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Quatre thèses pour une neutralisation préventive de l’antiterrorisme

I. L’antiterrorisme n’est pas une forme de répression judiciaire, mais un mode de gouvernement.

Gloses:

a. Contre toute apparence, l’antiterrorisme ne vise pas centralement ceux sur qui il s’abat, mais la population en général. Il vise à obtenir, en frappant certains, un effet sur tous les autres. Que ce soit pour les rassurer en accréditant la fiction que le gouvernement serait là pour les protéger de tant de menaces, ou pour distiller un certain émoi, un certain état de terreur et de paralysie opportun dans la population – en frapper un pour en effrayer cent. Le réhaussement du « niveau de menace terroriste » ne survient jamais à un moment anodin. Il faut se souvenir que, bien avant les révélation d’Edward Snowden au sujet des programmes de surveillance généralisée des communications, le Patriot Act de 2001 et le Terrorism Act anglais de 2000 avaient explicitement autorisé la surveillance de tous au nom de la « lutte contre le terrorisme ».

b. Une généalogie de l’antiterrorisme nous ramène à la guerre d’Algérie. À l’époque, l’antiterrorisme désigne l’activité clandestine de groupes tels que la Main Rouge, formés par les services secrets français afin de provoquer le FLN et qui commettent assassinats ciblés comme attentats à la bombe contre la population algérienne. Cette généalogie se poursuit de manière non fortuite avec la « stratégie de la tension » mise en oeuvre dans les années 1970 en Italie pour contrer le mouvement révolutionnaire. Elle passe ensuite par les GAL (Groupes Antiterroristes de Libération) en Espagne et en France qui, de 1983 à 1987, sous l’égide du ministère de l’Intérieur espagnol, vont mener plus de 35 opérations, allant là aussi de l’attentat à l’assassinat, contre l’ ETA. Lors du procès des GAL, le directeur de la Guardia Civil, le général José Antonio Sáenz de Santamariá, déclarera : « La lutte antiterroriste ne peut être poursuivie dans le cadre de la loi. À cet égard, nous sommes le plus souvent au bord de la loi, en dehors de la loi et de temps à autre dans le cadre de la loi… mais il n’y a aucune autre manière que d’utiliser la guerre irrégulière contre ces types qui vous tirent dans le dos. La règle de la loi est une bonne chose mais nous ne pouvons pas définitivement la respecter parce qu’elle fait le jeu des terroristes. » Il ajoutait en 1995, dans une interview au journal El país : « Dans la lutte antiterroriste, il y a des choses que l’on ne doit pas faire. Si on les fait, il ne faut pas le dire. Si ça se dit, il faut tout nier. »

c. Le terrorisme n’est de fait pas une catégorie juridique. Il n’y a pas de définition juridique du terrorisme, c’est pourquoi il y en a tant – plus d’une centaine de différentes de par le monde. « Terrorisme » est une catégorie politique. C’est l’impossible traduction, dans le langage du droit, de la catégorie politique d’« ennemi ». Est terroriste qui a été déclaré tel par le souverain, car c’est la prérogative souveraine que de désigner l’ennemi. Ainsi, il n’est pas rare que le « terroriste » d’hier devienne, au hasard d’un renversement de régime, le souverain d’aujourd’hui, et inversement. Yitzhak Shamir tout comme Nelson Mandela ont été à la tête d’« organisations terroristes » avant de devenir chefs d’État. C’est plus récemment ce qui est arrivé aux Frères Musulmans en Égypte. Quelques jours avant de fuir le pays dans son jet privé, Ben Ali qualifiait à la télévision de « bandes terroristes » les manifestants qui allaient devenir sans tarder les « héros de la révolution ».

d. L’antiterrorisme extra-judiciaire qui exécute avant tout jugement à coups de missiles tirés depuis des drones, ou à coup d’opérations spéciales sur toute la surface du globe, n’est pas séparable de l’antiterrorisme judiciaire qui mène des procédures-fleuves et incarcère pour des décennies, ou pas. Ce sont deux aspects d’un même mode de gouvernement, c’est-à-dire de guerre menée contre la population, contre la possibilité d’une insurrection.

II. L’antiterrorisme est le nom d’une guerre, d’une guerre psychologique mondiale.

Gloses :

a. Cela fait un siècle, depuis la Première Guerre mondiale en fait, que l’on sait que la guerre n’est pas un phénomène simplement militaire, mais un fait social total – la victoire impliquant aussi bien l’industrie que la santé, la propagande que le contrôle des comportements. Mais ce n’est que depuis les guerres de décolonisation que l’on en est venu à penser comme central l’aspect psychologique de la guerre. Et il n’est pas surprenant, les guerres de décolonisation étant des guerres menées au sein de la population et contre elle, que les techniques de l’action psychologique se soient depuis lors diffusées partout, du marketing à la politique en passant par la police. Qui n’a pas pour but, de nos jours, de gagner les coeurs et les esprits, de la pop star à la multinationale en passant par le général en opération ?

b. La guerre psychologique, qu’elle consiste à pratiquer la torture, à manipuler l’opinion ou à infiltrer une organisation, vise à façonner les perceptions, celles de l’adversaire, de son propre camp ou de la masse flottante de la population. Elle est une intervention sur la carte mentale à partir de quoi chacun s’oriente dans l’existence, sur la combativité même de l’ennemi dont dépend tout combat effectif. Dans une note écrite au Secrétaire d’État John Foster Dulles, le 24 octobre 1953, l’ancien Président des États-Unis, Dwight D. Eisenhower, la définit comme étant n’importe quoi, « du chant d’un bel hymne jusqu’à l’acte de sabotage le plus ostentatoire. » Dans une Notice d’information sur la défense intérieure du territoire et la guerre psychologique durant la guerre d’Algérie, l’armée française la caractérise ainsi : “C’est l’emploi planifié de la propagande et de tous moyens propres à influencer les opinions, les passions, les attitudes et le comportement de groupes humains, amis, neutres ou ennemis, en vue d’aider à la réalisation des buts nationaux du Pays.” Ce qui est en jeu ici, c’est le débarquement des armées sur le continent noir du pré-conscient, le contrôle par le gouvernement de l’affectivité même des populations, une extension inédite du domaine de la lutte.

c. Le terrorisme est le premier crime affectif de l’Histoire. Ce que l’on reproche au terroriste n’est pas centralement d’avoir commis ou médité un acte, de professer telle ou telle doctrine antidémocratique, mais bel et bien de répandre la terreur, par sa simple existence. Et la terreur est un affect. L’acte du terroriste, la violence du terroriste, c’est son existence même. Son existence terrifiante. Or il n’y a pas d’existence terrifiante. Il n’y a que des récits, des mises en scène, des images qui visent sciemment à produire le sentiment de terreur. Il y a aussi des façons d’accueillir ces récits, ces images qui désactivent ce sentiment. C’est-à-dire que le caractère terroriste d’un meurtre, d’un visage ou d’un mot d’ordre, ce sont ceux qui dominent l’état d’explicitation public, le récit social, qui le déterminent : soit les forces universellement alliées de l’antiterrorisme – les forces du spectacle.

d. Les forces antiterroristes, depuis des années maintenant, ont entrepris d’associer au fait de l’émeute, de l’action directe contre telle ou telle agent de l’empire, non le sentiment de libération, le sentiment de mieux respirer, d’être moins seul dans l’univers automatique qui nous écrase, mais l’effroi. La seule évocation du « Black Bloc », malgré toutes les explications contraires, veut induire la nécessité d’avoir peur – peur d’en être frappé, ou peur d’y être associé. Il est crucial de parvenir à défaire ce sortilège. Ne jamais se laisser isoler, en correspondant à sa propre image et à l’affect qui la suit mécaniquement. Susciter la complicité. Associer à nouveau à l’idée de révolution celle d’accroissement de puissance, de joie. Récemment, lors des émeutes qui ont suivi, à Toulouse comme à Nantes, l’assassinat de Rémi Fraisse, des banques ont été mises en morceaux. Le gouvernement, dans son éternelle tâche contre-insurrectionnelle, a bien entendu fait tourner en boucle ces images d’émeute, de destruction, de banque commençant à prendre feu en incriminant comme à l’accoutumée le « Black Bloc », les « anarchistes » et autres « extrémistes ». L’opération n’a pas eu exactement l’effet escompté : des esprits bien inspirés avaient eu la malice de taguer sur les banques en miettes « tiens, tes aggios ! ». Des « violents » qui ont de l’humour, voilà qui ne cadre pas avec le storytelling spectaculaire.

III. L’antiterrorisme est une politique globale, mise en oeuvre nationalement.

Gloses :

a. Il est notoire que, parmi les 11 propositions en vue d’une législation antiterroriste commune déposées par l’Union Européenne à l’automne 2001 « en réaction aux attentats du 11 septembre », six étaient déjà examinées avant les attentats, quatre étaient en préparation et une seule, sur le droit d’asile et l’immigration, était nouvelle. On sait aussi que la Grande-Bretagne, véritable locomotive en la matière, avait d’ores et déjà voté son Terrorism Act en 2000 qui, tout comme la future législation européenne, visait sans le dire les mouvements subversifs, notamment le mouvement antiglobalisation. Pour le général Fabio Mini, après Gênes, il ne fait dès cette époque pas de doute que « la contestation violente du système mondial [est] équivalente dans ce cas au terrorisme ».

b. Dans la décision-cadre du Conseil de l’Union européenne du 13 juin 2002 relative à la lutte contre le terrorisme, est défini comme terroriste tout acte susceptible de « porter gravement atteinte à un pays ou à une organisation internationale », quand son auteur a pour but de « gravement intimider une population », ou de « contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque », ou encore de « gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou une organisation internationale ». Par son flou volontaire, cette définition permet de frapper aussi bien un mouvement de grève générale visant à faire plier un gouvernement qu’un contre-sommet – et accessoirement une organisation pratiquant la lutte armée. C’est bien évidemment comme cela qu’elle avait été interprétée par nombre d’activistes à l’époque. Il n’y avait d’ailleurs là rien de nouveau : c’est avec de pareils arguments que Margaret Thatcher avait tenté, au début des années 1980, d’appliquer la loi antiterroriste à la grève des mineurs.

c. L’application de l’antiterrorisme aux mouvements contestataires est, entre-temps, rentré dans les moeurs. En Espagne, des gens qui avaient participé, durant le mouvement dit « des indignés », au blocage du parlement catalan à Barcelone le jour du vote d’un plan d’austérité ont été convoqués devant l’Audiencia Nacional, la juridiction antiterroriste. En Grèce, ce furent, parmi tant d’autres, des camarades qui avaient occupé la mairie en réponse à une opération antiterroriste au Pirée, qui furent menacés du même sort. En France, des militants qui étaient accusés, sur la route d’une manifestation, de transporter des fumigènes et des clous tordus ont été condamnés sous antiterrorisme. D’autres, ceux de Tarnac, sont encore poursuivis sous le même chef d’accusation pour avoir, d’après la police, saboté avec des crochets de fer des lignes de TGV et surtout écrit L’insurrection qui vient. En Italie, quatre camarades, Chiara, Claudio, Nicolò et Mattia sont accusés de terrorisme pour avoir participé à une action collective, revendiquée par la totalité du mouvement No-Tav, au cours de laquelle un compresseur du chantier de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin a été incendié. Il s’agirait de terrorisme car, ce faisant, ils auraient tenté de « contraindre les pouvoirs publics » à ne pas construire cette ligne et auraient causé « un grave dommage pour le pays », en lésant son « image ». Ils endurent, pour ce fait, des conditions de détention et de procès réservées aux chefs mafieux. Plus récemment, au Brésil, ce sont de gens qui ont eu le front d’organiser une manifestation contre le Mondial qui ont été arrêtés sous antiterrorisme.

d. Il est impossible, dans ces conditions, de songer à de grandes manifestations contre l’inauguration du siège de la Banque Centrale à Francfort sans se poser la question de neutraliser préventivement l’instrument développé par l’Union Européenne contre ce genre d’événements politiques. Or force est de constater que, jusqu’à présent, nous n’avons nulle part réussi à neutraliser l’antiterrorisme. Une des raisons de notre échec, jusqu’ici, est peut-être que nous avons toujours lutté contre lui dans le cadre national, alors qu’il s’agit d’une politique globale.

IV. En tant que politique globale, l’antiterrorisme doit être combattu globalement.

Gloses :

En 2001, en réaction à Gênes, le rédacteur en chef de la Revue Italienne de Défense écrit : « Étant donné que les forces de l’ordre connaissent bien ces guérillas antimondialistes, il ne devrait pas être difficile d’établir une banque de données européenne-internationale en vue d’identifier préalablement les individus dangereux, d’infiltrer les organisations et juste avant un événement à risque, de procéder à des mesures préventives, comme le recueil forcé de signatures, les contrôles frontaliers et la suspension de la convention de Schengen. » Plus explicitement, le président d’un quelconque Centre d’Études Stratégiques italien, préconise, face aux « mouvements altermondialistes » : « un contrôle généralisé du territoire par le biais d’une collaboration organisée et permanente entre les institutions militaires et les forces de police locales », « la création de centres d’entraînement spécialisés qui travailleront en étroite collaboration avec les Ministères de la Défense et de l’Intérieur », « empêcher l’organisation d’événements internationaux destinés à crédibiliser les activistes et leurs motivations », « inciter la presse et les médias à s’autodiscipliner (y compris par le biais de pressions institutionnelles plus ou moins apparentes) », « modifier le code pénal », « la désinformation et l’infiltration d’agents provocateurs dans le but de contrôler et de saboter » et enfin « une utilisation discrétionnaire de la rétorsion ». Il conclut : « les institutions impliquées dans cette grande offensive pourront également avoir recours à tout un éventail de contre-mesures théorisées et appliquées par les écoles américaines de contre-insurrection et française de guerre révolutionnaire. » Si l’on a en tête la fonction d’infiltration à l’échelle européenne qu’eut l’officier anglais Mark Kennedy ainsi que les stratégies policières appliquées aux derniers contre-sommets, il est certain que ces lignes ne sont pas de vains mots, mais la politique globale menée contre nous. Il nous faut donc une contre-stratégie, une contre-stratégie qui soit aussi globale que la manoeuvre ennemie.

1. Là où leur tactique consiste à nous isoler de la « population « pour nous la mettre à dos, nous devons faire en sorte que viennent à Francfort, non les seuls activistes et militants, mais les gens eux-mêmes – tous ceux qui subissent l’obscène politique de la BCE.

2. Là où leur tactique consiste à associer aux mouvements révolutionnaires le sentiment de terreur, nous devons faire rire, les tourner en dérision, faire montre d’un maximum d’esprit. Un « terroriste » qui fait rire n’est déjà plus un terroriste.

3. Là où nous luttons contre chaque cas de procédure antiterroriste à l’échelle locale ou nationale, nous devons saisir toute occasion d’en faire une affaire européenne à tout le moins. Il est fort regrettable que nous n’ayons pas été capables de faire du scandale soulevé en Angleterre par la cas Mark Kennedy une affaire européenne mettant en cause les pratiques des différentes polices qui faisaient appel à ses services.

4. Là où ils cherchent à opposer la « vie normale », apolitique, à la folie des hordes anticapitalistes, il faut au contraire faire voir la folie de la « vie normale » et la joie d’une politique qui part de la vie, de la vie ordinaire.

5. Là où les victoires du parti adverse tiennent à ce que eux ont une stratégie globale contre nous, alors que nous n’en avons pas contre eux, il nous faut reprendre un débat stratégique international, au minimum européen, pour redevenir capables de nous saisir de la situation.

Extrait de Guccio, journal international.

Traduction : https://lundi.am/Quatre-theses-pour-une-neutralisation-preventive-de-l-antiterrorisme

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Je suis l’auteur de L’insurrection qui vient

l'insurrection qui vientJe suis l’auteur de L’insurrection qui vient

Le parquet du tribunal de grande instance de Paris vient de demander le renvoi en correctionnelle de huit personnes, dont trois pour actes de terrorisme, dans l’affaire dite « de Tarnac ». Une affaire lancée voilà sept ans par une opération à grand spectacle qui avait vu les forces de l’ordre cagoulées se déployer autour d’une « épicerie tapie dans l’ombre ». La défense pugnace des mis en cause et quelques enquêtes sérieuses ont permis depuis longtemps à tout un chacun de comprendre qu’il s’agissait d’une opération de communication du pouvoir sarkoziste de l’époque. Une opération que, par esprit de corps, la police et la magistrature, avec l’appui du personnel politique au pouvoir aujourd’hui, n’ont pas voulu démentir. Et quel pouvoir peut-il, de nos jours, se passer de l’antiterrorisme, ne fût-ce que pour remonter brièvement dans les sondages ?

Dans le récent réquisitoire, un acte de sabotage présumé, qui ne pouvait en aucun cas entraîner de dégâts humains, qualifié d’ordinaire comme « acte de malveillance » est devenu un acte cherchant à imposer une idéologie « par l’intimidation et la terreur ». Pour effectuer cette transmutation, le parquet s’appuie sur un livre : L’insurrection qui vient, ouvrage dont, tout en reconnaissant qu’il est le fruit d’un travail collectif, l’accusation décide arbitrairement que Julien Coupat est « la plume principale ». Et cela, contre les déclarations réitérées de l’intéressé. L’enjeu, pour les magistrats, est de créer une figure de chef, tant il leur est difficile d’imaginer une pratique politique qui s’en passerait.

Que des juges s’attribuent ainsi la compétence d’entrer dans le délicat travail de l’écriture ne peut laisser indifférent ni un auteur ni un lecteur de livres. Cela laisse d’autant moins indifférent quand on considère que l’intimidation des populations est la politique réellement poursuivie par tous ceux qui pratiquent le chantage au chômage pour imposer la paix sociale, et que la dénonciation de la « terreur » cache de plus en plus mal les pratiques proprement terrifiantes des forces armées « démocratiques » dans nombre de théâtres d’opérations extérieurs.

L’insurrection qui vient est avant tout un ouvrage, discutable et discuté, critiquant la société capitaliste. La liberté d’expression ne saurait se limiter au « droit au blasphème » : qu’un livre politique devienne la pièce centrale d’un procès où de lourdes peines de prison sont encourues, prouve de manière irréfutable qu’il s’agit bien d’un procès politique.

Nous avons le droit de dire qu’il faut transformer le monde. Nous avons également le droit de dire que, comme souvent par le passé, à l’instar de ce que rappelle l’Histoire, cela ne se fera probablement pas dans le strict respect de ses lois et règlements. Traiter en « terroriste » ce qui a trait à la révolution, ou du moins à sa possibilité, est de très mauvais augure. D’ailleurs, cela n’a pas porté chance à un Ben Ali ou un Moubarak.

L’insurrection qui vient est une expression parmi bien d’autres d’un courant de critique de la civilisation capitaliste. Si ses positions sont discutables, c’est toujours du point de vue de cette entreprise multiforme de critique du vieux monde dans laquelle je me reconnais et qui n’appartient à personne.
C’est pourquoi il me semble important de passer enfin aux aveux : le véritable auteur de L’Insurrection qui vient, c’est moi.

Premiers signataires :

Paul ARIÈS, écrivain ; Miguel BENASAYAG, philosophe, écrivain, psychanalyste ; Jean-Claude BESSON-GIRARD, peintre, écrivain, fondateur d’Entropia ; Jean-Christophe BROCHIER, éditeur ; Jean-Pierre BOUYXOU, journaliste, écrivain, réalisateur ; Laurent CAUWET – éditeur François CUSSET, historien, écrivain ; Benoît DELEPINE, réalisateur ; Alessandro DI GIUSEPPE, militant antipub, comédien ; Valerio EVANGELISTI, écrivain ; Olivier FAVIER, traducteur, photographe, blogueur ; Noël GODIN, entarteur, écrivain, acteur ; Gunter GORHAN, philosophe, juriste ; Dominique GRANGE, chanteuse ; Thierry GUILABERT, écrivain, chroniqueur Le Monde Libertaire ; Eric JOUSSE, Netoyens ; Francis JUCHEREAU, retraité, animateur du cercle Gramsci de Limoges ; Alain JUGNON, philosophe, écrivain ; Stathis KOUVELAKIS, philosophe, comité central de Syriza ; Bernard LANGLOIS, journaliste, fondateur de Politis ; Serge LATOUCHE, écrivain ; Michel LEPESANT, philosophe, Mouvement des objecteurs de croissance ; Jérôme LEROY, écrivain ; Maximilien LUTAUD, potier ; Stéphane MERCURIO, cinéaste ; Fabienne MESSICA, consultante, sociologue ; Jean-Henri MEUNIER, réalisateur ; Gérard MORDILLAT, romancier, cinéaste ; Flavien MOREAU, dessinateur, journal satirique Zélium ; Frédéric NEYRAT, philosophe ; Yves PAGÈS, écrivain, éditeur ; Christiane PASSEVANT, journaliste, Radio Libertaire ; Didier PORTE, journaliste, chroniqueur, humoriste ; Serge QUADRUPPANI, écrivain, éditeur, chroniqueur ; Jean-Marc RAYNAUD, écrivain, fondateur des Editions Libertaires ; Jean-Jacques REBOUX, écrivain et éditeur ; Camille ROBERT, réalisatrice ; Denis ROBERT, journaliste, réalisateur
Jean-Jacques RUE, journaliste, cinémas Utopia ; SINÉ, dessinateur, fondateur de Siné Mensuel ; Maud SINET, journaliste, correctrice ; Yannis STEFANIS, revue Apatris Héraklion ; TARDI, dessinateur ; Grigoris TSILIMANTOS, free social space Mikropolis, AK ; Samuel WAHL, journaliste, revue Cassandre/Horschamp ; Dror WARSCHAWSKI, chroniqueur, chercheur au CNRS ; Yannis YOULOUNTAS, philosophe, écrivain, réalisateur

http://www.petitions24.net/jesuislauteurdelinsurrectionquivient

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L’antiterrorisme ne vise pas à lutter contre le terrorisme, mais à intimider la population (Julien Coupat)

Julien Coupat, membre du groupe dit de Tarnac, soupçonné d’être lié à des sabotages de lignes TGV en 2008, s’est vu signifier, le 7 mai dernier, une demande de renvoi en correctionnelle pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », aux côtés de deux autres personnes. Dans deux  entretiens accordés ces derniers jours à France Inter et à L’Obs, il rejette ces accusations et en profite pour dénoncer l’offensive sécuritaire et liberticide en cours – marquée entre autres par l’inscription dans le code pénal du délit d’apologie du terrorisme et le vote du projet de loi sur le renseignement.

Interview de Julien Coupat par Aude Lancelin (l’Obs) :

Le parquet a de nouveau retenu la qualification de « terrorisme » dans votre dossier et demandé votre renvoi en correctionnelle. Comment prenez-vous cette nouvelle ?

Dans n’importe quel autre pays d’Europe, un dossier comme celui-ci aurait depuis longtemps donné lieu à relaxe avec de discrètes excuses des autorités. Mais nous sommes en France, et comme l’écrivait Alexandre Herzen, « en France, quand on entre dans un tribunal, on recule de deux ou trois siècles ». Dans son formidable autisme historique, la magistrature n’a manifestement pas eu vent de la chute de la monarchie. Elle croit pouvoir tout régler en coulisse, guetter des signes de la Cour avant chacune de ses décisions, tordre le cou à toute logique et mettre à mort qui s’est rendu coupable de lèse-majesté. L’humanité à la Daumier des prétoires ferait bien de s’aviser de l’arrogance de son anachronisme. Ou bien elle devra constater de ses propres yeux que ce François Hollande avait bel et bien un parfait profil de Louis XVI.

Vous n’êtes plus que trois, au sein du groupe de Tarnac, à faire l’objet de poursuites. Avez-vous eu à un moment donné l’espoir d’un abandon définitif des charges ?

Depuis le jour de nos arrestations, nous avons toujours trouvé hilarantes les charges qui pèsent contre nous. Et nous trouvons toujours aussi hilarant que le parquet s’appuie dans son réquisitoire, pour étayer l’accusation de « terrorisme », sur un livre en vente à la Fnac, « l’Insurrection qui vient », et le témoignage sous X d’un mythomane qui a reconnu au 20-heures de TF1 avoir été manipulé par la police antiterroriste. Les procureurs sont des écrivains de polars ratés. Leur littérature pleine de « structures à finalité subversive clandestine », de « plans terroristes », de « tentatives de déstabilisation de l’État par la destruction des infrastructures ferroviaires » est manifestement le produit de l’imagination squelettique de gens qui regardent la vie depuis les fenêtres de leurs cabinets molletonnés. Leur mauvaise foi prête à rire.

Mais un peu comme pour le procès-verbal de filature D104, l’hilarité s’arrête quand vous prenez conscience que la magistrature a, dans son petit monde suspendu, le pouvoir de transformer, contre toute évidence, un faux grossier en « vérité judiciaire » – quand vous réalisez que tout cela est grotesque, mais que cela marche, et se dirige vers vous pour vous écraser. Nous ne nous sommes pas battus, et nous ne nous battons pas, pour faire reconnaître on ne sait quelle innocence, ni pour que la justice, dans sa grande mansuétude, daigne abandonner ses poursuites infondées. Nous nous battons parce que l’on a tenté et que l’on tente encore de nous détruire, de rayer définitivement de la carte la possibilité politique dont l’État a fait de nous un exemple. Nous nous battons pour nous, pour nos proches, pour nos amis et pour tous ceux qui nous ont un jour exprimé leur sympathie, et ce malgré la disproportion massive des forces.

Plutôt que de faire prudemment marche arrière, l’appareil antiterroriste, ivre de sa toute récente popularité, insiste pour avoir le dernier mot dans l’enceinte de ses petits tribunaux. Qu’il sache que nous ne sommes pas de ceux qui se laissent faire, que nous préférerons toujours déchaîner les feux de l’enfer plutôt que de nous laisser piétiner, et que nous ne sommes pas seuls.

L’incrimination la plus grave, celle de « direction » d’un groupe terroriste, qui était initialement retenue contre vous et pouvait vous valoir les assises, a finalement été abandonnée. De « chef » vous voici devenu simple « animateur »… Comment qualifieriez-vous votre rôle réel au sein de la collectivité de Tarnac ?

De paratonnerre, plutôt.

Vos avocats ont réagi en disant que maintenir la qualification élargie de « terrorisme » au sujet de votre dossier ouvrait la voie à une « hyper criminalisation des mouvements sociaux ». Est-ce votre crainte, notamment suite à l’adoption de la loi sur le renseignement ?

Nous vivons dans un monde qui va dans le mur à tombeau ouvert, et qui le sait. Les faits en attestent tout autant que la production hollywoodienne. Ceux qui tiennent les rênes de la machine préfèrent qu’il en soit ainsi plutôt que de renoncer à la moindre miette de leur pouvoir. Ils s’attachent simplement à distiller dans la population le sommeil nécessaire, quitte à le peupler de cauchemars terroristes. C’est ce dont témoigne exemplairement le vote sans états d’âme de la nouvelle loi scélérate dite « sur le renseignement ». Que l’on en soit, quinze après le Patriot Act, après le rapport du Sénat américain sur la torture, après les révélations de Snowden, à adopter des mesures aussi exorbitantes, dit à la fois le cynisme inoxydable et le pathétique mimétisme des gouvernants français. Ils croient vraiment qu’ils vont pouvoir refaire avec quinze ans de retard le coup du néoconservatisme martial, et que nous sommes tous trop bêtes, trop lâches et trop passifs pour nous en insurger. Évidemment, le fait que le parquet, qui tenait son réquisitoire prêt depuis des mois, ait choisi le lendemain du vote de cette loi pour le faire fuiter dans « le Monde » ajoute à l’impudence du geste. Le geste dit : « Oui, nous allons tous vous mettre au pas par un contrôle de masse au nom de l’antiterrorisme ; et vous allez voir quel traitement nous réservons à ceux qui nous résistent. » Il est vrai que le seul espoir des gouvernants est de convaincre chacun qu’il n’y a pas d’autre choix que de les suivre, qu’il est vain de croire pouvoir construire d’autres mondes, insensé de s’organiser contre eux et suicidaire de les attaquer. C’est pourquoi Tarnac doit être décapité. C’est pourquoi les ZAD doivent être mises au pas, que ce soit par voie judiciaire ou à l’aide de milices.

Votre seul entretien paru dans la presse remonte à 2009, soit trois avant l’élection de François Hollande. Il était commun alors, à gauche, de reprocher à Nicolas Sarkozy et à Michèle Alliot-Marie, leur instrumentalisation d’un « ennemi intérieur », leur emploi flottant du concept de terrorisme, sans parler d’une sorte d’acharnement spécifique à votre égard. Diriez-vous que l’arrivée du PS au pouvoir n’a rien changé à votre situation, ni plus largement au traitement étatique réservé à l’« ultragauche » ?

Le régime social-démocrate actuel, chacun le constate, est en passe de réussir ce que Nicolas Sarkozy n’a pas réussi à faire, en matière d’« austérité » comme d’antiterrorisme, de droit du travail comme de répression de tout ce qui se trouve à sa gauche. Noske [homme politique allemand qui écrasa la révolte spartakiste, NDLR]a trouvé sa digne descendance postmoderne. Cela n’a, au reste, rien d’un phénomène spécifiquement français : Renzi en Italie, Obama aux États-Unis sont faits de la même pâte politique, qui n’a conservé de l’héritage des organisations de gauche que leur pente autoritaire et leur rhétorique saisissante d’hypocrisie. Les déçus du hollandisme s’ajoutant à ceux du jospinisme, du rocardisme et du mitterandisme, il est peut-être temps d’enfin entendre ce que Mascolo a établi il y a des décennies déjà : le contraire d’être de gauche, ce n’est pas être de droite, c’est être révolutionnaire.

Rémi Fraisse, le jeune manifestant mort en octobre dernier lors des manifestations contre le barrage de Sivens, est le premier manifestant tué par les forces de l’ordre depuis trente ans en France. Quel regard portez-vous sur cet événement ?

Précisément : seul un régime de gauche pouvait tuer un manifestant, mentir des jours durant sur les circonstances de sa mort, pour finalement expulser ses camarades de lutte grâce aux gros bras de la FNSEA, et tout cela sans déclencher une révolte de masse. Néanmoins, les manifestations qui ont répondu au meurtre de Rémi Fraisse, notamment à Toulouse et à Nantes, avaient de quoi inquiéter grandement le gouvernement, qui n’en a rien laissé paraître et s’est attaché à en minimiser à la fois l’étendue et la portée. Car dans la rue, ces jours-là, ce qui s’est exprimé n’était pas quelque obsession groupusculaire contre la police, mais bel et bien une rage diffuse. C’était alors toute la foule des centres-villes du samedi après-midi qui clamait d’une seule voix « tout le monde déteste la police ». C’étaient des grands-mères qui cognaient à coup de sac à main sur les véhicules sérigraphiés. C’étaient des pères de famille qui bravaient les CRS. C’étaient des passants qui, toute crainte bue, chargeaient la BAC. Cet automne-là, qui fut aussi celui de Ferguson, le divorce entre police et population a atteint son comble. On ne comprend rien à la façon dont le gouvernement a géré la réponse aux attentats de janvier si on ne la comprend pas stratégiquement, comme réaction calculée à cette situation d’extrême dissensus. Depuis lors, il paraît que la police serait là pour nous protéger. On ne fait jamais l’ « union nationale » que contre un ennemi intérieur, et en vérité rarement contre celui que l’on désigne. La suite l’a assez prouvé.

Suite aux attentats commis en France en janvier dernier, notamment à « Charlie Hebdo », craignez-vous que l’antiterrorisme ne devienne plus que jamais une politique de substitution, et même une vision du monde ? En voyez-vous déjà des signes ?

Replaçons-nous à l’automne. Tout observateur un peu lucide se demandait alors comment un régime aussi discrédité pourrait encore gouverner deux ans et demi. Janvier a apporté la réponse : par l’antiterrorisme. Depuis le jour de nos arrestations, nous n’avons cessé de répéter que l’antiterrorisme n’a rien à voir avec la lutte contre le « terrorisme », qu’il ne vise pas centralement ceux qu’il frappe, mais l’ensemble de la population, qu’il s’agit bel et bien d’intimider. Et c’est certainement d’avoir éprouvé cette vérité que tant de gens que nous ne connaissions pas et qui ne nous connaissaient pas nous ont soutenus, aidés, donné la force de tenir bon. Je crois que l’ensemble des manœuvres politiques qui ont suivi les attentats de janvier, et exemplairement la récente loi sur le renseignement, ont achevé d’en apporter la démonstration : l’antiterrorisme est bien une technique de gouvernement des populations, un instrument de dépolitisation de masse. Les gens qui, comme nous, se font coffrer comme « terroristes » ne sont que le prétexte d’une offensive bien plus générale. Il faut être aveugle ou parfaitement insincère pour en douter à présent.

Grâce au tour de passe-passe de l’antiterrorisme, le gouvernement se pose comme unique garant de ce qui est collectif, collectif qu’il réduit à une masse confuse d’atomes grelottants, à une série statistique d’individus apeurés, dotés d’une « liberté » illusoire et bientôt fatale. L’opération n’est pas bien compliquée : nous autres Occidentaux sommes confits de peurs sans nombre. L’Occident est d’entre toutes la civilisation de la peur. Il nous faut donc nous dissoudre comme population, c’est-à-dire, pour chacun d’entre nous, conquérir sa crainte, cesser de faire obstacle à la vie, éprouver de cœur à cœur le commun qui est là, dont nous sommes faits et par où tout communique. Par où passe le commun, le gouvernement ne passe pas.

Une bataille idéologique fait rage aujourd’hui autour du 11 janvier. Comment avez-vous vécu ces événements, qu’en retenez-vous ?

Nous avons eu le malheur, avec quelques camarades, d’atterrir en France le 8 janvier au matin. Nous revenions du Mexique où nous étions allés à la rencontre des zapatistes. Nous quittions un pays insurgé, nous trouvions le nôtre en état de siège. Tous les uniformes imaginables étaient de sortie. À la télévision, sur les ondes, toutes les pourritures qui avaient présidé à nos arrestations plastronnaient comme dans un cauchemar : les Guéant, les Bauer, les Squarcini se répandaient en conseils avisés d’experts en « sécurité ». D’un côté, « Charlie Hebdo » était un journal politiquement détestable. Sa ligne était depuis longtemps devenue si droitière que c’est, je crois, le seul organe de presse qui ait vu ses locaux dévastés lors d’une manifestation contre le CPE. D’un autre côté, si Cabu, pour la génération de 1968, c’est « L’Enragé », « Hara Kiri », etc., pour la mienne, c’est Récré A2. Faut-il que la sagesse de ce monde soit devenue complètement folle pour être contemporain d’un attentat à l’arme lourde contre le Club Dorothée ? Ainsi, deux blocs d’absurde entraient en collision au-dessus de nos têtes. Et nous étions là, juste en dessous, ensevelis sous les débris. À cela s’ajoutait que l’un des frères Kouachi avait un temps partagé avec nous le même juge d’instruction, Thierry Fragnoli. Celui-ci lui avait accordé un non-lieu au moment même où il s’enfonçait dans des actes d’enquête toujours plus invraisemblables contre nous. En voilà un qui avait le sens de la République. Pour avoir côtoyé l’antiterrorisme de près, il était pour nous évident que les Kouachi, les Coulibaly, les Merah, n’en étaient pas des ratés, mais au contraire de purs produits. Nous avions des choses à dire. Nous n’avons rien dit. Nous sommes restés interdits. Il ne nous semblait pas qu’il y ait, à ce moment-là, une oreille disposée à nous entendre. Tout le monde déraisonnait. Il n’y a pas d’ « esprit du 11 janvier ». Ce qu’il y a, c’est une population au fond plutôt pacifiste qui ne veut pas être prise dans les guerres extérieures, dans la guerre de civilisation engagée par son gouvernement, et un appareil gouvernemental qui retourne de manière obscène la situation en instrument de domination accrue de la population. Le hic, c’est que la seule façon de desserrer l’étau où nous sommes pris est d’entrer en guerre, d’une manière ou d’une autre, contre ce qui nous gouverne, et que cela va contre tout pacifisme, que cela réclame du courage, de la stratégie et des complices, de nombreux complices. Il faut se souvenir comment le pacifisme, dans les années 1930, a mené à la Collaboration. Le pétainisme est un pacifisme.

Vous qui avez eu affaire depuis toutes ces années aux services de renseignement, comment expliquez-vous, après des scandales comme celui de la NSA aux Etats-Unis, que ces enjeux de respect des libertés ne mobilisent que si peu les opinions publiques ?

Mon expérience des services de renseignement est que l’on a affaire à des menteurs patentés, à des êtres torves, à des cinglés en armes. Et ce n’est pas d’avoir entendu Bernard Squarcini, dans une librairie où je l’ai croisé fortuitement, s’excuser devant moi et soutenir qu’il n’avait rien à voir avec l’affaire de Tarnac qui me convaincra du contraire. Voilà des gens à qui je ne confierais pas ma fille, et moins encore ma « sécurité ». Quant à l’« opinion publique », je n’ai jamais compris ce dont il s’agissait. Si l’on parle des sondages fabriqués de toute pièce que l’on sert à la demande de tel ou tel commettant ou de l’appareil médiatique qui ne brille guère par son attachement à la vérité ni par la profondeur de ses questionnements, je sais à peu près, comme la vaste majorité des gens, à quoi m’en tenir. Ce que j’entends chaque fois que je discute dans un bar, que je rencontre un inconnu en stop ou que j’écoute des gens qui ne partagent pas mes vues, c’est une immense défiance vis-à-vis de tout ce qui se dit « publiquement ». Un temps, l’internet et les réseaux sociaux ont servi de soupape de sécurité à ce divorce, mais ils sont à présent en voie de flicage avancé. L’incrimination d’ « apologie du terrorisme » est là, désormais, pour produire sur toute expression téméraire la terreur requise. Pour savoir réellement ce que pensent « les gens », il n’y a guère d’autre moyen que de reprendre physiquement l’espace public et de se confronter en assemblées ouvertes. Il est frappant que, de nos jours, lorsque des gens se retrouvent dans la rue pour parler et réfléchir ensemble, ils ne tardent pas à se convaincre qu’il s’agit là d’une révolution, ou qu’une révolution est à faire. Pour ce qui est de Snowden et Assange, que nous sommes allés rencontrer à Londres, le fait que l’un en soit réduit à se réfugier dans la Russie de Poutine et que l’autre n’ait aucun espoir de sortir un jour de l’ambassade minuscule où il est reclus, en dit long sur ce qu’il faut entendre par le mot « démocratie ».

Les insurrections sont finalement venues écrit le Comité Invisible dans À nos amis (La Fabrique). Toujours pas en France en tout cas, où la gauche radicale ne progresse ni dans les urnes ni dans la rue. Comment l’expliquez-vous ? Pourquoi l’extrême-droite anti-immigrés est-elle la seule force à profiter du délitement politique dans notre pays ?

Nous vivons des temps radicaux. L’état de chose ne pouvant durer, l’alternative entre révolution et réaction se durcit. Si la décomposition en cours profite essentiellement aux forces fascisantes, ce n’est pas parce que « les gens » inclineraient spontanément vers elles, c’est qu’elles donnent de la voix, font des paris, prennent le risque de perdre. Y a-t-il de plus grand risque, dans la situation actuelle, que de ne pas prendre de risque ? » Pour revenir au Front National, tout le paysage de la politique classique n’est qu’un vaste champ de ruine, FN compris. Ce dernier a, jusqu’à une date récente, servi d’ultime illusion : qu’il pourrait y avoir un parti contre les partis, une politique contre la politique. Nos infinies réserves de lâcheté veulent toujours croire que nous pourrions abandonner à quelque force autre que nous, à quelque leader le soin de nous sauver. Mais il n’y a plus rien. Nous allons devoir faire nos affaires nous-mêmes. Le vent se lève. Il faut tenter de vivre.

TER

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Un autre très intéressant entretien, qui date de 2009, où Julien Coupat évoque là aussi – avec justesse – la question de l’antiterrorisme :

« Le flou qui entoure la qualification de « terrorisme », l’impossibilité manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la législation française : ils sont au principe de cette chose que l’on peut, elle, très bien définir : l’antiterrorisme dont ils forment plutôt la condition de fonctionnement. L’antiterrorisme est une technique de gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de la contre-insurrection, de la guerre dite « psychologique », pour rester poli.

L’antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n’est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c’est la méthode par quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste. Il s’agit, par tout un luxe de provocations, d’infiltrations, de surveillance, d’intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l' »action psychologique », de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d’anéantir la « menace subversive » en associant, au sein de la population, l’ennemi intérieur, l’ennemi politique à l’affect de la terreur. »

L’intégralité de l’entretien : http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/12/18/julien-coupat-la-prolongation-de-ma-detention-est-une-petite-vengeance_1197456_3224.html

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« 1984 » d’Orwell : une lecture incontournable pour comprendre notre présent

1984-george-orwell-f2f1e« À la suite de l’attentat du 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo, qui a relancé le débat sur la liberté d’expression, les élèves de la promotion 2015-2016 de l’École nationale d’administration (ENA) ont choisi de se donner comme nom celui de George Orwell. » – Le Monde, 17/01/2015, « Les élèves de l’ENA baptisent leur promotion du nom de George Orwell  »

Ils font sans doute partie de ceux qui ne l’ont pas lu, mais le citent comme garantie de bonne conscience. Il convient donc de rappeler ce que raconte Orwell dans son roman 1984 :

Le monde de 1984 est divisé en grands blocs ennemis, qui sont dans un état de guerre permanent, sans jamais s’affronter frontalement. Ils guerroient indirectement sur des territoires périphériques, régulièrement ravagés (en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, etc.). Ces combats lointains et la barbarie des ennemis sont donnés quotidiennement en spectacle aux citoyens grâce à des médias attisant la peur et la haine. De temps en temps, une bombe tombe sur le sol national, ce qui maintient le sentiment de guerre. Mais fondamentalement :

« La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets, et l’objet de la guerre n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes territoriales, mais de garder la structure de la société intacte. (1)» (p. 283)

La guerre contre les ennemis barbares est « une simple imposture » (p. 282) utilisée pour produire un sentiment d’unité, là où la société est en réalité divisée en groupes sociaux luttant pour des intérêts opposés. Cet état de guerre maintient la population dans l’angoisse, la haine, une humeur de panique et de lynchage, une excitation permanente, qui est l’état d’esprit nécessaire au fonctionnement du système totalitaire. C’est, en somme, la politique par la Terreur, au sens de 1792 : un moyen de gouvernement employé par l’État, et non pas une méthode militaire mise en œuvre par des groupuscules extrémistes.

Dans la Terreur de 1984, la nation est menacée de l’intérieur, car l’ennemi étranger a des agents secrets partout, notamment parmi les dissidents politiques. Il faut donc se méfier de tout le monde et fliquer au maximum la vie civile : fichage, vidéo-surveillance, délation, etc. Le danger terroriste est, comme la grippe, diffus, omniprésent, increvable, invisible et montré tous les jours à la télévision. C’est une « conspiration ». Le premier et principal conspirationniste, c’est l’État dans sa guerre contre le terrorisme.

L’État terroriste décrit par Orwell joue de ces menaces. Il se présente comme un rempart contre la barbarie, le seul garant de la « sécurité », au prix de la restriction des libertés. D’où le slogan « la liberté, c’est l’esclavage » (p. 373). Traduit en langage énarque, tel que repris par l’article du Monde :

« Fortement marqués par les attentats récents, les élèves avaient à cœur de réaffirmer leur attachement à la liberté d’expression et, de manière plus générale, aux libertés qu’il appartient avant tout aux pouvoirs publics de protéger », indique ce texte, qui souligne que l’œuvre de cet écrivain « appelle à une conciliation vigilante entre la préservation des libertés et les exigences liées à la sécurité des citoyens ».

La terreur est une situation émotionnelle, une situation où l’émotion devient impérative. 1984 décrit clairement comment la force « submergeante » des émotions – peur, haine et adoration – est utilisée pour noyer la faculté de juger et obliger à choisir son camp parmi ceux, factices, définis par le pouvoir. La politique de la terreur a largement recours aux mouvements émotionnels de masse, dans les médias (les « Deux Minutes de la Haine », etc.) comme dans les manifestations. Il n’y a plus de recul ni de réflexion possible, mais seulement l’adhésion ou le refus, l’appartenance ou l’hostilité. Le mouvement jesuischarliste aura été est un bon exemple de ces « moments d’irrésistible émotion » et de cet « étouffement délibéré de la conscience » (p. 30).

Pour empêcher toute critique réelle, le système totalitaire orwellien entretient et met en scène une dissidence de pacotille, une fausse critique politique manipulée par la Police de la Pensée. Ceux qui doutent des vérités dominantes sont poussés à adhérer à ces opinions piégées et préfabriquées, conduisant à des formes de révolte stériles, voire réellement terroristes, encouragées par des agents-provocateurs. C’est en même temps un épouvantail et une caricature, employé par les chiens de garde de l’orthodoxie pour discréditer toute velléité d’opposition. Depuis 2001, c’est notamment au conspirationnisme qu’a été confié ce rôle.

Enfin, la célèbre novlangue de 1984 ne consiste pas seulement à tordre le sens des mots à des fins politiques, mais à réduire le sens, à diminuer la quantité de pensée exprimable. Les mots ne doivent plus servir à raisonner, mais à occuper l’esprit par un bavardage rapide, ininterrompu, insensé – le quackspeak ou « parler comme un canard » (p. 434), du genre France Info ou BFM TV –, et fondamentalement à exprimer son adhésion à l’opinion dominante. « Je suis Charlie » en est la parfaite expression. D’autant plus qu’elle est issue de la pensée-clic favorisée par les nouveaux médias, vrais rénovateurs de la langue.

Dans 1984, Orwell décrivait des recettes de gouvernement qu’il voyait triompher partout à la faveur de la Deuxième Guerre mondiale, aussi bien dans le « Monde Libre » que dans les États totalitaires. La lecture de ce livre reste subversive aujourd’hui, car elle incite à constater que ces vieilles recettes sont toujours en usage. Se revendiquer d’Orwell, c’est aller vers le délit d’opinion, puisque c’est appeler à critiquer « l’union nationale » aujourd’hui exigée grâce au jesuischarlisme. Attention à vous, élèves énarques, vous flirtez avec l’apologie du terrorisme !

Mais l’ENA nous rassure : « Les élèves entendent quant à eux exercer leurs futures missions avec engagement, discernement et humilité. » Peut-être ces futurs cadres zélés de la gouvernance ont-ils trop bien lu Orwell : comme un manuel de doublepensée. Un peu comme l’Okhrana, police secrète du Tsar de Russie, avait trop bien lu le Dialogue aux enfers entre Machiavel & Montesquieu de Maurice Joly (1864), lorsqu’elle s’en en est inspirée pour rédiger Les protocoles des sages de Sion.

Pierre Bourlier

Source : http://www.article11.info/?Quand-l-ENA-convoque-Orwell-pour

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(1) Les citations de 1984 renvoient à l’édition Folio Gallimard de 1976.

Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

aeronef-israelien-bombardant-gazaNos gouvernants prétendent lutter contre le terrorisme, mais il n’est pas inopportun de rappeler que le terrorisme est d’abord et essentiellement le fait des Etats, des gouvernements.

Nos gouvernants ne peuvent pas lutter contre le terrorisme puisqu’ils sont l’incarnation même du terrorisme, eux qui savent si bien terroriser les populations, à l’aide de leurs puissants appareils de répression, pour défendre et étendre leur ordre – eux qui autorisent et encouragent leurs forces de police à tuer et mutiler de simples citoyens, eux qui envoient leurs armées massacrer des civils un peu partout sur la planète, eux qui sont toujours prêt à appuyer, soutenir et légitimer toutes les atrocités commises contre des civils par leurs alliés et semblables. Vietnam, Palestine, Salvador, Serbie, Libye, Afghanistan… Le nombre de civils innocents à avoir péri, ces dernières décennies, sous les balles et les bombes des Etats occidentaux « démocratiques » est bien supérieur à celui des victimes desdits « terroristes ». Le cas le plus emblématique de ces dernières années reste celui de l’Irak, où plus d’un million de personnes ont été assassinés au cours des deux dernières agressions américaines, auxquels il faut encore rajouter un autre million (dont 600 000 enfants) si l’on prend en compte les conséquences humanitaires désastreuses de l’embargo imposé par les mêmes criminels de 1990 à 2003 – un véritable génocide que Madeleine Albright, la gentille ministre des affaires étrangères étasunienne avait considéré comme tout à fait justifié. Et, pour citer un cas actuel, comment ne pas qualifier de terroristes les campagnes d’assassinats « ciblés » par drones organisé par le gouvernement étasunien au Pakistan et au Yémen et qui tuent en moyenne trente civils pour une personne visée ?

Le bon et le mauvais terrorisme

Il y a bien sûr le bon terrorisme, qui ne s’avoue jamais comme tel : celui des puissants, qui est organisé, institutionnalisé, légitimé, qui dispose des armes les plus dévastatrices et n’hésite pas à en user, notamment pour commettre d’innombrables tueries lors de prétendues guerres « pour la démocratie ». Et il y a le mauvais terrorisme : le terrorisme des faibles, des « barbares », de ceux qui ne peuvent compter sur la protection d’un Etat reconnu et qui est bien souvent une réplique au terrorisme des puissants – ainsi le terrorisme dit « islamiste ». Quand nos gouvernants parlent de « combattre le terrorisme », ils ne font bien sûr référence qu’à cette forme-là de terrorisme. De même que lorsqu’ils font voter une loi liberticide en vue de punir plus sévèrement les auteurs d’« apologies du terrorisme », cela ne comprend, bien entendu, pas l’« apologie » des actions terroristes menées sous l’autorité de nos gouvernements et de ses alliés – vanter la « fermeté » de notre police qui a assassiné 133 personnes depuis 2000, ou considérer comme « légitime » les bombardements israéliens à Gaza de l’été 2014 (qui ont tué 2000 civils palestiniens) ne vous vaudrons pas la moindre poursuite judiciaire.

Il est aussi important de souligner que les gouvernements emploient souvent le terme « terrorisme » pour désigner et disqualifier leurs ennemis, ceux qui osent les combattre ou leur résister avec violence, qu’ils emploient ou non des méthodes terroristes. Pendant la Seconde guerre mondiale, les résistants français étaient qualifiés de « terroristes » par les autorités nazis. De même aujourd’hui le gouvernement israélien, pour diaboliser et dénier toute légitimité à la résistance armée palestinienne, parle constamment à son égard de « terrorisme ». L’emploi des termes « terrorisme » et « terroristes » par les gouvernements n’est donc jamais neutre. Il peut servir tout autant à désigner de véritables terroristes qu’à marquer d’infamies n’importe quelle contestation, n’importe quel contestataire pour mieux l’isoler du reste de la population et légitimer sa mise hors-la-loi. De même que toutes les mesures et législations antiterroristes sont aussi pensées par les gouvernements comme des moyens d’étendre l’emprise étatique sur la vie des citoyens, de renforcer leur contrôle sur les « classes dangereuses » et d’intimider et réprimer plus efficacement toute contestation un tant soit peu radicale. C’est ainsi que ces dernières années, en France, on a pu inculper pour « terrorisme » – et jeté en prison – des manifestants arrêtés avec des fumigènes ou des libertaires suspectés d’avoir voulu saboter des caténaires SNCF. C’est d’ailleurs à propos de cette dernière affaire – l’ « affaire Tarnac », qui avait fait un certain bruit – qu’un certain François Hollande avait accusé le gouvernement d’alors d’ « inventer » des terroristes pour justifier des mesures sécuritaires.

Aux origines du « terrorisme islamiste »

Après les récents attentats qui ont secoué la France, le gouvernement a annoncé un renforcement des dispositifs policiers et sécuritaires et beaucoup sont ceux dans la classe politique à en appeler à un « Patriot Act » à la française – du nom de ces lois liberticides votées aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001.  Au-delà du problème que cela pose pour nos libertés individuelles, il est illusoire de penser que de tels dispositifs pourraient nous protéger efficacement des « terroristes » – ils sont même, à vrai dire, complètement inefficaces. De même qu’il est illusoire de croire que des mesures « éducatives » ou de lutte contre un prétendu communautarisme musulman pourraient empêcher des jeunes de se « radicaliser » – ce ne sont là que des mesures destinés à occulter les véritables causes et à porter l’entière responsabilité du « terrorisme » sur l’Islam et les musulmans (et par là à dresser les citoyens d’en bas les uns contre les autres pour le plus grand profit des gouvernants).

Si l’on veut vraiment se protéger de ce terrorisme « islamiste » voire le réduire à néant, il faut que nous ayons le courage et l’honnêteté d’en rechercher les causes, de nous attaquer à ce qui le suscite, à ce qui le nourrit, à ce qui le fait prospérer : à savoir les agressions permanentes des puissances occidentales contre le monde musulman, pour contrôler et piller ses ressources (en particulier le pétrole), et leur inévitable cortège de crimes, de dévastations, d’humiliations, de misère, de désespoir, de haines. Des agressions qui, de surcroît, remontent à loin dans le temps – elles ont démarré avec le colonialisme – mais qui n’ont cessé de s’intensifier depuis quelques décennies et l’explosion de nos besoins en pétrole.

On ne comprend rien et on s’empêche de réellement combattre le fanatisme religieux et le terrorisme dit « islamiste » si l’on ne comprend pas d’abord que la folie meurtrière dont ces « terroristes » font preuve est une réponse à la nôtre – le sinistre « Etat islamique », pour ne citer que lui, est une conséquence de notre génocide perpétré en Irak. Il nous est impératif de comprendre que si nous sommes confrontés à des attaques terroristes sur notre sol, c’est d’abord en réplique aux innombrables attaques terroristes – et d’une toute autre ampleur – que nous commettons là-bas. Les terroristes, ce sont d’abord les gouvernements occidentaux et les oligarchies pour qui ils travaillent. S’il n’y a pas lieu, évidemment, d’excuser ceux qui commettent des attentats chez nous, il n’y a pas lieu non plus de nous affranchir de nos responsabilités. Il faut bien reconnaître que nous les avons largement encouragés à perdre toute bonté et toute modération. A force d’exclure, d’humilier, à force de semer la misère et le désespoir nous ne pouvons semer que la haine et l’extrémisme – et cela vaut aussi, ici, pour tous ces jeunes « issus » ou pas « de l’immigration » et à qui notre société vouée au Dieu Argent ferme tout avenir, toute possibilité de vie digne d’être vécue. Comment s’étonner qu’ils puissent haïr et vouloir se venger de cet Occident qui se prétend le haut-lieu de la civilisation et qui pourtant réclame d’innombrables sacrifices humains à travers le monde ? Comment s’étonner de la violence de ceux à qui on ne laisse que la violence pour se faire entendre ? Le fanatisme « islamiste » n’est jamais aujourd’hui que le support d’une colère et d’une rébellion contre l’impérialisme occidental, en même temps qu’un refuge contre l’individualisme, qu’une manière d’échapper à une vie sinistre et sans but – et l’« Etat islamique » est à cet égard un eldorado fort attrayant. En somme, il incarne une révolte radicale contre notre civilisation capitaliste – une révolte qui doit nous interroger et nous remettre en cause. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons d’être haïssable, ici et ailleurs. Nous ne le combattrons efficacement que si nous cessons ici d’entretenir cette machine à exclure, que si nous cessons d’exploiter, d’appauvrir et de mettre à feu et à sang le monde musulman. Nous ne le combattrons efficacement que si nous respectons enfin le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes et à vivre dans la paix et dans la décence. Et nous rendrons un grand service à ces peuples qui, loin d’être abandonnés aux islamistes les plus réactionnaires, seront mieux armés contre.

Mais nos gouvernants n’ont nulle envie ni de laisser émerger ici une société vraiment juste, ni de rendre justice au monde musulman, tant les enjeux économiques sont énormes. Et, à vrai dire, nous non plus, simples citoyens, nous n’avons pas vraiment envie de devoir payer à un juste prix le pétrole et donc renoncer à une grande partie de ce pétrole car cela reviendrait à renoncer à nos modes de vie confortables, à notre usage effréné de la voiture, etc. Il n’est jamais inopportun de rappeler que notre confort matériel, celui dont jouissent une grande partie des Occidentaux, a toujours pour prix l’exploitation et la misère des pays du Sud et notamment des pays arabes, musulmans – et donc le « terrorisme » comme inévitable retour de boomerang. Pour en finir avec le fanatisme « islamiste », il faut en finir avec le fanatisme du profit, avec le fanatisme de la croissance, avec le fanatisme de la consommation, avec le fanatisme de la bagnole. Pour en finir avec le terrorisme « islamiste », il faut en finir avec le terrorisme de l’argent, ce terrorisme ordinaire qui brise et anéantit d’innombrables vies dans l’indifférence, si ce n’est l’acceptation générale. Tous les six secondes dans le monde un enfant meurt de faim, non pas à cause d’une quelconque fatalité, mais à cause de l’égoïsme et de l’avidité de tant d’autres, des comportements inconscients et criminels que nos sociétés vouées à l’argent institutionnalisent, banalisent et encouragent. C’est bien là, in fine, que se situe le véritable terrorisme, celui contre lequel nous devrions en priorité lutter.

Il ne suffit pas de proclamer son amour de la paix, encore faut-il en créer les conditions. Comment croire qu’il puisse y avoir la paix sur une planète où il y a tant d’injustices, où 20% des habitants s’accaparent 80% des richesses ? Il ne peut y avoir de paix que dans la justice. Il ne peut y avoir de paix sur cette planète que si ses habitants les plus riches se décident à partager et à adopter des modes de vie plus sobres – et cela concerne un grand nombre de Français. De même, rien ne sert ici de se lamenter sur l’échec à transmettre les « valeurs républicaines » quand nous ne sommes même pas fichus de les mettre en pratique.

Quand nos gouvernants s’allient avec des « terroristes »

Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils sont liés avec des régimes comme l’Arabie Saoudite et le Qatar qui le financent en sous-main ? Comment croire que nos gouvernants luttent vraiment contre le « terrorisme islamiste » quand ils soutiennent et s’allient à des groupes armés islamistes, comme en Libye et en Syrie, en tous points similaires à ceux que nous qualifions dans d’autres contextes de « terroristes » ? Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Libye que nous avons ensuite combattu au Mali et en Centrafrique, dès le moment où ils ne nous rendaient plus service et s’attaquaient à nos intérêts. Ce sont ceux-là mêmes que nous avons soutenus en Syrie qui ont contribué à la création de cet « Etat islamique » qu’aujourd’hui nous combattons. Laurent Fabius avait d’ailleurs tenu, en décembre 2012, à saluer le « bon boulot » effectué par Al-Nosra (groupe de « djihadistes » affilié à Al-Qaïda) dans la lutte contre le régime de Bachar el-Assad, et ce malgré les atrocités qu’ils ont pu commettre  – propos qui bien sûr ne pouvait relever de l’« apologie du terrorisme ». Si les gouvernements occidentaux détestent tant l’« Etat islamique » et entendent le combattre fermement, ce n’est pas parce qu’il commet des massacres, mais parce qu’il a pris le contrôle de puits de pétrole et refuse de vendre son or noir au prix dérisoire dicté par eux – refuser de se faire piller, prétendre au contrôle de ressources que les puissances occidentales considèrent comme étant à eux, tel est le seul véritable crime commis par l’« Etat islamique ».

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La peur et le choc comme instrument de contrôle des masses

Nul besoin d’adhérer à des théories « complotistes » pour constater que les attentats terroristes et menaces plus ou moins réelles d’attentats terroristes sont une aubaine, une source de profits immenses pour nos gouvernants et l’ordre qu’ils défendent. Rien de tel que l’effroi et le choc pour brouiller notre perception du réel, désarmer notre esprit critique et au final entretenir notre docilité. Rien de tel pour nous soustraire à la réflexion, à la modération, à la bonté, et nous rendre ainsi plus acceptable des pratiques et des mesures extrêmes. Nos gouvernants savent très bien que la peur est un instrument essentiel à tout pouvoir, que gouverner, ce n’est pas seulement séduire, c’est aussi terroriser, y compris, notamment, par méchants terroristes interposés. Terroriser sous couvert de « protéger du terrorisme » et de « rassurer », telle est la plus sublime entourloupe du pouvoir – la présence de plus en plus systématique et massive de policiers et militaires dans les rues et lieux publics, la multiplicité des affichettes relatives au renforcement du « plan Vigipirate » ont bien davantage pour but d’effrayer que de rassurer ou protéger le citoyen.

Terroriser, donc, pour obtenir le consentement mais aussi pour distraire – nous distraire de nos plus redoutables ennemis (gouvernants, capitalistes, banquiers et autres criminels contre l’humanité) et de leurs agissements, nous distraire de tout ce qui nous menace vraiment (pensons au réchauffement climatique, autre conséquence de notre insatiable avidité, qui menace l’existence même de l’humanité), nous distraire de tous ces crimes, de toutes ces injustices et inégalités contre lesquels il faudrait lutter, nous les faire oublier, ou du moins nous pousser à les relativiser au regard de ce péril que serait le « terrorisme ».

Rien de tel qu’un peuple effrayé ou sous état de choc pour lui faire accepter des mesures, des politiques qu’il n’accepterait pas autrement – ou du moins plus difficilement. C’est ainsi qu’on accepte docilement de nouvelles guerres, comme celle entreprise aujourd’hui en Irak, comme celles entreprises ces dernières années au Mali et en Centrafrique, officiellement pour combattre les « terroristes », en réalité pour maintenir ces pays sous notre contrôle et accentuer leur pillage. C’est ainsi que, sous le coup d’un formidable sentiment d’insécurité, on approuve des législations toujours plus répressives et sécuritaires, qui vont poursuivre la réduction de ce qui nous reste de liberté – y compris d’expression (voir la férocité de la « justice » autour de prétendues « apologies du terrorisme » et les projets de censurer les « incitations à la haine » et les thèses « complotistes » sur le Web – autant de concepts qui ne sont jamais défini avec précision et qui peuvent donc permettre toutes les interprétations et in fine tous les abus) –, de vie privée et permettre du même coup au pouvoir de s’armer plus efficacement contre ceux qui contestent l’ordre établi et contre toute éventualité de révolte populaire – tout cela, bien évidemment, au nom de la défense de la « liberté ». Comme le montre Naomi Klein dans La stratégie du choc, une attaque terroriste, de même qu’une guerre, un coup d’Etat, une catastrophe naturelle ou tout autre traumatisme collectif nous plongent tout un chacun dans un état de choc. Ces événements font voler en éclats notre univers familier, ils nous déboussolent, ils nous désarment psychologiquement et c’est ainsi que nous devenons plus enclins à suivre les hommes politiques qui prétendent nous protéger et apporter des solutions miracles. Un phénomène que nos gouvernants ont bien compris et qu’ils n’hésitent pas à exploiter pour imposer leurs plus ignobles desseins.

Faire passer les ennemis de l’humanité pour ses meilleurs amis

A travers ladite « lutte contre le terrorisme » – comme d’ailleurs à travers la lutte contre « l’extrême-droite » ou contre « l’insécurité » – il s’agit aussi pour le pouvoir et son ordre de se rendre attrayant en donnant à voir toute l’abjection de quelques-uns de ses ennemis, et de canaliser et détourner les colères populaires vers ceux-ci. Comme le disait Guy Debord : « Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. » Rien de tel, en effet, pour nos gouvernants, qu’un attentat terroriste, rien de tel pour eux que l’horrible spectacle de la « barbarie terroriste » pour faire oublier leurs propres crimes – et par la même occasion leurs responsabilités dans le surgissement de ces « terroristes » -, pour se présenter en contraste pour des protecteurs, des sauveurs, des grands humanistes et, de la sorte,  se redorer le blason. (François Hollande aurait, dit-on, gagné depuis les attentats de début janvier 20 points de popularité – et il cache à peine sa satisfaction.) Cela vaut aussi, bien entendu, pour ces policiers et ces militaires présentés aujourd’hui comme des héros, comme nos défenseurs, alors qu’ils sont là pour défendre un ordre abject et sont le plus souvent nos bourreaux – et ceux de maints peuples dans le monde. Comment interpréter l’ahurissant attroupement de chefs d’Etat et de gouvernement à la marche en hommage aux victimes des récents attentats à Paris sinon comme une volonté pour ces pyromanes de se faire passer pour des pompiers, pour ces authentiques ennemis de l’humanité de se faire passer pour ses meilleurs amis ? Il est particulièrement emblématique que se soit invité à cette marche Netanyahu, le chef du gouvernement israélien, celui-là même qui, l’été dernier, et sous les yeux des télés du monde entier, a fait massacrer 2000 civils palestiniens à Gaza.

Pour ceux qui nous gouvernent, ou ont du moins la prétention de nous gouverner, il est vital de détourner notre attention et notre indignation vers des ennemis tout désigné, à savoir ici le « terroriste islamiste », et d’encourager la suspicion de tous ceux qui sont suggérés comme étant des terroristes potentiels – les musulmans. C’est ainsi qu’ils comptent nous faire oublier que ce sont eux, les dirigeants politiques, qui sont nos véritables et plus dangereux ennemis. Eux et toute cette horde de parasites et de professionnels du crime et de la rapine (aux premiers rang desquels on trouve les banquiers et les dirigeants et actionnaires des grandes entreprises) qui sont les grands organisateurs et les grands bénéficiaires de cet abject ordre du monde – eux qui réduisent nos vies et notre environnement à de simples instruments de profit que l’on peut exploiter, dégrader et détruire à souhait, eux qui n’ont aucun scrupule à organiser les pires atrocités, à semer la mort, la misère et le malheur à grande échelle, et qui pour tout cela ont une responsabilité écrasante dans la montée de ce « terrorisme islamiste ».

Pour la société elle-même il importe de donner à voir et de marquer d’infamie tous ces « terroristes » à l’instar de tous ces « criminels » et « délinquants » et autres misérables contrevenants aux saintes lois. C’est ainsi que se perpétue la fiction de son innocence, c’est ainsi que nous pouvons occulter le sort de tous ceux dont la vie est sacrifié avec notre consentement et notre complicité tacites : habitants du Sud massacrés par nos armées ou affamés à mort par la rapacité de spéculateurs qui font exploser les prix des aliments de base (un enfant meurt de faim toutes les six secondes, soit presque cinq millions par an, l’équivalent d’un attentat contre Charlie Hebdo chaque minute), « jeunes des cités» ou manifestants tués par notre police, détenus poussés au suicide, SDF acculés à la rue et à la mort, simples citoyens empoisonnés et assassinés sous l’effet des diverses maladies (notamment le cancer, qui tue 150 000 personnes par an en France) engendrées par le culte de la croissance, la préservation de nos modes-de-vie-pas-négociables et son inévitable cortège de pollutions, etc. C’est ainsi que l’on peut occulter, aussi, le saccage de la nature, du climat, l’anéantissement de nombreuses espèces vivantes – des crimes qui auront des conséquences désastreuses pour les générations futures et que l’on doit, là encore, à la cupidité sans bornes des riches capitalistes autant qu’aux obsessions consuméristes de l’Occidental moyen. Si l’attentat contre Charlie Hebdo a pu être une tragédie pour la société française, il a aussi été pour elle une belle occasion d’étaler partout sa bonne conscience, il a aussi été une belle occasion pour tout un chacun de faire oublier sa lâcheté, son indifférence devant le terrorisme de l’argent et ses innombrables crimes. « C’est vrai, d’habitude je n’ai rien à redire des gens qui à l’autre bout du monde se prennent des bombes dans la gueule pour que je puisse payer mon essence pas cher, et je me moque bien des gens ici qui crèvent dans la rue, mais oublions tout : JE SUIS CHARLIE ! Les méchants, ce sont les « terroristes », n’est-ce pas, moi, je suis un gentil ! »

Et plus l’ordre et ses éminents représentants se rendent coupables de crimes, plus ils sont sévères devant la moindre peccadille, même verbale : ainsi faut-il comprendre ces procédures judiciaires engagées à la chaîne à l’encontre de pauvres bougres sans défense (dont l’un était même décrit comme « déficient mental léger »), et même d’enfants de huit ans ( !), ayant eu le tort, parfois sous l’emprise de l’alcool, d’avoir blagué ou ironisé sur les attentats, d’avoir exprimé leur sympathie pour les « terroristes » ou simplement de s’être indigné de l’indignation sélective des autorités. En quelques jours, trente peines de prison ferme ont été prononcées, allant de trois mois à quatre ans ! Une sévérité, une cruauté d’autant plus inouïe qu’au même moment ces persécuteurs proclamaient avec force leur attachement le plus indéfectible… à la « liberté d’expression ». Bien entendu, pas plus qu’ils ne combattent le terrorisme ils ne défendent la liberté d’expression – qui doit être totale ou rien. Il est facile de défendre la liberté d’expression pour soi ou quand cela nous arrange, mais cela n’a rien à voir avec une authentique défense de la liberté d’expression, qui exige de tolérer précisément les propos qui nous gêne ou nous choque.

Pourquoi nos gouvernants ne luttent pas contre le terrorisme

La guerre au service du maintien de l’ordre social

A travers cette « lutte contre le terrorisme », il s’agit aussi d’incarcérer la société dans une logique et un climat de guerre – la « guerre au terrorisme » -, et ainsi de nous faire marcher au pas et neutraliser toute contestation. Puisque l’ennemi « terroriste » a déclaré la guerre à tous les Français en tant que Français, puisque cette guerre les menace et les engage tous, alors tous les Français devraient unir leurs forces et cesser de se « chamailler ». Toute guerre a cela de magique qu’elle insuffle la discipline, qu’elle rend intolérable et même incongrue aux yeux de la plupart toute espèce de dissonance. «Qui n’est pas avec nous est contre nous.» C’est ainsi qu’au nom d’une cohésion jugée cruciale tout vrai débat sur le sujet devient hors de propos, que toute réflexion sérieuse et que tout autre son de cloche que celui du pouvoir devient inadmissible, perçu au mieux comme de l’irresponsabilité au pire comme de la traîtrise et sanctionné à mesure – on a pu voir, dans la France de l’après 7 janvier, un professeur de philosophie accusé d’« apologie de terrorisme » et suspendu pour avoir voulu faire réfléchir (quelle idée !) ses élèves aux causes du « terrorisme islamiste ».

Rien de tel qu’une guerre pour forcer le rassemblement de tous les membres d’une société et, in fine, solidariser les spoliés avec leurs spoliateurs, les exploités avec leurs exploiteurs, les victimes avec leurs bourreaux. Pour qu’elle puisse espérer être remportée, toute guerre exige en effet l’union, l’« union sacrée »… mais une union qui n’est concevable que sous l’autorité et au profit de ceux qui ont le pouvoir et qui implique donc la sanctification de l’ordre social existant. Qui dit soumission à une discipline dit soumission à une hiérarchie, qui ne peut que correspondre avec la hiérarchie sociale établie. La guerre est ainsi l’occasion de (res)souder le peuple autour de ses dirigeants, de le rallier à ses intérêts, de mettre au pas les citoyens les plus rétifs à l’ordre et de mettre en sourdine les sujets de tension et les conflits inévitables qui peuvent traverser une société, en particulier entre nantis et nécessiteux, entre dominants et dominés. Et, bien sûr, la guerre est aussi l’opportunité de canaliser et détourner les colères populaires vers un ennemi commode : un groupe « terroriste » ou un pays étranger. L’idée de la guerre comme outil de maintien de l’ordre social est, si l’on peut dire, aussi vieille que le monde : en 1792, déjà, en France, les « révolutionnaires » bourgeois, effrayés par ces sans-culottes qui aspiraient à un véritable changement social, eurent la bonne idée de les envoyer se faire massacrer aux frontières pour éviter qu’ils mettent leur projet à exécution. Et de même, en 1914, les bourgeoisies européennes en appelèrent ardemment à la guerre pour envoyer les prolétaires s’entretuer et ainsi mieux étouffer leurs velléités révolutionnaires.

Pauvres et bourgeois, sans-abris et milliardaires, chômeurs et banquiers, ouvriers et patrons, policiers et « jeunes des cités », industriels du nucléaire et militants écolos, Philippe Poutou et Nicolas Sarkozy, voici donc que nous devrions tous être unis et frères face à cette menace jugée mortelle – « unis et frères » dans la mesure, bien entendu, où le plébéien met plus d’entrain encore que d’habitude à se laisser exploiter et brutaliser par ses « frères » riches et puissants. Rien de tel que la guerre pour légitimer et conforter les inégalités et injustices d’une société…

Bien sûr, cette « guerre au terrorisme» n’est pas tout à fait une guerre comme les autres. La « guerre au terrorisme» articule à la fois des interventions militaires « classiques » à l’extérieur de nos frontières et une batterie de mesures et opérations policières à l’intérieur. Cette « guerre » telle que nous la vivons, nous Français, a bien peu à voir avec la guerre telle que nous l’imposons à ceux que nous prétendons délivrer des « terroristes ». Il n’y a bien sûr aucune armée en position d’opérer ici des bombardements massifs ou de nous envahir. Cette « guerre », pour nous, se matérialise surtout par la peur d’être attaqué par un ennemi caché au cœur de la population et qui peut frapper n’importe où, n’importe quand – une peur à laquelle peuvent donner corps quelques rares actions sanglantes, mais qui est surtout suscitée, amplifiée et organisée par le pouvoir, lui qui se plaît à nous matraquer d’alertes et à inonder rues et lieux publics de flics, de militaires et de dispositifs sécuritaires. S’il n’y a pas la guerre à proprement parler, il y a malgré tout le sentiment de la guerre, le sentiment d’être en proie à une grave menace, la peur, la suspicion, la paranoïa, la haine et l’obsession de « l’ennemi » instillés dans les têtes, et c’est bien là l’essentiel. La « guerre au terrorisme » a, pour le pouvoir, tous les avantages de la guerre sans avoir aucun de ses inconvénients – et potentiels inconvénients comme celui de se mettre à dos une population exaspérée par de trop grands sacrifices humains. Il faut dire que la « guerre au terrorisme » a ce mérite, contrairement à une guerre « classique » armées contre armées, d’être, par principe, sans fin (on peut abattre tel ou tel groupe « terroriste », on peut réduire à néant provisoirement tel ou tel forme de « terrorisme », mais il y aura toujours des « terroristes » comme il y aura toujours des « criminels », sans compter l’infinie nécessité de nos gouvernants à qualifier de « terroristes », pour le disqualifier, quiconque se soulève contre lui) et de pouvoir perdurer indéfiniment sans troubler plus que cela le fonctionnement « normal » d’une société. Nous ne devons donc pas appréhender la « guerre au terrorisme » comme une parenthèse, comme un moment difficile à passer, mais comme un mode de gouvernement permanent. Si les guerres ont toujours été instrumentalisées au service des pouvoirs établis, toutes ces guerres sont toujours restées jusqu’ici limitées dans le temps – et leurs avantages avec. Elles n’ont jamais pu offrir l’inouï profit qu’est en train d’apporter aujourd’hui cette guerre permanente appelée « guerre au terrorisme ». Qui dit guerre permanente dit permanence d’un mode de gouvernement spécifique à la guerre, où toutes les garanties – pourtant modestes – que peut offrir « l’Etat de droit » au citoyen sont considérées comme autant d’entraves à la bonne marche de la guerre et doivent donc être suspendues sine die. Il est important de comprendre que cette « guerre au terrorisme » ne vise pas à être gagnée – elle est par principe ingagnable -, elle ne vise qu’à justifier la perpétuation d’un état d’exception, ou plus exactement son instauration progressive. La « guerre au terrorisme » vise à nous habituer à vivre sous toujours plus de contrôles, d’intrusions, de surveillance, de répression, d’arbitraire et avec toujours moins de libertés – et finalement à rendre indolore l’avènement d’un implacable régime militaro-policier qui entravera toute possibilité de vie démocratique et écrasera toute contestation sous prétexte de sécurité et de défense nationale.

Derrière la « guerre au terrorisme », une guerre contre les peuples

On le voit, les gouvernements occidentaux prennent prétexte de la « lutte contre le terrorisme » pour intensifier leur emploi de la terreur à l’égard de ceux qu’ils entendent soumettre. Et cela vaut autant à l’égard de leurs propres citoyens qu’à l’égard de tous ces peuples qu’ils prétendent « délivrer » des « terroristes » : Irak, Centrafrique, Mali, etc. Ce sont ces derniers qui souffrent le plus cruellement de cette « guerre au terrorisme », qui en paient un coût humain terrible. Derrière cette « guerre au terrorisme », qui s’affiche comme une croisade noble et salutaire au service de la justice, c’est la poursuite de la guerre menée par les oligarchies occidentales contre les peuples et leur prétention à disposer d’eux-mêmes. La « guerre au terrorisme » c’est un nouveau prétexte pour eux pour apparaître comme des sauveurs dans les pays aux prises avec les « terroristes » et ainsi de légitimer et de multiplier leurs agressions et leurs pillages. La « guerre au terrorisme », pas plus qu’elle n’a de limites temporelles, n’a de limites géographiques, et elle est pour eux l’opportunité de légitimer et banaliser le mépris d’un droit international encore trop encombrant et des plus élémentaires « lois de la guerre », et d’institutionnaliser un véritable état d’exception international à leur avantage. C’est ainsi que les dirigeants étasuniens, en pointe dans cette guerre, se sont cru autorisé ces dernières années à jouer aux cow-boys sans frontières, en lançant dans plusieurs pays des campagnes d’assassinats ciblés de présumés « terroristes » (prétexte au massacre de nombreux civils), en enlevant des présumés « terroristes » un peu partout dans le monde pour les enfermer et les torturer dans des prisons secrètes, en enfermant indéfiniment et sans jugement à Guantánamo – en totale violation des conventions de Genève – des combattants ennemis qualifiés de « terroristes » capturés sur le champ de bataille.

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Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a que la poursuite, sous un nouveau masque, de la guerre menée par les riches et les puissants contre les peuples pour défendre et étendre leur sinistre domination. Il n’y a pas de « guerre contre le terrorisme », il n’y a qu’une guerre préventive permanente contre nos velléités insurrectionnelles. Ne nous laissons pas avoir.