Les rebelles zapatistes et la construction de l’autonomie

ZapatistesEn 2014, nous avons célébré les vingt ans de l’insurrection zapatiste, laquelle, le 1er décembre 1994, avait stupéfait le monde entier. Deux décennies plus tard, les hommes et les femmes zapatistes sont toujours là et leur rébellion, devenue révolution, construit et défend au quotidien, contre vents et marées -répressifs, un projet de société révolutionnaire qui, en de nombreux points, rappelle ce que prônent les anarchistes depuis plus d’un siècle, à savoir une organisation sociale sans État et un système économique communiste – au sens premier, et noble, du terme. Petit focus sur ce territoire maya en rébellion…

Un peu d’histoire

L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est créée le 17 novembre 1983 dans la forêt Lacandone, au Chiapas, dans le sud-est du Mexique. Rattachée aux Forces de libération nationale (FLN), il s’agit alors d’une organisation marxiste-léniniste de type guévariste qui cherche à établir sur le territoire des foyers de guérilleros – des focos – pour être en mesure, le moment venu, de soutenir militairement le soulèvement des masses paysannes et prolétariennes du Mexique. Dès 1985 cependant, suite aux premiers contacts avec des communautés indigènes du Chiapas, l’EZLN commence à remettre en cause sa grille de lecture et ses pratiques marxistes-léninistes, en découvrant d’autres façons de voir le monde et de s’organiser socialement. En fréquentant les communautés indigènes, les guérilleros constatent et expérimentent des sociétés qui s’organisent sans État, autour d’assemblées régulières et souveraines qui pratiquent une forme de démocratie directe « traditionnelle » (laquelle reste toutefois à relativiser, nombre de ces communautés excluant alors les femmes et les enfants des assemblées). La remise en cause est réelle, mais il faudra du temps à ces premiers zapatistes pour vraiment consommer la rupture avec le marxisme-léninisme fondateur. Toujours est-il que, comme le disait le sous-commandant insurgé Marcos, dès ces premiers contacts, l’EZLN se dissout dans les communautés et cesse de se considérer comme l’élément extérieur venu conscientiser les peuples indigènes. La démarche avant-gardiste est donc marginalisée et quand il s’agira d’organiser l’insurrection du 1er janvier 1994, toutes les communautés zapatistes seront consultées pour donner leur avis sur la question.

En moins de dix ans, l’EZLN parvient à organiser plusieurs centaines de communautés, incarnant les espoirs de milliers de paysans indigènes que la suppression de l’article 27 de la Constitution mexicaine [note 1] en 1992 menace d’appauvrir encore davantage. Le 1er janvier 1994, alors que le Mexique s’apprête à signer un accord de libre-échange avec les États-Unis, les zapatistes se soulèvent massivement et s’emparent, armes à la main, de quatre villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, la « capitale » culturelle (mais pas politique) de l’État. Le lendemain, le 2 janvier, après ces prises essentiellement symboliques, ces nouveaux zapatistes amorcent leur repli dans les montagnes, talonnés par une armée fédérale qui, particulièrement cruelle, fera plusieurs centaines de morts dans les rangs de l’EZLN.

En février 1994, les négociations dites de la cathédrale confirment le cessez-le-feu, mais n’aboutissent à rien d’autre et, l’année suivante, en 1995, l’armée fédérale tentera même, en vain, d’écraser la rébellion. Malgré cela, en 1996, les zapatistes décident de redonner ses chances à la voie institutionnelle et participent aux désormais fameux accords de San Andrés. Ceux-ci, signés par une délégation zapatiste et les autorités mexicaines, reconnaissent aux peuples indigènes le droit à l’autogestion et offrent un certain nombre de garanties à l’exercice de leur autonomie et au respect de leur identité culturelle. Mais, hypocrite et menteur, le gouvernement fédéral empêche la réforme constitutionnelle nécessaire à l’application de ces accords. Pis, non seulement les accords restent lettre morte, mais les autorités mexicaines accentuent également la stratégie dite de contre-insurrection, laquelle consiste à encercler militairement les zones zapatistes et à soutenir et financer des groupes paramilitaires privés pour semer la terreur et réprimer dans la violence la rébellion.

Abandonnant le recours aux armes – pour respecter les volontés de la société civile mexicaine qui, globalement favorable à l’EZLN, s’était néanmoins mobilisée massivement contre la guerre – et les voies institutionnelles – qui ont su faire preuve de leur parfaite inutilité –, les zapatistes décident donc d’appliquer eux-mêmes, sans rien demander à l’État, les accords de San Andrés. Loin de toute logique de conquête du pouvoir politique, ces rebelles aux discours et aux pratiques de plus en plus « libertaires » entreprennent alors de construire, au sein des territoires qu’ils ont libérés au Chiapas, une société authentiquement révolutionnaire qu’ils appellent « autonomie ». Une dynamique qui, d’une certaine façon, était déjà enclenchée, l’EZLN ayant proclamé dès janvier 1994 la création d’une trentaine de communes autonomes rebelles zapatistes, sur la base des officielles ou à partir de regroupements strictement affinitaires.

L’autonomie politique

En vingt ans de lutte et de résistance, et à travers des tâtonnements et des expérimentations pas toujours concluantes, les zapatistes sont parvenus à construire une société en rupture avec le capitalisme et l’État, et ce sur un territoire assez vaste mais pas du tout homogène et malgré les harcèlements récurrents des groupes paramilitaires et la militarisation de la région.

Aujourd’hui, leur autonomie politique s’organise autour de ce qu’ils appellent « trois niveaux de bon gouvernement », qui sont trois échelles, à la fois géographiques et politiques, à travers lesquelles se discutent, se décident et s’exécutent les décisions. Le premier niveau, le plus important, est celui de la communauté, la base de la société zapatiste ; le deuxième est celui de la commune, qui regroupe plusieurs communautés ; le troisième celui du caracol, où siège le conseil de bon gouvernement, qui regroupe les communes d’une même zone. Il y a en tout cinq zones dans le territoire zapatiste, donc cinq caracoles. Chaque niveau de bon gouvernement dispose de ses autorités, lesquelles sont élues en assemblée (communautaire, communale ou de zone [note 2] ) pour des tâches bien précises. Non rémunérées, ces autorités sont aussi révocables à tout moment et régulièrement soumises au contrôle des assemblées. Les décisions, quant à elles, se prennent également lors des assemblées et, lorsqu’elles émanent du conseil de bon gouvernement, elles ne peuvent être prises et exécutées sans être préalablement redescendues, pour consultation et amendement, aux niveaux inférieurs (communes, puis communautés) qui donnent ou non leur accord. Un ascenseur permanent fonctionne donc entre les différents niveaux de bon gouvernement, permettant ainsi une consultation systématique de la base avant l’adoption et l’exécution de toute décision. La « vie politique » se fait donc sur le temps long en territoire zapatiste, mais cette lenteur est pour eux, et à juste titre me semble-t-il, la garantie du respect des volontés de la base et de l’absence de rupture entre « gouvernés » et « gouvernants ». À noter que, contrairement à ce qui prédomine dans beaucoup d’autres communautés indigènes, les assemblées zapatistes sont ouvertes aux enfants et aux femmes, lesquelles peuvent aussi prendre des « charges », à quelque niveau que ce soit. En cela, un gros travail a été fourni par les femmes de l’EZLN, qui ont dû – et doivent toujours dans certains cas – affronter plusieurs siècles de culture patriarcale et de domination coloniale.

Le zapatisme comme révolution sociale

En vingt ans, les zapatistes ne se sont pas contentés de transformer la façon de s’organiser pour prendre et exécuter les décisions, ils ont aussi embrassé d’autres questions primordiales, et notamment celles, sociales, de l’éducation, de la santé et, bien sûr, de l’économie.

Fruits d’une mobilisation permanente considérable, les systèmes de santé et d’éducation autonomes sont aujourd’hui bien aboutis. Et le résultat est assez impressionnant quand on réalise à quel point l’État du Chiapas avait délaissé ces deux secteurs, laissant les communautés indigènes sans réel accès aux hôpitaux et aux écoles. Aujourd’hui, chaque zone du territoire zapatiste dispose d’une clinique centrale (avec plusieurs services médicaux : généraliste, optique, gynécologique, dentaires, analyses médicales, laboratoire de prothèses), chaque commune d’une micro-clinique, et la plupart des communautés d’une « maison de santé ». Élaborée avec le soutien financier et professionnel de plusieurs dizaines de médecins, infirmiers, aides-soignants des sociétés civiles nationale et internationale, cette santé autonome est aussi ouverte aux indigènes non zapatistes qui, dans la région, font toujours face aux carences de l’État en la matière. Au niveau éducatif, il en va de même et, désormais, chaque zone zapatiste dispose d’une école secondaire (cursus de trois ans) et toutes les communautés possèdent une école primaire (ou bien sont rattachées à une communauté accessible en disposant d’une). Les savoirs sont élaborés collectivement, en assemblée, et chaque niveau de bon gouvernement dispose d’un comité d’éducation qui permet de faire le lien et de résoudre les problèmes liés à d’éventuelles inégalités d’accès. Gratuite et accessible aux filles, cette éducation n’a rien d’indigéniste et, loin d’enseigner seulement l’histoire et la culture indigènes, elle ouvre les communautés sur le reste du monde, favorisant l’enseignement de l’espagnol (sans pour autant oublier les langues mayas) et sortant l’histoire du seul cadre chiapanèque. On est loin, là encore, de ce que peuvent porter, en la matière, bien des mouvements de libération nationale qui, du fait des oppressions qu’ils subissent, en viennent à se replier sur eux-mêmes, sur leur identité et leur territoire.

Les zapatistes étant des paysans depuis des décennies [note 3] , la terre est, tout naturellement, au cœur de leur « économie ». Il existe deux façons de travailler et de posséder la terre en territoire autonome, et ce toujours selon le principe : la terre appartient à ceux qui la travaillent. Deux systèmes cohabitent donc : une possession individuelle basée sur une répartition égalitaire des parcelles de terre (desquelles les familles tirent leur propre subsistance) et une possession collective. Cette dernière est au cœur de ce que les zapatistes appellent « travaux collectifs » et qui ne sont rien moins que du collectivisme, puisqu’il s’agit simplement de travailler sur des terres appartenant à l’ensemble d’une communauté, voire d’une commune. Les fruits de ces travaux collectifs peuvent avoir plusieurs destinations sociales : subvenir aux besoins alimentaires des autorités dont la charge (ou « mandat ») nécessite un travail à temps plein qui les empêche de cultiver leurs terres ; subvenir aux besoins alimentaires des familles dont le père – qui, généralement, est celui qui travaille la terre – est décédé (c’est notamment le cas des familles des miliciens et insurgés morts au combat) ; subvenir aux besoins alimentaires de toute une communauté, quand celle-ci est installée sur une terre récupérée (terrain qui appartenait à l’État ou à un propriétaire privé qui ne l’exploitait pas et que les zapatistes ont récupéré pour, eux, le travailler – agriculture ou élevage). Au travail de la terre s’ajoutent aussi l’artisanat et le travail domestique, qu’il ne faudrait pas oublier – d’autant qu’il est ici particulièrement lourd (les tâches ménagères et parentales se conjuguant avec, entre autres, la coupe du bois et le petit élevage – poulets, cochons).

Aujourd’hui, la construction de l’autonomie a permis de sensiblement améliorer le niveau de vie des communautés membres de l’EZLN. Mais, comme les zapatistes aiment à le répéter, rien n’est encore gagné, rien n’est encore pleinement atteint, d’autant que l’autonomie en elle-même réside avant tout dans le chemin qui tend vers elle. En outre, l’EZLN a tout à fait conscience des limites rencontrées par un projet de société qui s’élabore et s’expérimente au sein d’un monde capitaliste duquel il ne peut, de fait, être totalement coupé. En cela, les zapatistes, comme nous d’ailleurs, ne se font pas d’illusion : on ne peut concevoir une société réellement émancipée, réellement autonome, sans s’être au préalable débarrassé du capitalisme et des États, dont les principes, les valeurs et les logiques sont aux antipodes de ceux portés par le projet émancipateur. C’est pourquoi les zapatistes ne se replient pas sur leurs territoires et refusent toute logique autarcique. Loin de prôner l’ »entre-nous », ils impulsent des initiatives nationales et internationales pour créer du lien avec les autres luttes populaires et anticapitalistes, pour faire dialoguer les « dignes rages » et construire un mouvement global. Dans cette logique, les territoires zapatistes s’ouvrent régulièrement au reste du monde et accueillent, fraternellement, des milliers de militants venus d’autres États mexicains et d’autres pays. Pour nous, activistes militants d’ailleurs, il est certes important de participer à ces rencontres et à ces moments de construction collective transnationale, mais il est avant tout primordial de s’investir au sein des luttes sociales qu’exigent nos propres réalités. Le meilleur moyen de soutenir les zapatistes a toujours été de se révolter sous nos propres latitudes contre la domination capitaliste et étatiste.

Par Guillaume Goutte
Groupe Salvador-Seguí de la Fédération anarchiste

Source : http://monde-libertaire.net/?article=LES_REBELLES_ZAPATISTES

Notes :

1 Cet article, élément phare de la réforme agraire issue de la révolution de 1910, rendait impossible la vente des ejidos, des terres appartenant à l’Etat mais dont les communautés indigènes avaient l’usufruit collectif. En le supprimant, les autorités mexicaines ouvrent la porte à une énième privatisation massive des terres communautaires.

2 Les assemblées communautaires regroupent tous les membres d’une communauté ; les assemblées communales regroupent les élus des communes ; les assemblées de zone, les plus grandes, regroupent tous les élus des communautés, des communes et du conseil de bon gouvernement d’une même zone.

3 Certains, avant le soulèvement de 1994, n’ont cependant pas échappé à leur prolétarisation, et ont dû partir dans d’autres Etats faire des petits boulots pour ramener de l’argent dans leur foyer.

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arton4341« Ne vous sentez pas seuls et isolés » – L’appel lancé par le sous-commandant Marcos à l’Europe, en 1995 :

Frères,

Au nom de tous les hommes, femmes, enfants et anciens de l’Armée zapatiste de libération nationale, je vous salue et vous exprime notre désir que les résultats de cette rencontre soient bons.

Nous savons désormais que nous avons des frères et des sœurs d’autres pays et d’autres continents.

Nous sommes frères devant un ordre mondial qui détruit nations et cultures. Le grand criminel international, l’argent, porte aujourd’hui un nom qui reflète l’incapacité du pouvoir à créer de nouvelles choses. Nous subissons aujourd’hui une nouvelle guerre mondiale. C’est une guerre contre tous les peuples, contre l’être humain, la culture et l’histoire. C’est une guerre menée par une poignée de centres financiers sans patrie ni honneur, une guerre internationale : l’argent contre l’humanité. « Néolibéralisme », c’est ainsi qu’on appelle à présent cette internationale de la terreur. Le nouvel ordre économique international a déjà amené plus de mort et de destruction que les grandes guerres mondiales. Nous sommes devenus plus pauvres et plus morts, frères.

Nous sommes frères dans l’insatisfaction, la révolte, l’envie de faire quelque chose, l’anticonformisme. L’histoire qu’écrit le pouvoir nous a appris que nous avions perdu, que le cynisme et le profit étaient des vertus, que l’honnêteté et le sacrifice étaient stupides, que l’individualisme était le nouveau dieu, que l’espérance était une monnaie dévaluée, pas cotée sur les marchés internationaux, sans pouvoir d’achat, sans espérance. Nous n’avons pas appris la leçon. Nous avons été de mauvais élèves. Nous n’avons pas cru que nous enseignait le pouvoir. Nous avons séché les cours quand on apprenait en classe le conformisme et la stupidité. Nous avons été recalés en modernité. Condisciples de rébellion, nous nous sommes trouvés et avons découverts que nous étions frères.

Nous sommes frères par l’imagination, la création, l’avenir. Dans le passé nous n’avons pas seulement vu la défaite, nous avons aussi trouvé le désir de justice et le rêve de devenir meilleurs. Nous avons laissé le scepticisme au portemanteau du grand capital et découvert que nous pouvions croire, qu’il valait la peine de croire, que nous devions croire… en nous-mêmes.

Nous avons appris que les solitudes qui s’additionnent peuvent devenir non pas une grande solitude, mais un collectif qui se trouve et qui fraternise par-delà les nationalités, les langues, les cultures, les races et les sexes.

Nous, zapatistes, sommes toujours dans les montagnes du Sud-Est mexicain, toujours assiégés, toujours poursuivis, toujours avec la mort pendue à chaque mouvement, à chaque respiration, à chaque pas. Le gouvernement est toujours dans son palais, il continue d’assiéger, de pourchasser, d’offrir la mort et la misère, il continue de mentir.

Plus d’un million de Mexicains ont manifesté lors d’un exercice démocratique sans précédent au Mexique leur adhésion à nos principales revendications. Beaucoup de frères à l’étranger les ont ratifiées. Le gouvernement reste sourd. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se sont mobilisés pour appuyer la Consultation nationale pour la paix et la démocratie. Le gouvernement reste aveugle. La faim et les maladies étranglent les communautés entières. L’armée fédérale intensifie ses actions militaires et les préparatifs de l’assassinat. Les partis politiques refusent de reconnaître la citoyenneté des indigènes. Les médias se font les complices du mensonge et du silence. Le désespoir et la rancœur deviennent un patrimoine national. On nous ignore, on nous méprise, on nous oublie.

C’est une évidence, la victoire est plus proche que jamais. Nous nous préparons d’ores et déjà à former les Groupes de solidarité avec la lutte de vos pays respectifs. Soyez sûrs que nous vous soutiendrons jusqu’au bout (qui n’est pas forcément la victoire) et que nous ne vous abandonnerons pas. Ne vous laissez pas abattre par les difficultés et résistez. Vous devez continuer et savoir que, dans les montagnes du Sud-Est mexicain, il existe un cœur collectif qui est avec vous et qui vous soutient. Ne vous sentez pas seuls et isolés. Nous restons à votre écoute et ne vous oublions pas.

Voilà. Salut et n’oubliez pas que les fleurs, comme les espérances, se cultivent.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Sous-commandant insurgé Marcos.

Texte intitulé « Des zapatistes du Mexique aux zapatistes européens », 28 août 1995, tiré de Ya Basta !, tome 2, aux éditions Dagorno (1996).

Source : http://www.revue-ballast.fr/ne-vous-sentez-pas-seuls-et-isoles-par-le-sous-commandant-marcos/

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Toujours sur le même sujet, lire aussi l’entretien de Guillaume Goutte par Ballast : http://www.revue-ballast.fr/guillaume-goutte-la-lutte-zapatiste/

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Vivre, ou rien

article_Kissing-coupleLe monde, ou rien. Voilà quelques semaines que nous sommes plongés dans l’ébullition de la lutte, ses coups de folies et son euphorie. Qu’importe qu’elle triomphe de cette loi. Elle n’est qu’un déclencheur, qu’une occasion, rien de plus. Le statu quo est tout aussi immonde. Ce qui se passe un peu partout est plutôt une manifestation d’une rage diffuse, d’une colère montante, d’un dégoût qui se généralise vis-à-vis de ce monde et ses avocats qui nous martèlent sans cesse, que non, vraiment, il n’y a pas d’alternative.

Lois sécuritaires, renforcement du pouvoir (et de l’armement) de la police, arrestations arbitraires et matraquage aveugle, la vieille logique du gouvernement par la peur est reprise avec un certain brio par ce gouvernement « socialiste ». Et les médias jouent parfaitement leur rôle, faisant planer une menace diffuse, pluridirectionnelle et omniprésente, implantant jour après jour la peur dans chaque conscience, avec une abnégation remarquable.

L’État s’appuie en effet sur un arsenal législatif dit « antiterroriste » toujours plus important, toujours plus total, censé nous « protéger » de la « menace djihadiste ». Mais qui peut se faire des illusions sur l’efficacité de mesures judiciaires sur un individu déterminé à mourir pour mener son action à terme ? En tout cas ceux qui nous gouvernent ne s’en font pas. L’antiterrorisme est un voile. La constitutionnalisation de mesures d’exception comme l’État d’urgence ou le renforcement des pouvoirs de la police a un but tout autre. Il s’agit bien, en réalité, de contenir, de contrôler, de maîtriser ceux qui refusent cet état de fait et font de ce refus un principe d’action en vue de faire émerger un autre monde. Ce sont bien ceux qui ont choisi de lutter contre le travail et contre l’État, contre le capitalisme et la pauvreté des existences qu’il génère qui sont in fine visés par ces dispositifs.

Si nous ne sommes pas organisés, si nos volontés ne se rejoignent pas toujours, ou pas au même moment, ce qui les terrifie est que la convergence se fasse soudainement, à la suite d’un évènement quelconque. Non pas la convergence des luttes comme on peut l’entendre dans les cortèges syndicaux qui n’est qu’un simple agrégat de composantes disparates et conservatrices et qui est vouée à s’effondrer avec le mouvement, mais la convergence des désirs. Du désir de vivre un monde que l’on construira, que nous construisons déjà. Que dans ces moments de lutte se tissent des liens, naissent des amours, émergent des projets communs, se créent des communautés de résistance. Que ces désirs diffus, éparpillés, divers, se rencontrent au gré d’une assemblée étudiante un peu laborieuse, d’une occupation, d’une garde-à-vue ou d’un repas partagé et que ce désir d’être ensemble, d’imaginer ensemble, de faire ensemble devienne de plus en plus pressant. Voilà ce qu’ils craignent.

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Nous qui désirons sans fin, nous voulons vivre pleinement, nous voulons vivre érotiquement. Nous sommes Eros, parce qu’il est comme nous pulsion de vie en même temps qu’amour, parce qu’il est comme nous révolte contre un monde de mort.

Nous voulons être amour, vivre l’amour, faire l’amour. Nous voulons jouir d’être la vie : fêter, imaginer, créer, rêver, voir, faire, être ensemble, vivre ensemble.

La vie est un flux, celui de se sentir soi-même, de sentir l’Autre et de sentir notre monde, s’éprouvant, s’épanouissant, s’accomplissant dans cette sensualité. Ce monde actuel, lui, pétrifie ce flux sous forme de marchandise-travail, il nous en dépossède au profit de choses mortes(marchandises, argent, capital) et d’une vie fausse, il réprime ce flux avec l’État, il manipule médiatiquement celui-ci, il est une réification, une aliénation, une mortification, une répression, une manipulation, une négation de la vie.

Nous n’en voulons plus, de ce monde, de son travail, de ses relations, de ses destructions, de sa misère existentielle. La vie aujourd’hui n’est rien dans ce monde de mort, demain elle sera tout – et ce monde, mort.

Nous voulons construire autre chose qu’une cage. Nous voulons faire autre chose que travailler. Nous voulons vivre autre chose que cette survie, cette sous-vie. Nous voulons habiter autre chose que ce taudis. Nous voulons aimer autrement que dans l’industrie pornographique. Nous voulons nous imaginer autrement qu’au travers de l’idéologie. Nous voulons être ensemble plutôt qu’être en guerre. Nous voulons créer autre chose que cette destruction. Nous voulons rêver d’autre chose que de ce cauchemar. Nous voulons échanger autre chose que de l’argent et des marchandises. Nous voulons faire croître autre chose que l’économie. Nous voulons faire société autrement qu’au travers du capitalisme. Nous voulons autre chose que ce monde, c’est-à-dire que de ce monde, d’aucune chose, nous voulons.

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L’économie c’est la guerre, la guerre de tous contre tous. Dès tout petit, on nous pousse à suivre nos propres intérêts, dans le cadre posé par la société de marché, on nous fait croire que l’égoïsme est une catégorie ontologique, que la « nature humaine » est ainsi et que pour ne pas perdre il faut donc gagner. Dominer, écraser, maximiser, voilà les maîtres mots de l’entrepreneur de soi, de l’individu d’aujourd’hui qui veut survivre dans cette jungle concurrentielle. À travers le capitalisme, véritable société de l’économie, nos subjectivités se formatent dans un devenir-marchandise de la vie. Le capitalisme façonne des subjectivités à son image et selon sa logique : prédatrices, impitoyables, séparées-isolées l’une de l’autre, égoïstes, machiniques, calculatrices. Même si notre subjectivité vivante résiste tendanciellement à ce formatage, il n’en reste pas moins que notre subjectivité est un champ de bataille – et son résultat – entre une rationalité capitaliste et notre pulsion de vie. Pour que celle-ci triomphe, et elle est une condition préalable à une société vivante-émancipée, sachons que c’est uniquement dans une révolte de la vie qu’une telle subjectivité peut advenir. Les révoltes de la vie ont transformé, transforment, transformeront nos subjectivités, avant même que dans une société nouvelle, de nouvelles vies émergent de nouvelles subjectivités.

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Notre vie ne tolère d’autre limite que celle de sa perpétuation comme Jouir personnel et collectif, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir de limite au Jouir de nos vies que celle où notre pulsion de vie se transforme en pulsion de mort, et où notre Jouir se renverse en Souffrir. La vie n’est pas une débauche, une barbarie, une folie ; c’est au contraire un équilibre entre une vie sur-réprimée, donc mortifiée, et une vie déchaînée, donc (auto)destructrice. La société dans laquelle nous vivons, au contraire, est une barbarie au sens où elle nous sur-réprime d’un côté tandis qu’elle nous pousse de l’autre à un déchaînement destructeur de soi et des Autres. Or notre société est justement une immense accumulation de surrépressions, souvent présentées de manière mensongère comme « naturelles » (travail), voire comme des « libérations » (guerre sportive, pornographie, Spectacle médiatique). La révolte de la vie, sans mortification ni pulsion de mort, est donc une révolte de l’énergie érotique, de la pulsion de vie, trop longtemps sur-réprimée, contre cette sur-répression, et sans devenir pulsion de mort.

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Ne travaillez jamais

L’aggravation continuelle de la crise structurelle du capitalisme (en plus de sa financiarisation et sa gestion en faveur des actionnaires et du patronat), entraîne depuis plus de 40 ans une intensification et une précarisation continue du travail, avec d’un côté une masse croissante de chômeurs brisés par une société du travail sans travail, et de l’autre une organisation néocapitaliste du travail continuellement restructurée, exerçant une pression énorme sur ses salariés (jusqu’au harcèlement), organisant une guerre de tous contre tous au sein même de l’entreprise, et démultipliant ainsi isolement, haines, humiliations, stress, déformations physiques, accidents de travail, licenciements brutaux, dépression, burn-out, suicides. Le travail est d’ores et déjà une souffrance intolérable – mais ne l’est-il pas structurellement ? Nous souffrons de devoir quotidiennement nous vendre comme marchandise pour survivre, ou d’être dépréciés de ne pas être un esclave « rentable » du capitalisme. Nous souffrons de devoir obéir à des impératifs absurdes, avilissants, destructeurs. Nous souffrons de devoir exécuter ces impératifs dans des conditions éprouvantes, voire dangereuses. Nous souffrons de cette activité indifférenciée, absurde, destructrice. Nous souffrons d’être réduits à des robots, des machines, des esclaves. Nous souffrons d’être humiliés faute d’être des esclaves suffisamment « performants ». Nous souffrons de rentrer vidés, de ne pas pouvoir vivre. Nous souffrons d’être en guerre de tous contre tous avec nos semblables, d’être objet d’une haine envieuse ou d’envier haineusement quelqu’un d’autre. Nous souffrons d’être menacés d’élimination économique chaque seconde. Nous souffrons d’être dans une précarité permanente. Nous souffrons d’être traités de « capital humain », de « mauvaise graisse », de « facteur humain », de « bras cassés », d’ « assistés », de « fainéants ». Nous souffrons d’être des soldats d’une guerre économique permanente, sacrifiés sur l’autel de la compétitivité, de la productivité et de la croissance, bref du capitalisme. Nous souffrons de souffrir seul, de devoir nous cacher notre souffrance, de nous mentir, de ne pas pouvoir parler de notre souffrance, de devoir cacher celle-ci aux autres. Nous souffrons qu’on nous mente, et qu’on se propose d’approfondir encore notre souffrance et notre servitude avec cette nouvelle réforme du travail. Nous souffrons de travailler, il n’y a pas de « souffrance au travail », travailler au sein du capitalisme c’est souffrir, il n’y a pas « le travail et ses souffrances », le travail, c’est souffrance. Cette loi n’est donc qu’un ultime approfondissement du travail comme souffrance et comme servitude.

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Ne travaillez jamais signifie : ne vendez jamais votre vie, votre temps, votre activité, votre faire, comme marchandise, comme marchandise produisant d’autres marchandises et de l’argent, comme marchandise produisant un monde de mort.

Le travail est en effet, de par son essence même, l’activité non-libre, inhumaine, asociale. Le travail, c’est une dépossession de sa vie au profit d’une fonction machinique de production de marchandises et de valeur, c’est une vente de soi, de son existence, de son temps de vie, de son activité, de son faire, comme marchandise. C’est un esclavage libre, libre au sens où on l’on peut refuser de travailler contrairement aux esclaves, mais comme on a été dépossédé de toute possibilité d’existence en-dehors du Marché, pour survivre, on doit travailler. Comme des esclaves, nous avons une compensation, eux en nature, nous en argent. Comme des esclaves, on nous envoie des forces de répression lorsqu’on se révolte. Qu’on vende des heures d’activité ou notre production soi-disant ’autonome’, qu’on soit salarié.e ou ubérisé.e, nous sommes réduits à des marchandises productrices de marchandises (qu’importe quelles marchandises, qu’importe comment, tant qu’elles rapportent). Notre labeur n’est pas une réponse qualitative à nos besoins particuliers (y compris collectifs), mais une production machinique de marchandises et d’argent, ou (auparavant) une acquisition machinique de savoirs formatés que l’on soit lycéen.ne ou étudiant.e. Avec ou sans proxénète, nous sommes tous des prostitué.e.s, nous vendons notre cerveau, nos muscles, notre sexe, qu’importe. Nous sommes des robots(travailleurs, en tchèque), des individus réduits à des machines productrices. Nous sommes soumis au capitalisme, ce Moloch insatiable, ce train aveugle écrasant tout sur son passage. La pulsion de vie doit se défaire du travail, du capitalisme et de l’État, c’est d’une abolition et non d’une réforme qu’il s’agit.

Nous n’avons pas peur de cette société de travail sans travail, c’est cette société de travail sans travail qui a peur de nous.

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Nous n’avons de toute façon pas d’autre choix que d’en finir avec le capitalisme et son travail, en raison même de la dynamique du capitalisme en crise. Chaque entreprise doit, en raison d’une saturation tendancielle des marchés et d’une compétition généralisée pour vendre ses marchandises, réduire ses coûts, donc substituer du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots. Cette élimination de « travail vivant » fait qu’il y a, par conséquent, une baisse tendancielle de la demande (hors-crédit) puisque ceux qui ne travaillent plus ont moins de revenus (comme ceux qui restent d’ailleurs). Depuis 40 ans de troisième révolution industrielle, avec l’introduction de l’informatique, de l’automatisation et de la robotique dans le processus productif, cette substitution structurelle et tendancielle du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots a pris une nouvelle dimension. La possibilité d’une substitution complète de certains pans du « travail vivant » par des machines-robots (caisses automatiques, robots-ouvriers, chaînes de montage entièrement automatisées…) provoque ainsi l’explosion du chômage technologique. Et ce chômage technologique, alimentant une baisse de demande solvable, donc une baisse tendancielle de la consommation, entraîne une saturation d’autant plus rapide des marchés, des crises de surproduction toujours plus fréquentes donc de nouvelles substitutions de « travail vivant » par des machines/robots, entraînant une nouvelle baisse de demande solvable, une nouvelle phase de crise, etc., et cela ad nauseam. La dynamique du capitalisme conduit donc à une éviction progressive du « travail vivant » du procès capitaliste : 10-15% de chômage aujourd’hui, plus de 47% en 2030 selon certaines projections. Et cette augmentation structurelle du « chômage technologique » s’effectue en parallèle, comme on le voit depuis plus de 50 ans, d’une intensification et d’une précarisation du « travail vivant » restant. Le devenir structurel du capitalisme, c’est donc une multiplication des phases de crise, une augmentation progressive du chômage technologique et une intensification-précarisation du travail restant,jusqu’au chômage quasi-total, l’esclavage des derniers travailleurs et l’effondrement du capitalisme.

L’économie ne veut plus de nous, nous ne voulons plus d’elle. L’économie veut se débarrasser de nous, débarrassons-nous d’elle !

ne plus jamais travailler

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La vie libérée

Le mouvement actuel d’opposition au projet de loi-travail a réveillé nos vies et nos rêves au nom d’un mauvais rêve de certains, il faut maintenant qu’elle s’attaque au cauchemar réalisé du travail et de sa crise. Il ne s’agit plus de lutter défensivement contre une loi en attendant qu’une prochaine phase de crise nous l’impose au nom du « réalisme économique », il faut combattre offensivement cette réalité économique de crise et en crise. Il ne faut plus mendier l’ajournement de l’inévitable au sein du capitalisme en crise, mais abolir celui-ci aujourd’hui. Le réformisme « progressiste » est mort, il n’y a plus qu’un sous-réformisme de cogestion de crise, seule une optique résolument révolutionnaireest désormais réaliste.

Nous savons toutes et tous que nos « mouvements sont faits pour mourir », et ce n’est pas grave. Si c’est en général un projet de loi rétrograde ou un évènement particulier comme une immolation ou une « bavure » policière qui vont servir de déclencheur à un mouvement de protestation et créer des communautés d’acteurs près à se battre contre un objet commun, le mouvement dépasse toujours son objet et c’est ce dépassement qu’il nous faut chercher.

Nous nous intéressons peu à la massification, les pétitions sont signées puis oubliées, les cortèges défilent et rentrent chez eux, les vitrines sont brisées puis réparées, les murs tagués puis nettoyés. Si la manifestation peut faire infléchir, si les grèves peuvent faire peur, si les émeutes peuvent être salutaires il nous faut nous saisir de ces moments particuliers que sont les situations insurrectionnelles pour nous rencontrer, nous constituer en communautés, en communautés de lutte, en communautés d’ami.e.s. Il nous faut créer. Il nous faut nous créer.

Un mouvement ouvre une brèche, crée une coupure temporelle, une rupture dans le déroulement linéaire de nos vies. Ces moments de « pause » nous conduisent à reconsidérer nos vies, à les saisir telles qu’elles sont et à les imaginer telles qu’on voudrait qu’elles soient. Ces brèches sont souvent l’occasion de rencontres, de densification des liens, de création de relations qui dépassent le seul intérêt stratégique. C’est sur la durabilité et la qualité de ces relations qu’il nous faut nous appuyer maintenant pour qu’émergent des communes, partout, tout le temps. Plus que des simples communautés de lutte ou de résistance qui, par définition n’existent que le temps de la lutte, bâtissons de véritables foyers d’insoumission, des points de fixation des colères et des désirs. Saisissons-nous d’appartements, de friches, de bocages, saisissons-nous d’entrepôts, d’universités, de châteaux, transformons des sols bétonnés en jardins d’approvisionnement des luttes. Etablissons-nous sur les territoires et habitons-les et vivons-y le monde que l’on veut vivre.

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Omnia sunt communia. Nous formerons ensemble des communes, comme celle de Paris de 1871, d’Aragon de 1936 et de Notre-Dame-des-Landes, des communes associées entre elles, des communes où nous ferons ensemble ce que nous voulons et personnellement ce que nous voulons, des communes où il y aura de commun ce qui aura été décidé comme tel et ce qu’il y aura de personnel aura été décidé comme tel, des communes où nous pourrons faire autre chose de nos vies que nous vendre comme marchandise, produire des marchandises et consommer des marchandises. Les habitant.e.s des communes plutôt ’communisantes’ feront ensemble ce qu’ils auront librement choisi de faire – en accord avec les possibilités du monde-de-la-vie -, et partagerons en fonction des besoins de leurs membres leurs activités comme leurs produits (avec, en cas d’abondance insuffisante, une auto-régulation collective). Les communes plutôt ’personnalisantes’ seront peuplées de personnes faisant séparément ce qu’ils ont envie-besoin de faire, et partageront après coup sous forme d’une chaîne de dons libres. Désormais, dans l’une comme dans l’autre, nul.le ne sera obligé de vendre son cerveau, ses muscles ou son sexe. Les communes formeront entre elles une chaîne de dons, permettant une satisfaction de l’ensemble de leurs besoins tout en entretenant des relations d’amitié.

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La vie s’épanouira dans une vita contemplativa, mais aussi dans une vita activa, où, au lieu de s’asservir au travail et au capitalisme, nous cultiverons des légumes et des fruits, nous construirons des maisons, tracerons des chemins, écrirons des histoires et des chansons, nous ferons ce qu’il nous plaira en même temps que ce qu’il nous faudra dans l’optique d’une poursuite de notre vie s’épanouissant, et non ce qu’une ’demande’ abstraite de marchandises exige. De nouvelles subjectivités émergeront de ces nouvelles vies, épanouies dans une diversité non-finie du faire.

Il n’y aura plus de gens seulement artistes au détriment de l’épanouissement artistique des autres et de leur propre épanouissement dans d’autres domaines, mais des gens qui, entre autres choses, feront de l’art. Nous ne voulons pas simplement rendre l’art commun à tous mais intégrer l’art à notre faire, à nos vies. Il n’y aura plus de sphère séparée du travail, mais une vie mêlant vita activaet vita contemplativa. Le temps sera celui de notre vie et de ses activités, non celui des montres et du travail. Il n’y aura pas de comptabilité, de mesure, de pointage, de productivité, de rendement, d’évaluation individuelle des performances.

Nous ré-apprendrons des savoirs-faire dont nous avons été dépossédés (et ce, à chaque génération, avec l’école comme enseignement de l’ignorance), nous saurons tout faire nous-mêmes (collectivement), après des siècles de prolétarisation réduisant l’activité productive à un nombre limités de gestes répétés ad nauseam.

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Les communes formeront leurs propres ’institutions’, lesquelles seront ’instituées’ selon notre volonté collective et ’désinstituées’ lorsqu’elles ne nous conviendront plus. Les habitants des communes décideront collectivement, en assemblée, ce qu’il faut faire s’agissant des affaires de tous. Et s’il y a des décisions qu’il faut prendre au niveau d’une fédération (plus ou moins grande) de communes, c’est du basque devra venir toute décision finale. Les communes aboliront donc immédiatement l’État, ce frère jumeau du capitalisme, cette structure de domination bureaucratico-militaro-policière, ce système d’extorsion. Il ne s’agit pas de réhabiliter la politique comme sphère séparée du reste de la société, puisque l’auto-organisation et l’auto-détermination sont le contraire même de l’État et de la politique. Il s’agit plutôt de redonner au politique sa temporalité originaire, celle de la quotidienneté.

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Il est évident que nos communes devront être au-delà des ’genres’ et des ’races’ constituées capitalistiquement. Les communes seront, ainsi, sans masculinité viriliste, celle du sujet capitaliste, insensible, impitoyable, suprémaciste, et sans féminité soumise, subordonnée, dissociée. Elles seront, de même, sans sujet ’colonial’, raciste, dominateur, exploiteur, et sans sujet ’indigène’, racisé, dominé, exploité. Les communes abolissent d’une seule traite prolétaires et capitalistes, sujet masculins et sujets féminins, (post)coloniaux et indigènes, loin de se contenter de l’affirmation du pôle dominé, lequel fut constitué au moment de l’émergence du capitalisme comme système d’exploitation, patriarcal et colonial.

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Le monde, oui, mais pas ce monde de mort. Au niveau des infrastructures, nous détournerons ce qui est détournable pour en faire ce que nous aurons décidé d’en faire, nous détruirons ce qui n’est pas détournable (gigantesques usines, systèmes aéroportuaires et autres infrastructures de mort) dans une logique non-capitaliste (puisqu’une infrastructure résulte d’une logique matérielle découlant elle-même d’une logique sociale – et lorsque cette logique sociale est capitaliste, il en résulte une logique matérielle et donc une infrastructure intrinsèquement capitaliste). Au niveau des techniques, nous détournerons des techniques détournables, nous ’détruirons’ des techniques indétournables (bombes nucléaires, centrales nucléaires, etc.), nous re-découvrirons des techniques et des savoirs-faire, nous développerons des techniques et des savoirs-faire développés aux marges du capitalisme (permaculture), nous inventerons des techniques nouvelles découlant d’une forme de vie et de société nouvelles. Nous établirons un équilibre entre de gigantesques villes invivables, bétonnées et polluées, et des déserts ruraux, en transformant celles-ci en communes urbaines de taille humaine sans rupture avec une ’campagne’ environnante, et celles-là en communes ’rurales’ de centaines ou de milliers d’habitants. Il en résultera un univers matériel de techniques et d’infrastructures conviviales, autonomisantes, non-destructrices, et de communes de taille humaine. On ne s’en remettra donc pas à des méga-usines automatisées, où ce qu’on avait voulu abolir (travail, hiérarchie, spécialisation des activités, pollutions) se reconstituera.

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Il est temps d’en finir avec le travail, avec l’économie, avec l’État, avant qu’ils en finissent avec nous. Ce sera notre monde, ou rien. Ce ne sera pas ce monde de mort, mais la mort de ce monde. Crevons cette société morbide, moderne, capitaliste, colonialiste-raciste, patriarcale, étatiste, hétéronome, hiérarchique, totalitaire. Créons une société vivante, nouvelle, non-marchande, égalitaire, libertaire, autonome, horizontale, plurielle. Créons une vie de désir, cette vie que nous désirons, que nous décidons. Créons des espaces-temps d’intersubjectivité, d’auto-organisation, d’insoumission.

Soyons résolus à ne pas mourir, et nous voilà vivre. L’histoire ne se fera pas sans nous, une fois encore. Ce sera notre histoire, cette fois.

Comité érotique révolutionnaire

Source : https://lundi.am/VIVRE-OU-RIEN

Revenu de base ou salaire à vie ?

L’idée d’établir un « revenu de base » (appelé aussi « revenu inconditionnel », « dotation inconditionnelle d’autonomie », etc.) est loin de faire l’unanimité parmi ceux qui aspirent et travaillent à un changement de société. Dans une tribune publiée sur sa page Facebook et que nous retranscrivons ci-dessous, Franck Lepage démonte avec virulence ce qui est pour lui un traquenard et une régression, et lui oppose le potentiel révolutionnaire du « salaire à vie«  (l’idée défendue par l’économiste Bernard Friot)…

Tempête de commentaires sur ma « saleté de revenu de base », dont Véronique dit « qu’elle s’en contenterait bien »…et C’est bien ça le problème véronique : Des tas de gens fatigués de se battre sont prêts à « s’en contenter » et le patronat sabre le champagne…si des milliers de « décroissants » sont prêts à se contenter de 800 euros, le rêve de la classe dominante est atteint. Plus besoin pour eux de verser et d’augmenter des salaires, et plus besoin de payer la protection sociale. (c’est même ça l’astuce du revenu de base) Ils peuvent tout garder et que tout le monde se débrouille avec ses 800 euros. Le revenu de base (pris sur l’impôt) c’est le droit enfin obtenu pour les possédants de se débarrasser du salaire. Et surtout ce ne sont plus les entreprises qui financent la protection sociale. Chacun se débrouille. Et n’oubliez surtout pas la suppression des retraites dans ce projet. youp là là !

Notre salaire, c’est à dire le salaire direct (à nous) et le salaire indirect (aux autres, sous forme de cotisations) est un conquête considérable et géniale. Ne raisonnons pas avec un siècle de retard : Ce qui était l’instrument de notre aliénation au 19ème siècle (le salaire comme juste de quoi ne pas crever) est devenu l’instrument de notre pouvoir quand nous avons forcé la classe possédante à verser du salaire pour des chômeurs, des malades, des retraités, et toute la fonction publique hospitalière). ça s’appelle les cotisations. Quand vous gagnez 1.500 euros, votre salaire est en réalité de 3.000 euros.

Permettre le revenu de base c’est permettre aux patrons de tout garder en profit et de ne plus payer les cotisations. Ni les salaires. Vous aurez déjà 800, mais vous devrez continuer à aller trimer dans des emplois parce que ce ne sera pas assez pour vivre en ville normalement. Comme vous aurez déjà 800 le patron pourra baisser ce qu’il vous verse actuellement. De leur côté, deux ou trois décroissants vous diront que vous n’avez qu’à pas vivre en ville ! « Les citoyens qui souhaitent avoir un niveau de vie plus élevé pourront bien sûr compléter ce revenu de base en étant salarié, artisan ou entrepreneur. Ce salaire universel remplacera toutes les aides sociales existantes, y compris les retraites de base. » (voir article plus bas)

Le salaire à vie, à l’inverse, c’est 2500 euros dès l’âge de 18 ans et jusqu’à la mort, avec possibilité d’augmentations en qualification sur une échelle de 1 à 4, ou de 1 à 6. (on plafonne le salaire maximum à 6 fois cette somme)r

Vous la voyez la différence entre gagner 2500 euros dès 18 ans ou crever avec 800 euros à 40 ans ? ça change tout. Vous n’êtes plus obligés de vous employer dans des boulots crétins, et les boulots crétins disparaissent. Ce qui suppose la deuxième condition : la co-propriété d’usage des entreprises. On se débarrasse des propriétaires, on n’en a plus besoin. Le modèle coopératif se met en place. Nous décidons de quoi, pourquoi et comment produire.

Si vous trouvez que 2500 € c’est utopique, sachez qu’en francs constants, un jeune qui s’engage sur le marché du travail aujourd’hui s’embauche à exactement 50 % (la moitié) du salaire qu’il avait dans les années 70. (en francs constants) Par exemple si vous arrivez à décrocher un CDI à 1.500 euros et que vous êtes content, vous auriez eu 3.000 euros dans les années 70. Si cela vous paraît exorbitant, et si vous trouvez que 1500 euros est un bon salaire, alors vous êtes mûr pour accepter le revenu de base et aller faire du purin d’ortie entre décroissants en laissant les autres s’occuper de la lutte des classes à votre place dans les villes ! (je m’énerve).

Le salaire à vie, (c’est déjà le cas pour plus de 50 % de la population) je ne vous dis pas que ça va se faire en quelques années, ça prendra du temps, comme toutes les luttes sociales. Je suis en train de vous dire que c’est l’horizon pour la gauche. Que c’est cela qu’il faut savoir défendre et argumenter. Raison de plus pour se familiariser avec l’idée, avec la revendication, et commencer par arrêter de revendiquer cette saleté de revenu de base qui est un retour au moyen âge. Et un méga piège à cons, (avec retour probable des femmes à la maison en prime !!!). Le seul horizon pour la gauche : Prolonger les conquêtes de 1945 quand la classe ouvrière et la CGT étaient révolutionnaires et qu’ils avaient commencé d’imposer le salaire à vie pour les retraités, les fonctionnaires, les malades et les chômeurs. Demandons la même chose pour les jeunes dès 18 ans. Financièrement cela ne pose aucun problème. il faut augmenter les charges sociales jusqu’à la totalité du salaire ! Le problème de la classe dominante ce n’est pas son argent, ce ne sont pas ses « sous »…elle s’en fout… c’est son pouvoir. Elle est prête à nous filer 800 euros pour qu’on la ferme et que tous les contestataires potentiels du capitalisme se reconvertissent chez les colibris plutôt que de prendre le pouvoir

Allez voir du côté de réseau salariat, familiarisez vous avec cette hypothèse, visionnez des vidéos de Bernard Friot, apprenez à déjouer l’arnaque du revenu de base….ou alors un revenu de base à 2.500 euros…tiens tiens…y a plus personne ? La notion de « Revenu minimal d’existence » trahit l’obscénité même du projet quasi – fasciste de la classe dominante : nous confiner à une existence minimum. Je ne sais pas pourquoi je m’énerve

Je vous mets un ou deux liens :

http://www.cspinyourface.com/…/pourquoi-le-revenu-de-base-c…

http://geopolis.francetvinfo.fr/la-finlande-prete-a-experim…

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Pour continuer le débat, cet article du Réseau Salariat : « Revenu inconditionnel ou salaire à vie ? »

Pour sauver le climat : détruire le capitalisme !

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Si l’on veut vraiment sauver le climat, il faut commencer par détruire le capitalisme.
Non, il ne suffira pas, comme on voudrait nous le faire croire, de quelques efforts ici et là, de développer un peu les énergies renouvelables, pour empêcher le chaos climatique.
La solution n’est pas technique, elle est politique et morale.
Ce n’est pas de prouesses technologiques dont nous avons besoin, mais d’une révolution. D’une révolution politique et culturelle.
Nous devons remettre en cause un système tout entier, celui du capitalisme. Nous devons remettre en cause ce capitalisme qui est non seulement un système économique mais aussi un système de valeurs, une vision du monde, un imaginaire.
C’est le capitalisme qui, en subordonnant tout au profit, détruit le climat et l’environnement.
C’est le capitalisme qui, en nous incitant à produire et consommer toujours plus, détruit le climat et l’environnement.

Le principe du capitalisme, c’est le pognon avant tout. Le pognon tout de suite. Le pognon encore et toujours. Il faut faire du profit, il faut faire des gains de productivité, il faut faire des économies, et alors toute autre considération – qu’elle soit environnementale, sanitaire ou humaine – passe après, et c’est une logique que le capitalisme a réussi à imposer dans toute la société. Il faut faire toujours plus de profit, et en conséquence tout est appelé à devenir une source de profit, tout est voué à être transformé en marchandise, et alors plus rien n’est sacré – dans ce système les dégâts causés à l’environnement sont si peu un problème qu’ils sont aussi des occasions de faire du business.

Il faut faire du pognon, il faut accumuler toujours plus de pognon, ce qui veut dire concrètement pour le capitaliste : augmenter toujours plus sa production, et réussir à l’écouler. Ce qui donne, à l’échelle de la société, le culte de la « croissance », quasi-unanimement partagée. Il faut produire toujours plus, et donc consommer toujours plus – ce qui explique nos modes de vie consuméristes, ce qui explique la nécessité de créer en permanence de nouveaux besoins par le matraquage publicitaire et l’obsolescence programmée de nos divers appareils électriques. Et c’est cette course folle et sans fin à la croissance économique et à l’approfondissement de nos modes de vie (qu’on livre en exemple à suivre à tous les pays soi-disant « en retard ») qui nécessitent une énorme consommation (ou plutôt le gaspillage) d’énergies fossiles telles que le pétrole – et expliquent ces émissions massives de gaz à effet de serre qui provoquent aujourd’hui le réchauffement climatique.

Il suffit de s’intéresser à la question des transports pour appréhender l’impact désastreux du capitalisme et de son idéologie sur le climat. Une grande part du gaspillage d’énergie est en effet due aux transports de marchandises qui s’effectuent sur des distances de plus en plus longues. Les capitalistes veulent faire toujours plus de profits, ils veulent produire toujours moins cher, ils veulent pouvoir vendre toujours moins cher pour vendre toujours plus, et c’est pour cela qu’on délocalise nombre de productions dans des pays où la main-d’œuvre est très bon marché, qu’on préfère importer plutôt que de produire nous-mêmes – et pour transporter tous ces produits et matières premières d’un pays à un autre, voire d’un bout à l’autre de la planète, il faut évidemment consommer beaucoup de pétrole…

Tous responsables ?

Remettre en cause le capitalisme, c’est aussi faire le procès de tous ses grands organisateurs, de tous ses grands promoteurs. Ne nous laissons pas mystifier par le discours du « tous responsables » qui vise à dépolitiser la question et à évacuer les responsabilités. Non, ce n’est pas « l’homme », « l’activité humaine » en général qui serait responsable du réchauffement climatique, mais une certaine organisation du monde, et certains groupes humains. La majeure partie des êtres humains habitants sur cette planète – ceux qui ont la chance de vivre encore à l’écart de nos modes de vie délirants ou ont la malchance de subir la misère – n’ont aucune responsabilité dans ce réchauffement climatique (ce qui ne les empêchera pas d’en être les premières victimes…). Ce sont les pays « riches », industrialisés, qui sont les responsables du réchauffement climatique – dans lesquels il faut certes distinguer la responsabilité immense des dirigeants économiques et politiques de celle des populations consommatrices (et on ne parle évidemment pas de tous ceux, nombreux, qui sont exclus de la consommation). Si tous les habitants de la planète vivaient comme les Français, il faudrait trois planètes pour que nos déchets soient absorbés par la nature et ne provoquent aucun impact sur le climat – cinq si nous vivions tous comme des Américains, mais une planète suffirait largement si nous vivions comme des Burundais ! Bien évidemment, ce ne sont là que des moyennes, mais elles éclairent bien les responsabilités du système capitaliste consumériste et montrent aussi à quel point nos modes de vie ne sont pas généralisables – et donc indéfendables, si nous sommes soucieux non seulement d’environnement mais aussi de justice et de paix. Notons aussi, pour prendre la mesure des responsabilités des uns et des autres à l’intérieur des pays occidentaux, qu’à peine quatre-vingt-dix multinationales sont responsables des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre !

Sauver le capitalisme ou sauver le climat, il faut choisir

Réduire drastiquement l’exploitation et la consommation du pétrole serait extrêmement bénéfique pour le climat, mais cela serait un cataclysme économique et, au regard de la répartition actuelle des richesses, un véritable désastre social. Il faut bien comprendre que tout notre système économique, toute notre puissance économique, tout notre « confort » d’occidental repose sur le pétrole, cette énergie aux propriétés prodigieuses et très bon marché – d’autant plus bon marché que nous pillons avec soin les pays riches en pétrole, en particulier les pays arabes. Le coût économique du pétrole est essentiel : si la France a eu de la croissance économique en 2015, c’est uniquement grâce à la baisse du prix du pétrole… Il n’existe aucun substitut au pétrole, aucune énergie qui aurait tous les avantages (techniques et économiques) du pétrole sans ses inconvénients (émissions de gaz à effet de serre). Il ne faut pas, à ce propos, se faire des illusions à propos des énergies dites renouvelables qui ne sont pas si renouvelables que cela (leurs fabrications nécessitent des matériaux en voie de raréfaction), ni vraiment propres et de toute manière au fonctionnement bien trop coûteux pour espérer tirer d’elles ne serait-ce que le maintien du niveau de production actuel. Bien sûr, certains espèrent, croient fermement qu’une solution technologique sera un jour trouvée, mais est-il franchement responsable de continuer à détruire le climat et dilapider ce qui nous reste de pétrole en attendant une hypothétique solution à tous les problèmes ?

Tout le monde peut se rendre compte qu’il n’est pas possible de défendre à la fois le capitalisme et le climat. Qu’on ne peut pas viser à la fois la croissance économique et la sauvegarde de la planète. Qu’on ne peut pas à la fois défendre et étendre nos modes de vie consuméristes et vouloir mettre un coup d’arrêt à l’extinction des espèces.

Prendre des mesures écologiques, même fortes, même ambitieuses tout en restant dans le cadre capitaliste productiviste sera sans grand effet dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il ne sert à rien de faire des économies d’énergie dans tel ou tel domaine si le profit continue à faire sa loi, autrement dit impose et incite à de nouvelles consommations d’énergies dans d’autres domaines. Il est une constante de nos sociétés consuméristes que dès que des gains d’énergie sont réalisés ils sont aussitôt annulés par ce qu’on appelle l’« effet rebond » : notre maison est mieux isolée donc on devient moins regardant sur sa consommation de gaz, notre nouvelle voiture consomme moins que l’ancienne donc on en profite pour installer un climatiseur, etc. C’est dire que sans changer nos comportements, c’est-à-dire sans changer en même temps le système qui les façonne, on voit mal ce qui pourrait advenir de positif.

Il ne sert à rien non plus de développer, même considérablement, les énergies renouvelables si nous maintenons et accroissons encore notre niveau de production et de consommation – il n’y a pas d’énergie totalement propre, et le recours massif aux énergies renouvelables génèrera aussi des émissions de gaz à effet de serre (ne serait-ce que pour leur fabrication), sans compter d’autres types de pollutions et de nuisances.

De même, à quoi bon promouvoir des initiatives et des alternatives écologistes – aussi nécessaires soient-elles – si on laisse le capitalisme prospérer à côté : le capitalisme finit toujours par récupérer et marchandiser tout ce qui le conteste ou lui échappe, et ainsi lui faire perdre toute dimension et toute potentialité subversives – le bio n’est-il pas devenu un business comme un autre ?

La COP21 ou le bal des pompiers pyromanes

Il n’y a pas grand chose à espérer de la conférence actuelle sur le climat dans la mesure où tous les décideurs politiques et économiques (à l’exception de quelques hérétiques comme Evo Morales, le président bolivien) n’entendent aucunement remettre en cause le système capitaliste. Le but de la COP21 n’est d’ailleurs pas de sauver le climat, mais de sauver le capitalisme, en s’activant à le dédouaner de sa responsabilité dans le réchauffement climatique, en s’activant à défendre l’idée que le capitalisme peut tout à fait être écolo. Ils veulent bien moins polluer, certes, mais à condition que rien ne change, à condition que la croissance et les profits soient toujours au rendez-vous. Ils veulent bien moins polluer, mais il faut que les pertes générées par un moindre usage du pétrole soient compensées, largement compensées par les bénéfices que peuvent rapporter, entre autres, les industries liées aux énergies renouvelables. Tout est source de profit pour les capitalistes, même et surtout les dégâts qu’ils créent…

Tous les remèdes miracles vantées par nos dirigeants contre le réchauffement climatique, comme la politique du « pollueur-payeur », sont complètement colonisés par la mentalité capitaliste et s’avèrent donc totalement inefficace. L’exemple du « marché carbone » est édifiant. Dans ce système, les entreprises peuvent polluer jusqu’à un certain point, et si elles dépassent la limite, elles doivent payer une taxe (somme toute modeste). Mais par contre si elles polluent bien en deçà de cette limite, elles peuvent vendre leurs « droits à polluer » inutilisés à d’autres entreprises ! Et que font les grandes entreprises ? Elles délocalisent leurs activités dans des pays non soumis à cette mesure, et font du business avec leurs « droits à polluer »…. Voilà une politique totalement inefficace, mais que l’on compte poursuivre et approfondir… La politique du « pollueur-payeur » apparaît positive au premier abord, mais qu’est-ce qu’elle signifie au fond ? Que ceux qui ont assez d’argent pour polluer, c’est-à-dire déjà les plus gros pollueurs, peuvent continuer à polluer en parfaite bonne conscience, pendant que les plus modestes sont pénalisés. Bref, non seulement ça ne change rien au problème, mais c’est créateur de nouvelles difficultés pour les classes populaires.

Prendre des mesures écologiques fortes tout en restant dans ce système capitaliste, c’est faire payer la note aux pauvres qui sont pourtant les moins pollueurs, c’est exacerber les injustices et les inégalités, c’est provoquer un véritable désastre social.

Chacun voit aussi la limite des efforts que nous pouvons faire individuellement. Beaucoup voudraient bien, par exemple, se débarrasser de leur voiture. Mais peu réussissent à s’en passer ; car on en a besoin pour se rendre sur son lieu de travail qui se situe à des dizaines de kilomètres chez soi ; car on habite à la campagne ; car là où on réside il n’existe pas de transport en commun, etc. Chacun comprend à quel point la société telle qu’elle est organisée nous impose ses contraintes, qu’il est difficile de briser sans réponse collective et politique. Combien réduire drastiquement l’usage de la voiture sans questionner, au-delà même de la politique des transports, l’aménagement du territoire, l’organisation du travail, l’accès au logement – bref sans questionner le modèle économique, le pouvoir, la propriété ?

On ne pourra pas faire d’écologie sérieusement si l’on ne permet pas à chacun de vivre écolo, si l’on n’accorde pas aux plus pauvres un véritable droit à l’existence. C’est bien pour cela, aussi, qu’il faut changer radicalement l’organisation de nos sociétés, et rompre avec ce système capitaliste qui est par essence inégalitaire et créateur de misère. C’est bien pour cela que les efforts à faire doivent être équitablement répartis (c’est aux plus riches d’abord de faire des sacrifices). C’est bien pour cela qu’il faut instaurer un véritable partage des richesses – à l’échelle de nos sociétés comme à l’échelle du monde.

Construire une société d’égaux

Pour sauver le climat et les espèces qui vivent sur terre, il est donc impératif de détruire le capitalisme. C’est-à-dire détruire ce système où la machine économique est toute entière mobilisée au service du profit et de la croissance économique, un système qui cherche à tout marchandiser et dans lequel l’argent régit nos existences, un système dans lequel une petite minorité décide de tout et exploite la majorité, un système qui génère des inégalités de richesse. Tout dans ce système est nocif pour le climat et pour la nature, tout dans ce système fait obstacle à une vraie politique en faveur du climat. On ne peut pas espérer un avenir pour l’humanité en continuant à vivre sous le joug d’un système qui ne connaît que le court-terme, qui se moque éperdument du monde qu’il va laisser aux prochaines générations.

Il est impératif de détruire le capitalisme, c’est-à-dire de développer à la place une organisation sociale dans laquelle les activités dites économiques seraient dégagées du diktat du profit et de la croissance, seraient organisées dans le seul souci de la dignité humaine et dans le respect scrupuleux de la nature. Détruire le capitalisme, c’est-à-dire construire une société d’égaux, une société sans classes, sans chefs, sans patrons, sans exploiteurs ni exploités, sans riches ni pauvres ; une société dans laquelle la masse des travailleurs détiendraient les moyens de production et détermineraient souverainement la finalité de leurs activités ; une société où le travail ne serait plus synonyme de corvée absurde et abrutissante, et verrait son sens, sa place et ses frontières profondément remaniés ; une société qui assurerait une véritable égalité des conditions ; une société dans laquelle l’argent ne régirait plus nos existences, sinon à leurs marges ; une société dans laquelle le droit à l’existence primerait sur le droit de propriété ; une société dans laquelle ce qui constitue un bien commun, un bien élémentaire et précieux pour l’humanité ne pourrait plus être ni privatisé ni marchandisé. Autant d’objectifs désirables et nécessaires qui exigeraient préalablement de mettre en pièces le pouvoir des banques et des marchés financiers en rendant aux citoyens la maîtrise de la monnaie et du crédit ; d’interdire la propriété lucrative (c’est-à-dire de posséder un bien qu’on n’utilise pas pour en tirer un profit), d’interdire la rente, l’usure, la spéculation, bref tout ce qui permet de voler le fruit du travail d’autrui et de gagner de l’argent sans travailler ; de réduire à néant ou presque les écarts de revenus ; de réduire le temps de travail, ne serait-ce que pour mieux le partager ; d’interdire la publicité ; d’étendre le champ de la gratuité ; de promouvoir l’autosuffisance, la coopération ; de relocaliser les activités, redévelopper les circuits courts, redévelopper l’agriculture biologique et paysanne, etc.

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi en finir avec l’organisation du monde actuelle. En finir avec les inégalités de richesses, non seulement au sein de nos sociétés, mais aussi et surtout au niveau planétaire, entre les pays du Nord, dits « développés », et ceux du Sud, dits « en voie de développement ». En finir avec le pillage des seconds par les premiers. Baisser le niveau de vie des pays « riches » – au lieu de chercher à convertir les pays « pauvres » à des modes de vie qui ne sont absolument pas généralisables. Rompre avec l’idéologie du « développement », qui veut faire croire aux pays « pauvres » qu’ils sont « en retard » sur les pays « riches » et qu’ils doivent rattraper et copier leur pitoyable modèle économique. Ce bouleversement dans les rapports entre pays du Nord et du Sud est d’autant plus nécessaire que ces derniers, nous l’avons dit, seront les plus touchés par le réchauffement climatique.

Détruire le capitaliste qui est en nous

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi rompre avec sa vision du monde et de la vie. Il est essentiel de comprendre que le capitalisme n’est pas qu’un système économique mais aussi un système de valeurs, une idéologie, un imaginaire, bref une certaine idée du monde et de la vie, qui a réussi à s’imposer à nous – et commande nos existences bien plus que nous le croyons. Ce que nous prenons pour un progrès, une libération – nos modes de vie consuméristes, faciles et abondants – sont en réalité ce par quoi nous avons été le plus solidement asservi et dégradé jusqu’ici, et ce par quoi le capitalisme réussit à s’emparer de nos âmes, à modeler nos pensées et nos comportements pour les mettre en conformité avec ses objectifs et à faire de chacun de nous de simples rouages de sa machine. Bien davantage que le diktat du salariat, c’est le consumérisme, le désir consumériste qui constitue aujourd’hui la meilleure des polices pour le capitalisme ; qui achète ne fait jamais qu’obéir à un ordre, qui croit se faire plaisir en achetant fait surtout plaisir à un système. On ne sait rien encore du capitalisme si l’on ne saisit pas son aptitude à remodeler les sociétés à son image – si l’on ne saisit pas à quel point il structure l’organisation de nos sociétés, nos manières de penser et de vivre, nos rapports aux autres. Dans les sociétés occidentales, le capitalisme a détruit ou quasiment détruit toutes les cultures populaires et traditionnelles, c’est-à-dire toutes les autres manières qui existaient d’envisager le monde et de s’y comporter. Il a réussi à nous imposer sa propre « culture », en nous imposant de ne plus envisager le monde que sous son angle à lui, l’angle économique, l’angle quantitatif, matériel, financier, en réduisant nos vies à la production et à la consommation, en marchandisant quasiment tous les rapports humains et tous les aspects de la vie.

Le capitalisme n’est pas un ennemi qui nous fait face mais un ennemi qui nous traverse. Détruire le capitalisme, c’est d’abord détruire le capitaliste qui est en nous. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans engager d’abord une puissante bataille culturelle, sans engager d’abord une véritable décolonisation de nos imaginaires. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans s’attaquer à notre mentalité consumériste et individualiste. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans mener une guerre impitoyable à l’égoïsme, à la cupidité, à l’avidité, au calcul, à l’esprit de compétition, au court-termisme – tous ces comportements sur lesquels se fonde le capitalisme et qu’il impose et encourage – et leur opposer d’autres principes : la solidarité, la générosité, l’égalité, la coopération, la sobriété… Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans remettre en cause ces idées étriquées et pitoyables de la vie, du bonheur, de la réussite qu’il nous impose – et lui en opposer de plus nobles et de plus désirables. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans nous sortir de cette obsession de tout mesurer, de tout compter, de tout chiffrer, de tout quantifier, de tout évaluer – par laquelle le capitalisme colonise aussi nos esprits et nos vies. Bref il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans déséconomiser nos existences, sans redévelopper des rapports non marchands, sans défendre et promouvoir d’autres cultures, d’autres façons d’envisager et de vivre le monde, sans défendre et promouvoir tous les modèles de vie (notamment ce qui reste ici de modes de vie populaires, ou ce qui reste ailleurs de modes de vie dits « traditionnels » ou « primitifs ») qui résistent et s’opposent à celui vanté et imposé par le capitalisme : le modèle consumériste, qui n’est jamais que la généralisation du modèle bourgeois.

Détruire le capitalisme n’implique pas autre chose que ce qu’on appelle – avec une certaine terreur – la décroissance. Il n’est pas inutile de préciser ici que cette décroissance que de plus en plus de gens appellent de leurs vœux n’a strictement rien à voir avec une récession. Il n’y a assurément rien de pire (ou presque) qu’une société vouée à la croissance, comme la nôtre, qui ne connaît pas de croissance. Dans un système capitaliste, l’absence de croissance signifie le maintien voire l’amplification des injustices, des inégalités, de la misère. Et le temps viendra très vite où nous n’aurons plus aucune croissance, que nous le voulions ou non, au regard de l’épuisement programmé des réserves de pétrole. Aussi déplaisant soit-il, une croissance infinie est impossible sur une planète aux ressources finies. Toute la question aujourd’hui est de savoir dans quelle condition nous vivrons sans cette croissance. Dans l’ordre ou le chaos ? Dans la justice ou sous toujours plus d’injustices ? Assurément, la décroissance que nous prônons devra d’abord être celle des injustices et des inégalités.

Moins de biens mais plus de liens

Si nous ne sommes pas capables d’une autre approche de la vie, si nous ne sommes pas capable de nous extraire de cette idée saugrenue que le bonheur est dans l’accumulation d’argent et de biens matériels, si nous ne sommes pas capables de raisonner au-delà de notre petite échelle individuelle, il est clair que les sacrifices à faire pour sauver le climat pourront apparaître énormes. Alors, oui, nous devrons tôt ou tard en finir avec l’usage effréné de la bagnole et de l’avion, mais si nous avons la volonté de dépasser notre égoïsme et d’instaurer une véritable fraternité nous pourrons conserver une bonne partie de notre « confort » matériel actuel – tout en garantissant à chacun la satisfaction de ses besoins primordiaux. Dans ce but, on pourrait ainsi imaginer, concrètement, de mettre en partage nos moyens matériels d’existence, de mettre au point un usage collectif de nos machines les plus coûteuses en énergie (par exemple la bagnole) avec nos amis, nos voisins ou d’autres personnes dans le cadre de groupes ad hoc. Non seulement nos « privations » seront modestes mais nous prendrions conscience que la richesse, l’aisance, le confort sont en fin de compte moins affaire de biens que de liens. Non seulement nous perdrions peu mais nous gagnerions une qualité de vie que nous sommes loin d’avoir aujourd’hui – pensons notamment à tout ce mal-être, à toutes ces souffrances psychiques que génèrent l’isolement, le chacun pour soi et la guerre de tous contre tous, au travail et ailleurs, pensons à tout cet inconfort et à toutes ces maladies dus à la pollution. La qualité de vie n’est en effet en rien synonyme de « pouvoir d’achat » et de patrimoine (pis, on ne voit que trop ce qu’une vie réduite à la production et la consommation et une trop grande place accordée aux richesses matérielles peuvent engendrer d’aliénation et d’appauvrissement de la vie). La qualité de vie se mesure bien davantage dans la possibilité pour chacun de vivre dans un cadre agréable et exempt de toute pollution et de tout stress, de bien manger, d’être en bonne santé, de disposer de son temps, d’être libre de mener, non une vie de riche, mais une vie riche – une vie où l’on puisse être autre chose qu’un consommateur et un producteur, où l’on puisse mener des entreprises enrichissantes et exaltantes, entretenir des relations profondes et intenses avec les autres, explorer les contrées de l’amour, du jeu, de l’art, de la connaissance, explorer toutes les facettes de son être, développer ses facultés, s’épanouir, se réaliser, exploiter toutes ses potentialités créatrices, communier avec la nature, s’attacher au beau, aux choses prétendument « inutiles », etc. Bref la qualité de vie a tout à voir avec la « production » d’autres richesses que celles matérielles – ce que pourrait précisément permettre une société émancipée des carcans capitalistes et consuméristes.

Ne nous laissons pas intimider par tous ces adorateurs du capitalisme qui nous expliquent que sortir du capitalisme et mettre en œuvre une décroissance généreront une apocalypse sociale, une misère terrifiante. Tout le monde voit bien que l’on peut vivre dans un monde débordant de richesses matérielles et y déplorer pourtant beaucoup de misère. Il y a tant de gens, en France même, qui galèrent, qui vivent dans la misère ou tout proche, alors que nous n’avons jamais été aussi riches – matériellement parlant. Il n’est pas difficile de constater que la misère n’est pas dû à un défaut d’argent, de moyens matériels, mais d’abord à un défaut de solidarité. Pour bâtir un monde prospère, au sens le plus noble du terme, un monde sans misère, nous avons besoin moins de richesses matérielles que de solidarité, de coopération et de partage…

Se réapproprier nos vies

Il faut donc détruire un système destructeur, et pas seulement pour le climat. Quand bien même le capitalisme ne détruirait pas le climat, il n’en resterait pas moins à éradiquer, pour toutes les vies humaines qu’il détruit, pour toutes les injustices et violences qu’il suscite sur cette Terre, pour cette vie absurde et médiocre qu’il nous impose. Quand bien même nos modes de vie seraient soutenables et généralisables à la planète entière, ce serait encore une raison supplémentaire de les refuser et de les combattre.

Détruire le capitalisme exige que nous soyons résolus à ne plus le servir, mais aussi que nous sachions construire autre chose en parallèle et à ses dépens. Déserter, saboter, bloquer, oui, mais aussi créer, expérimenter, ériger partout des alternatives, élever partout des petits morceaux d’un autre monde. Faire grève, oui, mais que cette grève soit aussi celle de la consommation, et qu’elle puisse nous ouvrir à d’autres visions du monde, à d’autres façons de vivre. On ne détruira pas le capitalisme sans reprendre en main nos existences, sans nous libérer de l’emprise des biens matériels, sans réapprendre et reconquérir notre autonomie – face à un système économique et une infrastructure technologique gigantesque qui nous ont soigneusement dépossédé de tous nos moyens d’existence –, sans retrouver des savoir-faire aujourd’hui confisqués ou abandonnés.

De petits sacrifices pour en éviter de grands

Alors, oui, la sauvegarde de la planète réclame des « sacrifices ». Mais de bien maigres sacrifices en comparaison des sacrifices – de véritables sacrifices humains – auxquels nous nous exposons si nous ne faisons rien. Le réchauffement climatique n’est pas une petite affaire. Il va entraîner et entraîne déjà de grands bouleversements (la question n’est plus aujourd’hui d’empêcher le réchauffement climatique, mais d’en réduire le plus possible son impact). C’est, au bout du compte, la survie même de l’humanité qui est en jeu. On parle beaucoup de la montée des océans et de la disparition de nombreuses espèces animales, mais il ne faut pas oublier la multiplication et l’aggravation de catastrophes naturelles (cyclones, sécheresses…) et aussi des phénomènes plus durables comme la désertification. Les sécheresses et désertifications, qui touchent et toucheront essentiellement les pays du Sud (ceux-là qui ne sont pour rien dans le réchauffement climatique), ont des incidences très graves : c’est la baisse voire l’absence de récoltes, la pénurie d’eau, et donc des gens privés de leurs moyens de subsistance, la misère, des exodes massifs, la hausse du prix des aliments, des problèmes pour s’alimenter dans toute la population, et au final des tensions sociales et internationales fortes qui peuvent déboucher sur des guerres…. C’est d’ailleurs l’une de ces sécheresses qui a contribué pour une grande part à la guerre civile qui ensanglante aujourd’hui la Syrie.

Le réchauffement climatique est assurément la plus grande menace qui pèse sur l’humanité, ne serait-ce que parce qu’elle va aggraver tous les problèmes, toutes les injustices que nous subissons aujourd’hui. Rester passif devant cela, c’est être les complices d’un véritable crime.

Pour sauver le climat : changer de modèle de société, en finir avec le mode de vie consumériste

« Deux degrés avant la fin du monde » : une bonne introduction aux conséquences et enjeux du réchauffement climatique, ainsi qu’aux solutions à lui apporter. Les intervenants du film en conviennent : pour sauver le climat et les espèces qui vivent sur terre, les « petits gestes » ne règleront rien. Si l’on veut agir vraiment, c’est tout notre système qu’il faut remettre en cause. Si l’on veut agir vraiment, il faut changer radicalement de vision du monde, de modèle de société, de modes de vie.

Le documentaire se fait peu loquace sur le système en question, mais c’est bien du capitalisme qu’il s’agit. C’est le capitalisme, son modèle économique, ses valeurs, son imaginaire, qui est en cause – n’en déplaise à tous ces pyromanes (chefs d’Etats et industriels) qui paraderont à la COP21 déguisés en pompiers. C’est l’obsession du profit – l’obsession-reine du capitalisme -, érigée en impératif civilisationnel sous le nom de croissance, qui met en péril le climat et l’environnement, en incitant les populations à produire et à consommer toujours plus, et donc à gaspiller toujours plus d’énergies polluantes. C’est cet amour des biens matériels, c’est cette obsession d’en accumuler toujours plus, qui nous est inoculé quotidiennement via la publicité, qui met en péril le climat et l’environnement. Il faut le dire et le répéter : on ne peut pas se soucier à la fois du climat et de la croissance économique. Il faut en finir avec cette religion de la croissance – qui n’est que le masque présentable de la cupidité la plus crasse. Il faut en finir avec ce modèle de vie consumériste – qui ne nous apporte par ailleurs qu’un faux confort. Il est vain de vouloir sauver le climat si l’on ne s’attaque pas aux valeurs qui fondent le système capitaliste et sont encouragés par lui : égoïsme, cupidité, avidité, calcul, esprit de compétition… Pour sauver le climat, il faut engager une véritable révolution politique et culturelle, il faut retrouver des modes de vie plus sobres, il faut insuffler à nos sociétés des valeurs plus saines : humilité, partage, égalité, coopération…

Pour approfondir la question, on pourra se référer à quelques anciens articles publiés ici :

Contre la mascarade de la COP21, réaffirmons la nécessité de sortir du capitalisme pour sauver le climat !

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Appel international contre la COP21

Du 28 Novembre au 12 Décembre, nous nous mobiliserons à Paris contre la COP21. 195 chefs d’État, et un nombre incalculable d’industriels se réuniront pour décider de mesures inutiles afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. En fait, il s’agira de statuer sur la quantité de pollution raisonnable que les industriels pourront rejeter dans l’atmosphère. Les nouveaux quotas de CO2 ne sont qu’un nouveau moyen pour les pays riches de continuer à s’octroyer le droit de polluer impunément.
Nous ne laisserons pas ceux qui sont les seuls responsables du réchauffement climatique et de la marchandisation du vivant tenir leur énième mascarade tranquillement !

La seule solution pour régler ce problème est la fin du système capitaliste et productiviste, pas un sommet dans une zone militarisée.
Que toutes celles et ceux qui n’en peuvent plus de ce système mortifère, d’Europe et du monde, convergent vers Paris contre la COP21 !
De multiples manifestations et des rencontres auront lieu pendant la conférence. Venez avec vos propositions et votre volonté, pour créer ensemble, d’autres formes de vie en commun loin des diktats économiques.

Des lieux d’hébergement et d’accueil seront prévus, ainsi que les
actions suivantes :

  • Dimanche 29 Novembre : Manifestation
  • Du 29 Novembre au 12 Décembre : Diverses journées d’action.
  • Samedi 12 Décembre : Clôture et journée d’action.

Assemblée parisienne contre la COP21

Plus d’infos : http://anticop21.org/

Etatistes et libertaires doivent coopérer (Alain Bihr)

POING LEVÉ« Je partage la double conviction de Marx qu’il est possible et nécessaire d’orienter le processus révolutionnaire dans le sens d’un dépérissement de l’État, mais qu’il est simultanément impossible d’abolir l’État du jour au lendemain. Ce qui signifie aussi que nous avons besoin, simultanément, d’organes qui prennent et exercent le pouvoir d’État et d’organes qui travaillent à développer des pratiques de contre-pouvoir, tout au long du processus révolutionnaire, de manière à conforter la capacité de la société à se gouverner et à s’organiser par elle-même. Ce qui signifie qu’il faudrait dès aujourd’hui concevoir des alliances larges, entre ces deux types de formation, pour les faire travailler ensemble. C’est peu dire qu’on en est encore loin ! Les organisations de tradition et de vocation « étatiste » et celles de tradition et de vocation « libertaire » ont tendance, au mieux, à s’ignorer, quand elles ne s’invectivent pas, alors qu’il faudrait qu’elles ouvrent le dialogue entre elles pour parvenir à créer un espace de coopération aussi large que possible entre elles. »

« Je n’ai pas accordé beaucoup d’attention ni d’intérêt aux tenant des thèses de l’anti-pouvoir (…). Je pense qu’il y a de la part des tenants de ces thèses une confusion entre trois notions liées, mais qui demandent néanmoins à être distinguées : la puissance sociale, le pouvoir politique et l’État. La puissance sociale est la capacité que doit posséder et exercer toute société d’agir sur elle-même, en se (re)produisant à travers les rapports entre ses membres, individuels ou collectifs. Elle implique toujours une capacité plus ou moins étendue et forte de la société à s’autogouverner (s’autodiriger), s’auto-organiser et s’autocontrôler. Le pouvoir politique résulte d’une monopolisation, toujours réversible, d’une partie de la puissance sociale par une partie des membres de la société, qui se mettent en mesure de diriger, organiser, contrôler certains aspects de la pratique sociale en dominant ceux des membres de la société qui se trouvent exclus (pour partie) de l’exercice de cette même puissance. Quant à l’État, il n’est qu’une partie et forme du pouvoir politique, procédant de sa professionnalisation et de l’organisation de ces professionnels de l’action politique en corps spécialisés (appareils). Dans le cadre de ces définitions (évidemment discutables), je peux comprendre que l’on défende la thèse qu’une révolution peut se passer de la prise et de l’exercice d’un pouvoir d’État (c’est la thèse anarchiste classique), même si je ne la partage pas, comme je l’ai expliqué.

Mais je ne comprends pas comment on peut prétendre qu’une révolution puisse se passer de l’exercice de tout pouvoir politique, quelles qu’en soient la nature, l’étendue et les formes, dans la mesure où la révolution suppose que l’on exproprie de son pouvoir une minorité dominante (en l’occurrence, la classe capitaliste) et ses alliés, au profit de l’immense majorité — et que cela revient à établir, par conséquent, le pouvoir de la seconde sur la première. L’absence de tout pouvoir politique (l’anarchie radicale qui, dans le cadre des définitions précédents, se définirait par l’exercice de la puissance sociale par l’ensemble des membres de la société dans des conditions de parfaite égalité entre eux) suppose que soit mis fin à tous les rapports d’oppression (entre classes, entre sexes, entre générations, etc.) et à toutes les divisions, hiérarchisations, conflictualités auxquelles ils donnent naissance. Si l’on veut se proposer de réaliser une telle utopie, et à supposer qu’on y parvienne, ce ne peut là encore être le cas immédiatement, sans médiation temporelle et organisationnelle : sans étapes ni recours à des formes d’exercice du pouvoir, fût-ce sous la forme de contre-pouvoirs destinés à détruire les pouvoirs oppressifs existants. Autrement dit, je pense que l’anti-pouvoir est une pure vue de l’esprit. »

Alain Bihr interrogé par la revue Ballast

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ob_ffa3e3_papa03-2145A propos de quelques idées reçues sur Marx

(extrait de la « Lettre à mes camarades libertaires » d’Alain Bihr) :

« A la seule évocation du nom de Marx, certains d’entre vous sont peut-être déjà enclins à ne pas en écouter davantage. Toutes les dérives autoritaires et totalitaires qui ont ensanglanté l’histoire du marxisme ne sont-elles pas déjà contenues dans l’œuvre de Marx même ? Le goulag n’est-il pas déjà à l’horizon des conflits entre marxistes et anarchistes qui ont fait éclater l’Association internationale des travailleurs ? L’auteur du Capital n’est-il pas un indécrottable étatiste doublé d’un dogmatique enfermé dans son scientisme économiste ?

Les idées reçues à propos de Marx sont aussi nombreuses, fausses et stupides que celles… communément répandues à propos de l’anarchisme et des anarchistes. Elles signent une ignorance qu’elles contribuent du même coup à entretenir. Marx étatiste ? Mais c’est tout simplement oublier que Marx débute sa carrière intellectuelle et politique par une critique radicale des Principes de la philosophie du droit de Hegel et, notamment, de la section consacrée à l’État, qui le conduisent à dénoncer dans l’État une figure de l’aliénation humaine qui est à abolir en tant que telle. Une intuition de jeunesse qu’il ne remettra jamais en cause. Car Marx est un antiétatiste conséquent. Dès ces mêmes textes de jeunesse, il comprend que le principe de la division et de l’opposition entre société civile et État est à chercher dans la société civile elle-même, que si l’État s’érige au-dessus de la société jusqu’à constituer un organe qui la parasite, c’est que cette société se divise et s’oppose en elle-même ; en un mot que la racine de l’aliénation étatique est dans la division de la société en classes mais aussi en individus privés (propriétaires privés) et que l’on ne peut pas espérer mettre fin à l’État sans abolir aussi ce qui donne naissance aux divisions de la société en classes sociales, soit précisément la propriété privée (des moyens de production), dans laquelle l’État plonge ses racines. Pour Marx, l’anarchie est indissociable du communisme. Et, en ce sens, je soutiens après Maximilien Rubel que Marx est bien un penseur de l’anarchie, qui plus est un penseur qui prend le pari anarchiste (celui d’une société sans État ni pouvoir politique séparé) au sérieux en allant jusqu’à la racine socioéconomique de l’aliénation politique.

Marx économiste scientiste ? Mais a-t-on seulement prêté attention au sous-titre du Capital, qui a constitué le titre de tous les manuscrits qui lui ont servi de brouillon : «  Critique de l’économie politique » ? Par quoi il faut entendre non pas une critique de la seule économie politique comme représentation (science) mais encore une critique de l’économie politique comme monde fétichiste : comme monde à l’envers, dans lequel les produits du travail humain, sous forme de marchandises, d’argent, de capital, s’autonomisent à l’égard des producteurs, échappent à leur contrôle, à leur volonté, à leur conscience même et les dominent et les écrasent de tout leur poids de rapports sociaux réifiés, au point où les hommes se prosternent devant eux comme devant des puissances surhumaines. Une critique destinée à abolir l’économie politique : à mettre fin non seulement au règne de la marchandise, de l’argent et du capital, donc au travail aliéné, mais au travail tout court, au règne de la rareté et de la nécessité.

Marx dogmatique ? Mais qui se donne la peine (le mot est à prendre dans tous les sens) de lire Marx y découvre tout… sauf un marxiste, si l’on entend par là quelqu’un qui professe un dogme ou qui répète un ensemble de principes théoriques ou politiques intangibles. L’œuvre de Marx, que des générations de marxistes ont canonisé et dogmatisé, n’a rien d’un monument achevé. Bien au contraire, c’est et cela reste un immense chantier, ouvert au cours d’une existence de recherches, de travaux, de luttes, résultat d’un trajet qui n’a rien eu de linéaire et qui a vu se succéder des projets divers, certains relativement aboutis, d’autres laissés en plan, d’autres encore à peine esquissés. Avoir voulu faire de cet immense chantier un système définitif et clos sur lui compte sans doute parmi les plus monstrueuses entreprises de falsification de toute l’histoire de la pensée.

Tout est-il dans Marx ? Évidemment non, pas plus que dans Proudhon, Bakounine, Malatesta, Kropotkine ou d’autres. Imaginer qu’il puisse exister un homme, quel qu’il soit, qui ait réponse à tout est tout simplement antagonique de toute démarche révolutionnaire. Ni dieu ni maître… à penser, telle doit être seule devise ! La seule manière d’être fidèle à Marx, ce n’est certainement pas de le répéter mot à mot, c’est de se remettre au travail sur le chantier qu’il a ouvert, de l’élargir et de l’approfondir dans d’autres directions et vers d’autres horizons que ceux conçus par lui, et de continuer à faire fonctionner les matériels et matériaux qu’il nous a légués pour en éprouver l’efficacité, quitte à en constater les limites, voire la caducité. Autrement dit, le seul usage légitime de Marx est de le confronter au monde actuel, aux exigences nées de son intelligence critique et de sa transformation dans un sens émancipateur. »

http://www.legrandsoir.info/ALAIN-BIHR-LETTRE-A-MES-CAMARADES-LIBERTAIRES.html

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« Actualiser le communisme » par Alain Bihr : http://kropot.free.fr/bihr-actuacom.htm

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Deux autres articles de la revue Ballast où l’on défend la proximité entre anarchisme et communisme et un nécessaire rapprochement entre les révolutionnaires de ces deux traditions :