacité de promettre. Le crédit est-il un processus socialement positif ?

La dette est un mécanisme, ce n’est pas en soi négatif. C’est un instrument pour construire de nouvelles écoles, de nouveaux hôpitaux… Mais dans la logique capitaliste, cela devient un instrument de pouvoir. Aujourd’hui, la dette a pour seule fonction d’enrichir le créditeur. Rembourser, c’est enrichir les investisseurs institutionnels. Les gens ont cru à ce système, il est attractif. Il a fonctionné pendant vingt ans : on a eu l’impression d’un eldorado qui s’ouvrait devant nous, permettant de différer des remboursements. Pendant des années, on a acheté le consensus. Aux États-Unis, vous pouvez avoir des dizaines de cartes de crédit dans la poche. Cela a marché un temps. Mais on ne peut pas différer indéfiniment. Pourtant, le capitalisme a introduit l’infini dans l’économie. La consommation n’a pas pour but la satisfaction, mais de vous faire passer à une autre consommation. C’est donc une frustration. Vous n’avez donc jamais fini de consommer, de payer la dette…

Pourtant le crédit permet de posséder par anticipation des biens auxquels on ne peut pas accéder, et d’améliorer les conditions matérielles de vie ?

C’est autour du mot d’ordre « Tous propriétaires » de George Bush, repris par Nicolas Sarkozy, qu’a éclaté la crise, avec les subprimes. C’est la faillite de cette idée, qui devait être le symbole de la « déprolétarisation ». La déprolatarisation, c’était une idée des néolibéraux : transformer chaque individu en une entreprise individuelle. Les néolibéraux allemands après-guerre avaient un programme qui visait à construire des unités de production non-prolétariennes : favoriser l’artisanat, la petite entreprise… Nous sommes en train de vivre une nouvelle prolétarisation avec l’endettement : les classes moyennes et populaires s’appauvrissent depuis 2007 de façon redoutable. D’un côté, on coupe les salaires, de l’autre, les services sociaux. En Allemagne, l’espérance de vie a diminué [4]. La logique du crédit qui visait une déprolétarisation produit une nouvelle prolétarisation.

Faut-il annuler une partie des dettes des États ?

On passera forcément par l’annulation de dette, comme c’est souvent le cas. Ce serait logique : si on était dans une perspective libérale, les banques perdraient de l’argent. Mais après la crise des subprimes, les banquiers ont recommencé comme avant, car ils savent qu’ils ne risquent rien, même s’ils perdent de l’argent. La banque Barclays qui a manipulé le Libor (London Interbank Offered Rate) ne va rien payer pour ce scandale. Ce sont les Anglais qui vont payer pour leurs banques.

Comment peut-on lutter contre ce diktat de la dette ?

Le terrain de la lutte des classes, qui était centré sur le rapport capital/travail, autour de la production, a été déplacé sur le terrain créditeur/débiteur. Cette nouvelle relation de pouvoir s’est superposée aux autres. C’est un niveau d’affrontement beaucoup plus abstrait, mais qui traverse complètement la société. Que vous soyez salarié, chômeur ou retraité, vous devez contribuer au remboursement de la dette. Pendant un siècle et demi, le mouvement ouvrier s’est organisé autour de la question du travail. Il a inventé des formes d’organisation des luttes pour contre-balancer le pouvoir du capital. C’est plus compliqué de lutter sur le terrain de la dette. Ce déplacement laisse les gens désarmés car on n’a pas encore trouvé la façon de s’opposer de manière efficace. Il faudrait exproprier les expropriateurs, comme l’a fait le New Deal. Une euthanasie du rentier ! Comme quand Roosevelt a taxé les contribuables riches jusqu’à 90 % – et pas 75 % comme le propose François Hollande… La relation créditeur/débiteur est organisé autour de la propriété, des titres. Pour repenser la croissance – et non le contenu de la croissance, qu’elle soit verte, jaune ou autre ! – ce sont les rapports de propriété qu’il faudrait mettre en discussion.

Propos recueillis par Agnès Rousseaux

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Notes

[1] Dette accumulée par les jeunes aux États-Unis pour financer leurs études. Le taux de défaut sur ce type de crédit est d’environ 9 %, contre 6 % il y a dix ans.

[2] « Il a été calculé que la somme de tous les intérêts de la dette payés depuis 1974 (date à laquelle a été introduite en France l’obligation, pour l’État, de se financer sur les marchés) représente près de 1 200 milliards d’euros, sur les 1 641 milliards de l’ensemble de la dette publique. Les intérêts de la dette constituent la mesure de la prédation que les marchés opèrent sur la population depuis quarante ans », in La Fabrique de l’homme endetté, Maurizio Lazzarato.

[3] Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale.

[4] lire notre article.

La démotivation, une menace mortelle pour le capitalisme

abandon de poste

La motivation ou comment nous soumettre corps et âmes aux exigences de la machine capitaliste

« Pour faire avancer un âne, il n’est pas de moyen plus éprouvé que l’usage proverbial de la carotte et du bâton. C’est du moins ce que conte la légende. (…) il s’agit là d’une métaphore qui, comme beaucoup d’expressions imagées forgées par le génie populaire, recèle et condense des phénomènes bien plus complexes qu’il n’y paraît au prime abord. Notons tout d’abord qu’il est bien question de carotte et de bâton, et non pas de l’une ou de l’autre. Il ne s’agit pas d’une alternative, mais d’un rapport entre les deux termes. Pas de carotte sans bâton et vice versa. Le bâton seul, la contrainte physique, ne suffit pas à provoquer une avancée continue et décidée de l’animal. L’âne battu s’ébroue, il fait bien quelques mètres à contrecœur, mais cesse de marcher à la première occasion. Pour parler la langue des managers : l’effet des coups de bâton n’est pas performant. En fait, leur véritable effectivité est indirecte, comme menace permanente susceptible d’être mise à exécution au moindre relâchement de l’effort. Il suffit que l’âne sache qu’il peut éventuellement être bastonné, soit qu’il en ait lui-même le souvenir cuisant, soit qu’il en ait l’exemple autour de lui. Il se mettra alors en mouvement, non pas pour parvenir à un but, mais dans un souci tactique d’évitement de la douleur. (…) Tout pédagogue le sait bien, la crainte du châtiment doit être couplée à l’espoir d’une récompense. (…) On n’agit jamais vraiment dans le seul but d’éviter quelque chose, mais pour obtenir une gratification.

C’est ici qu’intervient la carotte, que l’on agite, accrochée à une perche, devant les naseaux de l’animal. Si les phénomènes psychologiques entrant en jeu sur le versant « bâton » du dispositif sont relativement grossiers, ceux qui interviennent du côté « carotte » sont beaucoup plus complexes. Pour commencer, non seulement l’âne doit voir la carotte, mais il ne doit voir qu’elle ; il faut donc faire en sorte que tout autre objet de convoitise disparaisse de sa vue. Cet à cet effet que sont utilisées ces judicieux accessoires que l’on nomme les œillères. Il existe, selon le degré de développement de la bourrique, différentes sortes d’œillères. Ce peut être par exemple un éclairage spécial, laissant dans l’ombre tout ce qui pourrait la distraire du but assigné. Ou bien une idéologie assimilant au mal absolu, ou encore une utopie irréaliste, tout ce qui n’est pas la carotte. Cependant pour efficace qu’elle soit, cette méthode est encore coercitive. Il peut advenir que l’âne se rebiffe contre la restriction autoritaire de son champ visuel. Et rappelons-nous que l’usage de la carotte a précisément pour but de promouvoir une démarche libre et volontaire. Il est aisé de comprendre que le meilleur moyen de focaliser la volonté sur un objet singulier est encore de faire le vide alentour, que rien ne subsiste dans l’environnement de l’animal qui puisse distraire sa convoitise. Dans le désert, nul besoin d’œillères. Il faut donc faire le désert.

Une fois l’attention du baudet captée, tout reste à faire. Car nous sommes encore en présence de deux volontés distinctes. L’âne veut manger la carotte, l’ânier veut faire avancer l’âne. Comment faire coïncider les deux ? L’animal doit substituer à son motif intrinsèque (la faim, la convoitise) le motif extrinsèque qui lui est représenté (la carotte et le mouvement pour l’atteindre). Cette phase se nomme l’identification. Ensuite, une fois accroché de la sorte, il doit modifier son comportement et faire l’effort approprié à la satisfaction de son attente. La chose aura d’autant plus de chance de réussir que le sujet sera convaincu d’agir volontairement et libre de toute influence extérieure. C’est la phase dite de l’adaptation. Celle-ci est facilitée chez les mammifères d’un naturel plus grégaires que les ânes, mettons des collègues. Car ici entre un jeu un phénomène décisif. Chaque collègue particulier pense qu’il doit faire un pas. Pourquoi ? Parce qu’il est persuadé que tous les autres collègues feront ce pas. C’est ce que l’on nomme l’émulation, ou la libre concurrence. Chacun croit qu’il ne peut faire autrement que de croire, pour la seule raison que tous les autres croient, « tous les autres » étant la somme de ces chacuns qui croient, etc. C’est ainsi qu’une croyance s’objective en une « réalité incontournable ».

La phase suivante du processus pourrait se nommer : l’échec bien sublimé. Car bien évidement il n’est pas question que le but puisse être atteint, sinon l’âne s’arrêterait sur-le-champ pour jouir du fruit de son effort et toute l’entreprise aurait été vaine. Mais il faut empêcher que l’animal abandonne tout espoir de parvenir à ses fins, ce qui compromettrait tout autant sa marche en avant. La satisfaction doit apparaître comme toujours différée, mais jamais compromise. L’effort infructueux doit être compensé, c’est-à-dire remis en jeu dans un effort accru. (…)

Une fois ce stade atteint, le plus dur est passé. Car on va désormais pouvoir compter sur un autre facteur éprouvé qui se nomme la routine. L’animal va continuer sur sa lancée, par vitesse acquise, pour ainsi dire, sans plus se poser la question du pourquoi. Plus exactement, cette question va s’inverser pour lui. Il se demandera : quelle raison aurais-je donc de m’arrêter ? Ce qui importe maintenant, ce n’est plus la pertinence du motif qui l’avait mis en branle, mais l’absence de motifs alternatifs suffisamment puissants pour lui faire remettre en cause la démarche adoptée. Aussi, tant que ne se présentera pas une raison impérieuse de modifier son comportement, il poursuivra son effort.

Avouons le, le fait que les ânes se fassent systématiquement berner par des procédés aussi élémentaires ne plaide pas vraiment en faveur de leur discernement. Il faut tout de même rappeler, à leur décharge, que jamais on ne vit de syndicat de bourriques manifester en revendiquant « plus de carottes et moins de bâton » ! Et, c’est un fait avéré, il est advenu qu’au bout du chemin, les baudets les plus méritants aient réellement pu mordre la carotte juteuse. C’était naguère. Car le contexte global ne permet plus ce genre de largesse. Soumis à une âpre concurrence, les propriétaires des ânes ne sont plus disposés à gaspiller de coûteuses carottes à l’exercice. Afin de baisser les coûts du travail, ils substituent à celles-ci des images coloriées, ou alors ils engagent des communicateurs chargés de persuader leurs employés que la perche à laquelle rien n’est accroché est en elle-même un mets succulent. Ou bien que le bâton se transformera en carotte le jour où il aura été suffisamment asséné sur leurs dos. On admire leurs efforts.

Ce que je viens d’esquisser à grands traits n’est autre que la théorie de la motivation telle qu’elle est distillée dans d’austères traités de psychologie et mise en pratique dans de coûteux séminaires. Qu’est-ce qu’un motif ? C’est, au sens premier, ce qui pousse au mouvement ; par extension : une raison d’agir. La motivation est donc la fabrication et la propagation de motifs destinés à faire bouger les gens dans la direction jugée utile, ou pour parler la langue de ce temps : à les rendre toujours plus flexibles et mobiles.

Dans tous les secteurs de la société actuelle, la bataille pour la motivation fait rage. Les chômeurs n’obtiennent un droit à l’existence qu’en fournissant les preuves d’un engagement sans relâche dans la recherche d’emplois inexistants. Lors des entretiens d’embauche, ce ne sont pas tant les compétences qui comptent que l’exhibition enthousiaste d’une soumission sans faille. Ceux qui ont encore une place ne peuvent espérer la conserver qu’en s’identifiant corps et âme à l’entreprise, en se laissant mener où celle-ci l’exige, en épousant sa « cause » pour le meilleur – et, le plus souvent, pour le pire. Et le devoir de motivation ne s’arrête pas à la sortie des bureaux. Il s’impose tout autant au consommateur, sommé d’être attentif aux nouvelles gammes de produits et de confirmer sa fidélité aux marques qui ont su l’accrocher. A l’adolescent qui doit se former – peut-être devrait-on dire se formater – selon les exigences du marché, aussi bien qu’au vieux qui doit s’acquitter de sa dette envers un monde qui a eu la bonté de le maintenir en vie. Et quel que soit son âge, au téléspectateur, qui doit faire don de quantités toujours plus importantes de cerveau disponible pour recevoir le flux ininterrompu des informations censées constituer son rapport à la réalité. Une fois la télé éteinte, restent encore tous ces artistes qui veulent le faire bouger, ces militants qui veulent le mobiliser, le temps et la relation qu’il faut gérer, sa propre image qu’il est sommé de dynamiser, bref pas un moment qui ne soit placé sous le signe de l’utile, sous l’impératif catégorique du mouvement. Que de carottes, pour de si malheureux ânes ! »

La motivation, un pilier du système capitaliste

« La motivation est une question centrale de l’époque et elle est appelée à le devenir toujours plus. C’est d’abord que la marchandisation intégrale l’exige. Aujourd’hui, il n’est pas un désir, pas une aspiration, pas une pulsion même qui ne soit un objet de commerce. Les produits phares qui dominent le marché, ce ne sont pas de quelconques objets censés répondre à tel ou tel usage, mais des tranches de mode de vie préfabriquées. Encore faut-il que le client s’identifie à elles, qu’il fasse siens les motifs dont on lui fait la retape. Chacun porte en lui une part de ce que l’on nommait jadis les « passions de l’âme », et aussi l’héritage des traditions antérieures (du moins ce qu’il en reste). Tout ce stock doit être mobilisé, remodelé, empaqueté, étiqueté, rendu échangeable contre un produit de valeur équivalente. Tant en amont, dans ce qu’on nomme encore le travail, qu’en aval, dans ce qu’il est convenu d’appeler la consommation (mais les deux moments peuvent de moins en moins être distingués), il s’agit de faire en sorte que l’esprit des gens soit entièrement occupé par cette tâche infinie.

La deuxième raison pour laquelle la motivation est plus que jamais cruciale, c’est que les motifs intrinsèques aux individus, auxquels les institutions sociales prétendaient répondre naguère (citons entre autres le besoin de stabilité, la soif de reconnaissance, le plaisir de la réciprocité, l’espoir de vivre mieux) ont été systématiquement anéantis par la colonisation marchande. Les idéaux et les promesses qui, bon an, mal an, avaient fait passer bien des compromis et des renoncements, sont désormais combattus comme autant d’archaïsmes dont il convient de se défaire au plus vite. S’il faut sans cesse motiver les gens, c’est qu’ils sont toujours plus démotivés. Dans la sphère de l’emploi, tous les indicateurs (au sens statistique, comme au sens policier) témoignent d’une baisse de « l’investissement » des salariés dans leur emploi. Ceci non seulement chez les travailleurs précaires et mal payés, mais aussi bien chez les cadres et les hauts fonctionnaires. Dans la sphère de la consommation, la grande distribution s’inquiète maintenant de la désaffection croissante des clients, laquelle serait due d’avantage à un effet de saturation, à une baisse du désir d’achat plutôt qu’à la fameuse « baisse du pouvoir d’achat. » Dans la sphère médiatique, l’uniformisation des informations (tant dans la forme que dans le message) semble provoquer une perte de crédibilité tout aussi globale. Quant à la sphère politique, le principe des vases communicants entre gouvernement et opposition, selon lequel la baisse de popularité de l’un entraînait une hausse équivalente de celle de l’autre, a généralement cessé de s’appliquer aux nations démocratiques. A pensée unique, désintérêt unanime. D’une manière plus générale, « l’impératif de la croissance », auquel tout le reste est subordonné, mais dont on distingue toujours moins le but, ne suffit plus à légitimer les sacrifices censés y conduire.

CarotteEn somme, plus la motivation des gens est nécessaire aux marchés, plus elle fait défaut. Plus l’appareillage technique du système se donne pour irrésistible, plus faible est son aptitude à provoquer l’adhésion volontaire. Au moment même où le capital global semble être venu à bout de tous les obstacles extérieurs qui l’entravaient encore, c’est un facteur interne qui vient le menacer : la désaffection grandissante des ressources humaines, sans lesquelles celui-ci n’est rien. C’est le ventre mou du colosse. Contrairement à ce que croyait Marx, il se pourrait finalement que la limite de World Trade Inc. ne soit pas objective, mais subjective, à savoir : la baisse tendancielle du taux de motivation. Parmi toutes les raisons qui y contribuent, le syndrome de l’embouteillage occupe une place de choix. La chose est bien connue : chacun s’est acheté la voiture qui lui promettait la liberté individuelle, vitesse et puissance, pour se retrouver finalement à faire du surplace sur l’autoroute à cause de tous les autres, qui animés par les même motifs, ont fait la même chose que lui. Mais il est alors trop tard pour pouvoir se passer d’une auto. Cependant, voici qu’un nouveau produit est lancé, censé garantir à son tour la distinction et l’autonomie de son acheteur. Et tous se ruent dessus, avec les mêmes effets, bien entendu. Il n’est même pas exact de dire à ce propos que nous nous retrouvions dans un embouteillage ; la cruelle vérité, c’est que nous sommes l’embouteillage ! Or, à mesure que les congestions s’étendent d’un segment de marché à l’autre, la durée de vie des motifs censés y conduire diminue. Force est d’en relancer de nouveaux à la va-vite, mais ce sont alors les motifs eux-mêmes qui vont finir par s’embouteiller. Non seulement les individus saturés de sollicitations ne savent plus où donner de la tête, mais l’embouteillage se forme également dans l’autre sens, des marques aux clients toujours plus difficilement atteignables. (…)

Beaucoup font le constat de cette crise de motivation pour la déplorer. Je crois au contraire qu’il faut accueillir cet état des choses comme une chance. Qui se défie du train où vont les choses fait bien de ralentir le pas. Qui doute de l’issue de la fuite en avant est avisé de se détourner des carottes agitées devant son nez. Si le développement capitaliste a pour condition primordiale la motivation de ses agents, il est logique de déduire que pour les adversaires et les victimes de ce développement, la démotivation est une étape nécessaire. »

La démotivation ou comment enrayer efficacement la machinerie capitaliste

« La méthode appropriée à une lutte asymétrique est connue et éprouvée de longue date. Elle a été exposée voici vingt-cinq siècles par Sun Zi dans l’Art de la guerre. A l’encontre de la conception occidentale, la stratégie chinoise classique s’applique à éviter à tout prix le choc frontal, l’objectif étant de gagner sans jamais avoir à livrer combat. C’est une méthode qui privilégie l’esquive, le contournement, le stratagème, la passivité attentive. Tout l’art consiste à déposséder l’adversaire de ses forces avant même qu’il ne les engage sur le terrain. On le décontenance, on le fait tourner en bourrique, on le pousse à l’erreur de sorte qu’il soit déjà défait, effondré intérieurement au moment de passer à l’acte. Cet invisible travail de sape une fois accompli, il suffit alors de presque rien pour lui faire perdre l’équilibre et le neutraliser pour de bon, le but ultime n’étant cependant pas de le détruire, mais de le déstructurer pour pouvoir capter ses ressources.

Il serait intéressant d’imaginer les applications possibles de cette stratégie à la lutte de classe asymétrique. Par exemple, au lieu de s’épuiser à faire masse, à reconstituer un bloc, l’on s’attacherait à atteindre l’économie de moyens maximale, à constituer pour ainsi dire des unités de partisans du moindre effort. (…) La méthode chinoise (adaptée aux conditions contemporaines) repose avant tout sur deux principes éminemment discrets : se rendre soi-même insondable, et laisser la formidable machinerie de World Trade Inc. s’enliser inexorablement dans les sables de la démotivation. Quand l’affrontement n’est pas possible, il faut biaiser : « Réussir à dominer la disposition de l’adversaire sans avoir pris soi-même de disposition particulière, tel est le rapport de biais. Au lieu de recourir à une disposition pour faire face à la disposition de l’autre, c’est au contraire par une absence de disposition que je contrôle la disposition de ce dernier. » (François Jullien, Le Détour et l’Accès)

Les arts martiaux chinois et japonais sont fondés sur ce même principe. L’aïkido par exemple, dans lequel seule l’énergie cinétique de l’attaquant est mise à contribution et retournée contre lui-même. Ceci m’avait conduit il y a quelques années à préconiser la mise au point d’une sorte d’aïkido mental : au lieu de s’évertuer à fabriquer un arsenal théorique ou une forteresse doctrinaire de plus, on se bornerait, dans cette discipline, à maîtriser des prises minimalistes susceptibles de retourner la puissance idéologique du pouvoir contre celui-ci. (…)

Toutes ces techniques d’autodéfense sont des applications d’un concept clé de la philosophie chinoise, en particulier taoïste : wei wu wei, le non-agir agissant. Bornons-nous ici à n’en donner qu’une formulation banale, voire simpliste : l’abstention, la suspension d’activité, le non-engagement sont aussi des moyens d’agir. Au lieu de faire quelque chose à tout prix, de s’activer, de s’agiter en tous sens, il est grandement préférable de se poser la question : pourquoi fait-on quelque chose plutôt que rien ? Il ne s’agit pas seulement de faire de nécessité vertu dans un rapport de forces défavorable, mais bien de renverser la situation asymétrique en se plaçant sur un plan fondamentalement autre. Tel serait le sens philosophique concevable de la dé-motivation. »

Refuser le diktat du projet

« Qu’on ne voie pas dans ces propos une espèce de mise en touche ésotérique des problèmes abordés précédemment. Ils répondent à une nécessité bien concrète, celle de s’inscrire en faux contre le nouveau modèle dominant de l’activité, je veux parler du projet. Il n’est pas de signe plus révélateur du rapport que notre temps entretient au temps que l’usage immodéré qui est fait de ce mot. Projeter, c’est jeter devant soi. Multiplier les projets, c’est n’avoir de cesse de rejeter toujours plus loin l’accomplissement du motif initial. A peine un fardeau a-t-il été expédiée, voici qu’en arrive un autre qu’il faut amortir, soutenir et relancer, l’activité se réduisant à cette suite de passes éprouvantes, de brouillons, qui ne sont pas nécessairement des bons plans, dont la réalisation est toujours remise à demain. Cette projection permanente de l’activité vers l’avenir confère au présent vécu la dimension d’une virtualité réelle dont la « réalité virtuelle » n’est qu’un épiphénomène.

Chiapello et Boltanski nomment « cité par projets » la forme sociale générique de l’époque, vision du monde et système normatif tout à la fois. Dans la nouvelle version de World Trade Inc., écrivent-ils, la société n’existe plus que par un ensemble de réseaux. Et sur chaque réseau pèse une contrainte, une norme : le projet. C’est lui qui détermine quand un réseau doit naître et disparaître, qui dicte les conditions d’appartenance et la forme des rapports admis en son sein, et bien entendu les modalités de ce qui s’y mène. Si le projet semble être neutre, c’est qu’il est une grammaire de l’activité. « Tout peut accéder à la dignité du projet, y compris les entreprises hostiles au capitalisme. » Mais cette neutralité est illusoire car, préviennent les sociologues, concevoir sa propre activité en ces termes, c’est déjà intégrer une série de contraintes et de normes immanentes à World Trade Inc. dans lesquelles celui-ci a toute latitude de se couler. Il faut se méfier de la grammaire. Dans le terrible bilan qu’elle tire de son expérience de programmatrice de pointe, la Californienne Ellen Ullmann montre comment son passé gauchiste avait été la porte idéale à son esclavage digital : c’est dans son groupuscule qu’elle avait appris à analyser le système, à définir un projet, à rédiger un programme et surtout à sacrifier sa vie personnelle à l’organisation. Aussi est-on tenté de crier à la multitude des activistes de toutes sortes : sortez du réseau, annulez le projet, faites-vous passivistes ! »

Guillaume Paoli, Eloge de la démotivation

Le capitalisme, une guerre contre l’autonomie

La précarité accompagne comme son ombre le développement effréné du marché et de la technique. A mesure que le monde marchand et technicien colonise l’espace de nos vies, la précarité se fait plus pressante, plus concrète. Le capitalisme est une guerre contre l’autonomie : tout ce qui est gratuit est à conquérir, tout ce qui est solidaire est à détruire. La précarité éclot sur les ruines de notre autonomie. Dépossédé-e-s de notre capacité à penser et assurer notre subsistance et notre bien-être en dehors de la sphère marchande et industrielle, nous voilà ballotté-e-s par les aléas de la « conjoncture économique ».

L’Etat, entièrement dévoué à l’expansion capitaliste, mène lui aussi, via ses lois et son appareil répressif, une guerre contre l’autonomie. A la fois la législation se révèle de plus en plus libérale, instaurant un laisser-faire au service de l’exploitation ; à la fois elle s’affirme de plus en plus liberticide, verrouillant les possibilités de l’autonomie. Ces deux mouvements vont de pair pour contribuer à la marche forcée du développement économique et industriel, et par là même renforcer la précarité. Mais la législation n’est pas à proprement parler le moteur de l’expansion du capitalisme, elle en est un des points d’appui.

Un des éléments clés de cette expansion est la fabrication des besoins. Nous voilà encombré-e-s de « besoins » dont personne ne soupçonnait même l’existence il y a vingt ou cinquante ans. Une foule de gadgets envahit notre quotidien et nous devient indispensable : téléphone, voiture, ordinateur, électroménager, etc. Désormais, nous avons « besoin » d’être « joignables », « connecté-e-s », « diverti-e-s », « motorisé-e-s », « équipé-e-s »… « Il faut bien vivre avec son temps ! »

La fabrication des besoins est portée par le discours ambiant en forme d’injonction à suivre et à s’adapter au rythme effréné de l’ « innovation ». Discours publicitaires, médiatiques et politiciens vont de pair. Qu’il s’agisse de vanter le nouveau modèle de store électrique, de s’extasier devant la dernière transplantation cardiaque ou de lutter contre la « fracture numérique » (la démocratie consisterait à s’assurer que tout le monde ait accès à l’outil informatique et l’utilise ! », l’effet est le même : imprimer dans les esprits de nouveaux standards de vie. L’imposition de nouveaux besoins est ensuite relayée par une pression sociale omniprésente : « Comment ça ? Tu n’as pas de portable ? »…

Au-delà de cette manipulation des esprits, il est important de voir que le développement technicien possède un caractère totalitaire intrinsèque. L’apparition de nouvelles technologies s’impose d’elle-même et écrase les autres manières de faire. Cela est apparu très clairement ces dernières années avec l’agriculture OGM. Du fait de la dissémination, il n’y a pas de cohabitation possible entre cultures OGM et non-OGM. Là où les OGM sont introduits, il ne faut que quelques années pour que l’ensemble de la surface agricole soit contaminé et ainsi colonisé par les semenciers propriétaires de brevets… Adieu la biodiversité et la pérennité des cultures. De la même façon, la voiture colonise l’espace, elle monopolise les voies de circulation, rendant difficile, suicidaire ou interdite l’utilisation d’autres modes de transport tels que la marche ou le vélo.

(…)

Au fur et à mesure qu’apparaissent de nouvelles technologies, elles nous deviennent vite indispensables. Bientôt, nous ne saurons plus nous déplacer sans GPS, partir en rando sans téléphone portable, nous épanouir socialement sans Internet comme nous ne savons déjà bien souvent plus vivre sans électricité (Ah ! maudites tempêtes !), sans voiture ou sans écran. La création des besoins est un excellent cheval de bataille pour ruiner notre autonomie : l’ensemble de ces besoins toujours plus sophistiqués ne peut être satisfait que par l’industrie. La société de consommation dans laquelle nous vivons est celle du jetable sur lequel nous n’exerçons plus notre capacité d’agir. Si de nombreux objets ne sont aujourd’hui plus « réparables », d’autres le demeurent mais, dans une logique où le temps est argent, nous ne prenons plus le temps d’entretenir, recycler, réparer… Le temps du bricolage à dimension humaine ne peut rivaliser avec le temps consacré à la production en série et cette activité apparaît souvent dérisoire.

Face à des technologies de plus en plus complexes, nous nous trouvons démuni-e-s, nous nous en remettons à l’autorité des spécialistes qui les maîtrisent ou prétendent les maîtriser. Nous perdons ainsi notre capacité à penser, décider et faire par nous-même. Ceci est particulièrement flagrant dans le domaine de la santé où, bien souvent, l’on se rend chez le médecin comme on amène sa voiture chez le garagiste : « Dites ! C’est grave, docteur ? » La soumission à l’autorité de celles et ceux qui « savent » touche toute l’organisation de la société (…)

Si nos comportements sont chaque fois plus formatés par les nouveaux standards de développement et de consommation, il en va de même de notre imagination. Qu’on le veuille ou non, une grande partie de nos réflexions sont polluées par une recherche de la création de valeur. Nos activités ne sont plus guidées par ce que l’on peut en retirer pour soi ou pour les autres mais par le profit qu’on peut ou pourrait en tirer. (…)

Un autre point clé de l’expansion du capitalisme est l’atomisation des individu-e-s. La consommation de masse est fortement individualisante. « Internet pour tous » signifie chacun-e son poste, chacun-e sa connexion, tout comme chacun-e possède, quand elle ou il le peut, sa bagnole, sa machine à laver, ou sa piscine dans le jardin. Magie du « progrès »… on n’a plus besoin de vivre ensemble ! Et avec Internet, on peut même désormais vivre des non-rencontres passionnantes chacun-e chez soi derrière son écran. Chacun-e se retrouve ainsi suréquipé-e, se croit en sécurité et autonome car elle ou il n’a plus besoin de sa voisine, mais toute sa vie est suspendue au « bon fonctionnement » du système. Elle ou il est plus précaire que jamais. (…)

Dans un monde où les figures encensées sont celles de l’entrepreneur, de l’innovateur ou de l’investisseur, la législation, plutôt que de protéger les liens issus des pratiques collectives et solidaires, de préserver la singularité des lieux et défendre l’autonomie locale, accélère notre dépendance à un monde globalisé et marchand.

Pour servir les intérêts du capital, la législation sait habilement user de la carotte. On peut citer ici les innombrables « coups de pouce » à la consommation. Les « primes à la rentrée des classes » ou mieux encore les « primes de Noël » révèlent l’opportunisme de secteurs d’activité (industrie de l’habillement, industrie du jouet, grande distribution…) dans ces dispositifs à teneur sociale. L’industrie de l’automobile est en soucis ? Les Jupettes et autres primes à la casse sont là pour voler à son secours. (…)

Mais la carotte ne pouvant suffire à elle seule, le bâton n’est jamais loin et la législation est là pour instaurer des normes. Sous couvert d’assurer notre sécurité, ces normes se définissent selon les caractéristiques imposées par l’industrie et répondent aux besoins de renouvellement permanent des marchandises dans une société productiviste. Elles contribuent à renforcer notre dépendance à la technologie. Les exemples sont innombrables et concernent aussi bien l’alimentation (interdiction de cuisiner avec des œufs frais en restauration collective, autoconsommation autorisée uniquement dans le cadre familial) que l’habitat (loi Morange d’octobre 2005 rendant obligatoire des gadgets technologiques comme les détecteurs de fumée dans chaque logement, recours obligatoire à des professionnels agréés pour le ramonage d’une cheminée, etc.).

La législation impose également le recours aux spécialistes. Le monopole de l’ordre des médecins et de l’industrie pharmaceutique sur les questions de santé en est sans doute le plus bel exemple. Toute pratique thérapeutique non-conventionnelle reste sous la menace de l’ « ordre » qui fait autorité en la matière. De même, seuls les pharmaciens et les herboristes sont autorisés à délivrer des plantes médicinales. Le diplôme d’herboriste n’existe plus depuis bien longtemps… il ne reste donc plus que les pharmaciens. Par ailleurs, les remboursements de la Sécurité sociale sont là pour « guider la consommation » en matière de santé et la rendre conforme aux intérêts des lobbys de la médecine moderne et de l’industrie pharmaceutique. Le développement des brevets répond à la même logique. La privatisation des savoirs et du vivant s’attaque directement à notre autonomie. Il nous faut recourir au détenteur de brevet. Sous couvert de protéger le consommateur, les homologations s’attaquent à toute activité autonome. Le coût de ces homologations ne peut être supporté que par les « gros », bien ancrés dans le monde marchand. La lutte que mène Kokopelli contre la législation sur les semences le met parfaitement en lumière.

Petit à petit, c’est l’ensemble des liens établis en dehors de la sphère marchande que la législation s’emploie à détruire. Derrière les dispositifs comme les « chèques emploi service » qui se généralisent, c’est l’ensemble des coups de main que l’on pouvait se rendre qui se voient transformés en purs rapports marchands. Au niveau local, ce sont les mairies qui s’emploient à coloniser l’espace public, les centres-ville se sont convertis en rues piétonnes où les règles de vie sont dictées par l’activité commerciale (arrêtés antimendicité, interdiction de consommer de l’alcool en dehors des terrasses commerciales, etc.). En milieu rural, les communaux (souvent des forêts et pâturages dont les ressources sont accessibles à l’ensemble des habitant-e-s d’une commune) sont de plus en plus menacés par les appétits fonciers.

(…)

Comme nous l’avons vu, la législation interdit bien souvent ce à quoi nous avons déjà globalement renoncé. Un premier rempart face à cette législation liberticide consiste à faire vivre les usages, ceux qu’elle n’a pas encore interdits. Jusqu’à quand aurons-nous le droit d’avoir un coq dans notre basse-cour (c’est déjà souvent interdit en Belgique chez les particuliers) ? De faire de l’auto-stop (interdit dans certains Etats états-uniens) ? De faire soi-même un gâteau d’anniversaire pour ses copines et copains de classe (déjà interdit dans la plupart des écoles, il faut du tout fait emballé) ? Le meilleur remède : mettre des coqs dans les basses-cours, tendre le pouce sur le bord des routes et se mettre à la pâtisserie. Si les lois relatives au téléchargement sur Internet sont si fastidieuses à mettre en place, c’est notamment parce qu’elles se heurtent à la généralisation de cette pratique.

Toute législation a un seuil de tolérance. Apprendre à jouer avec le seuil et faire naître les complicités qui passent outre la loi permet de reconquérir les usages interdits. Transgresser la loi peut contribuer à la rendre obsolète.

Face aux changements de comportement induits par la société de consommation, il y a des usages à inventer… Les « espaces de gratuité » sont apparus dans les lieux collectifs… Si la législation sait bien réprimer la débrouille lorsqu’elle est monnayée (comme la vente ambulante), elle a la tâche plus ardue quand il s’agit de réprimer le don (elle y parvient cependant lorsqu’elle canalise les échanges en évoquant des raisons sanitaires ou sécuritaires). Face au recours grandissant à la machine et à la technologie, être réfractaire à son utilisation et ne pas succomber à la « commodité » présentée par les politiques commerciales ou les nouveaux besoins induits par les nouveaux gadgets technologiques est le meilleur rempart pour se prémunir des dispositifs de dépendance qui génèrent notre plus grande précarité.

Si les possibilités d’action de l’individu-e toujours plus contrôlé-e et fiché-e se restreignent, l’action collective peut permettre de regagner du terrain ; les « collectifs de précaires et chômeurs » la pratiquent régulièrement dans les CAF et Pôle emploi, où, lorsqu’ils se présentent individuellement, les chômeurs-euses sont tenu-e-s à distance et reçoivent des fins de non-recevoir. Agir collectivement, c’est recréer du lien là où la logique marchande voudrait nous enfermer dans des rapports d’intérêts qui nous isolent en autant de consommateurs.

Igor et Baraka

(article publié dans l’ouvrage collectif Construire l’autonomie, Se rapproprier le travail, le commerce, la ruralité (2013) sous le titre « Une législation qui renforce la précarité »)

Le capitalisme, machine à précariser

jetable« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? », déclarait Laurence Parisot, patronne des patron-ne-s, en août 2005. Ce faisant, elle érigeait en loi éternelle de la nature un phénomène qui n’a qu’un caractère historique, lié à la domination de sa propre classe. Au contraire, la question de la précarité doit être replacée dans le temps long de l’analyse historique et politique, comme substantielle du mode de production capitaliste, et ce depuis ses origines jusqu’à l’actuelle « société liquide ».
Déjà dans Le Capital, Marx évoquait le crime fondateur du capitalisme, commis à partir du XVIème siècle : l’expropriation des paysans anglais de leur terres, qui les déposséda de leur moyen d’existence pour les transformer en main-d’œuvre contrainte de se vendre chaque jour, soumise au bon vouloir des patrons, aux aléas du marché et de la production capitaliste. La précarité, c’était déjà être privé d’un logement fixe, d’une terre à soi, de toute forme d’autosubsistance, et n’avoir rien d’autre pour survivre que la vente de sa force de travail : ne pas savoir de quoi le lendemain sera fait. Un drame appelé à se reproduire dans tous les pays dont s’est emparé l’économie capitaliste, de la Renaissance jusqu’à nos jours – et qui, en fait, se poursuit encore à l’heure actuelle, de manière extensive (dans le tiers-monde) et intensive (chaque sphère de l’existence étant gagnée de jour en jour par une logique de précarisation générale).
Ce que nous enseigne l’histoire, c’est donc que l’émergence du mode de production capitaliste est liée à la séparation radicale du producteur d’avec ses moyens de production et d’existence traditionnels, qui lance à l’improviste sur le marché du travail une masse de paysan-ne-s transformé-e-s en « prolétaires sans feu ni lieu ». Autrement dit, le prolétariat est intrinsèquement, et depuis ses origines, un précariat. Et le compromis avec l’Etat-providence établi dans l’après-guerre, au nom duquel on avait « échangé la garantie de ne pas mourir de faim contre le risque de mourir d’ennui » (Raoul Vaneigem), apparaît rétrospectivement comme une simple parenthèse, limitée aux pays économiquement surdéveloppés et vouée à se refermer dès le milieu des années 1970.
Dans les pays qui ne furent pas touchés par la vague capitaliste qu’avec un temps de retard, en France par exemple, la première classe ouvrière essaya de résister à cette dépossession en maintenant envers et contre tout un lien direct à la terre, lui permettant de conserver une stabilité dans l’approvisionnement en nourriture, en cas de coup dur ou de conflit social. Ce lien à la terre, garant d’une autonomie quotidienne, mettait en rage les capitalistes : grâce à lui les ouvriers pouvaient refuser un travail s’il était mal payé, quitter du jour au lendemain une manufacture si le boulot y était trop pénible, se mettre tout de suite en grève pour une durée indéterminée – tout cela sans craindre de manquer, puisqu’ils pouvaient compter sur la petite production maraîchère à domicile, sur ce que donnait le carré de terre qu’ils continuaient de cultiver. La petite propriété, sous sa forme concrète de lot de terre à cultiver pour échapper au salariat et à la dépendance qu’il induisait vis-à-vis du patron, était un asile, une base de résistance pour les travailleurs – ce qui explique son importance dans le premier socialisme, celui de Proudhon notamment (qui visait non pas à abolir la propriété mais à la répartir entre tous les ouvriers pour éviter leur soumission aussi bien au patronat qu’à l’Etat). Mais le processus d’expansion économique s’est poursuivi, et avec lui l’enfoncement systématique de la classe ouvrière dans le salariat, la condition prolétarienne. Comment cela est-il arrivé ?
Un seuil important a sans doute été franchi lorsque les classes populaires ont intériorisé les conditions de vie produites par le capitalisme comme étant le résultat d’un processus irréversible. Peu nombreux étaient celles et ceux qui pensaient que l’on pouvait encore revenir en arrière, ou interrompre ce processus. Cette acceptation du bouleversement des modes de production et d’existence comme un fait accompli a profondément à voir avec l’hégémonie intellectuelle et politique du marxisme dans le mouvement ouvrier, relayant en son sein les postulats évolutionnistes, progressistes et positivistes déjà présents chez Marx lui-même et amplifiés par ses disciples. Qu’on relise le Manifeste du Parti Communiste : l’éloge de la bourgeoisie que produit Marx est un éloge paradoxal. Selon le philosophe, dans le même mouvement la bourgeoisie exploite impitoyablement les travailleurs, mais elle fait surgir quantité de richesses et d’innovations techniques que ceux-ci pourront ensuite s’approprier ; elle déploie son réseau de transports et de communications pour faire irruption dans tous les pays qu’elle souhaite exploiter, mais elle dissout ainsi les frontières et multiplie les relations entre les continents, entre les cultures ; ce faisant, elle uniformise les produits et les conditions de vie, mais cette uniformisation efface aussi les anciens particularismes et donc les antagonismes nationaux ; enfin elle dissout les anciens rapports filiaux, conjugaux et communautaires, mais cette dissolution contribue en même temps à faire émerger un être que ne limitent ni famille ni patrie, une humanité enfin unifiée. L’homme (ou la femme) de l’avenir, dit ailleurs Marx, sera finalement délivré de toute spécialisation de métier, capable de « faire aujourd’hui telle chose, demain telle autres », sans aucune immobilisation de l’activité dans un cercle exclusif étroitement défini.
Aujourd’hui, nous constatons les conséquences du déploiement de la technologie et de l’économie capitalistes : loin d’avoir amené le communisme, cette force de dissolution de toutes les structures stables de l’existence sociale, cette puissance liquide et liquidatrice, n’a fait que déblayer un terrain toujours plus favorable à son propre déploiement (cf. Zygmunt Bauman, La vie liquide). Tandis que la destruction de la sphère des relations domestiques a permis la création des industries de service (repassage, cous particuliers, garde d’enfants, auxiliaires de vie pour personnes âgées, etc.), le renouvellement technologique incessant, en rendant caduques les anciennes formes de connaissances et de savoir-faire valorisables sur le marché, a fait des travailleurs et travailleuses des unités à la fois polyvalentes et interchangeables, à présent condamnées à « faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre ». En outre, le développement des moyens de transport et de communication aggrave leur mise à disposition illimitée, en tout temps et en tout lieu, au service du Capital. Comme l’écrit Jean-Claude Michéa, dans la gestion contemporaine de la force de travail, « il faut nécessairement que chaque opérateur humain (…) soit disposé à chaque instant de sa vie, et cela sans la moindre hésitation psychologique, à changer sur le champ, dès que l’Economie l’ordonne, d’habitudes, de profession et (c’est la condition la plus fondamentale) de lieu de résidence » (J-C Michéa, Impasse Adam Smith).
Cette mobilisation permanente, à quoi s’ajoutent les crises économiques à répétition qui changent continuellement les données de base de la vie quotidienne, abîment voire déchirent le tissu délicat des rapports sociaux à travers lesquels se constitue la personne, introduisant la précarité jusque dans les recoins les plus intimes de son existence. L’amour lui-même n’échappe pas à cette frénésie du changement qui semble s’être emparée de la société contemporaine : chacun et chacune l’éprouve dans la difficulté de construire quelque chose de solide et de pérenne avec un être cher. Beaucoup se replient sur des relations éphémères, sans lendemain, qui se multiplient souvent au rythme des connexions sur les réseaux sociaux et les sites de rencontre.
A ce stade, le capitalisme liquide n’érode plus seulement les fondements de la vie sociale, c’est la vie psychique de l’individu-e qui se trouve directement attaquée : « Comment poursuivre des fins à long terme dans une société qui ne connaît que le court terme ? Comment entretenir des relations sociales durables ? Comment un être humain peut-il se forger une identité et construire un itinéraire dans une société faite d’épisodes et de fragments ? » (Richard Sennett, Le Travail sans qualités)
Qu’il s’agisse des migrant-e-s, nouvelle incarnation de ce « prolétariat sans feu ni lieu » dont parlait Marx, des chômeurs-euses qui vivent la précarité au quotidien sous la forme très concrète de leur dépendance à l’Etat, ou des salarié-e-s soumis-es à l’informatisation de toutes les activités et à ce qu’elle permet en termes de gestion sauvage de la force de travail, nombre de personnes éprouvent aujourd’hui la nécessité quasi vitale d’engager une résistance contre un système qui les broie au physique comme au moral. Le problème est que la précarité, l’expansion de la puissance liquide du capitalisme, gagne jusqu’aux forme actuelles de l’action politique : rien de durable ne s’y élabore plus, tout en étant prétexte à des engagements ponctuels, et donc éphémères. Il y a pléthore de groupes et de comités de lutte consacrés à des questions partielles : sans-papiers, anti-nucléaire, féminisme, etc., mais il y a de moins en moins de gens décidés à faire l’effort de construire une organisation politique qui soit capable de transformer l’espace public « en un lieu d’engagement durable plutôt que de rencontres occasionnelles et fugaces » (Zygmunt Bauman) pour y poser des questions parcellaires sur le seul terrain où elles puissent avoir du sens et être résolues : celui, révolutionnaire, d’un démantèlement de la Mégamachine dans laquelle toutes les servitudes s’engrènent. Et pourtant, c’est bien de ce type d’organisation dont nous avons besoin, pour que les volontés subjectives de résistance puissent s’articuler raisonnablement, plutôt que de sombrer dans la rage de l’impuissance.

Patrick Marcolini

(article publié dans l’ouvrage collectif Construire l’autonomie, Se rapproprier le travail, le commerce, la ruralité (2013) sous le titre « Capitalisme et précarité »)