Pourquoi la loi Travail met en péril la sécurité et la santé des salariés

arton5460-93894Chaque jour, trois personnes meurent de leur travail en France : plus d’un millier de décès chaque année dont les trois quarts à cause d’un accident du travail souvent évitable ou d’une maladie professionnelle. Si la prise en compte de la santé et de la sécurité des salariés a progressé depuis trois décennies, et permis de sauver des vies, le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri risque de réduire ces avancées sociales à néant. Les organisations du travail et les cadences pourront être durcies, le suivi médical affaibli, et les salariés fragilisés seront remerciés par un licenciement. Quand le gouvernement prône l’insécurité au travail…

« La vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties », expliquait le ministre de l’Économie Emmanuel Macron en janvier. Comme si les salariés, assurés d’un revenu en fin de mois et d’horaires de travail fixes, ne prenaient jamais de risques. Une petite phrase qui révèle une fois de plus l’ignorance totale du monde du travail et de ce qui s’y joue par une partie des dirigeants politiques, alors que le projet de réforme du Code du travail fait peser une menace sur la santé et la sécurité des salariés.

Quatre ouvriers du groupe sidérurgiste ArcelorMittal, dont deux intérimaires et un sous-traitant, ont, eux, tout perdu, en y laissant leur vie. Ils ont péri à Dunkerque et à Fos-sur-Mer sur deux sites de l’entreprise, entre fin 2014 et septembre 2015. Des accidents terribles : l’un des ouvriers a été percuté par une chargeuse, un autre a été écrasé par des rails, deux intérimaires ont basculé dans des cuves de métal en fusion. Des drames qui n’ont pas fait la une des faits divers, ni émus le gouvernement. Cette série noire alarmante révèle une réalité quotidienne peu connue : la mortalité au travail.

Chaque jour, trois personnes meurent de leur travail en France : 1170 décès en 2014. Pour 45% d’entre-eux, l’accident s’est produit sur le lieu de travail. Dans 31,5% des cas, il est l’ultime conséquence d’une maladie professionnelle, contractée à cause du travail, comme les cancers liés à l’amiante. Et dans près d’un quart des situations, le salarié a été tué dans un accident de trajet entre son domicile et son travail, selon les données collectées par la Caisse nationale d’Assurance maladie des travailleurs salariés (Cnamts, voir ici) [1]. Une mortalité que dénonce le collectif Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, dont les états généraux se tiendront les 16 et 17 mars prochains.

Quels sont les salariés les plus touchés ?

Le profil type du salarié tué au travail ? Un homme, quinquagénaire, et ouvrier dans le BTP. Deux tiers des victimes ont plus de quarante ans – la tranche d’âge la plus touchée est celle des 50-59 ans. Parmi ceux qui y laissent leur vie, un tiers sont ouvriers, un sur dix est cadre. 90% sont des hommes. Les jeunes ne sont cependant pas épargnés par les accidents : les moins de 20 ans subissent trois fois plus d’accidents du travail que leurs aînés (lire notre enquête).

Les intérimaires sont particulièrement frappés. Ultra flexibles et confrontés à la précarité de leurs revenus et de leurs périodes d’emploi, ces salariés cumulent les contraintes : ils ont deux fois plus d’accidents au travail que les employés en CDI. Près de 35 000 intérimaires ont été victimes d’un accident du travail en 2013 et 67 en sont morts. Plus précaires et moins formés, ils sont souvent exposés aux tâches les plus dangereuses. Le secteur du BTP demeure le plus dangereux, avec 12% des décès au travail, suivi par celui des transports (10%). Rapporté au nombre de l’effectif salarié, l’agriculture est l’activité la plus meurtrière.

Pourquoi autant d’accidents du travail ?

« Tout accident de travail est évitable », assure Pascal Jacquetin, directeur adjoint des risques professionnels à la Cnamts. Ces drames professionnels suivent des scénarios identifiables, souvent prévisibles. Le Code du travail, quoiqu’en disent ses détracteurs, fixent les grands principes que doivent respecter les employeurs « pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ». Parmi ces principes, « adapter le travail à l’homme, en particulier en ce qui concerne la conception des postes de travail ainsi que le choix des équipements de travail et des méthodes de travail et de production, en vue notamment de limiter le travail monotone et le travail cadencé et de réduire les effets de ceux-ci sur la santé » ou « prendre des mesures de protection collective en leur donnant la priorité sur les mesures de protection individuelle » [2]. Un impératif que le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri vise indirectement à « limiter » par « les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise » (article 1 du projet de loi).

« La mort est la conséquence ultime d’une défaillance. Le véritable scandale commence avec les 620 000 accidents avec arrêt par an », estime Pascal Jacquetin. Le « risque routier » et les chutes de hauteur constituent les principales causes de décès. Tous résultent d’une série de manquements aux règles, d’erreurs humaines ou de défauts techniques. Des négligences souvent elles-mêmes causées par des choix d’organisation du travail. Plusieurs enquêtes ou rapports d’expertises montrent que l’intensification des tâches, la pression des délais, les horaires imprévisibles au nom de la rentabilité augmentent les risques et favorisent l’émergence de difficultés, de souffrances, voire de drames. « La plupart des accidents seraient évités par quelques mesures de bons sens », insiste Pascal Jacquetin pour qui l’objectif de « zéro accident » est atteignable. Sauf que la protection des salariés reste trop souvent perçue comme une dépense, voire une contrainte.

La ministre du travail contre la sécurité des salariés ?

Le projet de loi de Myriam El Khomri l’affaiblira encore davantage. Celui-ci remet notamment en cause le principe de la visite médicale, pour chaque salarié, par un médecin du travail. « Les visites périodiques seront réservées aux salariés en difficultés ou à risque. Cela signifie que des salariés ne feront plus l’objet d’une surveillance périodique », déplore Alain Carré, médecin du travail et membre de l’Association Santé et Médecine du travail. « Il faut considérer que cette disposition ne permettra plus le repérage pour tous les salariés des altérations de la santé qui précèdent en général les atteintes graves ». Et « c’est l’employeur qui détiendra dorénavant la définition de ce qu’est un poste à risque, dans la mesure où le médecin du travail n’aura plus ni le temps ni les moyens d’en construire une définition ou de le repérer ».

En réduisant les repos compensateurs dont bénéficient les salariés d’astreinte, ou en rendant possible la semaine hebdomadaire de 46 heures, la réforme risque d’encourager les organisations du travail pathogènes. « Un récent article de chercheurs, paru dans la revue médicale The Lancet montre que la survenue d’accidents vasculaires cérébraux, et dans une moindre mesure d’infarctus, est fortement corrélée au temps de travail hebdomadaire », illustre Alain Carré.

Les accidents mortels diminuent-ils ?

Les instruments de protection des salariés, et la lente mais progressive prise en compte de la santé et de la sécurité au travail, ont pourtant fait leur preuve. En trente ans, le nombre de tués a été réduit de moitié. En ne prenant en compte que les accidents mortels sur le lieu de travail, on comptait 2230 morts en 1970, soit six par jour ! Plus que 1130 en 1984, deux ans après la mise en œuvre des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), aujourd’hui menacés (lire notre article). Le nombre de victimes est descendu à 530 en 2014. Une législation plus contraignante en terme de santé et de sécurité conjuguée à des progrès technologiques, notamment dans les secteurs dangereux comme la construction ou la métallurgie, ont contribué à diminuer par quatre le nombre d’accidents mortels.

La vigilance et la prévention n’expliquent pas seules la baisse sur plusieurs décennies des accidents mortels. Elle provient aussi de l’évolution de l’économie. La tertiairisation des emplois vers des activités de services a modifié l’exposition aux risques. En parallèle, le développement des emplois temporaires et de la sous-traitance permet aux donneurs d’ordres d’externaliser ces risques – EDF avec les sous-traitants du nucléaire par exemple – et de rendre invisibles les accidents, par le recours massif à l’intérim notamment. Autre raison : la montée du chômage, liée en particulier à la désindustrialisation, qui a frappé les ouvriers quinquagénaires. Pour Pascal Jacquetin, la baisse des accidents mortels « est donc plus liée à la conjoncture qu’à un effort vertueux des entreprises ».

Moins d’accidents mais plus de maladies professionnelles

Depuis dix ans, la moyenne oscille autour de 500 accidents mortels annuels, hors risque routier et maladies professionnelles. Le taux de gravité des accidents a cependant tendance a augmenté. Tout comme les maladies professionnelles ,en hausse de 40% ces dix dernières années ! « S’il y a clairement moins d’accidents directs, on assiste à un développement des décès dus aux maladies psychiques », constate l’ancien inspecteur du travail Patrick Le Moal. Stress, burn-out, dépressions liées au travail sont en nette augmentation. Autant de facteurs connus pouvant conduire au suicide, comme l’a illustré la tourmente qu’a connue France Télécom – Orange en 2008.

Difficile de faire reconnaître cet acte irréversible comme accident du travail [3]. En pratique, ce n’est qu’au prix d’un long combat judiciaire que les familles de défunts obtiennent la prise en charge par la sécurité sociale. Les proches de Laurent Radenac, salarié travaillant dans un entrepôt du groupe Nestlé, ont lutté cinq ans durant avant que le tribunal des affaires sociales admette, en février 2016, le lien entre son décès et son métier. En détresse, l’homme s’était laissé mourir de froid suite à un litige avec son employeur après un accident du travail.

Qui est responsable d’un accident du travail mortel ?

A qui sont imputables les décès professionnels ? En droit, l’employeur, présumé responsable d’un accident, a pour obligation de garantir la santé de ses salariés.
A chacun de ces drames, l’inspection du travail enquête sur les circonstances et les causes de la mort. En fonction du type d’infractions, l’affaire peut être renvoyée vers la justice administrative ou pénale. Problème : seule la moitié des procès-verbaux dressés pour santé et sécurité par les inspecteurs du travail sont suivis d’effet. Un PV sur deux se perd dans les limbes administratives et judiciaires. Un « flagrant déni de justice », pointait en 2010 l’association d’inspecteurs du travail L. 611-10, du nom de cet article du code du travail.

En 2009, un quart des affaires arrivées sur le bureau d’un Procureur étaient classées sans suite. Quand ce dernier engage des poursuites, la justice demeure plutôt clémente avec ce type « d’insécurité ». Dans une affaire sur quatre, l’employeur est relaxé au pénal. S’il est reconnu coupable, la sanction se limite souvent à une amende. Orange vient ainsi d’être condamné à verser 50 000 euros d’amendes pour la mort de Jean-Claude Lachaux, tombé d’une échelle lors d’une intervention technique. Environ 2% des PV dressés par l’Inspection du travail aboutissent à une peine de prison, en général avec sursis.

Pourquoi la Justice est-elle si lente ?

Entre enlisement et report d’audience, neuf ans de procédure ont été nécessaires pour juger l’affaire Pierre Rivas, ouvrier intérimaire tué sur le chantier de Gare TGV d’Aix-en-Provence en 2001. Sept ans après l’écrasement de Gille Dudde par un train d’atterrissage d’Airbus près de Toulouse, en 2005, un juge prononce un non-lieu. Depuis, la famille tente en vain de relancer l’affaire. Récemment, Gilles de Robien, ancien maire d’Amiens, a finalement été relaxé, treize ans après la mort d’Hector Lobouta, un ouvrier en insertion, sur un chantier dont la municipalité était maître d’œuvre. Idem pour le directeur de l’usine AZF à Toulouse, relaxé en 2015 par la cour de cassation, soit quatorze ans après l’explosion de l’usine chimique.

Ces « délais anormaux », insupportables pour les familles, seraient en partie liés à l’encombrement des tribunaux. Le droit pénal au travail ne serait pas la priorité des magistrats, « pas une matière noble », commente-t-on. Pourtant, il est des affaires où la justice ne se prive pas de sanctionner. Le tribunal d’Amiens vient de condamner huit anciens salariés de Goodyear à neuf mois de prison ferme pour avoir « séquestré » leurs patrons deux ans auparavant.

Demain, les salariés en souffrance seront-ils licenciés ?

Si la réforme du droit du travail est adoptée, l’employeur sera davantage protégé face à la survenue de maladies professionnelles ou de risques psychologiques. Car tout salarié perçu comme fragilisé et en danger pourra être tout simplement… licencié. « Le projet de loi prévoit la possibilité d’un avis du médecin du travail disant « que tout maintien du salarié dans l’entreprise serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l’état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l’entreprise ». Cette formule permet de mettre à l’écart un salarié « pour son bien », et légitime dans l’esprit du médecin l’idée que la seule manière de sauvegarder la santé réside parfois dans le départ de l’entreprise. Dès lors que le médecin prononcera la formule magique, le projet prévoit que l’employeur est délié de l’obligation de reclassement qui existait jusqu’ici et peut licencier le salarié pour « motif personnel » », alerte le médecin du travail Alain Carré.

Côté gouvernement, le troisième plan d’action de santé au travail s’attèle à cibler les « risques prioritaires » afin de développer la « culture de la prévention » dans les entreprises. En réalité, des représentants des salariés aux médecins et inspecteurs du travail, en passant par les CHSCT, c’est tout le système de prévention qui « est progressivement défait depuis quelques années », s’inquiète le collectif pour la santé des travailleurs et travailleuses. « C’est lui que nous voulons préserver et renforcer » , interpelle-t-il dans une pétition.

Pire : le gouvernement a adopté le 9 février un décret modifiant le fonctionnement des indemnisations versées aux victimes des accidents du travail, qui pourraient être revues à la baisse. Pour l’association Henri Pézerat, du nom du toxicologue pionnier du combat contre l’amiante, ce décret remet en cause « un siècle de droit à réparation des victimes d’accidents du travail et de maladies professionnelles » : « Ceux qui sont mutilés, empoisonnés, cassés par des conditions de travail dangereuses, voire mortifères, sont dans le viseur du Gouvernement. On en est là aujourd’hui. » Il y a du boulot pour faire valoir les droits de ceux qui ont réellement tout perdu. Surtout à l’heure où le Code du travail et la protection des salariés s’apprêtent à être une nouvelle fois dépouillés.

Ludo Simbille et Ivan du Roy

Source : https://www.bastamag.net/Qui-meurt-du-travail-aujourd-hui-en-France

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Notes

[1] Ces chiffres officiels restent sous-estimés en raison de la sous-déclaration des accidents à la sécurité sociale.

[3] Légalement, pour être reconnu comme accident du travail, le suicide doit être commis sur le temps et le lieu de travail. En 2009, les CPAM recensaient 56 décès par suicide comme accident du travail.

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Le démantèlement du code du travail ne réduira pas le chômage ; son but est ailleurs

loi travailLa loi Travail, une loi qui veut subordonner encore un peu plus nos existences au profit, une loi qui promet d’aggraver encore davantage nos conditions, non seulement de travail, mais de vie. Et le tout sans le moindre effet positif sur le chômage, contrairement aux intentions affichées (si l’on voulait vraiment réduire le chômage, il faudrait  remettre au goût du jour une politique qui a montré ses preuves en ce domaine, à savoir non pas l’augmentation mais la réduction du temps de travail). Bref une loi nuisible et inutile qui doit impérativement être mise en échec !

Pour prendre la mesure de la nocivité de cette loi, on pourra se reporter aux excellents décryptages publiés récemment sur les sites du Comptoir, de Frustration, et de 19h17.info.

Pour un examen plus général des attaques contre le code du travail et du projet funeste dans lesquelles elles s’inscrivent, on recommande la lecture de cet article publié en novembre par la revue Frustration :

code du travail meurtre

Qui veut la peau du Code du travail ? Le plan des élites pour une société sans salariés

Revue Frustration, novembre 2015

Le retentissant « rapport Combrexelle », remis au Premier ministre début septembre, constitue la tête de gondole des attaques récentes dont est victime le Code du travail. L’un des derniers nés parmi de nombreuses publications qui, sans surprise, fournissent aux gouvernements successifs les conclusions qu’ils souhaitent : il faut injecter plus de flexibilité dans le droit du travail. Le rapport Combrexelle évoque notamment « l’économie digitale dont les responsables soulignent, de façon récurrente, l’inadaptation, voire l’archaïsme, de notre droit du travail au regard des spécificités de ce secteur en pleine révolution. » Par conséquent, il préconise d’adapter le droit du travail au mode de fonctionnement du secteur économique du numérique en donnant « aux chefs d’entreprise en pointe dans l’économie digitale la responsabilité, avec leurs salariés et syndicats, d’innover en la matière et d’inventer, à titre expérimental et dérogatoire, de nouveaux modes de relations sociales. » Pourtant les start-ups numériques veulent des travailleurs corvéables à merci, que le client n’aperçoit même pas, bien à l’abri derrière son smartphone. Serait-ce donc cela l’avenir que nos gouvernants souhaitent pour nous ?

« Archaïsme », « complexité », « frein », « blocage » sont devenus les termes communément associés au Code du travail. Pour lutter contre le chômage, certains, même des moins convaincus par le système capitaliste, se laissent convaincre et ne voient plus d’autre solution que d’aller au bout de la logique de la flexibilité, parce que ce serait tout ce qui nous resterait à tenter. Un sondage vaut ce qu’il vaut mais, selon l’agence OpinionWay pour Le Figaro, 23 septembre 2015, 70 % des Français se disent d’accord avec les déclarations d’Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, sur le statut des fonctionnaires – particulièrement protecteur parce que marquant l’appartenance à un corps d’État – qui ne serait « plus adapté au monde tel qu’il va » ; 36 % sont même tout à fait d’accord. Comme le chômage poursuit sa progression malgré les emplois aidés et les allègements de charges patronales créés par Hollande, le dernier « levier » qui resterait à actionner serait celui du droit du travail. On est peu à peu sommés de le « flexibiliser », comme dans de nombreux pays. Est-ce vraiment notre dernier espoir ?

Quelles sont les réformes annoncées par le « rapport Combrexelle » ?

Le Premier ministre l’a expliqué lors de la remise du rapport : « Nous voulons élargir la place de l’accord collectif par rapport au Code du travail ». Cela signifie revoir ce que les juristes appellent la « hiérarchie des normes », c’est-à-dire la supériorité de la loi qui s’applique à tous sur toute autre forme d’accord. La loi deviendrait un cadre très flou, une coquille qui serait faite des droits basiques comme la santé, la sécurité, le respect de la dignité des salariés, la durée maximale du travail dans l’Union européenne (48 heures par semaine) et, pour l’instant, le salaire minimum. Pour le reste, on remplirait la coquille localement. Le reste, c’est notamment l’organisation du temps de travail ou les rémunérations. Ceci serait négocié entre branches ou directement entre une entreprise et ses salariés au moyen d’un « accord majoritaire », c’est-à-dire signé par la direction et par les syndicats assemblés de manière à représenter plus de 50 % des voix des élections professionnelles. L’ « accord majoritaire » prévaudrait sur le contrat de travail : en clair, un salarié ne pourrait pas refuser les nouvelles conditions acceptées pas les syndicats, sinon il pourrait être licencié.

En voilà de la flexibilité : le droit du travail serait issu d’un marchandage local entre les directions des entreprises et les syndicats, pour les entreprises qui en comptent.

Le Code du travail est-il trop complexe ?

Au moment de la remise du rapport, David Pujadas, dans son journal de 20 heures, sur France 2, en bon journaliste qui a enquêté, sort de sous sa table « notre fameux Code du travail, si lourd avec ses [sic] près d’un kilo et demi » et il le lâche violemment sur la table pour mieux en faire sentir le poids, le poids du frein à l’embauche. Avant cela, au printemps, un livre intitulé Le Travail et la loi s’en était pris au même Code. Ses auteurs sont Robert Badinter, l’avocat à l’origine de l’abolition de la peine de mort (donc Badinter c’est bien), et Antoine Lyon-Caen, un expert du droit du travail, descendant d’une longue lignée de juristes si on suit son fil généalogique sur Wikipédia (bien qu’il porte un nom de match de foot). Nos deux comparses proposent alors, dans une tribune dans Le Monde, de remplacer le Code par une « Déclaration des droits du travail » (cette coquille vide que nous évoquions) au prétexte que « le Code du travail paraît aujourd’hui atteint d’obésité. À l’aube de la crise qui a frappé l’Occident en 1974, il comportait 600 articles. Quarante ans plus tard, le Code du travail en compte plus de 8000. ». Il effraierait notamment les très petites entreprises (TPE), qui ne possèdent pas de juriste, les dissuadant d’embaucher. Tous emploient cette image très visuelle : celle de l’obésité. Au point qu’on ne sait plus qui doit se sentir insulté, ceux qui défendent le Code du travail ou les personnes obèses.

Eh bien, David, Robert et Antoine, parmi d’autres, racontent à peu près n’importe quoi :

  1. Le Code du travail a été réécrit en 2008 de manière à simplifier son vocabulaire, à le rendre plus lisible et compréhensible. Sur le site Internet du ministère du Travail, on peut lire, dans une présentation de ce code « recodifié » signée par… Jean-Denis Combrexelle, directeur général du travail (haut fonctionnaire au ministère) à cette époque :

« Le code du travail touche la vie quotidienne de millions de Français. Il doit donc pouvoir être lu et compris par tous, citoyens, salariés, employeurs. […] Les articles de l’ancien code ont été scindés au nom d’une meilleure lisibilité, et en application d’un principe simple : une seule idée par article. […] Des articles dits “pédagogiques” ont été créés. Ils consistent à énoncer des définitions ou à renvoyer l’utilisateur vers d’autres subdivisions du code au nom de l’accessibilité de la règle. »

Quand, il critique la trop grande complexité actuelle du Code, le Combrexelle-rapporteur reconnaît-il que le Combrexelle-directeur général du Travail n’a pas fait du bon travail ?

  1. Chez nos voisins européens, le droit du travail n’est ni plus svelte au Royaume-Uni, ni plus musclé en Allemagne, selon le juriste et professeur au collège de France Alain Supiot [1]: si l’édition 2016 du Code du travail (Dalloz) compte 3370 pages, son équivalent allemand, l’Arbeitsrechts-Handbuch comptait 3034 pages dans son édition 2013. En Grande-Bretagne, le droit du travail est éparpillé dans différentes lois qui, regroupées, auraient sensiblement le même tour de taille.
  1. Le Code du travail, s’il n’est pas plus gras que chez nos voisins et s’il a été simplifié récemment, reste fourmillant. Non pas parce qu’il serait trop protecteur envers des salariés crispés mais parce que chaque gouvernement depuis quarante ans rajoute des dérogations et des allègements afin de le vider de sa substance. C’est pourquoi Robert Badinter situe le tournant de l’inflation du Code du travail en 1974. Maintenant, les élites ont beau jeu de montrer que le Code est « complexe » après l’avoir rendu indigeste.
  1. Quant aux petits entrepreneurs, ce ne sont pas 8 000 articles qui s’appliquent à chacun de leurs cas particuliers, mais seulement quelques dizaines. Et ils sont sans doute nombreux à préférer un Code solide, une loi à respecter, à la loi de la jungle, ne pouvant pas payer des frais d’avocat exorbitants pour valider leurs accords d’entreprise ou faire face aux manquements qui en résulteraient.
  1. Réduire la loi à sa plus simple expression, à un cadre, ce serait tout sauf simplifier le droit du travail puisque chaque entreprise aurait ses propres conditions d’emploi. Ce serait même l’émiettement du droit. Certes, on ne rassemblerait jamais toutes les conventions d’entreprise dans un livre mais le droit deviendrait vraiment complexe.

Surtout, ceux qui proposent aujourd’hui de violentes évolutions de la législation du travail le font au prétexte que la protection du salarié – c’est-à-dire la réglementation du contrat de travail, des conditions de licenciement, de la négociation collective, des salaires, du temps de travail, donc le coût du travail – est un frein à l’embauche.

Alors « flexibiliser » et « dégraisser » le Code du travail peut-il faire baisser le chômage ?

Logiquement, c’est stupide

D’un point de vue purement logique faciliter le licenciement (c’est le sens de la flexibilité) en période de crise économique, de baisse d’activité, pousserait de nombreux employeurs à se séparer d’employés qui ne sont pas indispensables 100 % du temps. Pas parce que ce sont des tire-au-flanc mais parce que beaucoup d’entreprises sont dépendantes de carnets de commandes ou de périodes d’activité plus ou moins intenses. La possibilité de licencier facilement et d’embaucher simplement reviendrait donc à créer des situations de chômage répétées pour une grande partie de la population. C’est ce que constatent déjà tous ceux qui alternent contrats courts (contrat à durée déterminée, intérim, vacation, etc.) et périodes de chômage selon les besoins de leur entreprise. Or, au chômage, on peut parfois prétendre à des allocations versées par Pôle emploi. Donc, pour les entreprises, l’intérêt de la « flexibilité » est de faire reposer le coût des périodes de moindre activité sur l’assurance chômage, donc sur la collectivité, afin de conserver le maximum de profits pour les actionnaires.

Selon une étude du ministère du Travail [2], si 87 % des employés ont des contrats à durée indéterminée, 90 % des contrats signés actuellement sont temporaires. Le fait que le CDI n’est plus la norme lors d’une embauche – remplacé par toutes sortes de contrats flexibles – est donc pour beaucoup dans l’augmentation du chômage (toujours cette alternance de périodes travaillées et de périodes chômées) que nous connaissons actuellement.

Historiquement, ça ne marche pas

Déjà en 1984, le patron du Conseil national du patronat français (le CNPF devenu MEDEF en 1998), Yvon Gattaz réclamait au gouvernement socialiste des « emplois nouveaux à contraintes allégées » (ENCAS). Remarquons le cynisme : pour le père nous étions les « en-cas », pour le fils nous sommes le plat de résistance.

Si les ENCAS n’ont pas vu le jour, d’un point de vue historique, on peut dire qu’on a essayé la flexibilité, et ça n’a pas marché : faciliter le licenciement n’est, historiquement, pas gage d’embauche.

Entre 1975 et la loi du 3 juillet 1986, le licenciement pour motif économique était soumis à une autorisation administrative ; l’Inspection du travail validait 90 % des dossiers. La suppression de cette obligation, demandée par les patrons, n’a pas fait augmenter le nombre d’embauches.

Plus récemment, depuis 2008, la « rupture conventionnelle » permet une séparation « à l’amiable » entre l’employé et l’employeur. Elle constitue parfois un moyen de « maquiller » un licenciement en présentant au salarié cette option comme la meilleure pour lui. Elle est d’une simplicité redoutable puisqu’elle consiste principalement en un formulaire à remplir. Le taux de chômage n’a pourtant pas diminué.

Chez nos voisins européens, le plein emploi précaire

Du point de vue de la comparaison avec nos voisins, « aucun consensus fort n’émerge véritablement » entre les études scientifiques pour confirmer un lien entre la protection de l’emploi et le taux de chômage, selon « Perspectives de l’emploi de l’OCDE » (Organisation de coopération et de développement économiques, une organisation internationale d’études économiques), 2004. On sait seulement qu’une bonne protection d’un « noyau dur » de salariés incite les entreprises à recourir en complément à des emplois précaires pour augmenter leurs marges.

Ce serait plus ou moins le cas en France avec les CDD ou l’intérim comme contrats précaires. Mais aussi en Allemagne où les salariés en CDI sont plutôt bien protégés et peuvent compter sur des syndicats forts, au contraire des personnes qui ont un « mini-job » : un contrat qui aurait été mis en place pour lutter contre le chômage de longue durée et servir de « tremplin » vers l’emploi stable avec un salaire de 450 euros maximum pour une durée limitée à deux mois et seulement 25 % de charges pour l’employeur (assurances retraite et maladie, pas d’assurance chômage). Une personne ne mériterait pas un emploi stable et un salaire permettant de vivre avant d’avoir fait la preuve de sa compétence et de son utilité ? Certes, le taux de chômage a reculé de 10 % à 4,7 % entre 2005 et 2015 en Allemagne. Au Royaume-Uni, où la précarité serait plus généralisée, le taux de chômage est d’environ 5 %.

Mais à quel prix ? Celui d’une pauvreté grandissante des travailleurs. Un rapport intitulé « La République fissurée », publié par des associations d’aide sociale en Allemagne, évoque un taux de pauvreté « historiquement » élevé. En effet, le taux a augmenté de 14 % à 15,5 % de la population entre 2006 et 2013 (12,1 millions de personnes), alors qu’en France, dans la même période, il est passé de 13,1 % à 14 %, une hausse plus mesurée. Le taux de pauvreté en Allemagne touche en particulier les familles monoparentales, les retraités, les chômeurs et de nombreux mineurs. Ce rapport dénonce aussi le « découplage total » entre les bons résultats de l’économie allemande et le taux de pauvreté. Or ces « bons résultats » pour les actionnaires ne sont-ils pas justement obtenus grâce à l’appauvrissement des plus faibles ? Et c’est cette « flexibilité » qu’on veut augmenter en France ? Faut-il vraiment choisir entre précarité ciblée et précarité partagée ?

Conséquence : un droit du travail « à deux vitesses »

Selon une étude publiée par l’INSEE [3], « le fonctionnement du marché du travail tend à s’éloigner d’un modèle de file d’attente, où les emplois instables sont des tremplins vers l’emploi stable, pour se rapprocher d’un modèle segmenté, où les emplois stables et les emplois instables forment deux mondes séparés, les emplois instables constituant une « trappe » pour ceux qui les occupent ». On nous dit souvent que le CDD serait le passage obligé vers le CDI, un test. Or ce n’est pas le cas pour les jeunes peu diplômés. Ils devraient enchaîner des emplois précaires toute leur vie.

Un éditorialiste du journal La Tribune ne préconisait pas autre chose en mars dernier : « si le chômage persiste, et c’est un fait, c’est parce que l’État, les partenaires sociaux persistent dans leurs erreurs : un coût du travail trop rigide au niveau des faibles qualifications ou des primo-entrants, obstacles au licenciement et insécurité juridique excessifs, code du travail trop contraignant, indemnisation des chômeurs trop peu sélective etc… ». Ce sont donc les plus faibles qui doivent d’abord trinquer dans ce modèle à deux vitesses que patrons et gouvernants veulent installer.

Pourtant, dans le mouvement de « flexibilisation », la France n’est pas en reste : elle a « flexibilisé » le droit du travail depuis longtemps. Elle a initié 17 réformes entre 2000 et 2013 (selon l’indicateur Labref de la Commission européenne). 17 réformes relatives aux « dispositions législatives ou conventionnelles impactant le marché du travail », avec les résultats que l’on connaît : le taux de chômage n’a pas baissé. Peut-être, comme le disent les pourfendeurs du droit du travail, parce qu’elle n’a pas encore été au bout de la logique de l’appauvrissement des plus faibles.

En faisant ces quelques recherches, on comprend rapidement que le Code du travail n’est pas un levier pour lutter efficacement contre le chômage. Et que la destruction du droit des plus faibles aboutit certes au quasi-plein emploi mais à la pauvreté des travailleurs. Alors pourquoi actionner ce levier ?

La logique de la réforme du dialogue social : détruire les mécanismes collectifs

Interviewé sur France Info, Jean-Denis Combrexelle, expliquait que la loi (le Code du travail en l’occurrence) ne peut pas s’appliquer à 28 millions d’ « actifs », à tant de situations différentes et que, pour prendre en compte cette diversité, il fallait délocaliser le droit du travail au niveau de l’entreprise. Une sorte de démocratie directe du travail, où employé et employeur décideraient ensemble. Jean-Denis Combrexelle est un pur produit de la « méritocratie républicaine ». Fils d’une aide-infirmière et d’un préposé aux PTT, il est devenu directeur général du travail au ministère du Travail et de l’Emploi, puis conseiller d’État et professeur de droit social à l’université Paris I-Panthéon-Assas. Pourtant, cet homme-là n’hésite pas à remettre en cause le principe même de la collectivité et donc celui de l’État : le principe d’une loi qui s’applique à tous, dans l’intérêt général. Devrait-on, suivant sa logique, supprimer le Code pénal, rédiger une charte contenant quelques grands principes (il est interdit de tuer, piller et violer) et, pour le reste, laisser le droit être décidé par négociation locale ? Ses propositions de réforme semblent donc destinées à détruire les mécanismes de solidarité, qui passent aujourd’hui par l’État.

C’est ce que le président Hollande [en ouverture de la quatrième « conférence sociale »] appelait, sans rire, une « démocratie sociale apaisée ». À cet effet, les gouvernements successifs ont réformé le « dialogue social » de manière à le confier aux « partenaires sociaux [4] », c’est-à-dire à le faire sortir du champ politique. C’était donc le confier à des intérêts particuliers, ceux des entreprises contre ceux des syndicats. Ainsi, nous avons eu récemment un bel exemple de cette « démocratie sociale » qui ne consulte pas les citoyens : on nous a annoncé que les quelque 17 millions de salariés du privé devraient travailler un an de plus pour avoir droit à une retraite à taux plein (63 ans au lieu de 62 ans), suite à un accord trouvé entre dirigeants de syndicats (sauf la CGT et FO) et MEDEF, au siège du MEDEF. Cet accord est presque passé inaperçu et l’on serait bien en peine de dire contre qui se révolter puisque le gouvernement n’intervient même pas dans la décision. Peu à peu, le cadre légal du travail n’est plus une décision collective, publique, politique mais une négociation entre les forces en présence dans le monde du travail. Pourtant cela ne suffit plus à l’appétit des gouvernants.

Selon le député PS Christophe Caresche, « l’état des partenaires sociaux ne permet pas de réformer ». Sous entendu il existe encore un rapport de force, il faut négocier l’âge de la retraite année par année au lieu de passer direct à la retraite à 68 ans vite fait bien fait. En effet ce rapport de force existe encore : même si seuls 7 % des salariés sont syndiqués, 43 % ont voté lors des élections professionnelles entre 2009 et 2013. Mais tout le monde le sait, les syndicats sont aujourd’hui largement moqués voire discrédités. Ils auraient leurs propres élites – celles qui vont négocier dans les bureaux du MEDEF – qui auraient le même comportement que les élites politiques, comme l’a montré l’affaire des travaux du bureau et de l’appartement de fonction du secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon. Et puis, régulièrement, les hautes sphères syndicales se « coupent de leur base » en appelant à la fin de la grève alors que les travailleurs ne pensent pas avoir obtenu gain de cause, comme ce fut le cas lors de la grève à la SNCF en juin 2014.

« Il faut donc contourner le dialogue social en le délocalisant à un autre niveau », poursuit Christophe Caresche. Cette nouvelle étape, dessinée par le rapport Combrexelle, doit faire reposer le droit du travail sur des entités encore plus petites et locales, les entreprises. Or, c’est une évidence, plus une négociation se fera dans une petite entité, plus les intérêts particuliers seront éloignés de l’intérêt général et plus le salarié sera faible. D’ailleurs le rapport déplore le « principe d’égalité » qui est encore ancré dans les esprits et s’oppose à l’isolement du salarié que recherche cette « culture de la négociation ».

Il faudra donc que l’employé cède, de gré ou de force, individuellement ou collectivement. Car ce qu’une entreprise aura obtenu de ses salariés, les entreprises concurrentes dans son secteur seront en droit de le réclamer aux leurs, afin de « maintenir leur niveau de compétitivité ». Mettons que l’opérateur de téléphonie Free passe un accord avec ses salariés instaurant une semaine de 40 heures payée 35. Les salariés de SFR, Bouygues et Orange se retrouveront dans l’obligation de s’aligner. C’est la logique du moins-disant, du nivellement par le pire, ce qu’on appelle le « dumping ».

Alors qu’actuellement aucun accord de branche ou d’entreprise n’est censé être en-dessous des protections prévues par la loi, les « accords de maintien dans l’emploi » le permettent pourtant. L’usine de montage automobile SMART-France, à Hambach, en Moselle, vient de sortir cette carte de sa manche. Elle a proposé à ses salariés de passer aux 39 heures (+12 %) en échange d’une augmentation de salaire de 6 % pour éviter la fermeture de l’entreprise (une délocalisation en Slovénie, selon certains ouvriers qui disent aussi paradoxalement manquer de travail et ne pas travailler le vendredi depuis plusieurs mois). Il est bon de savoir qu’au premier semestre 2015, le groupe Daimler, propriétaire de SMART, a annoncé une hausse de 20 % de son bénéfice opérationnel au deuxième semestre 2015, soit 3,718 milliards d’euros de bénéfice.

Au cours d’un référendum d’entreprise convoqué par la direction, 56 % des salariés se sont montrés favorables à cet « accord ». Un score qui cache mal des disparités entre les cadres, pour à 74 %, et les ouvriers, contre à 61 %, groupes qui représentent chacun environ la moitié des salariés de l’entreprise. Il y a de nombreuses explications à cela mais notamment une : le fait que près de la moitié des cadres en France (nous n’avons pas les chiffres de l’usine en question) sont au « forfait jour ». Créé en 2000, le forfait jour est plafonné à 13 heures de travail par jour et à 48 heures par semaine (cadre européen), sans prise en compte d’heures supplémentaires. Le rapport Mettling (du nom du DRH d’Orange qui l’a dirigé), intitulé « Transformation numérique et vie au travail » et remis mi-septembre à la ministre du Travail, cite une estimation : les cadres travailleraient en moyenne 46,4 heures par semaine. Les 35 heures n’existent pas pour eux.

Tout le monde est donc menacé par la suppression des protections du salarié. Pire, comme nous le voyons avec le « forfait jour » pour les cadres (on leur dit qu’ils sont importants et qu’ils doivent travailler beaucoup pour le prouver), cela a largement commencé.

« Flexibilité », l’autre nom de la précarité

La flexibilité du droit du travail est déjà là

Il existe une myriade de contrats temporaires et de manières pour un employeur de contourner le CDI. Le CDD et l’intérim sont les contrats temporaires les plus fréquents. Ils représentent 7,4 % de l’ensemble des emplois salariés pour le CDD, et 2,1 % pour l’intérim. Ils sont signés en majorité par des jeunes (34,1 % des actifs de 15 à 29 ans ont un emploi précaire) et par des salariés dits « peu qualifiés ». Selon l’Observatoire des inégalités, on constate une évolution de fond : le taux de précarité a « bondi » entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990. Aujourd’hui, il y aurait 12,3 % de salariés en situation précaire.

Mais ces données ne prennent en compte que le salariat et ne montrent ni la précarité des indépendants et faux indépendants, ni les facilités de licenciement. Le régime de l’auto-entrepreneur a été créé en 2008. Il est censé faciliter la création d’entreprises, mais aussi permettre une activité complémentaire. De fait, selon l’INSEE, au bout de trois ans d’activité, un quart seulement des auto-entrepreneurs parviennent à dégager des revenus, et, parmi eux, seuls 10 % (donc 2,5 % du nombre total) se versent un salaire supérieur au SMIC. De plus le régime, qui compte des cotisations sociales faibles, compte des prestations sociales faibles (pas d’assurance chômage notamment). Il constitue aussi une concurrence à bas coût pour les indépendants affiliés au régime social des indépendants (RSI). Une mise en concurrence sur le statut qui permet d’opposer des travailleurs entre eux, comme l’a montré le conflit entre taxis et particuliers travaillant pour Uber (via son application UberPop).

Ce statut peut aussi devenir l’une des multiples formes de contournement du salariat. Au même titre que le portage salarial : une solution proposée pour être « indépendant ». On devient salarié de l’entreprise de portage, qui va elle facturer les prestations de l’indépendant à des entreprises clientes, souvent une seule entreprise qui évitera ainsi de « se charger » d’un CDI. Il existe encore les stages répétés mais nous pouvons imaginer qu’il y a de nombreuses autres ressources dont nous n’avons pas connaissance pour qu’un employeur contourne le salariat. L’employé se voit forcé d’accepter sa nouvelle « situation » (stage, régime de l’auto-entrepreneur, portage salarial) puisque le taux de chômage est supérieur à 10 %. La flexibilité, sous prétexte de lutter contre le chômage, fait donc pression sur les droits des travailleurs (statut, salaire).

Les fonctionnaires, eux aussi, verront bientôt leur statut attaqué, comme l’a annoncé Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, pour « tester l’opinion ». Si la possibilité d’embaucher des contractuels est désormais importante, les gouvernants ne comptent pas s’arrêter là. Manuel Valls a expliqué, l’été dernier, avoir donné mission au président du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale de dresser un « état des lieux exhaustif non seulement de la réglementation, mais surtout des pratiques effectives concernant le temps de travail dans les services de l’État […] ». Le Premier ministre commande donc un rapport destiné à montrer que les fonctionnaires ne travaillent pas suffisamment, un préalable à la détérioration de leur statut.

Loi Macron rime avec ségrégation

On pourrait poursuivre la liste des réformes qui sont dramatiques pour de nombreuses personnes. Par exemple, la loi Macron facilite le travail le dimanche, au « volontariat » – comme si l’on avait le choix face à un patron et face au risque de se retrouver au chômage. Actuellement, 28 % des salariés travaillent le dimanche et 16 % la nuit. 19 % ont des horaires qui varient en fonction des besoins de l’entreprise. Les écarts sont importants entre professions : près de la moitié des employés du commerce et des services travaillent le dimanche.

Un écart que la loi Macron va amplifier, créant une situation très compliquée à vivre pour beaucoup de gens, privés d’une vie familiale et amicale « normale », qui s’opposera à une situation très confortable pour les gens aisés qui pourront, même le dimanche, aller au cinéma, déjeuner et faire du shopping, comme nous l’annonce avec fierté, dans sa dernière plublicité radio, le centre commercial Beaugrenelle (près de la tour Eiffel). Mais si les cadres supérieurs aussi travaillent tard (au « forfait jour »), ils auront une nounou pour leurs enfants et un supermarché ouvert tout le temps.

Ceux qui veulent liquider les 35 heures ou imposer le travail du dimanche sont les premiers à critiquer le désengagement des parents dans l’éducation et l’impuissance de l’école à prendre cette place. Il faut savoir, est-ce qu’on veut des parents disponibles pour éduquer leurs enfants ou des salariés tenus de travailler le soir et le week-end ? Comment veut-on que l’éducation, que l’école lutte contre les inégalités quand les enfants en difficulté n’ont même pas un rythme structurant, du fait de l’emploi précaire des parents ?

Mais quel rapport existe-t-il entre ces évolutions réelles et le discours sur le Code du travail qui accorderait des protections extravagantes aux travailleurs ? Pourquoi s’en prendre aux droits des faibles ?

Le projet de société vers lequel ces réformes nous entraînent : le règne de l’ « entreprise unipersonnelle »

Tout ceci mène quelque part. Si l’on pousse un tout petit peu la logique pour voir dans quel sens nous portent les vents libéraux, on apercevra bientôt la terre promise (pour les patrons) de la société sans statuts, où le salariat serait réservé aux élites. Le règne de l’ « entreprise unipersonnelle », comme l’appelle Robert Badinter. Le coût du travail serait drastiquement réduit pour les entreprises puisque reporté sur le salarié lui-même par le biais de statuts sans mécanismes collectifs de compensation. Les vainqueurs continueraient à se plaindre des impôts redistribués à des assistés (ceux qu’ils ne voudront engager dans leurs entreprises que temporairement, quand ils en auront besoin) pour mieux liquider les derniers organes de la solidarité, comme l’assurance chômage. Le plan qui est en train d’être exécuté est on ne peut plus clair. L’obsession de la flexibilité est une politique destinée aux plus riches qui bénéficient du travail des employés, en en supportant le moins possible le coût, afin d’augmenter leurs marges.

On se rapprocherait de la société du 19ème siècle, celle d’avant l’essor des protections collectives, celle des travailleurs journaliers qui allaient chaque jour quémander du travail devant les usines, à la merci du chômage. Une société de travailleurs à la tâche mis en concurrence, qui feront des devis et seront sélectionnés selon leurs tarifs. Des élucubrations ? Non, déjà une réalité pour de nombreux auto-entrepreneurs et autres précaires. Déjà une réalité pour les responsables politiques qui rêvent depuis une quinzaine d’années de ce « serpent de mer » : celui du contrat de travail unique, comme le contrat nouvelle embauche (CNE) tenté par Dominique de Villepin qui consistait en une sorte de CDI avec une période d’essai de 2 ans. Déjà une réalité mondiale sur la plateforme d’Amazon The Mechanical Turk (« Le Turc mécanique »), un site Internet qui met en relation des particuliers (travailleurs) et des entreprises qui proposent des mini-tâches, contre une rémunération mini aussi (10 cents, 20 cents) et à réaliser dans un temps défini (il va de soi que la tâche n’est pas payée si elle n’est pas réalisée dans les temps ; elle est alors remise sur le marché).

De même les mécanismes de solidarité sont affaiblis sous prétexte d’un manque de moyens généralisé. Dans le cadre d’un marché du travail « flexibilisé », Pôle emploi assurerait une mission de formation des chômeurs, afin d’ajuster les compétences des travailleurs au marché du travail. Or la dotation de Pôle emploi en ce qui concerne la formation est faible. Dans le projet de loi de finances de 2013, l’État n’accordait que 71,5 millions d’euros à « l’allocation en faveur des demandeurs d’emploi en formation (AFDEF) et la rémunération de fin de formation (R2F) ». Il est donc malhonnête de faire croire que la « flexibilité » favorise la mobilité des travailleurs, elle ne favorise que les finances des employeurs.

Pourquoi David (Pujadas), Robert (Badinter), Jean-Denis (Combrexelle), Emmanuel (Macron) et les autres ont-ils tous le même avis sur la flexibilité ? Parce que tout cela ne les concerne pas. Leur position sociale est acquise parmi la classe dominante. Eux sont en CDI, fonctionnaires, ou professions libérales, ont des revenus (salariés ou non) très importants, une retraite plus qu’assurée, un patrimoine garanti pour plusieurs générations. Ni eux ni leurs enfants n’auront à souffrir du chômage. Jamais ils ne sauront ce que c’est que d’être licencié quand son entreprise ferme, parfois pour être délocalisée. Alors, bien au chaud, ils veulent nous faire croire qu’ils ont du recul sur la situation et que seule la flexibilité de nos contrats de travail à nous permettra la croissance pour le pays ou allez savoir quelle autre ineptie.

Opposer le progrès social au « dialogue social »

Chaque jour on peut se rendre compte que le « dialogue social » est nocif pour les plus faibles, qu’il n’est qu’une arnaque puisque les intérêts des travailleurs et ceux des grands patrons (MEDEF) sont totalement opposés, même si les uns travaillent pour les entreprises des autres, et que le taux de chômage élevé tombe à pic pour mettre le couteau sous la gorge des employés. Aujourd’hui la seule perspective pour les travailleurs, c’est de négocier pour limiter les dégâts. On peut imaginer combien l’employé serait plus faible encore en délocalisant cette inégale « négociation » au niveau de l’entreprise.

La négociation prétend moduler nos droits en fonction de l’entreprise alors que le sens du Code du travail – en tant que loi au-dessus de tout accord – était d’obliger l’entreprise à respecter nos droits. La notion de progrès social ne fait même plus partie des débats. Pourtant, nous sommes nombreux à vouloir une société de progrès social, une société qui ne cherche pas à tout prix un point de croissance, une baisse de la courbe du chômage car ce sont des indicateurs qui ne prennent pas en compte la répartition des richesses. On nous fait croire que c’est la crise et qu’il faut se serrer la ceinture, que nous avons des privilèges insupportables, notamment dans le Code du travail. Mais nous le voyons bien au quotidien que les richesses existent. Seulement elles sont de plus en plus monopolisées. Toutes les études le montrent. Par exemple, l’Observatoire des inégalités nous apprend qu’ « entre 2008 et 2012, si l’on considère la masse globale des revenus en France, les 10 % les plus pauvres ont perdu 2 milliards d’euros, alors que les 10 % les plus riches se sont enrichis de près de 11 milliards. »

Partager les richesses existantes était l’idée des 35 heures. Et ça a marché. Contrairement à ce qu’on entend souvent, cette mesure, fixant à 35 heures le nombre d’heures de travail hebdomadaire à partir duquel il fallait payer des heures supplémentaires, a créé des emplois en nombre. Les études divergent mais les plus fiables, comme celle de l’INSEE, évoquent la création de 350 000 emplois, soit 200 000 directs et 150 000 liés aux allégements de charges. Les créations d’emplois auraient certainement pu être plus importantes si les allégements de charges des entreprises avaient été conditionnées à des embauches et non offertes en compensation aux patrons.

De plus, les 35 heures sont un vecteur de progrès social indéniable, quand elles sont appliquées. Elles permettent de rentrer plus tôt chez soi pour avoir une vie de famille, aider les enfants à faire leurs devoirs, faire partie d’une association, avoir des loisirs, ou bien cumuler des jours de RTT [réduction du temps de travail : jours de congés cumulés si on travaille toujours 39 heures par semaine] afin de se soigner ou de se reposer par exemple. Enfin d’être plus libre pour vivre et non de vivre pour travailler.

Aujourd’hui, au vu de la faiblesse des syndicats, on peut penser que seul un mouvement social serait dans la capacité de fédérer de nombreux « actifs », de toucher les travailleurs les moins organisés. Seul un mouvement populaire dépassant le cadre de la manifestation ciblée pourrait reprendre le pouvoir sur les palais et les quartiers d’affaires. Heureusement, même les travailleurs les plus précarisés se souviennent qu’ils peuvent prétendre à des conditions de vie décentes. Le 13 octobre dernier, les chauffeurs de VTC (voiture de tourisme avec chauffeur), faux indépendants mis en concurrence par la société Uber, ont manifesté contre leur « employeur » après que celui-ci a imposé une baisse des tarifs à Paris de 20 %. Ils ont formé un syndicat pour défendre leurs intérêts et ont même évoqué la possibilité de s’allier aux syndicats de taxis pour réclamer une profession régulée pour tous. On a voulu opposer travailleurs régulés, organisés en corporation avec un statut (qu’on a fait passer pour des privilégiés) et travailleurs 2.0, flexibles et exploitables, sans statut ni existence physique. Mais les voilà qui s’allient. Ils mettent en échec la réaction attendue par les élites – notre désunion par l’opposition entre catégories (salariés du privé/fonctionnaires, ou, à Air France, pilotes et personnel navigant/personnel au sol) – pour mettre la dernière touche à leur plan. Or, la seule opposition de catégories à faire vivre, c’est celle de la très grande majorité de travailleurs contre la minorité qui conçoit, organise et tire profit de la destruction du droit du travail. Rien n’est encore perdu.

Source : http://www.frustrationlarevue.fr/?p=608#more-608

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[1] « Haro sur le code du travail », version longue de la tribune « Non le code du travail n’est pas le problème », publiée dans Le Monde du 15 octobre 2014.

[2] Étude de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du 24 juillet 2014, 2014-056 – « Entre 2000 et 2012, forte hausse des embauches en contrats temporaires, mais stabilisation de la part des CDI dans l’emploi ».

 [3] Claude Picart, « Une rotation de la main-d’œuvre presque quintuplée en 30 ans : plus qu’un essor des formes particulières d’emploi, un profond changement de leur usage », INSEE, 2014.

[4] Voir « Arnaque aux partenaires sociaux » dans notre numéro 2 et sur notre site Internet.

Ne réparez pas ce qui vous détruit

zad prisonPamphlet en faveur du bien-vivre

Comité de rédaction de la revue Streifzüge (Traduction : Françoise Guiguet et al.)

1.

La politique ne peut pas créer d’alternatives. Son but n’est pas de nous permettre de développer notre potentiel ; dans la politique, nous faisons simplement valoir les intérêts qui découlent des rôles que nous exerçons dans l’ordre existant. La politique est un programme bourgeois. Elle est toujours une attitude et une action faisant référence à l’État et au marché. La politique est l’animatrice de la société, son médium est l’argent. Les règles auxquelles elle obéit sont similaires à celles du marché. D’un côté comme de l’autre, c’est la publicité qui est au centre ; d’un côté comme de l’autre, c’est de valorisation qu’il est question et des conditions nécessaires à celle-ci.

Le spécimen bourgeois moderne a fini par assimiler complètement les contraintes de la valeur et de l’argent ; il est même incapable de se concevoir sans celles-ci. Il se maîtrise littéralement lui-même, le maître et l’esclave se rencontrant dans le même corps. La démocratie ne signifie rien d’autre que l’auto-domination des acteurs des rôles sociaux. Comme nous sommes à la fois contre tout pouvoir et contre le peuple, pourquoi serions-nous pour le pouvoir du peuple ?

Être pour la démocratie, voilà le consensus totalitaire de notre époque, la profession de foi collective de notre temps. La démocratie est en même temps instance de recours et solution de secours. La démocratie est considérée comme le résultat final de l’Histoire. Elle est certes perfectible, mais elle est indépassable. La démocratie est partie intégrante du régime de l’argent et de la valeur, de l’État et de la nation, du capital et du travail. C’est une parole vide de sens, on peut tout halluciner dans ce fétiche.

Le système politique lui-même se délite de plus en plus. Il ne s’agit pas, ici, d’une crise des partis et des hommes politiques, mais d’une érosion du politique sous tous ses aspects. La politique est-elle nécessaire ? Pourquoi et, surtout, pour quoi faire ? Aucune politique (n’)est possible ! L’antipolitique signifie la mobilisation des individus contre les rôles sociaux qui leur sont imposés.

2.

Capital et travail ne sont pas antagoniques, bien au contraire ils constituent une unité de valorisation pour l’accumulation du capital. Quiconque est contre le capital, doit être contre le travail. La religion du travail dont nous sommes les pratiquants est un scénario auto-agressif et autodestructeur qui nous retient prisonniers, tant matériellement qu’intellectuellement. Le dressage au travail a été – et demeure – un des objectifs déclarés de la modernisation occidentale.

Or, c’est au moment même où la prison du travail s’écroule que notre enfermement intellectuel vire au fanatisme. C’est le travail qui nous rend stupides et, de plus, malades. Usines, bureaux, magasins, chantiers de construction et écoles sont autant d’institutions légales de destruction. Quant aux stigmates du travail, nous les voyons tous les jours sur les visages et sur les corps.

Le travail est la principale rumeur au sein du consensus. Il passe pour être une nécessité naturelle, alors qu’il n’est rien d’autre qu’une mise en forme de l’activité humaine par le capitalisme. Or, être actif est autre chose dès lors que cette activité se fait non en fonction de l’argent et du marché, mais sous forme de cadeau, de don, de contribution, de création profitant à nous-mêmes ou à la vie individuelle et collective d’individus librement associés.

Une part considérable de tous les produits et services sert exclusivement à la multiplication de l’argent, contraint à un labeur inutile, nous fait perdre notre temps et met en danger les bases naturelles de la vie. Certaines technologies ne peuvent être considérées que comme apocalyptiques.

3.

L’argent est notre fétiche à tous. Personne ne veut s’en passer. Nous n’avons jamais décidé qu’il devait en être ainsi et pourtant, c’est comme ça. L’argent est un impératif social ; ce n’est pas un instrument modelable. En tant que puissance qui nous oblige sans cesse à calculer, à dépenser, à économiser, à être débiteurs ou créditeurs, l’argent nous humilie et nous domine à chaque heure qui passe. L’argent est une matière nocive qui n’a pas son pareil. La contrainte d’acheter et de vendre fait obstacle à toute libération et à toute autonomie. L’argent fait de nous des concurrents, voire des ennemis. L’argent dévore la vie. L’échange est une forme barbare du partage.

Qu’un nombre incalculable de professions ait pour seul objet l’argent est un fait absurde, mais aussi que tous les autres travailleurs intellectuels et manuels soient sans cesse en train de calculer et de spéculer. Nous sommes des calculettes dressées. L’argent nous coupe de nos possibilités, il ne permet que ce qui est lucratif en termes d’économie de marché. Nous ne voulons pas renflouer l’argent, nous voulons le refouler.

La marchandise et l’argent ne sont pas voués à l’expropriation, mais à la disparition. Qu’il s’agisse d’individus, de logements, de moyens de production, de nature et d’environnement, bref : rien ne doit être marchandise ! Nous devons cesser de reproduire des rapports qui nous rendent malheureux.

La libération signifie que les individus reçoivent leurs produits et leurs services librement selon leurs besoins. Qu’ils se mettent directement en relation les uns avec les autres et ne s’opposent pas, comme c’est le cas maintenant, selon leurs rôles et leurs intérêts sociaux (en tant que capitalistes, ouvriers, acheteurs, citoyens, sujets de droit, locataires, propriétaires, etc.). Aujourd’hui déjà, il existe dans nos vies des rapports non monétaires : dans l’amour, l’amitié, la sympathie, l’entraide. Nous donnons alors quelque chose à autrui, puisons ensemble dans nos énergies existentielles et culturelles, sans présenter de facture. Ce sont des instants où nous sentons que nous pourrions nous passer de matrice.

4.

La critique est plus qu’une analyse radicale, elle réclame le bouleversement des conditions existantes. La perspective tente de formuler un projet au sein duquel les conditions humaines n’auraient plus besoin d’une telle critique ; une idée de la société où la vie individuelle et collective peut et doit être inventée. La perspective sans la critique est aveugle, la critique sans la perspective est impuissante. La transformation est une expérience qui a pour fondement la critique et pour horizon la perspective. « Réparez, ce qui vous détruit » ne peut être notre mot d’ordre.

Ce dont il s’agit n’est rien de moins que d’abolir la domination, que celle-ci se traduise par des dépendances personnelles ou par des contraintes objectives. Il est inacceptable que des individus soient soumis à d’autres individus ou soient impuissants face à leurs destins et structures. Nous ne voulons ni autocratie ni auto-domination. La domination est plus que le capitalisme, mais le capitalisme est à ce jour le système de domination le plus développé, le plus complexe et le plus destructeur. Notre quotidien est tellement conditionné que nous reproduisons journellement le capitalisme et nous comportons comme s’il n’existait aucune alternative.

Nous sommes bloqués. L’argent et la valeur engluent nos cerveaux. L’économie de marché fonctionne comme une grande matrice. Notre objectif est de la nier et de la vaincre. Le bien-vivre et l’épanouissement supposent de rompre avec le capital et la domination. Aucune transformation des structures sociales n’est possible sans transformation de notre disposition mentale et aucun changement de notre disposition mentale sans la suppression des structures.

5.

Nous ne protestons pas, car nous avons dépassé ce stade. Nous ne voulons réinventer ni la démocratie ni la politique. Nous ne luttons ni pour l’égalité, ni pour la justice et nous ne nous réclamons d’aucune libre volonté. Nous n’entendons pas non plus miser sur l’État social et l’État de droit. Et encore moins voulons-nous faire du porte-à-porte avec de quelconques « valeurs ».

À la question de savoir de quelles valeurs nous avons besoin, il est aisé de répondre : aucune !
Nous sommes pour la dévalorisation totale des valeurs, pour la rupture avec ces mantras des bobos et gogos qu’on appelle communément « citoyens ». Il faut rejeter ce statut même. Sur le plan de l’idée, nous avons déjà résilié le rapport de domination. L’insurrection que nous avons en tête relève du saut paradigmatique.

Nous devons sortir de cette cage qu’est la forme étatique et économique. Politique et État, démocratie et droit, nation et peuple sont des figures immanentes de la domination. Pour cette transformation, nous ne pouvons nous appuyer sur aucun parti et aucune classe, aucun sujet et aucun mouvement.

6.

Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre vie. Elle seule permettra plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce qu’il nous faut, c’est plus de temps pour aimer, plus de temps pour nos amis et nos enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et excessive, de ce qui nous plaît. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs.

Une vie libérée signifie dormir mieux et plus longtemps, mais surtout dormir ensemble plus souvent et plus intensément. L’enjeu de cette vie – la seule que nous ayons – est de bien vivre, de rapprocher existence et plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’augmenter les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée.

Nous ne voulons plus être ceux que nous sommes forcés d’être.

http://www.streifzuege.org/2014/ne-rparez-pas-ce-qui-vous-dtruit

« J’ai (très) mal au travail »

j'ai très mal au travail« J’ai (très) mal au travail », un film documentaire réalisé par Jean-Michel Carré sorti en 2007.

Fruit de plus d’un an d’enquête sur le monde de l’entreprise, il dénonce la brutalité des nouvelles organisations du travail et d’un management qui, pour obtenir des salariés le maximum de productivité, propagent la peur, l’auto-dépréciation, la solitude, la guerre de tous contre tous – et réduisent finalement toujours plus l’individu à sa seule dimension économique. Une maltraitance organisée qui génère chez les salariés des maux et des souffrances d’une ampleur et à une échelle encore jamais vues jusqu’ici : troubles musculo-squelettiques, états de stress post-traumatique, burnout, dépressions,  suicides, morts subite etc.

De nombreuses interventions de qualité parsèment le film, notamment celles de Paul Ariès, Christophe Dejours et Marie Pezé.

On peut le visionner gratuitement ici : http://www.cnt-f.org/video/videos/52-interpro-retraites-salaires-secu-rtt/293-jai-tres-mal-au-travail

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Quelques statistiques édifiantes signalées dans le film  :

« En dix ans, les troubles musculo-squelettiques sont passés de 1000 à 35 000 par an.
En 2005, il y a eu 760 000 accidents du travail en France. Deux personnes par jour meurent dans des accidents du travail.
Deux millions de salariés subissent du harcèlement mental et des maltraitances, 500 000 sont victimes de harcèlement sexuel.
Le coût annuel des accidents du travail, des maladies professionnelles et de la maltraitance s’élève à 70 milliards d’euros pour l’Etat et les entreprises.
Sur cinq ans, on a constaté plus de 1000 tentatives de suicide sur les lieux de travail en France, dont 47% ont été suivies de décès.
10% des dépenses de la sécurité sociale sont directement liées aux maladies professionnelles.
Eczéma, insomnies, alertes cardiaques, troubles musculo-squelettiques, ulcères, cancers, dépressions, tentatives de suicide sont les conséquences les plus fréquentes des maltraitances sur les lieux de travail.
Durant la dernière année juridictionnelle, les tribunaux aux prud’hommes ont traité 250 000 litiges. »

La souffrance psychique de masse : un problème d’abord politique

souffrance psychique« Nous pensions, comme tout un chacun, que la psychiatrie s’occupait des fous, et que c’était là sa mission. Mais nous nous sommes très vite aperçu qu’elle se préoccupait de plus en plus d’autres personnes, par exemple des chômeurs stigmatisés, des cadres placardisés, des mères de famille déprimées, des enseignants méprisés, des jeunes sans avenir, des vieux à l’abandon, bref de (presque) tout le monde. Et que cela provoquait même, en son sein, d’intenses débats (…) sur ses missions, sur le sens de son action dans cette France du XXIe siècle. Un débat, des interrogations qui tournent (…) autour d’un concept : la santé mentale. Un beau mot qui faisait partie du vocabulaire des psychiatres d’après guerre, qui s’étaient donné comme ambition de libérer la folie, de lui rendre sa place au cœur de l’humanité. Et une belle idée aussi, celle d’une psychiatrie ouverte sur le monde, au service de tout le monde. Mais les mots ne portent pas les mêmes sens selon qu’ils sont employés dans un contexte ou dans un autre. Or, derrière ce concept de santé mentale, il y a aujourd’hui une réalité terrifiante, que l’on commence à peine de nommer, celle d’une grande souffrance. En d’autres termes, dans ce monde, les gens souffrent, et ils le font individuellement, pour ainsi dire dans leur coin, comme s’il s’agissait d’une affaire purement personnelle, intime. Nul besoin de faire une investigation poussée pour aller à la rencontre de cette douleur, il suffit de rendre visite aux médecins généralistes, aux psychiatres libéraux ou à ceux du service public, aux centres médico-psychologiques (les CMP) ou aux urgence de l’hôpital, psychiatrique ou non… Cette incursion sur le terrain, comme on dit, permet de répondre à deux questions : cette souffrance existe-t-elle ? Si oui, s’agit-il d’un phénomène massif ? La réponse est oui, elle existe, et oui, elle est massive.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’on demande à la psychiatrie de s’en préoccuper. Il ne s’agit pas d’un malaise passager, mais de quelque chose de plus profond et probablement plus durable. Comme le système ne comprend que le langage des chiffres, il a vite fait ses calculs : les dépressions, déprimes, tics et tocs en tout genre coûtent cher à la société – en arrêts de travail, en dépenses de santé -, il faut donc y faire face. Et puis, on ne sait jamais, bien que cette souffrance soit vécue presque toujours comme une affaire personnelle, elle pourrait à la longue perturber le fonctionnement de la machine sociale. Les psychiatres, comme cela a souvent été le cas dans leur histoire – Michel Foucault l’a mis en évidence -, ont ainsi été appelés à la rescousse, et ils doivent accepter désormais le passage « de la psychiatrie à la santé mentale ». En d’autres termes, il va leur falloir s’occuper de M. et de Mme Tout-le-Monde (et, ce faisant, contribuer à la mise en place d’un nouveau contrôle social) et non plus du fou, dont on va jusqu’à nier l’existence. Il s’agit là d’un simple constat, que l’on peut faire à la lecture des textes officiels et des discours dominants, et en étudiant, même superficiellement, les politiques mises en œuvre depuis vingt-cinq ans par les pouvoirs successifs. »

« Cette souffrance touche, même si certains s’ingénient à le nier, à des problèmes économiques et sociaux évidents. On bute toujours sur le chômage, sur la précarité – qui est devenue l’unique horizon pour des millions de citoyens de ce pays -, sur l’exclusion, sur les problèmes de logement, d’éducation, de santé, de culture, de travail, sur tout ce qui concerne le bien public, avec pour conséquence un sentiment d’insécurité généralisé, d’avenir bouché pour soi, pour ses proches et pour ses enfants. C’est bien dans cette situation sociale dégradée que s’enracine cette souffrance. Mais celle-ci ne saurait constituer à elle seule une explication : après tout, nous ne sommes pas dans la première période historique difficile, l’histoire humaine en a connu bien d’autres sans que pour cela l’on ait rencontré ce qui s’exprime aujourd’hui. Il faut donc essayer de se pencher sur les changements qui sont intervenus ces trente dernières années concernant la place de l’individu dans la société. On l’appellera comme on voudra, « montée de l’égoïsme », « individualisme outrancier », au fond peu importe, chacun sent bien que là se joue quelque chose de fondamental, et que la souffrance dont il est question s’enchâsse également dans cette nouvelle réalité. Tous les praticiens qui ont affaire à ces pathologies sont unanimes : derrière chacune, il y a une solitude.  Alors certains disent – peut-être non sans raison – que cet isolement est le prix de la liberté conquise par l’individu. On est libre, seul et fragilisé. D’où la souffrance.

Mais faut-il réellement s’en tenir à cette idée d’une « autonomie » conquise par l’individu (contre la société, la famille, les collectifs en général) pour tenter de comprendre ce phénomène ? (…) La conquête de cette autonomie marque toute notre histoire depuis plus de deux siècles et il n’est écrit nulle part qu’elle doive automatiquement conduire à l’abandon et à la souffrance. Il s’agit, au contraire, d’un mouvement irrésistible, porteur, à bien des égards, de progrès et de liberté, qui connaît une fantastique accélération depuis une trentaine d’années. Remettre en cause ce mouvement pour revenir aux anciennes structures sociales – la tribu, le clan, la famille – constitue une absurdité. En revanche, il s’agit de se poser la question des conditions dans lesquelles s’exerce – ou feint de s’exercer – cette autonomie. Ces conditions, créées par le néo-libéralisme dominant, pourraient se résumer à quelques mots. D’abord, la remise en cause de la notion de société : nous vivrions dans un monde composés d’individus autonomes et en compétition (en guerre) les uns contre les autres – en d’autres termes, la société n’existerait plus. Ensuite, ces individus ne seraient pas le résultat d’une histoire, de rapports étroits avec un monde qu’ils contribuent à humaniser tout en s’humanisant, ils seraient des êtres donnés par la nature, avec un potentiel (hier biologique, aujourd’hui génétique) qu’il ne tiendrait qu’à eux de faire fructifier. Ils seraient donc autoconstruits et devraient être capables de s’adapter à l’environnement qui les entoure, sous peine d’être exclus. Ce seraient des individus qui n’ont pas besoin des autres. On voit bien que nous ne sommes plus là dans l’opposition classique individu/collectif, mais dans une vision idéologique – donc discutable – de l’homme et du monde.

Cette vision n’est pas simplement théorique, elle organise réellement notre vie sociale et, pour cela, elle a créé un modèle qui, au final, s’est imposé à toute la société, le modèle de l’entreprise (avec, au cœur de la problématique, le dogme de la concurrence). Non seulement l’école, l’université, l’hôpital, la culture, la mairie ou l’Etat, mais jusqu’à l’individu, qui doit « se gérer » lui-même de cette façon, c’est-à-dire comme une « ressource », comme un capital. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes rapidement intéressé à la question de la souffrance au travail. Avec ce soupçon, au départ, que le travail était au cœur du problème. Parce que tout finalement, de près ou de loi, tourne autour de lui. Que l’on soit salarié – c’est-à-dire pourvu d’un emploi -, chômeur ou précaire, on le retrouve directement ou en creux. (…) Celui-ci a été au cœur de la révolte de 68, même s’il s’agissait d’en remettre en cause le caractère aliénant (« métro-boulot-dodo »). Pour cette génération, la libération des individus passait par une libération du travail. Les puissants l’ont bien compris, et dans un premier temps, ils en ont modifié l’organisation pour le rendre plus acceptable, pour laisser entendre à l’individu qu’on allait lui donner plus d’autonomie et de possibilités de s’épanouir. Ce faisant, ils ont réussi à le prendre à son propre piège, l’autonomie se transformant en un assujettissement sans précédent, puis ils ont ensuite escamoté la question du travail : cela ne valait plus la peine de s’en préoccuper puisqu’il était en voie de disparition et que nous entrions dans une autre civilisation, celle du loisir.

Et c’est justement pour cette raison qu’il faut, nous semble-t-il, revenir au travail et l’aborder de nouveau comme une question politique. En premier lieu, parce que les souffrances qu’il inflige aux individus sont au cœur de la souffrance psychique de masse que nous rencontrons aujourd’hui. Ensuite parce que poser la question du travail, c’est poser la question de la vie en général et de la possibilité de la maîtriser, de la changer, comme cela a été fait en 68. (…)

Nous avons préféré (…) donner à voir ce qu’est devenue l’entreprise, c’est-à-dire un lieu où domine désormais l’arbitraire, où l’on ni l’individu, où règne le court terme, où l’on va jusqu’à remettre en cause le métier lui-même, en tout cas le travail bien fait, parce que l’entreprise a été transformé en une « machine à cash » par la prise de pouvoir des actionnaires, une machine dont on finit par se demander si elle n’est pas devenue une institution totalitaire. En fait, on ne peut comprendre le phénomène de la souffrance psychique hors de la souffrance au travail, mais on ne peut comprendre celle-ci sans aller voir de plus près les changements intervenus dans notre société : l’individualisation, la solitude, le recul des protections sociales après l’effondrement des solidarités anciennes, la médicalisation et la psychiatrisation des problèmes sociaux, et, au final, la négation du sujet, au travail et hors de celui-ci. Réhabiliter le sujet, contre un système qui le désavoue et l’étouffe, le remettre au cœur de nos préoccupations, tel est aujourd’hui ce qu’il est urgent d’entreprendre. »

 La souffrance psychique en France : un phénomène de masse

« Cela pourrait être le nouveau « mal du siècle », ou un nouveau « jardin des espèces » décrit, à la façon de Prévert, par le sociologue Alain Ehrenberg : « dépression, stress, post-traumatismes, abus sexuels, troubles obsessionnels compulsifs (TOC), attaques de panique, consommation massive de médicaments psychotropes et de drogues multiples (y compris dans le monde du travail), addictions s’investissant dans les objets les plus divers (le jeu, le sexe, la consommation), anxiété généralisée (le fait d’être en permanence angoissé), impulsions suicidaires et violentes (particulièrement chez les adolescents et les jeunes adultes), syndromes de fatigue chronique, « pathologie de l’exclusion », souffrances « psychosociales », conduites à risques, psychopathies… » (…) le monde actuel est confronté à ce que l’on appelle la « souffrance psychique » de masse, c’est-à-dire à l’afflux dans les cabinets de psychiatres et des psychologues, des médecins généralistes, aux urgences des hôpitaux, d’un nombre grandissant de gens angoissés ou déprimés qui y viennent y chercher une aide. »

« Dès le début des années des années 90 [la psychanalyste Marie Pezé] a pu constater les premiers dégâts de ce qu’elle appelle les « changements de modèles organisationnels » – autrement dit les bouleversements qui ont affecté l’organisation du travail dans les entreprises. C’est à cette époque qu’elle remarque une augmentation insensée des cadences – « j’ai vu des ouvrières à qui l’on demandait de visser vingt-sept bouchons à la minute » -, qu’elle découvre le management par la pression morale (avec la parution des premiers guides de management, dans lesquels on explique qu’il faut faire peur aux gens) et les nouvelles formes d’évaluation du travail, avec les entretiens individuels… (…) « Aujourd’hui, pour moi, il ne s’agit plus d’un questionnement : en France, le management a choisi le créneau de la pression morale pour imposer l’intensification du travail ». (…) Après la parution du livre de Marie-France Hirigoyen [Le Harcèlement moral], en 1998, Marie Pezé voit arriver dans son bureau des gens qui se disent « harcelés », terme qu’elle entend non sans une certaine méfiance (…) « mais on s’est vite rendu compte que les gens présentaient des pathologies extrêmement préoccupantes. »Après les TMS [Troubles musculo-squelettiques], suivent en effet les « tableaux psychiques lourds », spécifiques au travail, qui n’existaient pas auparavant : « des cas cliniques absolument épouvantables, des névroses traumatiques qu’on ne rencontre que lors des hold-up dans les banques ou lors des attentats, mais là il s’agissait de personnes qui allait au travail tous les jours à 8 heures du matin, avec la peur au ventre et parfois l’envie d’en finir. »

« Pour [Nicolas Sandret médecin inspecteur du travail], il n’y a aucun doute, la situation en matière de souffrance psychique dans les entreprises connaît une aggravation très importante. Les médecins du travail disent par exemple aujourd’hui recevoir en consultation deux cas psychiques « lourds » par jour, alors qu’il y a encore peu ils n’en recevaient qu’un par semaine. Ces cas sont souvent liés à l’intensification du travail, à une plus grande dureté dans les rapports entre les gens, à une individualisation forcenée, avec un retour à des relations contractuelles pures, à la disparition des espaces d’échanges, de solidarité, de mise en commun des difficultés. « Les salariés sont de plus en plus seuls, explique-t-il, et dès que la situation dérape un peu, elle devient insupportable, alors qu’avant il y avait des lieux où ils pouvaient se retrouver, et donc de résistance collective. » Cette situation s’est aggravée depuis une dizaine d’années, en particulier depuis l’introduction, dans le privé comme dans le public, de l’évaluation individualisée des performances, « qui tend à mettre tout le monde en concurrence avec tout le monde, ce qui fait qu’on ne partage plus, qu’on ne peut plus parler avec les autres, y compris avec la hiérarchie… ». »

« [Une] enquête publiée au début de 2008 montre par exemple « une intensification du malaise ressenti par les salariés, avec une note globale de stress qui atteint 6,3/10, niveau le plus élevé depuis 2004 », comme l’observe Opinion Way. La surcharge de travail est toujours au menu puisqu’elle est ressentie par 78% des personnes, soit une progression de 3% sur 2007 ; 82% des sondés ont le sentiment de travailler plus vite ; 70% disent souffrir d’un manque de reconnaissance, soit 4% de plus qu’en 2007 ; 21% des personnes interrogées disent être confrontées à un harcèlement morale, être en concurrence avec leurs collègues (+ 4%) ; et 14% admettent consommer des médicaments de type antidépresseurs ou anxiolytiques… Ce qui frappe, au-delà des évolutions plus ou moins importantes de ces chiffres, d’un baromètre à l’autre, c’est l’ampleur des phénomènes qu’ils recouvrent. La souffrance au travail – c’est ce ces enquêtes en filigrane laissent apparaître – concerne des centaines de milliers, peut-être des millions, de salariés de ce pays. »

Les nouvelles organisations du travail en cause

« Pourquoi le monde du travail dans les années 70 nous intéresse-t-il aujourd’hui ? Parce que c’est à partir de lui, et pour résoudre la crise qu’il traverse alors, que l’on a revisité la philosophie même de l’entreprise, bouleversé les organisations du travail, et que c’est dans cette brèche que s’est engouffrée la vague néo-libérale des années 80, ce qui a abouti aux problèmes actuels, y compris dans le domaine de la santé mentale. Dès le début de la décennie 70, en effet, les milieux patronaux et gouvernementaux, appuyés par certains intellectuels, se penchent sur cette crise. Dans un premier temps, ils fournissent une réponse classique, en répondant aux demandes de la « critique sociale » avec des avancées extrêmement positives pour les salariés : création du SMIC, quatre semaines de congés payés, mensualisation, droit à la formation continue, interdiction du travail clandestin, généralisation des retraites complémentaires… Mais, très vite, ils se disent que l’on ne peut pas continuer dans cette voie – surtout après les chocs pétroliers, beaucoup estiment que cela coûte décidément trop cher -, que de toute façon cela ne suffit pas et que la crise perdure. Même si la majorité du patronat se montre hostile à tout partage de pouvoir dans l’entreprise – comme en témoigne son opposition déterminée à l’expérience autogestionnaire des ouvriers de Lip en 1973 -, beaucoup pensent qu’il faut s’intéresser à la « critique artiste » et aux idées de Mai 68, et donc se préoccuper de la transformation de l’organisation du travail. (…) Toute cette réflexion se développe sur fond d’affaiblissement du PCF et de la CGT, et donc de la « critique sociale », avec l’émergence d’une « deuxième gauche » politique et syndicale, qui va permettre à la « critique artiste » de s’imposer. Dans les années qui suivent, on assiste donc aux premières expériences de « cercles de qualité », de « groupes de travail », mais, surtout, on modifie petit à petit les organisations pour aller dans le sens d’une plus grande autonomie, l’une des revendications majeures de la « critique artiste ». Cette quête de l’autonomie, au fil du temps, va concerner non seulement les cadres, mais aussi les ouvriers, avec notamment un affaiblissement du contrôle hiérarchique, et les organisations, les services étant désormais considérés comme des unités indépendantes et des centres de profit autonomes. On développe également de plus en plus la sous-traitance. « La remise sous contrôle des entreprises, écrivent Boltanski et Chiapello [dans Le Nouvel Esprit du capitalisme], objectif essentiel du patronat à cette époque, fut obtenue non en accroissant le pouvoir de la hiérarchie […] mais grâce à une rupture avec les modes de contrôles antérieurs… » Les demandes d’autonomie et de responsabilisation, « jusqu’alors jugées comme subversives », sont désormais au cœur de la stratégie des entreprises. « On peut schématiser ce changement, notent encore les deux sociologues, en considérant qu’il a consisté à substituer l’autocontrôle au contrôle et par là à externaliser les coûtes très élevés du contrôle en en déplaçant le poids de l’organisation sur les salariés. » Cela a permis aussi, d’un même mouvement, de se débarrasser des petits chefs et des ouvriers contestataires…

La suite est connue et elle est très bien résumée par Chiapello et Boltanski. « Chocs pétroliers, écrivent-ils, globalisation, ouverture des marchés, montée en puissance de nouveaux pays industriels, nouvelles technologies, changement des pratiques de consommation, diversification de la demande, rapidité croissante du cycle de vie des produits auraient entraîné un accroissement exponentiel des incertitudes de toutes sortes, condamnant à une décadence certaine les systèmes industriels lourds et rigides, hérités de l’ère taylorienne, avec ses concentrations ouvrières, ses cheminées d’usine fumantes et polluantes, ses syndicats et ses Etats-providence. » Cette vision permettra, surtout après le tournant libéral de la gauche en 1983, un consensus sur la flexibilité qui conduira à une précarisation de la main-d’œuvre. Autonomie et flexibilité auront partie liée dans les discours managériaux, la flexibilité étant « synonyme d’adaptation plus rapide aux circonstances locales sans attendre les ordres d’une bureaucratie inefficace ». S’adapter ou périr, telle est la « vision organiciste ou darwinienne » qui sous-tend cette démarche. Les mesures prises par les gouvernements de gauche – amplifiées ensuite par ceux de la « cohabitation » et de la droite – vont souvent dans le sens d’un renvoi des négociations dans l’entreprise, où les sections syndicales sont faibles et les salariés souvent à la merci des directions. C’est le cas par exemple des lois Auroux, qui favoriseront de ce fait la précarisation et l’individualisation des conditions de travail, alors que leur objectif affiché était de favoriser la participation des travailleurs et de renforcer le rôle des syndicats. C’est le cas par exemple de l’abandon de l’indexation des salaires sur les prix avec possibilité d’un rattrapage en fin d’année… dans les négociations d’entreprise. C’est le cas des mesures prises par la droite concernant des facilités nouvelles d’organisation du temps de travail et la suppression de l’autorisation administrative de licenciement… Entre 1982 et 1986, le nombre des accords de branche diminue de moitié, ceux passés dans l’entreprise font plus que doubler. Cette démarche trouvera d’ailleurs son épanouissement avec les lois Aubry instituant les 35 heures, qui ont été un formidable accélérateur de la flexibilité et d’intensification du travail, les négociations dans les entreprises conduisant à un « gagnant-gagnant » le plus souvent défavorable aux salariés : réduction du temps de travail contre flexibilité accrue. (…)

[D]ans les vingt ans qui suivent, on peaufine l’ouvrage : groupes de travail intégrant les salariés, « raccourcissement des lignes hiérarchiques » (autrement dit, moins de chefs et de sous-chefs), déploiement de la certification et de la qualité totale, mise en place du « juste-à-temps », individualisation des rémunérations et mise en concurrence des individus, évaluation annuelle des performances, management par les résultats, utilisation de la sous-traitance (qui permet de se débarrasser de milliers de salariés, souvent les moins qualifiés), recours massif aux CDD et à l’intérim, et donc précarisation de l’emploi, mise en œuvre de l’ « employabilité » et exclusion, chômage massif qui permet de peser sur les salaires et de maintenir les salariés dans la peur… »

« En fait, ces changements ont aussi été rythmés par l’évolution même des marchés. Du temps de Taylor, ceux-ci étaient prévisibles puisqu’il s’agissait de marchés d’équipement. (…) Aujourd’hui, nous avons affaire à des marchés de renouvellement qui ne sont plus aussi prévisibles, à une concurrence mondiale exacerbée, et cela a au moins deux conséquences. La première tient au fait que les entreprises doivent être « réactives » face à une demande changeante et à une offre multiple. Les organisations du travail doivent donc être plus « flexibles », et ce qui va donner le la désormais, c’est la demande du « client ». C’est lui, ce fameux client, qui porte la responsabilité de l’intensification, des changements perpétuels, des « adaptations » sans fin, c’est lui qui fait descendre soudain les contraintes marchandes dans l’atelier, c’est lui enfin qui dédouane les managers de leurs responsabilité dans l’aggravation éventuelle des conditions de travail, puisque c’est « le client » – entité abstraite et insaisissable – qui l’impose.  L’autre conséquence de ce « productivisme réactif » tient au fait qu’il n’est désormais plus possible de prescrire le travail dans le détail, comme dans l’organisation taylorienne – fondée sur la parcellisation des tâches et sur la séparation entre la conception et l’exécution -, et que celui-ci nécessite désormais l’engagement du salarié, de son intelligence et de sa subjectivité – ce qui et apparu au départ comme une avancée au regard de l’aspiration à un travail épanouissant, mais qui s’est vite mué en un assujettissement sans précédent. Taylor avait mis la main sur les corps, le nouveau système s’empare également des cœurs et des cerveaux.

Les nouvelles organisations ont donc répondu, au-delà peut-être de leurs espérances, au désir des tenants de la « critique artiste », elles ont mis l’autonomie au cœur de leurs dispositifs. Autonomie des individus – ce qui conduit, avec leur mise en concurrence, à leur isolement et à la remise en cause des collectifs de travail ; autonomie des services, parfois mis en compétition ou dans une relation « client/fournisseur » ; autonomie des équipes, qui peuvent désormais organiser leur travail comme elles entendent. Mais ce que n’avaient probablement pas prévu les « artistes » de 68, c’est que cette autonomie serait parfaitement encadrée et enfermée dans un système qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre, en lui imposant des résultats. Et ce système va pousser tellement loin la logique – « Faites comme vous voulez, mais il faut que les objectifs soient atteints » – que le nec plus ultra du management va aboutir dans bien des cas à cette injonction : « Débrouillez-vous ! » Pour parvenir à cela, on a passé quelques décennies à peaufiner les organisations, avec, par-delà les spécificités des unes ou des autres, des constantes. Par exemple, le développement de la polyvalence, c’est-à-dire la capacité pour le salarié, à salaire égal, d’occuper plusieurs postes – après tout, voilà un bon moyen de ne pas mourir idiot, rivé à une seule tâche éternellement -, qui facilite les gains de productivité puisque l’on peut ainsi utiliser le travailleur – la « ressource humaine » ! – là où l’on a besoin. Polyvalence qui suppose la polycompétence : le salarié doit être capable de réaliser des tâches de nature différente, comme la production et le contrôle de la qualité, par exemple. Le travail en équipe représente aussi une pièce maîtresse des nouvelles organisations : le groupe gère son travail comme il l’entend, mais les objectifs collectifs sont très précis et doivent être atteints. Le « juste-à-temps » fait également partie de la panoplie et suppose de réagir très vite à tous les étages de l’entreprise. La satisfaction du client est évidemment l’objectif final déclaré – tant pour les produits que pour les services qu’on lui propose -, et il faut être capable de lui offrir du « sur-mesure » au sein d’une production de masse. Cela passe par le respect de normes de qualité, dans le cadre d’une certification imposant des procédures et cherchant à maîtriser les processus de production, ce qui oblige tout le monde – de haut en bas – à se mettre au diapason de la « satisfaction du client », et donc à se plier.

On voit que le système est très contraignant. Il n’a plus besoin des « petits chefs » pour imposer ses règles, il utilise pour cela, d’une façon intensive, les technologies de la communication, pour faire circuler les informations très rapidement, pour contrôler « en temps réel » le travail effectué, pour faire la chasse aux temps morts, pour maîtriser finement les approvisionnements, l’état des stocks… Il conduit naturellement à une intensification inédite du travail. »

« Flexibilité et autonomie ont conduit à l’intensification du travail, et n’ont pas mis fin au travail répétitif, qui, contrairement à une idée reçue, est en augmentation. Entre 1984 et 1998, le pourcentage de salariés dont le rythme de travail est imposé par le déplacement automatique d’un produit ou d’une pièce est passé de 3 à 6%, ceux qui doivent suivre la cadence automatique d’une machine de 4 à 7%, ceux qui ont des normes de production à respecter en moins d’une heure de 5 à 23%. Parmi les ouvrières qualifiées, 10% travaillaient à la chaîne en 1984, 22% en 1998 ; parmi les non-qualifiés, le pourcentage est passé de 24 à 26, 5%. L’intensification, la dégradation des conditions de travail, l’insécurité dans laquelle vivent de plus en plus de salariés ont conduit à une augmentation sans précédent du nombre d’accidents du travail et de maladies professionnelles. Ainsi estime-t-on à 7 500 le nombre annuel de décès dus à des cancers d’origine professionnelle. 700 personnes meurent chaque année dans des accidents du travail, 600 dans des accidents de trajet (pour le seul régime général de la Sécurité sociale) – en comparaison, 5 000 personnes meurent chaque année dans les accidents de la circulation et 1100 par homicide… En 2003, 48 774 accidents du travail ont conduit à une invalidité partielle (soit 3520 de plus qu’en 1999), 35 000 maladies ont été reconnues (contre 16 700 en 1999) dont 15 700 conduisant à une invalidité (contre 6400 en 1999). Si l’on ajoute à cela les conséquences de la souffrance psychique, on mesure, avec ces chiffres, le coûte que font supporter à la collectivité ces nouvelles organisations du travail…

D’autant plus qu’elles ont aussi conduit à une précarisation de plus en plus grande de l’existence, et pas simplement à cause d’un chômage de masse devenu chronique. En quarante ans, on a fait exploser le Code du travail, on a multiplié les contrats précaires, le recours à l’intérim – présenté il y a encore peu comme la possibilité de vivre libre et de faire des choix, dans le ton de la « critique artiste », mais qui apparaît maintenant pour ce qu’il est réellement : une institutionnalisation de la précarité par des multinationales du maquignonnage -, aux CDD, aux contrats aidés, aux contrats jeunes… On a simplifié les procédures de licenciement, on a permis le recours aux entreprises sous-traitantes qui utilisent une main-d’œuvre précaire, sous-payée, taillable et corvéable à merci, quand elle n’est pas clandestine. Cette précarisation a bouleversé la vie de millions de gens, qui ne peuvent plus désormais penser leur avenir, faire de vrais projets, mais, surtout, elle les a conduits à vivre dans la crainte, voire la peur – ce qui est nuisible à la santé psychique et physique -, et à tout accepter lorsqu’ils ont un emploi. »

« L’entreprise a toujours été un endroit où l’on considérait comme nécessaire de faire des bénéfices, mais on peut avancer que, jusqu’à une période récente, elle était le lieu d’un compromis entre la nécessité d’être rentable et celle de bien travailler. Il y avait donc un double objectif. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un : gagner de l’argent, le plus possible et le plus vite possible. Cela a des implications bien plus profondes et bien plus graves que l’on ne pourrait l’imaginer, cela signifie – et les témoignages des salariés et des cliniciens le montrent – que le travail lui-même, le travail bien fait, est renvoyé au second rang, et donc de plus en plus remis en cause. S’il est un lieu où la désormais fameuse « valeur travail » est de plus en plus bousculée, abandonnée, niée, c’est bien l’entreprise. »

Un problème politique, et non un phénomène naturel sur lequel on ne pourrait rien

«[L]es souffrances nouvelles qui se répandent dans le monde du travail – et, au-delà, dans la société en général – ont à voir avec le politique. A la base, il y a des choix, même si l’on cherche à tout prix à les masquer, à les travestir par une « naturalisation » des phénomènes, c’est-à-dire par cet a priori (ne supportant aucune discussion) qu’ils relèvent de la nature et non de l’action des hommes, qui n’y pourraient donc rien : naturalisation du marché, naturalisation de l’organisation du travail, naturalisation de la compétition (présentée comme l’une des grandes lois de la nature), naturalisation de la crise – « en ces temps de crise », entend-on dans les médias, comme si l’on disait : « en ces temps de tempête ou de dépression tropicale »-, naturalisation de la concurrence… Cette naturalisation a été, il est vrai, quelque peu écornée par la crise financière de 2008. D’un seul coup, dans le discours public dominant on s’est interrogé sur un système qui serait « devenu fou ». Mais, premièrement, il ne s’agit pas d’un système naturel et parfait qui aurait soudain perdu la tête, il s’agit du système dans son fonctionnement normal de super casino. Deuxièmement, on s’émeut de cette folie parce qu’elle met en jeu des centaines de milliards de dollars, mais personne ne s’est vraiment interrogé sur la « folie » d’un système qui envoie par milliers des gens à la rue, qui génère la souffrance, qui pousse des individus au suicide, qui maintient un milliard d’hommes dans la pauvreté… Une preuve de plus que, dans la « pensée unique » dominante, l’être humain n’existe pas. Troisièmement, le fait que l’on ait assisté à un prétendu retour de l’Etat – en fait, celui-ci n’a pas disparu en ces temps de néo-libéralisme sans frein, il s’est seulement écarté du bien commun pour se mettre, cyniquement, au service exclusif des puissants -, que l’on ait entendu les « grands de ce monde » dire qu’il fallait réinventer un nouveau système financier mondial, afin de mieux le « réguler », montre (à leur corps défendant) qu’il y a bien une possibilité d’intervention humaine sur ces phénomènes « naturels », même dans le cadre d’une mondialisation complexe. Et que, à partir de là, on peut s’en mêler et faire revenir ces questions dans le giron du débat démocratique, dont elles ont été exclues.

Cette naturalisation touche bien sûr le monde du travail. C’est bien le problème de Patrick Légeron [psychiatre et patron d’un cabinet de conseil aux entreprises] : comment faire face au problème de la souffrance – du « stress », dirait-il – sans s’occuper de la « nature » : l’organisation du travail, les objectifs, la concurrence, le marché, la financiarisation de l’économie ? Il le dit lui-même, ce sont des choses auxquelles on ne peut pas toucher, sur lesquelles il est inutile de s’interroger (à moins de fermer les frontières et de revenir à la dictature), et, dès lors, il faut faire avec. En fait, il y a des phénomènes naturels dont lui, les politiques et les directions s’accommodent sans trop de difficultés, ceux qui ne relèvent pas directement de l’entreprise : le marché, la concurrence, la financiarisation. L’entreprise, dit-il, n’a pas le choix, elle doit s’adapter à ce contexte sur lequel elle n’a aucune prise, sous peine de disparaître. (…) Mais il est un phénomène naturel sur lequel l’entreprise peut s’interroger, c’est celui de l’organisation du travail, « les marges de manœuvre, dit Légeron, existent ». Alors, après le déni de la souffrance, voici venu le temps – au fond, on n’a guère le choix – d’une certaine réflexion sur cette fameuse organisation du travail. Celle-ci semble bien aujourd’hui constituer un enjeu politique. D’abord, il y a la volonté de la réduire à une succession de méthodes. Pour illustrer cela, voici comment on « lance » le film de Paul Moreira, Travailler à en mourir, sur une chaîne de télévision : « […] au-delà des impératifs de rendement et des objectifs qu’il faut tenir à tout pris, ce sont bien souvent les méthodes de travail qui rendent malade… » Alors qu’il faudrait inverser la préposition : au-delà des méthodes de travail, ce sont bien souvent les impératifs de rendement et les objectifs qu’il faut tenir à tout prix qui rendent malade (entre autres)… Mais c’est plus simple – et surtout politiquement moins risqué – d’incriminer une « mauvaise » organisation, et si ce n’est qu’une question de « méthode », alors il est possible de faire quelque chose pour empêcher que les gens ne souffrent trop :  installer un numéro vers, ménager des pauses, améliorer l’ « écoute des salariés »… « Aménager », comme dit Légeron…

En fait, il ne s’agit pas seulement d’un pis-aller, d’un raccommodage précipité, mais bien d’un début de réponse à un problème qui commence à faire désordre dès lors qu’il ne peut plus être caché – ou qu’il risque de ne pas être accepté. (…) L’organisation du travail ne peut dès lors être considérée uniquement comme une succession de méthodes, un mode d’emploi qu’il suffirait de modifier. Elle est une machine porteuse de sens. A quoi sert-elle fondamentalement ? A fabriquer des produits et à proposer des services pour la collectivité ? Pour les clients de l’entreprise ? A favoriser l’emploi et le développement économique d’une région, d’un pays ? Non, cela c’est de l’histoire ancienne… A favoriser l’épanouissement de ses salariés dans le cadre d’une politique de ressources vraiment humaines ? Absurde… Non, l’organisation du travail est là pour mener une guerre – il n’est qu’à observer le vocabulaire employé : les « troupes », l’ « état-major », la « mobilisation », l’ « assaut du marché »… – une guerre financière mondiale. On a donc changé jusqu’à la finalité même de l’entreprise, que l’on a transformée en « machine à cash ». Toute l’organisation du travail a été repensée dans cette optique. C’est à cela qu’elle sert aujourd’hui, à rien d’autre… On a donc non seulement aggravé, d’une manière inédite, l’exploitation des hommes et des femmes – pour tirer le maximum de profit de leur activité -, mais, pour cela faire, on a changé le travail en le niant, ce qui est nouveau. On ne l’a pas supprimé – il reste un moyen sûr de création de richesses -, mais on a tenté de le contraindre encore plus, de le forcer à se mettre au service exclusif de la folle quête de l’argent, et c’est en ce sens qu’on l’a nié, puisqu’on est allé pour cela jusqu’à reléguer métiers, savoir-faire et travail bien fait – dont on se moque bien évidemment. Et, dans un même mouvement, on a plongé les salariés dans une souffrance inédite. (…)

Tout le monde sait cela, les politiques comme les hauts managers, et comme il est exclu de changer le système, de mettre fin à la course folle dans laquelle nous perdons nos âmes, notre santé, nos vies, alors il faut faire autrement. Et d’abord tenter de définir un objectif réaliste (pour reprendre leur vocabulaire) : non pas mettre un terme aux souffrances – ils savent que cela n’est pas possible si l’on ne touche pas à l’essentiel -, mais banaliser le phénomène en le traitant, comme tous les autres problèmes sociaux aujourd’hui, sous un angle strictement individuel, afin de le faire accepter. »

Médicaliser les problèmes (et culpabiliser les victimes) pour ne pas s’attaquer aux causes

ladéprime« « Pathologiser » le problème, ce n’est pas seulement envoyer le patient dans les bras du médecin, du psychologue, du psychiatre ou des consultations spécialisées – ce qui fait partie d’une « médicalisation » plus générale de la vie sociale -, c’est remettre au goût du jour des théories anciennes comme celle de l’hygiénisme, qui avait pignon sur rue au XIXe siècle et au début du XXe et qui consiste à considérer la pauvreté (et, plus généralement, les souffrances sociales) comme une maladie. »

« En fait, on assiste à une « intoxication » collective, qui prend sa source dans la médicalisation généralisée de l’existence. Celle-ci revêt plusieurs formes, mais, dans ce cas précis, il s’agit de traiter comme des pathologies des problèmes qui ont leur origine dans le fonctionnement même de notre société. C’est la tendance hygiéniste qui revient au premier plan. On en voit tout de suite l’intérêt pour le système. D’une part, il permet de « panser les plaies » et de maintenir les grands équilibres – en d’autres termes, on doit faire face à la souffrance afin que celle-ci n’atteigne pas des niveaux intolérables. D’autre part, cette médicalisation permet au système de se reproduire sans trop de dégâts : tout doit pouvoir continuer, malgré les souffrances et les blessures de plus en plus importantes infligées aux humains. Pendant que l’on « se soigne », on n’interroge pas le monde dans lequel on vit, on ne se pose pas la question de notre capacité à en modifier le cours. Mieux, cette « médicalisation », qui induit une individualisation des problèmes sociaux, permet de faire porter naturellement aux pauvres et aux démunis la responsabilité de leur situation : il est SDF parce qu’il a une personnalité faible et des problèmes personnels ; il est chômeur, c’est parce qu’il n’a pas la force de s’adapter ou de créer son entreprise, parce que c’est un « bras cassé » ; il est pauvre parce qu’il est fragile… Cet aspect politique de la médicalisation de l’existence a probablement été pensé – il est en tout cas largement exploité par le discours public, politique et médiatique. »

Le rôle de la santé mentale : adapter les individus à un système toujours plus violent et inhumain

« Pour faire face à l’intensification, à la pression de l’entreprise, il faut apprendre à « gérer » son temps, à dominer son stress, mieux : à utiliser le bon stress qui nous vient, afin de l’utiliser pour « optimiser » nos compétences et nos résultats. (…) Mais si la personne ne parvient pas à faire cela toute seule, il faut qu’elle aille consulter un expert, médecin, psychologue, psychiatre ou spécialiste de la souffrance au travail, qui lui donnera le coup de pouce dont elle a besoin. Voilà le schéma dont on rêve. Pour que tout cela soit accepté par les intéressés, il faut que ceux-ci aient « intégré » des principes et des normes : on est au service de l’entreprise, et pour cela on doit être performant, et donc en forme, et pour cela il ne faut pas fumer, il ne faut pas boire, il faut manger des légumes et des fruits « cinq fois par jour » (au moins), il faut faire du sport régulièrement (le jogging, c’est bien), goûter aux joies du yoga ou de la thalassothérapie, il faut une vie sexuelle équilibrée et maîtrisée (même un peu diverse, c’est sans problème et c’est bon pour l’accomplissement de soi), il ne faut pas trop s’abrutir dans des lecteurs inutiles (d’ailleurs on n’a pas le temps), il faut agir et ne pas trop penser… A y regarder de plus près, on s’aperçoit que la santé mentale présente deux versants qui sont intimement liés, le premier qui consiste à faire face à la souffrance psychique massive et problématique, le second qui organise la vie des gens afin de les rendre plus performants. D’où la fortune (inespérée) du sport depuis une trentaine d’années. Non seulement parce que l’on a pu en faire un formidable, et donc un extraordinaire business (…), mais aussi parce qu’on l’a érigé en modèle. Le modèle idéal : dans le sport, on s’engage, on se dépasse, on a des « sensations », on ressent des émotions, on s’épanouit, on défend des « valeurs » (particulièrement celle de la saine compétition), et surtout on ne se pose pas de questions, on ne pense pas trop. L’aboutissement logique de tout cela, c’est le dopage, qui concerne à la fois le sport et la société dans son ensemble. La santé mentale, cela sert également à « booster » les individus. Alain Ehrenberg parle d’ailleurs à ce propos de « civilisation du dopage », tandis que R. Gori emploie de son côté le joli terme de « civilisation sportivo-managériale » – c’est bien aussi… »

Patrick Coupechoux, La déprime des opprimés, Enquête sur la souffrance psychique en France, 2009

Après l’insurrection, comment créer l’irréversible ?

cairotahrirsquare« Dans un pays comme la France, les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système, comme décrit dans L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007). Le phénomène s’est déjà produit deux fois dans l’histoire de ce pays. La première à l’été 1789 : quand s’est répandue la nouvelle de la prise de la Bastille, la structure de gouvernement héritée de Richelieu et de Colbert s’est spontanément défaite. Les intendants – représentants du pouvoir central, équivalents des préfets de régions actuels – sont tout simplement parti. Ils ont vidé les lieux en laissant les clefs sur la porte, et avec eux se sont dissous les corps constitués, les parlements, les municipalités dont les membres tiraient leur pouvoir de l’hérédité, de la vénalité des charges ou d’une désignation directe par le pouvoir central. Il restait bien un exécutif, un roi, des ministres, mais ils ne dirigeaient plus rien. La courroie était cassée, et définitivement.

La seconde évaporation du pouvoir s’est produite en mai 1968 quand, face à la révolte étudiante et à la plus grande grève qu’ait connue le pays, le pouvoir gaulliste s’est volatilisé. Certes, cette vacance n’a duré que quelques jours : tout avait été si soudain, si inattendu, que rien n’était prêt dans les esprits pour tirer parti d’une situation aussi exceptionnelle. C’est le vide théorique et programmatique, non comblé par les élucubrations maoïstes ou trotskistes, qui permit au parti communiste et à la CGT de reprendre les choses en mains et au gaullisme de resurgir triomphalement au mois de juin – le vide, bien davantage que les CRS, le préfet Grimaud ou la menace du général Massu.

Récemment, Ben Ali et Moubarak ont eux aussi pris la route du néant malgré leur police et leurs forces spéciales – et ce, dans des pays considérés comme dépolitisés par des dizaines d’années de dictature. Mais rien n’était pensé pour faire suite à ces magnifiques soulèvements populaires. L’opportunité d’en finir avec l’ordre ancien n’a pas été saisie faute de préparation, si bien qu’en Tunisie comme en Égypte le processus constituant s’est enclenché : un gouvernement provisoire autoproclamé s’est installé, il a mis au pas le mouvement révolutionnaire, il a organisé des élections qui ont ramené – ou vont ramener – une sélection plus ou moins aggravée des notables de l’ancien régime. Le tout avec la bénédiction de l’Occident, rassuré de voir s’évanouir le spectre d’une véritable révolution arabe.

Ce n’est pas nouveau. La séquence révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction se retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire. En février 1848, dans les heures qui suivent l’abdication de Louis Philippe, un groupe de députés autour de Lamartine se proclame gouvernement provisoire. En hâte, ils font élire une Assemblée qui, en juin, va donner pleins pouvoirs à Cavaignac pour écraser les prolétaires insurgés puis favoriser l’irrésistible ascension de Louis Bonaparte. Le 4 septembre 1870, après la honteuse débâcle du Second Empire, la république est proclamée sous la pression populaire mais un gouvernement provisoire, dit de Défense nationale, s’installe à l’Hôtel de Ville, organise l’élection d’une assemblée de ruraux, mène Paris à la capitulation devant les Prussiens et donne les pleins pouvoirs à Thiers pour écraser la Commune de Paris. Lors de la révolution allemande de 1918-1919, le gouvernement provisoire de Friedrich Ebert, un socialiste, organise les élections et écrase la révolte spartakiste et la révolution de Bavière, avec l’aide des Freikorps. (…)

En faisant élire au plus vite une assemblée – généralement qualifiée de « constituante » – un gouvernement provisoire gagne sur deux tableaux. D’une part il assied une légitimité fragile que ne lui assure pas son caractère toujours autoproclamé : il montre que ses intentions sont pures, qu’il n’entend pas garder le pouvoir. Et d’autre part, il évite que les « extrémistes » ne mettent le temps à profit pour répandre leurs idées. La population, nourrie depuis toujours par la propagande du régime qui vient d’être abattu, votera bien et l’Assemblée aura la même couleur que la Chambre d’avant la révolution ou sera plus réactionnaire encore. Blanqui, après février 1848, avait cette crainte en tête quand il réclamait le report des élections. Le gouvernement provisoire tenait au contraire à brusquer les choses, escomptant à juste titre le retour d’une Chambre dominée par les royalistes et les républicains de droite.

Que la désastreuse séquence électorale soit à éviter à tout prix, c’est ce qu’avaient bien compris les plus lucides des manifestants espagnols qui encerclaient le parlement à Madrid le 25 septembre 2012. Au mot d’ordre de proceso constituyente, ils opposaient celui de marea destituyente. »

« Le plus difficile, le plus contraire au « bon sens », c’est de se défaire de l’idée qu’entre avant et après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable. Ainsi, parce qu’il faut bien que le pays fonctionne, on conservera les structures administratives et policières, on continuera à faire fonctionner la machine sociale sur les pivots du travail et de l’économie, on fera confiance aux règles démocratiques et au système électoral, si bien que la révolution sera enterrée, avec ou sans les honneurs militaires.

Ce dont il s’agit ici n’est pas de rédiger un programme mais de tracer des pistes, de suggérer des exemples, de proposer des idées pour créer immédiatement l’irréversible. Parmi ces pistes, beaucoup sont dessinées dans le paysage que nous connaissons le mieux, la France. Mais une telle démarche n’a rien à voir avec ce que fut en d’autres temps le « socialisme dans un seul pays ». La décrépitude du capitalisme démocratique est telle que son effondrement sera international, où que se situe le premier ébranlement.

Mais partout il faut tenir compte d’un sentiment assez commun, la peur du chaos. Elle est sans cesse renforcée et exploitée par les idéologues de la domination mais on ne peut pas en déduire qu’elle puisse être traitée par le mépris. Personne n’envisage favorablement d’être plongé dans le noir sans rien à manger. Pour que l’immense force de rupture qui monte trouve le levier et s’en saisisse, la première condition est de dissiper cette peur qui existe en chacun de nous, de restaurer un rapport au monde débarrassé des angoisses de manque, de pénurie, d’agression qui font silencieusement la trame de l’existence normale. Mais surtout il faut parvenir à distinguer ces deux peurs que la domination amalgame avec soin : la peur du chaos et la peur de l’inconnu. Et cette dernière, c’est le moment révolutionnaire, ce qu’il ouvre, la joie qui ne manque jamais de l’accompagner, qui la transforment en appétit de l’inconnu, en soif d’inédit. Du reste, on sous-estime toujours la capacité du peuple à se dépatouiller dans les situations exceptionnelles.

A soi seul, l’écroulement de l’appareil de domination ne suffit jamais à construire du nouveau. Dès le lendemain de l’insurrection victorieuse, il faudra mettre en place ce qui interdira au passé de faire retour, et au reflux de prendre la forme d’un « retour à la normale ».

L’appareil d’Etat s’est dissous, ses débris tournoient dans le vide. Ceux qui se réunissaient chaque semaine pour régler les affaires courantes et qu’on qualifiait contre toute évidence de « gouvernement » sont hébétés, éparpillés dans la nature, certains en fuite. Mais le premier moment passé, ils vont chercher à se retrouver, à se concerter, à préparer la revanche. Pour qu’ils restent inoffensifs, il faut les maintenir dispersés. Ces gens-là fonctionnent par réunions, dans des bureaux, avec des dossiers. Nous les leur ôterons : nous fermerons, nous ferons murer et garder tous les lieux où tournaient hier encore les rouages de l’Etat, du palais de l’Elysée à la plus reculée des sous-préfectures – ou nous y installerons des crèches, des hammams, des cantines populaires comme dans les hôtels de luxe à Barcelone en 1936. Nous couperons leurs lignes de communication, leurs intranets, leurs listes de diffusion, leurs lignes téléphoniques sécurisées. Si les ministres déchus et les chefs de la police haïs veulent se réunir dans des arrière-salles de cafés, libre à eux. Privés de leurs bureaux, ces bureaucrates seront incapables d’agir.

Prendre les places laissées libres, s’asseoir dans les fauteuils vides et ouvrir les dossiers abandonnés serait la pire erreur. Nous n’y penserons même pas. Dans les villages, dans les quartiers, dans les usines, des lieux existent pour se réunir : cinémas, écoles, gymnases, cirques en évitant les amphis, qui rappellent tant d’AG interminables et mortifères.

La dissolution des corps constitués, le licenciement de leur personnel va disperser des dizaines de milliers de personnes. A quoi il faut ajouter les millions de « chômeurs », plus celles et ceux dont le métier va péricliter ou disparaître : les publicitaires, les financiers, les juges, les policiers, les militaires, les enseignants des écoles de commerce… bref : beaucoup de monde.

Cessons de parler, de penser en termes de chômage, d’emplois (perdus, gagnés), de marché du travail. Ces mots abjects amènent à ne plus voir dans les humains que leur employabilité, à les diviser en deux classes, ceux qui ont un boulot et qui sont des vivants à part entière, et les autres qui sont des êtres subjectivement et objectivement diminués. C’est cette centralité de l’emploi – c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas, du salariat – qui pousse l’enseignement à préparer la jeunesse à ce concentré d’horreur qu’est « le monde de l’entreprise ».

Le travail, au sens classique du terme – industriel ou « tertiaire » – ne reviendra pas, c’est une affaire entendue. Il ne serait d’ailleurs pas davantage revenu si l’insurrection n’avait pas eu lieu : personne ne peut croire aux incantations actuelles sur la réindustrialisation, la compétitivité, etc. Mais s’il y a une chose que l’on ne regrettera pas, c’est bien le travail, ce mythe fondateur qui pourrit la vie : tout le monde sera content de s’en débarrasser – comme de la pseudo-science économique, indispensable au bon fonctionnement du capitalisme démocratique mais désormais aussi inutile que l’astrologie.

Une situation révolutionnaire ne se résume pas à une réorganisation de la société. C’est aussi, c’est surtout l’émergence d’une nouvelle idée de la vie, d’une nouvelle disposition à la joie. Le travail ne disparaîtra pas pour la seule raison que les structures qui l’encadrent se seront effondrées, mais par le désir d’appréhender autrement l’activité collective.

Ce qui peut, ce qui doit être fait au lendemain de l’insurrection, c’est disjoindre travail et possibilité d’exister, c’est abolir la nécessité individuelle de « gagner sa vie ». Rien à voir avec les minima sociaux – où l’adjectif « social » s’applique comme ailleurs à tout dispositif destiné à faire avaler l’inacceptable. Il s’agit que chacun voie son existence assurée, non par un emploi rémunéré qui est toujours menace de le perdre et réduction à un sort individuel, mais par l’organisation même de la vie collective.

Il est évidemment difficile, les rapports sociaux étant ce qu’ils sont pour l’heure, de se figurer ce que sera l’abolition du salariat, ou juste une existence où l’argent sera renvoyé aux marges de la vie. L’argent n’est-il pas, en tout domaine, l’intermédiaire obligé entre nos besoins et leur satisfaction ? Pour se représenter ce que peut être une existence non économique, il suffit de revenir sur les moments insurrectionnels de l’histoire, de se souvenir de ce qu’en disaient les occupants de la place Tahir, ceux de l’Odéon en mai 1968 ou les insurgés espagnols de 1936. Ces moments où plus rien n’est travail mais où nul ne compte plus ni ses efforts ni les risques qu’il prend, ces moments où les rapports marchands ont été remisés à la périphérie sont aussi ceux de la plus haute vertu individuelle et collective. On objectera qu’on ne reconstruit pas un monde sur la base de moments d’exception – non, certes, mais ces moments nous indiquent ce qu’il convient de faire : dès le lendemain de l’insurrection, appuyer la rupture avec l’ordre passé sur les noyaux humains qui se seront constitués dans l’action, plutôt que de chercher à les mater parce que rétifs à l’obéissance. Contrairement au traitement que la guerre civile espagnole a réservé aux colonnes de volontaires anarchistes, la « Libération » aux maquis ou les « organisations révolutionnaires » aux comités d’action de 1968, il ne faut pas craindre de confier l’essentiel des tâches à ceux que lient déjà un état d’esprit non économique, l’idée d’un partage immédiat de la vie entière. Ceux qui ont connu cette ivresse savent de quoi nous voulons parler, connaissent la saveur inoubliable de cette vie-là. L’abolition de l’économie n’est pas quelque chose qui se décrète, c’est quelque chose qui se construit, de proche en proche.

On souligne assez peu la singularité de notre époque sur la question de l’argent. Jamais l’argent n’a été aussi omniprésent, jamais il n’a été à ce point nécessaire au moindre geste de la vie, et jamais non plus il n’a été aussi dématérialisé, aussi irréel. Il n’y a qu’à voir la frousse que suscite la seule évocation d’un possible bank run dans n’importe quel pays du monde, et encore récemment à Chypre, pour mesurer la paradoxale vulnérabilité de ce qui fait le cœur de la société présente. L’argent n’est plus une matière palpable, ce n’est même plus un tas dispersé de bouts de papiers, ce n’est plus qu’une somme de bits stockés dans des réseaux informatiques sécurisés. S’agissant de comptes bancaires, l’instauration d’une égalité parfaite est réalisable par quelques clics sur les serveurs centraux des grandes banques d’un pays.

On ne reproduira pas l’erreur bolchevique ou khmère d’abolir l’argent au moment de la prise du pouvoir. L’habitude d’être renvoyé à son isolement individuel pour ce qui est de « satisfaire ses besoins », l’habitude que tout soit payant dans un monde peuplé d’étrangers aux intentions potentiellement hostiles, ne disparaîtra pas en un jour. On ne sort pas indemne du monde de l’économie. Mais l’angoisse du manque, la défiance généralisée, l’accumulation compulsive et sans objet, le désir mimétique, tout ce qui faisait de vous un « gagnant » dans la société capitalisée ne sera plus que tare grotesque dans le nouvel état de choses.

Que restera-t-il de la centralité de l’argent lorsqu’on pourra manger à sa faim dans l’une des cantines gratuites ouvertes par les différents collectifs sur les boulevards, dans les villages et les quartiers, lorsqu’on n’aura plus le loyer à payer à son propriétaire, lorsque l’électricité comme l’eau ou le gaz ne seront plus l’objet de factures mais d’un souci d’en user et de la produire le plus judicieusement et localement possible, lorsque les livres, les théâtres et les cinémas seront aussi gratuits que les albums de musique ou les films en peer to peer, lorsque l’obsolescence programmée des marchandises ne nous forcera plus à racheter un mixeur tous les six mois et une chaîne hi-fi tous les trois ans ? L’argent demeurera peut-être, si tant est qu’il soit possible, comme le pensent présentement les inventeurs du bitcoin, de créer une monnaie qui ne soit pas adossée à un ordre étatique, mais il restera aux marges de la vie tant individuelle que collective. Qu’offrirons-nous contre du café aux ex-zapatistes du Chiapas, le chocolat des communes sénégalaises ou le thé des camarades chinois, bien meilleur que celui auquel les plantations industrielles et empoisonnées du capitalisme nous avaient accoutumés ? Existe-t-il des rapports où l’étrangeté entre les êtres qui caractérise les rapports marchands est goûtée en tant que telle et exige donc une forme ou une autre de monnaie ? Telles sont quelques-unes des questions autour desquelles il faudra réfléchir et expérimenter.

Une chose reste néanmoins certaine : le besoin de posséder pour soi les choses diminue à mesure qu’elles deviennent parfaitement et simplement accessibles. Plutôt que d’imaginer une somme de richesses fixes à se partager selon les règles bien connues de la plus grande convoitise, de reprendre le fantasme bourgeois où tout le 9-3 viendrait squatter les immeubles du XVIe arrondissement, mieux vaut penser ce qui se passerait si on donnait aux maçons, aux couvreurs, aux peintres du 9-3 les moyens de bâtir à leur façon, en suivant les désirs des habitants. En quelques années, la discussion entre voisins remplaçant l’hypocrite code de l’urbanisme, le 9-3 serait un chef d’œuvre architectural que l’on viendrait visiter de partout, comme il en est du Palais du facteur Cheval. Il n’y a que les bourgeois pour croire que tout le monde leur envie ce qu’ils ont. Tout l’attrait de ce que peut acheter l’argent de nos jours vient de ce qu’on l’a rendu inaccessible à presque tous, et non du fait d’être en soi désirable. »

« La fin du travail obligatoire, la fin de la dictature de l’économie auront pour conséquence quasi mécanique la fin de l’Etat. Sur ce point, c’est une nouvelle fois le « bon sens » que l’on heurte, mais pas seulement lui : la plupart des révolutionnaires ont toujours douté que l’on puisse se passer d’Etat, au sens d’une organisation centrale de la contrainte – ce qui a mené la plupart des révolutions à desservir la cause même de la révolution en la retournant en un asservissement étatique encore accru. Ce qui est ici à l’œuvre, c’est une vieille croyance anthropologique que l’on peut faire remonter, au choix, à saint Augustin ou à Thucydide. « L’homme » serait une créature déchue, mauvaise, encline à se livrer sans frein à ses passions les plus brutales, les plus asociales, aiguillonné par les désirs les plus inavouables et destructeurs ou, pour le dire dans le langage neutre de l’économie, « poursuivant ses propres intérêts ». Livré à lui-même, il ne serait au fond qu’un tyran, poussé par des besoins et une nature aveugle. Hobbes, que Marx qualifiait de « plus grand économiste de tous les temps », a donné de cette croyance la formulation canonique et en a tiré les conséquences les plus rigoureuses : puisque l’homme est essentiellement mauvais, pour mettre fin à la « guerre de tous contre tous » à laquelle conduit sa nature, il faut instaurer un Etat, par contrat social. Depuis lors, cet argumentaire théologique sécularisé est devenu une sorte de lieu commun partout où il y a un Etat. (…)

Lorsqu’éclate une révolution, on voit s’écrouler toute cette métaphysique de « l’homme », toute cette anthropologie de bazar. Pendant la Commune, Courbet s’émerveillait de la façon dont tout s’organisait si simplement, si impeccablement sans autorité centrale. Même étonnement médusé du peuple lui-même lors de la guerre d’Espagne. Même incrédulité des intellectuels tunisiens et égyptiens devant la grandeur populaire, la soudaine mutation des êtres lors de la révolution. Hier un peuple esclave, soumis, mesquin ; aujourd’hui des êtres fiers, nobles, courageux, aux sentiments dépouillés de petitesse. Ce qui ne prouve pas plus que l’homme est bon que l’existence d’anthropophages violeurs d’enfants ne prouve que l’homme est un loup pour l’homme. « L’homme »  n’existe tout simplement pas. S’il existe une chose qui produit effectivement un être vil, abject, menteur, misérable, c’est bien la contrainte étatique.

Il faut renoncer à toute anthropologie politique. Si l’Etat n’est en rien nécessaire, ce n’est pas parce que l’homme est bon mais parce que « l’homme » est un sujet produit en série par l’Etat et son anthropologie. Il n’y a que des façons d’être, de s’organiser, de se parler, des moments historiques, des langues, des croyances incarnées. C’est seulement en s’organisant librement avec ceux qui nous entourent que l’on peut expérimenter des formes d’existence où les vertus de chacun trouveront à s’exprimer et les faiblesses, failles, fêlures viendront à s’estomper.

A ceux qui se demandent comment un pays peut survivre à l’évanouissement de l’appareil d’Etat, on peut répondre simplement : cet appareil ne sert à rien – plus précisément, à rien d’autre qu’à sa propre reproduction. Ce souci-là est central : il suffit de voir avec quelle énergie tout nouvel élu, président des Etats-Unis ou maire d’une commune rurale, travaille sans tarder à sa réélection.

L’activité de l’appareil d’Etat a cependant des effets latéraux notables dont le premier est de tenir le peuple à l’écart des décisions qui le concernent. Quand les Français et les Néerlandais en 2005, puis les Irlandais en 2008, ont rejeté les projets constitutionnels proposés par Bruxelles, on leur a expliqué qu’ils n’avaient pas bien compris et leur refus a été vite contourné. (…) Les formes élémentaires de la « démocratie représentative » ne sont plus nulle part respectées : aux élus, on ne laisse que des débats secondaires, les vraies décisions étant prises en coulisses par « les marchés », les organisations et les experts internationaux. »

« Pour créer l’irréversible, il faut éviter que se reconstitue un Etat. Les marxistes orthodoxes évoqueront le « dépérissement de l’Etat », ils citeront L’Etat et la révolution de Lénine, mais l’histoire de l’Occident montre que jamais les Etats nés d’une révolution ne se sont laissés dépérir. Au contraire, tous ont travaillé à renforcer leur appareil et partout ce renforcement est passé par l’élimination de l’extrême gauche, de l’aile marchante de la révolution. Des paysans révoltés de Thomas Münzer aux ouvriers de la Commune de Shangai, des Levellers de la guerre civile anglaise aux Cordeliers de l’an II, des insurgés de Cronstadt et d’Ukraine aux anarchistes et poumistes espagnols, tous ont connu une fin tragique. Cette répétition du phénomène à des époques et dans des circonstances si différentes a quelque chose d’étrange. Parmi les explications possibles : un Etat né d’une révolution se heurte aux forces qu’il a chassées, à une contre-révolution intérieure soutenue ou non par l’étranger. Pour y faire face, il faut de l’organisation, de l’ordre, du centralisme. La tendance de l’extrême-gauche est au contraire d’approfondir la révolution, d’aller au-delà d’une émancipation purement politique, bref de changer les formes mêmes de la vie. Ses efforts causent forcément du désordre. D’abord sympathique, il devient vite intolérable pour ceux qui tentent de faire tourner l’appareil du nouvel Etat. Le choc inévitable se fait aux dépens des mal armés, des mal organisés, des esprits ardents mais parfois confus que l’on trouve à l’extrême gauche.

Nous ne craindrons donc pas le désordre, nous admettrons les discordances, nous ne fuirons pas les conflits qui nous rendent plus forts, nous transformerons « la politique » en un vaste champ d’expériences collectives pour éviter que ne se forment des blocs frustrés de ne pouvoir faire entendre leur voix. »

« S’il n’est pas possible de changer en une nuit l’organisation matérielle d’un pays, l’organisation des collectivités humaines, elle, peut changer d’échelle quasi immédiatement. L’irréversible, c’est de restaurer la prise que les humains ont perdue sur leurs conditions immédiates d’existence. Il ne s’agit pas de prendre, même collectivement, l’ensemble des infrastructures qui matérialisent cette dépossession, des grandes surfaces aux chaînes de télévision et aux réseaux de téléphonie mobiles, en passant par les centrales nucléaires. C’est à l’échelle des villages et des quartiers, du moins à une échelle localisée que peut émerger une nouvelle façon collective de mettre en adéquation les besoins et les moyens de les satisfaire, ce qui ne fera d’ailleurs que renouer avec la richesse des formes historiques d’organisation, depuis les sections parisiennes de 1793 jusqu’aux quilombos du Brésil. »

« Dans les assemblées, groupes de travail, collectifs, comités, ce qui est à éviter, c’est le formalisme, l’idée que la prise de décision doit suivre une procédure standard inspirée du modèle parlementaire. En mars 1871, c’est le Comité central de la garde nationale – un « avènement d’obscurs » dit Lissagaray – ce sont des non-élus, des illégitimes qui organisent la prise de pouvoir du peuple, chassent la réaction et font fonctionner les services publics. Tout change quand ce Comité cède la place au Conseil général de la Commune. Régulièrement élu par les vingt arrondissements, il sera incapable d’organiser la résistance, perdant son temps en discussions stériles entre sa majorité autoritaire et sa minorité plus ou moins libertaire – cas exemplaire des méfaits du parlementarisme en matière de révolution.

Une autre instance de décision est l’assemblée générale, en principe soumise aux règles de la « démocratie directe ». Là encore, la variété des situations, des mœurs, des liens, des modes d’expression ne peut que se trouver amputée par le cadre uniforme de la procédure. D’où le caractère sinistre, l’ennui dévastateur si palpable dans les assemblées générales comme dans les réunions de groupuscules. Ceux qui l’emportent sont ceux qui ont le plus d’endurance, ceux que l’on pourrait appeler « les êtres de pouvoir » : eux seuls sont capables de supporter des doses de fatigue et de tristesse aussi massives, étant eux-mêmes déjà remplis de doses mortelles d’amertume.

La notion même de décision doit être remise à sa juste place : les cas où il faut choisir entre deux options figées sont, somme toute, assez rares. S’il y a un sens à se rassembler, c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé. La bonne décision est le plus souvent une invention, soit tout le contraire des synthèses des congrès politiques.

Reste le cas où malgré tous les efforts deux positions irréductibles s’affrontent. C’est alors que s’impose le recours au vote, qui constitue un échec à s’entendre. Pour ne pas y ajouter la misère honteuse du scrutin secret, il aura lieu par assis et levés ou tout autre moyen ouvert, comme dans les sections parisiennes en l’an II. Le cas qui représente le plus clairement ce qu’il y a à déjouer, c’est le vote à bulletin secret qui vient clore une grève, après une assemblée générale convoquée par les syndicats ou la hiérarchie, et bien souvent les deux. (…)

Dans ce qu’il est convenu d’appeler l’entreprise, les modes de décision actuels, parfaitement opaques, vont disparaître en même temps que les dirigeants. Mais on ne peut plus croire que la révolution consiste en une simple mise en commun des moyens de production existants : dans le « socialisme réel », il y avait bien « appropriation collective », et on a vu le résultat. D’ailleurs, en Espagne, en Grèce, au Portugal, la révolte contre la dévastation en cours ne prend pas spontanément la forme de conseils ouvriers – dans des usines qui disparaissent – mais d’un renouveau inattendu du mouvement coopératif, aboutissant même à l’étrange idée de coopérative intégrale, où s’organise non seulement la production mais la vie toute entière. »

arton795« Après la dissolution de l’appareil d’Etat, l’essentiel sera de répartir à la juste échelle les questions collectives. Pour celles qui relèvent du local – logement, alimentation, écoles, transports, entreprises… – c’est dans les quartiers, dans les communes reconstituées que surgiront les idées nouvelles. Ce sont là des sujets qu’il est absurde de traiter partout de la même manière : en France, quoi de commun dans les problèmes scolaires en Lozère et en Seine-Saint-Denis, dans la Mayenne et l’agglomération marseillaise ? Le centralisme bureaucratique, les directives ministérielles successives et contradictoires ont fait là des ravages qu’il faudra réparer avec des bricolages modestes, des essais et des erreurs, des inventions collectives.

Mais certains domaines nécessitent que l’on passe à l’échelle supérieure, celle de la province (pour ne pas dire « région », entité bureaucratique qui aura disparu) ou du pays tout entier. Le démantèlement du nucléaire et ses répercussions sur la fourniture générale d’énergie ; le sort des grandes voies de transport routières, aériennes, fluviales, ferroviaires ; l’orientation à donner aux principales industries telles que l’automobile ; la manière de rendre au peuple les moyens nationaux d’information : tels sont quelques exemples de questions auxquelles il ne peut être répondu localement.

La ligne de partage entre ce qui peut se régler ici et maintenant et ce qui relève d’un échelon plus élevé est souvent facile à tracer. Pour la santé publique, par exemple, on voit bien ce qui relève du lieu : la bonne distribution des dispensaires, des services d’urgence, des différentes spécialités hospitalières, la manière non autoritaire d’amener des praticiens dans les « déserts médicaux », de pallier le manque éventuel d’infirmières, d’anesthésistes, de sages-femmes… Du temps du capitalisme démocratique, c’était impossible car, disait-on, il n’y avait pas de crédits pour le faire. Mais dès le moment où la santé cessera d’être un grand centre de profits, où la conduite des choses sera confiée à celles et ceux qui auront choisi d’y travailler, tout changera. Ce n’est pas là de l’angélisme : après la révolution cubaine, on a vu la médecine de ce pays devenir la meilleure d’Amérique latine, la mortalité infantile baisser au niveau des pays industriels, le tout sans injection particulière de crédits. »

« Pour éviter le parlementarisme, l’histoire ne sert qu’à réfléchir sur les échecs passés. Les solutions sont à inventer.

On pourrait par exemple établir que chacun des sujets dont l’échelle adéquate est nationale soit traité par un groupe de travail donné siégeant dans une ville différente, l’ex-capitale n’étant que l’un d’entre telles.

(…)En faire des groupes d’élus reviendrait à reconstituer de petits parlements, avec les inconvénients que l’on a vus. Une façon de procéder serait que s’y retrouvent celles et ceux qui ont envie d’y participer – qui s’intéressent à la question, qui ont réfléchi sur le sujet, qui ont ou avaient un emploi dans le secteur – bref, des volontaires. Il n’y a guère de risque que l’on se bouscule pour participer à de tels groupes par opportunisme ou recherche d’avantages matériels, vu que la fonction n’apportera aucun privilège financier mais plutôt un sacrifice de temps, une dépense d’énergie, un bouleversement de vie – raisons pour lesquelles elle ne pourrait être qu’assez brève, avec une relève par roulement.

Les groupes de travail n’auront pas de président mais un coordinateur pour l’organisation matérielle des séances, leur enregistrement, leur diffusion, etc. Pour traiter des questions difficiles, ils pourront inviter des spécialistes scientifiques ou techniques, qui n’auront rien de commun avec les experts de naguère : choisis parmi les partisans du nouveau cours, ils participeront aux discussions à égalité avec n’importe qui. Ainsi par exemple le comité chargé du démantèlement du nucléaire pourra comprendre des travailleurs des centrales, des habitants des environs, des militants de collectifs antinucléaires, des physiciens, des ingénieurs et techniciens de l’électricité et des autres sources d’énergie, sans qu’aucun de ces membres ne puisse se prévaloir de l’argument d’autorité.

Quant aux « décisions » prises, la meilleure façon de s’assurer qu’elles soient sensées réside, non pas dans un « contrôle populaire » toujours manipulable, mais dans leur mode d’application. En l’absence d’exécutif central, ce sera aux groupes de travail eux-mêmes d’organiser la mise en œuvre des mesures qu’ils auront proposées. Etre directement confronté à ce qu’implique pratiquement une mesure, devoir emporter la conviction générale, cela dissuade de suggérer des solutions irréalisables ou dictées par tel ou tel intérêts inavouable. »

Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires

En finir avec la centralité du travail (Paul Ariès)

Paul Ariès interrogé par Isabelle Giordano.

« L’histoire du travail c’est l’histoire d’un dépouillement, c’est-à-dire qu’on a dépouillé les anciens travailleurs de leurs outils, on les a dépouillé ensuite d’une partie du surtravail c’est-à-dire du profit, on les a dépouillé ensuite de la culture , des savoir-faire traditionnels, et aujourd’hui on voudrait les dépouiller du sens même de leur travail. Il y a deux chiffres qui sont intéressants : on sait que 75 % des salariés considèrent ne pas savoir réellement quelle est l’utilité de ce qu’ils produisent et 80 % des gens avouent s’ennuyer au travail. »

« Je dirais que le mot « travail » c’est comme le mot « production » et « consommation », c’est un mot-poison qui empêche de penser. Car quand on parle de travail de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on parle d’une activité qui est créatrice ou est-ce qu’on parle de la taylorisation du sourire, c’est-à-dire aujourd’hui cette obligation de sourire qu’est celle des hôtesses d’accueil dans les péages d’autoroutes ou des caissières à l’hypermarché ? Quand on parle de travail est-ce qu’il s’agit d’un travail qui est utile à la société ou qui est nuisible ? C’est-à-dire qu’il faut nécessairement décoloniser notre imaginaire et abandonner effectivement ces grand mots à majuscule qui en fait sont là pour empêcher de se poser les vraies questions. Comment travaille-ton ? Pour fabriquer quoi ? Et vis-à-vis de quel besoin social à satisfaire ? »

« L’histoire nous apprend à différencier ce qu’on appelait auparavant l’opus, c’est-à-dire la création, et le labeur, le travail. S’il s’agit d’avoir une activité qui émancipe, qui éveille l’intelligence je dirais « je signe tout de suite » sauf qu’aujourd’hui on se rend compte d’un retour du néotaylorisme, et c’est ça qui est particulièrement grave. Et puis on ne peut pas poser la question du travail sans poser aujourd’hui la question tout simplement de la situation environnementale. C’est-à-dire est-ce qu’on peut produire toujours plus, donc travailler toujours plus, ou est-ce au contraire il va falloir apprendre à vivre plus frugalement donc aussi, je dirais, à faire autre chose que  travailler. Le droit aux loisirs, le droit à la paresse me semble être une alternative tout à fait intéressante. »

« Il faut en finir avec l’idée que le travail serait au centre de nos existences. (…) Ce qu’il faut revendiquer aujourd’hui, ce n’est pas plus de pouvoir d’achat, c’est un revenu garanti, c’est à dire permettre à chacun de vivre frugalement mais de façon certaine. Et grâce à ce revenu garanti, nous pourrons développer les autres facettes de notre personnalité: c’est-à-dire redevenir des poètes, redevenir des citoyens, redevenir des amants et des amantes. On a autre chose à faire dans la vie que d’être un forçat du travail et un forçat de la consommation. »

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