L’autonomie, ou rien

vivre la commune (2)Notre révolte déferle, désormais. Notre désir de vivre, notre passion de vivre, notre énergie érotique, celle d’Eros comme pulsion de vie, réprimée durant des années, contenue dans une impuissance politique et une politique de l’impuissance, ne peut désormais plus être endiguée. On nous croyait mort, on nous voulait mort, nous voici debout. On voulait restreindre notre puissance d’agir aux mornes journées électorales de la République, voilà que nous l’occupons chaque nuit, comme place de la Commune, comme point de départ vers de multiples insurrections. Ce sont des milliers de vies qui se lèvent, chaque nuit, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de toutes les nuits.

Nous sommes en train de vivre autre chose que nos survies misérables, de vivre, tout simplement. Nous sommes en train de construire, de nous construire, de nous auto-organiser, de nous insurger. Mais alors qu’un processus d’auto-organisation du quotidien des places semble pouvoir émerger, voilà qu’on nous propose encore de canalyser et de manipuler notre révolte de vivre au profit d’une politique « alternative » de l’impuissance, de transformer un torrent de vie en un canal administré « alternatif », de transformer une autonomie quotidienne des vivants en une machine électorale de conquête de l’administration des choses mortes, de l’économie. Notre pouvoir de vivre, de nous révolter et de nous auto-organiser quotidiennement, confisqué au profit d’une autre machine électorale qui, comme Syriza, ne pourra qu’administrer « alternativement » l’austérité capitaliste après confiscation des puissances d’agir d’un mouvement d’occupation de places. Et ce, au profit d’une « 6ème République » soi-disant sociale, République qui n’a rien donné 5 fois sinon être érigée sur des cadavres, avec des Constitutions aux grands principes mystifiants, organisant une réalité étatico-capitaliste ; une politique « alternative » offrant au choix une sous-vie de 800 euros, un autre Syriza ou une URSS social-démocrate. Nous n’irons pas marcher sur des clous électoraux comme le fakir nous y invite.

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Nos puissances de vivre et d’agir, veulent créer autre chose qu’une machine électorale, qu’un autre Syriza, qu’une autre République, qu’un autre RSA, qu’une autre URSS. Notre auto-organisation quotidienne, ses libérations de parole, ses joies, son effervescence, tout cela n’est pas destiné à une récupération politicienne n’ayant d’autre optique qu’une « autre » politique économique, qu’une autre misère, qu’une autre austérité, ou – au mieux – qu’un autre capitalisme. Les machines électorales s’emplissent toujours au fur et à mesure que nos places se désemplissent, en Espagne comme ailleurs. Notre autonomie est un début de quelque chose de grand, celui d’une vie collective libérée des misères et des servitudes économiques, libérée des soumissions politiques, libérée d’une organisation de nos vies par des puissances étrangères – l’économie et la politique.

Notre passion de vivre ne tient pas dans vos urnes ! Qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires électorales et économiques ?

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Misère de la politique

L’enfer de la politique et de l’économie n’existera plus dans l’avenir, d’ailleurs il n’a pas toujours existé. Les sociétés précapitalistes n’avaient ni « économie » ni « politique » au sens actuel puisqu’elles n’étaient pas des systèmes, des systèmes totalitaires, celui de l’État et sa Raison et celui du Marché et ses lois, et n’avaient donc pas de sous-systèmes « politiques » et « économiques » – quoiqu’elles obéissaient à des dominants et des religions. Il n’y a que lorsqu’un Marché unifié (unification douanière, commerciale, productive), hors-de-contrôle (avec ses crises systémiques, ses poussées impérialistes, ses modernisations forcées), totalitaire (avec son expansion mondiale et sa pénétration de l’ensemble de nos relations sociales, de nos activités, de nos subjectivités) émerge qu’advient l’économie comme sous-système des structures capitalistes de travail, de marchandise, d’argent et de valeur. De même, ce n’est que lorsqu’émerge parallèlement l’État (fin des seigneuries, des cités, des provinces) unifié (pouvoir centralisé, d’en haut), hors-de-contrôle (sa fameuse « raison d’État » et sa bureaucratie), totalitaire (pénétration de l’ensemble de relations sociales et définition de notre identité), que la politique fait son entrée fracassante dans l’histoire. La politique en tant que sous-système capitaliste naît en initiant une guerre européenne de 28 ans causant des millions de morts, en massacrant des milliers de sans-culottes radicaux – dont certains voulaient créer une société de communes – et de gens ordinaires, en établissant un Droit bourgeois, patriarcal, raciste, en lançant une industrialisation broyeuse de vies.

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La forme structurée du système politique, l’aboutissement inéluctable de toute structure politique (même « démocratique »), c’est l’État, cette mégamachine centralisée, hiérarchique, bureaucratique, hétéronome, despotique, répressive [et d’extorsion fiscale]. Puisqu’il doit se financer pour persévérer dans son être État, il a d’abord voulu (alors qu’il n’était qu’une monarchie) créer l’économie au moyen de réformes d’ampleurs (expropriations, concentrations foncières, libéralisation totale du commerce), pour financer une machine de guerre extrêmement coûteuse, et a accompli une partie des déstructurations nécessaires au développement de l’économie. Mais ce n’est qu’avec l’État moderne de 1789-1814 et ses bouleversements d’ampleur qu’émerge finalement l’économie et son corollaire, la politique, qui est d’abord politique économique et, réciproquement, économie politique, signe de leur alliance indéfectible.

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Il n’y a pas de « politique », de système politique en-dehors de l’organisation du quotidien au sein des sociétés précapitalistes. Les sociétés gréco-romaines étaient  politiques, au sens antique de structuration sociale autour d’une polis (cité), mais étaient complètement politiques, sans qu’il s’agisse d’un système séparé comme aujourd’hui. Les autres sociétés étaient étrangères à cette catégorie de « politique » puisqu’elles n’étaient pas fondées autour d’une polis (cité) et ne connaissaient pas de séparation entre « politique », « économie » et « religion », catégories spécifiquement modernes. La politique, au sens moderne, désigne essentiellement un des deux sous-systèmes du capitalisme¸ où elle est distincte mais tendanciellement subordonnée à son jumeau, l’économie. Le capitalisme est, ainsi, une totalité duale, avec des structures économiques (travail, valeur, marchandise, argent) d’un côté et des catégories nécessaires au fonctionnement et à une reproduction dynamique du capitalisme (droit, justice, police, armée, gouvernement) de l’autre.

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La politique n’est pas qu’un gouvernement de l’économie, elle est également celui des homo oeconomicus, qu’elle réprime lorsqu’ils ne se contentent pas du cauchemar réalisé de l’économie et de l’État. Lorsqu’elle n’en impose plus par ses seules mystifications idéologiques, elle éradique. L’histoire de la politique, de l’État, comme celle du capitalisme, est écrite en lettres de sang et de feu, celles de la Terreur, des dictatures de modernisation forcées et des guerres napoléoniennes, des « semaines sanglantes » de 1848 et de 1871, des politiques d’industrialisation aussi destructrices qu’asservissantes, de l’élimination économique organisée des paysans et des artisans, de l’expansion coloniale-impériale génocidaire, quasi-esclavagiste, raciste, d’une guerre nationaliste intercapitaliste faisant des millions de morts, d’une transformation des ouvriers en robots du fordo-taylorisme, d’une politique pro-fasciste puis collaborationniste, d’une politique réformiste anti-révolutionnaire (désarmement des Partisans) en 1944-45, des guerres coloniales sanglantes, d’un pilotage d’une modernisation économique faite de travail usinier, d’industrie et de bombes nucléaires, de bétonnage, de Spectacle, de consumérisme et de répression de Mai 68, et enfin une politique de crise, néolibérale, répressive, dégradante, ses infâmes emplois de « services », son chômage technologique et ses mystifications idéologiques.

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Pas d’économie, donc pas de politique, puisqu’elle est essentiellement politique économique en même temps qu’en complète dépendance financière vis-à-vis d’elle, puisqu’elle n’est qu’un garant de l’économie, ses contrats et ses propriétés, puisqu’elle n’est qu’un agent de fluidification, de gestion et de protection de l’économie avec ses infrastructures nationales, ses politiques macroéconomiques, son armée. Nous n’en voulons plus, de la politique comme bras armé de l’économie, comme autre face d’une même pièce capitaliste.

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Crise de la politique, politique de crise

La politique est en crise, achevons-la ! La crise structurelle du capitalisme depuis 40 ans entraîne un recentrement de l’État vers ses fonctions de gouvernement de crise de l’économie en crise et de répression militaro-policière, dévoilant de nouveau son vrai visage, celui de ses origines, qu’il avait masqué au cours des soi-disantes Trente Glorieuses et auquel s’accroche désespérément l’altercapitalisme ambiant. Il n’y a plus de croissance, donc plus de droits sociaux, peut-il proclamer tranquillement. Le mensonge n’est pas celui, superficiel, qu’il n’y a plus d’argent, mais celui, fondamental, qu’il faut s’en remettre au dieu économie une fois de plus – et être offerts en sacrifice.

Dans une situation économique de crise, on voit l’État se délester progressivement de ses fonctions « sociales » pour se recentrer sur l’essentiel : relancer l’économie, et gérer ses conséquences socialement désastreuses au travers des activités de police et de gestion des masses inutiles pour l’économie. Réforme, réforme, réforme, c’est partout pareil, éternel retour du même et du pire. Il faut relancer la croissance, voilà l’idée fixe de ce monde où l’on marche sur la tête tout en se persuadant que c’est la seule façon de marcher. Mais quand l’air devient proprement irrespirable, que l’on se rend compte qu’on ne relancera jamais rien, alors c’est l’État sécuritaire, militaro-policier, répressif, cet État resserré autour de ses fonctions « minimales » de maintien de l’ordre capitaliste, qui s’impose, révélant ce qu’il a toujours été, un monstre froid, une monstrueuse organisation bureaucratique et militaire, un Léviathan. L’État-Providence, l’État « de droit » se démasque en État de punition divine des infidèles de l’économie, en État d’exception.

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Nous sommes aujourd’hui dans une société de travail sans travail, dans une société de croissance sans croissance, et la crise qui en découle n’est pas une simple crise de l’économie, c’est une crise totale. Face à cette situation, si sortir de l’économie est une nécessité évidente, celle de sortir de la politique l’est moins pour beaucoup d’organisations ou d’intellectuels « de gauche » qui s’accrochent désespérément à cette vision mythifiée de la politique et de l’État, comprenant ceux-ci comme des faits transhistoriques, nécessaires aux sociétés humaines et, comble de l’ethnocentrisme, universels, alors même qu’il s’agit de structures spécifiquement capitalistes. Lutter contre le travail et son monde ne peut être une lutte pour prendre les reines du pouvoir politique, ce ne peut être qu’une lutte antipolitique.

Une autre politique pour une autre économie, voilà l’éternel refrain toujours démenti de l’altercapitalisme. La politique alternative promettait autrefois d’attribuer une partie du gâteau grossissant de l’économie aux prolétaires, elle leur promet désormais un peu plus de miettes d’un gâteau décroissant. La politique « alternative » ne peut rien, n’y peut rien, elle dépend de l’économie, elle est au service de l’économie. Élisez un gouvernement altermondialiste, maoïste, citoyenniste, friotiste, anarchiste, trotskyste, stalinien, mélenchonniste, qu’importe, il n’y pourra rien. Sans sortir de l’économie, il faut obéir à ses lois et à sa crise. Sans sortir de la politique, il faut être un gouvernement de crise de l’économie en crise, c’est-à-dire un nouveau Syriza. Et l’échec de ces alter-gouvernements, s’il n’est pas sanctionné par une insurrection, débouchera sur un gouvernement technocratique ou une dictature militaro-nationaliste d’extrême-droite.

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Syriza a choisi de ne pas trahir l’économie, sa raison d’être politique, de gouverner l’économie. Syriza, comme l’ensemble des partis altercapitalistes et/ou citoyennistes accédant au pouvoir, est l’arme secrète du capitalisme contre l’insurrection de ceux qui n’en peuvent plus, qui n’en veulent plus. Podemos, avec son programme social-démocrate de crise – « travaille » jusqu’à 65 ans, un RSA, un SMIC de 950 euros – qu’il ne réalisera même pas, est en phase de devenir un nouveau joker du capitalisme.

Le PCF avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1968, il a donc choisi de trahir les insoumis. La CGT avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1998, elle a donc choisi de trahir les révoltés. Il y aura d’autres trahisons, cette fois. Du citoyen-citoyenniste, peut-être ? Le citoyen, c’est l’esclave de l’État et de l’économie. Le citoyennisme est une cristallisation idéologique de cette servitude volontaire qu’il s’agit justement d’abolir.

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Cessons de faire du salariat, du travail-marchandise, de la valeur, des marchandises, de l’argent, de l’entreprise, du Marché, du Parti et de l’État des « horizons indépassables » (alors qu’ils existent depuis quelques siècles au plus), des voies « émancipatrices » (alors qu’ils nous ont enchaîné depuis lors) et des institutions « révolutionnaires » (alors qu’ils brisent violemment nos révoltes). Voulons-nous vraiment, comme d’aucuns nous le proposent, retourner travailler pour 1500 euros dévalués mensuels dans les mêmes entreprises, pour produire encore les mêmes marchandises, le même argent et au final perpétuer ce même monde invivable ? Est-ce que nous désirons encore cette misère existentielle, être organisés, dominés, administrés par une bureaucratie d’État qui, comme n’importe quelle bureaucratie, finira corrompue, despotique, mortifère ? Pourquoi s’obstiner à vouloir tout changer pour que rien ne change ?

Nous ne voulons pas d’une République sociale-iste, ni d’un salariat universel, ni d’un capitalisme d’État, ni même d’une auto-exploitation gérée collectivement ; nous voulons une auto-organisation de nos vies et pour celles-ci, donc libérées de l’État et sa bureaucratie au profit d’une organisation autonome de notre monde. Une vie libérée de l’argent au profit d’une répartition de nos œuvres selon nos volontés et nos besoins, et des marchandises au profit de ce que nous voulons créer, faire, construire, et du travail au profit d’une vie s’épanouissant dans une diversité non-finie du faire.

Mettons ensemble nos puissances d’agir non au service de l’entreprise, libérale, étatique ou « auto-gérée », et leurs passions morbides, mais au service de notre désir de vivre lui-même.

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ingouvernablesDestitution de la politique

Auto-organisons nous, en-dehors des combines politiciennes et de leur misère érotique, pour construire ensemble une puissance d’agir collective grandissante, capable de s’accroître numériquement et en volonté de vivre, de s’attaquer aux puissances de répression et de domination politico-économiques et, une fois devenue forte, de vaincre éventuellement celles-ci et d’accomplir enfin cette volonté de vivre. L’accomplir en construisant une société de communes auto-organisées, comme en Aragon révolutionnaire en 1936, sans politique séparée, dominante, bureaucratique, sans économie despotique, injuste, mortifère, où nos puissances d’agir et nos passions de vivre s’épanouiront personnellement comme collectivement dans une multiplicité d’activités. Nous serons définitivement debout, ces nuits-là, et notre nuit durable, si brillante et si vivante, aura enfin mis fin au désert existentiel du capitalisme et son soleil de plomb étatique nous écrasant chaque jour.

La commune est en même temps une négation de la politique comme système séparé, hiérarchique, bureaucratique, autoritaire, et une réalisation de la politique, dissoute dans une auto-organisation quotidienne, horizontale, autonome. Auto-organisons nous, occupons tout, refusons d’être asservi-e-s aux machines électorales des « gauches alternatives » qui mériteraient aussi des droites avec leur misère érotique, et continuons ici comme ailleurs mais maintenant d’agrandir dans l’auto-organisation notre puissance d’agir. Ne refaisons pas « Mai 68 » : faisons mieux, beaucoup mieux.

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Nous ne voulons abolir la politique que pour la réaliser. Nous voulons abolir celle-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme isoloir confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celle-ci dans la vie quotidienne sous forme de l’auto-organisation collective de nos vies. Les situationnistes ne voulaient pas abolir l’art, ils voulaient abolir celui-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme musée confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celui-ci dans la vie quotidienne sous forme d’une vie esthétique, d’une praxis épanouissante.

Se battre pour orchestrer la musique d’un monde en prenant une place depuis laquelle on ne pourra faire changer ni le rythme, ni la nature des sons, ni les instruments des musiciens ne nous intéresse plus. C’est changer radicalement de partition que nous désirons. Inventer une musique qui soit faite d’autre chose que de l’organisation machinale, aveugle, déshumanisante de nos existences.

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Ce qui est à l’œuvre dans cette destitution continue et progressive de l’Etat, du capitalisme et de tout ce qui fait monde avec eux, au-delà d’une simple négation (comment ne pas nier vivement un monde qui nie la vie ?) c’est un non positif qui, en rejetant un certain monde,  actualise en même temps une positivité auto-instituante de nouvelles pratiques et modes de subjectivation, d’où le « non » tire toute sa force. Un non qui affirme.

Il n’y a là aucun paradoxe. Notre puissance destituante, ainsi comprise, ne vise ni la ré-institution revue et corrigée d’une nouvelle version du pouvoir d’Etat,  ni une simple dés-implication : elle ouvre un univers de possibilités, un univers de pratiques et de pensées. Notre destitution est puissance, elle n’est pas pouvoir. Puissance antipolitique, en ce qu’elle fait voler en éclats les frontières infranchissables qui séparent la vie du travail, la vie du loisir, la vie des décisions qui la concernent, sans se cristalliser dans des instances figées qui bientôt s’en séparent et s’autonomisent. Elle laisse surgir au sein de l’insurrection destituante un désir d’imaginer d’autres formes de cohésion sociales qui seraient en même temps d’autres formes d’activité, d’autre formes de circulation des biens, d’autres formes d’organisation collective, créant ainsi une nouvelle forme de synthèse sociale où travail, salaire, argent, temps de travail, consommation, production, élections, vote, parti, n’iront plus de soi.

Il nous faut persévérer dans la reproduction autre de nos vies jusqu’à ce que l’économie, fatiguée de nos auto-organisations et de nos désertions collectives, ne trouve plus de substrat sur lequel fleurir. Notre non doit être soutenu par une dynamique de création, par l’affirmation d’un autre-faire. Il doit s’ouvrir sur une diversité non-finie d’activités destinées à répondre de manière non capitaliste à la diversité de nos besoins. Il nous faut traduire en actes une conception non spécialisée, non séparée, non réifiée, non définitivement instituée mais toujours instituante et destituable de l’organisation collective de la vie et de l’activité.

L’autonomie est la forme d’anti-gouvernement qui permet à la fois le surgissement révolutionnaire anti-vertical et l’inscription horizontale d’une forme de vie commune qui dure, car elle combine un caractère négatif (se soustraire à l’imposition) et un caractère positif (affirmer ses propres règles). Il nous faut renoncer à une conception du politique fondée sur la puissance d’entités abstraites et unifiantes (l’État comme expression de l’universel) pour inventer des formes politiques partant de la capacité de faire et de créer de chacun, ancrées dans la multiplicité concrète des espaces et des moments. Et redonner au politique ses propriétés originaires : un temps, un lieu, des êtres, une vie qui se fait et se défait.

Notre destitution est donc pouvoir de et non  pouvoir sur. Elle fait surgir au sein de notre moment insurrectionnel qui défait, qui brise le continuum historique de la temporalité capitaliste, un facteur instituant qui n’est pas une fin. Car notre antipolitique réside dans le dépassement de la distinction entre éthique et politique : abandonnons la distinction machiavélienne entre la fin et les moyens, celle là même qui est reprise par Lénine dans sa conception du politique et de la révolution. Le monde que nous voulons créer brise la séparation instrumentale entre la fin et les moyens. Il n’y a aucune fin politique dans ce geste, aucune visée de ré-institution, d’une nouvelle distribution des organes d’exercice du pouvoir, même réformés, même démocratisés, même réappropriés, mêmes égalisés. Ce qu’institue le geste insurrectionnel, c’est l’ouverture d’une brèche.

Ne craignons ni le refus catégorique de ce monde, ni l’affirmation fiévreuse d’une vie autre.

Ne craignons ni de détruire, corps et âme, le monde qui nous détruit.

Ni de construire, cœurs et âme, celui que nous ferons fleurir.

Comité érotique révolutionnaire

Source : http://www.palim-psao.fr/2016/04/l-autonomie-ou-rien-par-le-comite-erotique-revolutionnaire.html

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Vivre, ou rien

article_Kissing-coupleLe monde, ou rien. Voilà quelques semaines que nous sommes plongés dans l’ébullition de la lutte, ses coups de folies et son euphorie. Qu’importe qu’elle triomphe de cette loi. Elle n’est qu’un déclencheur, qu’une occasion, rien de plus. Le statu quo est tout aussi immonde. Ce qui se passe un peu partout est plutôt une manifestation d’une rage diffuse, d’une colère montante, d’un dégoût qui se généralise vis-à-vis de ce monde et ses avocats qui nous martèlent sans cesse, que non, vraiment, il n’y a pas d’alternative.

Lois sécuritaires, renforcement du pouvoir (et de l’armement) de la police, arrestations arbitraires et matraquage aveugle, la vieille logique du gouvernement par la peur est reprise avec un certain brio par ce gouvernement « socialiste ». Et les médias jouent parfaitement leur rôle, faisant planer une menace diffuse, pluridirectionnelle et omniprésente, implantant jour après jour la peur dans chaque conscience, avec une abnégation remarquable.

L’État s’appuie en effet sur un arsenal législatif dit « antiterroriste » toujours plus important, toujours plus total, censé nous « protéger » de la « menace djihadiste ». Mais qui peut se faire des illusions sur l’efficacité de mesures judiciaires sur un individu déterminé à mourir pour mener son action à terme ? En tout cas ceux qui nous gouvernent ne s’en font pas. L’antiterrorisme est un voile. La constitutionnalisation de mesures d’exception comme l’État d’urgence ou le renforcement des pouvoirs de la police a un but tout autre. Il s’agit bien, en réalité, de contenir, de contrôler, de maîtriser ceux qui refusent cet état de fait et font de ce refus un principe d’action en vue de faire émerger un autre monde. Ce sont bien ceux qui ont choisi de lutter contre le travail et contre l’État, contre le capitalisme et la pauvreté des existences qu’il génère qui sont in fine visés par ces dispositifs.

Si nous ne sommes pas organisés, si nos volontés ne se rejoignent pas toujours, ou pas au même moment, ce qui les terrifie est que la convergence se fasse soudainement, à la suite d’un évènement quelconque. Non pas la convergence des luttes comme on peut l’entendre dans les cortèges syndicaux qui n’est qu’un simple agrégat de composantes disparates et conservatrices et qui est vouée à s’effondrer avec le mouvement, mais la convergence des désirs. Du désir de vivre un monde que l’on construira, que nous construisons déjà. Que dans ces moments de lutte se tissent des liens, naissent des amours, émergent des projets communs, se créent des communautés de résistance. Que ces désirs diffus, éparpillés, divers, se rencontrent au gré d’une assemblée étudiante un peu laborieuse, d’une occupation, d’une garde-à-vue ou d’un repas partagé et que ce désir d’être ensemble, d’imaginer ensemble, de faire ensemble devienne de plus en plus pressant. Voilà ce qu’ils craignent.

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Nous qui désirons sans fin, nous voulons vivre pleinement, nous voulons vivre érotiquement. Nous sommes Eros, parce qu’il est comme nous pulsion de vie en même temps qu’amour, parce qu’il est comme nous révolte contre un monde de mort.

Nous voulons être amour, vivre l’amour, faire l’amour. Nous voulons jouir d’être la vie : fêter, imaginer, créer, rêver, voir, faire, être ensemble, vivre ensemble.

La vie est un flux, celui de se sentir soi-même, de sentir l’Autre et de sentir notre monde, s’éprouvant, s’épanouissant, s’accomplissant dans cette sensualité. Ce monde actuel, lui, pétrifie ce flux sous forme de marchandise-travail, il nous en dépossède au profit de choses mortes(marchandises, argent, capital) et d’une vie fausse, il réprime ce flux avec l’État, il manipule médiatiquement celui-ci, il est une réification, une aliénation, une mortification, une répression, une manipulation, une négation de la vie.

Nous n’en voulons plus, de ce monde, de son travail, de ses relations, de ses destructions, de sa misère existentielle. La vie aujourd’hui n’est rien dans ce monde de mort, demain elle sera tout – et ce monde, mort.

Nous voulons construire autre chose qu’une cage. Nous voulons faire autre chose que travailler. Nous voulons vivre autre chose que cette survie, cette sous-vie. Nous voulons habiter autre chose que ce taudis. Nous voulons aimer autrement que dans l’industrie pornographique. Nous voulons nous imaginer autrement qu’au travers de l’idéologie. Nous voulons être ensemble plutôt qu’être en guerre. Nous voulons créer autre chose que cette destruction. Nous voulons rêver d’autre chose que de ce cauchemar. Nous voulons échanger autre chose que de l’argent et des marchandises. Nous voulons faire croître autre chose que l’économie. Nous voulons faire société autrement qu’au travers du capitalisme. Nous voulons autre chose que ce monde, c’est-à-dire que de ce monde, d’aucune chose, nous voulons.

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L’économie c’est la guerre, la guerre de tous contre tous. Dès tout petit, on nous pousse à suivre nos propres intérêts, dans le cadre posé par la société de marché, on nous fait croire que l’égoïsme est une catégorie ontologique, que la « nature humaine » est ainsi et que pour ne pas perdre il faut donc gagner. Dominer, écraser, maximiser, voilà les maîtres mots de l’entrepreneur de soi, de l’individu d’aujourd’hui qui veut survivre dans cette jungle concurrentielle. À travers le capitalisme, véritable société de l’économie, nos subjectivités se formatent dans un devenir-marchandise de la vie. Le capitalisme façonne des subjectivités à son image et selon sa logique : prédatrices, impitoyables, séparées-isolées l’une de l’autre, égoïstes, machiniques, calculatrices. Même si notre subjectivité vivante résiste tendanciellement à ce formatage, il n’en reste pas moins que notre subjectivité est un champ de bataille – et son résultat – entre une rationalité capitaliste et notre pulsion de vie. Pour que celle-ci triomphe, et elle est une condition préalable à une société vivante-émancipée, sachons que c’est uniquement dans une révolte de la vie qu’une telle subjectivité peut advenir. Les révoltes de la vie ont transformé, transforment, transformeront nos subjectivités, avant même que dans une société nouvelle, de nouvelles vies émergent de nouvelles subjectivités.

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Notre vie ne tolère d’autre limite que celle de sa perpétuation comme Jouir personnel et collectif, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir de limite au Jouir de nos vies que celle où notre pulsion de vie se transforme en pulsion de mort, et où notre Jouir se renverse en Souffrir. La vie n’est pas une débauche, une barbarie, une folie ; c’est au contraire un équilibre entre une vie sur-réprimée, donc mortifiée, et une vie déchaînée, donc (auto)destructrice. La société dans laquelle nous vivons, au contraire, est une barbarie au sens où elle nous sur-réprime d’un côté tandis qu’elle nous pousse de l’autre à un déchaînement destructeur de soi et des Autres. Or notre société est justement une immense accumulation de surrépressions, souvent présentées de manière mensongère comme « naturelles » (travail), voire comme des « libérations » (guerre sportive, pornographie, Spectacle médiatique). La révolte de la vie, sans mortification ni pulsion de mort, est donc une révolte de l’énergie érotique, de la pulsion de vie, trop longtemps sur-réprimée, contre cette sur-répression, et sans devenir pulsion de mort.

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Ne travaillez jamais

L’aggravation continuelle de la crise structurelle du capitalisme (en plus de sa financiarisation et sa gestion en faveur des actionnaires et du patronat), entraîne depuis plus de 40 ans une intensification et une précarisation continue du travail, avec d’un côté une masse croissante de chômeurs brisés par une société du travail sans travail, et de l’autre une organisation néocapitaliste du travail continuellement restructurée, exerçant une pression énorme sur ses salariés (jusqu’au harcèlement), organisant une guerre de tous contre tous au sein même de l’entreprise, et démultipliant ainsi isolement, haines, humiliations, stress, déformations physiques, accidents de travail, licenciements brutaux, dépression, burn-out, suicides. Le travail est d’ores et déjà une souffrance intolérable – mais ne l’est-il pas structurellement ? Nous souffrons de devoir quotidiennement nous vendre comme marchandise pour survivre, ou d’être dépréciés de ne pas être un esclave « rentable » du capitalisme. Nous souffrons de devoir obéir à des impératifs absurdes, avilissants, destructeurs. Nous souffrons de devoir exécuter ces impératifs dans des conditions éprouvantes, voire dangereuses. Nous souffrons de cette activité indifférenciée, absurde, destructrice. Nous souffrons d’être réduits à des robots, des machines, des esclaves. Nous souffrons d’être humiliés faute d’être des esclaves suffisamment « performants ». Nous souffrons de rentrer vidés, de ne pas pouvoir vivre. Nous souffrons d’être en guerre de tous contre tous avec nos semblables, d’être objet d’une haine envieuse ou d’envier haineusement quelqu’un d’autre. Nous souffrons d’être menacés d’élimination économique chaque seconde. Nous souffrons d’être dans une précarité permanente. Nous souffrons d’être traités de « capital humain », de « mauvaise graisse », de « facteur humain », de « bras cassés », d’ « assistés », de « fainéants ». Nous souffrons d’être des soldats d’une guerre économique permanente, sacrifiés sur l’autel de la compétitivité, de la productivité et de la croissance, bref du capitalisme. Nous souffrons de souffrir seul, de devoir nous cacher notre souffrance, de nous mentir, de ne pas pouvoir parler de notre souffrance, de devoir cacher celle-ci aux autres. Nous souffrons qu’on nous mente, et qu’on se propose d’approfondir encore notre souffrance et notre servitude avec cette nouvelle réforme du travail. Nous souffrons de travailler, il n’y a pas de « souffrance au travail », travailler au sein du capitalisme c’est souffrir, il n’y a pas « le travail et ses souffrances », le travail, c’est souffrance. Cette loi n’est donc qu’un ultime approfondissement du travail comme souffrance et comme servitude.

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Ne travaillez jamais signifie : ne vendez jamais votre vie, votre temps, votre activité, votre faire, comme marchandise, comme marchandise produisant d’autres marchandises et de l’argent, comme marchandise produisant un monde de mort.

Le travail est en effet, de par son essence même, l’activité non-libre, inhumaine, asociale. Le travail, c’est une dépossession de sa vie au profit d’une fonction machinique de production de marchandises et de valeur, c’est une vente de soi, de son existence, de son temps de vie, de son activité, de son faire, comme marchandise. C’est un esclavage libre, libre au sens où on l’on peut refuser de travailler contrairement aux esclaves, mais comme on a été dépossédé de toute possibilité d’existence en-dehors du Marché, pour survivre, on doit travailler. Comme des esclaves, nous avons une compensation, eux en nature, nous en argent. Comme des esclaves, on nous envoie des forces de répression lorsqu’on se révolte. Qu’on vende des heures d’activité ou notre production soi-disant ’autonome’, qu’on soit salarié.e ou ubérisé.e, nous sommes réduits à des marchandises productrices de marchandises (qu’importe quelles marchandises, qu’importe comment, tant qu’elles rapportent). Notre labeur n’est pas une réponse qualitative à nos besoins particuliers (y compris collectifs), mais une production machinique de marchandises et d’argent, ou (auparavant) une acquisition machinique de savoirs formatés que l’on soit lycéen.ne ou étudiant.e. Avec ou sans proxénète, nous sommes tous des prostitué.e.s, nous vendons notre cerveau, nos muscles, notre sexe, qu’importe. Nous sommes des robots(travailleurs, en tchèque), des individus réduits à des machines productrices. Nous sommes soumis au capitalisme, ce Moloch insatiable, ce train aveugle écrasant tout sur son passage. La pulsion de vie doit se défaire du travail, du capitalisme et de l’État, c’est d’une abolition et non d’une réforme qu’il s’agit.

Nous n’avons pas peur de cette société de travail sans travail, c’est cette société de travail sans travail qui a peur de nous.

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Nous n’avons de toute façon pas d’autre choix que d’en finir avec le capitalisme et son travail, en raison même de la dynamique du capitalisme en crise. Chaque entreprise doit, en raison d’une saturation tendancielle des marchés et d’une compétition généralisée pour vendre ses marchandises, réduire ses coûts, donc substituer du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots. Cette élimination de « travail vivant » fait qu’il y a, par conséquent, une baisse tendancielle de la demande (hors-crédit) puisque ceux qui ne travaillent plus ont moins de revenus (comme ceux qui restent d’ailleurs). Depuis 40 ans de troisième révolution industrielle, avec l’introduction de l’informatique, de l’automatisation et de la robotique dans le processus productif, cette substitution structurelle et tendancielle du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots a pris une nouvelle dimension. La possibilité d’une substitution complète de certains pans du « travail vivant » par des machines-robots (caisses automatiques, robots-ouvriers, chaînes de montage entièrement automatisées…) provoque ainsi l’explosion du chômage technologique. Et ce chômage technologique, alimentant une baisse de demande solvable, donc une baisse tendancielle de la consommation, entraîne une saturation d’autant plus rapide des marchés, des crises de surproduction toujours plus fréquentes donc de nouvelles substitutions de « travail vivant » par des machines/robots, entraînant une nouvelle baisse de demande solvable, une nouvelle phase de crise, etc., et cela ad nauseam. La dynamique du capitalisme conduit donc à une éviction progressive du « travail vivant » du procès capitaliste : 10-15% de chômage aujourd’hui, plus de 47% en 2030 selon certaines projections. Et cette augmentation structurelle du « chômage technologique » s’effectue en parallèle, comme on le voit depuis plus de 50 ans, d’une intensification et d’une précarisation du « travail vivant » restant. Le devenir structurel du capitalisme, c’est donc une multiplication des phases de crise, une augmentation progressive du chômage technologique et une intensification-précarisation du travail restant,jusqu’au chômage quasi-total, l’esclavage des derniers travailleurs et l’effondrement du capitalisme.

L’économie ne veut plus de nous, nous ne voulons plus d’elle. L’économie veut se débarrasser de nous, débarrassons-nous d’elle !

ne plus jamais travailler

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La vie libérée

Le mouvement actuel d’opposition au projet de loi-travail a réveillé nos vies et nos rêves au nom d’un mauvais rêve de certains, il faut maintenant qu’elle s’attaque au cauchemar réalisé du travail et de sa crise. Il ne s’agit plus de lutter défensivement contre une loi en attendant qu’une prochaine phase de crise nous l’impose au nom du « réalisme économique », il faut combattre offensivement cette réalité économique de crise et en crise. Il ne faut plus mendier l’ajournement de l’inévitable au sein du capitalisme en crise, mais abolir celui-ci aujourd’hui. Le réformisme « progressiste » est mort, il n’y a plus qu’un sous-réformisme de cogestion de crise, seule une optique résolument révolutionnaireest désormais réaliste.

Nous savons toutes et tous que nos « mouvements sont faits pour mourir », et ce n’est pas grave. Si c’est en général un projet de loi rétrograde ou un évènement particulier comme une immolation ou une « bavure » policière qui vont servir de déclencheur à un mouvement de protestation et créer des communautés d’acteurs près à se battre contre un objet commun, le mouvement dépasse toujours son objet et c’est ce dépassement qu’il nous faut chercher.

Nous nous intéressons peu à la massification, les pétitions sont signées puis oubliées, les cortèges défilent et rentrent chez eux, les vitrines sont brisées puis réparées, les murs tagués puis nettoyés. Si la manifestation peut faire infléchir, si les grèves peuvent faire peur, si les émeutes peuvent être salutaires il nous faut nous saisir de ces moments particuliers que sont les situations insurrectionnelles pour nous rencontrer, nous constituer en communautés, en communautés de lutte, en communautés d’ami.e.s. Il nous faut créer. Il nous faut nous créer.

Un mouvement ouvre une brèche, crée une coupure temporelle, une rupture dans le déroulement linéaire de nos vies. Ces moments de « pause » nous conduisent à reconsidérer nos vies, à les saisir telles qu’elles sont et à les imaginer telles qu’on voudrait qu’elles soient. Ces brèches sont souvent l’occasion de rencontres, de densification des liens, de création de relations qui dépassent le seul intérêt stratégique. C’est sur la durabilité et la qualité de ces relations qu’il nous faut nous appuyer maintenant pour qu’émergent des communes, partout, tout le temps. Plus que des simples communautés de lutte ou de résistance qui, par définition n’existent que le temps de la lutte, bâtissons de véritables foyers d’insoumission, des points de fixation des colères et des désirs. Saisissons-nous d’appartements, de friches, de bocages, saisissons-nous d’entrepôts, d’universités, de châteaux, transformons des sols bétonnés en jardins d’approvisionnement des luttes. Etablissons-nous sur les territoires et habitons-les et vivons-y le monde que l’on veut vivre.

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Omnia sunt communia. Nous formerons ensemble des communes, comme celle de Paris de 1871, d’Aragon de 1936 et de Notre-Dame-des-Landes, des communes associées entre elles, des communes où nous ferons ensemble ce que nous voulons et personnellement ce que nous voulons, des communes où il y aura de commun ce qui aura été décidé comme tel et ce qu’il y aura de personnel aura été décidé comme tel, des communes où nous pourrons faire autre chose de nos vies que nous vendre comme marchandise, produire des marchandises et consommer des marchandises. Les habitant.e.s des communes plutôt ’communisantes’ feront ensemble ce qu’ils auront librement choisi de faire – en accord avec les possibilités du monde-de-la-vie -, et partagerons en fonction des besoins de leurs membres leurs activités comme leurs produits (avec, en cas d’abondance insuffisante, une auto-régulation collective). Les communes plutôt ’personnalisantes’ seront peuplées de personnes faisant séparément ce qu’ils ont envie-besoin de faire, et partageront après coup sous forme d’une chaîne de dons libres. Désormais, dans l’une comme dans l’autre, nul.le ne sera obligé de vendre son cerveau, ses muscles ou son sexe. Les communes formeront entre elles une chaîne de dons, permettant une satisfaction de l’ensemble de leurs besoins tout en entretenant des relations d’amitié.

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La vie s’épanouira dans une vita contemplativa, mais aussi dans une vita activa, où, au lieu de s’asservir au travail et au capitalisme, nous cultiverons des légumes et des fruits, nous construirons des maisons, tracerons des chemins, écrirons des histoires et des chansons, nous ferons ce qu’il nous plaira en même temps que ce qu’il nous faudra dans l’optique d’une poursuite de notre vie s’épanouissant, et non ce qu’une ’demande’ abstraite de marchandises exige. De nouvelles subjectivités émergeront de ces nouvelles vies, épanouies dans une diversité non-finie du faire.

Il n’y aura plus de gens seulement artistes au détriment de l’épanouissement artistique des autres et de leur propre épanouissement dans d’autres domaines, mais des gens qui, entre autres choses, feront de l’art. Nous ne voulons pas simplement rendre l’art commun à tous mais intégrer l’art à notre faire, à nos vies. Il n’y aura plus de sphère séparée du travail, mais une vie mêlant vita activaet vita contemplativa. Le temps sera celui de notre vie et de ses activités, non celui des montres et du travail. Il n’y aura pas de comptabilité, de mesure, de pointage, de productivité, de rendement, d’évaluation individuelle des performances.

Nous ré-apprendrons des savoirs-faire dont nous avons été dépossédés (et ce, à chaque génération, avec l’école comme enseignement de l’ignorance), nous saurons tout faire nous-mêmes (collectivement), après des siècles de prolétarisation réduisant l’activité productive à un nombre limités de gestes répétés ad nauseam.

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Les communes formeront leurs propres ’institutions’, lesquelles seront ’instituées’ selon notre volonté collective et ’désinstituées’ lorsqu’elles ne nous conviendront plus. Les habitants des communes décideront collectivement, en assemblée, ce qu’il faut faire s’agissant des affaires de tous. Et s’il y a des décisions qu’il faut prendre au niveau d’une fédération (plus ou moins grande) de communes, c’est du basque devra venir toute décision finale. Les communes aboliront donc immédiatement l’État, ce frère jumeau du capitalisme, cette structure de domination bureaucratico-militaro-policière, ce système d’extorsion. Il ne s’agit pas de réhabiliter la politique comme sphère séparée du reste de la société, puisque l’auto-organisation et l’auto-détermination sont le contraire même de l’État et de la politique. Il s’agit plutôt de redonner au politique sa temporalité originaire, celle de la quotidienneté.

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Il est évident que nos communes devront être au-delà des ’genres’ et des ’races’ constituées capitalistiquement. Les communes seront, ainsi, sans masculinité viriliste, celle du sujet capitaliste, insensible, impitoyable, suprémaciste, et sans féminité soumise, subordonnée, dissociée. Elles seront, de même, sans sujet ’colonial’, raciste, dominateur, exploiteur, et sans sujet ’indigène’, racisé, dominé, exploité. Les communes abolissent d’une seule traite prolétaires et capitalistes, sujet masculins et sujets féminins, (post)coloniaux et indigènes, loin de se contenter de l’affirmation du pôle dominé, lequel fut constitué au moment de l’émergence du capitalisme comme système d’exploitation, patriarcal et colonial.

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Le monde, oui, mais pas ce monde de mort. Au niveau des infrastructures, nous détournerons ce qui est détournable pour en faire ce que nous aurons décidé d’en faire, nous détruirons ce qui n’est pas détournable (gigantesques usines, systèmes aéroportuaires et autres infrastructures de mort) dans une logique non-capitaliste (puisqu’une infrastructure résulte d’une logique matérielle découlant elle-même d’une logique sociale – et lorsque cette logique sociale est capitaliste, il en résulte une logique matérielle et donc une infrastructure intrinsèquement capitaliste). Au niveau des techniques, nous détournerons des techniques détournables, nous ’détruirons’ des techniques indétournables (bombes nucléaires, centrales nucléaires, etc.), nous re-découvrirons des techniques et des savoirs-faire, nous développerons des techniques et des savoirs-faire développés aux marges du capitalisme (permaculture), nous inventerons des techniques nouvelles découlant d’une forme de vie et de société nouvelles. Nous établirons un équilibre entre de gigantesques villes invivables, bétonnées et polluées, et des déserts ruraux, en transformant celles-ci en communes urbaines de taille humaine sans rupture avec une ’campagne’ environnante, et celles-là en communes ’rurales’ de centaines ou de milliers d’habitants. Il en résultera un univers matériel de techniques et d’infrastructures conviviales, autonomisantes, non-destructrices, et de communes de taille humaine. On ne s’en remettra donc pas à des méga-usines automatisées, où ce qu’on avait voulu abolir (travail, hiérarchie, spécialisation des activités, pollutions) se reconstituera.

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Il est temps d’en finir avec le travail, avec l’économie, avec l’État, avant qu’ils en finissent avec nous. Ce sera notre monde, ou rien. Ce ne sera pas ce monde de mort, mais la mort de ce monde. Crevons cette société morbide, moderne, capitaliste, colonialiste-raciste, patriarcale, étatiste, hétéronome, hiérarchique, totalitaire. Créons une société vivante, nouvelle, non-marchande, égalitaire, libertaire, autonome, horizontale, plurielle. Créons une vie de désir, cette vie que nous désirons, que nous décidons. Créons des espaces-temps d’intersubjectivité, d’auto-organisation, d’insoumission.

Soyons résolus à ne pas mourir, et nous voilà vivre. L’histoire ne se fera pas sans nous, une fois encore. Ce sera notre histoire, cette fois.

Comité érotique révolutionnaire

Source : https://lundi.am/VIVRE-OU-RIEN

Pour en finir avec l’emploi

voiture travailPar Vincent Liegey

Tous les les jours, les chômeurs sont stigmatisés : « Ces assistés », « ces profiteurs », « ces salauds de chômeurs » qui « ne veulent pas travailler ». Il faudrait toujours plus les contrôler, les surveiller.

Surtout, il faudrait qu’ils participent à la relance de la croissance, à ce grand effort productif… mais en se précarisant toujours plus… Pour produire toujours plus, faire tourner la mégamachine et relancer la sacro-sainte croissance si possible « verte »… et enrichir toujours plus l’oligarchie ?!

Travailler, d’accord, mais à quoi ?

Mais, au fait, quel sens ont nos emplois ? Qu’est-ce qu’on produit ? Pour quel usage ?

Déjà, certains emplois s’inscrivent dans la logique destructrice du système et se révèlent donc néfastes et toxiques. C’est le cas notamment des emplois du complexe militaro-industriel (160 000 emplois et un chiffre d’affaire annuel de 15 milliards d’euros en France) ; de la publicité : outil de colonisation de nos imaginaires, d’aliénation et d’abrutissement afin de créer constamment de nouveaux besoins, du désir et de la frustration en gâchant créativité et talents de nos congénères (150 000 emplois et 30 milliards de chiffre d’affaire annuel) ; des lobbyistes (plusieurs dizaines de milliers d’emplois à Bruxelles par exemple) ; des emplois reliés à l’obsolescence programmée, aux emballages, mais n’oublions pas également les emplois liés au monde de la finance, des banques, des assurances, des nouvelles technologies (extrêmement énergivores), du transport (routier ou aérien pour prendre les plus polluants) et puis, et puis…

En fait, à bien y regarder, plus on réfléchit, plus la liste s’allonge. Allez, un dernier exemple avec les « bullshit jobs » que l’on pourrait supprimer en particulier en simplifiant nos systèmes bureaucratiques de flicage !

Tout cela représente des millions d’emplois, des centaines de millions d’heures gâchées… et, au final, du mal-être, le mal-être d’être contraint à ce travail et peu importe les conséquences.

« Oui, mais eux, ils bossent… contrairement aux assistés ! »

« Et tout travail mérite salaire pour les homo-economicus que nous sommes ! » « Et eux, ils contribuent à faire gonfler notre salvateur PIB »… Et bien non, ce n’est pas si simple, une grande partie des tâches effectuées dans nos sociétés se font à l’extérieur de la sphère marchande.

Nos imaginaires économicistes nous empêchent de voir cette autre réalité : les tâches ménagères, le bénévolat, les loisirs, l’économie de réciprocité… et encore plus tout ce qui a du sens, apporte bien-être dans une logique de gratuité [11] et bien loin de ces calculs comptables mortifères : l’amour, l’amitié, la solidarité, la convivialité… Au final, les prémices d’une société du buen vivir.

Travailler moins pour vivre mieux

C’est les questions qui nous animent avec notre slogan provocateur la Décroissance. Déconstruire ces mythes : du travail pour le travail, du productivisme, de l’économicisme, de la compétition et des frustrations créées par les médias sur les soi-disant assistés, en négligeant l’évasion fiscale (plusieurs dizaines de milliards par an en France !) et des inégalités de plus en plus criantes.

Ne devrions-nous pas dire « salauds de riches » dans une grande majorité plutôt que de se retrouver diviser. Enfin, c’est tellement plus simple pour régner : l’oligarchie semble avoir de beaux jours devant elle.

La Décroissance, c’est faire ces pas de côté en questionnant nos productions : leurs conditions, leurs utilités ou encore l’usage des produits.

Au vu de la liste ci-dessus, nous pourrions nous dire que l’on pourrait travailler moins en produisant moins de saloperies inutiles, en produisant local, durable et réparable mais aussi en partageant, en coopérant, en vivant ensemble plutôt que dans nos bulles individuelles en compétition les unes avec les autres.

Bien sûr l’enjeu n’est pas de culpabiliser, encore moins de montrer d’un doigt moralisateur les un-e-s et les autres, d’autant plus que ces emplois sont contraints par l’économie, on est pris dans un système : travaille, emprunte, consomme, obéis, travaille ! L’enjeu est bel et bien d’ouvrir le débat sur le sens de nos activités. Et de voir comment se les réapproprier.

Small is beautiful

Un autre enjeu de la Décroissance est de réfléchir à une société d’abondance frugale soutenable. Une société de low tech et aussi de tâches manuelles à partager mais surtout à concevoir pour les rendre les moins dures possibles. C’est ce qui est expérimenté par exemple avec les nouvelles méthodes pour produire de la nourriture saine de proximité de manière soutenable comme la permaculture, l’agroécologie et l’agroforesterie.

La Décroissance, c’est aussi penser aux transitions : comment sortir de l’impasse de la société de croissance, comment se désintoxiquer de toutes nos dépendances techniques, de nos esclaves énergétiques, étape par étape, de manières démocratiques et sereines.

La transition est en marche, et en s’appuyant sur ces alternatives, elle expérimente ce qui pourrait être demain des sociétés d’a-croissance.

Mais cela n’est pas suffisant, c’est pourquoi, dans « Un Projet de Décroissance » nous proposons des pistes de réflexions, des débats autour d’outils économiques et sociaux susceptibles de nous sortir de l’emploi pour l’emploi pour créer des sociétés d’activités choisies.

L’urgence de ralentir

Tout d’abord, nous proposons la logique de travailler toutes et tous pour travailler moins. On pourrait imaginer la mise en place de mesures décentralisées ouvrant la porte à la liberté de choisir de travailler moins : droit opposable au temps partiel, aux congés sabbatiques, plateforme d’échange et de mise en partage de projets, de temps de travail… Moins de « bullshit jobs » pour plus d’activités qui ont un sens, pour une plus grande participation à cette transition qui est belle et bien en marche… pour une réappropriation de l’autonomie !

Aussi dans une logique de transition, on peut imaginer une série de loi privilégiant la relocalisation de nos productions et sanctionnant ce qui n’est pas souhaitable : baisse drastique des budgets militaires, obsolescence programmée sanctionnée, encadrement stricte de la publicité, mise en place de taxations progressives sur l’emballage, les transports inutiles, les gadgets avec bien sûr des projets d’accompagnement et de reconversion.

Enfin, une autre piste intéressante : la mise en place d’un revenu de base suffisant afin de découpler notre survie économique d’un emploi imposé. Une première étape pourrait être le remplacement du RSA qui dysfonctionne et stigmatise les « assistés » par un revenu de base inconditionnel, individuel et pour tout le monde. Ce revenu serait couplé à la mise en place progressive d’un revenu maximum acceptable et aussi à la sortie de la religion de l’économie à travers la réappropriation démocratique des banques centrales, de la création monétaire et une réflexion sur le non remboursement des dettes publiques illégitimes.

Le revenu de base face aux défauts du RSA :

https://www.youtube.com/watch?v=z9N0v4UGFHo

De même, en s’appuyant sur l’extension des alternatives concrètes, des gratuités, on pourrait imaginer de démonétariser le revenu de base étape par étape et tendre vers ce que nous appelons une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie.

Ces mesures demandent du courage politique… mais aussi une décolonisation de nos imaginaires travaillistes afin de voir le monde de manière beaucoup plus large, de remettre l’économie et une vision comptable de la vie à leur place et de sortir de la centralité de la valeur travail !

Vive la fin de l’emploi pour ré-enchanter nos activités, avec la tête, les mains et du temps libre librement choisi.

Source : http://www.reporterre.net/CHRONIQUE-Et-si-on-imaginait-la

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Lire aussi : la critique du revenu de base par Franck Lepage

Pour sauver le climat : détruire le capitalisme !

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Si l’on veut vraiment sauver le climat, il faut commencer par détruire le capitalisme.
Non, il ne suffira pas, comme on voudrait nous le faire croire, de quelques efforts ici et là, de développer un peu les énergies renouvelables, pour empêcher le chaos climatique.
La solution n’est pas technique, elle est politique et morale.
Ce n’est pas de prouesses technologiques dont nous avons besoin, mais d’une révolution. D’une révolution politique et culturelle.
Nous devons remettre en cause un système tout entier, celui du capitalisme. Nous devons remettre en cause ce capitalisme qui est non seulement un système économique mais aussi un système de valeurs, une vision du monde, un imaginaire.
C’est le capitalisme qui, en subordonnant tout au profit, détruit le climat et l’environnement.
C’est le capitalisme qui, en nous incitant à produire et consommer toujours plus, détruit le climat et l’environnement.

Le principe du capitalisme, c’est le pognon avant tout. Le pognon tout de suite. Le pognon encore et toujours. Il faut faire du profit, il faut faire des gains de productivité, il faut faire des économies, et alors toute autre considération – qu’elle soit environnementale, sanitaire ou humaine – passe après, et c’est une logique que le capitalisme a réussi à imposer dans toute la société. Il faut faire toujours plus de profit, et en conséquence tout est appelé à devenir une source de profit, tout est voué à être transformé en marchandise, et alors plus rien n’est sacré – dans ce système les dégâts causés à l’environnement sont si peu un problème qu’ils sont aussi des occasions de faire du business.

Il faut faire du pognon, il faut accumuler toujours plus de pognon, ce qui veut dire concrètement pour le capitaliste : augmenter toujours plus sa production, et réussir à l’écouler. Ce qui donne, à l’échelle de la société, le culte de la « croissance », quasi-unanimement partagée. Il faut produire toujours plus, et donc consommer toujours plus – ce qui explique nos modes de vie consuméristes, ce qui explique la nécessité de créer en permanence de nouveaux besoins par le matraquage publicitaire et l’obsolescence programmée de nos divers appareils électriques. Et c’est cette course folle et sans fin à la croissance économique et à l’approfondissement de nos modes de vie (qu’on livre en exemple à suivre à tous les pays soi-disant « en retard ») qui nécessitent une énorme consommation (ou plutôt le gaspillage) d’énergies fossiles telles que le pétrole – et expliquent ces émissions massives de gaz à effet de serre qui provoquent aujourd’hui le réchauffement climatique.

Il suffit de s’intéresser à la question des transports pour appréhender l’impact désastreux du capitalisme et de son idéologie sur le climat. Une grande part du gaspillage d’énergie est en effet due aux transports de marchandises qui s’effectuent sur des distances de plus en plus longues. Les capitalistes veulent faire toujours plus de profits, ils veulent produire toujours moins cher, ils veulent pouvoir vendre toujours moins cher pour vendre toujours plus, et c’est pour cela qu’on délocalise nombre de productions dans des pays où la main-d’œuvre est très bon marché, qu’on préfère importer plutôt que de produire nous-mêmes – et pour transporter tous ces produits et matières premières d’un pays à un autre, voire d’un bout à l’autre de la planète, il faut évidemment consommer beaucoup de pétrole…

Tous responsables ?

Remettre en cause le capitalisme, c’est aussi faire le procès de tous ses grands organisateurs, de tous ses grands promoteurs. Ne nous laissons pas mystifier par le discours du « tous responsables » qui vise à dépolitiser la question et à évacuer les responsabilités. Non, ce n’est pas « l’homme », « l’activité humaine » en général qui serait responsable du réchauffement climatique, mais une certaine organisation du monde, et certains groupes humains. La majeure partie des êtres humains habitants sur cette planète – ceux qui ont la chance de vivre encore à l’écart de nos modes de vie délirants ou ont la malchance de subir la misère – n’ont aucune responsabilité dans ce réchauffement climatique (ce qui ne les empêchera pas d’en être les premières victimes…). Ce sont les pays « riches », industrialisés, qui sont les responsables du réchauffement climatique – dans lesquels il faut certes distinguer la responsabilité immense des dirigeants économiques et politiques de celle des populations consommatrices (et on ne parle évidemment pas de tous ceux, nombreux, qui sont exclus de la consommation). Si tous les habitants de la planète vivaient comme les Français, il faudrait trois planètes pour que nos déchets soient absorbés par la nature et ne provoquent aucun impact sur le climat – cinq si nous vivions tous comme des Américains, mais une planète suffirait largement si nous vivions comme des Burundais ! Bien évidemment, ce ne sont là que des moyennes, mais elles éclairent bien les responsabilités du système capitaliste consumériste et montrent aussi à quel point nos modes de vie ne sont pas généralisables – et donc indéfendables, si nous sommes soucieux non seulement d’environnement mais aussi de justice et de paix. Notons aussi, pour prendre la mesure des responsabilités des uns et des autres à l’intérieur des pays occidentaux, qu’à peine quatre-vingt-dix multinationales sont responsables des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre !

Sauver le capitalisme ou sauver le climat, il faut choisir

Réduire drastiquement l’exploitation et la consommation du pétrole serait extrêmement bénéfique pour le climat, mais cela serait un cataclysme économique et, au regard de la répartition actuelle des richesses, un véritable désastre social. Il faut bien comprendre que tout notre système économique, toute notre puissance économique, tout notre « confort » d’occidental repose sur le pétrole, cette énergie aux propriétés prodigieuses et très bon marché – d’autant plus bon marché que nous pillons avec soin les pays riches en pétrole, en particulier les pays arabes. Le coût économique du pétrole est essentiel : si la France a eu de la croissance économique en 2015, c’est uniquement grâce à la baisse du prix du pétrole… Il n’existe aucun substitut au pétrole, aucune énergie qui aurait tous les avantages (techniques et économiques) du pétrole sans ses inconvénients (émissions de gaz à effet de serre). Il ne faut pas, à ce propos, se faire des illusions à propos des énergies dites renouvelables qui ne sont pas si renouvelables que cela (leurs fabrications nécessitent des matériaux en voie de raréfaction), ni vraiment propres et de toute manière au fonctionnement bien trop coûteux pour espérer tirer d’elles ne serait-ce que le maintien du niveau de production actuel. Bien sûr, certains espèrent, croient fermement qu’une solution technologique sera un jour trouvée, mais est-il franchement responsable de continuer à détruire le climat et dilapider ce qui nous reste de pétrole en attendant une hypothétique solution à tous les problèmes ?

Tout le monde peut se rendre compte qu’il n’est pas possible de défendre à la fois le capitalisme et le climat. Qu’on ne peut pas viser à la fois la croissance économique et la sauvegarde de la planète. Qu’on ne peut pas à la fois défendre et étendre nos modes de vie consuméristes et vouloir mettre un coup d’arrêt à l’extinction des espèces.

Prendre des mesures écologiques, même fortes, même ambitieuses tout en restant dans le cadre capitaliste productiviste sera sans grand effet dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il ne sert à rien de faire des économies d’énergie dans tel ou tel domaine si le profit continue à faire sa loi, autrement dit impose et incite à de nouvelles consommations d’énergies dans d’autres domaines. Il est une constante de nos sociétés consuméristes que dès que des gains d’énergie sont réalisés ils sont aussitôt annulés par ce qu’on appelle l’« effet rebond » : notre maison est mieux isolée donc on devient moins regardant sur sa consommation de gaz, notre nouvelle voiture consomme moins que l’ancienne donc on en profite pour installer un climatiseur, etc. C’est dire que sans changer nos comportements, c’est-à-dire sans changer en même temps le système qui les façonne, on voit mal ce qui pourrait advenir de positif.

Il ne sert à rien non plus de développer, même considérablement, les énergies renouvelables si nous maintenons et accroissons encore notre niveau de production et de consommation – il n’y a pas d’énergie totalement propre, et le recours massif aux énergies renouvelables génèrera aussi des émissions de gaz à effet de serre (ne serait-ce que pour leur fabrication), sans compter d’autres types de pollutions et de nuisances.

De même, à quoi bon promouvoir des initiatives et des alternatives écologistes – aussi nécessaires soient-elles – si on laisse le capitalisme prospérer à côté : le capitalisme finit toujours par récupérer et marchandiser tout ce qui le conteste ou lui échappe, et ainsi lui faire perdre toute dimension et toute potentialité subversives – le bio n’est-il pas devenu un business comme un autre ?

La COP21 ou le bal des pompiers pyromanes

Il n’y a pas grand chose à espérer de la conférence actuelle sur le climat dans la mesure où tous les décideurs politiques et économiques (à l’exception de quelques hérétiques comme Evo Morales, le président bolivien) n’entendent aucunement remettre en cause le système capitaliste. Le but de la COP21 n’est d’ailleurs pas de sauver le climat, mais de sauver le capitalisme, en s’activant à le dédouaner de sa responsabilité dans le réchauffement climatique, en s’activant à défendre l’idée que le capitalisme peut tout à fait être écolo. Ils veulent bien moins polluer, certes, mais à condition que rien ne change, à condition que la croissance et les profits soient toujours au rendez-vous. Ils veulent bien moins polluer, mais il faut que les pertes générées par un moindre usage du pétrole soient compensées, largement compensées par les bénéfices que peuvent rapporter, entre autres, les industries liées aux énergies renouvelables. Tout est source de profit pour les capitalistes, même et surtout les dégâts qu’ils créent…

Tous les remèdes miracles vantées par nos dirigeants contre le réchauffement climatique, comme la politique du « pollueur-payeur », sont complètement colonisés par la mentalité capitaliste et s’avèrent donc totalement inefficace. L’exemple du « marché carbone » est édifiant. Dans ce système, les entreprises peuvent polluer jusqu’à un certain point, et si elles dépassent la limite, elles doivent payer une taxe (somme toute modeste). Mais par contre si elles polluent bien en deçà de cette limite, elles peuvent vendre leurs « droits à polluer » inutilisés à d’autres entreprises ! Et que font les grandes entreprises ? Elles délocalisent leurs activités dans des pays non soumis à cette mesure, et font du business avec leurs « droits à polluer »…. Voilà une politique totalement inefficace, mais que l’on compte poursuivre et approfondir… La politique du « pollueur-payeur » apparaît positive au premier abord, mais qu’est-ce qu’elle signifie au fond ? Que ceux qui ont assez d’argent pour polluer, c’est-à-dire déjà les plus gros pollueurs, peuvent continuer à polluer en parfaite bonne conscience, pendant que les plus modestes sont pénalisés. Bref, non seulement ça ne change rien au problème, mais c’est créateur de nouvelles difficultés pour les classes populaires.

Prendre des mesures écologiques fortes tout en restant dans ce système capitaliste, c’est faire payer la note aux pauvres qui sont pourtant les moins pollueurs, c’est exacerber les injustices et les inégalités, c’est provoquer un véritable désastre social.

Chacun voit aussi la limite des efforts que nous pouvons faire individuellement. Beaucoup voudraient bien, par exemple, se débarrasser de leur voiture. Mais peu réussissent à s’en passer ; car on en a besoin pour se rendre sur son lieu de travail qui se situe à des dizaines de kilomètres chez soi ; car on habite à la campagne ; car là où on réside il n’existe pas de transport en commun, etc. Chacun comprend à quel point la société telle qu’elle est organisée nous impose ses contraintes, qu’il est difficile de briser sans réponse collective et politique. Combien réduire drastiquement l’usage de la voiture sans questionner, au-delà même de la politique des transports, l’aménagement du territoire, l’organisation du travail, l’accès au logement – bref sans questionner le modèle économique, le pouvoir, la propriété ?

On ne pourra pas faire d’écologie sérieusement si l’on ne permet pas à chacun de vivre écolo, si l’on n’accorde pas aux plus pauvres un véritable droit à l’existence. C’est bien pour cela, aussi, qu’il faut changer radicalement l’organisation de nos sociétés, et rompre avec ce système capitaliste qui est par essence inégalitaire et créateur de misère. C’est bien pour cela que les efforts à faire doivent être équitablement répartis (c’est aux plus riches d’abord de faire des sacrifices). C’est bien pour cela qu’il faut instaurer un véritable partage des richesses – à l’échelle de nos sociétés comme à l’échelle du monde.

Construire une société d’égaux

Pour sauver le climat et les espèces qui vivent sur terre, il est donc impératif de détruire le capitalisme. C’est-à-dire détruire ce système où la machine économique est toute entière mobilisée au service du profit et de la croissance économique, un système qui cherche à tout marchandiser et dans lequel l’argent régit nos existences, un système dans lequel une petite minorité décide de tout et exploite la majorité, un système qui génère des inégalités de richesse. Tout dans ce système est nocif pour le climat et pour la nature, tout dans ce système fait obstacle à une vraie politique en faveur du climat. On ne peut pas espérer un avenir pour l’humanité en continuant à vivre sous le joug d’un système qui ne connaît que le court-terme, qui se moque éperdument du monde qu’il va laisser aux prochaines générations.

Il est impératif de détruire le capitalisme, c’est-à-dire de développer à la place une organisation sociale dans laquelle les activités dites économiques seraient dégagées du diktat du profit et de la croissance, seraient organisées dans le seul souci de la dignité humaine et dans le respect scrupuleux de la nature. Détruire le capitalisme, c’est-à-dire construire une société d’égaux, une société sans classes, sans chefs, sans patrons, sans exploiteurs ni exploités, sans riches ni pauvres ; une société dans laquelle la masse des travailleurs détiendraient les moyens de production et détermineraient souverainement la finalité de leurs activités ; une société où le travail ne serait plus synonyme de corvée absurde et abrutissante, et verrait son sens, sa place et ses frontières profondément remaniés ; une société qui assurerait une véritable égalité des conditions ; une société dans laquelle l’argent ne régirait plus nos existences, sinon à leurs marges ; une société dans laquelle le droit à l’existence primerait sur le droit de propriété ; une société dans laquelle ce qui constitue un bien commun, un bien élémentaire et précieux pour l’humanité ne pourrait plus être ni privatisé ni marchandisé. Autant d’objectifs désirables et nécessaires qui exigeraient préalablement de mettre en pièces le pouvoir des banques et des marchés financiers en rendant aux citoyens la maîtrise de la monnaie et du crédit ; d’interdire la propriété lucrative (c’est-à-dire de posséder un bien qu’on n’utilise pas pour en tirer un profit), d’interdire la rente, l’usure, la spéculation, bref tout ce qui permet de voler le fruit du travail d’autrui et de gagner de l’argent sans travailler ; de réduire à néant ou presque les écarts de revenus ; de réduire le temps de travail, ne serait-ce que pour mieux le partager ; d’interdire la publicité ; d’étendre le champ de la gratuité ; de promouvoir l’autosuffisance, la coopération ; de relocaliser les activités, redévelopper les circuits courts, redévelopper l’agriculture biologique et paysanne, etc.

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi en finir avec l’organisation du monde actuelle. En finir avec les inégalités de richesses, non seulement au sein de nos sociétés, mais aussi et surtout au niveau planétaire, entre les pays du Nord, dits « développés », et ceux du Sud, dits « en voie de développement ». En finir avec le pillage des seconds par les premiers. Baisser le niveau de vie des pays « riches » – au lieu de chercher à convertir les pays « pauvres » à des modes de vie qui ne sont absolument pas généralisables. Rompre avec l’idéologie du « développement », qui veut faire croire aux pays « pauvres » qu’ils sont « en retard » sur les pays « riches » et qu’ils doivent rattraper et copier leur pitoyable modèle économique. Ce bouleversement dans les rapports entre pays du Nord et du Sud est d’autant plus nécessaire que ces derniers, nous l’avons dit, seront les plus touchés par le réchauffement climatique.

Détruire le capitaliste qui est en nous

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi rompre avec sa vision du monde et de la vie. Il est essentiel de comprendre que le capitalisme n’est pas qu’un système économique mais aussi un système de valeurs, une idéologie, un imaginaire, bref une certaine idée du monde et de la vie, qui a réussi à s’imposer à nous – et commande nos existences bien plus que nous le croyons. Ce que nous prenons pour un progrès, une libération – nos modes de vie consuméristes, faciles et abondants – sont en réalité ce par quoi nous avons été le plus solidement asservi et dégradé jusqu’ici, et ce par quoi le capitalisme réussit à s’emparer de nos âmes, à modeler nos pensées et nos comportements pour les mettre en conformité avec ses objectifs et à faire de chacun de nous de simples rouages de sa machine. Bien davantage que le diktat du salariat, c’est le consumérisme, le désir consumériste qui constitue aujourd’hui la meilleure des polices pour le capitalisme ; qui achète ne fait jamais qu’obéir à un ordre, qui croit se faire plaisir en achetant fait surtout plaisir à un système. On ne sait rien encore du capitalisme si l’on ne saisit pas son aptitude à remodeler les sociétés à son image – si l’on ne saisit pas à quel point il structure l’organisation de nos sociétés, nos manières de penser et de vivre, nos rapports aux autres. Dans les sociétés occidentales, le capitalisme a détruit ou quasiment détruit toutes les cultures populaires et traditionnelles, c’est-à-dire toutes les autres manières qui existaient d’envisager le monde et de s’y comporter. Il a réussi à nous imposer sa propre « culture », en nous imposant de ne plus envisager le monde que sous son angle à lui, l’angle économique, l’angle quantitatif, matériel, financier, en réduisant nos vies à la production et à la consommation, en marchandisant quasiment tous les rapports humains et tous les aspects de la vie.

Le capitalisme n’est pas un ennemi qui nous fait face mais un ennemi qui nous traverse. Détruire le capitalisme, c’est d’abord détruire le capitaliste qui est en nous. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans engager d’abord une puissante bataille culturelle, sans engager d’abord une véritable décolonisation de nos imaginaires. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans s’attaquer à notre mentalité consumériste et individualiste. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans mener une guerre impitoyable à l’égoïsme, à la cupidité, à l’avidité, au calcul, à l’esprit de compétition, au court-termisme – tous ces comportements sur lesquels se fonde le capitalisme et qu’il impose et encourage – et leur opposer d’autres principes : la solidarité, la générosité, l’égalité, la coopération, la sobriété… Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans remettre en cause ces idées étriquées et pitoyables de la vie, du bonheur, de la réussite qu’il nous impose – et lui en opposer de plus nobles et de plus désirables. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans nous sortir de cette obsession de tout mesurer, de tout compter, de tout chiffrer, de tout quantifier, de tout évaluer – par laquelle le capitalisme colonise aussi nos esprits et nos vies. Bref il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans déséconomiser nos existences, sans redévelopper des rapports non marchands, sans défendre et promouvoir d’autres cultures, d’autres façons d’envisager et de vivre le monde, sans défendre et promouvoir tous les modèles de vie (notamment ce qui reste ici de modes de vie populaires, ou ce qui reste ailleurs de modes de vie dits « traditionnels » ou « primitifs ») qui résistent et s’opposent à celui vanté et imposé par le capitalisme : le modèle consumériste, qui n’est jamais que la généralisation du modèle bourgeois.

Détruire le capitalisme n’implique pas autre chose que ce qu’on appelle – avec une certaine terreur – la décroissance. Il n’est pas inutile de préciser ici que cette décroissance que de plus en plus de gens appellent de leurs vœux n’a strictement rien à voir avec une récession. Il n’y a assurément rien de pire (ou presque) qu’une société vouée à la croissance, comme la nôtre, qui ne connaît pas de croissance. Dans un système capitaliste, l’absence de croissance signifie le maintien voire l’amplification des injustices, des inégalités, de la misère. Et le temps viendra très vite où nous n’aurons plus aucune croissance, que nous le voulions ou non, au regard de l’épuisement programmé des réserves de pétrole. Aussi déplaisant soit-il, une croissance infinie est impossible sur une planète aux ressources finies. Toute la question aujourd’hui est de savoir dans quelle condition nous vivrons sans cette croissance. Dans l’ordre ou le chaos ? Dans la justice ou sous toujours plus d’injustices ? Assurément, la décroissance que nous prônons devra d’abord être celle des injustices et des inégalités.

Moins de biens mais plus de liens

Si nous ne sommes pas capables d’une autre approche de la vie, si nous ne sommes pas capable de nous extraire de cette idée saugrenue que le bonheur est dans l’accumulation d’argent et de biens matériels, si nous ne sommes pas capables de raisonner au-delà de notre petite échelle individuelle, il est clair que les sacrifices à faire pour sauver le climat pourront apparaître énormes. Alors, oui, nous devrons tôt ou tard en finir avec l’usage effréné de la bagnole et de l’avion, mais si nous avons la volonté de dépasser notre égoïsme et d’instaurer une véritable fraternité nous pourrons conserver une bonne partie de notre « confort » matériel actuel – tout en garantissant à chacun la satisfaction de ses besoins primordiaux. Dans ce but, on pourrait ainsi imaginer, concrètement, de mettre en partage nos moyens matériels d’existence, de mettre au point un usage collectif de nos machines les plus coûteuses en énergie (par exemple la bagnole) avec nos amis, nos voisins ou d’autres personnes dans le cadre de groupes ad hoc. Non seulement nos « privations » seront modestes mais nous prendrions conscience que la richesse, l’aisance, le confort sont en fin de compte moins affaire de biens que de liens. Non seulement nous perdrions peu mais nous gagnerions une qualité de vie que nous sommes loin d’avoir aujourd’hui – pensons notamment à tout ce mal-être, à toutes ces souffrances psychiques que génèrent l’isolement, le chacun pour soi et la guerre de tous contre tous, au travail et ailleurs, pensons à tout cet inconfort et à toutes ces maladies dus à la pollution. La qualité de vie n’est en effet en rien synonyme de « pouvoir d’achat » et de patrimoine (pis, on ne voit que trop ce qu’une vie réduite à la production et la consommation et une trop grande place accordée aux richesses matérielles peuvent engendrer d’aliénation et d’appauvrissement de la vie). La qualité de vie se mesure bien davantage dans la possibilité pour chacun de vivre dans un cadre agréable et exempt de toute pollution et de tout stress, de bien manger, d’être en bonne santé, de disposer de son temps, d’être libre de mener, non une vie de riche, mais une vie riche – une vie où l’on puisse être autre chose qu’un consommateur et un producteur, où l’on puisse mener des entreprises enrichissantes et exaltantes, entretenir des relations profondes et intenses avec les autres, explorer les contrées de l’amour, du jeu, de l’art, de la connaissance, explorer toutes les facettes de son être, développer ses facultés, s’épanouir, se réaliser, exploiter toutes ses potentialités créatrices, communier avec la nature, s’attacher au beau, aux choses prétendument « inutiles », etc. Bref la qualité de vie a tout à voir avec la « production » d’autres richesses que celles matérielles – ce que pourrait précisément permettre une société émancipée des carcans capitalistes et consuméristes.

Ne nous laissons pas intimider par tous ces adorateurs du capitalisme qui nous expliquent que sortir du capitalisme et mettre en œuvre une décroissance généreront une apocalypse sociale, une misère terrifiante. Tout le monde voit bien que l’on peut vivre dans un monde débordant de richesses matérielles et y déplorer pourtant beaucoup de misère. Il y a tant de gens, en France même, qui galèrent, qui vivent dans la misère ou tout proche, alors que nous n’avons jamais été aussi riches – matériellement parlant. Il n’est pas difficile de constater que la misère n’est pas dû à un défaut d’argent, de moyens matériels, mais d’abord à un défaut de solidarité. Pour bâtir un monde prospère, au sens le plus noble du terme, un monde sans misère, nous avons besoin moins de richesses matérielles que de solidarité, de coopération et de partage…

Se réapproprier nos vies

Il faut donc détruire un système destructeur, et pas seulement pour le climat. Quand bien même le capitalisme ne détruirait pas le climat, il n’en resterait pas moins à éradiquer, pour toutes les vies humaines qu’il détruit, pour toutes les injustices et violences qu’il suscite sur cette Terre, pour cette vie absurde et médiocre qu’il nous impose. Quand bien même nos modes de vie seraient soutenables et généralisables à la planète entière, ce serait encore une raison supplémentaire de les refuser et de les combattre.

Détruire le capitalisme exige que nous soyons résolus à ne plus le servir, mais aussi que nous sachions construire autre chose en parallèle et à ses dépens. Déserter, saboter, bloquer, oui, mais aussi créer, expérimenter, ériger partout des alternatives, élever partout des petits morceaux d’un autre monde. Faire grève, oui, mais que cette grève soit aussi celle de la consommation, et qu’elle puisse nous ouvrir à d’autres visions du monde, à d’autres façons de vivre. On ne détruira pas le capitalisme sans reprendre en main nos existences, sans nous libérer de l’emprise des biens matériels, sans réapprendre et reconquérir notre autonomie – face à un système économique et une infrastructure technologique gigantesque qui nous ont soigneusement dépossédé de tous nos moyens d’existence –, sans retrouver des savoir-faire aujourd’hui confisqués ou abandonnés.

De petits sacrifices pour en éviter de grands

Alors, oui, la sauvegarde de la planète réclame des « sacrifices ». Mais de bien maigres sacrifices en comparaison des sacrifices – de véritables sacrifices humains – auxquels nous nous exposons si nous ne faisons rien. Le réchauffement climatique n’est pas une petite affaire. Il va entraîner et entraîne déjà de grands bouleversements (la question n’est plus aujourd’hui d’empêcher le réchauffement climatique, mais d’en réduire le plus possible son impact). C’est, au bout du compte, la survie même de l’humanité qui est en jeu. On parle beaucoup de la montée des océans et de la disparition de nombreuses espèces animales, mais il ne faut pas oublier la multiplication et l’aggravation de catastrophes naturelles (cyclones, sécheresses…) et aussi des phénomènes plus durables comme la désertification. Les sécheresses et désertifications, qui touchent et toucheront essentiellement les pays du Sud (ceux-là qui ne sont pour rien dans le réchauffement climatique), ont des incidences très graves : c’est la baisse voire l’absence de récoltes, la pénurie d’eau, et donc des gens privés de leurs moyens de subsistance, la misère, des exodes massifs, la hausse du prix des aliments, des problèmes pour s’alimenter dans toute la population, et au final des tensions sociales et internationales fortes qui peuvent déboucher sur des guerres…. C’est d’ailleurs l’une de ces sécheresses qui a contribué pour une grande part à la guerre civile qui ensanglante aujourd’hui la Syrie.

Le réchauffement climatique est assurément la plus grande menace qui pèse sur l’humanité, ne serait-ce que parce qu’elle va aggraver tous les problèmes, toutes les injustices que nous subissons aujourd’hui. Rester passif devant cela, c’est être les complices d’un véritable crime.

Ne réparez pas ce qui vous détruit

zad prisonPamphlet en faveur du bien-vivre

Comité de rédaction de la revue Streifzüge (Traduction : Françoise Guiguet et al.)

1.

La politique ne peut pas créer d’alternatives. Son but n’est pas de nous permettre de développer notre potentiel ; dans la politique, nous faisons simplement valoir les intérêts qui découlent des rôles que nous exerçons dans l’ordre existant. La politique est un programme bourgeois. Elle est toujours une attitude et une action faisant référence à l’État et au marché. La politique est l’animatrice de la société, son médium est l’argent. Les règles auxquelles elle obéit sont similaires à celles du marché. D’un côté comme de l’autre, c’est la publicité qui est au centre ; d’un côté comme de l’autre, c’est de valorisation qu’il est question et des conditions nécessaires à celle-ci.

Le spécimen bourgeois moderne a fini par assimiler complètement les contraintes de la valeur et de l’argent ; il est même incapable de se concevoir sans celles-ci. Il se maîtrise littéralement lui-même, le maître et l’esclave se rencontrant dans le même corps. La démocratie ne signifie rien d’autre que l’auto-domination des acteurs des rôles sociaux. Comme nous sommes à la fois contre tout pouvoir et contre le peuple, pourquoi serions-nous pour le pouvoir du peuple ?

Être pour la démocratie, voilà le consensus totalitaire de notre époque, la profession de foi collective de notre temps. La démocratie est en même temps instance de recours et solution de secours. La démocratie est considérée comme le résultat final de l’Histoire. Elle est certes perfectible, mais elle est indépassable. La démocratie est partie intégrante du régime de l’argent et de la valeur, de l’État et de la nation, du capital et du travail. C’est une parole vide de sens, on peut tout halluciner dans ce fétiche.

Le système politique lui-même se délite de plus en plus. Il ne s’agit pas, ici, d’une crise des partis et des hommes politiques, mais d’une érosion du politique sous tous ses aspects. La politique est-elle nécessaire ? Pourquoi et, surtout, pour quoi faire ? Aucune politique (n’)est possible ! L’antipolitique signifie la mobilisation des individus contre les rôles sociaux qui leur sont imposés.

2.

Capital et travail ne sont pas antagoniques, bien au contraire ils constituent une unité de valorisation pour l’accumulation du capital. Quiconque est contre le capital, doit être contre le travail. La religion du travail dont nous sommes les pratiquants est un scénario auto-agressif et autodestructeur qui nous retient prisonniers, tant matériellement qu’intellectuellement. Le dressage au travail a été – et demeure – un des objectifs déclarés de la modernisation occidentale.

Or, c’est au moment même où la prison du travail s’écroule que notre enfermement intellectuel vire au fanatisme. C’est le travail qui nous rend stupides et, de plus, malades. Usines, bureaux, magasins, chantiers de construction et écoles sont autant d’institutions légales de destruction. Quant aux stigmates du travail, nous les voyons tous les jours sur les visages et sur les corps.

Le travail est la principale rumeur au sein du consensus. Il passe pour être une nécessité naturelle, alors qu’il n’est rien d’autre qu’une mise en forme de l’activité humaine par le capitalisme. Or, être actif est autre chose dès lors que cette activité se fait non en fonction de l’argent et du marché, mais sous forme de cadeau, de don, de contribution, de création profitant à nous-mêmes ou à la vie individuelle et collective d’individus librement associés.

Une part considérable de tous les produits et services sert exclusivement à la multiplication de l’argent, contraint à un labeur inutile, nous fait perdre notre temps et met en danger les bases naturelles de la vie. Certaines technologies ne peuvent être considérées que comme apocalyptiques.

3.

L’argent est notre fétiche à tous. Personne ne veut s’en passer. Nous n’avons jamais décidé qu’il devait en être ainsi et pourtant, c’est comme ça. L’argent est un impératif social ; ce n’est pas un instrument modelable. En tant que puissance qui nous oblige sans cesse à calculer, à dépenser, à économiser, à être débiteurs ou créditeurs, l’argent nous humilie et nous domine à chaque heure qui passe. L’argent est une matière nocive qui n’a pas son pareil. La contrainte d’acheter et de vendre fait obstacle à toute libération et à toute autonomie. L’argent fait de nous des concurrents, voire des ennemis. L’argent dévore la vie. L’échange est une forme barbare du partage.

Qu’un nombre incalculable de professions ait pour seul objet l’argent est un fait absurde, mais aussi que tous les autres travailleurs intellectuels et manuels soient sans cesse en train de calculer et de spéculer. Nous sommes des calculettes dressées. L’argent nous coupe de nos possibilités, il ne permet que ce qui est lucratif en termes d’économie de marché. Nous ne voulons pas renflouer l’argent, nous voulons le refouler.

La marchandise et l’argent ne sont pas voués à l’expropriation, mais à la disparition. Qu’il s’agisse d’individus, de logements, de moyens de production, de nature et d’environnement, bref : rien ne doit être marchandise ! Nous devons cesser de reproduire des rapports qui nous rendent malheureux.

La libération signifie que les individus reçoivent leurs produits et leurs services librement selon leurs besoins. Qu’ils se mettent directement en relation les uns avec les autres et ne s’opposent pas, comme c’est le cas maintenant, selon leurs rôles et leurs intérêts sociaux (en tant que capitalistes, ouvriers, acheteurs, citoyens, sujets de droit, locataires, propriétaires, etc.). Aujourd’hui déjà, il existe dans nos vies des rapports non monétaires : dans l’amour, l’amitié, la sympathie, l’entraide. Nous donnons alors quelque chose à autrui, puisons ensemble dans nos énergies existentielles et culturelles, sans présenter de facture. Ce sont des instants où nous sentons que nous pourrions nous passer de matrice.

4.

La critique est plus qu’une analyse radicale, elle réclame le bouleversement des conditions existantes. La perspective tente de formuler un projet au sein duquel les conditions humaines n’auraient plus besoin d’une telle critique ; une idée de la société où la vie individuelle et collective peut et doit être inventée. La perspective sans la critique est aveugle, la critique sans la perspective est impuissante. La transformation est une expérience qui a pour fondement la critique et pour horizon la perspective. « Réparez, ce qui vous détruit » ne peut être notre mot d’ordre.

Ce dont il s’agit n’est rien de moins que d’abolir la domination, que celle-ci se traduise par des dépendances personnelles ou par des contraintes objectives. Il est inacceptable que des individus soient soumis à d’autres individus ou soient impuissants face à leurs destins et structures. Nous ne voulons ni autocratie ni auto-domination. La domination est plus que le capitalisme, mais le capitalisme est à ce jour le système de domination le plus développé, le plus complexe et le plus destructeur. Notre quotidien est tellement conditionné que nous reproduisons journellement le capitalisme et nous comportons comme s’il n’existait aucune alternative.

Nous sommes bloqués. L’argent et la valeur engluent nos cerveaux. L’économie de marché fonctionne comme une grande matrice. Notre objectif est de la nier et de la vaincre. Le bien-vivre et l’épanouissement supposent de rompre avec le capital et la domination. Aucune transformation des structures sociales n’est possible sans transformation de notre disposition mentale et aucun changement de notre disposition mentale sans la suppression des structures.

5.

Nous ne protestons pas, car nous avons dépassé ce stade. Nous ne voulons réinventer ni la démocratie ni la politique. Nous ne luttons ni pour l’égalité, ni pour la justice et nous ne nous réclamons d’aucune libre volonté. Nous n’entendons pas non plus miser sur l’État social et l’État de droit. Et encore moins voulons-nous faire du porte-à-porte avec de quelconques « valeurs ».

À la question de savoir de quelles valeurs nous avons besoin, il est aisé de répondre : aucune !
Nous sommes pour la dévalorisation totale des valeurs, pour la rupture avec ces mantras des bobos et gogos qu’on appelle communément « citoyens ». Il faut rejeter ce statut même. Sur le plan de l’idée, nous avons déjà résilié le rapport de domination. L’insurrection que nous avons en tête relève du saut paradigmatique.

Nous devons sortir de cette cage qu’est la forme étatique et économique. Politique et État, démocratie et droit, nation et peuple sont des figures immanentes de la domination. Pour cette transformation, nous ne pouvons nous appuyer sur aucun parti et aucune classe, aucun sujet et aucun mouvement.

6.

Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre vie. Elle seule permettra plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce qu’il nous faut, c’est plus de temps pour aimer, plus de temps pour nos amis et nos enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et excessive, de ce qui nous plaît. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs.

Une vie libérée signifie dormir mieux et plus longtemps, mais surtout dormir ensemble plus souvent et plus intensément. L’enjeu de cette vie – la seule que nous ayons – est de bien vivre, de rapprocher existence et plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’augmenter les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée.

Nous ne voulons plus être ceux que nous sommes forcés d’être.

http://www.streifzuege.org/2014/ne-rparez-pas-ce-qui-vous-dtruit

Repoétiser nos existences (Paul Ariès)

201409251752-fullExtraits de l’entretien accordé par Paul Ariès à la revue Ballast

Déséconomiser, repoétiser nos existences

« Repoétiser nos existences, c’est prendre au sérieux le fait que la crise actuelle est aussi une crise du sens, une crise qui tient autant à la désymbolisation qu’au pic de pétrole. Repoétiser nos existences, c’est soutenir que les solutions sont du côté des dimensions non-économiques de nos existences actuellement écrasées par les logiques dominantes. Repoétiser nos existences, c’est aussi changer notre langage politique, c’est se souvenir de ce que fut la place des poètes aux heures les plus sombres de l’Histoire. Nous avons besoin aujourd’hui d’une parole qui ne soit pas d’abord celle de l’économisme, nous avons besoin de profondeur, de passion, d’étonnement, de décolonisation de nos imaginaires. »

« nous considérons que le grand combat pour le XXIe siècle n’est pas la défense du pouvoir d’achat monétaire mais la défense et l’extension de la sphère de la gratuité du service public. C’est une façon de commencer à déséconomiser et à décapitaliser nos existences, c’est une façon de renouer avec la logique du don et du contre don, contre la logique de la marchandisation. Il ne s’agit donc pas d’opposer la totalité aux fragments mais de constituer une masse critique. Il s’agit d’apprendre à, (re)penser autrement les rapports de l’Universel et du particulier. L’Universel se trouve dans chaque particulier mais ce n’est bien sûr pas toujours le même. Lorsque EELV milite pour la taxation des ordures ménagères en fonction du tonnage, les technocrates verts choisissent une écologie libérale contre une écologie populaire… Nous sommes, nous, du côté des relocalisations contre les délocalisations, du ralentissement contre le culte de la vitesse, de la coopération contre l’esprit de concurrence, de la planification écologique contre le, tout-marché, de la gratuité contre la marchandisation, etc. »

Se libérer de la foi béate dans le Progrès

« Je crois que nous devons nous libérer de la foi béate dans le Progrès (économique, technique, etc.) pour apprendre à différencier ce qui relève de la conservation (des conditions de la vie) et ce qui relève de la réaction (notamment religieuse). (…) La réaction est tout ce qui défend les intérêts matériels et moraux des possédants/dominants. Je suis adepte du pachamamisme, car si le système soumet la nature aux lois de l’économie, il s’agit bien de soumettre l’économie aux lois du vivant – voilà ce qu’est pour moi la conservation. J’ai montré aussi dans mon dernier ouvrage, Écologie et milieux populaires, les modes de vie populaires au secours de la planète, que les gens ordinaires ont un bilan carbone bien meilleur que les riches et même que beaucoup d’écolos déclarés, car ils possèdent encore d’autres rapports au travail, à la consommation, à l’espace, au temps, aux loisirs, à la maladie, au vieillissement, à la mort, donc à la vie. C’est tout cela qu’il faut conserver/développer. Nous serons en droit de désespérer lorsque les modes de vie populaires se seront éteints totalement. Tant que les gens du commun ne sont pas que des riches auxquels ils ne manqueraient que l’argent, il y a de bonnes raisons d’espérer. Conserver c’est aussi bien sûr transformer. Il ne s’agit surtout pas d’idéaliser le passé : la télévision nous décérébralise, mais la religion hier, aussi. »

Partir du quotidien, non des grandes questions abstraites

« il nous faut plus de démocratie, une démocratie réelle… pas la démocratie seulement électoraliste actuelle, une démocratie des citoyens, mais aussi une démocratie des usagers maîtres de leurs usages, une démocratie qui se dote des moyens d’entendre ce que dit le peuple, une démocratie qui parte du quotidien, de l’ordinaire. Faire de la politique à partir des grandes questions abstraites, c’est faire de la politique du point de vue des dominants. »

Fabriquer des petits morceaux d’un autre monde, joindre l’insurrection des existences à l’insurrection des consciences

« Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche (…) qui multiplie les expérimentations individuelles, collectives, institutionnelles, qui réinvente un syndicalisme à bases multiples, un socialisme municipal, une économie solidaire et sociale. Ce dont nous avons besoin, c’est de fabriquer du réel, des petits morceaux d’un autre monde, avec l’espoir qu’ils atteignent une masse critique permettant de basculer vers une autre société. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche maquisarde, d’une gauche rebelle, d’une gauche inventive, créative, d’une gauche buissonnière qui sache faire école. Ce dont nous avons besoin, c’est à la fois d’investir les marges mais aussi d’ouvrir des zones extérieures au-dedans du système. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche qui choisisse l’homo-ludens contre l’homo-faber, une gauche qui n’est de cesse de créer du réel, de fabriquer des communs, d’étendre la sphère de l’amitié ; d’une gauche qui guérisse l’humain des blessures capitalistes de la sensibilité, qui reconnaisse le droit à l’intensification et au raffinement du sensible, d’une gauche qui en finisse avec le vieil idéal antique de l’ataraxie, qui choisisse d’être du côté de ce qui dérange, de ce qui excède. Ce dont nous avons besoin, c’est aussi de concevoir autrement nos engagements et nos organisations, c’est d’en faire des lieux de libre circulation de la parole, plutôt que des instruments de conquête du pouvoir, c’est d’en finir avec un militantisme rébarbatif, excluant le plus grand nombre, n’offrant que des formes de jouissance masochiste ; ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche comprenant que le monde de demain ressemblera déjà à ce que nous sommes capables de vivre entre nous, d’une gauche qui sache donner envie de changer de vie, d’une gauche qui comprenne que le désir de socialisme dépendra de la capacité collective à inventer un socialisme du désir, du grand désir de vie, un socialisme de la jouissance d’être, un socialisme qui dise que l’événement a déjà eu lieu, que non seulement la planète est déjà assez riche pour faire vivre tous ses enfants, mais qu’un autre socialisme se cherche, qu’il existe déjà même si nous ne savons plus le voir.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle pensée, de nouveaux concepts, ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche populaire centrée sur les gens modestes et de nouveaux modes de vie, ce dont nous avons besoin, c’est de prendre au sérieux que « résister c’est créer » et « créer c’est résister », ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche qui chemine pour ne plus « utopiser à l’infini », d’une gauche qui marche vers l’eutopie, le pays du bonheur, d’une gauche qui sache que ce bon lieu restera inaccessible tant qu’elle ne joindra pas l’insurrection des existences à l’insurrection des consciences ; ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche qui sache que ce bon lieu restera inaccessible tant qu’elle ne tirera pas toutes les leçons du passé, tant qu’elle n’aura pas compris qu’elle ne pourra être du côté de l’abondance passionnelle de la vie, si elle ne repose pas d’abord sur un surcroît de démocratie, si elle ne prend pas au sérieux le fait que la vraie démocratie c’est toujours de postuler la compétence des incompétents, si elle ne rend pas la parole au peuple, si elle ne fait pas de la démocratie participative un vrai contre pouvoir, si elle ne mobilise pas l’expertise citoyenne contre l’expertise dominante, si elle ne met pas en place des évaluations publiques et contradictoires. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche qui sache parler au cœur et aux tripes, d’une gauche qui sache tenir le discours de la passion autant que celui de la raison et davantage que celui de l’intérêt. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un retour de la morale en politique, c’est d’en finir avec les modèles verticaux, c’est d’admettre que les gens sont moins idiots qu’angoissés, qu’ils sont moins abrutis que blessés dans leur sensibilité ; ce dont nous avons besoin, c’est d’un nouvel internationalisme pour en finir avec l’occidentalocentrisme, c’est d’entendre ce qui émerge ailleurs sur la planète, c’est d’accepter de repenser un nouveau contrat avec la nature qui rompt avec l’anthropocentrisme. »

http://www.revue-ballast.fr/paul-aries-politique/

Pour le Climat, Grève de l’économie !

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Si le climat est bien issu d’une « organisation sociale »,
alors sa défense mérite une grève de l’économie !

Chacun peut constater que le climat est devenu le produit – ou plutôt le déchet – d’une organisation sociale : le capitalisme productiviste, c’est-à-dire un modèle industriel de production et de consommation qui induit des modes de vie appuyés presque exclusivement sur des énergies carbonées fossiles, et sont donc l’une des principales causes des dérèglements climatiques.

Cette organisation sociale se caractérise par l’engloutissement de la société par et dans l’économie. Cela signifie non seulement que toute la vie sociale est quasiment réduite à sa dimension économique mais aussi que c’est toute la chaîne économique qui s’attaque à tous les pans de la vie sociale : extraction à production à redistribution à consommation à déchets.

  • Car en amont de la production, il y a l’extraction c’est-à-dire une violence exercée contre la nature, réduite à n’être qu’un stock de « ressources ».
  • Car en aval de la consommation, il y a les déchets que les fariboles de l’économie circulaire présentent aussi comme des « ressources », mais qui empoisonnent l’air, l’eau et les sols.
  • Pas question enfin de croire qu’il suffirait d’une simple redistribution des « richesses » pour, comme par magie, rompre radicalement avec toute cette « économie » des gaspillages et des gâchis, écologiques, sociaux et bien évidemment démocratiques.

Comment alors ne plus répéter ce qui a déjà échoué en ne s’attaquant qu’aux conséquences de l’économie productiviste  ? Comment ne plus se contenter de toutes ces formes traditionnelles de contestation (pétitions, appels sans contenu… mais signés par des « personnalités ») qui, peu ou prou, en reviennent toujours à maintenir l’illusion que ce serait par une gouvernance mondiale ou par une prise préalable du pouvoir que les lendemains rechanteront.

D’ores et déjà, sans jouer au prophète de malheur, nous pouvons annoncer qu’il n’y aura pas d’accord historique à Paris en décembre 2015. « C’est Laurence Tubiana, la représentante de la France dans les négociations qui l’affirme, essayant de tempérer les attentes par rapport à la prochaine conférence de l’ONU en décembre 2015 sur l’aéroport du Bourget : « A Paris, nous ne serons pas en capacité d’être dans un scénario de limitation du réchauffement à 2 °C ». Voilà qui est clair, lucide et fondé ».

Du coup, tirant les leçons des ratés de Copenhague, une Coalition Climat 21 s’est mise en place, qui semble avoir compris qu’il ne s’agit pas de multiplier les coups (plus ou moins) médiatisés pour au contraire préférer une position d’acteur et de prescripteur plutôt que de spectateur. Fort bien ! Mais comment ? Car d’un côté, les membres de cette coalition ne manquent pas de railler le texte final de Lima qui, en réalité, se contente de juxtaposer les propositions les plus contradictoires. Mais d’un autre côté, en interne, c’est-à-dire en ce qui concerne les modalités d’actions propres à la Coalition, ils ne semblent pas vouloir procéder autrement : chaque membre de la coalition aura la « liberté » de mener ses propres initiatives. Dans les deux cas, malheureusement, le même constat semble s’imposer : ne jamais entrer dans l’examen des points qui font clivages… faute de vouloir chercher un accord réel sur ce que devraient être des objectifs communs.

C’est donc d’un autre rapport de forces que nous avons besoin et puisque c’est d’économie qu’il s’agit, il faut oser imaginer une Grève de l’économie. Pas moins ! Se « contenter » d’une grève de la production, ou de la consommation, ce serait répéter les fables du libéralisme qui prétendent « diviser » les chaînes de l’économie pour mieux nous y attacher.

  • Les modalités d’action ne manqueront pas: arrêts de travail, réunions et débats dans les entreprises et les services publics, dans les établissements scolaires, boycott actif de la grande distribution et des fournisseurs d’énergie et des transporteurs, journées sans achat, sans déchets, extinction de l’éclairage public, actions antipublicité, mise en place de circuits courts et de gratuités
  • Les revendications ne manqueront pas, surtout si nous les articulons à des limitations démocratiquement choisies des énergies et des revenus. Pour entamer sans attendre la décroissance et repasser sous les plafonds de la soutenabilité écologique tout en assurant à chacun les moyens décents de son autonomie et de sa sobriété, il nous faudra de « belles revendications » formulées dans le cadre de l’espace écologique (pas de plancher sans plafond, et réciproquement). Pas de revenu-plancher sans un plafonnement des revenus (et des patrimoines). Pas de limitation dans les productions d’énergie sans garantie, au plus près des territoires, d’une autonomie énergétique et de l’accès gratuit pour tous aux besoins essentiels. Relocalisation de la production et de la distribution des biens et services, à travers des coopératives et régies publiques territoriales autogérées. Moratoire sur l’extraction des ressources, l’artificialisation des sols, et la destruction des écosystèmes et des modes de vie traditionnels.

Pour le Climat, Grève de l’économie !

Source : http://www.les-oc.info/2015/03/pour-le-climat-greve-de-leconomie/