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Pour sauver le climat : en finir avec le capitalisme

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Si l’on veut vraiment sauver le climat, il faut commencer par détruire le capitalisme.
Non, il ne suffira pas, comme on voudrait nous le faire croire, de quelques efforts ici et là, de développer un peu les énergies renouvelables, pour empêcher le chaos climatique.
La solution n’est pas technique, elle est politique et morale.
Ce n’est pas de prouesses technologiques dont nous avons besoin, mais d’une révolution. D’une révolution politique et culturelle.
Nous devons remettre en cause un système tout entier, celui du capitalisme. Nous devons remettre en cause ce capitalisme qui est non seulement un système économique mais aussi un système de valeurs, une vision du monde, un imaginaire.
C’est le capitalisme qui, en subordonnant tout au profit, détruit le climat et l’environnement.
C’est le capitalisme qui, en nous incitant à produire et consommer toujours plus, détruit le climat et l’environnement.

Le principe du capitalisme, c’est le pognon avant tout. Le pognon tout de suite. Le pognon encore et toujours. Il faut faire du profit, il faut faire des gains de productivité, il faut faire des économies, et alors toute autre considération – qu’elle soit environnementale, sanitaire ou humaine – passe après, et c’est une logique que le capitalisme a réussi à imposer dans toute la société. Il faut faire toujours plus de profit, et en conséquence tout est appelé à devenir une source de profit, tout est voué à être transformé en marchandise, et alors plus rien n’est sacré – dans ce système les dégâts causés à l’environnement sont si peu un problème qu’ils sont aussi des occasions de faire du business.

Il faut faire du pognon, il faut accumuler toujours plus de pognon, ce qui veut dire concrètement pour le capitaliste : augmenter toujours plus sa production, et réussir à l’écouler. Ce qui donne, à l’échelle de la société, le culte de la « croissance », quasi-unanimement partagée. Il faut produire toujours plus, et donc consommer toujours plus – ce qui explique nos modes de vie consuméristes, ce qui explique la nécessité de créer en permanence de nouveaux besoins par le matraquage publicitaire et l’obsolescence programmée de nos divers appareils électriques. Et c’est cette course folle et sans fin à la croissance économique et à l’approfondissement de nos modes de vie (qu’on livre en exemple à suivre à tous les pays soi-disant « en retard ») qui nécessitent une énorme consommation (ou plutôt le gaspillage) d’énergies fossiles telles que le pétrole – et expliquent ces émissions massives de gaz à effet de serre qui provoquent aujourd’hui le réchauffement climatique.

Il suffit de s’intéresser à la question des transports pour appréhender l’impact désastreux du capitalisme et de son idéologie sur le climat. Une grande part du gaspillage d’énergie est en effet due aux transports de marchandises qui s’effectuent sur des distances de plus en plus longues. Les capitalistes veulent faire toujours plus de profits, ils veulent produire toujours moins cher, ils veulent pouvoir vendre toujours moins cher pour vendre toujours plus, et c’est pour cela qu’on délocalise nombre de productions dans des pays où la main-d’œuvre est très bon marché, qu’on préfère importer plutôt que de produire nous-mêmes – et pour transporter tous ces produits et matières premières d’un pays à un autre, voire d’un bout à l’autre de la planète, il faut évidemment consommer beaucoup de pétrole…

Tous responsables ?

Remettre en cause le capitalisme, c’est aussi faire le procès de tous ses grands organisateurs, de tous ses grands promoteurs. Ne nous laissons pas mystifier par le discours du « tous responsables » qui vise à dépolitiser la question et à évacuer les responsabilités. Non, ce n’est pas « l’homme », « l’activité humaine » en général qui serait responsable du réchauffement climatique, mais une certaine organisation du monde, et certains groupes humains. La majeure partie des êtres humains habitants sur cette planète – ceux qui ont la chance de vivre encore à l’écart de nos modes de vie délirants ou ont la malchance de subir la misère – n’ont aucune responsabilité dans ce réchauffement climatique (ce qui ne les empêchera pas d’en être les premières victimes…). Ce sont les pays « riches », industrialisés, qui sont les responsables du réchauffement climatique – dans lesquels il faut certes distinguer la responsabilité immense des dirigeants économiques et politiques de celle des populations consommatrices (et on ne parle évidemment pas de tous ceux, nombreux, qui sont exclus de la consommation). Si tous les habitants de la planète vivaient comme les Français, il faudrait trois planètes pour que nos déchets soient absorbés par la nature et ne provoquent aucun impact sur le climat – cinq si nous vivions tous comme des Américains, mais une planète suffirait largement si nous vivions comme des Burundais ! Bien évidemment, ce ne sont là que des moyennes, mais elles éclairent bien les responsabilités du système capitaliste consumériste et montrent aussi à quel point nos modes de vie ne sont pas généralisables – et donc indéfendables, si nous sommes soucieux non seulement d’environnement mais aussi de justice et de paix. Notons aussi, pour prendre la mesure des responsabilités des uns et des autres à l’intérieur des pays occidentaux, qu’à peine quatre-vingt-dix multinationales sont responsables des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre !

Sauver le capitalisme ou sauver le climat, il faut choisir

Réduire drastiquement l’exploitation et la consommation du pétrole serait extrêmement bénéfique pour le climat, mais cela serait un cataclysme économique et, au regard de la répartition actuelle des richesses, un véritable désastre social. Il faut bien comprendre que tout notre système économique, toute notre puissance économique, tout notre « confort » d’occidental repose sur le pétrole, cette énergie aux propriétés prodigieuses et très bon marché – d’autant plus bon marché que nous pillons avec soin les pays riches en pétrole, en particulier les pays arabes. Le coût économique du pétrole est essentiel : si la France a eu de la croissance économique en 2015, c’est uniquement grâce à la baisse du prix du pétrole… Il n’existe aucun substitut au pétrole, aucune énergie qui aurait tous les avantages (techniques et économiques) du pétrole sans ses inconvénients (émissions de gaz à effet de serre). Il ne faut pas, à ce propos, se faire des illusions à propos des énergies dites renouvelables qui ne sont pas si renouvelables que cela (leurs fabrications nécessitent des matériaux en voie de raréfaction), ni vraiment propres et de toute manière au fonctionnement bien trop coûteux pour espérer tirer d’elles ne serait-ce que le maintien du niveau de production actuel. Bien sûr, certains espèrent, croient fermement qu’une solution technologique sera un jour trouvée, mais est-il franchement responsable de continuer à détruire le climat et dilapider ce qui nous reste de pétrole en attendant une hypothétique solution à tous les problèmes ?

Tout le monde peut se rendre compte qu’il n’est pas possible de défendre à la fois le capitalisme et le climat. Qu’on ne peut pas viser à la fois la croissance économique et la sauvegarde de la planète. Qu’on ne peut pas à la fois défendre et étendre nos modes de vie consuméristes et vouloir mettre un coup d’arrêt à l’extinction des espèces.

Prendre des mesures écologiques, même fortes, même ambitieuses tout en restant dans le cadre capitaliste productiviste sera sans grand effet dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il ne sert à rien de faire des économies d’énergie dans tel ou tel domaine si le profit continue à faire sa loi, autrement dit impose et incite à de nouvelles consommations d’énergies dans d’autres domaines. Il est une constante de nos sociétés consuméristes que dès que des gains d’énergie sont réalisés ils sont aussitôt annulés par ce qu’on appelle l’« effet rebond » : notre maison est mieux isolée donc on devient moins regardant sur sa consommation de gaz, notre nouvelle voiture consomme moins que l’ancienne donc on en profite pour installer un climatiseur, etc. C’est dire que sans changer nos comportements, c’est-à-dire sans changer en même temps le système qui les façonne, on voit mal ce qui pourrait advenir de positif.

Il ne sert à rien non plus de développer, même considérablement, les énergies renouvelables si nous maintenons et accroissons encore notre niveau de production et de consommation – il n’y a pas d’énergie totalement propre, et le recours massif aux énergies renouvelables génèrera aussi des émissions de gaz à effet de serre (ne serait-ce que pour leur fabrication), sans compter d’autres types de pollutions et de nuisances.

De même, à quoi bon promouvoir des initiatives et des alternatives écologistes – aussi nécessaires soient-elles – si on laisse le capitalisme prospérer à côté : le capitalisme finit toujours par récupérer et marchandiser tout ce qui le conteste ou lui échappe, et ainsi lui faire perdre toute dimension et toute potentialité subversives – le bio n’est-il pas devenu un business comme un autre ?

La COP21 ou le bal des pompiers pyromanes

Il n’y a pas grand chose à espérer de la conférence actuelle sur le climat dans la mesure où tous les décideurs politiques et économiques (à l’exception de quelques hérétiques comme Evo Morales, le président bolivien) n’entendent aucunement remettre en cause le système capitaliste. Le but de la COP21 n’est d’ailleurs pas de sauver le climat, mais de sauver le capitalisme, en s’activant à le dédouaner de sa responsabilité dans le réchauffement climatique, en s’activant à défendre l’idée que le capitalisme peut tout à fait être écolo. Ils veulent bien moins polluer, certes, mais à condition que rien ne change, à condition que la croissance et les profits soient toujours au rendez-vous. Ils veulent bien moins polluer, mais il faut que les pertes générées par un moindre usage du pétrole soient compensées, largement compensées par les bénéfices que peuvent rapporter, entre autres, les industries liées aux énergies renouvelables. Tout est source de profit pour les capitalistes, même et surtout les dégâts qu’ils créent…

Tous les remèdes miracles vantées par nos dirigeants contre le réchauffement climatique, comme la politique du « pollueur-payeur », sont complètement colonisés par la mentalité capitaliste et s’avèrent donc totalement inefficace. L’exemple du « marché carbone » est édifiant. Dans ce système, les entreprises peuvent polluer jusqu’à un certain point, et si elles dépassent la limite, elles doivent payer une taxe (somme toute modeste). Mais par contre si elles polluent bien en deçà de cette limite, elles peuvent vendre leurs « droits à polluer » inutilisés à d’autres entreprises ! Et que font les grandes entreprises ? Elles délocalisent leurs activités dans des pays non soumis à cette mesure, et font du business avec leurs « droits à polluer »…. Voilà une politique totalement inefficace, mais que l’on compte poursuivre et approfondir… La politique du « pollueur-payeur » apparaît positive au premier abord, mais qu’est-ce qu’elle signifie au fond ? Que ceux qui ont assez d’argent pour polluer, c’est-à-dire déjà les plus gros pollueurs, peuvent continuer à polluer en parfaite bonne conscience, pendant que les plus modestes sont pénalisés. Bref, non seulement ça ne change rien au problème, mais c’est créateur de nouvelles difficultés pour les classes populaires.

Prendre des mesures écologiques fortes tout en restant dans ce système capitaliste, c’est faire payer la note aux pauvres qui sont pourtant les moins pollueurs, c’est exacerber les injustices et les inégalités, c’est provoquer un véritable désastre social.

Chacun voit aussi la limite des efforts que nous pouvons faire individuellement. Beaucoup voudraient bien, par exemple, se débarrasser de leur voiture. Mais peu réussissent à s’en passer ; car on en a besoin pour se rendre sur son lieu de travail qui se situe à des dizaines de kilomètres chez soi ; car on habite à la campagne ; car là où on réside il n’existe pas de transport en commun, etc. Chacun comprend à quel point la société telle qu’elle est organisée nous impose ses contraintes, qu’il est difficile de briser sans réponse collective et politique. Combien réduire drastiquement l’usage de la voiture sans questionner, au-delà même de la politique des transports, l’aménagement du territoire, l’organisation du travail, l’accès au logement – bref sans questionner le modèle économique, le pouvoir, la propriété ?

On ne pourra pas faire d’écologie sérieusement si l’on ne permet pas à chacun de vivre écolo, si l’on n’accorde pas aux plus pauvres un véritable droit à l’existence. C’est bien pour cela, aussi, qu’il faut changer radicalement l’organisation de nos sociétés, et rompre avec ce système capitaliste qui est par essence inégalitaire et créateur de misère. C’est bien pour cela que les efforts à faire doivent être équitablement répartis (c’est aux plus riches d’abord de faire des sacrifices). C’est bien pour cela qu’il faut instaurer un véritable partage des richesses – à l’échelle de nos sociétés comme à l’échelle du monde.

Construire une société d’égaux

Pour sauver le climat et les espèces qui vivent sur terre, il est donc impératif de détruire le capitalisme. C’est-à-dire détruire ce système où la machine économique est toute entière mobilisée au service du profit et de la croissance économique, un système qui cherche à tout marchandiser et dans lequel l’argent régit nos existences, un système dans lequel une petite minorité décide de tout et exploite la majorité, un système qui génère des inégalités de richesse. Tout dans ce système est nocif pour le climat et pour la nature, tout dans ce système fait obstacle à une vraie politique en faveur du climat. On ne peut pas espérer un avenir pour l’humanité en continuant à vivre sous le joug d’un système qui ne connaît que le court-terme, qui se moque éperdument du monde qu’il va laisser aux prochaines générations.

Il est impératif de détruire le capitalisme, c’est-à-dire de développer à la place une organisation sociale dans laquelle les activités dites économiques seraient dégagées du diktat du profit et de la croissance, seraient organisées dans le seul souci de la dignité humaine et dans le respect scrupuleux de la nature. Détruire le capitalisme, c’est-à-dire construire une société d’égaux, une société sans classes, sans chefs, sans patrons, sans exploiteurs ni exploités, sans riches ni pauvres ; une société dans laquelle la masse des travailleurs détiendraient les moyens de production et détermineraient souverainement la finalité de leurs activités ; une société où le travail ne serait plus synonyme de corvée absurde et abrutissante, et verrait son sens, sa place et ses frontières profondément remaniés ; une société qui assurerait une véritable égalité des conditions ; une société dans laquelle l’argent ne régirait plus nos existences, sinon à leurs marges ; une société dans laquelle le droit à l’existence primerait sur le droit de propriété ; une société dans laquelle ce qui constitue un bien commun, un bien élémentaire et précieux pour l’humanité ne pourrait plus être ni privatisé ni marchandisé. Autant d’objectifs désirables et nécessaires qui exigeraient préalablement de mettre en pièces le pouvoir des banques et des marchés financiers en rendant aux citoyens la maîtrise de la monnaie et du crédit ; d’interdire la propriété lucrative (c’est-à-dire de posséder un bien qu’on n’utilise pas pour en tirer un profit), d’interdire la rente, l’usure, la spéculation, bref tout ce qui permet de voler le fruit du travail d’autrui et de gagner de l’argent sans travailler ; de réduire à néant ou presque les écarts de revenus ; de réduire le temps de travail, ne serait-ce que pour mieux le partager ; d’interdire la publicité ; d’étendre le champ de la gratuité ; de promouvoir l’autosuffisance, la coopération ; de relocaliser les activités, redévelopper les circuits courts, redévelopper l’agriculture biologique et paysanne, etc.

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi en finir avec l’organisation du monde actuelle. En finir avec les inégalités de richesses, non seulement au sein de nos sociétés, mais aussi et surtout au niveau planétaire, entre les pays du Nord, dits « développés », et ceux du Sud, dits « en voie de développement ». En finir avec le pillage des seconds par les premiers. Baisser le niveau de vie des pays « riches » – au lieu de chercher à convertir les pays « pauvres » à des modes de vie qui ne sont absolument pas généralisables. Rompre avec l’idéologie du « développement », qui veut faire croire aux pays « pauvres » qu’ils sont « en retard » sur les pays « riches » et qu’ils doivent rattraper et copier leur pitoyable modèle économique. Ce bouleversement dans les rapports entre pays du Nord et du Sud est d’autant plus nécessaire que ces derniers, nous l’avons dit, seront les plus touchés par le réchauffement climatique.

Détruire le capitaliste qui est en nous

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi rompre avec sa vision du monde et de la vie. Il est essentiel de comprendre que le capitalisme n’est pas qu’un système économique mais aussi un système de valeurs, une idéologie, un imaginaire, bref une certaine idée du monde et de la vie, qui a réussi à s’imposer à nous – et commande nos existences bien plus que nous le croyons. Ce que nous prenons pour un progrès, une libération – nos modes de vie consuméristes, faciles et abondants – sont en réalité ce par quoi nous avons été le plus solidement asservi et dégradé jusqu’ici, et ce par quoi le capitalisme réussit à s’emparer de nos âmes, à modeler nos pensées et nos comportements pour les mettre en conformité avec ses objectifs et à faire de chacun de nous de simples rouages de sa machine. Bien davantage que le diktat du salariat, c’est le consumérisme, le désir consumériste qui constitue aujourd’hui la meilleure des polices pour le capitalisme ; qui achète ne fait jamais qu’obéir à un ordre, qui croit se faire plaisir en achetant fait surtout plaisir à un système. On ne sait rien encore du capitalisme si l’on ne saisit pas son aptitude à remodeler les sociétés à son image – si l’on ne saisit pas à quel point il structure l’organisation de nos sociétés, nos manières de penser et de vivre, nos rapports aux autres. Dans les sociétés occidentales, le capitalisme a détruit ou quasiment détruit toutes les cultures populaires et traditionnelles, c’est-à-dire toutes les autres manières qui existaient d’envisager le monde et de s’y comporter. Il a réussi à nous imposer sa propre « culture », en nous imposant de ne plus envisager le monde que sous son angle à lui, l’angle économique, l’angle quantitatif, matériel, financier, en réduisant nos vies à la production et à la consommation, en marchandisant quasiment tous les rapports humains et tous les aspects de la vie.

Le capitalisme n’est pas un ennemi qui nous fait face mais un ennemi qui nous traverse. Détruire le capitalisme, c’est d’abord détruire le capitaliste qui est en nous. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans engager d’abord une puissante bataille culturelle, sans engager d’abord une véritable décolonisation de nos imaginaires. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans s’attaquer à notre mentalité consumériste et individualiste. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans mener une guerre impitoyable à l’égoïsme, à la cupidité, à l’avidité, au calcul, à l’esprit de compétition, au court-termisme – tous ces comportements sur lesquels se fonde le capitalisme et qu’il impose et encourage – et leur opposer d’autres principes : la solidarité, la générosité, l’égalité, la coopération, la sobriété… Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans remettre en cause ces idées étriquées et pitoyables de la vie, du bonheur, de la réussite qu’il nous impose – et lui en opposer de plus nobles et de plus désirables. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans nous sortir de cette obsession de tout mesurer, de tout compter, de tout chiffrer, de tout quantifier, de tout évaluer – par laquelle le capitalisme colonise aussi nos esprits et nos vies. Bref il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans déséconomiser nos existences, sans redévelopper des rapports non marchands, sans défendre et promouvoir d’autres cultures, d’autres façons d’envisager et de vivre le monde, sans défendre et promouvoir tous les modèles de vie (notamment ce qui reste ici de modes de vie populaires, ou ce qui reste ailleurs de modes de vie dits « traditionnels » ou « primitifs ») qui résistent et s’opposent à celui vanté et imposé par le capitalisme : le modèle consumériste, qui n’est jamais que la généralisation du modèle bourgeois.

Détruire le capitalisme n’implique pas autre chose que ce qu’on appelle – avec une certaine terreur – la décroissance. Il n’est pas inutile de préciser ici que cette décroissance que de plus en plus de gens appellent de leurs vœux n’a strictement rien à voir avec une récession. Il n’y a assurément rien de pire (ou presque) qu’une société vouée à la croissance, comme la nôtre, qui ne connaît pas de croissance. Dans un système capitaliste, l’absence de croissance signifie le maintien voire l’amplification des injustices, des inégalités, de la misère. Et le temps viendra très vite où nous n’aurons plus aucune croissance, que nous le voulions ou non, au regard de l’épuisement programmé des réserves de pétrole. Aussi déplaisant soit-il, une croissance infinie est impossible sur une planète aux ressources finies. Toute la question aujourd’hui est de savoir dans quelle condition nous vivrons sans cette croissance. Dans l’ordre ou le chaos ? Dans la justice ou sous toujours plus d’injustices ? Assurément, la décroissance que nous prônons devra d’abord être celle des injustices et des inégalités.

Moins de biens mais plus de liens

Si nous ne sommes pas capables d’une autre approche de la vie, si nous ne sommes pas capable de nous extraire de cette idée saugrenue que le bonheur est dans l’accumulation d’argent et de biens matériels, si nous ne sommes pas capables de raisonner au-delà de notre petite échelle individuelle, il est clair que les sacrifices à faire pour sauver le climat pourront apparaître énormes. Alors, oui, nous devrons tôt ou tard en finir avec l’usage effréné de la bagnole et de l’avion, mais si nous avons la volonté de dépasser notre égoïsme et d’instaurer une véritable fraternité nous pourrons conserver une bonne partie de notre « confort » matériel actuel – tout en garantissant à chacun la satisfaction de ses besoins primordiaux. Dans ce but, on pourrait ainsi imaginer, concrètement, de mettre en partage nos moyens matériels d’existence, de mettre au point un usage collectif de nos machines les plus coûteuses en énergie (par exemple la bagnole) avec nos amis, nos voisins ou d’autres personnes dans le cadre de groupes ad hoc. Non seulement nos « privations » seront modestes mais nous prendrions conscience que la richesse, l’aisance, le confort sont en fin de compte moins affaire de biens que de liens. Non seulement nous perdrions peu mais nous gagnerions une qualité de vie que nous sommes loin d’avoir aujourd’hui – pensons notamment à tout ce mal-être, à toutes ces souffrances psychiques que génèrent l’isolement, le chacun pour soi et la guerre de tous contre tous, au travail et ailleurs, pensons à tout cet inconfort et à toutes ces maladies dus à la pollution. La qualité de vie n’est en effet en rien synonyme de « pouvoir d’achat » et de patrimoine (pis, on ne voit que trop ce qu’une vie réduite à la production et la consommation et une trop grande place accordée aux richesses matérielles peuvent engendrer d’aliénation et d’appauvrissement de la vie). La qualité de vie se mesure bien davantage dans la possibilité pour chacun de vivre dans un cadre agréable et exempt de toute pollution et de tout stress, de bien manger, d’être en bonne santé, de disposer de son temps, d’être libre de mener, non une vie de riche, mais une vie riche – une vie où l’on puisse être autre chose qu’un consommateur et un producteur, où l’on puisse mener des entreprises enrichissantes et exaltantes, entretenir des relations profondes et intenses avec les autres, explorer les contrées de l’amour, du jeu, de l’art, de la connaissance, explorer toutes les facettes de son être, développer ses facultés, s’épanouir, se réaliser, exploiter toutes ses potentialités créatrices, communier avec la nature, s’attacher au beau, aux choses prétendument « inutiles », etc. Bref la qualité de vie a tout à voir avec la « production » d’autres richesses que celles matérielles – ce que pourrait précisément permettre une société émancipée des carcans capitalistes et consuméristes.

Ne nous laissons pas intimider par tous ces adorateurs du capitalisme qui nous expliquent que sortir du capitalisme et mettre en œuvre une décroissance généreront une apocalypse sociale, une misère terrifiante. Tout le monde voit bien que l’on peut vivre dans un monde débordant de richesses matérielles et y déplorer pourtant beaucoup de misère. Il y a tant de gens, en France même, qui galèrent, qui vivent dans la misère ou tout proche, alors que nous n’avons jamais été aussi riches – matériellement parlant. Il n’est pas difficile de constater que la misère n’est pas dû à un défaut d’argent, de moyens matériels, mais d’abord à un défaut de solidarité. Pour bâtir un monde prospère, au sens le plus noble du terme, un monde sans misère, nous avons besoin moins de richesses matérielles que de solidarité, de coopération et de partage…

Se réapproprier nos vies

Il faut donc détruire un système destructeur, et pas seulement pour le climat. Quand bien même le capitalisme ne détruirait pas le climat, il n’en resterait pas moins à éradiquer, pour toutes les vies humaines qu’il détruit, pour toutes les injustices et violences qu’il suscite sur cette Terre, pour cette vie absurde et médiocre qu’il nous impose. Quand bien même nos modes de vie seraient soutenables et généralisables à la planète entière, ce serait encore une raison supplémentaire de les refuser et de les combattre.

Détruire le capitalisme exige que nous soyons résolus à ne plus le servir, mais aussi que nous sachions construire autre chose en parallèle et à ses dépens. Déserter, saboter, bloquer, oui, mais aussi créer, expérimenter, ériger partout des alternatives, élever partout des petits morceaux d’un autre monde. Faire grève, oui, mais que cette grève soit aussi celle de la consommation, et qu’elle puisse nous ouvrir à d’autres visions du monde, à d’autres façons de vivre. On ne détruira pas le capitalisme sans reprendre en main nos existences, sans nous libérer de l’emprise des biens matériels, sans réapprendre et reconquérir notre autonomie – face à un système économique et une infrastructure technologique gigantesque qui nous ont soigneusement dépossédé de tous nos moyens d’existence –, sans retrouver des savoir-faire aujourd’hui confisqués ou abandonnés.

De petits sacrifices pour en éviter de grands

Alors, oui, la sauvegarde de la planète réclame des « sacrifices ». Mais de bien maigres sacrifices en comparaison des sacrifices – de véritables sacrifices humains – auxquels nous nous exposons si nous ne faisons rien. Le réchauffement climatique n’est pas une petite affaire. Il va entraîner et entraîne déjà de grands bouleversements (la question n’est plus aujourd’hui d’empêcher le réchauffement climatique, mais d’en réduire le plus possible son impact). C’est, au bout du compte, la survie même de l’humanité qui est en jeu. On parle beaucoup de la montée des océans et de la disparition de nombreuses espèces animales, mais il ne faut pas oublier la multiplication et l’aggravation de catastrophes naturelles (cyclones, sécheresses…) et aussi des phénomènes plus durables comme la désertification. Les sécheresses et désertifications, qui touchent et toucheront essentiellement les pays du Sud (ceux-là qui ne sont pour rien dans le réchauffement climatique), ont des incidences très graves : c’est la baisse voire l’absence de récoltes, la pénurie d’eau, et donc des gens privés de leurs moyens de subsistance, la misère, des exodes massifs, la hausse du prix des aliments, des problèmes pour s’alimenter dans toute la population, et au final des tensions sociales et internationales fortes qui peuvent déboucher sur des guerres…. C’est d’ailleurs l’une de ces sécheresses qui a contribué pour une grande part à la guerre civile qui ensanglante aujourd’hui la Syrie.

Le réchauffement climatique est assurément la plus grande menace qui pèse sur l’humanité, ne serait-ce que parce qu’elle va aggraver tous les problèmes, toutes les injustices que nous subissons aujourd’hui. Rester passif devant cela, c’est être les complices d’un véritable crime.

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Pour sauver le climat : changer de modèle de société, en finir avec le mode de vie consumériste

« Deux degrés avant la fin du monde » : une bonne introduction aux conséquences et enjeux du réchauffement climatique, ainsi qu’aux solutions à lui apporter. Les intervenants du film en conviennent : pour sauver le climat et les espèces qui vivent sur terre, les « petits gestes » ne règleront rien. Si l’on veut agir vraiment, c’est tout notre système qu’il faut remettre en cause. Si l’on veut agir vraiment, il faut changer radicalement de vision du monde, de modèle de société, de modes de vie.

Le documentaire se fait peu loquace sur le système en question, mais c’est bien du capitalisme qu’il s’agit. C’est le capitalisme, son modèle économique, ses valeurs, son imaginaire, qui est en cause – n’en déplaise à tous ces pyromanes (chefs d’Etats et industriels) qui paraderont à la COP21 déguisés en pompiers. C’est l’obsession du profit – l’obsession-reine du capitalisme -, érigée en impératif civilisationnel sous le nom de croissance, qui met en péril le climat et l’environnement, en incitant les populations à produire et à consommer toujours plus, et donc à gaspiller toujours plus d’énergies polluantes. C’est cet amour des biens matériels, c’est cette obsession d’en accumuler toujours plus, qui nous est inoculé quotidiennement via la publicité, qui met en péril le climat et l’environnement. Il faut le dire et le répéter : on ne peut pas se soucier à la fois du climat et de la croissance économique. Il faut en finir avec cette religion de la croissance – qui n’est que le masque présentable de la cupidité la plus crasse. Il faut en finir avec ce modèle de vie consumériste – qui ne nous apporte par ailleurs qu’un faux confort. Il est vain de vouloir sauver le climat si l’on ne s’attaque pas aux valeurs qui fondent le système capitaliste et sont encouragés par lui : égoïsme, cupidité, avidité, calcul, esprit de compétition… Pour sauver le climat, il faut engager une véritable révolution politique et culturelle, il faut retrouver des modes de vie plus sobres, il faut insuffler à nos sociétés des valeurs plus saines : humilité, partage, égalité, coopération…

Pour approfondir la question, on pourra se référer à quelques anciens articles publiés ici :

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Contre la mascarade de la COP21, réaffirmons la nécessité de sortir du capitalisme pour sauver le climat !

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Appel international contre la COP21

Du 28 Novembre au 12 Décembre, nous nous mobiliserons à Paris contre la COP21. 195 chefs d’État, et un nombre incalculable d’industriels se réuniront pour décider de mesures inutiles afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. En fait, il s’agira de statuer sur la quantité de pollution raisonnable que les industriels pourront rejeter dans l’atmosphère. Les nouveaux quotas de CO2 ne sont qu’un nouveau moyen pour les pays riches de continuer à s’octroyer le droit de polluer impunément.
Nous ne laisserons pas ceux qui sont les seuls responsables du réchauffement climatique et de la marchandisation du vivant tenir leur énième mascarade tranquillement !

La seule solution pour régler ce problème est la fin du système capitaliste et productiviste, pas un sommet dans une zone militarisée.
Que toutes celles et ceux qui n’en peuvent plus de ce système mortifère, d’Europe et du monde, convergent vers Paris contre la COP21 !
De multiples manifestations et des rencontres auront lieu pendant la conférence. Venez avec vos propositions et votre volonté, pour créer ensemble, d’autres formes de vie en commun loin des diktats économiques.

Des lieux d’hébergement et d’accueil seront prévus, ainsi que les
actions suivantes :

  • Dimanche 29 Novembre : Manifestation
  • Du 29 Novembre au 12 Décembre : Diverses journées d’action.
  • Samedi 12 Décembre : Clôture et journée d’action.

Assemblée parisienne contre la COP21

Plus d’infos : http://anticop21.org/

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Etatistes et libertaires doivent coopérer (Alain Bihr)

POING LEVÉ« Je partage la double conviction de Marx qu’il est possible et nécessaire d’orienter le processus révolutionnaire dans le sens d’un dépérissement de l’État, mais qu’il est simultanément impossible d’abolir l’État du jour au lendemain. Ce qui signifie aussi que nous avons besoin, simultanément, d’organes qui prennent et exercent le pouvoir d’État et d’organes qui travaillent à développer des pratiques de contre-pouvoir, tout au long du processus révolutionnaire, de manière à conforter la capacité de la société à se gouverner et à s’organiser par elle-même. Ce qui signifie qu’il faudrait dès aujourd’hui concevoir des alliances larges, entre ces deux types de formation, pour les faire travailler ensemble. C’est peu dire qu’on en est encore loin ! Les organisations de tradition et de vocation « étatiste » et celles de tradition et de vocation « libertaire » ont tendance, au mieux, à s’ignorer, quand elles ne s’invectivent pas, alors qu’il faudrait qu’elles ouvrent le dialogue entre elles pour parvenir à créer un espace de coopération aussi large que possible entre elles. »

« Je n’ai pas accordé beaucoup d’attention ni d’intérêt aux tenant des thèses de l’anti-pouvoir (…). Je pense qu’il y a de la part des tenants de ces thèses une confusion entre trois notions liées, mais qui demandent néanmoins à être distinguées : la puissance sociale, le pouvoir politique et l’État. La puissance sociale est la capacité que doit posséder et exercer toute société d’agir sur elle-même, en se (re)produisant à travers les rapports entre ses membres, individuels ou collectifs. Elle implique toujours une capacité plus ou moins étendue et forte de la société à s’autogouverner (s’autodiriger), s’auto-organiser et s’autocontrôler. Le pouvoir politique résulte d’une monopolisation, toujours réversible, d’une partie de la puissance sociale par une partie des membres de la société, qui se mettent en mesure de diriger, organiser, contrôler certains aspects de la pratique sociale en dominant ceux des membres de la société qui se trouvent exclus (pour partie) de l’exercice de cette même puissance. Quant à l’État, il n’est qu’une partie et forme du pouvoir politique, procédant de sa professionnalisation et de l’organisation de ces professionnels de l’action politique en corps spécialisés (appareils). Dans le cadre de ces définitions (évidemment discutables), je peux comprendre que l’on défende la thèse qu’une révolution peut se passer de la prise et de l’exercice d’un pouvoir d’État (c’est la thèse anarchiste classique), même si je ne la partage pas, comme je l’ai expliqué.

Mais je ne comprends pas comment on peut prétendre qu’une révolution puisse se passer de l’exercice de tout pouvoir politique, quelles qu’en soient la nature, l’étendue et les formes, dans la mesure où la révolution suppose que l’on exproprie de son pouvoir une minorité dominante (en l’occurrence, la classe capitaliste) et ses alliés, au profit de l’immense majorité — et que cela revient à établir, par conséquent, le pouvoir de la seconde sur la première. L’absence de tout pouvoir politique (l’anarchie radicale qui, dans le cadre des définitions précédents, se définirait par l’exercice de la puissance sociale par l’ensemble des membres de la société dans des conditions de parfaite égalité entre eux) suppose que soit mis fin à tous les rapports d’oppression (entre classes, entre sexes, entre générations, etc.) et à toutes les divisions, hiérarchisations, conflictualités auxquelles ils donnent naissance. Si l’on veut se proposer de réaliser une telle utopie, et à supposer qu’on y parvienne, ce ne peut là encore être le cas immédiatement, sans médiation temporelle et organisationnelle : sans étapes ni recours à des formes d’exercice du pouvoir, fût-ce sous la forme de contre-pouvoirs destinés à détruire les pouvoirs oppressifs existants. Autrement dit, je pense que l’anti-pouvoir est une pure vue de l’esprit. »

Alain Bihr interrogé par la revue Ballast

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ob_ffa3e3_papa03-2145A propos de quelques idées reçues sur Marx

(extrait de la « Lettre à mes camarades libertaires » d’Alain Bihr) :

« A la seule évocation du nom de Marx, certains d’entre vous sont peut-être déjà enclins à ne pas en écouter davantage. Toutes les dérives autoritaires et totalitaires qui ont ensanglanté l’histoire du marxisme ne sont-elles pas déjà contenues dans l’œuvre de Marx même ? Le goulag n’est-il pas déjà à l’horizon des conflits entre marxistes et anarchistes qui ont fait éclater l’Association internationale des travailleurs ? L’auteur du Capital n’est-il pas un indécrottable étatiste doublé d’un dogmatique enfermé dans son scientisme économiste ?

Les idées reçues à propos de Marx sont aussi nombreuses, fausses et stupides que celles… communément répandues à propos de l’anarchisme et des anarchistes. Elles signent une ignorance qu’elles contribuent du même coup à entretenir. Marx étatiste ? Mais c’est tout simplement oublier que Marx débute sa carrière intellectuelle et politique par une critique radicale des Principes de la philosophie du droit de Hegel et, notamment, de la section consacrée à l’État, qui le conduisent à dénoncer dans l’État une figure de l’aliénation humaine qui est à abolir en tant que telle. Une intuition de jeunesse qu’il ne remettra jamais en cause. Car Marx est un antiétatiste conséquent. Dès ces mêmes textes de jeunesse, il comprend que le principe de la division et de l’opposition entre société civile et État est à chercher dans la société civile elle-même, que si l’État s’érige au-dessus de la société jusqu’à constituer un organe qui la parasite, c’est que cette société se divise et s’oppose en elle-même ; en un mot que la racine de l’aliénation étatique est dans la division de la société en classes mais aussi en individus privés (propriétaires privés) et que l’on ne peut pas espérer mettre fin à l’État sans abolir aussi ce qui donne naissance aux divisions de la société en classes sociales, soit précisément la propriété privée (des moyens de production), dans laquelle l’État plonge ses racines. Pour Marx, l’anarchie est indissociable du communisme. Et, en ce sens, je soutiens après Maximilien Rubel que Marx est bien un penseur de l’anarchie, qui plus est un penseur qui prend le pari anarchiste (celui d’une société sans État ni pouvoir politique séparé) au sérieux en allant jusqu’à la racine socioéconomique de l’aliénation politique.

Marx économiste scientiste ? Mais a-t-on seulement prêté attention au sous-titre du Capital, qui a constitué le titre de tous les manuscrits qui lui ont servi de brouillon : «  Critique de l’économie politique » ? Par quoi il faut entendre non pas une critique de la seule économie politique comme représentation (science) mais encore une critique de l’économie politique comme monde fétichiste : comme monde à l’envers, dans lequel les produits du travail humain, sous forme de marchandises, d’argent, de capital, s’autonomisent à l’égard des producteurs, échappent à leur contrôle, à leur volonté, à leur conscience même et les dominent et les écrasent de tout leur poids de rapports sociaux réifiés, au point où les hommes se prosternent devant eux comme devant des puissances surhumaines. Une critique destinée à abolir l’économie politique : à mettre fin non seulement au règne de la marchandise, de l’argent et du capital, donc au travail aliéné, mais au travail tout court, au règne de la rareté et de la nécessité.

Marx dogmatique ? Mais qui se donne la peine (le mot est à prendre dans tous les sens) de lire Marx y découvre tout… sauf un marxiste, si l’on entend par là quelqu’un qui professe un dogme ou qui répète un ensemble de principes théoriques ou politiques intangibles. L’œuvre de Marx, que des générations de marxistes ont canonisé et dogmatisé, n’a rien d’un monument achevé. Bien au contraire, c’est et cela reste un immense chantier, ouvert au cours d’une existence de recherches, de travaux, de luttes, résultat d’un trajet qui n’a rien eu de linéaire et qui a vu se succéder des projets divers, certains relativement aboutis, d’autres laissés en plan, d’autres encore à peine esquissés. Avoir voulu faire de cet immense chantier un système définitif et clos sur lui compte sans doute parmi les plus monstrueuses entreprises de falsification de toute l’histoire de la pensée.

Tout est-il dans Marx ? Évidemment non, pas plus que dans Proudhon, Bakounine, Malatesta, Kropotkine ou d’autres. Imaginer qu’il puisse exister un homme, quel qu’il soit, qui ait réponse à tout est tout simplement antagonique de toute démarche révolutionnaire. Ni dieu ni maître… à penser, telle doit être seule devise ! La seule manière d’être fidèle à Marx, ce n’est certainement pas de le répéter mot à mot, c’est de se remettre au travail sur le chantier qu’il a ouvert, de l’élargir et de l’approfondir dans d’autres directions et vers d’autres horizons que ceux conçus par lui, et de continuer à faire fonctionner les matériels et matériaux qu’il nous a légués pour en éprouver l’efficacité, quitte à en constater les limites, voire la caducité. Autrement dit, le seul usage légitime de Marx est de le confronter au monde actuel, aux exigences nées de son intelligence critique et de sa transformation dans un sens émancipateur. »

http://www.legrandsoir.info/ALAIN-BIHR-LETTRE-A-MES-CAMARADES-LIBERTAIRES.html

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« Actualiser le communisme » par Alain Bihr : http://kropot.free.fr/bihr-actuacom.htm

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Deux autres articles de la revue Ballast où l’on défend la proximité entre anarchisme et communisme et un nécessaire rapprochement entre les révolutionnaires de ces deux traditions :

Publié dans Citations, Conférences, entretiens, Vidéos

Peut-on vraiment se débarrasser de l’Etat ? (Débat entre Frédéric Lordon et Eric Hazan)

Un échange stimulant entre Eric Hazan (essayiste et éditeur) et Frédéric Lordon (philosophe et économiste) à propos du livre A nos amis du Comité invisible – et plus particulièrement de la question du pouvoir et de l’Etat. On doit la vidéo de cet échange (qui date du 27 novembre 2014) au site Hors-Série.

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Extrait de l’intervention de Frédéric Lordon :

« Que l’Etat moderne bourgeois soit le verrou ou la clé de voûte de l’ordre capitaliste, la chose n’est pas douteuse. Par conséquent on ne pose pas la question du renversement du capitalisme, sans poser la question de l’Etat. Mais c’est souvent une reformulation un peu différente de cet énoncé qu’on entend, une reformulation qui dit : on ne pose pas la question du renversement du capitalisme sans poser la question du renversement de l’Etat, ce que je n’ai pas dit, moi j’ai dit « sans poser la question de l’Etat ». Et derrière cette restriction il y a ceci : il y a que ce « débarrassons-nous de l’Etat » me semble (…) le point commun théorique, abstrait, à la pensée libérale et à la pensée libertaire. Et le schème théorique commun à ces deux pensées c’est l’Etat exogène. Qu’est-ce que c’est que ce schème de l’Etat exogène ? C’est l’idée qui consiste à dire : il y a d’abord le bon rassemblement des individus – les uns l’appellent société civile, les autres multitude, singularité quelconque – (…) qui vient malencontreusement se faire coiffer par une entité fondamentalement exogène, venue on ne sait d’où, mais du dehors, et hétérogène au bon rassemblement lui-même, et qui par conséquent va l’asservir.

Alors entendons-nous bien : que l’Etat soit un potentiel d’asservissement, et dans la quasi-totalité des cas d’Etats connus, un asservissement réel, la chose n’est pas discutable. Ce qui est discutable, théoriquement parlant, (…) et qui fait mon objection, c’est ce schème commun partagé par les pensées libérales, libertaires et, je crois dans une certaine mesure, par celles du Comité invisible, ce schème commun que l’Etat serait une entité exogène et étrangère. Et c’est ici qu’il faut reconvoquer les philosophies politiques de l’immanence, soit entre autres La Boétie, Spinoza et Marx (…). La Boétie dit ceci : « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps » – c’est le thème de La Boétie dans toute sa splendeur – mais, poursuit La Boétie « D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? ». Voilà ce que me semble être le message de La Boétie auquel j’ajoute un léger anachronisme, c’est qu’il y a toujours à la tête de l’Etat un fada qui pense « L’Etat c’est moi » mais la réalité c’est que l’Etat c’est nous, mais que c’est nous en dernière analyse, clause théoriquement tout à fait décisive. En dernière analyse, l’Etat n’est pas exogène, il ne tombe pas du ciel, il est une production endogène de l’Histoire des hommes, cette Histoire dont Marx dit si bien que ce sont les hommes qui la font sans savoir qu’ils la font, ni comment ils la font. Contre ces pensées de l’Etat exogène – « donc en effet s’il est exogène, il n’y aurait qu’à s’en débarrasser » -, les philosophies politiques de l’immanence nous reconduisent à l’idée un peu douloureuse que c’est nous, et un « nous » à la fois synchronique et diachronique, qui avons fait l’Etat et qui le refaisons à chaque instant, qui le renourrissons à chaque instant, sans savoir que nous l’avons fait, et sans savoir que nous le faisons encore, que nous continuons à le faire. Par conséquent, l’Etat est notre créature mais qui nous est méconnaissable, qui nous a échappé et qui, oui, nous asservit – avec le supplément esthétique que, si vous voulez, en quelque sorte, il nous asservit à nos propres frais -, et comme une puissance étrangère qu’il est devenu à nos yeux alors que, en dernière analyse, il est intégralement de notre provenance. On peut dire que, dès les thèses sur Feuerbach, Marx ne pense qu’à ça, moins à l’Etat en particulier d’ailleurs, que plus généralement à  toutes les puissances sociales, dont les hommes sont les producteurs en dernière analyse, mais qui, dit Marx, se sont élevées au-dessus d’eux, et qui, pétrifiées, ont acquis comme une vie propre, et qui les surplombent et les dominent alors que ce sont les hommes eux-mêmes qui leur ont donné naissance : Dieu, l’argent, la marchandise, le capital, l’Etat. Faire une théorie de l’Etat, c’est faire une théorie des golems. La grande question de Marx, celle de la onzième thèse, demande à mon sens d’être reformulée de manière un peu plus spécifique que « ce qui compte, ça n’est plus seulement d’interpréter le monde, c’est de le transformer », en disant quelque chose comme « ce qui compte, c’est de remettre la main sur les golems ». Et pour ma part je reformulerai de manière un tout petit peu différente, car si vous voulez la reformulation que je viens de vous proposer me semble, honnêtement, assez dans le droit fil de l’intention inséparablement théorique et politique de Marx. Ma propre reformulation ça serait « Ce qui compte, c’est de savoir à quel degré il est possible de remettre la main sur les golems ». (…) « Jusqu’à quel point pouvons-nous remettre la main dessus ?» C’est là, c’est la réponse à cette question où je me sépare de Marx. (…) Il pense possible que les sociétés se récupèrent pleinement, qu’elles accomplissent entièrement la promesse de l’autonomie. En d’autres termes il pense possible que la multitude renoue avec elle-même un rapport de complète transparence à soi et de contrôle conscient intégral de toutes ses productions. Et pour ma part je ne crois pas ça. (…) La question du nombre est décisive ici, pour moi c’est une des erreurs les plus caractéristiques de certains auteurs de la pensée libertaire et qui consiste à penser les grandes communautés – disons les communautés de schème national pour faire simple – comme simple homothétie des petites, comme simple extension des communautés expérimentales – si vous voulez : l’Etat nation c’est la ZAD mais en gros. Or, à l’inverse de ces petites communautés qui se définissent comme petites par le fait que tout le monde y voit tout, les grandes communautés, elles, réunissent des gens qui ne se voient pas, qui ne se rencontrent pas, et qui pourtant sont unies sous un certain rapport et en interaction. Dans ces grandes communautés, le tout est supérieur à la somme des parties, ce qui signifie qu’il y a une productivité de la multitude qui, pour une part, et j’insiste aussi sur cette clause, pour une part variable, pour une part réductible, mais pour une part qui ne me semble pas annulable, il y a une productivité de la multitude qui pour cette part, échappe nécessairement à la conscience et à l’intention de ses parties. Le propre de la productivité de la multitude c’est l’excédence et l’échappement. Eh bien l’Etat comme golem a fondamentalement partie liée avec l’excédence et avec ce genre de processus. C’est pourquoi, je crois, il y a nécessairement toujours de l’Etat. Ceux qui croient au démantèlement de l’Etat méconnaissent que sitôt l’Etat détruit, il se reconstituera endogènement de l’Etat. (…) Est-ce qu’on est condamné à passer d’une police à l’autre ? Ma réponse est hélas oui. Hélas, puisque dans la police, il y a toujours potentiellement, et le plus souvent réellement, le meurtre de Rémi Fraisse. (…)

Si, comme je le crois, la sortie de la loi et de la police est une perspective asymptotique, ce que Kant appelle une idée régulatrice, il faut y voir tout le contraire d’une incitation à la démission et au renoncement ou, pire encore (comme le croient certains imbéciles, parfois mâtinés de malveillance) ou pire encore à la célébration de l’Etat policier, au contraire il faut y voir une incitation à se mettre en route. Le chemin vers l’asymptote n’est pas une ligne où tous les chats sont gris, précisément parce qu’on y chemine, c’est à dire qu’on y avance, si donc je crois qu’on n’échappe pas à ce principe général que j’appelle l’Etat général, je crois en revanche que ce principe se décline historiquement et sous des formes très contrastées: toutes les déclinaisons ne se valent pas, il y en a des différentes, et nous pouvons avoir nos préférences. Si l’Etat moderne bourgeois, par exemple, avec lequel le capital a partie liée en est une, il faudrait être fou pour imaginer que c’est là le fin mot de l’Histoire. Par exemple, je dis que le Chiapas est un Etat, je dis qu’il est une réalisation du principe de l’Etat général, et qui ne voit la différence (elle saute aux yeux) entre l’Etat du  Chiapas et l’Etat moderne bourgeois soutien du capital ? Et cependant je dis « l’Etat du Chiapas », « le Chiapas est un Etat » avec lois et police. Et peut-être que viendra un temps où la loi et la police zapatistes se rendront odieuses. Alors il faudra reprendre la lutte contre l’Etat. Et voilà ce que je veux vous dire en fait : C’est que l’émancipation est une lutte sans fin. Il n’y a nulle part de clairière ensoleillée et verdoyante de l’émancipation définitive où nous déboucherions un beau jour de liberté et où nous pourrions poser nos fardeaux et gagner le grand repos terminal. Il n’y en a pas parce que, comme toute politique, la politique de l’émancipation est interminable. »