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Bâtir la civilisation du temps libéré (André Gorz)

La lutte contre l’infâme loi El Khomri devrait aussi être l’occasion de remettre en cause radicalement la manière dont le « travail » est aujourd’hui appréhendé et organisé dans nos sociétés. C’est-à-dire remettre en cause non seulement la répartition du pouvoir dans les entreprises, l’obligation d’avoir à se vendre à un patron pour vivre mais aussi redéfinir le sens et la place du travail dans nos vies. C’est-à-dire également remettre en question tout ce système capitaliste qui subordonne les vies humaines à l’argent, qui génère une souffrance de masse chez ceux qui ont un travail comme chez ceux qui n’en ont pas, qui détruit l’humain aussi bien que l’environnement.

A la loi El Khomri qui veut sacrifier toujours plus nos vies au travail, qui n’a à nous offrir qu’une vie toujours plus ignoble et insensée, il faut opposer une autre idée de la vie – d’une vie qui soit enfin digne d’être vécue. Bref, ne pas être seulement dans une démarche défensive, certes nécessaire, mais aussi dans l’imagination, la quête et la proposition d’autres chemins … Dans cette perspective, il ne serait pas inutile, par exemple, de se (re)plonger dans les écrits d’André Gorz – qui proposait une réduction drastique du temps de travail, une proposition sensée mais qui passe à tort aujourd’hui pour scandaleuse tant on a réussi à nous convaincre qu’il fallait travailler toujours plus.

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Bâtir la civilisation du temps libéré

(Article publié en mars 1993 dans Le Monde Diplomatique)

Dramatique, en constante expansion, le chômage ne pourra être résorbé par la croissance. Les discours sur la nécessité ou la possibilité de revenir à une situation de plein emploi ne font que retarder la recherche d’une nouvelle utilisation du temps dans les sociétés industrialisées.

Léconomie n’a pas pour tâche de donner du travail, de créer de l’emploi. Sa mission est de mettre en oeuvre, aussi efficacement que possible, les facteurs de production, c’est-à-dire de créer le maximum de richesses avec le moins possible de ressources naturelles, de capital et de travail. Le monde industrialisé s’acquitte de mieux en mieux de cette tâche. Ainsi, au cours des années 80, l’économie française a augmenté de 30 % sa production annuelle de richesses, tout en diminuant de 12 % la quantité annuelle de travail dont elle a besoin.

Cette évolution est appelée à se poursuivre et, comme l’écrit Guy Roustang, « la production de richesses économiques sera de moins en moins centrale dans la vie sociale  (1)  ». Nous sommes entrés dans une civilisation où « le temps contraint est largement dépassé par le temps libre (…) . Un homme salarié de vingt ans avait, en 1946, la perspective de passer au travail en moyenne un tiers de sa vie éveillée ; en 1975, un quart ; et aujourd’hui, moins d’un cinquième. Ces fractures récentes mais profondes devraient se prolonger et induire d’autres logiques de production et d’échange  (2)  ».

Outre un volume accru de biens et de services, l’économie produit donc massivement, aujourd’hui, cette ressource cardinale qui, pour les fondateurs de la théorie moderne, devrait être « la vraie mesure de la richesse »  : le temps libéré des nécessités et des contraintes économiques. « Là où les hommes travaillaient douze heures, ils n’en travailleront que six, et c’est cela la richesse nationale, la prospérité nationale (…) . La richesse est liberté, elle est temps disponible et rien de plus » , écrivait, en 1821, un disciple anonyme de Ricardo, que Marx aimait à citer.

Une perspective nouvelle s’ouvre ainsi à nous : la construction d’une civilisation du temps libéré. Mais, au lieu d’y voir une tâche exaltante, nos sociétés tournent le dos à cette perspective et présentent la libération du temps comme une calamité. Au lieu de se demander comment faire pour qu’à l’avenir tout le monde puisse travailler beaucoup moins, beaucoup mieux, tout en recevant sa part des richesses socialement produites, les dirigeants, dans leur immense majorité, se demandent comment faire pour que le système consomme davantage de travail – comment faire pour que les immenses quantités de travail économisées dans la production puissent être gaspillées dans des petits boulots dont la principale fonction est d’occuper les gens.

Et, comme il devient évident que les petits boulots ne suffiront pas à rétablir le plein emploi à plein temps, on nous présente maintenant la réduction de la durée du travail non comme une émancipation possible, mais comme un sacrifice nécessaire et une contrainte : celle d’un partage du travail et des salaires, ceux-ci devant diminuer dans la même proportion que la durée de celui-là.

Quelle décevante différence avec cet appel lancé à la gauche européenne, il y a presque six ans, par M. Peter Glotz, l’un des principaux penseurs de la social-démocratie allemande : « La gauche européenne a, à portée de la main, une utopie concrète qui pourrait mobiliser des millions de gens : la réduction de la durée du travail, conçue non pas seulement comme l’instrument technocratique d’une plus juste répartition du travail, mais comme la voie vers une société différente procurant aux gens plus de temps disponible. La chance historique qui nous est ici offerte ne s’est encore jamais présentée à l’humanité : faire en sorte que le temps dont chacun dispose pour sa quête du sens soit plus important que le temps dont il a besoin pour son travail, ses récréations et son repos. La gauche n’a plus de but ? En voici un qui est déjà l’enjeu de luttes sociales. Il devrait être possible de faire de la lutte pour la réduction systématique de la durée du travail sans perte de revenu le plus important objectif d’un mouvement qui n’aurait pas honte de se réclamer de l’idée d’émancipation  (3) . »

M. Peter Glotz soulignait « sans perte de revenu ». C’est que, dès lors que l’appareil économique produit plus et mieux avec de moins en moins de travail, le niveau du revenu ne peut plus dépendre de l’évolution de la quantité de travail fournie par chacun. Au contraire, la redistribution des gains de productivité doit permettre à tous de travailler moins, et une croissance, même faible, de la production doit permettre l’emploi d’un plus grand nombre d’actifs, sans que le revenu réel de chacun diminue.

Mais cette redistribution du travail, du temps libéré et de la richesse socialement produite implique une politique d’ensemble, inscrite dans la durée. Elle devra nécessairement comporter l’introduction d’un revenu binôme : revenu du travail, d’une part, qui peut diminuer avec la durée du travail ; et revenu social, d’autre part, dont l’importance relative augmente à mesure que le salaire direct et la durée du travail diminuent. Seules les heures réellement travaillées restant à la charge des entreprises, leurs coûts de revient ne sont pas affectés (4).

Pour avoir un effet sensible sur la qualité de la vie et le niveau de l’emploi, la durée du travail devra être réduite par paliers successifs, de façon « massive et générale » , comme le préconisait, dès 1980, l’association Echange et projets, dans la Révolution du temps choisi  (5), à une échéance fixée par la loi. Echéance assez éloignée pour permettre au niveau politique, au niveau interprofessionnel, au niveau des branches, puis de chaque entreprise, des négociations « sur l’évolution des coûts salariaux et sociaux et sur le calendrier des créations nouvelles d’emplois ». Tout cela « implique des syndicats plus puissants et mieux organisés, des chefs d’entreprise prêts à discuter sur des points qu’ils considèrent à l’heure actuelle comme relevant de leur compétence exclusive. C’est une nouvelle étape de la transformation des relations industrielles, amorcée entre 1969 et 1972 ».

Ni la semaine de vingt-cinq heures, prévue par les gauches néerlandaises ni la semaine de trente heures en cinq jours, inscrite au programme d’orientation de la social-démocratie allemande, ne peuvent être considérées comme des buts définitifs. La libération du temps ne mérite son nom que si elle offre le choix entre une large gamme de modalités : réduction de la durée du travail journalier, hebdomadaire, mensuel (comme au Québec) ou annuel ; droit à l’année sabbatique ou, comme au Canada, à un an de congé tous les cinq ans ; droit à un congé parental d’éducation très étendu (trente-six mois dans l’ex-Tchécoslovaquie, douze à quinze mois en Suède), avec maintien de 70 % à 90 % du dernier salaire, et possibilité, pour les parents, de fractionner et de se partager ce congé à leur guise ; généralisation du droit au congé individuel de formation qui, en France, permet actuellement vingt-quatre mois d’études payées à 70 % du dernier salaire ; droit à congés payés pour prendre soin d’un parent ou d’un enfant malade (formule suédoise), etc.

C’est une réelle autogestion du temps et des horaires qu’il faut viser (6), qui permette d’ajuster les plages de temps libéré au projet ou à la situation familiale de chacun et de «  développer une culture centrée sur les activités autodéterminées » afin d’ « empêcher l’exploitation des gens par l’industrie du divertissement et des loisirs. »  (7)

Il ne faut donc pas espérer de la libération du temps une prolifération indéfinie des emplois de service. Au contraire, elle n’a de sens que si elle accroît la prise en charge, par chaque personne et communauté, de sa propre existence, de son cadre de vie, de la vie de la cité, de la définition et du mode de satisfaction de ses aspirations et désirs, des modalités de la coopération sociale (8). Il faut attendre d’elle qu’elle « relativise l’économique et le remette à sa place » , qu’elle établisse « un nouvel équilibre entre travail rémunéré et activités productives non rémunérées » , en développant « les prestations réciproques de voisinage  (9)  » , les réseaux de solidarité auto-organisée, les coopératives d’autoproduction et les équipements collectifs coopératifs, les cercles de culture, toutes choses qui avaient jadis fait la force et l’autonomie d’un mouvement ouvrier pour lequel « socialisme » était synonyme d’autogestion et de dépérissement de l’Etat.

Pareil étoffement du tissu social relativisera l’importance du revenu monétaire. En restreignant la sphère de l’économie marchande, il permettra un arbitrage permanent entre travail rémunéré et activités sans but monétaire, entre niveau de consommation et degré d’autonomie, entre « avoir » et « être ». De cet arbitrage pourra naître, enfin, ce que les auteurs de la Révolution du temps choisi ont appelé « l’abondance frugale » , c’est-à-dire une civilisation qui, tout en garantissant à tous une autonomie et une sécurité existentielles croissantes, élimine progressivement les consommations pléthoriques, source de manque de temps, de nuisances, de gaspillages et de frustrations, au profit d’une vie plus détendue, conviviale et libre. Ce qui est nécessaire du point de vue de l’écologie et de la transformation des rapports Nord-Sud peut aussi, en fin de compte, devenir normativement désirable.

André Gorz

Auteur des Métamorphoses du travail (Galilée, Paris, 1988) et de Capitalisme, socialisme, écologie (Galilée, Paris, 1991).
Source : http://www.monde-diplomatique.fr/1993/03/GORZ/45105
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(1) Guy Roustang, l’Emploi : un choix de société , Syros, Paris, 1987. Ce livre fournit une excellente démonstration de l’impossibilité de réaliser le plein emploi par la multiplication des services aux personnes. A lire également, de Guy Roustang et Bernard Perret, l’Economie contre la société. Affronter la crise de l’intégration sociale et culturelle , Le Seuil, Paris, 1993, 275 pages, 140 F.

(2) Jacques Delors et Clisthène, la France par l’Europe , Grasset, Paris, 1988.

(3) Peter Glotz, Die Malaise der Linken, Der Spiegel , n° 51, 1987.

(4) Pour une présentation concise des différentes formules de revenu garanti, voir Garantir le revenu, une solution à l’exclusion , document n° 3, Transversales Science/Culture , mai 1992. Voir également pages 14 et 15 l’article de Jean-Paul Maréchal.

(5) Echange et projets, la Révolution du temps choisi , Albin Michel, Paris, 1980. Cet ouvrage, d’une richesse inépuisable, mérite de toujours figurer au chevet des militants écologistes.

(6) De grandes et moyennes entreprises, à durée du travail autogérée par le personnel et horaires entièrement libres, existent en Suisse, en Allemagne et au Canada.

(7) Programme d’orientation ( Grundwerteprogramm ) du SPD allemand.

(8) Voir André Gorz, « Pourquoi la société salariale a besoin de nouveaux valets », le Monde diplomatique , juin 1990.

(9) Echange et projets, op. cit.

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L’idéologie du travail (Jacques Ellul)

valeur_travail-500x261Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. Dans la presque totalité des sociétés traditionnelles, le travail n’est considéré ni comme un bien ni comme l’activité principale. La valeur éminente du travail apparait dans le monde occidental, au XVIIème, en Angleterre, en Hollande puis en France et elle se développe dans ces trois pays au fur et à mesure de la croissance économique. Comment s’explique, d’abord la mutation mentale et morale qui consiste à passer du travail peine ou châtiment ou nécessité inévitable au travail valeur et bien ? Il faut constater que cette réinterprétation qui aboutit à l’idéologie du travail se produit lors de la rencontre de quatre faits qui modifient la société occidentale. Tout d’abord le travail devient de plus en plus pénible, avec le développement industriel, et apparemment plus inhumain. Les conditions du travail empirent considérablement en passant de l’artisanat, et même de la manufacture (qui était déjà dure mais non pas inhumaine) à l’usine. Celle-ci produit un type de travail nouveau, impitoyable. Et comme, avec la nécessité de l’accumulation du capital, le salaire est inférieur à la valeur produite, le travail devient plus envahissant : il recouvre toute la vie de l’homme. L’ouvrier est en même temps obligé de faire travailler sa femme et ses enfants pour arriver à survivre. Le travail est donc à la fois plus inhumain qu’il ne l’était pour les esclaves et plus totalitaire, ne laissant place dans la vie pour rien d’autre, aucun jeu, aucune indépendance, aucune vie de famille. Il apparait pour les ouvriers comme une sorte de fatalité, de destin. Il était alors indispensable de compenser cette situation inhumaine par une sorte d’idéologie (qui apparaît d’ailleurs ici comme correspondant exactement à la vue de l’idéologie chez Marx), qui faisait du travail une vertu, un bien, un rachat, une élévation. Si le travail avait encore été interprété comme une malédiction, ceci aurait été radicalement intolérable pour l’ouvrier.

Or, cette diffusion du « Travail-Bien » est d’autant plus nécessaire que la société de cette époque abandonne ses valeurs traditionnelles, et c’est le second facteur. D’une part les classes dirigeantes cessent de croire profondément au christianisme, d’autre part les ouvriers qui sont des paysans déracinés, perdus dans la ville n’ont plus aucun rapport avec leurs anciennes croyances, l’échelle des valeurs traditionnelles. De ce fait il faut rapidement créer une idéologie de substitution, un réseau de valeurs dans lequel s’insérer. Pour les bourgeois, la valeur va devenir ce qui est l’origine de leur force, de leur ascension. Le Travail (et secondairement l’Argent). Pour les ouvriers, nous venons de voir qu’il faut aussi leur fournir ce qui est l’explication, ou la valorisation, ou la justification de leur situation, et en même temps une échelle de valeurs susceptible de se substituer à l’ancienne. Ainsi, l’idéologie du travail se produit et grandit dans le vide des autres croyances et valeurs.

Mais il y a un troisième facteur : est reçu comme valeur ce qui est devenu la nécessité de croissance du système économique, devenu primordial. L’économie n’a pris la place fondamentale dans la pensée qu’au XVII – XVIIIème. L’activité économique est créatrice de la valeur (économique). Elle devient dans la pensée des élites, et pas seulement de la bourgeoisie, le centre du développement, de la civilisation. Comment dès lors ne pas lui attribuer une place essentielle dans la vie morale. Or, ce qui est le facteur déterminant de cette activité économique, la plus belle de l’homme, c’est le travail. Tout repose sur un travail acharné. Ce n’est pas encore clairement formulé au XVIIIème, mais nombreux sont ceux qui comprennent déjà que le travail produit la valeur économique. Et l’on passe très tôt de cette valeur à l’autre (morale ou spirituelle). Il fallait bien que cette activité si essentielle matériellement soit aussi justifiée moralement et psychologiquement. Créateur de valeur économique, on emploie le même mot pour dire qu’il est fondateur de la valeur morale et sociale.

Enfin un dernier facteur vient assurer cette prédominance. L’idéologie du travail apparaît lorsqu’il y a séparation plus grande, décisive entre celui qui commande et celui qui obéit à l’intérieur d’un même processus de production, entre celui qui exploite et celui qui est exploité, correspondant à des catégories radicalement différentes de travail. Dans le système traditionnel, il y a celui qui ne travaille pas et celui qui travaille. Il y a une différence entre le travailleur intellectuel et le travailleur manuel. Mais il n’y avait pas opposition radicale entre les tâches d’organisation ou même de commandement et celles d’exécution : une initiative plus grande était laissée au manuel. Au XVIIIème, celui qui organise le travail et qui exploite est lui-même un travailleur (et non pas un non travailleur, comme le seigneur) et tous sont pris dans le circuit du travail, mais avec l’opposition totale entre l’exécutant exploité et le dirigeant exploiteur. Il y a des catégories totalement différentes du travail dans le domaine économique. Ce sont là, je crois, les quatre facteurs qui conduisent à l’élaboration (spontanée, non pas machiavélique) de l’idéologie du travail, qui joue le rôle de toutes les idéologies : d’une part voiler la situation réelle en la transposant dans un domaine idéal, en attirant toute l’attention sur l’idéal, l’ennobli, le vertueux, d’autre part, justifier cette même situation en la colorant des couleurs du bien et du sens. Cette idéologie du travail a pénétré partout, elle domine encore en grande partie nos mentalités.

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Quelles sont alors les principales composantes de cette idéologie : tout d’abord, l’idée centrale, qui devient une évidence, c’est que l’homme est fait pour le travail. Il n’a pas d’autre possibilité pour vivre. La vie ne peut être remplie que par le travail. Je me rappelle telle pierre tombale avec pour seule inscription, sous le nom du défunt : « le travail fut sa vie ». Il n’y avait rien d’autre à dire sur toute une vie d’homme. Et en même temps dans la première moitié du XIXème, apparaissait l’idée que l’homme s’était différencié des animaux, était devenu vraiment homme parce que dès l’origine il avait travaillé. Le travail avait fait l’homme. La distance entre le primate et l’homme était établie par le travail. Et, bien significatif, alors qu’au XVIIIème. on appelait en général l’homme préhistorique « homo sapiens », au début du XIXème. ce qui va primer ce sera « homo faber » : l’homme fabricant d’outils de travail (je sais bien entendu que cela était lié à des découvertes effectives d’outils préhistoriques, mais ce changement d’accentuation reste éclairant). De même que le travail est à l’origine de l’homme, de même c’est lui qui peut donner un sens à la vie. Celle-ci n’a pas de sens en elle- même : l’homme lui en apporte un par ses œuvres et l’accomplissement de sa personne dans le travail, qui, lui-même n’a pas besoin d’être justifié, légitimé : le travail a son sens en lui-même, il comporte sa récompense, à la fois par la satisfaction morale du « devoir accompli », mais en outre par les bénéfices matériels que chacun retire de son travail. Il porte en lui sa récompense, et en plus une récompense complémentaire (argent, réputation, justification). Labor improbus omnia vincit. Cette devise devient la majeure du XIXème. Car le travail est le père de toutes les vertus, comme l’oisiveté est la mère de tous les vices. Les textes de Voltaire, l’un des créateurs de l’idéologie du travail, sont tout à fait éclairants à ce sujet : « Le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin » ou encore « Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens ». Et ce n’est pas pour rien que ce soit Voltaire justement qui mette au premier plan la vertu du travail. Car celui-ci devient vertu justificatrice. On peut commettre beaucoup de fautes de tous ordres, mais si on est un ferme travailleur on est pardonné. Un pas de plus, et nous arrivons à l’affirmation, qui n’est pas moderne, que « Le travail c’est la liberté ». Cette formule rend aujourd’hui un son tragique parce que nous nous rappelons la formule à l’entrée des Camps hitlériens « Arbeit macht frei ». Mais au XIXe s. on expliquait gravement qu’en effet seul le travailleur est libre, par opposition au nomade qui dépend des circonstances, et au mendiant qui dépend de la bonne volonté des autres. Le travailleur, lui, chacun le sait, ne dépend de personne. Que de son travail ! Ainsi l’esclavage du travail est mué en garantie de Liberté.

Et de cette morale nous trouvons deux applications plus modernes : l’Occidental a vu dans sa capacité à travailler la justification en même temps que l’explication de sa supériorité à l’égard de tous les peuples du monde. Les Africains étaient des paresseux. C’était un devoir moral que de leur apprendre à travailler, et c’était une légitimation de la conquête. On ne pouvait pas entrer dans la perspective que l’on s’arrête de travailler quand on a assez pour manger deux ou trois jours. Les conflits entre employeurs occidentaux et ouvriers arabes ou africains entre 1900 et 1940 ont été innombrables sur ce thème-là. Mais, très remarquablement, cette valorisation de l’homme par le travail a été adoptée par des mouvements féministes. L’homme a maintenu la femme en infériorité, parce que seul il effectuait le travail socialement reconnu. La femme n’est valorisée aujourd’hui que si elle « travaille » : compte tenu que le fait de tenir le ménage, élever les enfants n’est pas du travail, car ce n’est pas du travail productif et rapportant de l’argent. G. Halimi dit par exemple « La grande injustice c’est que la femme a été écartée de la vie professionnelle par l’homme ». C’est cette exclusion qui empêche la femme d’accéder à l’humanité complète. Ou encore qui fait qu’on la considère comme le dernier peuple colonisé. Autrement dit, le travail, qui, dans la société industrielle est effectivement à la source de la valeur, qui devient l’origine de toute réalité, se trouve transformé, par l’idéologie en une surréalité, investie d’un sens dernier à partir duquel toute la vie prend son sens. Le travail est ainsi identifié à toute la morale et prend la place de toutes les autres valeurs. Il est porteur de l’avenir. Celui-ci, qu’il s’agisse de l’avenir individuel ou de celui de la collectivité, repose sur l’effectivité, la généralité du travail. Et à l’école on apprend d’abord et avant tout à l’enfant la valeur sacrée du travail. C’est la base (avec la Patrie) de l’enseignement primaire de 1860 à 1940 environ. Cette idéologie va pénétrer totalement des générations.

Et ceci conduit à deux conséquences bien visibles, parmi d’autres. Tout d’abord nous sommes une société qui a mis progressivement tout le monde au travail. Le rentier, comme auparavant le Noble ou le Moine tous deux des oisifs, devient un personnage ignoble vers la fin du XIXème. Seul le travailleur est digne du nom d’homme. Et à l’école on met l’enfant au travail, comme jamais dans aucune civilisation on n’a fait travailler les enfants (je ne parle pas de l’atroce travail industriel ou minier des enfants au XIXème, qui était accidentel et lié non pas à la valeur du travail mais au système capitaliste). Et l’autre conséquence actuellement sensible : on ne voit pas ce que serait la vie d’un homme qui ne travaillerait pas. Le chômeur, même s’il recevait une indemnité suffisante, reste désaxé et comme déshonoré par l’absence d’activité sociale rétribuée. Le loisir trop prolongé est troublant, assorti de mauvaise conscience. Et il faut encore penser aux nombreux « drames de la retraite ». Le retraité se sent frustré du principal. Sa vie n’a plus de productivité, de légitimation : il ne sert plus à rien. C’est un sentiment très répandu qui provient uniquement du fait que l’idéologie a convaincu l’homme que la seule utilisation normale de la vie était le travail.

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Cette idéologie du travail présente un intérêt tout particulier dans la mesure où c’est un exemple parfait de l’idée (qu’il ne faut pas généraliser) que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante. Ou encore que celle-ci impose sa propre idéologie à la classe dominée. En effet cette idéologie du travail est, avec l’expansion de l’industrie, une création intégrale de la classe bourgeoise. Celle-ci remplace toute morale par la morale du travail. Mais ce n’est pas pour tromper les ouvriers, ce n’est pas pour les amener à travailler plus. Car la bourgeoisie elle- même y croit. C’est elle qui, pour elle-même, place le travail au- dessus de tout. Et les premières générations bourgeoises (les capitaines d’industrie par exemple) sont faites d’hommes acharnés au travail, œuvrant plus que tous. On élabore cette morale non pour contraindre les autres, mais en tant que justification de ce que l’on fait soi-même. La bourgeoisie ne croyait plus aux valeurs religieuses et peu aux morales traditionnelles : elle remplace le tout par cette idéologie qui légitime à la fois ce qu’elle fait, la façon dont elle vit, et aussi le système lui-même qu’elle organise et met en place. Mais bien entendu, nous avons déjà dit que comme toute idéologie, celle-là sert aussi à voiler, cacher la condition du prolétariat (s’il travaille, ce n’est pas par contrainte mais par vertu). Or, ce qui est passionnant c’est de constater que cette idéologie produite par la bourgeoisie devient l’idéologie profondément crue et essentielle de la classe ouvrière et de ses penseurs. Comme la plupart des socialistes, Marx se fait piéger par cette idéologie. Lui qui a été si lucide pour critiquer la pensée bourgeoise, il entre en plein dans l’idéologie du travail. Les textes abondent : « L’Histoire n’est que la création de l’homme par le travail humain. Le travail a créé l’homme lui-même » (Engels).

Et voici de beaux textes de Marx lui-même :

« Dans ton usage de mon produit, je jouirai directement de la conscience d’avoir satisfait un besoin humain et objectivé l’essence de l’homme, d’avoir été pour toi le moyen terme entre toi et le genre humain, d’être donc connu et ressenti par toi comme un complément de ton propre être et une partie nécessaire de toi-même. Donc de me savoir confirmé aussi bien dans ta pensée que dans ton amour, d’avoir créé dans la manifestation individuelle de ma vie, la manifestation de ta vie, d’avoir donc confirmé et réalisé directement dans mon travail… l’essence humaine, mon essence sociale. »

K. Marx – Mans 1844.

« C’est en façonnant par son travail le monde des objets que l’homme se révèle réellement comme un être générique. Sa production, c’est sa vie générique créatrice. Par elle, la nature apparait comme son œuvre et sa réalité. C’est pourquoi l’objet du travail est l’objectivation de la vie générique de l’homme car il ne s’y dédouble pas idéalement dans la conscience, mais réellement, comme créateur. Il se contemple ainsi lui-même dans un monde qu’il a lui-même créé par son travail. »

K. Marx – Mans 1844.

Et l’une des attaques impitoyables de Marx contre le capitalisme portera justement sur ce point : le capitalisme a dégradé le travail humain, il en fait un avilissement, une aliénation. Le travail dans ce monde n’est plus le travail. (Il oubliait que c’était ce monde qui avait fabriqué cette image noble du travail !). Le capitalisme doit être condamné entre autres afin que le travail puisse retrouver sa noblesse et sa valeur. Marx attaquait d’ailleurs en même temps sur ce point les anarchistes, seuls à douter de l’idéologie du travail. Enfin : « Par essence le travail est la manifestation de la personnalité de l’homme. L’objet produit exprime l’individualité de l’homme, son prolongement objectif et tangible. C’est le moyen de subsistance direct, et la confirmation de son existence individuelle ». Ainsi Marx interprète tout grâce au travail, et sa célèbre démonstration que seul le travail est créateur de valeur repose sur cette idéologie bourgeoise (d’ailleurs c’étaient bien des économistes bourgeois qui, avant Marx, avaient fait du travail l’origine de la valeur…). Mais ce ne sont pas seulement les penseurs socialistes qui vont entrer dans cette optique, les ouvriers eux-mêmes, et les syndicats aussi. Pendant toute la fin du XIXème, on assiste à la progression du mot « Travailleurs ». Seuls les travailleurs sont justifiés et ont droit à être honorés, opposés aux Oisifs et aux Rentiers qui sont vils par nature. Et encore par Travailleur on n’entend que le travailleur manuel. Aux environs de 1900, il y aura de rudes débats dans les syndicats pour savoir si on peut accorder à des fonctionnaires, des intellectuels, des employés, le noble titre de travailleur. De même dans les syndicats on ne cesse de répéter entre 1880-1914 que le travail ennoblit l’homme, qu’un bon syndicaliste doit être un meilleur ouvrier que les autres ; on propage l’idéal du travail bien fait etc… Et finalement toujours dans les syndicats, on demande avant tout la justice dans la répartition des produits du travail, ou encore l’attribution du pouvoir aux travailleurs. Ainsi on peut dire que de façon très générale, syndicats et socialistes ont contribué à répandre cette idéologie du travail et à la fortifier, ce qui se comprend d’ailleurs très bien !

Jacques Ellul

Source : http://partage-le.com/2016/02/lideologie-du-travail-par-jacques-ellul/

(On peut retrouver cet article dans l’ouvrage Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? qui regroupe tous les textes d’Ellul consacrés au travail)

 

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Pourquoi la loi Travail met en péril la sécurité et la santé des salariés

arton5460-93894Chaque jour, trois personnes meurent de leur travail en France : plus d’un millier de décès chaque année dont les trois quarts à cause d’un accident du travail souvent évitable ou d’une maladie professionnelle. Si la prise en compte de la santé et de la sécurité des salariés a progressé depuis trois décennies, et permis de sauver des vies, le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri risque de réduire ces avancées sociales à néant. Les organisations du travail et les cadences pourront être durcies, le suivi médical affaibli, et les salariés fragilisés seront remerciés par un licenciement. Quand le gouvernement prône l’insécurité au travail…

« La vie d’un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties », expliquait le ministre de l’Économie Emmanuel Macron en janvier. Comme si les salariés, assurés d’un revenu en fin de mois et d’horaires de travail fixes, ne prenaient jamais de risques. Une petite phrase qui révèle une fois de plus l’ignorance totale du monde du travail et de ce qui s’y joue par une partie des dirigeants politiques, alors que le projet de réforme du Code du travail fait peser une menace sur la santé et la sécurité des salariés.

Quatre ouvriers du groupe sidérurgiste ArcelorMittal, dont deux intérimaires et un sous-traitant, ont, eux, tout perdu, en y laissant leur vie. Ils ont péri à Dunkerque et à Fos-sur-Mer sur deux sites de l’entreprise, entre fin 2014 et septembre 2015. Des accidents terribles : l’un des ouvriers a été percuté par une chargeuse, un autre a été écrasé par des rails, deux intérimaires ont basculé dans des cuves de métal en fusion. Des drames qui n’ont pas fait la une des faits divers, ni émus le gouvernement. Cette série noire alarmante révèle une réalité quotidienne peu connue : la mortalité au travail.

Chaque jour, trois personnes meurent de leur travail en France : 1170 décès en 2014. Pour 45% d’entre-eux, l’accident s’est produit sur le lieu de travail. Dans 31,5% des cas, il est l’ultime conséquence d’une maladie professionnelle, contractée à cause du travail, comme les cancers liés à l’amiante. Et dans près d’un quart des situations, le salarié a été tué dans un accident de trajet entre son domicile et son travail, selon les données collectées par la Caisse nationale d’Assurance maladie des travailleurs salariés (Cnamts, voir ici) [1]. Une mortalité que dénonce le collectif Pour ne pas perdre sa vie à la gagner, dont les états généraux se tiendront les 16 et 17 mars prochains.

Quels sont les salariés les plus touchés ?

Le profil type du salarié tué au travail ? Un homme, quinquagénaire, et ouvrier dans le BTP. Deux tiers des victimes ont plus de quarante ans – la tranche d’âge la plus touchée est celle des 50-59 ans. Parmi ceux qui y laissent leur vie, un tiers sont ouvriers, un sur dix est cadre. 90% sont des hommes. Les jeunes ne sont cependant pas épargnés par les accidents : les moins de 20 ans subissent trois fois plus d’accidents du travail que leurs aînés (lire notre enquête).

Les intérimaires sont particulièrement frappés. Ultra flexibles et confrontés à la précarité de leurs revenus et de leurs périodes d’emploi, ces salariés cumulent les contraintes : ils ont deux fois plus d’accidents au travail que les employés en CDI. Près de 35 000 intérimaires ont été victimes d’un accident du travail en 2013 et 67 en sont morts. Plus précaires et moins formés, ils sont souvent exposés aux tâches les plus dangereuses. Le secteur du BTP demeure le plus dangereux, avec 12% des décès au travail, suivi par celui des transports (10%). Rapporté au nombre de l’effectif salarié, l’agriculture est l’activité la plus meurtrière.

Pourquoi autant d’accidents du travail ?

« Tout accident de travail est évitable », assure Pascal Jacquetin, directeur adjoint des risques professionnels à la Cnamts. Ces drames professionnels suivent des scénarios identifiables, souvent prévisibles. Le Code du travail, quoiqu’en disent ses détracteurs, fixent les grands principes que doivent respecter les employeurs « pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs ». Parmi ces principes, « adapter le travail à l’homme, en particulier en ce qui concerne la conception des postes de travail ainsi que le choix des équipements de travail et des méthodes de travail et de production, en vue notamment de limiter le travail monotone et le travail cadencé et de réduire les effets de ceux-ci sur la santé » ou « prendre des mesures de protection collective en leur donnant la priorité sur les mesures de protection individuelle » [2]. Un impératif que le projet de loi de la ministre du Travail Myriam El Khomri vise indirectement à « limiter » par « les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise » (article 1 du projet de loi).

« La mort est la conséquence ultime d’une défaillance. Le véritable scandale commence avec les 620 000 accidents avec arrêt par an », estime Pascal Jacquetin. Le « risque routier » et les chutes de hauteur constituent les principales causes de décès. Tous résultent d’une série de manquements aux règles, d’erreurs humaines ou de défauts techniques. Des négligences souvent elles-mêmes causées par des choix d’organisation du travail. Plusieurs enquêtes ou rapports d’expertises montrent que l’intensification des tâches, la pression des délais, les horaires imprévisibles au nom de la rentabilité augmentent les risques et favorisent l’émergence de difficultés, de souffrances, voire de drames. « La plupart des accidents seraient évités par quelques mesures de bons sens », insiste Pascal Jacquetin pour qui l’objectif de « zéro accident » est atteignable. Sauf que la protection des salariés reste trop souvent perçue comme une dépense, voire une contrainte.

La ministre du travail contre la sécurité des salariés ?

Le projet de loi de Myriam El Khomri l’affaiblira encore davantage. Celui-ci remet notamment en cause le principe de la visite médicale, pour chaque salarié, par un médecin du travail. « Les visites périodiques seront réservées aux salariés en difficultés ou à risque. Cela signifie que des salariés ne feront plus l’objet d’une surveillance périodique », déplore Alain Carré, médecin du travail et membre de l’Association Santé et Médecine du travail. « Il faut considérer que cette disposition ne permettra plus le repérage pour tous les salariés des altérations de la santé qui précèdent en général les atteintes graves ». Et « c’est l’employeur qui détiendra dorénavant la définition de ce qu’est un poste à risque, dans la mesure où le médecin du travail n’aura plus ni le temps ni les moyens d’en construire une définition ou de le repérer ».

En réduisant les repos compensateurs dont bénéficient les salariés d’astreinte, ou en rendant possible la semaine hebdomadaire de 46 heures, la réforme risque d’encourager les organisations du travail pathogènes. « Un récent article de chercheurs, paru dans la revue médicale The Lancet montre que la survenue d’accidents vasculaires cérébraux, et dans une moindre mesure d’infarctus, est fortement corrélée au temps de travail hebdomadaire », illustre Alain Carré.

Les accidents mortels diminuent-ils ?

Les instruments de protection des salariés, et la lente mais progressive prise en compte de la santé et de la sécurité au travail, ont pourtant fait leur preuve. En trente ans, le nombre de tués a été réduit de moitié. En ne prenant en compte que les accidents mortels sur le lieu de travail, on comptait 2230 morts en 1970, soit six par jour ! Plus que 1130 en 1984, deux ans après la mise en œuvre des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), aujourd’hui menacés (lire notre article). Le nombre de victimes est descendu à 530 en 2014. Une législation plus contraignante en terme de santé et de sécurité conjuguée à des progrès technologiques, notamment dans les secteurs dangereux comme la construction ou la métallurgie, ont contribué à diminuer par quatre le nombre d’accidents mortels.

La vigilance et la prévention n’expliquent pas seules la baisse sur plusieurs décennies des accidents mortels. Elle provient aussi de l’évolution de l’économie. La tertiairisation des emplois vers des activités de services a modifié l’exposition aux risques. En parallèle, le développement des emplois temporaires et de la sous-traitance permet aux donneurs d’ordres d’externaliser ces risques – EDF avec les sous-traitants du nucléaire par exemple – et de rendre invisibles les accidents, par le recours massif à l’intérim notamment. Autre raison : la montée du chômage, liée en particulier à la désindustrialisation, qui a frappé les ouvriers quinquagénaires. Pour Pascal Jacquetin, la baisse des accidents mortels « est donc plus liée à la conjoncture qu’à un effort vertueux des entreprises ».

Moins d’accidents mais plus de maladies professionnelles

Depuis dix ans, la moyenne oscille autour de 500 accidents mortels annuels, hors risque routier et maladies professionnelles. Le taux de gravité des accidents a cependant tendance a augmenté. Tout comme les maladies professionnelles ,en hausse de 40% ces dix dernières années ! « S’il y a clairement moins d’accidents directs, on assiste à un développement des décès dus aux maladies psychiques », constate l’ancien inspecteur du travail Patrick Le Moal. Stress, burn-out, dépressions liées au travail sont en nette augmentation. Autant de facteurs connus pouvant conduire au suicide, comme l’a illustré la tourmente qu’a connue France Télécom – Orange en 2008.

Difficile de faire reconnaître cet acte irréversible comme accident du travail [3]. En pratique, ce n’est qu’au prix d’un long combat judiciaire que les familles de défunts obtiennent la prise en charge par la sécurité sociale. Les proches de Laurent Radenac, salarié travaillant dans un entrepôt du groupe Nestlé, ont lutté cinq ans durant avant que le tribunal des affaires sociales admette, en février 2016, le lien entre son décès et son métier. En détresse, l’homme s’était laissé mourir de froid suite à un litige avec son employeur après un accident du travail.

Qui est responsable d’un accident du travail mortel ?

A qui sont imputables les décès professionnels ? En droit, l’employeur, présumé responsable d’un accident, a pour obligation de garantir la santé de ses salariés.
A chacun de ces drames, l’inspection du travail enquête sur les circonstances et les causes de la mort. En fonction du type d’infractions, l’affaire peut être renvoyée vers la justice administrative ou pénale. Problème : seule la moitié des procès-verbaux dressés pour santé et sécurité par les inspecteurs du travail sont suivis d’effet. Un PV sur deux se perd dans les limbes administratives et judiciaires. Un « flagrant déni de justice », pointait en 2010 l’association d’inspecteurs du travail L. 611-10, du nom de cet article du code du travail.

En 2009, un quart des affaires arrivées sur le bureau d’un Procureur étaient classées sans suite. Quand ce dernier engage des poursuites, la justice demeure plutôt clémente avec ce type « d’insécurité ». Dans une affaire sur quatre, l’employeur est relaxé au pénal. S’il est reconnu coupable, la sanction se limite souvent à une amende. Orange vient ainsi d’être condamné à verser 50 000 euros d’amendes pour la mort de Jean-Claude Lachaux, tombé d’une échelle lors d’une intervention technique. Environ 2% des PV dressés par l’Inspection du travail aboutissent à une peine de prison, en général avec sursis.

Pourquoi la Justice est-elle si lente ?

Entre enlisement et report d’audience, neuf ans de procédure ont été nécessaires pour juger l’affaire Pierre Rivas, ouvrier intérimaire tué sur le chantier de Gare TGV d’Aix-en-Provence en 2001. Sept ans après l’écrasement de Gille Dudde par un train d’atterrissage d’Airbus près de Toulouse, en 2005, un juge prononce un non-lieu. Depuis, la famille tente en vain de relancer l’affaire. Récemment, Gilles de Robien, ancien maire d’Amiens, a finalement été relaxé, treize ans après la mort d’Hector Lobouta, un ouvrier en insertion, sur un chantier dont la municipalité était maître d’œuvre. Idem pour le directeur de l’usine AZF à Toulouse, relaxé en 2015 par la cour de cassation, soit quatorze ans après l’explosion de l’usine chimique.

Ces « délais anormaux », insupportables pour les familles, seraient en partie liés à l’encombrement des tribunaux. Le droit pénal au travail ne serait pas la priorité des magistrats, « pas une matière noble », commente-t-on. Pourtant, il est des affaires où la justice ne se prive pas de sanctionner. Le tribunal d’Amiens vient de condamner huit anciens salariés de Goodyear à neuf mois de prison ferme pour avoir « séquestré » leurs patrons deux ans auparavant.

Demain, les salariés en souffrance seront-ils licenciés ?

Si la réforme du droit du travail est adoptée, l’employeur sera davantage protégé face à la survenue de maladies professionnelles ou de risques psychologiques. Car tout salarié perçu comme fragilisé et en danger pourra être tout simplement… licencié. « Le projet de loi prévoit la possibilité d’un avis du médecin du travail disant « que tout maintien du salarié dans l’entreprise serait gravement préjudiciable à sa santé ou que l’état de santé du salarié fait obstacle à tout reclassement dans l’entreprise ». Cette formule permet de mettre à l’écart un salarié « pour son bien », et légitime dans l’esprit du médecin l’idée que la seule manière de sauvegarder la santé réside parfois dans le départ de l’entreprise. Dès lors que le médecin prononcera la formule magique, le projet prévoit que l’employeur est délié de l’obligation de reclassement qui existait jusqu’ici et peut licencier le salarié pour « motif personnel » », alerte le médecin du travail Alain Carré.

Côté gouvernement, le troisième plan d’action de santé au travail s’attèle à cibler les « risques prioritaires » afin de développer la « culture de la prévention » dans les entreprises. En réalité, des représentants des salariés aux médecins et inspecteurs du travail, en passant par les CHSCT, c’est tout le système de prévention qui « est progressivement défait depuis quelques années », s’inquiète le collectif pour la santé des travailleurs et travailleuses. « C’est lui que nous voulons préserver et renforcer » , interpelle-t-il dans une pétition.

Pire : le gouvernement a adopté le 9 février un décret modifiant le fonctionnement des indemnisations versées aux victimes des accidents du travail, qui pourraient être revues à la baisse. Pour l’association Henri Pézerat, du nom du toxicologue pionnier du combat contre l’amiante, ce décret remet en cause « un siècle de droit à réparation des victimes d’accidents du travail et de maladies professionnelles » : « Ceux qui sont mutilés, empoisonnés, cassés par des conditions de travail dangereuses, voire mortifères, sont dans le viseur du Gouvernement. On en est là aujourd’hui. » Il y a du boulot pour faire valoir les droits de ceux qui ont réellement tout perdu. Surtout à l’heure où le Code du travail et la protection des salariés s’apprêtent à être une nouvelle fois dépouillés.

Ludo Simbille et Ivan du Roy

Source : https://www.bastamag.net/Qui-meurt-du-travail-aujourd-hui-en-France

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Notes

[1] Ces chiffres officiels restent sous-estimés en raison de la sous-déclaration des accidents à la sécurité sociale.

[3] Légalement, pour être reconnu comme accident du travail, le suicide doit être commis sur le temps et le lieu de travail. En 2009, les CPAM recensaient 56 décès par suicide comme accident du travail.

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Le démantèlement du code du travail ne réduira pas le chômage ; son but est ailleurs

loi travailLa loi Travail, une loi qui veut subordonner encore un peu plus nos existences au profit, une loi qui promet d’aggraver encore davantage nos conditions, non seulement de travail, mais de vie. Et le tout sans le moindre effet positif sur le chômage, contrairement aux intentions affichées (si l’on voulait vraiment réduire le chômage, il faudrait  remettre au goût du jour une politique qui a montré ses preuves en ce domaine, à savoir non pas l’augmentation mais la réduction du temps de travail). Bref une loi nuisible et inutile qui doit impérativement être mise en échec !

Pour prendre la mesure de la nocivité de cette loi, on pourra se reporter aux excellents décryptages publiés récemment sur les sites du Comptoir, de Frustration, et de 19h17.info.

Pour un examen plus général des attaques contre le code du travail et du projet funeste dans lesquelles elles s’inscrivent, on recommande la lecture de cet article publié en novembre par la revue Frustration :

code du travail meurtre

Qui veut la peau du Code du travail ? Le plan des élites pour une société sans salariés

Revue Frustration, novembre 2015

Le retentissant « rapport Combrexelle », remis au Premier ministre début septembre, constitue la tête de gondole des attaques récentes dont est victime le Code du travail. L’un des derniers nés parmi de nombreuses publications qui, sans surprise, fournissent aux gouvernements successifs les conclusions qu’ils souhaitent : il faut injecter plus de flexibilité dans le droit du travail. Le rapport Combrexelle évoque notamment « l’économie digitale dont les responsables soulignent, de façon récurrente, l’inadaptation, voire l’archaïsme, de notre droit du travail au regard des spécificités de ce secteur en pleine révolution. » Par conséquent, il préconise d’adapter le droit du travail au mode de fonctionnement du secteur économique du numérique en donnant « aux chefs d’entreprise en pointe dans l’économie digitale la responsabilité, avec leurs salariés et syndicats, d’innover en la matière et d’inventer, à titre expérimental et dérogatoire, de nouveaux modes de relations sociales. » Pourtant les start-ups numériques veulent des travailleurs corvéables à merci, que le client n’aperçoit même pas, bien à l’abri derrière son smartphone. Serait-ce donc cela l’avenir que nos gouvernants souhaitent pour nous ?

« Archaïsme », « complexité », « frein », « blocage » sont devenus les termes communément associés au Code du travail. Pour lutter contre le chômage, certains, même des moins convaincus par le système capitaliste, se laissent convaincre et ne voient plus d’autre solution que d’aller au bout de la logique de la flexibilité, parce que ce serait tout ce qui nous resterait à tenter. Un sondage vaut ce qu’il vaut mais, selon l’agence OpinionWay pour Le Figaro, 23 septembre 2015, 70 % des Français se disent d’accord avec les déclarations d’Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, sur le statut des fonctionnaires – particulièrement protecteur parce que marquant l’appartenance à un corps d’État – qui ne serait « plus adapté au monde tel qu’il va » ; 36 % sont même tout à fait d’accord. Comme le chômage poursuit sa progression malgré les emplois aidés et les allègements de charges patronales créés par Hollande, le dernier « levier » qui resterait à actionner serait celui du droit du travail. On est peu à peu sommés de le « flexibiliser », comme dans de nombreux pays. Est-ce vraiment notre dernier espoir ?

Quelles sont les réformes annoncées par le « rapport Combrexelle » ?

Le Premier ministre l’a expliqué lors de la remise du rapport : « Nous voulons élargir la place de l’accord collectif par rapport au Code du travail ». Cela signifie revoir ce que les juristes appellent la « hiérarchie des normes », c’est-à-dire la supériorité de la loi qui s’applique à tous sur toute autre forme d’accord. La loi deviendrait un cadre très flou, une coquille qui serait faite des droits basiques comme la santé, la sécurité, le respect de la dignité des salariés, la durée maximale du travail dans l’Union européenne (48 heures par semaine) et, pour l’instant, le salaire minimum. Pour le reste, on remplirait la coquille localement. Le reste, c’est notamment l’organisation du temps de travail ou les rémunérations. Ceci serait négocié entre branches ou directement entre une entreprise et ses salariés au moyen d’un « accord majoritaire », c’est-à-dire signé par la direction et par les syndicats assemblés de manière à représenter plus de 50 % des voix des élections professionnelles. L’ « accord majoritaire » prévaudrait sur le contrat de travail : en clair, un salarié ne pourrait pas refuser les nouvelles conditions acceptées pas les syndicats, sinon il pourrait être licencié.

En voilà de la flexibilité : le droit du travail serait issu d’un marchandage local entre les directions des entreprises et les syndicats, pour les entreprises qui en comptent.

Le Code du travail est-il trop complexe ?

Au moment de la remise du rapport, David Pujadas, dans son journal de 20 heures, sur France 2, en bon journaliste qui a enquêté, sort de sous sa table « notre fameux Code du travail, si lourd avec ses [sic] près d’un kilo et demi » et il le lâche violemment sur la table pour mieux en faire sentir le poids, le poids du frein à l’embauche. Avant cela, au printemps, un livre intitulé Le Travail et la loi s’en était pris au même Code. Ses auteurs sont Robert Badinter, l’avocat à l’origine de l’abolition de la peine de mort (donc Badinter c’est bien), et Antoine Lyon-Caen, un expert du droit du travail, descendant d’une longue lignée de juristes si on suit son fil généalogique sur Wikipédia (bien qu’il porte un nom de match de foot). Nos deux comparses proposent alors, dans une tribune dans Le Monde, de remplacer le Code par une « Déclaration des droits du travail » (cette coquille vide que nous évoquions) au prétexte que « le Code du travail paraît aujourd’hui atteint d’obésité. À l’aube de la crise qui a frappé l’Occident en 1974, il comportait 600 articles. Quarante ans plus tard, le Code du travail en compte plus de 8000. ». Il effraierait notamment les très petites entreprises (TPE), qui ne possèdent pas de juriste, les dissuadant d’embaucher. Tous emploient cette image très visuelle : celle de l’obésité. Au point qu’on ne sait plus qui doit se sentir insulté, ceux qui défendent le Code du travail ou les personnes obèses.

Eh bien, David, Robert et Antoine, parmi d’autres, racontent à peu près n’importe quoi :

  1. Le Code du travail a été réécrit en 2008 de manière à simplifier son vocabulaire, à le rendre plus lisible et compréhensible. Sur le site Internet du ministère du Travail, on peut lire, dans une présentation de ce code « recodifié » signée par… Jean-Denis Combrexelle, directeur général du travail (haut fonctionnaire au ministère) à cette époque :

« Le code du travail touche la vie quotidienne de millions de Français. Il doit donc pouvoir être lu et compris par tous, citoyens, salariés, employeurs. […] Les articles de l’ancien code ont été scindés au nom d’une meilleure lisibilité, et en application d’un principe simple : une seule idée par article. […] Des articles dits “pédagogiques” ont été créés. Ils consistent à énoncer des définitions ou à renvoyer l’utilisateur vers d’autres subdivisions du code au nom de l’accessibilité de la règle. »

Quand, il critique la trop grande complexité actuelle du Code, le Combrexelle-rapporteur reconnaît-il que le Combrexelle-directeur général du Travail n’a pas fait du bon travail ?

  1. Chez nos voisins européens, le droit du travail n’est ni plus svelte au Royaume-Uni, ni plus musclé en Allemagne, selon le juriste et professeur au collège de France Alain Supiot [1]: si l’édition 2016 du Code du travail (Dalloz) compte 3370 pages, son équivalent allemand, l’Arbeitsrechts-Handbuch comptait 3034 pages dans son édition 2013. En Grande-Bretagne, le droit du travail est éparpillé dans différentes lois qui, regroupées, auraient sensiblement le même tour de taille.
  1. Le Code du travail, s’il n’est pas plus gras que chez nos voisins et s’il a été simplifié récemment, reste fourmillant. Non pas parce qu’il serait trop protecteur envers des salariés crispés mais parce que chaque gouvernement depuis quarante ans rajoute des dérogations et des allègements afin de le vider de sa substance. C’est pourquoi Robert Badinter situe le tournant de l’inflation du Code du travail en 1974. Maintenant, les élites ont beau jeu de montrer que le Code est « complexe » après l’avoir rendu indigeste.
  1. Quant aux petits entrepreneurs, ce ne sont pas 8 000 articles qui s’appliquent à chacun de leurs cas particuliers, mais seulement quelques dizaines. Et ils sont sans doute nombreux à préférer un Code solide, une loi à respecter, à la loi de la jungle, ne pouvant pas payer des frais d’avocat exorbitants pour valider leurs accords d’entreprise ou faire face aux manquements qui en résulteraient.
  1. Réduire la loi à sa plus simple expression, à un cadre, ce serait tout sauf simplifier le droit du travail puisque chaque entreprise aurait ses propres conditions d’emploi. Ce serait même l’émiettement du droit. Certes, on ne rassemblerait jamais toutes les conventions d’entreprise dans un livre mais le droit deviendrait vraiment complexe.

Surtout, ceux qui proposent aujourd’hui de violentes évolutions de la législation du travail le font au prétexte que la protection du salarié – c’est-à-dire la réglementation du contrat de travail, des conditions de licenciement, de la négociation collective, des salaires, du temps de travail, donc le coût du travail – est un frein à l’embauche.

Alors « flexibiliser » et « dégraisser » le Code du travail peut-il faire baisser le chômage ?

Logiquement, c’est stupide

D’un point de vue purement logique faciliter le licenciement (c’est le sens de la flexibilité) en période de crise économique, de baisse d’activité, pousserait de nombreux employeurs à se séparer d’employés qui ne sont pas indispensables 100 % du temps. Pas parce que ce sont des tire-au-flanc mais parce que beaucoup d’entreprises sont dépendantes de carnets de commandes ou de périodes d’activité plus ou moins intenses. La possibilité de licencier facilement et d’embaucher simplement reviendrait donc à créer des situations de chômage répétées pour une grande partie de la population. C’est ce que constatent déjà tous ceux qui alternent contrats courts (contrat à durée déterminée, intérim, vacation, etc.) et périodes de chômage selon les besoins de leur entreprise. Or, au chômage, on peut parfois prétendre à des allocations versées par Pôle emploi. Donc, pour les entreprises, l’intérêt de la « flexibilité » est de faire reposer le coût des périodes de moindre activité sur l’assurance chômage, donc sur la collectivité, afin de conserver le maximum de profits pour les actionnaires.

Selon une étude du ministère du Travail [2], si 87 % des employés ont des contrats à durée indéterminée, 90 % des contrats signés actuellement sont temporaires. Le fait que le CDI n’est plus la norme lors d’une embauche – remplacé par toutes sortes de contrats flexibles – est donc pour beaucoup dans l’augmentation du chômage (toujours cette alternance de périodes travaillées et de périodes chômées) que nous connaissons actuellement.

Historiquement, ça ne marche pas

Déjà en 1984, le patron du Conseil national du patronat français (le CNPF devenu MEDEF en 1998), Yvon Gattaz réclamait au gouvernement socialiste des « emplois nouveaux à contraintes allégées » (ENCAS). Remarquons le cynisme : pour le père nous étions les « en-cas », pour le fils nous sommes le plat de résistance.

Si les ENCAS n’ont pas vu le jour, d’un point de vue historique, on peut dire qu’on a essayé la flexibilité, et ça n’a pas marché : faciliter le licenciement n’est, historiquement, pas gage d’embauche.

Entre 1975 et la loi du 3 juillet 1986, le licenciement pour motif économique était soumis à une autorisation administrative ; l’Inspection du travail validait 90 % des dossiers. La suppression de cette obligation, demandée par les patrons, n’a pas fait augmenter le nombre d’embauches.

Plus récemment, depuis 2008, la « rupture conventionnelle » permet une séparation « à l’amiable » entre l’employé et l’employeur. Elle constitue parfois un moyen de « maquiller » un licenciement en présentant au salarié cette option comme la meilleure pour lui. Elle est d’une simplicité redoutable puisqu’elle consiste principalement en un formulaire à remplir. Le taux de chômage n’a pourtant pas diminué.

Chez nos voisins européens, le plein emploi précaire

Du point de vue de la comparaison avec nos voisins, « aucun consensus fort n’émerge véritablement » entre les études scientifiques pour confirmer un lien entre la protection de l’emploi et le taux de chômage, selon « Perspectives de l’emploi de l’OCDE » (Organisation de coopération et de développement économiques, une organisation internationale d’études économiques), 2004. On sait seulement qu’une bonne protection d’un « noyau dur » de salariés incite les entreprises à recourir en complément à des emplois précaires pour augmenter leurs marges.

Ce serait plus ou moins le cas en France avec les CDD ou l’intérim comme contrats précaires. Mais aussi en Allemagne où les salariés en CDI sont plutôt bien protégés et peuvent compter sur des syndicats forts, au contraire des personnes qui ont un « mini-job » : un contrat qui aurait été mis en place pour lutter contre le chômage de longue durée et servir de « tremplin » vers l’emploi stable avec un salaire de 450 euros maximum pour une durée limitée à deux mois et seulement 25 % de charges pour l’employeur (assurances retraite et maladie, pas d’assurance chômage). Une personne ne mériterait pas un emploi stable et un salaire permettant de vivre avant d’avoir fait la preuve de sa compétence et de son utilité ? Certes, le taux de chômage a reculé de 10 % à 4,7 % entre 2005 et 2015 en Allemagne. Au Royaume-Uni, où la précarité serait plus généralisée, le taux de chômage est d’environ 5 %.

Mais à quel prix ? Celui d’une pauvreté grandissante des travailleurs. Un rapport intitulé « La République fissurée », publié par des associations d’aide sociale en Allemagne, évoque un taux de pauvreté « historiquement » élevé. En effet, le taux a augmenté de 14 % à 15,5 % de la population entre 2006 et 2013 (12,1 millions de personnes), alors qu’en France, dans la même période, il est passé de 13,1 % à 14 %, une hausse plus mesurée. Le taux de pauvreté en Allemagne touche en particulier les familles monoparentales, les retraités, les chômeurs et de nombreux mineurs. Ce rapport dénonce aussi le « découplage total » entre les bons résultats de l’économie allemande et le taux de pauvreté. Or ces « bons résultats » pour les actionnaires ne sont-ils pas justement obtenus grâce à l’appauvrissement des plus faibles ? Et c’est cette « flexibilité » qu’on veut augmenter en France ? Faut-il vraiment choisir entre précarité ciblée et précarité partagée ?

Conséquence : un droit du travail « à deux vitesses »

Selon une étude publiée par l’INSEE [3], « le fonctionnement du marché du travail tend à s’éloigner d’un modèle de file d’attente, où les emplois instables sont des tremplins vers l’emploi stable, pour se rapprocher d’un modèle segmenté, où les emplois stables et les emplois instables forment deux mondes séparés, les emplois instables constituant une « trappe » pour ceux qui les occupent ». On nous dit souvent que le CDD serait le passage obligé vers le CDI, un test. Or ce n’est pas le cas pour les jeunes peu diplômés. Ils devraient enchaîner des emplois précaires toute leur vie.

Un éditorialiste du journal La Tribune ne préconisait pas autre chose en mars dernier : « si le chômage persiste, et c’est un fait, c’est parce que l’État, les partenaires sociaux persistent dans leurs erreurs : un coût du travail trop rigide au niveau des faibles qualifications ou des primo-entrants, obstacles au licenciement et insécurité juridique excessifs, code du travail trop contraignant, indemnisation des chômeurs trop peu sélective etc… ». Ce sont donc les plus faibles qui doivent d’abord trinquer dans ce modèle à deux vitesses que patrons et gouvernants veulent installer.

Pourtant, dans le mouvement de « flexibilisation », la France n’est pas en reste : elle a « flexibilisé » le droit du travail depuis longtemps. Elle a initié 17 réformes entre 2000 et 2013 (selon l’indicateur Labref de la Commission européenne). 17 réformes relatives aux « dispositions législatives ou conventionnelles impactant le marché du travail », avec les résultats que l’on connaît : le taux de chômage n’a pas baissé. Peut-être, comme le disent les pourfendeurs du droit du travail, parce qu’elle n’a pas encore été au bout de la logique de l’appauvrissement des plus faibles.

En faisant ces quelques recherches, on comprend rapidement que le Code du travail n’est pas un levier pour lutter efficacement contre le chômage. Et que la destruction du droit des plus faibles aboutit certes au quasi-plein emploi mais à la pauvreté des travailleurs. Alors pourquoi actionner ce levier ?

La logique de la réforme du dialogue social : détruire les mécanismes collectifs

Interviewé sur France Info, Jean-Denis Combrexelle, expliquait que la loi (le Code du travail en l’occurrence) ne peut pas s’appliquer à 28 millions d’ « actifs », à tant de situations différentes et que, pour prendre en compte cette diversité, il fallait délocaliser le droit du travail au niveau de l’entreprise. Une sorte de démocratie directe du travail, où employé et employeur décideraient ensemble. Jean-Denis Combrexelle est un pur produit de la « méritocratie républicaine ». Fils d’une aide-infirmière et d’un préposé aux PTT, il est devenu directeur général du travail au ministère du Travail et de l’Emploi, puis conseiller d’État et professeur de droit social à l’université Paris I-Panthéon-Assas. Pourtant, cet homme-là n’hésite pas à remettre en cause le principe même de la collectivité et donc celui de l’État : le principe d’une loi qui s’applique à tous, dans l’intérêt général. Devrait-on, suivant sa logique, supprimer le Code pénal, rédiger une charte contenant quelques grands principes (il est interdit de tuer, piller et violer) et, pour le reste, laisser le droit être décidé par négociation locale ? Ses propositions de réforme semblent donc destinées à détruire les mécanismes de solidarité, qui passent aujourd’hui par l’État.

C’est ce que le président Hollande [en ouverture de la quatrième « conférence sociale »] appelait, sans rire, une « démocratie sociale apaisée ». À cet effet, les gouvernements successifs ont réformé le « dialogue social » de manière à le confier aux « partenaires sociaux [4] », c’est-à-dire à le faire sortir du champ politique. C’était donc le confier à des intérêts particuliers, ceux des entreprises contre ceux des syndicats. Ainsi, nous avons eu récemment un bel exemple de cette « démocratie sociale » qui ne consulte pas les citoyens : on nous a annoncé que les quelque 17 millions de salariés du privé devraient travailler un an de plus pour avoir droit à une retraite à taux plein (63 ans au lieu de 62 ans), suite à un accord trouvé entre dirigeants de syndicats (sauf la CGT et FO) et MEDEF, au siège du MEDEF. Cet accord est presque passé inaperçu et l’on serait bien en peine de dire contre qui se révolter puisque le gouvernement n’intervient même pas dans la décision. Peu à peu, le cadre légal du travail n’est plus une décision collective, publique, politique mais une négociation entre les forces en présence dans le monde du travail. Pourtant cela ne suffit plus à l’appétit des gouvernants.

Selon le député PS Christophe Caresche, « l’état des partenaires sociaux ne permet pas de réformer ». Sous entendu il existe encore un rapport de force, il faut négocier l’âge de la retraite année par année au lieu de passer direct à la retraite à 68 ans vite fait bien fait. En effet ce rapport de force existe encore : même si seuls 7 % des salariés sont syndiqués, 43 % ont voté lors des élections professionnelles entre 2009 et 2013. Mais tout le monde le sait, les syndicats sont aujourd’hui largement moqués voire discrédités. Ils auraient leurs propres élites – celles qui vont négocier dans les bureaux du MEDEF – qui auraient le même comportement que les élites politiques, comme l’a montré l’affaire des travaux du bureau et de l’appartement de fonction du secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon. Et puis, régulièrement, les hautes sphères syndicales se « coupent de leur base » en appelant à la fin de la grève alors que les travailleurs ne pensent pas avoir obtenu gain de cause, comme ce fut le cas lors de la grève à la SNCF en juin 2014.

« Il faut donc contourner le dialogue social en le délocalisant à un autre niveau », poursuit Christophe Caresche. Cette nouvelle étape, dessinée par le rapport Combrexelle, doit faire reposer le droit du travail sur des entités encore plus petites et locales, les entreprises. Or, c’est une évidence, plus une négociation se fera dans une petite entité, plus les intérêts particuliers seront éloignés de l’intérêt général et plus le salarié sera faible. D’ailleurs le rapport déplore le « principe d’égalité » qui est encore ancré dans les esprits et s’oppose à l’isolement du salarié que recherche cette « culture de la négociation ».

Il faudra donc que l’employé cède, de gré ou de force, individuellement ou collectivement. Car ce qu’une entreprise aura obtenu de ses salariés, les entreprises concurrentes dans son secteur seront en droit de le réclamer aux leurs, afin de « maintenir leur niveau de compétitivité ». Mettons que l’opérateur de téléphonie Free passe un accord avec ses salariés instaurant une semaine de 40 heures payée 35. Les salariés de SFR, Bouygues et Orange se retrouveront dans l’obligation de s’aligner. C’est la logique du moins-disant, du nivellement par le pire, ce qu’on appelle le « dumping ».

Alors qu’actuellement aucun accord de branche ou d’entreprise n’est censé être en-dessous des protections prévues par la loi, les « accords de maintien dans l’emploi » le permettent pourtant. L’usine de montage automobile SMART-France, à Hambach, en Moselle, vient de sortir cette carte de sa manche. Elle a proposé à ses salariés de passer aux 39 heures (+12 %) en échange d’une augmentation de salaire de 6 % pour éviter la fermeture de l’entreprise (une délocalisation en Slovénie, selon certains ouvriers qui disent aussi paradoxalement manquer de travail et ne pas travailler le vendredi depuis plusieurs mois). Il est bon de savoir qu’au premier semestre 2015, le groupe Daimler, propriétaire de SMART, a annoncé une hausse de 20 % de son bénéfice opérationnel au deuxième semestre 2015, soit 3,718 milliards d’euros de bénéfice.

Au cours d’un référendum d’entreprise convoqué par la direction, 56 % des salariés se sont montrés favorables à cet « accord ». Un score qui cache mal des disparités entre les cadres, pour à 74 %, et les ouvriers, contre à 61 %, groupes qui représentent chacun environ la moitié des salariés de l’entreprise. Il y a de nombreuses explications à cela mais notamment une : le fait que près de la moitié des cadres en France (nous n’avons pas les chiffres de l’usine en question) sont au « forfait jour ». Créé en 2000, le forfait jour est plafonné à 13 heures de travail par jour et à 48 heures par semaine (cadre européen), sans prise en compte d’heures supplémentaires. Le rapport Mettling (du nom du DRH d’Orange qui l’a dirigé), intitulé « Transformation numérique et vie au travail » et remis mi-septembre à la ministre du Travail, cite une estimation : les cadres travailleraient en moyenne 46,4 heures par semaine. Les 35 heures n’existent pas pour eux.

Tout le monde est donc menacé par la suppression des protections du salarié. Pire, comme nous le voyons avec le « forfait jour » pour les cadres (on leur dit qu’ils sont importants et qu’ils doivent travailler beaucoup pour le prouver), cela a largement commencé.

« Flexibilité », l’autre nom de la précarité

La flexibilité du droit du travail est déjà là

Il existe une myriade de contrats temporaires et de manières pour un employeur de contourner le CDI. Le CDD et l’intérim sont les contrats temporaires les plus fréquents. Ils représentent 7,4 % de l’ensemble des emplois salariés pour le CDD, et 2,1 % pour l’intérim. Ils sont signés en majorité par des jeunes (34,1 % des actifs de 15 à 29 ans ont un emploi précaire) et par des salariés dits « peu qualifiés ». Selon l’Observatoire des inégalités, on constate une évolution de fond : le taux de précarité a « bondi » entre le milieu des années 1980 et la fin des années 1990. Aujourd’hui, il y aurait 12,3 % de salariés en situation précaire.

Mais ces données ne prennent en compte que le salariat et ne montrent ni la précarité des indépendants et faux indépendants, ni les facilités de licenciement. Le régime de l’auto-entrepreneur a été créé en 2008. Il est censé faciliter la création d’entreprises, mais aussi permettre une activité complémentaire. De fait, selon l’INSEE, au bout de trois ans d’activité, un quart seulement des auto-entrepreneurs parviennent à dégager des revenus, et, parmi eux, seuls 10 % (donc 2,5 % du nombre total) se versent un salaire supérieur au SMIC. De plus le régime, qui compte des cotisations sociales faibles, compte des prestations sociales faibles (pas d’assurance chômage notamment). Il constitue aussi une concurrence à bas coût pour les indépendants affiliés au régime social des indépendants (RSI). Une mise en concurrence sur le statut qui permet d’opposer des travailleurs entre eux, comme l’a montré le conflit entre taxis et particuliers travaillant pour Uber (via son application UberPop).

Ce statut peut aussi devenir l’une des multiples formes de contournement du salariat. Au même titre que le portage salarial : une solution proposée pour être « indépendant ». On devient salarié de l’entreprise de portage, qui va elle facturer les prestations de l’indépendant à des entreprises clientes, souvent une seule entreprise qui évitera ainsi de « se charger » d’un CDI. Il existe encore les stages répétés mais nous pouvons imaginer qu’il y a de nombreuses autres ressources dont nous n’avons pas connaissance pour qu’un employeur contourne le salariat. L’employé se voit forcé d’accepter sa nouvelle « situation » (stage, régime de l’auto-entrepreneur, portage salarial) puisque le taux de chômage est supérieur à 10 %. La flexibilité, sous prétexte de lutter contre le chômage, fait donc pression sur les droits des travailleurs (statut, salaire).

Les fonctionnaires, eux aussi, verront bientôt leur statut attaqué, comme l’a annoncé Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, pour « tester l’opinion ». Si la possibilité d’embaucher des contractuels est désormais importante, les gouvernants ne comptent pas s’arrêter là. Manuel Valls a expliqué, l’été dernier, avoir donné mission au président du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale de dresser un « état des lieux exhaustif non seulement de la réglementation, mais surtout des pratiques effectives concernant le temps de travail dans les services de l’État […] ». Le Premier ministre commande donc un rapport destiné à montrer que les fonctionnaires ne travaillent pas suffisamment, un préalable à la détérioration de leur statut.

Loi Macron rime avec ségrégation

On pourrait poursuivre la liste des réformes qui sont dramatiques pour de nombreuses personnes. Par exemple, la loi Macron facilite le travail le dimanche, au « volontariat » – comme si l’on avait le choix face à un patron et face au risque de se retrouver au chômage. Actuellement, 28 % des salariés travaillent le dimanche et 16 % la nuit. 19 % ont des horaires qui varient en fonction des besoins de l’entreprise. Les écarts sont importants entre professions : près de la moitié des employés du commerce et des services travaillent le dimanche.

Un écart que la loi Macron va amplifier, créant une situation très compliquée à vivre pour beaucoup de gens, privés d’une vie familiale et amicale « normale », qui s’opposera à une situation très confortable pour les gens aisés qui pourront, même le dimanche, aller au cinéma, déjeuner et faire du shopping, comme nous l’annonce avec fierté, dans sa dernière plublicité radio, le centre commercial Beaugrenelle (près de la tour Eiffel). Mais si les cadres supérieurs aussi travaillent tard (au « forfait jour »), ils auront une nounou pour leurs enfants et un supermarché ouvert tout le temps.

Ceux qui veulent liquider les 35 heures ou imposer le travail du dimanche sont les premiers à critiquer le désengagement des parents dans l’éducation et l’impuissance de l’école à prendre cette place. Il faut savoir, est-ce qu’on veut des parents disponibles pour éduquer leurs enfants ou des salariés tenus de travailler le soir et le week-end ? Comment veut-on que l’éducation, que l’école lutte contre les inégalités quand les enfants en difficulté n’ont même pas un rythme structurant, du fait de l’emploi précaire des parents ?

Mais quel rapport existe-t-il entre ces évolutions réelles et le discours sur le Code du travail qui accorderait des protections extravagantes aux travailleurs ? Pourquoi s’en prendre aux droits des faibles ?

Le projet de société vers lequel ces réformes nous entraînent : le règne de l’ « entreprise unipersonnelle »

Tout ceci mène quelque part. Si l’on pousse un tout petit peu la logique pour voir dans quel sens nous portent les vents libéraux, on apercevra bientôt la terre promise (pour les patrons) de la société sans statuts, où le salariat serait réservé aux élites. Le règne de l’ « entreprise unipersonnelle », comme l’appelle Robert Badinter. Le coût du travail serait drastiquement réduit pour les entreprises puisque reporté sur le salarié lui-même par le biais de statuts sans mécanismes collectifs de compensation. Les vainqueurs continueraient à se plaindre des impôts redistribués à des assistés (ceux qu’ils ne voudront engager dans leurs entreprises que temporairement, quand ils en auront besoin) pour mieux liquider les derniers organes de la solidarité, comme l’assurance chômage. Le plan qui est en train d’être exécuté est on ne peut plus clair. L’obsession de la flexibilité est une politique destinée aux plus riches qui bénéficient du travail des employés, en en supportant le moins possible le coût, afin d’augmenter leurs marges.

On se rapprocherait de la société du 19ème siècle, celle d’avant l’essor des protections collectives, celle des travailleurs journaliers qui allaient chaque jour quémander du travail devant les usines, à la merci du chômage. Une société de travailleurs à la tâche mis en concurrence, qui feront des devis et seront sélectionnés selon leurs tarifs. Des élucubrations ? Non, déjà une réalité pour de nombreux auto-entrepreneurs et autres précaires. Déjà une réalité pour les responsables politiques qui rêvent depuis une quinzaine d’années de ce « serpent de mer » : celui du contrat de travail unique, comme le contrat nouvelle embauche (CNE) tenté par Dominique de Villepin qui consistait en une sorte de CDI avec une période d’essai de 2 ans. Déjà une réalité mondiale sur la plateforme d’Amazon The Mechanical Turk (« Le Turc mécanique »), un site Internet qui met en relation des particuliers (travailleurs) et des entreprises qui proposent des mini-tâches, contre une rémunération mini aussi (10 cents, 20 cents) et à réaliser dans un temps défini (il va de soi que la tâche n’est pas payée si elle n’est pas réalisée dans les temps ; elle est alors remise sur le marché).

De même les mécanismes de solidarité sont affaiblis sous prétexte d’un manque de moyens généralisé. Dans le cadre d’un marché du travail « flexibilisé », Pôle emploi assurerait une mission de formation des chômeurs, afin d’ajuster les compétences des travailleurs au marché du travail. Or la dotation de Pôle emploi en ce qui concerne la formation est faible. Dans le projet de loi de finances de 2013, l’État n’accordait que 71,5 millions d’euros à « l’allocation en faveur des demandeurs d’emploi en formation (AFDEF) et la rémunération de fin de formation (R2F) ». Il est donc malhonnête de faire croire que la « flexibilité » favorise la mobilité des travailleurs, elle ne favorise que les finances des employeurs.

Pourquoi David (Pujadas), Robert (Badinter), Jean-Denis (Combrexelle), Emmanuel (Macron) et les autres ont-ils tous le même avis sur la flexibilité ? Parce que tout cela ne les concerne pas. Leur position sociale est acquise parmi la classe dominante. Eux sont en CDI, fonctionnaires, ou professions libérales, ont des revenus (salariés ou non) très importants, une retraite plus qu’assurée, un patrimoine garanti pour plusieurs générations. Ni eux ni leurs enfants n’auront à souffrir du chômage. Jamais ils ne sauront ce que c’est que d’être licencié quand son entreprise ferme, parfois pour être délocalisée. Alors, bien au chaud, ils veulent nous faire croire qu’ils ont du recul sur la situation et que seule la flexibilité de nos contrats de travail à nous permettra la croissance pour le pays ou allez savoir quelle autre ineptie.

Opposer le progrès social au « dialogue social »

Chaque jour on peut se rendre compte que le « dialogue social » est nocif pour les plus faibles, qu’il n’est qu’une arnaque puisque les intérêts des travailleurs et ceux des grands patrons (MEDEF) sont totalement opposés, même si les uns travaillent pour les entreprises des autres, et que le taux de chômage élevé tombe à pic pour mettre le couteau sous la gorge des employés. Aujourd’hui la seule perspective pour les travailleurs, c’est de négocier pour limiter les dégâts. On peut imaginer combien l’employé serait plus faible encore en délocalisant cette inégale « négociation » au niveau de l’entreprise.

La négociation prétend moduler nos droits en fonction de l’entreprise alors que le sens du Code du travail – en tant que loi au-dessus de tout accord – était d’obliger l’entreprise à respecter nos droits. La notion de progrès social ne fait même plus partie des débats. Pourtant, nous sommes nombreux à vouloir une société de progrès social, une société qui ne cherche pas à tout prix un point de croissance, une baisse de la courbe du chômage car ce sont des indicateurs qui ne prennent pas en compte la répartition des richesses. On nous fait croire que c’est la crise et qu’il faut se serrer la ceinture, que nous avons des privilèges insupportables, notamment dans le Code du travail. Mais nous le voyons bien au quotidien que les richesses existent. Seulement elles sont de plus en plus monopolisées. Toutes les études le montrent. Par exemple, l’Observatoire des inégalités nous apprend qu’ « entre 2008 et 2012, si l’on considère la masse globale des revenus en France, les 10 % les plus pauvres ont perdu 2 milliards d’euros, alors que les 10 % les plus riches se sont enrichis de près de 11 milliards. »

Partager les richesses existantes était l’idée des 35 heures. Et ça a marché. Contrairement à ce qu’on entend souvent, cette mesure, fixant à 35 heures le nombre d’heures de travail hebdomadaire à partir duquel il fallait payer des heures supplémentaires, a créé des emplois en nombre. Les études divergent mais les plus fiables, comme celle de l’INSEE, évoquent la création de 350 000 emplois, soit 200 000 directs et 150 000 liés aux allégements de charges. Les créations d’emplois auraient certainement pu être plus importantes si les allégements de charges des entreprises avaient été conditionnées à des embauches et non offertes en compensation aux patrons.

De plus, les 35 heures sont un vecteur de progrès social indéniable, quand elles sont appliquées. Elles permettent de rentrer plus tôt chez soi pour avoir une vie de famille, aider les enfants à faire leurs devoirs, faire partie d’une association, avoir des loisirs, ou bien cumuler des jours de RTT [réduction du temps de travail : jours de congés cumulés si on travaille toujours 39 heures par semaine] afin de se soigner ou de se reposer par exemple. Enfin d’être plus libre pour vivre et non de vivre pour travailler.

Aujourd’hui, au vu de la faiblesse des syndicats, on peut penser que seul un mouvement social serait dans la capacité de fédérer de nombreux « actifs », de toucher les travailleurs les moins organisés. Seul un mouvement populaire dépassant le cadre de la manifestation ciblée pourrait reprendre le pouvoir sur les palais et les quartiers d’affaires. Heureusement, même les travailleurs les plus précarisés se souviennent qu’ils peuvent prétendre à des conditions de vie décentes. Le 13 octobre dernier, les chauffeurs de VTC (voiture de tourisme avec chauffeur), faux indépendants mis en concurrence par la société Uber, ont manifesté contre leur « employeur » après que celui-ci a imposé une baisse des tarifs à Paris de 20 %. Ils ont formé un syndicat pour défendre leurs intérêts et ont même évoqué la possibilité de s’allier aux syndicats de taxis pour réclamer une profession régulée pour tous. On a voulu opposer travailleurs régulés, organisés en corporation avec un statut (qu’on a fait passer pour des privilégiés) et travailleurs 2.0, flexibles et exploitables, sans statut ni existence physique. Mais les voilà qui s’allient. Ils mettent en échec la réaction attendue par les élites – notre désunion par l’opposition entre catégories (salariés du privé/fonctionnaires, ou, à Air France, pilotes et personnel navigant/personnel au sol) – pour mettre la dernière touche à leur plan. Or, la seule opposition de catégories à faire vivre, c’est celle de la très grande majorité de travailleurs contre la minorité qui conçoit, organise et tire profit de la destruction du droit du travail. Rien n’est encore perdu.

Source : http://www.frustrationlarevue.fr/?p=608#more-608

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[1] « Haro sur le code du travail », version longue de la tribune « Non le code du travail n’est pas le problème », publiée dans Le Monde du 15 octobre 2014.

[2] Étude de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES) du 24 juillet 2014, 2014-056 – « Entre 2000 et 2012, forte hausse des embauches en contrats temporaires, mais stabilisation de la part des CDI dans l’emploi ».

 [3] Claude Picart, « Une rotation de la main-d’œuvre presque quintuplée en 30 ans : plus qu’un essor des formes particulières d’emploi, un profond changement de leur usage », INSEE, 2014.

[4] Voir « Arnaque aux partenaires sociaux » dans notre numéro 2 et sur notre site Internet.

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Ne réparez pas ce qui vous détruit

zad prisonPamphlet en faveur du bien-vivre

Comité de rédaction de la revue Streifzüge (Traduction : Françoise Guiguet et al.)

1.

La politique ne peut pas créer d’alternatives. Son but n’est pas de nous permettre de développer notre potentiel ; dans la politique, nous faisons simplement valoir les intérêts qui découlent des rôles que nous exerçons dans l’ordre existant. La politique est un programme bourgeois. Elle est toujours une attitude et une action faisant référence à l’État et au marché. La politique est l’animatrice de la société, son médium est l’argent. Les règles auxquelles elle obéit sont similaires à celles du marché. D’un côté comme de l’autre, c’est la publicité qui est au centre ; d’un côté comme de l’autre, c’est de valorisation qu’il est question et des conditions nécessaires à celle-ci.

Le spécimen bourgeois moderne a fini par assimiler complètement les contraintes de la valeur et de l’argent ; il est même incapable de se concevoir sans celles-ci. Il se maîtrise littéralement lui-même, le maître et l’esclave se rencontrant dans le même corps. La démocratie ne signifie rien d’autre que l’auto-domination des acteurs des rôles sociaux. Comme nous sommes à la fois contre tout pouvoir et contre le peuple, pourquoi serions-nous pour le pouvoir du peuple ?

Être pour la démocratie, voilà le consensus totalitaire de notre époque, la profession de foi collective de notre temps. La démocratie est en même temps instance de recours et solution de secours. La démocratie est considérée comme le résultat final de l’Histoire. Elle est certes perfectible, mais elle est indépassable. La démocratie est partie intégrante du régime de l’argent et de la valeur, de l’État et de la nation, du capital et du travail. C’est une parole vide de sens, on peut tout halluciner dans ce fétiche.

Le système politique lui-même se délite de plus en plus. Il ne s’agit pas, ici, d’une crise des partis et des hommes politiques, mais d’une érosion du politique sous tous ses aspects. La politique est-elle nécessaire ? Pourquoi et, surtout, pour quoi faire ? Aucune politique (n’)est possible ! L’antipolitique signifie la mobilisation des individus contre les rôles sociaux qui leur sont imposés.

2.

Capital et travail ne sont pas antagoniques, bien au contraire ils constituent une unité de valorisation pour l’accumulation du capital. Quiconque est contre le capital, doit être contre le travail. La religion du travail dont nous sommes les pratiquants est un scénario auto-agressif et autodestructeur qui nous retient prisonniers, tant matériellement qu’intellectuellement. Le dressage au travail a été – et demeure – un des objectifs déclarés de la modernisation occidentale.

Or, c’est au moment même où la prison du travail s’écroule que notre enfermement intellectuel vire au fanatisme. C’est le travail qui nous rend stupides et, de plus, malades. Usines, bureaux, magasins, chantiers de construction et écoles sont autant d’institutions légales de destruction. Quant aux stigmates du travail, nous les voyons tous les jours sur les visages et sur les corps.

Le travail est la principale rumeur au sein du consensus. Il passe pour être une nécessité naturelle, alors qu’il n’est rien d’autre qu’une mise en forme de l’activité humaine par le capitalisme. Or, être actif est autre chose dès lors que cette activité se fait non en fonction de l’argent et du marché, mais sous forme de cadeau, de don, de contribution, de création profitant à nous-mêmes ou à la vie individuelle et collective d’individus librement associés.

Une part considérable de tous les produits et services sert exclusivement à la multiplication de l’argent, contraint à un labeur inutile, nous fait perdre notre temps et met en danger les bases naturelles de la vie. Certaines technologies ne peuvent être considérées que comme apocalyptiques.

3.

L’argent est notre fétiche à tous. Personne ne veut s’en passer. Nous n’avons jamais décidé qu’il devait en être ainsi et pourtant, c’est comme ça. L’argent est un impératif social ; ce n’est pas un instrument modelable. En tant que puissance qui nous oblige sans cesse à calculer, à dépenser, à économiser, à être débiteurs ou créditeurs, l’argent nous humilie et nous domine à chaque heure qui passe. L’argent est une matière nocive qui n’a pas son pareil. La contrainte d’acheter et de vendre fait obstacle à toute libération et à toute autonomie. L’argent fait de nous des concurrents, voire des ennemis. L’argent dévore la vie. L’échange est une forme barbare du partage.

Qu’un nombre incalculable de professions ait pour seul objet l’argent est un fait absurde, mais aussi que tous les autres travailleurs intellectuels et manuels soient sans cesse en train de calculer et de spéculer. Nous sommes des calculettes dressées. L’argent nous coupe de nos possibilités, il ne permet que ce qui est lucratif en termes d’économie de marché. Nous ne voulons pas renflouer l’argent, nous voulons le refouler.

La marchandise et l’argent ne sont pas voués à l’expropriation, mais à la disparition. Qu’il s’agisse d’individus, de logements, de moyens de production, de nature et d’environnement, bref : rien ne doit être marchandise ! Nous devons cesser de reproduire des rapports qui nous rendent malheureux.

La libération signifie que les individus reçoivent leurs produits et leurs services librement selon leurs besoins. Qu’ils se mettent directement en relation les uns avec les autres et ne s’opposent pas, comme c’est le cas maintenant, selon leurs rôles et leurs intérêts sociaux (en tant que capitalistes, ouvriers, acheteurs, citoyens, sujets de droit, locataires, propriétaires, etc.). Aujourd’hui déjà, il existe dans nos vies des rapports non monétaires : dans l’amour, l’amitié, la sympathie, l’entraide. Nous donnons alors quelque chose à autrui, puisons ensemble dans nos énergies existentielles et culturelles, sans présenter de facture. Ce sont des instants où nous sentons que nous pourrions nous passer de matrice.

4.

La critique est plus qu’une analyse radicale, elle réclame le bouleversement des conditions existantes. La perspective tente de formuler un projet au sein duquel les conditions humaines n’auraient plus besoin d’une telle critique ; une idée de la société où la vie individuelle et collective peut et doit être inventée. La perspective sans la critique est aveugle, la critique sans la perspective est impuissante. La transformation est une expérience qui a pour fondement la critique et pour horizon la perspective. « Réparez, ce qui vous détruit » ne peut être notre mot d’ordre.

Ce dont il s’agit n’est rien de moins que d’abolir la domination, que celle-ci se traduise par des dépendances personnelles ou par des contraintes objectives. Il est inacceptable que des individus soient soumis à d’autres individus ou soient impuissants face à leurs destins et structures. Nous ne voulons ni autocratie ni auto-domination. La domination est plus que le capitalisme, mais le capitalisme est à ce jour le système de domination le plus développé, le plus complexe et le plus destructeur. Notre quotidien est tellement conditionné que nous reproduisons journellement le capitalisme et nous comportons comme s’il n’existait aucune alternative.

Nous sommes bloqués. L’argent et la valeur engluent nos cerveaux. L’économie de marché fonctionne comme une grande matrice. Notre objectif est de la nier et de la vaincre. Le bien-vivre et l’épanouissement supposent de rompre avec le capital et la domination. Aucune transformation des structures sociales n’est possible sans transformation de notre disposition mentale et aucun changement de notre disposition mentale sans la suppression des structures.

5.

Nous ne protestons pas, car nous avons dépassé ce stade. Nous ne voulons réinventer ni la démocratie ni la politique. Nous ne luttons ni pour l’égalité, ni pour la justice et nous ne nous réclamons d’aucune libre volonté. Nous n’entendons pas non plus miser sur l’État social et l’État de droit. Et encore moins voulons-nous faire du porte-à-porte avec de quelconques « valeurs ».

À la question de savoir de quelles valeurs nous avons besoin, il est aisé de répondre : aucune !
Nous sommes pour la dévalorisation totale des valeurs, pour la rupture avec ces mantras des bobos et gogos qu’on appelle communément « citoyens ». Il faut rejeter ce statut même. Sur le plan de l’idée, nous avons déjà résilié le rapport de domination. L’insurrection que nous avons en tête relève du saut paradigmatique.

Nous devons sortir de cette cage qu’est la forme étatique et économique. Politique et État, démocratie et droit, nation et peuple sont des figures immanentes de la domination. Pour cette transformation, nous ne pouvons nous appuyer sur aucun parti et aucune classe, aucun sujet et aucun mouvement.

6.

Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre vie. Elle seule permettra plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce qu’il nous faut, c’est plus de temps pour aimer, plus de temps pour nos amis et nos enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et excessive, de ce qui nous plaît. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs.

Une vie libérée signifie dormir mieux et plus longtemps, mais surtout dormir ensemble plus souvent et plus intensément. L’enjeu de cette vie – la seule que nous ayons – est de bien vivre, de rapprocher existence et plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’augmenter les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée.

Nous ne voulons plus être ceux que nous sommes forcés d’être.

http://www.streifzuege.org/2014/ne-rparez-pas-ce-qui-vous-dtruit