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Changer notre regard sur la pauvreté (Majid Rahnema)

AVT_Majid-Rahnema_5207Majid Rahnema est mort le 14 avril 2015 à l’âge de 91 ans. Ce diplomate iranien s’était livré ces vingt dernières années à une critique sévère du modèle productiviste et à un réexamen profond de la question de la pauvreté. La pauvreté n’était pas pour lui un fléau à anéantir (il la distinguait radicalement de la misère), mais au contraire le meilleur rempart contre la misère, à condition d’en redécouvrir les richesses…

Il a publié sur le sujet deux essais :  Quand la misère chasse la pauvreté (2003) et La Puissance des pauvres (2008).

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« L’existence reconnue de quatre milliards de personnes dont le revenu journalier est inférieur à deux dollars par jour constitue bien la preuve selon laquelle les immenses « progrès » économiques et technologiques n’ont abouti qu’à une augmentation sans précédent du nombre des naufragés de notre économie. (…) Il est temps de réaliser que la course à la croissance économique n’est pas la réponse à leur problème. Elle est elle-même le problème qu’il faudra enfin aborder sans peur ni préjugé ».

« Ce n’est pas en augmentant la puissance de la machine à créer des biens et des produits matériels que [le] scandale [de la misère] prendra fin, car la machine mise en action à cet effet est la même qui fabrique systématiquement la misère. Il s’agit aujourd’hui de chercher à comprendre les raisons multiples et profondes du scandale. C’est cette recherche qui m’amène aujourd’hui à montrer combien une transformation radicale de nos modes de vie, notamment une réinvention de la pauvreté choisie, est désormais devenue la condition sine qua non de toute lutte sérieuse contre les nouvelles formes de production de la misère. » (Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté)

« L’essentiel, je crois, est d’arrêter de prendre les pauvres pour des incapables et de vouloir leur imposer des formes de richesse qui n’ont aucun sens pour eux. Des organisations comme la Banque Mondiale devraient ainsi cesser de définir la pauvreté comme elles le font (un revenu mimimun d’un ou deux dollars par jour), pour essayer plutôt d’associer toutes les victimes de la mondialisation à redéfinir ensemble ce qu’est la richesse. Il y a de fortes chances que les richesses ainsi redéfinies correspondraient pour la plupart à celles-là même que ces organisations sont en train de détruire au nom de la lutte contre la pauvreté.

Fort de sa connaissance des pauvres, Gandhi exhortait en son temps tous les docteurs-ès-pauvreté à laisser les pauvres tranquilles – plus précisément à ne pas peser sur leurs épaules (get off their back). Il avait compris que ses amis les pauvres seraient bien mieux servis si au lieu de lutter contre la pauvreté, on les aidait à renouer avec leurs ressources et leurs capacités millénaires, leur meilleur outil contre l’adversité. » (M. R, Source)

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RECONSIDÉRER LA PAUVRETÉ?

n_guineeEntretien accordé en 2004 à la Revue Quart Monde à propos de son livre « Quand la misère chasse la pauvreté »

Jean Tonglet : Dans l’introduction de votre livre vous écrivez: « Depuis que le mot pauvreté est entré dans mon vocabulaire d’enfant, jamais je n’ai cessé de m’interroger sur son mystère ».

Majid Rahnema : J’ai cru longtemps que je savais quelque chose sur la pauvreté. Il m’a fallu quarante à cinquante ans de vie et d’expérience pour comprendre qu’elle est une construction sociale et mentale et pas une notion pouvant être définie sur un plan universel; mais aussi qu’elle est essentiellement différente de la misère. Pour Thomas d’Aquin, la pauvreté représentait le manque de superflu, la misère, le manque du nécessaire. Des centaines de millions d’humains ont connu la pauvreté conviviale: loin de les conduire à la misère, ce mode de vie leur a servi de bouclier contre elle. Si les politiques menées au nom de la lutte contre la pauvreté ont en pratique servi à combattre les pauvres dans leur propre lutte contre la misère, c’est que leurs promoteurs n’ont jamais cherché à comprendre les richesses de la pauvreté…

J. T.: Vous expliquez que pendant longtemps nos sociétés ont vécu dans la pauvreté conviviale, puis qu’une véritable rupture est survenue.

M. R. : J’ai découvert dans les années 70 un livre extraordinaire Age de pierre, Age d’abondance, de Marshall Sahlins, anthropologue américain. Il explique que la pauvreté est une inven­tion de la civilisation moderne. Toutes les sociétés dites archaïques qu’il avait étudiées ne connaissaient pas la pauvreté. Les « chasseurs collecteurs » étaient, par exemple, des gens qui avaient très peu de choses et menaient une vie dure, mais ils ne se considéraient pas comme des pauvres. Ils passaient deux à trois jours à chasser, à collecter ce dont ils avaient besoin. Ensuite ils pouvaient passer plusieurs jours à s’amuser jusqu’à ce qu’ils aient besoin d’aller à nouveau à la chasse ou à la cueillette. Ils ne pensaient pas que vivre avec ce qu’on pouvait avoir en se donnant tous la main pouvait représenter une condition déplorable. Pendant des millénaires, le mot pauvreté, en tant que substantif était absent de tous les vocabulaires du monde. Par contre, l’adjectif pauvre a toujours existé pour qualifier un état de manque ou une condition qui laissait à désirer. Tel un sol ou une santé pauvre. Une personne pouvait être pauvre en quelque chose, mais riche en d’autres, comme pauvre d’esprit et riche d’argent, l’adjectif pauvre servant à faire état d’un manque dans un domaine donné, le qualificatif riche signifiant le contraire. La connotation péjorative attachée à l’adjectif a déteint sur le substantif lorsque les premières sociétés humaines ont pensé désigner une catégorie de leurs membres sous le nom spécifique de pauvres.

Au Moyen Âge, le pauvre était encore un personnage estimé, et même vénéré pour la chrétienté. Chaque tradition religieuse prescrit de la même façon une conduite à suivre par rapport au pauvre et à la pauvreté. Lorsqu’il s’agit d’un pauvre ayant volontairement choisi de vivre cette condition, ses qualités morales lui donnent une aura sociale exceptionnelle.

Dans les sociétés antérieures à la révolution industrielle, la pauvreté représentait encore, selon Joseph Proudhon, « la condition normale de l’homme en civilisation », une condition bien différente de la misère. Les pauvres y ont trouvé force, énergie, imagination, ressources nécessaires pour lutter contre la misère. C’est un fait historique qu’il ne faut jamais oublier.

Le fait que le pauvre a souvent été confondu avec le miséreux, rend bien difficile une conversation intelligente sur le sujet.

Pour éviter cet écueil, il faut discerner au moins trois types de pauvreté: la pauvreté conviviale, la pauvreté volontaire et la pauvreté modernisée.

Je passe rapidement sur la pauvreté volontaire, bien qu’elle ait été le lot des humains les plus exceptionnels de toutes les cultures. De Socrate à Gandhi, en passant par le Christ, François d’Assise, Rabi’a al-Adawyia et bien d’autres, elle a représenté la quête des plus hautes formes de liberté et de richesse.

La pauvreté conviviale est propre aux sociétés dites vernaculaires (c’est Ivan Illich qui pour la première fois a utilisé ce terme au lieu de sociétés traditionnelles), des sociétés qui ont un caractère organique, où il n’y a pas encore des individus au sens moderne du mot, mais des sujets (subjectum ou soumis à quelque chose), dans un corps social dont ils sont les membres. Cette catégorie de pauvreté n’est pas choisie, mais vécue comme une pratique de bon sens, face à la nécessité. Il s’agit là d’une condition fondée sur les principes de simplicité, de frugalité, de partage et de considération pour ses prochains. Elle traduit ce concept que les Iraniens appellent le qana’at (le contentement de ce qu’on a et de ce qui est perçu comme la part de chacun dans l’ordre cosmique). Elle représente une éthique et une volonté de vivre ensemble, selon des critères culturellement définis de justice, de solidarité et de cohésion sociale.

Ce type de pauvreté a été le lot de toutes les populations du monde pré industriel: tirer le meilleur parti de ce qu’elles avaient ou pouvaient avoir en commun. Ainsi, sauf dans des périodes exceptionnelles de famine, ces populations ne connaissaient généralement pas la faim. Les Yakut, par exemple, nous dit Lévi-Strauss, refusaient de croire que quelqu’un dans le monde pouvait mourir de faim, parce que chaque fois qu’ils avaient faim, il était facile pour eux d’aller chez les voisins et de partager leur repas. Le principe de partage ne laissait pas de place pour l’exclusion.

Les sociétés vernaculaires représentaient des microcosmes dont la richesse relationnelle était garante d’une vie équilibrée, bien qu’empreinte de frugalité. Leur vie était loin d’être idéale ou libre des aspects négatifs propres à toute société humaine. Mais c’est paradoxalement leur « pauvreté» qui permettait aux moins démunis d’entre eux de venir toujours au secours d’un prochain en difficulté. C’était une force qui permettait souvent d’éviter l’apparition des différentes formes de misère (physique et morale) propres aux sociétés atomisées d’aujourd’hui.

C’est l’économie de marché, plus précisément le capitalisme, qui a porté un coup mortel à la pauvreté conviviale. Le nouvel ordre de production, instauré par la révolution industrielle, a représenté une rupture sociale et épistémologique aux conséquences désastreuses pour les pauvres. Il a été à l’origine de changements radicaux dans la perception de ce qui, jusque-là, avait été appréhendé comme richesse et pauvreté. En produisant systématiquement des besoins nouveaux, il a détruit les équilibres organiques qui avaient fait de la pauvreté conviviale une richesse indestructible. La définition des besoins et leurs modes de satisfaction comme les normes culturellement établis qui avaient toujours servi à distinguer le nécessaire du superflu ont également été changés par la suite.

J. T.: Que s’est-il passé pour qu’on bascule dans la pauvreté modernisée ?

M. R.: Plusieurs facteurs ont contribué à ce que j’appelle la grande rupture. Dans les sociétés vernaculaires, le travail, par exemple, était un concept différent du travail salarié actuel. Chacun pratiquait une activité qui était aussi un service à sa communauté. Celui qui travaillait était respecté et jamais désœuvré. Aujourd’hui, la plupart des gens sans travail et ceux tombés dans la misère peuvent être des personnes qualifiées mais le système est devenu tel que leurs dons et leurs qualifications non reconnues ne leur servent plus à rien.

Une telle évolution met l’homme en danger. Pendant des millénaires, parce qu’il était enraciné dans une culture historiquement constituée, l’homme a toujours cherché à sauvegarder un ensemble d’équilibres et de proportions dont toute vie sociale et humaine dépend. Aujourd’hui tout ce qui va dans le sens du « plus» nous impressionne. L’économie a trahi le sens même du mot grec Oikonomia (l’économie de la maisonnée). Avant on produisait pour soi-même, pour sa famille. Aujourd’hui plus personne ne produit pour sa famille ni même pour sa communauté. On produit pour exporter parce que cela rapporte des devises. C’est ainsi qu’on en est arrivé à cet incroyable scandale: pendant la grande famine des années 1980 en Afrique, alors que les gens mouraient de faim, la Somalie et l’Egypte exportaient de la nourriture pour chiens et chats. Voilà ce qu’est l’oikonomia de nos jours !

Cette rupture a donc été le facteur majeur qui a transformé la pauvreté conviviale, d’abord en pauvreté modernisée et ensuite en misères, misère matérielle et morale dont la propagation risque aujourd’hui de chasser la pauvreté conviviale.

J. T. : L’économie de marché ne prétend-elle pas créer richesse et abondance alors même qu’elle ne cesse de fabriquer de la rareté ?

M. R. : Le discours dominant prétend que tout pays dont l’économie n’est pas avancée est pauvre. En conséquence, produire plus et avoir une économie en croissance serait la condition sine qua non de tout combat contre la pauvreté.

Si cela était vrai, comment expliquer que les Etats-Unis abritent en leur sein plus de trente-cinq millions de pauvres ? Le plus triste est que le discours manipulateur de l’économie a fini par faire parta­ger à cette nouvelle masse d’individus paupérisés sa propre vision des choses. Les mirages de cette économie sont si puissamment médiatisés que ni les « gagnants» ni les «perdants» ne se rendent compte que la course généralisée à la richesse est elle-même devenue une des causes de la destruction des vraies richesses physiques et culturelles du monde, en particulier dans les pays dits pauvres.

Les contradictions qui accompagnent ce qu’on appelle la croissance ou le développement économique sont telles que ce sont paradoxalement les échecs de la mondialisation et du développement qui pourraient représenter à long terme une aubaine pour ces populations. Imaginez un instant ce qui arriverait à la planète si tous ses habitants étaient aussi « développés » dans leurs besoins que les populations du Nord! Qu’ils aient chacun, par exemple, une ou deux voitures, des lave-vaisselle et des lave-linge, des journaux du dimanche aussi volumineux que ceux des Etats-Unis, qu’ils consomment autant que les Américains, qu’ils polluent le monde et épuisent ses richesses naturelles autant qu’eux! Six ou sept planètes ne seraient pas suffisantes pour répondre à ces « besoins» !

Tout observateur impartial peut voir que la croissance à tout prix n’est pas la réponse aux problèmes de la précarisation et de la misère. Les économistes ont du mal à comprendre que l’économie moderne n’est pas seulement la productrice d’une « abondance» de produits et de marchandises, mais aussi et surtout, en ce qui concerne les pauvres, la plus grande productrice des raretés dont souffrent ces derniers, des raretés socialement fabriquées qui les acculent systématiquement à la misère.

Si nous sommes sérieux dans notre intention d’apporter une réponse adéquate à la question de la pauvreté, il nous faut changer à la fois nos modes de penser, d’agir et de vivre en commun.

J. T.: Mais le retour aux sociétés conviviales n’est pas possible. Comment alors se libérer de la dépendance d’un tel système ?

M. R.: Il ne s’agit nullement d’un quelconque retour au passé. Je constate que toutes les solutions proposées jusqu’ici aux injustices nées des processus de précarisation n’ont été que des sparadraps ou des bouées de sauvetage. J’essaie de proposer quelques pistes de réflexion.

D’abord il y a la façon dont on problématise la pauvreté. Le problème des pau­vres, ce n’est pas leur pauvreté mais la configuration des savoirs, des pouvoirs et des modes d’intervention qui les ont systématiquement dépossédés de leurs propres instruments de lutte contre la misère. Les mêmes causes continuent, de notre temps, à produire la rareté sociale­ment fabriquée et les misères nouvelles qui s’ensuivent.

Un de mes amis sri lankais, Lakshman Yapa, professeur à l’université de Pennsylvanie, s’est rendu avec ses étudiants dans les quartiers pauvres de Philadelphie et a demandé aux chefs de chacune des familles pauvres de cette ville: « Que faites-vous avec votre revenu de seize mille dollars par an (celui d’une famille de quatre personnes classée en dessous du seuil de la pauvreté) » ? Ceux -ci ont répondu qu’ils dépensaient d’abord environ deux à quatre mille dollars pour leur voiture. Il comprit en les interrogeant que sans voiture, ils ne pouvaient pas se rendre à leur travail, très éloigné de leur habitation, sans compter les frais d’entretien. Quand Yapa leur a proposé de faire pression sur la municipalité pour développer un système de transport public, ils ont dit n’y avoir jamais pensé, étant des Noirs, des malheureux que personne ne voulait écouter… C’est en se posant ce type de questions précises et concrètes, liées à leurs préoccupations de tous les jours, que les gens interviewés ont commencé à s’ouvrir de nouveaux chemins de réflexion et d’action inédites.

Les bonnes questions qu’ils se sont posées portaient souvent sur des sujets ponctuels: Quelles sont les choses qui comptent le plus pour nous et les gens qui nous sont chers ? Les richesses morales, sentimentales et relationnelles ? Ou les besoins de paraître ou de confort dictés par les autres ? L’essentiel serait-il de se donner tous la main pour se procurer les moyens de vivre mieux, ou de gagner toujours davantage dans n’importe quelle condition ? N’y aurait-il pas moyen d’organiser autrement notre vie et celle de nos proches de façon à exercer nos activités productives de façon autonome ? Posséder une voiture est-il une nécessité absolue ? Ou n’est-ce pas un prétexte pour améliorer une image et un statut auprès d’autres qui restent toujours des étrangers ? Et s’il est vrai, comme le montre Ivan Illich, que dans une ville comme New York on se déplace plus vite et bien moins cher à pied et à bicyclette qu’en voiture, pourquoi ne pas m’organiser en conséquence ?

C’est en poursuivant ce genre de réflexion que des centaines de milliers d’autres Américains, ailleurs qu’à Philadelphie, ont déjà réussi à changer leur mode de vie pour vivre dignement et avec moins de huit ou neuf mille dollars par an. Et ils y arrivent parfois en nombre, parce qu’ils ont décidé de résister de façon créatrice à l’emprise de la société de consommation et qu’ils y ont mis toute leur imagination.

Bien d’autres individus dans le monde sont également sur le point de découvrir des modes de vie et des comportements alternatifs. Si, aussitôt après la Deuxième Guerre mondiale, plus de gens dans les pays du Tiers Monde avaient adopté des attitudes similaires, s’ils avaient dit: nous ne voulons pas suivre le mode de croissance et de production de l’Europe et de l’Amérique, nous voulons vivre décemment en comptant sur nos propres richesses – celles aussi que nous sommes à même de maîtriser – je suis persuadé que ces pays n’en seraient pas là où ils en sont aujourd’hui.

Il faut rendre à l’économie ce qu’elle doit être: un instrument au service de la société.

Pourquoi disons-nous sans cesse que la pauvreté est un ensemble de manques, définis par les gens du Nord et qu’ils sont seuls à même de satisfaire ? Il n’existe pas de manque en soi. Tout « manque» pose la question de son rapport avec le sujet du manque, la perception que ce dernier a de ce manque et les moyens dont il dispose effectivement pour lui apporter une réponse pratique.

Quant à l’aide aux pauvres, elle est loin d’être celle dont parlait Jésus dans l’exemple du bon Samaritain. Aujourd’hui, le mot aide est corrompu. On s’en sert dans l’intention de s’immuniser contre les menaces potentielles que représentent les pauvres, beaucoup plus que pour leur venir en aide. Il en a d’ailleurs souvent été ainsi. Au Moyen Age déjà, les usuriers donnaient, à la fin de leur vie, de l’argent à l’Eglise, pour sa distribution aux pauvres, parce qu’ils avaient peur d’aller en enfer – ainsi croyaient-ils être à l’abri des pires tourments à venir. À cette époque, l’Eglise a inventé le purgatoire pour permettre à ceux qui voulaient ainsi « aider» les pauvres de trouver un moyen de se racheter avant de mourir une sorte de police d’assurance leur permettant d’échapper à l’enfer. Ce genre d’aide n’a bien sûr rien à voir avec celle qu’incarnait le geste du Samaritain. C’est la même chose aujourd’hui: on a peur que les pauvres deviennent des terroristes, qu’ils réclament justice ou qu’ils détruisent les parades de la société de consommation. Très peu de gens s’ intéressent vraiment aux personnes en détresse et à la lutte des pauvres contre la misère.

Une dernière chose qu’il me semble important d’avoir à l’esprit: aucune forme d’aide, aucune action en faveur du prochain n’a de sens ni d’effet si elle n’est pas le fruit d’un changement intérieur, d’un changement que chacun de nous doit opérer en lui-même.

D’une façon générale, l’approche apophatique de la théologie de Thomas d’Aquin m’a personnellement beaucoup aidé pour aller au cœur des sujets: je ne sais pas ce qu’est Dieu, disait-il, mais je sais ce qu’il n’est pas. De la même façon, j’ai finalement appris ce que la pauvreté dont parle telle ou telle personne n’est pas. Il en va de même de la croissance que je me suis donné pour tâche d’analyser pour comprendre ce qu’elle n’est pas. C’est comme cela qu’il m’a paru de plus en plus évident et nécessaire de partager mes découvertes personnelles avec les personnes sérieusement intéressées au sort des pauvres dans une société obnubilée par le mythe de la croissance. Il serait absurde de ma part d’en tirer une conclusion générale et précipitée et de penser qu’un arrêt immédiat de toute croissance apporterait une solution magique aux problèmes qu’elle a causés. Ce ne serait ni possible ni même souhaitable, si cela était le fruit d’une décision arbitraire et réactive, c’est-à-dire, d’une simple réaction au danger repéré. Comprendre tous les effets néfastes d’une politique de croissance incontrôlée est une chose, la substituer par une autre susceptible de redonner à l’économie son sens originel et de la réenchâsser dans le social, est tout à fait autre. À ce stade, il nous convient de poser des questions concrètes et précises qui tenteraient d’élucider les faits et les comportements des acteurs sociaux, tels qu’ils sont et non tels qu’on voudrait les imaginer, mais qui toucheraient aussi à leurs dimensions d’ordre philosophique, existentiel, social, historique, culturel et autre. Ce que j’essaye de montrer, c’est que ni « la pauvreté » ni les « solutions » proposées par les gouvernants ou les « experts» attitrés ne tiennent vraiment compte des aspirations des pauvres. Ce qui est essentiel aujourd’hui c’est de suivre les centaines de millions de pauvres et de leurs amis dans leur propre façon de se frayer de nouveaux chemins. C’est enfin de compte de leurs expériences et de leur propre perception de la réalité que pourront s’ouvrir ces chemins.

L’argent donné aux pays du Tiers Monde par la Banque mondiale et d’autres institutions, soi-disant pour accélérer leur croissance, les rend à mon avis encore plus dépendants des institutions qu’ils ne peuvent plus contrôler. La violence des solutions de développement imposées à ces pays les conduit non pas vers un avenir meilleur mais vers des crises toujours plus graves et de nouvelles formes de violence et de pathologie identitaire.

Les réponses à ces questions sont très différentes dans chaque cas et dépendent du sérieux et de l’ intelligence manifesté par tous les acteurs sociaux concernés. Elles nécessitent une refonte radicale des paradigmes qui ont jusqu’à présent présidé à la recherche de la vérité. La découverte de ces nouveaux paradigmes doit certes tenir compte des changements provoqués par l’économie capitaliste mondialisée. Mais elle nécessite une attention encore plus grande à ce que les uns et les autres auront pu apprendre de toutes les sagesses aujourd’hui subjuguées ou violées qui continuent de représenter le trésor commun des humains menacés par les nouvelles lois du marché et du profit.

Pour conclure, il n’appartient certes pas à moi d’apporter une réponse aux questions bien difficiles que tout acteur social doit se poser en tant que « prochain ». Il serait insensé de ma part de terminer cette conversation en proposant aux Français, par exemple, de créer un nouveau parti contre la croissance ou de mettre fin au système de sécurité sociale sous prétexte que celui-ci renforcerait en fin de compte leur dépendance à un pouvoir qui est déjà lui-même dépendant des nouvelles forces du marché. Même s’ils étaient d’accord avec les arguments avancés par des philosophes comme Ivan Illich sur ce point particulier et les thèses avancées dans son livre sur Les limites de la médecine, une telle suggestion paraîtrait absurde et déplacée à la majorité des Français, surtout à celles et à ceux pour qui la sécurité sociale est déjà devenue un besoin, voire une nécessité, dans une société qui ne fonctionne plus comme avant, où les soins de santé sont devenus de plus en plus chers et où il n’y a plus de chaman, de guérisseur ou de médecin « gratuit » comme il y en a encore en Inde. Par contre, ce qu’un outsider comme moi peut faire dans un cas pareil c’est de montrer que ce système pourrait éventuellement être remis en question ou remodelé, pour permettre à ses usagers de définir leurs « besoins » de santé dans des conditions de moindre dépendance par rapport à la perception qu’en ont les « autorités» médicales. Ou pour que ces besoins, une fois redéfinis, ne soient pas toujours phagocytés par ceux qui sont systématiquement créés par un marché agressif, notamment une industrie d’armements et de production militaire qui ne sert, en fin de compte, que des marchands, des tyrans et des terroristes de tout bord.

L’important est que tout un chacun mette tout son cœur et son intelligence pour s’attaquer aux problèmes qui le tra­cassent, et réalise bien que la solution de ces problèmes dépend finalement des moyens dont il, ou elle, se sert pour changer les mondes autour de soi et en soi.

Source : http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=2000

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Intervention de Majid Rahnema au Forum Mondial de la Pauvreté (juillet 2012) :

Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Pour en finir avec la religion de la croissance

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En octobre 2013 s’est tenu comme chaque année à Lille le « Forum mondial de l’économie responsable» – appelé aussi « World Forum Lille ». L’une des conférences organisées dans ce cadre, à laquelle nous avons pu assister, avait pour objet la « consommation responsable ».

Étaient présents à cette conférence plusieurs hauts responsables d’entreprises, venus des quatre coins du globe (une Italienne travaillant dans la fabrication et la vente de légumineuses, un Japonais dans la fabrication et la vente de produits nutritionnels, un Chinois dans le textile, un Français dirigeant une chaîne d’hypermarchés dans le Nord), qui ont fait le choix du « responsable », c’est-à-dire qu’ils se sont engagés à ce que leurs activités se soumettent à des règles éthiques stricts : volonté d’un commerce « équitable » avec les pays du Sud, respect de la personne humaine et de l’environnement, etc.

Au premier abord, on ne peut qu’applaudir devant tant de bonnes intentions et de bons sentiments. Consommer « responsable », qui peut-être contre ?

Sauf qu’il y a déjà un problème dans cette façon d’acter et banaliser l’acte de « consommer », de faire comme si la « consommation » allait de soi, était notre horizon naturel et indépassable. « Consommer » n’est pourtant pas une activité innocente, répondant à l’assouvissement de besoins essentiels, mais la réponse à une insatisfaction organisée par la publicité, qui nous crée sans cesse de nouveaux besoins et nous pousse à acheter sans autre motif que d’acheter. On ne « consomme » pas de la nourriture ou des produits de santé, par exemple ; on se nourrit et se soigne. Nous n’avons pourtant entendu dans cette conférence aucune remise en cause du délire consumériste en lui-même, sinon qu’il pourrait devenir « responsable » ; ce délire consumériste, cette obsession de croître son « confort » matériel qui est pourtant en elle-même, par la quantité d’énergies et de travailleurs serviles et bon marché qu’elle requiert nécessairement, respectivement la cause du saccage de l’environnement et du mépris des vies humaines, en particulier dans le Sud. Peut-on vraiment se satisfaire d’atténuer le malheur que nous organisons ?

« Comment faire pour continuer à vendre ? »
Et puis, surtout, à bien y écouter on découvre au travers de leurs interventions désespérément sans âme, de leur langage économico-centré, de leur langue de bois commerciale et quelques phrases perdues ici et là une seule véritable préoccupation : celle de réussir leur business, celle de continuer à faire du pognon. Ainsi apprend-t-on qu’il s’agit en réalité de « s’adapter à une nouvelle exigence du consommateur », celle de consommer en respectant la planète et le travailleur à l’autre bout de la chaîne, auprès duquel il faut être « crédible » et digne de « confiance » ; qu’il s’agit, autrement dit, pour l’entreprise d’attirer les consommateurs sur ses produits où le respect de critères éthiques est considéré ouvertement comme une véritable « valeur ajoutée » ; qu’il s’agit pour l’entreprise de valoriser l’image de sa marque et donc faire du profit « durable »…  surtout dans un sens économique ; qu’il s’agit au moins autant d’assurer la fidélité du consommateur en lui assurant une certaine qualité que de protéger l’environnement, selon l’aveu d’un intervenant reconnaissant aussitôt involontairement l’hypocrisie de cette conférence « où il s’agit de se focaliser sur les aspects environnementaux et humains » de « l’économie responsable » et de la sorte masquer l’aspect le plus important ; qu’il s’agit, à l’endroit des consommateurs pas encore sensibilisé à ces préoccupations, de les « sensibiliser », de les « impliquer » – autrement dit de perpétuer le harcèlement publicitaire pour la bonne cause. Ainsi l’animatrice de la conférence, elle aussi travaillant dans « l’économie responsable » et semble-t-il démangée par sa rage de profit, peut-elle suggérer que le produire « responsable » pourrait être « un facteur de compétitivité en ces temps de crise » sans recevoir la moindre réprobation de la part des intervenants. Alors que le naïf pense tomber sur des écolos et des humanistes, il n’a en réalité affaire qu’à de vulgaires businessmen faisant commerce d’écologie et d’humanisme. Ces businessmen qui réduisent des problématiques essentielles pour l’humanité en arguments publicitaires – cette conférence elle-même n’apparaissant au bout du compte que comme une page de publicité habillée de bonne conscience humaniste et écologique. La grande préoccupation de ces gens, leur grande question c’est : face à la « crise » économique, face au désastre écologique qui vient, mais aussi et surtout face à une prise de conscience de plus en plus grande des effets nocifs (humains et environnementaux) de notre consommation dans les pays du Nord, comment faire pour que mon entreprise continue à vendre ? Comment continuer à faire des profits et augmenter chaque année mon chiffre d’affaires ? Une préoccupation qui n’est pas que celle d’une minorité de businessmen mais celle de toute une société encouragée dans sa voracité sans limites. Une préoccupation sordide qui ne s’avoue bien sûr pas comme telle mais qui prend des habits plus présentables : ceux de la croissance. Cette croissance, cette Sainte-Croissance que l’on présente comme la condition de notre bonheur alors qu’elle n’est que le cache-sexe de notre soif jamais rassasié de gain, autrement dit de notre malheur. Produire plus pour gagner plus.
 
Le cas le plus emblématique de cette conférence est assurément celui de ce responsable des hypermarchés Leclerc qui prend la parole à la toute fin. Décrivant ses actions pour la réduction des publicités papiers de ses magasins dans les boites de lettres, non sans s’auto-féliciter de sa prétendue prise de conscience écologique, notre businessman-écolo est interpellé par un membre de l’assistance qui ose lui demander pourquoi… il ne cesse tout simplement pas d’en envoyer. Hein, pourquoi ? « Mais parce qu’il faut bien que je fasse marcher mon commerce ! Je ne peux pas me passer d’un tel outil dans le climat de concurrence dans lequel nous sommes » que lui répond en substance l’écolo-« responsable ». Et boum. Le propos en bout de conférence qui a l’air plein de bon sens mais qui dit tout de notre démence, de notre schizophrénie, qui dit tout de l’impuissance de nos pseudo-écologistes à se libérer de l’imaginaire productiviste. Ainsi, « pour faire marcher son commerce » – objectif qui ne se contente pas de bêtement répondre aux besoins de la population mais exige de lui en créer sans cesse de nouveaux par le biais de la publicité et auxquelles on se propose charitablement de répondre – on peut continuer notre guerre à l’environnement en parfaite bonne conscience, puisque là est évidemment le plus important. De même que nous organisons et tolérons tous d’innombrables crimes contre la nature puisque seule importerait au final la croissance de notre PIB, autrement dit l’accroissement infinie de notre confort matériel.

Bien entendu, on pourrait nous rétorquer de voir les choses telles qu’elles nous arrangent de les voir. Il suffit pourtant d’écouter avec attention n’importe lequel de ces « écolos » de salon pour se convaincre du niveau d’imposture. On peut saluer à cet égard l’honnêteté de l’écolo-starlette Maud Fontenoy qui explique dans son dernier livre au titre déjà très explicite (Ras-le-bol des écolos, pour qu’écologie rime avec économie) que « l’appât du gain, inhérent à l’homme devrait nous servir à changer les choses. Soyons plus durables pour être plus rentables ! » ajoutant : « Alors oui, permettez-moi de le dire, le business durable peut être une voie pour sortir de la crise. » (propos repris par l’excellent journal La Décroissance)

La croissance ou le mythe d’une goinfrerie salutaire
La croissance du PIB… La croissance. La croissance pour la croissance ou la loi suprême de ce monde. L’obsession de produire toujours plus sans autre justification avérée que celle de gagner toujours plus d’argent, de se goinfrer toujours davantage et sans souci de ce qu’on produit ni de sa qualité. L’obsession de produire toujours plus qui réclame que la population consomme toujours plus et donc de libérer et d’exciter continuellement en chacun le goût de la goinfrerie. L’obsession de produire plus à la fois cause et conséquence de cette goinfrerie et qui enferme l’humanité dans le pire des cercles vicieux.

La croissance ou la ruse des plus riches et des plus cupides pour se faire toujours plus de pognon avec la complicité et la promesse faite aux plus pauvres qu’ils y trouveront leur bonheur.

La croissance ou le masque, la légitimation et l’exacerbation d’un égoïsme, d’une goinfrerie, d’une soif de domination qui nécessairement coupent et dressent les hommes les uns contre les autres, qui nécessairement provoquent injustices, misères, violences, servitudes et guerres.

La croissance ou le mythe d’un assouvissement possible des désirs matériels de chacun. La croissance ou le mythe d’un accroissement infini du gâteau, donc celui de la possibilité de se goinfrer, comme solution aux dégâts de la goinfrerie. La croissance ou le mythe du bonheur par l’accumulation de toujours plus de biens matériels. La croissance ou le mythe d’une quête matérielle infinie possible dans un monde fini.

La croissance ou la prétendue noble cause derrière laquelle se cachent nos pulsions et passions les plus viles pour mieux se banaliser. Cette course sans fin au profit et aux richesses matérielles élevée au rang de religion. L’avarice érigée en modèle de civilisation. Ce déchaînement sans limites d’égoïsme, de volonté de puissance, de voracité, de pillages, de gaspillages, de pollutions, de destructions déguisé en course majestueuse au progrès. Ce sacrifice toujours plus poussé de l’écosystème, des espèces animales et végétales sur l’autel de notre confort matériel. Cette colonisation toujours plus approfondie de nos existences par l’argent et réduisant la jouissance de la vie à la seule jouissance matérielle. Cette lutte féroce de tous contre tous pour la possession et le pouvoir qui permet à une petite partie de l’humanité de vivre dans l’opulence et plonge nécessairement le reste dans la misère mais qui n’en prend pas moins le masque du modèle indépassable de lutte contre la misère.

La croissance ou la guerre perpétuelle comme moteur et horizon de toute société. La guerre à notre humanité. La guerre à la vie. La guerre aux animaux. La guerre à la nature, à sa beauté et son intégrité. La guerre de tous contre tous pour améliorer son confort matériel ou simplement survivre. La guerre des plus riches contre les moins riches dans le dessein d’être toujours plus riches. La guerre des nations puissantes et riches de leur talent à piller contre les nations humbles et riches en ressources naturelles – l’opulence toujours plus étendue des uns étant toujours au prix de la réduction toujours plus poussée des autres à l’état de serfs nécessiteux.

La croissance ou la poursuite du vent imposé à tous. Le tonneau des Danaïdes comme modèle économique. Le supplice de Tantale comme projet de société. Le problème se prenant perpétuellement pour la solution.

La croissance… L’indiscutable et indiscutée croissance… L’objectif qui rassemble tout le monde, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche… en passant par les prétendus écologistes.
Il va ainsi de soi pour la quasi-totalité d’entre nous qu’il faut chaque année « produire plus » que l’année précédente – et de la même manière « consommer plus », qui est son préalable et sa justification. A défaut de connaître une récession, véritable antichambre de l’enfer. A défaut de ne pas voir la courbe du chômage s’inverser et de voir le « pouvoir d’achat » stagner voire baisser. L’objectif de la croissance ? La clé du salut, du bonheur. Du pur bon sens que seuls des illuminés irresponsables oseraient remettre en cause.

L’humanitaire et l’écologie comme simples facteurs de croissance
Ainsi prétend-t-on aussi défendre l’environnement sans toucher au dogme de la croissance. Il suffirait ainsi de faire un peu plus attention à notre comportement, à se fixer quelques limites, à produire et consommer « responsable », « durable », et tout serait sauvé. Ainsi l’objectif de l’« économie responsable », du « développement durable » est-il de consommer « mieux » pour continuer à consommer toujours plus, de produire davantage « vert » pour continuer à produire toujours plus ; autrement dit de polluer moins pour continuer à polluer plus longtemps, autrement dit de continuer à détruire la planète et avilir ses habitants avec le sentiment du devoir citoyen accompli.

Rien d’étonnant à ce que l’humanitaire, la santé et surtout l’écologie deviennent aujourd’hui des business comme les autres. Tout doit devenir un facteur de croissance, même et surtout les innombrables méfaits de la croissance. Ses méfaits sont autant de prétextes pour justifier sa perpétuation. Les entreprises en font leur business, avec souvent l’appui de l’Etat : l’« écotaxe », dont a beaucoup parlé ces derniers temps, en est un exemple parfait. Sous prétexte de lutter contre le réchauffement climatique, on crée une taxe dont on confie la récolte et une grande part du butin à des entreprises privées. De la même manière, la fameuse et prétendue « transition énergétique » que nous vendent régulièrement les politiques de droite et de gauche n’a de sens pour eux que si elle sert la croissance.

La croissance, ce fanatisme, ce délire, cette démence avec laquelle il est urgent d’en finir. La croissance, ce verrou mental qu’il faut faire sauter au plus vite.

La croissance, un crime contre l’environnement
Il faut le clamer haut et fort : on ne peut pas à la fois prétendre sauver l’homme et son environnement et suivre docilement l’objectif perpétuel de croissance. Il n’y a pas de croissance propre. Tout objectif de croissance dans des pays aussi riches et abondants que les nôtres est un objectif aussi absurde que criminel. C’est la croissance, l’activité économique, la planétarisation des échanges et le mode de vie qu’elle implique, qui, parce qu’elle pollue et gaspille énormément d’énergies, est la source du problème posé à l’environnement – la croissance en elle-même et non ses prétendus excès que l’on pourrait corriger. Tous les pseudo-écologistes qui prétendent faire de l’écologie sans remettre en cause l’idéologie de la croissance et son monde doivent être considérés comme les pires ennemis de l’environnement. Des « bonnes intentions » ne suffisent pas : elles ne font que cautionner et conforter un mode de vie et un modèle de production avec lequel il faut rompre.

Une croissance infinie n’est ni possible ni souhaitable.

Elle n’est pas possible car on ne peut pas aspirer à une croissance infinie dans un monde fini. L’objectif de croissance implique une activité économique et des modes de vie toujours plus gaspilleurs et dévoreurs d’énergies épuisables – et qui seront à ce rythme délirant très vite épuisées (comme le pétrole, ce combustible fossile qui a mis des dizaines de millions d’années à se former et dont il ne devrait plus rien rester dans cinquante ans…). Une activité et des modes de vie qui provoquent des dégâts irréversibles sur les milieux naturels, qui provoquent l’extermination d’espèces animales et végétales et dont les conséquences néfastes pour l’homme sont avérées (pour ne prendre qu’un exemple, comment faire sans ces abeilles, menacées par notre usage dément du téléphone portable, qui, en butinant les fleurs, permettent l’apparition de fruits et légumes ?). Une activité et des modes de vie qui provoquent des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau trop élevé pour pouvoir être comblé par la capacité de régénération de la biosphère, ce qui entraîne un réchauffement du climat dont nous connaîtrons bientôt les dramatiques conséquences si nous ne changeons pas nos comportements radicalement. Les habitants des pays riches, par leur désir sans fin de tous ces biens qui créent pollutions et gaspillages d’énergies dans leur conception, leur acheminement d’un point à l’autre de la planète et leur utilisation, par leur usage intensif et obsessionnel de la voiture, de l’avion, du téléphone portable et autres gadgets à la mode, par leur frénésie de viande, vivent littéralement « sur le dos » de la Terre. Notre « empreinte écologique » est trop élevée pour être soutenable. A titre de comparaison, il faudrait trois planètes pour supporter sans peine les caprices matériels des habitants de la Terre s’ils vivaient tous comme les Français, sept s’ils vivaient comme les Américains. La vraie dette est écologique.

La croissance, un crime contre l’homme
Quand bien même une croissance infinie serait possible, quand bien même elle ne causerait pas de tort à notre biosphère, quand bien même ses dégâts seraient réparables par la Science, elle ne serait pas pour autant souhaitable. Une société qui élève la croissance au rang de religion ne fait pas là un choix économique parmi d’autres et qui n’auraient que de négligeables conséquences ; elle se soumet corps et âmes à des valeurs destructrices qui la subvertissent totalement. Comment pourrait-on davantage accepter une telle société qui mène une guerre permanente à l’homme, le transforme, le formate et le dévalorise en le soumettant aux seules lois de l’économie, en le réduisant à un animal économique, à de la simple chair à profit, en réduisant sa vie à la consommation et – donc – au travail, en le sommant de n’accorder de valeur qu’à ce qui n’existe que pour être vendu – autrement dit à la marchandise – et en le poussant à être toujours plus productif et toujours plus compétitif – notamment via les loisirs et divertissements de masse conçus et mis en avant pour lui faire aimer sa condition d’esclave économique et de le garder et le remettre en forme en tant que force du travail. Une société qui manipule et instrumentalise les besoins des individus en les maintenant dans un état permanent de manque, de frustration, d’insatisfaction matérielle, en leur suscitant l’envie, le désir, mais aussi la nécessité – via l’obsolescence programmée, c’est-à-dire le fait délibéré pour une entreprise de produire des biens inutilisables rapidement – d’acquérir toujours plus de biens, en leur suscitant la jalousie du riche, de celui qui a – dans le but qu’ils justifient et participent, par leur furie de consommateur et donc par leur soumission enthousiaste au travail forcé, à l’objectif dément de croissance. Une société qui rend les hommes toujours plus égoïstes, violents, idiots et malheureux en les poussant à ne pas voir plus loin que leurs caprices, en les encourageant à ne rien désirer tant que l’argent et les biens matériels, en suscitant en permanence chez eux des désirs qui sont par principe infinis et inassouvissables pour la plupart – assouvissement de désirs superflus jugés si prioritaires qu’il prime et empêche, sans trop d’indignation, l’assouvissement des besoins essentiels de tant d’autres. Une société où, parce qu’on ne peut se goinfrer qu’au détriment des autres, l’amour des richesses matérielles empêche nécessairement l’amour du prochain, où l’obsession matérielle devient un obstacle à la jouissance de la vie, où la valeur de nos vies diminue à proportion qu’augmente la valeur que nous accordons à l’argent et aux mirages matériels. Une société qui n’est vraiment pas digne de la civilisation, de la vraie, celle qui est toujours lutte contre l’égoïsme, contre la part d’égoïsme de chacun eu égard à tout ce qu’il légitime de mépris pour la vie d’autrui ; celle qui selon Gandhi, « ne consiste pas à multiplier les besoins » qui multiplient nécessairement à proportion les violences, servitudes et destructions qui les accompagnent, « mais à les limiter volontairement.» – celle qui sait à l’instar d’Epicure que celui « qui n’est pas content de peu n’est content de rien ». Une société qui, par la religion de la consommation, ce « fascisme » dont parle Pasolini et qui exige des hommes sans mémoire et sans identité, participe à une uniformisation encore jamais vue des comportements humains, à une véritable extermination des cultures traditionnelles, locales, populaires, et de ce qu’elles possèdent et incarnent encore comme sagesses et résistances salutaires à la froide dictature économique. Une société qui n’a d’autre morale que la bonne santé du PIB – lui qui fait fi de la qualité des productions et ne se concentrent que sur leur quantité, lui qui prend en compte dans ses divines statistiques toutes les productions liées aux conséquences de guerres, de destructions, d’actes de « délinquance » et des accidents de la route ; autant de facteurs de croissance qu’ils seraient ignobles de se refuser. Une société où le mythe d’une croissance nécessaire et porteuse de tous les bienfaits remplace l’exigence pour ici et maintenant d’un véritable partage des richesses et d’une vie décente pour tous et les repousse aux calendes grecques. Une société où la focalisation autour de l’objectif de croissance remplace la question de ce que l’on produit, l’interrogation sur les fins, bref l’interrogation sur la société elle-même. Une société vouée à la croissance est une société intrinsèquement violente, démente et totalitaire. La croissance, c’est toujours la croissance de notre aliénation, de notre déshumanisation, de notre goinfrerie, de notre violence, de notre malheur ; il faut la refuser en bloc. Comme le dit Paul Ariès, « nous ne sommes pas objecteur de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour pouvoir rester simplement des humains. (…) Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société de travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès. »

Qu’un pays se donne un objectif temporaire de croissance économique dans la mesure où il s’agit pour lui de sortir sa population de la misère, à l’instar de nombreux pays du Sud, est une chose. Tout autre chose est cet obstination d’un pays tel que le nôtre qui, aussi riche, opulent et gaspilleur soit-il, n’en reste pas moins obsédé par cette idée fixe de croissance et sans autre justification qu’elle-même.

illusdruilheLe mythe de la croissance comme facteur d’un « mieux »
Inconsciemment, le citoyen lambda assimile croissance à bien-être. La croissance est pour lui synonyme d’un « mieux ». Toucher à la croissance c’est aussi toucher à un « niveau de vie » que nous ne voulons à aucun prix voir baisser, qui n’est d’ailleurs jamais assez élevé pour nous – qu’importe qu’il ait pour prix la destruction de notre environnement et la réduction des populations du Sud à des conditions inhumaines de vie et de travail. Nous avons peur de perdre notre « niveau de vie », ce qui finira inéluctablement par arriver tant il n’est pas soutenable en plus d’être dément. Doit-on vraiment s’en attrister ? Pour cela encore faudrait-il que ce haut « niveau de vie » calculé en « pouvoir d’achat » signifie une réelle qualité de vie, ce qui est de moins en moins vrai, tant le confort matériel cache un inconfort général où se multiplient les effets nocifs de la croissance sur nos existences : mal de vivre et violences de toutes sortes liés aux inégalités, à la misère et à la frustration organisée ; stress, dépressions et autres troubles et maladies liés à la violence du travail, au culte de la vitesse, à la pollution sonore ; insécurité routière et son cortège de sacrifiés ; pollution de l’air, due essentiellement à l’usage de la voiture et à l’industrie, causes de maladies respiratoires, cardio-vasculaires et de la plupart des cancers ; pollution de l’eau, due principalement aux activités industrielles, à l’agriculture intensive, aux déchets domestiques, provoquant des troubles respiratoires, des troubles de la reproduction, des malformations, et favorisant l’apparition de cancers ; surconsommation de viande favorisant l’apparition de maladies cardio-vasculaires et de cancers du colon et de la prostate ; généralisation de la nourriture industrielle, des boissons industrielles, favorisant des dégâts similaires sur notre santé, auxquels il faut encore ajouter des phénomènes de dépendance et des troubles du comportement ; utilisation intensive du téléphone portable provoquant la lésion de l’ADN cellulaire et l’apparition de tumeurs cancéreuses, etc. Autant de méfaits, de nuisances sur notre santé et notre intégrité psychique – pour en rester à ceux qui sont objectivement identifiables et incontestables – qui, loin de provoquer une remise en cause de notre mode de vie et de la croissance, sert de prétexte à aller toujours plus loin dans cette direction… afin de les régler ! Peut-on parler tout simplement de « qualité de vie » quand celle-ci se construit sur la négation de celles des autres, de celles des générations futures, de celles de tous les autres êtres vivants, de celle de l’environnement ? Si la hausse du PIB a longtemps pu aller de pair avec une hausse de la qualité de vie, le seuil critique est dépassé depuis quarante ans. Au point qu’il serait plus exact pour parler d’ici d’un haut niveau de non-vie. Nous n’avons vraiment rien à perdre à tourner le dos à cette existence factice et malheureuse.
 
Mais la question n’est même plus aujourd’hui d’être pour ou contre la croissance et son monde… Le monde la croissance est bientôt mort, et les tentatives bruyantes de le colorer de « vert » est bien une preuve qu’il ne s’agit plus aujourd’hui pour lui que de gagner encore quelques années. Le tout est de savoir si l’on en sortira rapidement ou non. Si l’on en sortira contraint ou volontairement. Par le bas ou par le haut. Par le maintien d’une mentalité d’égoïste et de goinfre qui conduira au chaos et à la réduction autoritaire de la population ou par la décolonisation des esprits et l’avènement d’une société démocratique et solidaire.

Engager la révolution de la décroissance
Il est urgent de démystifier l’idéologie de la croissance, de mettre à nue son caractère absurde et criminel, d’insister sur la vanité de son monde. Il est urgent de se libérer de son imaginaire puissant et séducteur, celui de l’illusoire bonheur par la goinfrerie égoïste, la possession matérielle, et de lui en opposer un autre, sans doute moins attractif au premier abord mais bien plus digne de notre humanité : celui qui prétend au contraire que le bonheur se construit dans une vie de partage, en harmonie avec tous les êtres et libérée de cette obsession de posséder qui nous possède et nous enchaîne – pour mieux nous laisser broyer par le travail, pour mieux nous corrompre, pour mieux nous éloigner de ce qu’il y a de meilleur en nous, pour mieux exacerber notre côté égoïste et violent, pour mieux nous faire participer et adhérer à la violence de ce monde. Celui qui a compris que l’on éradiquera la misère non pas en encourageant toujours davantage ce qui la crée et l’organise, c’est-à-dire la cupidité égoïste et la compétition, mais en prenant la voie de la fraternité et du partage. Celui qui appelle au soulèvement de l’être contre l’avoir et célèbre cette pauvreté – entendue comme refus du superflu – qui est la condition d’une authentique liberté, d’une véritable qualité de vie et d’un partage digne de ce nom ; cette vie simple qui – par la possibilité qu’elle nous offre de rester ouverts aux autres, par son refus d’un « confort » matériel bâti sur le vol et l’esclavage de tant d’autres, par son refus d’accaparer pour soi-même ce qui pourrait manquer à d’autres – ouvre la possibilité concrète pour tous de simplement vivre, selon le beau mot de Gandhi – là où dans la course individualiste à l’argent et aux biens matériels la goinfrerie des uns crée toujours inéluctablement la misère des autres.

Il est urgent de se détourner de ces fausses alternatives « écologiques »  ou « antilibérales » – qui légitiment et confortent la violence économique en se restreignant à vouloir l’atténuer – et d’engager une authentique révolution des cœurs et des esprits, seule à même de bousculer l’ordre des choses et d’éviter le chaos ; urgent de déclarer l’amour à la vie, à la beauté du monde, et donc la guerre à ce maudit égoïsme, à ce sordide esprit de goinfrerie présents en chacun de nous et qui sont la cause de tous nos maux.

Il est urgent de poser les bases d’une nouvelle société –  l’affaire de tous, dès maintenant, dans la révolte de chacun contre ses pulsions égoïstes et dominatrices et ceux qui les excitent, dans l’affranchissement lucide et jubilatoire de tous ces gadgets et obsessions qui n’apportent que le malheur (voiture, avion, téléphones portables, etc.), dans le réapprentissage d’une autonomie, d’un savoir-faire confisqués par notre soumission aux machines et aux mastodontes économiques, dans l’expérimentation collective et l’érection de microsociétés contagieuses ; une société qui réaffirmera l’homme face aux idoles et techniques qui aujourd’hui le manipulent et le mutilent, lui permettra de se réaliser et de s’ouvrir à cette part de poésie, de spiritualité sans laquelle il n’est que de la barbaque ; une société qui reconnaîtra la grandeur de l’homme non dans l’arrogance et la domination sans bornes mais dans l’humilité et le service – l’homme n’étant un homme qu’en utilisant ses qualités au service des autres hommes, au service de cette planète dont il n’est qu’un locataire et de toutes ses espèces vivantes ; une société libérée du carcan de l’économie, de l’argent, du travail, de la consommation, de la marchandise qui ne sont jamais que des conventions, des manières étroites d’envisager et d’organiser la vie en société ; une société libérée du harcèlement publicitaire où l’on vivra certes avec moins de « pouvoir d’achat » de bien superflus mais où augmentera en proportion la possibilité pour chacun de s’épanouir, de se retrouver, de prendre le temps de vivre, de s’ouvrir pleinement aux innombrables richesses de la vie ; une société qui produira moins de richesses matérielles qu’aujourd’hui et donc davantage de liens riches et fraternels entre les êtres humains ; une société qui pourra placer dans les rapports humains la considération qu’elle aura cessé de placer dans les biens matériels, et dans les êtres la confiance et l’importance qu’elle aura cessé de placer dans l’argent ; une société où l’exigence d’une vie riche pour ici et maintenant remplacera la promesse d’un paradis matérialiste la repoussant toujours plus loin dans le temps ; une société où l’activité productive sera au service des hommes et contrôlés par eux, et non plus l’inverse, où l’autonomie et le produire local seront des principes forts, où prévaudra le souci de produire non plus mais mieux et bien, dans l’optique d’offrir à tous les bases d’une vie décente, et ce dans le respect intransigeant des limites de la nature ; une société qui n’aura pas peur d’inventer et qui saura aussi – aux antipodes de ce fanatisme actuel du faux progrès au service de la dictature de l’économie qui veut nous faire croire, avec l’appui objectif de tous les faux rebelles, que toute leçon et toute référence au passé est à proscrire et qui exige des hommes adeptes de la table rase permanente et sans mémoire – se référer au passé, aux expériences et sagesses anciennes afin d’y puiser forces, leçons et morales indispensables à la constitution d’une humanité digne de ce nom ; une société réellement démocratique, c’est-à-dire résolument libertaire, égalitaire et fraternelle.

Autrement dit, il est urgent de faire le choix de la « décroissance », qui n’est pas l’objectif tout aussi stupide de la décroissance pour la décroissance mais la rupture radicale avec cette stupidité de la croissance pour la croissance et de sa vision pitoyable de la vie. Une décroissance qui n’est pas un modèle économique abstrait mais une philosophie et un art de vivre.
 
Utopique ? « L’utopie ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l’actuel mode de vie ; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible. » André Gorz

Riche est la vie, et merde à la croissance !

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« Chasseurs de matières premières » ou comment le maintien de notre niveau de vie exige et perpétue la misère et l’asservissement des pays du Sud

Image«Chaque citoyen européen consomme par an en moyenne 26 kilos d’appareils[1] en tous genres : ordinateurs, téléphones, télévisions, électro-ménager… L’avons-nous décidé ? Le souhaitons-nous ?

Quoi qu’il en soit, cet acte apparemment innocent a en réalité un impact énorme. Sur la Nature, on s’en doute, mais aussi sur des êtres humains. Des femmes et des hommes du Sud sont condamnés à mourir de faim, leurs enfants seront privés d’éducation, ils souffriront de la malaria, de la tuberculose et autres maladies endémiques.

Mais quel lien y a-t-il donc entre ces achats au Nord et cette misère au Sud ? C’est ici que le livre de Raf Custers apporte un éclairage indispensable. Cuivre, aluminium, fer, plomb, cobalt, zinc, manganèse, bauxite, chrome, uranium, or et diamants proviennent surtout d’Afrique, et leur extraction crée à la fois une richesse fabuleuse et une misère impitoyable. Raf Custers se rend sur place sur place et nous fait comprendre comment.

Nous voyons « Chasseurs de matières premières » comme une pièce qui doit absolument figurer dans votre dossier personnel « Puis-je faire quelque chose contre la faim, contre la pauvreté, pour la solidarité ? » Une pièce qui donne tout son sens aux recherches de Jean Ziegler concernant la faim dans le monde, ses causes et la responsabilité des multinationales. Comme Jean me le disait : « Les chiffres sont catastrophiques. Toutes les cinq secondes, un enfant meurt de faim. 47.000 personnes meurent de faim tous les jours. Alors que l’agriculture mondiale dans l’état actuel de son développement pourrait nourrir sans problème douze milliards d’êtres humains ! Un enfant qui meurt de faim, au moment où nous parlons, est un enfant assassiné. Sur le plan de la lutte contre la faim, l’échec est total. »[2] Ce livre donne aussi tout son sens aux recherches que j’ai menées : pourquoi l’Amérique latine est-elle pauvre ? L’expérience d’Hugo Chavez, Evo Morales ou Rafael Correa nous apportent-elles un espoir de libération ?

Nous sommes traumatisés, on peut le dire, par cette pauvreté qui persiste et même s’aggrave. En dépit des promesses les plus solennelles. Nous sommes angoissés par ce chiffre impitoyable : un milliard d’êtres humains souffrent aujourd’hui de la faim. Plus que jamais dans l’histoire de l’humanité ! Et donc nous sommes tous deux extrêmement soucieux de voir s’engager plus de forces encore dans cette bataille contre des règles économiques meurtrières, contre une concurrence aveugle qui pousse inexorablement à détruire la Nature et les hommes.

Plus de forces, cela veut dire plus de témoignages, plus de reportages, plus d’analyses concrètes sur cette affaire qu’on veut absolument nous cacher : comment la politique du Nord, la politique du 1% (menée en notre nom en plus !), comment cette politique assassine-t-elle ? N’est-ce pas un slogan facile ?

Le livre de Raf Custers prouve que non. Ce journaliste et chercheur – d’un genre particulier – parcourt le monde et il nous prête ses yeux pour voir tout ce qu’on cherche à nous cacher… Nous rencontrons ces mineurs maliens obligés par Bouygues et Cie de chercher l’or avec de l’arsenic et du cyanure qui les tuent en quatre ou cinq ans, et leur pays qui reste pauvre parce que les bénéfices de cette industrie s’en vont au Nord sans aucun partage. Nous entendons ces pêcheurs marocains que les bateaux industriels du Nord ont ruinés en pillant le poisson de l’Atlantique et qui ensuite ne trouvent aucun travail dans la région parce toute la richesse des mines de phosphate est confisquée par une élite marocaine corrompue qui la refile aux transnationales. Nous éprouvons l’amertume de ces paysans congolais qui vivent au pied d’un des plus grands barrages électriques du monde mais n’ont pas d’électricité parce que les tyrans et leurs protecteurs occidentaux ont décidé que cette énergie ne servirait qu’à faire du fric. Nous sentons l’angoisse de ces mineurs d’un peu partout qui ont ou n’ont pas de travail selon les décisions fluctuantes du « marché », c’est-à-dire – pour ne pas être hypocrites – des spéculateurs boursiers richissimes qui s’enrichissent sur leur sueur, mais dont la cupidité provoque des crises à répétitions. Tous ces gens, Raf Custers va à leur rencontre, les écoute et nous transmet leur vie : souffrances, colères, espoirs, résistances… »

Extrait de la préface de Michel Collon au livre de Raf Custers, Chasseurs de matières premières

(livre disponible sur le site http://www.michelcollon.info/spip.php?page=produit&ref=Custers&amp… )

____

[1] Le Soir (Belgique), 10 août 2013.

[2] Jean Ziegler, Des enfants meurent à cause des gangsters de la Bourse, interview, michelcollon.info. Jean Ziegler, L’Empire de la Honte, Fayard, 2005. Jean Ziegler, Destruction massive, Seuil 2011.

[3] Michel Collon, Les 7 Péchés d’Hugo Chavez, Investig’Action, Bruxelles 2009.

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Le socialisme n’est pas une terrasse de loisirs sur la prison industrielle

L’idée que le socialisme coïncide avec la nationalisation des moyens de production et la planification ; qu’il vise essentiellement – ou que les hommes doivent viser – l’augmentation de la production et de la consommation, ces idées doivent être dénoncées impitoyablement, leur identité avec l’orientation profonde du capitalisme montrée constamment (…) Le programme socialiste doit être présenté pour ce qu’il est : un programme d’humanisation du travail et de la société. Il doit être clamé que le socialisme n’est pas une terrasse de loisirs sur la prison industrielle, ni des transistors pour les prisonniers, mais la destruction de la prison industrielle elle-même.

Paul Cardan, Socialisme ou Barbarie n° 33, Décembre 1961-Février 1962.

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L’école ou la fabrique des hommes dociles

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« Grâce à l’initiation de l’école, nous participons au mythe de la consommation illimitée. Ce mythe moderne se fonde sur la croyance selon laquelle le système de production fabrique un bon produit, et que, par conséquent, puisque valeur il y a, une demande va naître. L’école nous enseigne à croire que l’éducation est le produit de l’enseignement. Le seul fait que les écoles existent fait naître la demande d’une formation scolaire. Une fois instruits de la nécessité de l’école, la même logique nous conduit à nous en remettre bientôt aux autres institutions, dont nous ne sommes plus que les clients. Une fois le discrédit jeté sur l’homme ou la femme qui se seraient eux-mêmes instruits, tout ce qui ne s’insère pas dans le cadre d’une profession nous inspire la méfiance. A l’école, nous apprenons qu’une bonne éducation est le fruit de l’assiduité, que sa valeur ne peut que s’accroître en fonction de la durée de notre présence, qu’enfin cette valeur est mesurable et qu’elle est garantie par les examens et diplômes.

Pourtant, apprendre est de toutes les activités humaines celle qui requiert le moins d’intervention d’autrui et qui ne se prête pas à la manipulation ; nous ne tenons pas notre savoir, à proprement parler, de l’instruction imposée. Ce serait bien plutôt l’effet d’une participation sans contrainte, d’un rapport avec un milieu qui ait un sens. La meilleure façon d’apprendre, pour la plupart des êtres humains, c’est cet accord avec les choses et les êtres, tandis que l’école les force à confondre le développement de leur personnalité et de leurs connaissances avec une planification d’ensemble qui permet la manipulation de l’élève. Comme nous le disions, il suffit qu’un homme ou une femme reconnaisse la nécessité de l’école pour devenir la proie des autres institutions. De même, si l’imagination créatrice des jeunes s’est laissé prendre aux programmes scolaires, elle est maintenant prête à croire à la planification institutionnelle, de quelque nature que ce soit. Voilà comment l’ « enseignement », loin de reculer les limites de l’imagination, l’étouffe. »

« (…) il faut bien comprendre que l’école est une industrie, avant de vouloir édifier une stratégie révolutionnaire réaliste. Pour Marx, le coût de production de la demande de biens n’entrait pas en ligne de compte. Aujourd’hui, la plus grande partie de la main-d’œuvre participe à la production de demandes qui puissent être satisfaites par l’industrie. La part la plus importante de cette tâche nouvelle est assurée par l’école.

Dans le schéma traditionnel, l’aliénation était une conséquente directe du travail considéré comme une activité salariée. L’homme était alors privé de la possibilité de créer et d’être re-créé. Maintenant, les jeunes sont pré-aliénés par l’école qui les tient à l’écart du monde, tandis qu’ils jouent à être à la fois les producteurs et les consommateurs de leur propre savoir, défini comme une marchandise sur le marché de l’école. L’enseignement fait de l’aliénation la préparation à la vie, séparant ainsi l’éducation de la réalité et le travail de la créativité. Il prépare à l’institutionnalisation aliénatrice en enseignant le besoin d’être enseigné. Une fois cette leçon apprise, l’homme ne trouve plus le courage de grandir dans l’indépendance, il ne trouve plus d’enrichissement dans ses rapports avec autrui, il se ferme aux surprises qu’offre l’existence lorsqu’elle n’est pas prédéterminée par la définition institutionnelle.

L’école emploie, directement ou indirectement, la majeure partie de la population. Ou bien elle garde les hommes à vie, ou elle s’assure qu’ils s’inséreront dans une institution quelconque. La nouvelle Eglise mondiale, c’est l’industrie de la connaissance ; elle offre à ses employés ses rangées d’établis, en même temps qu’elle les pourvoit en opium et, loin de les renvoyer, entend les garder le plus longtemps possible ! Tout mouvement de libération de l’homme ne saurait plus passer maintenant que par une déscolarisation. »

« Une société qui a choisi d’institutionnaliser ses valeurs assimile la production des biens et des services à leur demande. L’éducation qui nous fait ressentir la nécessité de bénéficier d’un produit est comprise dans le prix de ce dernier. L’école est l’agence de publicité qui nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu’elle est. Dans une telle société il faut sans cesse profiter davantage des valeurs offertes. Les plus gros consommateurs rivalisent âprement pour être les premiers à épuiser la terre, à se remplir la panse, à discipliner le menu fretin des consommateurs et à dénoncer ceux qui trouvent encore leur satisfaction à se contenter de ce qu’ils ont. L’éthos de l’insatiabilité se retrouve, ainsi, à la base du saccage du milieu physique, de la polarisation sociale et de la passivité psychologique. »

« Il nous faut ne pas confondre « éducation » et « scolarité » si nous voulons voir apparaître plus clairement ce choix qui s’offre à nous. J’entends qu’il convient de distinguer entre les objectifs humanistes de l’enseignant et les effets inhérents à la structure inaltérable de l’école. Assurément, cette structure n’est pas apparente au premier abord, mais seule son existence explique une certaine forme d’instruction transmise à tous et qui échappe au contrôle de l’enseignant ou du conseil de professeurs ! En effet, un message s’inscrit, indélébile : seule la scolarité est capable de préparer à l’entrée dans la société. Par là, ce qui n’est pas enseigné à l’école se voit retirer toute valeur et, du même coup, ce que l’on apprend en dehors d’elle ne vaut pas la peine d’être connu ! Voilà ce que j’appelle l’enseignement occulte des écoles, et il définit les limites à l’intérieur desquelles s’effectuent les soi-disant changements de programmes.

Et, sans que nous y prenions garde, cet enseignement-là ne varie pas d’une école à une autre, en quelque lieu que ce soit. Partout, les enfants doivent s’assembler par groupes d’âge, puis par trente environ prendre place devant un maître diplômé, à raison de cinq cents, voire mille heures par année ou plus. Et qu’importe si le programme officiel vise à enseigner les principes du fascisme ou du libéralisme, du catholicisme ou du socialisme, ou se veuille au service d’une « libération », puisque dans tous les cas l’institution s’arroge le droit de définir les activités propres à conduire une « éducation » légitime. Peu importe également si le but avouée de l’école est de produire des citoyens soviétiques ou américains, des mécaniciens ou des médecins, dans la mesure où, sans le diplôme, on ne sera pas citoyen véritable ou docteur reconnu… Et cela ne fait aucune différence si toutes les réunions ne se tiennent pas dans le même endroit, pourvu qu’elles soient considérées, d’une façon ou d’une autre, comme nécessaires : couper le canon à sucre est le travail des coupeurs de canne, se réforme celui des prisonniers et suivre une partie du programme celui des étudiants. »Image

« Il faut bien comprendre que ce programme occulte modifie la conception que l’on a de l’acquisition du savoir et qu’il fait d’une activité personnelle une marchandise dont l’école entend détenir le monopole. C’est à un bien de consommation que nous donnons aujourd’hui le nom d’ « éducation » : c’est un produit dont la fabrication est assurée par une institution officielle appelée « école ».

Ivan Illich, Une société sans école