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Entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisissons les barbares !

XVM948a65aa-6b4c-11e5-8797-3db51a7a860d-805x453« En [17]93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’ égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

valls de juniac les civilisés de la barbarieEn regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares.

Victor Hugo,  Les Misérables

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La vraie violence, c’est celle du capitalisme et du profit-roi


La violence, ce n’est pas d’arracher une chemise à un directeur des « ressources humaines »… La violence, c’est de licencier des milliers de personnes juste pour faire du pognon, avec toutes les conséquences terribles que cela peut avoir pour ces derniers dans une société comme la nôtre : misère, exclusion, dépression, suicide, etc.
La violence, la véritable violence, elle n’est pas du côté des salariés qui expriment une colère légitime, elle est du côté des patrons et des actionnaires qui, par cupidité, par souci de rentabilité, sèment la misère et la souffrance à grande échelle. Une violence qui ne s’exprime pas seulement dans les licenciements, dans les délocalisations et le chômage de masse mais aussi dans la précarisation du travail, dans la dégradation et le durcissement des conditions de travail – un durcissement qui engendre maintes maladies, maintes souffrances psychiques (pensons aux troubles musculo-squelettiques ou encore au burn out) et de nombreux accidents (540 accidents mortels en 2013 en France !).
Les véritables voyous, on le voit, ce sont les capitalistes qui n’ont d’autre morale que l’argent, et non pas les salariés qui se défendent comme ils le peuvent.
Comme les 2900 salariés d’Air France concernés par le « plan social », tous ceux dont la vie est réduite à une simple variable d’ajustement ont le droit et même le devoir de se révolter.
Non seulement les «violences» commises par les salariés d’Air France ne sont pas condamnables, mais elles sont à saluer. Elles sont à saluer eu égard à ce qu’elles incarnent d’exemplaire et réjouissante rupture avec toutes nos habitudes serviles et masochistes.
La peur doit changer de camp. Il est temps de faire comprendre à tout ce beau monde qu’on ne peut pas semer la misère et le malheur impunément. Il est temps de leur faire comprendre qu’on ne peut pas humilier des êtres humains et prétendre en même temps au respect de sa personne. Les capitalistes ont à leur disposition une police et une «justice» pour nous intimider et nous faire marcher droit ; opposons-leur une force plus dissuasive encore : celle qui a la vérité et la justice avec elle, celle qui requiert une unité et une solidarité sans faille de notre camp, celle qui se déploie à travers nos luttes et nos mille et une bravoures, celle qui se nourrit sans cesse de notre intelligence et de notre inventivité.
Le caractère démentiel des réactions politiques et médiatiques, la brutalité de la riposte judiciaire et policière – des salariés rebelles menacés de trois de prison, et interpellés chez eux à six heures du matin, comme s’il s’agissait de dangereux criminels, pour être placés en garde à vue pendant plus d’une journée -, n’étonnera que ceux qui ignorent que nous sommes en guerre. Oui, c’est bien une guerre quotidienne que les riches et les capitalistes nous mènent pour s’assurer de notre dévouement à les servir et les enrichir. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour se goinfrer toujours plus au détriment de notre droit à la vie et au bonheur. Oui, c’est bien une guerre qu’ils mènent pour démanteler tous nos acquis sociaux, qui sont pour eux autant d’inacceptables entraves à leurs criminelles ambitions. Oui, c’est bien une guerre dont il s’agit – une guerre économique, idéologique, psychologique bien davantage encore que policière et judiciaire. Le temps est venu d’en prendre conscience et d’enclencher la contre-offensive. Le temps est venu de reprendre l’offensive contre tous ceux qui, comme le patron d’Air France, se croient autorisés à briser la vie de milliers de gens et cachent à peine leur volonté d’en finir, entre autres choses, avec le droit de grève et l’interdiction du travail des enfants !

(texte mis à jour le 15 octobre)

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bousculage des patrons

La vraie violence n’est pas « celle des coups de poing »

« Qu’est-ce que la violence ? Pas seulement celle des coups de poing ou des coups de couteau des agressions physiques directes, mais aussi celle qui se traduit par la pauvreté des uns et la richesse des autres. Qui permet la distribution des dividendes en même temps que le licenciement de ceux qui les ont produits. Qui autorise des rémunérations pharaoniques en millions d’euros et des revalorisations du Smic qui se comptent en centimes.  »

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « La violence des riches : Chronique d’une immense casse sociale »

La violence des capitalistes « ne fait pas de bruit » mais c’est pourtant la plus terrible

« La violence c’est une chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder en effet par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connue des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. Cela ne fait pas de bruit ; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoires, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. (…) Tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

Jean Jaurès dans un discours à l’Assemblée nationale, le 19 juin 1906.

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L’histoire sidérante et tragique de la Françafrique

« Françafrique », un documentaire en deux parties de Patrick Benquet :

http://www.dailymotion.com/video/xhxtr4_francafrique-1-la-raison-d-etat_news

Première partie : « La raison d’Etat » (Suite)

Seconde partie : « L’argent-roi » (Suite)

« En 1960, les quatorze colonies françaises d’Afrique noire deviennent indépendantes. Le général de Gaulle confie à Jacques Foccart la mise en place d’un système qu’on appellera la Françafrique et qui vise à garder, par tous les moyens légaux et illégaux, le contrôle de nos anciennes colonies.

50 ans plus tard, ce système perdure. Pour la première fois, des hommes en charge des plus hautes responsabilités officielles ou officieuses durant ces cinquante dernières années, révèlent l’histoire tumultueuse d’un monde secret où, en dehors de tout contrôle parlementaire ou gouvernemental, tous les coups sont permis. »

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Les causes occultées de la « crise des migrants » : pillage de l’Afrique et guerres néocoloniales

Par Saïd Bouamama

[article écrit en mars dernier sous le titre « Le mur meurtrier de la Méditerranée : L’assassinat institutionnel de masse de l’Union européenne ». Le nombre de migrants morts en mer s’est encore accru par rapport à l’année dernière…]

3419 migrants sont morts en 2014 en tentant de traverser la Méditerranée selon l’agence de Nations-Unies pour les réfugiés(1) . Ce chiffre macabre fait de la Méditerranée la frontière la plus meurtrière, le nombre total de décès pour le monde entier étant de 4272. Sur une durée plus longue ce sont plus de 20 000 migrants qui ont perdu la vie depuis l’an 2000. La tendance est de surcroît à une hausse permanente, l’année 2014 ayant battu tous les records en laissant loin derrière le précédent pic qui était de 1500 décès en 2011. Les discours politiques et médiatiques construisent chaque nouveau drame comme des catastrophes imprévisibles sur lesquelles les gouvernements européens n’auraient aucune prise et aucune responsabilité. Le discours de la catastrophe cache un processus d’assassinat de masse de l’Union Européenne.

Les angles morts sur les causes structurelles

Le premier angle mort des discours politiques et médiatiques est celui des causes économiques poussant des dizaines de milliers d’Africains à risquer leurs vies dans des traversées qu’ils savent meurtrières. Depuis les indépendances politiques de la décennie 60, d’autres mécanismes que l’occupation militaire directe sont venus prendre le relais pour assurer la reproduction du « pacte colonial » c’est-à-dire la construction des économies africaines selon les besoins de l’Europe et non selon les besoins des peuples africains. Sans être exhaustif rappelons quelques-uns de ces mécanismes.

Les accords de coopération économique, financière et monétaire que les différents pays européens imposent aux pays africains impliquent une vente des matières premières à des coûts inférieurs à celui du marché mondial et interdisent la taxation des produits importés d’Europe. Prenons l’exemple du dernier accord signé entre l’Union Européenne et les 15 États de l’Afrique de l’Ouest dit « Accord de partenariat économique » (APE). Cet accord interdit la taxation des 11, 9 milliards d’euros de produits importés par l’Union Européenne en 2013. Il met ainsi l’agriculture vivrière locale en concurrence avec l’agriculture industrielle européenne poussant à la misère des centaines de milliers de paysans. Les conséquences coulent de source :

« Cet Accord renforcera une migration massive de populations privées d’avenir dans leur pays, dans une situation où la population d’Afrique de l’ouest fera plus que doubler d’ici 2050, atteignant 807 millions d’habitants (contre 526 millions pour l’UE à la même date), et dans un contexte de réchauffement climatique particulièrement accentué dans cette région.(2) »

Le caractère exploiteur de ces accords est tel que le professeur Chukwuma Charles Soludo, déclare le 19 mars 2012 que l’APE d’Afrique de l’Ouest constitue un (AO) « second esclavage(3). Mais l’APE n’est que la systématisation à grande échelle de logiques de mises en dépendance antérieures comme « l’aide liée » imposant le recours aux entreprises françaises en échange d’un financement de projets d’aménagement, les Plans d’Ajustement Structurel imposant des réformes libérales en échange d’un crédit ou d’un report de remboursement d’une dette, ou pire encore l’institution du Franc CFA qui permet le contrôle des politiques monétaires de la zone franc. Ces causes directes de la paupérisation africaine et de la pression migratoire sont tues par le discours politique et médiatique dominant. Elles démentent l’idée d’une catastrophe imprévisible sur laquelle l’homme n’aurait aucune prise.

Le discours médiatique de la catastrophe n’est qu’un processus de masquage des causes économiques structurelles.

Bien sûr de tels mécanismes ne sont possibles que par le recours direct ou indirect à la force allant de l’assassinat des opposants à ces politiques en passant par les coups d’Etats ou les guerres ouvertes. C’est la raison de la fréquence des interventions militaires européennes directes ou indirectes en Afrique. Si la France est la plus présente dans ces aventures guerrières en Afrique c’est sur la base d’une délégation européenne. Face à la montée des puissances émergentes, face à la concurrence économique états-unienne et chinoise, l’Europe mandate ainsi la France pour la défense des intérêts de l’ « Eurafrique » c’est-à-dire pour la consolidation d’un néocolonialisme socialisé à l’échelle de l’Union Européenne. Cette « Eurafrique » économique et militaire est un vieux projet de certaines fractions du capital financier européen. Elle a été freinée par les concurrences entre les différents pays européens qui tendent à être mises au second plan du fait de l’exacerbation de la concurrence liée à la mondialisation capitaliste. Voici comment Aimé Césaire alertait déjà en janvier 1954 sur l’Eurafrique en se trompant uniquement sur la nationalité du soldat :

« Je le répète : le colonialisme n’est point mort. Il excelle, pour se survivre, à renouveler ses formes ; après les temps brutaux de la politique de domination, on a vu les temps plus hypocrites, mais non moins néfastes, de la politique dite d’Association ou d’Union. Maintenant, nous assistons à la politique dite d’intégration, celle qui se donne pour but la constitution de l’Eurafrique. Mais de quelque masque que s’affuble le colonialisme, il reste nocif. Pour ne parler que de sa dernière trouvaille, l’Eurafrique, il est clair que ce serait la substitution au vieux colonialisme national d’un nouveau colonialisme plus virulent encore, un colonialisme international, dont le soldat allemand serait le gendarme vigilant(4). »

Ces guerres directes ou indirectes(5) sont la seconde cause de la pression migratoire. Ce n’est pas seulement pour survivre économiquement que des milliers d’africains risquent leurs vies en méditerranée mais pour fuir les guerres européennes et leurs conséquences en termes d’installation de régimes dictatoriaux ou pire encore le chaos comme en Lybie ou au Congo avec l’installation de « seigneurs de guerres » avec lesquels le commerce peut continuer. Le discours médiatique de la catastrophe masque également la responsabilité européenne vis-à-vis de cette cause des migrations contemporaines.

Frontex ou la création des conditions d’un assassinat de masse

Si les causes évoquées ci-dessus suffisent pour comprendre la hausse de la pression migratoire, elles ne suffisent pas à expliquer l’augmentation du nombre de décès au cours de la migration. Pour cela il faut orienter le regard vers les réponses de l’Union Européenne à cette pression migratoire. Ces réponses se concrétisent depuis 2005 par l’action de l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (FRONTEX). Le statut d’agence offre une autonomie importante qui a été encore renforcée le 10 octobre 2011 en l’autorisant à posséder désormais son propre matériel militaire. Les moyens financiers mis à disposition de FRONTEX sont en augmentation constante : 19 millions d’euros en 2006 et 88 millions d’euros en 2011(6).

Concrètement l’agence organise des patrouilles militaires afin de refouler les migrants vers des pays voisins d’une part et signe des accords avec des États tiers pour qu’ils fassent barrage en amont sur les candidats à la migration d’autre part. Pour mener à bien sa première mission, l’agence dispose de moyens militaires en constante augmentation mis à disposition par les États membres ou en possession propre : plus d’une quarantaine d’hélicoptères et d’avions, d’une centaine de bateaux et environ 400 unités d’équipement tels que des radars, des sondes, des caméras, etc(7). Nous sommes bien en présence d’une logique de guerre contre les migrants. De tels moyens militaires permettent à l’agence d’assurer en particulier des patrouilles fréquentes dans les eaux territoriales des États membres mais également dans les eaux internationales. La Ligue belge des droits de l’homme décrit à juste titre l’agence comme une « véritable armée au service de la politique migratoire d’une Europe forteresse, menant à armes inégales une guerre aux migrants qui n’ont rien de soldats(8) ». Cette logique de guerre conduit les candidats à la migration à des prises de risques de plus en plus importantes pour échapper à la surveillance des patrouilles de FRONTEX. La hausse du nombre de décès n’est pas le fait d’une catastrophe imprévisible mais le résultat de décisions prises en toute conscience des conséquences meurtrières.

La seconde mission de FRONTEX consistant en la signature d’accords avec les pays africains riverains de la méditerranée n’est rien d’autre qu’une externalisation du « sale boulot » pour reprendre une expression de la juriste Claire Rodier(9). Les conséquences de cette externalisation sont logiques :

« Cette externalisation qui consiste, pour les Etats européens, à sous-traiter la gestion de l’immigration irrégulière aux pays limitrophes (Maghreb, Europe de l’Est) a plusieurs avantages : d’une part, elle opère un transfert du « sale boulot » (déportations de masse, détentions arbitraires, tortures) dans des pays dont les standards sont moins élevés qu’en Europe, en permettant de s’affranchir des obligations que les lois européennes imposent en matière de respect des droits de l’homme ; d’autre part, elle participe du rapport de dépendance que l’UE entretient avec son voisinage proche. Car, aux pays concernés, on promet, en échange de leur collaboration, le financement d’actions de coopération ou des contreparties de nature politique ou diplomatique(10). »

Aux morts de ma méditerranée, il convient donc d’ajouter les sévices, les brutalités et les morts de la sous-traitance. Ce rôle d’installation des conditions de l’assassinat institutionnel de masse est, bien entendu, absent des reportages que nos médias diffusent à chaque naufrage meurtrier.

Le discours médiatiques sur les passeurs

Ayant occulté les causes structurelles de la hausse de la pression migratoire et les causes de sa traduction en décès dans la méditerranée, il ne reste au discours médiatiques qu’à ne se centrer que sur les passeurs. Ceux-ci seraient les seuls responsables de la situation et la lutte contre les réseaux de passeurs est présentée comme la solution. Le centrage des discours politiques et médiatiques sur les seuls passeurs contribue une nouvelle fois à occulter les véritables raisons des drames réguliers de la méditerranée.

Nous n’avons, bien entendu, aucune sympathie pour ces passeurs. Nous devons néanmoins rappeler que tant qu’il y a une demande de migrants, il y aura une offre de passages clandestins. C’est le propre des politiques qui ne veulent pas s’attaquer aux causes d’un problème social que de n’aborder que l’offre et d’occulter la demande. S’attaquer aux seuls dealers sans s‘interroger sur la demande de « paradis artificiels » d’un nombre grandissant de citoyens, adopter une politique prohibitionniste en matière d’alcool sans s’attaquer aux causes de l’alcoolisation, etc. Les exemples sont nombreux de ces politiques hypocrites prétendant agir sur les conséquences alors que les causes restent occultées.

Confrontés à une hausse des risques de contrôle, les passeurs sont incités à se débarrasser de leurs cargaisons encombrantes le plus tôt possible et par n’importe quel moyen. « De nouveaux éléments recueillis, mardi 16 septembre, par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) sont venus confirmer la thèse selon laquelle ce sont bien les passeurs qui ont volontairement embouti le bateau de centaines de migrants avant que celui-ci ne coule » souligne Elise Vincent dans l’édition du Monde du 16 septembre 2014. Si ces criminels doivent être poursuivis et jugés, il n’en demeure pas moins que de telles pratiques ne sont possibles que parce que la politique européenne en crée les conditions.

Ces mêmes orientations politiques créent une occasion de profit en or pour la mafia par l’exploitation de ceux qui ont pu échapper à la mort. Le journaliste de l’agence Reuter décrit comme suit cette nouvelle « poule aux œufs d’or » de la mafia à Lampedusa :

« Ici, à huit heures de bateau de la Sicile, la mafia fait déjà ses affaires en accueillant des migrants dans des centres exploités par des sociétés privées sur délégation de l’Etat. C’est toujours les mêmes qui gagnent les appels d’offre depuis des années. Un migrant rapporte en subvention une trentaine d’euros par jour. Avec ces dizaines de milliers de migrants, c’est un business en or, plus rentable même que le trafic de drogue, de l’aveu d’un gangster, piégé par des écoutes téléphoniques lors d’une enquête sur la corruption à Rome. Ce qui est vrai dans la capitale sera vrai partout en Italie. Une illustration de cette organisation, c’est le scenario, toujours le même, qui précède les secours. A bord des rafiots pourris partis de Libye, il n’y a rien à manger ou à boire, pas d’essence, mais un téléphone satellitaire pour appeler au secours. Un équipement bien trop coûteux pour les passeurs. A terre, les migrants fournissent une main d’œuvre à bon marché. Dans l’agriculture pour les hommes, dans la prostitution pour les femmes. Un véritable trafic d’esclaves, et les esclavagistes sont Africains et Italiens(11). »

Les travaux de recherche sur les discriminations considèrent qu’une des formes de celles-ci est la discrimination systémique c’est-à-dire étant la conséquence d’un système et non d’une décision volontaire de discriminer. Nous pouvons emprunter le même concept en ce qui concerne les morts de la méditerranée. Certes l’assassinat de ces migrants n’est pas direct. Il est en revanche le résultat inéluctable des politiques de l’Union Européenne tant dans sa politique africaine que dans sa politique migratoire, tant dans la hausse de la pression migratoire que dans sa traduction en décès à grande échelle.

Source : http://www.michelcollon.info/Le-mur-meurtrier-de-la.html

Notes

(1)http://www.unhcr.fr/54871a45c.html,
(2)Communiqué de presse, Non à la signature de l’Accord de Partenariat Économique UE-Afrique de l’Ouest par le Conseil de l’Union européenne !, 11 décembre 2014, http://www.solidarite.asso.fr/IMG/p…,
(3)Jacques Berthelot, Il est urgent d’arrêter d’imposer les APE, 16 janvier 2013, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/po…,
(4)Aimé Césaire, Le colonialisme n’est pas mort, La nouvelle critique, n° 51, janvier 1954, p. 28.
(5)Conférer pour aller plus loin, Raphaël Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique, Agone, Marseille, 2009.
(6)Frontex, le bras armé de l’Europe Forteresse, demain le Monde, n° 18, mars-avril 2013.
(7)Ibid.
(8) Frontex : guerre aux migrants » – le document audio, http://www.liguedh.be/les-fichiers-…,
(9)Claire Rodier, Xénophobie Business, à quoi servent les contrôles migratoires, La Découvertes, Paris, 2012.
(10)Interview de Claire Rodier dans Libération du premier octobre 2012.
(11)Antonio Parrinello, Reuters du 17 janvier 2015.

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pompe afrique« L’Union européenne commet un crime contre l’humanité » (Jean Ziegler)

Pour le sociologue et auteur du livre « Retournez les fusils! choisir son camp », c’est la notion même de « droit d’asile » que l’Europe est en train de détruire. il plaide pour un retour de la mission « mare nostrum », un changement radical de politique.

L’Union européenne refuse d’appliquer le droit d’asile.
Cette politique relève du crime contre l’humanité. Les Nations unies, dans leur convention sur les réfugiés de 1952, ont créé un droit de l’homme nouveau: le droit à l’asile. Ce droit est universel. Tout être humain persécuté dans son pays d’origine pour des raisons ethniques, religieuses ou politiques a le droit de chercher accueil et protection dans un autre pays.
Les 28 membres de l’Union européenne ont tous, sans exception, signée cette convention. Pourtant, Frontex, l’organisation militaire, semi-clandestine, de protection de la forteresse Europe, assume une politique qui viole de manière flagrante le droit international et la convention sur les réfugiés. Au lieu d’organiser l’accueil et la sécurité des persécutés, Frontex met en œuvre un appareil de contraintes qui les empêche d’atteindre la forteresse, et donc d’y déposer une demande d’asile. Empêcher quelqu’un de remettre une demande d’asile est une violation de la convention.
Toutefois, il faut être précis. Chaque État reste souverain et possède le droit d’étudier cette demande pour déterminer si elle est justifiée ou non. Cela lui confère le droit de la rejeter. Mais ce qui est totalement inadmissible, c’est d’empêcher les réfugiés d’atteindre le pays d’accueil, donc de faire valoir ce droit d’asile.
Les guerres en Libye, Syrie, Afghanistan, Irak et la misère extrême qui règne dans de nombreux pays au sud du Sahara poussent des dizaines de milliers de personnes, dans le désespoir le plus total, à trouver refuge en Europe. Qu’une partie des habitants de la planète doivent encourir de tels dangers confirme que nous vivons sous un ordre cannibale du monde, totalement absurde. On assiste à une extrême concentration des richesses entre les mains de quelques-uns. Le rapport OXFAM de 2014 indique que 1 % de la population mondiale détient autant de valeurs patrimoniales que les 99 % restants. En même temps, la pyramide de martyrs dans les pays du Sud ne cesse de croître.

Le droit international et la plus élémentaire humanité exigent un changement radical de cette politique hypocrite et inhumaine de l’Europe. Il faut revenir au système mis en place et maintenu par le gouvernement italien jusqu’en novembre 2014 (opération « Marée Nostrum ») et mettre en œuvre, avec l’appui de toute l’Union européenne, une opération de sauvetage dans les eaux internationales en Méditerranée et Atlantique Sud.
L’opération « Triton », qui a remplacé « Marée Nostrum », autorise le secours dans les seules eaux territoriales et refuse d’intervenir dans les eaux internationales, là où 99 % des naufrages ont pourtant lieu.
L’établissement d’une organisation qui donne la priorité au sauvetage en mer ne dispensera pas l’Union européenne de mener partout dans le monde un combat impitoyable contre les cartels du crime organisé.
Cartels du crime organisé dont font partie ces fameux passeurs, qui gagnent des millions d’euros sur le désespoir, la misère et l’angoisse des persécutés. L’honneur de l’Europe est à ce prix.
L’opinion publique européenne doit imposer aux tristes bureaucrates de Bruxelles un changement radical de leur politique et du refus d’asile dont sont victimes des dizaines de milliers de personnes chaque année. Combien de tragédies et de milliers de morts nous faudra-t-il supporter ? Car leur seul tort est de vouloir faire appliquer un droit humain fondamental. Il est intolérable que cela continue! Comme il est intolérable que, toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meure de faim, ou de ses suites immédiates. Près d’un milliard de personnes sont en permanence gravement sous-alimentées alors que l’agriculture mondiale pourrait nourrir normalement 12 milliards d’êtres humains (presque le double de l’humanité). Il faut abattre cet ordre cannibale du monde qui écrase la planète.

Source : http://www.humanite.fr/lunion-europeenne-commet-un-crime-contre-lhumanite-572303

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Lire aussi : https://reveilmutin.wordpress.com/2013/11/16/chasseurs-de-matieres-premieres-ou-comment-le-maintien-de-notre-niveau-de-vie-exige-et-perpetue-la-misere-et-lasservissement-des-pays-du-sud/

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Révolte du quartier populaire de la Bourgogne à Tourcoing : quelques leçons sur l’articulation systémique police-médias-justice

pas de justice pas de paix(article publié le 6 juin)

Par Said Bouamama

Depuis 4 jours au moment où nous écrivons cet article, le quartier de la Bourgogne à Tourcoing est le lieu d’affrontement entre la police et les jeunes du quartier. Véritable scène de guerre avec un hélicoptère survolant le quartier dès le soir tombé, courses-poursuites contre des groupes de jeunes lançant des pierres et nombreuses arrestations. Le déclencheur est une nouvelle fois la « mort d’un frère (1) », comme disent couramment les jeunes dans nos quartiers. La presse locale se fait comme toujours le relais des explications officielles et ne se donne même pas la peine de recueillir les autres versions circulant sur le quartier ni d’interroger sur les conditions de l’accident. Quant à la presse nationale, le silence est assourdissant. Il faut attendre le quatrième jour et l’extension de la révolte aux villes voisines de Roubaix et Wattrelos pour entendre les premières émissions radio. Ce type de drame et les révoltes qui les accompagnent sont récurrents en France. Malgré cette fréquence, l’articulation systémique police-médias-justice conduit à une minoration des incidents et à leur occultation, elle-même productrice d’une banalisation.

La cécité volontaire

Les autorités françaises se refusent à comptabiliser les morts successives à un contact avec les « forces de l’ordre ». Il est dès lors impossible de produire des analyses objectives se basant sur les récurrences et les comparaisons des circonstances. Ce type de recensement existe dans d’autres pays comme les USA, le Canada ou l’Allemagne (2). Il s’agit donc bien d’une cécité volontaire ayant comme conséquence de construire chaque situation comme « cas » isolé ne relevant d’aucune cause systémique. Avec un tel aveuglement volontaire, les « morts de frères » apparaissent au mieux comme des « bavures » et au pire comme de la « légitime défense ».

Dans les deux cas, l’institution policière comme système n’est pas interrogée ni dans ses missions, ni dans ses méthodes, ni dans son organisation. L’organisation d’une cécité volontaire ne se limite pas en France à la police. Le refus de mettre en place des statistiques selon les origines aboutit à une même invisibilité des discriminations racistes avec le même résultat d’occultation des processus systémiques en œuvre.

Quelques récurrences peuvent cependant être relevées en comparant les situations parvenant à trouver un écho dans les médias. Au-delà des analyses de nombreux articles de presses se refusant par « professionnalisme » à toute comparaison, des faits têtus contraignent à l’interrogation :

« C’est un homme noir ou d’origine arabe, habitant un quartier populaire de l’agglomération francilienne ou lyonnaise, âgé de 25 à 30 ans. Idem pour les circonstances qui leur ont été fatales : course-poursuite en voiture, garde-à-vue ou placement en cellule de dégrisement, contrôle d’identité ou interpellation qui tourne mal, tentative de fuite…(3) »

Les journalistes sont pourtant (nous l’espérons) au courant de quelques caractéristiques de l’institution policière mises en évidence par la recherche. Celles-ci devraient au moins les conduire à une posture d’interrogation critique. Le journal le Monde se félicite ainsi que « l’extrême-droite ne parvient pas à percer dans la police » dans les élections professionnelles de décembre 2014 (4) en soulignant que « La percée des syndicats de police proches de l’extrême droite, redoutée par des organisations représentatives et la place Beauvau, n’a finalement pas eu lieu (5) ». Une autre conclusion de ce décalage entre crainte et résultat est cependant possible : celui de la banalisation, bien au-delà de l’extrême-droite classique des postures essentialistes, sécuritaires et racistes à l’endroit des quartiers populaires en général, de leurs habitants issus de la colonisation en particulier et des jeunes de cette origine encore plus spécifiquement.

En témoigne l’investigation anthropologique de Didier Fassin auprès d’une équipe de la BAC. L’auteur y met en évidence trois faits saillants des pratiques de la Brigade Anti Criminalité : les arrestations arbitraires ; le caractère disproportionné des moyens mis en œuvre ; (quatre véhicules, soit une quinzaine de policiers, avec exhibition de Flash-Ball…) ; le recours à des pratiques vexatoires. Surtout, il démontre le lien entre opinions racistes des policiers qu’il a accompagné dans leur travail et pratiques discriminatoires (6).

Le livre témoignage de la policière Sihem Souid concerne, lui, Les policiers de la PAF et met en évidence les mêmes propos racistes (ici complétés par d’autres mots homophobes) et les mêmes pratiques humiliantes et vexatoires (7).

Ces deux exemples convergent avec les rares études portant sur le point de vue des premiers concernés c’est à dire ici les jeunes des quartiers populaires. Marwan Mohammed résume ainsi l’opinion de ces jeunes dans son enquête sur les « bandes de jeunes » de la région parisienne : « le statut de la police est relativement homogène : elle est raciste, violente et vicieuse (8) ». Le son de cloche est le même dans les propos recueillis par Sophie Body-Gendrot, Catherine Wihtol de Wenden. Voici celui de Faudil à propos de son expérience :
« Ce qui m’a choqué, c’est le manque de respect … Ils m’ont mis la honte… On est rien du tout … C’est comme si j’étais pas comme eux, ils m’ont tué avec le fait que je sois basané… Ils m’ont massacré. J’étais comme un prisonnier de guerre avant l’exécution … Ce qui m’a le plus choqué… ils ont touchés à la dignité de mes parents … Ici on est victimes de la naissance à la mort … l’humiliation est dans ma tête, personne ne pourra me l’enlever sauf si justice est faite (9). » 


Ce qui est frappant dans le point de vue des premiers concernés, c’est son caractère trans-générationnel. L’expérience d’humiliation que restitue le terme de « hoggra (10) » qu’utilisent les jeunes dans les quartiers populaires est la même que celle que nous avons-nous même vécue dans notre propre adolescence. Je l’ai retrouvée en novembre 2005 lors de conférences dans les quartiers populaires de la région parisienne (11). C’est encore elle que je rencontre dans les séances consacrées à l’écriture d’un livre avec un groupe de femmes de Blancs-Mesnil (12).

C’est enfin le même sentiment d’humiliation entendu par ces quadragénaires de Tourcoing à propos des explosions actuelles : « On a envie d’exploser nous aussi. On ne le fait pas parce qu’on a nos familles. La police et ses contrôles c’est vraiment de la hoggra qui dure et qui donne envie de tout faire péter ».

L’expérience du rapport à la police dans les quartiers populaires est généralement marquée par l’abus, la discrimination et surtout l’humiliation. L’occultation de cette donnée de base, empêche toute compréhension aux révoltes qui explosent fréquemment à l’issue des « morts des frères ». Mais bien sûr là-dessus : silence de la presse.

La production d’un système

Nous ne sommes pas, bien entendu, en présence d’une « essence » raciste de la police et des policiers mais bien du résultat d’un système de fonctionnement alliant des héritages culturels, des missions précises orientant les pratiques, des modes de fonctionnement, etc. Quelques études se sont penchées sur ces processus systémiques. Analysant la « flambée raciste de 1973 en France (13) », Yvan Gastaut met en évidence une causalité historique marquant l’inconscient collectif :

« La crainte conjoncturelle du chômage donna au racisme anti-immigrés, au début des années soixante-dix, un visage nouveau, longtemps masqué par l’euphorie de la croissance économique. Derrière cette perspective, d’autres peurs plus cachées, liées au souvenir de la guerre d’Algérie ou au mythe de l’invasion de l’Occident par l’Islam touchèrent les Français dans leur inconscient collectif. Le racisme semble être un comportement toujours présent dans notre société. Sa flamme, jamais véritablement éteinte, se rallume dès qu’un problème apparaît. En 1973, les comportements de rejet jusqu’alors enfouis dans la mémoire, ressurgissent sur un nouveau support : les Arabes. (14) » 

Depuis, le support a encore changé pour devenir le « musulman », incluant ainsi les « noirs » perçus globalement comme musulmans. La police est plus que d’autres institutions et que la société globale un espace de reproduction des images héritées du bon « temps des colonies ». Emmanuel Blanchard a mis en évidence les facteurs de continuité entre la police en métropole et l’ordre colonial de 1944 à 1962 : continuité de discrimination avec des structures spécifiques pour les Algériens (Brigade Nord-Africaine de 1925 à 1945 puis Brigade des Agressions Violentes à partir de 1953) mais aussi continuité de pratiques discriminatoires (15). Les traces sont encore présentes dans le vocabulaire lui-même, comme le souligne ce commissaire de police :

« Plus tard l’expression : « individu de type N.A. » pour nord-africain a été employée dans les télégrammes et les messages radios. C’était pour préciser un signalement à l’attention des véhicules en patrouille. Cette expression est encore utilisée quelquefois. Elle est de plus en plus remplacée par « de type maghrébin ». Je n’aime pas l’entendre, comme celle de « J.V. » pour jeune voyou. (16) ».

Emmanuel Blanchard rappelle également les circulaires et notes confidentielles (17) appelant les policiers à ne pas utiliser les mots « bicot » et « raton » soulignant ainsi la banalité de cet usage.

Bien sûr, on ne peut pas réduire les rapports entre les forces de polices et les jeunes des quartiers populaires à ces héritages de structure et de culture. Mais les éliminer entièrement est tout aussi réducteur. Ils font partie, avec d’autres, des matériaux qui ont produit le système policier actuel dont une des caractéristiques est de comporter une norme raciste, sexiste et homophobe. Concernant la norme raciste qui nous intéresse aujourd’hui, Philippe Bataille (18) converge avec Sihem Souid pour en constater l’existence. La psychologue de la police Dominique Lhuillier souligne l’effet reproducteur de cette norme : on n’entre pas dans la police par conviction raciste mais on le devient ensuite par imprégnation des relations de travail (19).

Le système policier se caractérise également par une « norme de virilité » lourde de conséquences dans le rapport aux jeunes des quartiers populaires. Cette norme est produite et reproduite par les dispositifs de formation. Voici ce qu’en dit Geneviève Pruvost :

« La virilisation physique, comportementale, idéologique des élèves hommes et femmes est prise en charge par l’ensemble du dispositif d’enseignement – à commencer par le respect des règles militaires, qui n’accordent pas seulement une prime à la discipline, mais à la force, au courage et à l’endurance (20). » On comprend dès lors les constats rencontrés par Didier Fassin dans l’étude citée ci-dessus : peur de perdre l’estime des copains, d’être perçu comme « faible », « femmelette », « mauviette », « pédé », etc. 

Ajoutons à ces matériaux la politique du chiffre utilisée périodiquement par les différents gouvernements pour mettre en scène la fermeté dans la « lutte contre la délinquance », le ciblage particulier de certains quartiers en fonction de leurs caractéristiques socio-économiques et ethniques, l’image de ces mêmes quartiers dans le champ médiatique, etc., l’ensemble de ces matériaux font système pour produire « la mort des frères ».

Le système médiatique

Il n’y a pas que la police qui intervienne dans la production d’un contexte et d’un climat meurtriers. La presse intervient également en amont et en aval de ces moments. En amont, elle contribue à forger une image des quartiers populaires, de leurs habitants et de leurs jeunesses en termes de dangerosité, de décomposition et d’irrationalité. Les résultats sont perceptibles dans les enquêtes annuelles de « l’observatoire de la jeunesse solidaire ». La livraison 2011 (21) nous apprend ainsi que trois Français sur quatre (73 %) ont un regard positif sur la jeunesse et qu’ils ne sont plus que deux sur cinq (39 %) à avoir une telle image pour les jeunes des quartiers populaires. Interrogés sur l’origine de cette image, ils sont 24 % à l’attribuer à la représentation de ces jeunes dans les médias et 24 % également à l’expliquer par la « délinquance ». Ici aussi, nous ne sommes pas en présence d’une volonté machiavélique de déformer la réalité mais d’une production systémique.

Jérôme Berthaut (22) a mis en évidence les différents segments du système : fait-diversification de l’actualité en lien avec les politiques éditoriales, « la conversion aux attitudes et aux points de vue des policiers », apparition de « journalistes des banlieues » ayant intérêt à défendre leur pré-carré, recherche de sensationnalisme aboutissant à la « mise à l’agenda permanent de la banlieue », sous-traitance de l’accès au terrain, etc. Ces facteurs conduisent pour l’auteur à la production d’un « journalisme de raccourci ». Une des conséquences essentielles, souligne Julie Sedel, est l’imposition « d’une représentation alarmiste de cette fraction de la jeunesse populaire […] dans les médias et dans le champ politique (23) ». Espace de non-droit, « territoires perdus de la république », lieux de la décomposition, du trafic et de l’islamisme, etc., l’image a vraiment de quoi faire peur même à des policiers fascinés par leur virilité.

Dans l’amont médiatique intervient également le processus d’ethnicisation des grilles explicatives. Analysant les « mots de l’immigration » de sept émissions télévisées des chaines hertziennes en 1996 et 1997, Christine Barats en arrive à la conclusion suivante :

« Il est question de certains groupes, de caractéristiques physiques, culturelles ou cultuelles. Cette observation sur « ce que parler veut dire » souligne bien à quel point les mots de l’immigration rendent compte d’une ethnicisation implicite de l’immigration. L’origine géographique fait l’objet d’une transmission généalogique à travers la stigmatisation des « banlieues ». L’appartenance religieuse est invoquée car elle rendrait impossible l’intégration (voir « musulman »). L’apparence physique, la couleur de la peau s’avèrent incontournables dans le traitement discursif de l’immigration, induisant une dimension ethnique de l’entité « France ». (24)
Au moment des drames et des révoltes, le rôle des médias n’est pas moins problématique. Nous l’avons déjà souligné, la « version policière » des faits est la seule qui a véritablement droit au chapitre. De même que les révoltes sont systématiquement renvoyées à des réactions « émotives ». Le facteur déclencheur est systématiquement le seul pris en compte pour analyser les révoltes requalifiées de « violences urbaines ». Les causes plus profondes de la révolte sont éludées (paupérisation, discriminations, rapport avec la police, etc.).


Le mode de traitement médiatique des quartiers populaires, des « morts des frères » et des révoltes qu’elles suscitent renforce ainsi à chaque drame le sentiment d’injustice et de « Hoggra ».

Le système judiciaire

Reste le système judiciaire sur lequel nous ne nous étendrons pas tant est grande la proximité avec la relaxe des policiers impliqués dans la mort de Zyed et Bouna. Contentons-nous de citer l’avocat des familles qui résume le sentiment massif existant dans les quartiers populaires à chaque fois qu’un procès oppose des habitants des quartiers populaires et un représentant de la police :

« la parole de deux policiers blancs l’emporte sur toute autre considération (…) Dans ce pays, il y a des fractures raciales. Dans ce jugement, je vois de la distance. […] A un moment, ce pays aura besoin de se réveiller, de se choquer (25) ». 

Loin d’être de simples « bavures », les drames réguliers qui ensanglantent les quartiers populaires sont le résultat d’un fonctionnement systémique dans lequel sont acteurs l’institution policière, l’institution judiciaire et l’institution médiatique. Il en est de même des révoltes qui les accompagnent. Ces dernières ne font qu’exprimer une révolte légitime en l’absence d’autres canaux d’expressions disponibles et/ou face à l’invalidation médiatique et politique de ces canaux lorsqu’ils tentent de se mettre en place.

Source : http://www.michelcollon.info/La-revolte-du-quartier-populaire.html

 
Notes :

1) Au moment où nous écrivons un autre jeune est gravement blessé avec un pronostic vital engagé.
2) – http://wwwa.bastamag.net/Homicides-…, consulté le 5 juin à 10 h
3) – Idem.
4) – La Fédération Professionnelle Indépendante de la Police et France Police, les deux syndicats classés à l’extrême droite réunissent 3.3 % pour le premier et un peu moins de 1 % pour le second.
5) – http://www.lemonde.fr/police-justic…, consulté le 5 juin à 10 h 30,
6) – Didier Fassin, La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, Paris, 2011.
7) – Sihem Souid, Omerta dans la police, Le Cherche-Midi, Paris, 2010.
8) – Marwan Mohammed, La place de la famille dans la formation des bandes, thèse de sociologie, Université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, 2007, p. 595.
9) – Sophie Body-Gendrot,Catherine Wihtol de Wenden, Police et discriminations raciales, le tabou français, l’Atelier, Paris, 2003, p. 51.
10) – Voici la définition que nous donnions en 2000 du sentiment de Hoggra : « Ce terme employé par les jeunes exprime un mélange de négation de la réalité vécue, une impression d’être méprisé et rabaissé volontairement et une discrimination vécue comme permanente », in Said Bouamama, Le sentiment de « Hoggra » : discrimination, négation du sujet et violence, in Les classes et quartiers populaires, Editions du Cygne, Paris, 2009, p. 51.
11) – https://www.youtube.com/watch?v=kzt…, consulté le 5 juin à 12 h,
12) – Zouina Medour et Said Bouamama, Femmes des quartiers populaires en résistance contre les discriminations, Le Temps des Cerises, Paris, 2013.
13) – On dénombre cette année plus de 50 assassinats et près de 300 blessés.
14) – Yvan Gastaut, La flambée raciste de 1973 en France, Revue Française des Migrations Internationales (REMI), n° 9-2, 1993, p. 70.
15) – Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les algériens 1944-1962, éditions du Nouveau-Monde, Paris, 2011.
16) – http://jeanfrancoisherdhuin.blog.le…, consulté le 5 juin à 14 h,
17) – Emmanuel Blanchard, L’encadrement des algériens de Paris (1944-1954), entre contraintes juridiques et arbitraire policier, Revue Crime, Histoire et Société, volume 11, n° 1, 2007, p. 9.
18) – Philippe Bataille, Racisme et Police, in Michel Wieviorka (dir.), La France raciste, Le Seuil, Paris, 1992.
19) – Dominique Lhuillier, Les policiers au quotidien : une psychologue dans la police, L’Harmattan, Paris, 1987.
20) – Geneviève Pruvost, Profession : policier, sexe : féminin, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 2007, p. 66.
21) http://www.afev.fr/communication/Ob…, consulté le 5 juin à 16 h
22) – Jérôme Berthaut, La banlieue du « 20 heures », Agone, Marseille, 2013.
23) – Julie Sedel, Les médias et la banlieue, éditions du Bord de l’eau, Paris, 2009,
24) – Christine Barats, Les mots de l’immigration et l’ethnicisation des rapports sociaux, le cas des débats télévisés sur l’immigration, Revue Réseaux, 2001/3, http://www.cairn.info/revue-reseaux…, consulté le 5 juin à 18 h,
25) – Jean-Pierre Mignard, France inter, mardi 19 mai.

zyed et bouna*****

Pour poursuivre le nécessaire travail de démystification à propos de la police (et de son rôle, notamment, dans les quartiers populaires), on peut écouter cette intervention de Mathieu Rigouste :

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Et on peut aussi lire ce communiqué alarmant de l‘Assemblée des blessés, des familles et des collectifs contre les violences policières suite au rapport de la Commission parlementaire menée après la mort de Rémi Fraisse :

http://blogs.mediapart.fr/blog/assemblee-des-blesses/070615/communique-de-lassemblee-des-blesses-suite-au-rapport-de-la-commission-parlementaire-mene