Abattre la tyrannie du capital, c’est aussi en finir avec cette Constitution qui la protège

socialePour la République sociale

Par Frédéric Lordon (mars 2016)

Cest bien l’esprit de Lampedusa (1) qui plane sur l’époque : tout changer pour que rien ne change. Et encore, « tout changer »… A peine feindre. A moins, ce qui serait presque pire, qu’ils ne soient sincères : on ne peut pas exclure en effet que les protagonistes de la « primaire à gauche » soient convaincus de produire une innovation politique radicale, alors qu’ils bafouillent la langue morte de la Ve République. Le comble de l’engluement, c’est bien sûr de ne plus être capable de penser au-delà du monde où l’on est englué. Présidentialisation forcenée, partis spectraux, campagnes lunaires, vote utile, voilà la prison mentale que les initiateurs de la « primaire à gauche » prennent pour la Grande Evasion. Et pour conduire à quoi ? La fusion de la contribution sociale généralisée (CSG) et de l’impôt sur le revenu ? un programme en faveur de l’isolation des logements ? une forte déclaration sur la « réorientation de l’Europe » ?

Il est vrai que, comme la pierre du Nord (guérit les rhumatismes et les ongles incarnés) avait besoin pour s’écouler de se rehausser de la mention « Vu à la télé », l’étiquette « Soutenu par Libération » signale surtout le rossignol d’une parfaite innocuité, la subversion en peau de lapin bonne à n’estomaquer que les éditorialistes, comme si de l’inénarrable trio Joffrin-Goupil-Cohn-Bendit pouvait sortir autre chose qu’un cri d’amour pour le système, qui leur a tant donné et qu’il faut faire durer encore. En tout cas, il ne manque pas de personnel dans le service de réanimation, où la croyance qu’un tube de plus nous tirera d’affaire n’a toujours pas désarmé.

Le cadavre que, contre toute raison, ses propres nécessiteux s’efforcent de prolonger, c’est celui de la « social-démocratie », entrée, en France comme ailleurs dans le monde, dans sa phase de décomposition terminale. Pour avoir une idée du degré d’aveuglement où conduit parfois l’acharnement thérapeutique, il suffit de se figurer qu’aux yeux mêmes de ces infirmiers du désespoir, « toute la gauche » est une catégorie qui s’étend sans problème de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron — mais ce gouvernement ne s’est-il pas encore donné suffisamment de peine pour que nul n’ignore plus qu’il est de droite, et que, en bonne logique, une « primaire de gauche » ne saurait concerner aucun de ses membres ni de ses soutiens ?

En politique, les morts-vivants ont pour principe de survie l’inertie propre aux institutions établies et l’ossification des intérêts matériels. Le parti de droite socialiste, vidé de toute substance, ne tient plus que par ses murs — mais jusqu’à quand ? Aiguillonnée par de semblables intérêts, la gauche des boutiques, qui, à chaque occasion électorale, se fait prendre en photo sur le même pas de porte, car il faut bien préserver les droits du fricot — splendides images de Pierre Laurent et Emmanuelle Cosse encadrant Claude Bartolone aux régionales —, n’a même plus le réflexe élémentaire de survie qui lui ferait apercevoir qu’elle est en train de se laisser gagner par la pourriture d’une époque finissante. Il n’y a plus rien à faire de ce champ de ruines, ni des institutions qui en empêchent la liquidation — et pas davantage de la guirlande des « primaires » qui pense faire oublier les gravats en y ajoutant une touche de décoration.

La seule chose dont nous pouvons être sûrs, c’est qu’aucune alternative réelle ne peut naître du jeu ordinaire des institutions de la Ve République et des organisations qui y flottent entre deux eaux le ventre à l’air. Cet ordre finissant, il va falloir lui passer sur le corps. Comme l’ont abondamment montré tous les mouvements de place et d’occupation, la réappropriation politique et les parlementarismes actuels sont dans un rapport d’antinomie radicale : la première n’a de chance que par la déposition (2) des seconds, institutions dont il est désormais établi qu’elles sont faites pour que surtout rien n’arrive — ce « rien » auquel la « primaire de gauche » est si passionnément vouée.

Le problème des mouvements « destituants », cependant, est qu’ils se condamnent eux-mêmes à l’inanité s’ils ne se résolvent pas à l’idée qu’aux grandes échelles il n’y a de politique qu’instituée, ou réinstituée, y compris de cette institution qu’ils ont d’abord voulu contourner : la représentation. C’est sans doute une ivresse particulière que de rester dans le suspens d’une sorte d’apesanteur politique, c’est-à-dire dans l’illusion d’une politique « horizontale » et affranchie de toute institution, mais si le mouvement ne revient pas sur terre à sa manière, c’est l’ordre établi qui se chargera de l’y ramener — et à la sienne. Mais alors, comment sortir de cette contradiction entre l’impossible prolongement du suspens « destituant »… et le fatal retour à l’écurie parlementaire ? Il n’y a qu’une seule réponse, presque logique, à cette question décisive : s’il faut revenir sur terre, c’est pour changer les formes mêmes de la politique.

La forme de la politique a un nom général : la Constitution. Comment s’organisent la délibération et la décision : c’est la Constitution qui le dit. Sauf à croire que délibération et décision peuvent se passer de toute organisation institutionnelle, et sauf à s’en remettre aux formes en place, le chemin de crête pour échapper à l’aporie précédente, le premier temps de la réappropriation, c’est bien la réécriture d’une Constitution, puisqu’elle seule décidera de nos réappropriations ultérieures. Architecture des niveaux de décision, règles de délibération, organisation de la subsidiarité (maximale), modes de désignation des représentants, ampleur de leurs délégations, forme de leur mandat, rotation, révocation, parité, composition sociale des assemblées, etc., toutes ces choses qui déterminent qui fait quoi en politique et qui a voix à quoi sont, par définition, l’affaire de la Constitution.

C’est à ce moment, en général, qu’on objecte à l’exercice constitutionnel son abstraction qui n’embraye sur rien, son étrangeté aux préoccupations concrètes des populations. Et c’est vrai : si elle n’est qu’un Meccano juridique formel coupé de tout, la simagrée constitutionnelle ne mérite pas une minute de peine ; on ne sait que trop comment elle est vouée à finir : en divertissement pour éditorialistes et en consolidation de la capture parlementaire. Mais contre cela le spectacle même de l’époque nous vaccine radicalement. Car il nous donne avec une grande force l’idée de savoir quoi faire d’une Constitution — la seule idée qui donne un sens à l’exercice constitutionnel. Une Constitution cesse en effet d’être un amusement hors-sol de juriste et redevient objet d’intérêt concret pour les citoyens mêmes, du moment où l’on sait à quel projet substantiel de société elle est subordonnée. Mais un tel projet, il nous suffit de contempler notre situation d’aujourd’hui pour en avoir aussitôt le négatif. Précarisation érigée en modèle de société, injustices honteuses, celles faites aux Goodyear, comme hier aux Conti, attaque inouïe contre le code du travail, toutes ces choses n’en disent qu’une : faire plier le salariat, parachever le règne du capital. Et puis là-dessus arrive un film, le Merci patron ! de François Ruffin, qui, en quelque sorte, ramasse tous ces motifs d’indignation mais les transmute en un gigantesque éclat de rire — c’est qu’à la fin le gros (Bernard Arnault) mord la poussière et les petits sortent en sachant désormais que « c’est possible » (3).

Un film fait-il à lui seul un point de bascule ? En tout cas, il se trouve qu’il est là, et qu’une idée qui sort d’un film est toujours cent fois plus puissante que la même qui sort d’un discours général. Il se trouve également qu’au moment particulier où il survient, l’idée d’en faire un point de catalyse n’est pas plus bête qu’autre chose. C’est que tout craque dans la société présente, et que le point de rupture pourrait n’être plus si loin. Or, entre la causalité directe, et directement restituée, qui va de la richesse de Bernard Arnault à la misère des Klur (4), la misérable corruption de hiérarques socialistes passés sans vergogne au service du capital (5), grands médias devenus inoffensifs, Merci patron ! nous livre synthétiquement le tableau de la décomposition actuelle, nous indiquant par là même ce qu’il faut faire — tout le contraire — et, par suite, le sens à donner à un mouvement de réappropriation constituante. S’il fallait des antidotes au constitutionnalisme intransitif, à coup sûr en voilà un !

On dira cependant que les Constitutions n’ont à voir qu’avec les règles mêmes de la délibération politique, et qu’elles n’ont pas à préjuger de ses issues. Et c’est en partie vrai également. La tare européenne par excellence n’est-elle pas, par exemple, d’avoir constitutionnalisé les politiques économiques à propos desquelles il n’y a par conséquent… plus rien à délibérer ? On se tromperait cependant si on cédait au formalisme pur pour regarder les Constitutions comme des règles en apesanteur, en surplomb de tout parti pris substantiel. Il n’est pas une Constitution qui ne dissimule dans ses replis une idée très arrêtée de la société qu’elle organise. C’est peu dire que la Constitution de la Ve République a la sienne — la même, en fait, que celle des quatre républiques qui l’ont précédée. Et l’on ne voit pas pourquoi, dans ces conditions, nous nous priverions de dire haut et fort quelle est la nôtre.

Mais alors, quelles sont ces différentes idées, la leur, la nôtre ? L’idée enkystée d’hier, l’idée possible de demain ? La République est un peu cachottière, elle affiche des choses et en dissimule d’autres. Liberté ? Celle du capital. Egalité ? Limitée à l’isoloir. Fraternité ? Le mot creux dont on est sûr qu’il n’engage à rien. Alors quoi vraiment ? Propriété. Le talisman caché de nos républiques successives, toutes déclinaisons d’une même république dont il va falloir donner le vrai nom, non pas la République tout court, mais la république bourgeoise, ce talisman caché, donc, c’est le droit des propriétaires des moyens de production. La République, c’est l’armature constitutionnelle de l’empire du capital sur la société.

Car, mis à part la coercition directe du servage, a-t-on vu emprise plus puissante sur l’existence matérielle des gens, donc sur leur existence tout court, que l’emploi salarié comme point de passage obligé de la simple survie, l’emploi dont les propriétaires des moyens de production, précisément, ont le monopole de l’offre, et qu’ils n’accordent qu’à leurs conditions ? Que tous les Klur de la terre soient jetés après avoir été exploités jusqu’à la corde, c’est la conséquence même de cet empire… et de la bénédiction constitutionnelle qui lui donne forme légale.

Que tel soit bien l’ancrage réel de cette république invariante — car sous ce rapport sa numérotation importe peu —, c’est l’histoire qui en administre la preuve la plus formelle en rappelant qu’il n’est pas une contestation sérieuse du droit des propriétaires, c’est-à-dire de l’empire du capital, qui ne se termine au tribunal, en prison ou carrément dans le sang — fraternité… Comme toujours, une institution ne livre sa vérité qu’au moment où elle est portée à ses points limites. C’est alors seulement qu’elle révèle d’un coup ce à quoi elle tient vraiment et la violence dont elle est capable pour le défendre. Le point limite de la république bourgeoise, c’est la propriété.

Mais la république bourgeoise n’épuise pas la République. Car si l’histoire a amplement montré ce dont la première était capable, elle a aussi laissé entrevoir une autre forme possible pour la seconde : la république sociale, la vraie promesse de la république générale. C’est que la république d’aujourd’hui n’est que la troncature bourgeoise de l’élan révolutionnaire de 1789 — et plus exactement de 1793. La révolution de 1848 n’a pas eu d’autre sens que d’en faire voir les anomalies et les manques, les manquements même : car on ne peut pas prononcer l’égalité des hommes et bénir leur maintien par le capital dans le dernier état de servitude. Qu’est-ce que la république sociale ? C’est la prise au sérieux de l’idée démocratique posée en toute généralité par 1789, mais cantonnée à la sphère politique — et encore, sous quelles formes atrophiées… La république sociale, c’est la démocratie générale, la démocratie partout, et pas seulement comme convocation à voter tous les cinq ans… puis comme invitation à se rendormir aussitôt. L’égalité démocratique, c’est la détestation de l’arbitraire qui soumet un homme aux desiderata souverains d’un autre, par exemple : tu travailleras ici, et puis non, en fait là ; tu feras ce qu’on te dira et comme on te le dira ; il est possible aussi qu’on n’ait plus besoin de toi ; si c’est embêtant pour toi, c’est surtout ton affaire, et pas la nôtre, qui est seulement que tu vides les lieux. Tu nous obéiras pour une simple et bonne raison : c’est que tu vivras dans la peur. Il n’est pas un salarié qui n’ait expérimenté les pouvoirs de la peur. La peur, c’est l’ultime ressort de l’empire propriétaire, celle que quiconque éprouve lorsque ses conditions d’existence mêmes sont livrées à l’offreur d’emploi souverain.

Il n’y a pas de vie collective — et la production en est une partie — sans règles. Comme l’a montré Rousseau, l’autonomie n’est pas l’absence de règles, c’est de suivre les règles qu’on s’est données. Mais qui peut être ce « on » sinon l’ensemble des personnes qui se soumettent librement à ces règles — librement puisque ce sont les leurs ? Le petit nombre qui, par exemple dans l’entreprise, soumet unilatéralement tous les autres à ses règles, c’est tout ce qu’on veut sauf la démocratie. Mais au fait, comment appelle-t-on un système qui marche non à la délibération mais à l’obéissance et à la peur, sinon « la dictature » ? Un « démocrate » en conviendrait immédiatement, l’observant dans la sphère politique. Mais la chose lui semble ne plus faire aucun problème sitôt passé le seuil du lieu de travail — en réalité, il ne la voit même pas. Comment se peut-il que tous les amis de la république présente, qu’on reconnaît aisément à ce qu’ils ont de la « démocratie » plein la bouche, puissent tolérer ainsi la négation radicale de toute démocratie dans la vie sociale ? Comment peuvent-ils justifier que, hors la pantomime quinquennale, toute la vie concrète des gens soit demeurée dans une forme maquillée d’Ancien Régime où certains décident et d’autres se soumettent ? Comment le gargarisme démocratique s’arrange-t-il avec le fait que, dans la condition salariale, et une fois ôtées les concessions superficielles (ou les montages frauduleux) du « management participatif » et de l’« autonomie des tâches », les individus, rivés à des finalités qui ne sont pas les leurs — la valorisation du capital —, sont en réalité dépossédés de toute prise sur leur existence et réduits à attendre dans la passivité le sort que l’empire propriétaire leur fera — car, pour beaucoup, c’est cela désormais la vie salariée : l’attente de « ce qui va tomber » ?

Rendu au dernier degré du désespoir, Serge Klur, le licencié de Bernard Arnault, menace de mettre le feu à sa propre maison. La résolution burlesque orchestrée par Merci patron !, qui fait plier Bernard Arnault, qui rétablit Klur dans sa maison et dans l’emploi, va bien au-delà d’elle-même. C’est là toute sa force, d’ailleurs : nous montrant un cas particulier, le film de Ruffin nous fait irrésistiblement venir le projet politique de l’universaliser. Car tout le monde sent bien qu’on ne peut pas s’en tenir à sauver un Klur et puis plus rien. Qu’il ne s’agirait pas seulement non plus de rescaper tous les ECCE licenciés. Ce projet politique, c’est qu’il n’y ait plus jamais, qu’il n’y ait plus aucun Klur. Le salarié-jeté, le salarié-courbé, cette créature de l’empire propriétaire, doit disparaître. Mais alors… l’empire propriétaire également ! Et même préalablement.

Dans une république complète, rien ne peut justifier que la propriété financière des moyens de production (puisque, bien sûr, c’est de cette propriété-là seulement qu’il est question) soit un pouvoir — nécessairement dictatorial — sur la vie. Le sens politique de la république sociale, éclairé par le cas Klur, c’est cela : la destitution de l’empire propriétaire, la fin de son arbitraire sur les existences, la démocratie étendue, c’est-à-dire l’autonomie des règles que se donnent les collectifs de production, leur souveraineté politique donc. Disons les choses plus directement encore : ce qu’il appartient à la Constitution d’une république sociale de prononcer, c’est l’abolition de la propriété lucrative — non pas bien sûr par la collectivisation étatiste (dont le bilan historique est suffisamment bien connu…), mais par l’affirmation locale de la propriété d’usage (6), à l’image de tout le mouvement des sociétés coopératives et participatives (SCOP), des entreprises autogérées d’Espagne ou d’Argentine, etc. : les moyens de production n’« appartiennent » qu’à ceux qui s’en servent. Qu’elle s’adonne à l’activité particulière de fournir des biens et services n’empêche pas une collectivité productrice de recevoir, précisément en tant qu’elle est une collectivité, le caractère d’une communauté politique — et d’être autogouvernée en conséquence : démocratiquement.

Alors, résumons-nous : d’un côté la figure universelle des Klur, de l’autre la pathétique comédie de la primaire-de-toute-la-gauche-jusqu’à-Macron. Et la seule voie hors de cette impasse : le mouvement destituant-réinstituant de la république sociale, soit : le peuple s’emparant à nouveau de la chose qui lui appartient, la Constitution, pour en extirper le noyau empoisonné de la propriété et y mettre à la place, cette fois pour de bon, conformément au vœu de 1793, la démocratie, mais la démocratie complète, la démocratie partout. Et puis l’on verra bien qui, parmi les démocrates assermentés, ose venir publiquement contredire le mot d’ordre de cette extension.

Dans cette affaire, il est deux choses au moins qu’on peut tenir pour sûres. Depuis deux siècles, « république » aura été le nom d’emprunt d’une tyrannie : la tyrannie propriétaire. On mettra quiconque aura vu Klur sur le point de cramer sa propre maison au défi de contester le fait. Car en passant, c’est là l’immense force du film de Ruffin : montrer les choses.

Redisons cependant qu’en cette matière c’est l’histoire qui ajoute la contribution la plus décisive à la qualification des faits. Que restait-il de la démocratie dans les bains de sang de 1848 et de la Commune ? Comme on sait, c’est au nom de la République qu’on massacrait alors — la République, fondée de pouvoir de la tyrannie propriétaire. Mais, comme disait Proust, « le mort saisit le vif », et ce passé républicain n’a pas cessé d’infuser dans notre présent. N’est-ce pas l’ordre républicain qui embastille aujourd’hui les Goodyear, ou traîne en justice les Conti, c’est-à-dire tout ce qui ne veut plus de l’existence courbée, tout ce qui relève la tête ? Quoi d’étonnant, et surtout quoi de plus symptomatique, que des Valls et des Sarkozy se reconnaissent identiquement dans cette République-là ? Que celle-ci n’ait plus pour sujets de discussion obsessionnels que la laïcité, l’école, l’identité nationale ou la sécurité ? La République n’est-elle pas non plus ce régime qui, de Thiers à Valls en passant par Clemenceau et Jules Moch, nous a livré l’engeance dont la dénomination contemporaine est « Parti socialiste » — des républicains… ?

L’autre chose à tenir pour certaine est que, si une destitution ne débouchant sur aucune réinstitution est un coup pour rien, une réinstitution sans destitution est un rêve de singe. Il n’y a plus qu’à raisonner avec méthode : par définition, on ne destitue pas en restant… dans les institutions — ou en leur demandant poliment de bien vouloir s’autodissoudre. Ça se passera donc autrement et ailleurs. Où ? Logiquement, dans le seul espace restant : l’espace public. Le premier lieu d’un mouvement constituant, c’est la rue, les places. Et son premier geste, c’est de s’assembler.

Cependant, on ne se rassemble pas par décret. La chose se fait ou elle ne se fait pas. On sait toutefois qu’un mouvement de transformation n’admet la colère que comme comburant : le vrai carburant, c’est l’espoir. Mais précisément, ne nous trouvons-nous pas dans une situation chimiquement favorable, où nous avons les deux produits sous la main ? On conviendra que ce ne sont pas les barils de colère qui manquent. Il suffirait d’ailleurs de les mettre ensemble pour que leur potentiel détonant devienne aussitôt manifeste. C’est que l’injustice est partout : Goodyear, Conti, Air France, donc, mais aussi « faucheurs de chaises », lanceurs d’alerte LuxLeaks, professeur d’université coupable d’avoir rappelé (parodiquement) de quelle manière l’actuel premier ministre parle (sérieusement) des « white » et des « blancos » : tous traînés devant la « justice républicaine ».

L’indignation, le comburant. Le carburant, l’espoir. L’espoir commence quand on sait ce qu’on veut. Mais ce que nous voulons, nous le savons confusément depuis longtemps en fait. Nous en avions simplement égaré l’idée claire, et jusqu’au mot, alors qu’ils étaient là, dans les plis de l’histoire, en attente d’être retrouvés. La république sociale, c’est la démocratie totale. C’est surtout le vrai, l’unique lieu de la gauche, qui ne sait plus ce qu’elle est lorsqu’elle le perd de vue, et à qui un républicain peut alors logiquement promettre la mort prochaine (7). En passant, il faudrait demander à la « primaire à gauche » si elle a seulement… une définition de la gauche — et il y aurait sans doute de quoi rire longtemps. Or ce qu’est la gauche, c’est l’idée même de république sociale qui le dit : la démocratie à instaurer partout où elle n’est pas encore, et donc à imposer à l’empire propriétaire.

Beaucoup d’initiatives « à gauche » cherchent à tâtons des solutions et pensent en avoir trouvé une dans la substitution du clivage « eux/nous » au clivage « droite/gauche ». C’est une parfaite erreur. Tous ceux qui, Podemos en tête, pensent s’en tirer ainsi, par exemple en se contentant de dire que « eux » c’est « la caste » et « nous » « le peuple », se perdront, et l’idée de gauche avec eux. Mais tout change au moment où l’on restitue au clivage son sens véritable : « eux », ce sont tous les fondés de pouvoir de l’ordre propriétaire ; et « nous », c’est le grand nombre de ceux qui, condamnés à y vivre, doivent en souffrir la servitude.

Tout cela mis ensemble, il se pourrait, comme on dit au jeu de cartes, que nous ayons une main : un clivage « eux/nous » aux toniques propriétés, mais dont le contenu, reformulé autour du conflit propriétaire, revitalise l’idée de gauche au lieu de l’évacuer ; la république, dont le mot est parfaitement accoutumé, mais sociale, et par là réinscrite dans une histoire politique longue ; la démocratie, enfin, ce signifiant incontestable, dont par conséquent nul ne peut refuser la pleine extension. Et pourtant il ne faut pas imaginer que tout cela nous sera donné de bonne grâce. Comme tout ce qui s’est jusqu’ici opposé à la souveraineté propriétaire, et a fortiori comme tout ce qui se proposerait d’y mettre un terme pour de bon, la république sociale et la démocratie totale ne seront offertes qu’à une conquête de haute lutte.

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2016/03/LORDON/54925
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Notes :

(1) Dans le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa Le Guépard (1958), un personnage d’extraction noble, confronté à un mouvement révolutionnaire, expose sa stratégie pour préserver les privilèges de sa classe : « Tout changer pour que rien ne change. »

(2) Cf. Julien Coupat et Eric Hazan, « Pour un processus destituant : invitation au voyage », Libération, Paris, 24 janvier 2016.

(3) Lire « Un film d’action directe », Le Monde diplomatique, février 2016.

(4) Serge Klur, ouvrier licencié d’ECCE, filiale du groupe de Bernard Arnault LVMH, est, avec sa femme Jocelyne, le personnage principal de Merci patron !.

(5) Le secrétaire général de LVMH, Antoine Jamet, est un ancien responsable socialiste.

(6) Cf. Bernard Friot, Emanciper le travail, La Dispute, Paris, 2014.

(7) Manuel Valls, « La gauche peut mourir », L’Obs, Paris, 14 juin 2014.

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Repoétiser nos existences (Paul Ariès)

201409251752-fullExtraits de l’entretien accordé par Paul Ariès à la revue Ballast

Déséconomiser, repoétiser nos existences

« Repoétiser nos existences, c’est prendre au sérieux le fait que la crise actuelle est aussi une crise du sens, une crise qui tient autant à la désymbolisation qu’au pic de pétrole. Repoétiser nos existences, c’est soutenir que les solutions sont du côté des dimensions non-économiques de nos existences actuellement écrasées par les logiques dominantes. Repoétiser nos existences, c’est aussi changer notre langage politique, c’est se souvenir de ce que fut la place des poètes aux heures les plus sombres de l’Histoire. Nous avons besoin aujourd’hui d’une parole qui ne soit pas d’abord celle de l’économisme, nous avons besoin de profondeur, de passion, d’étonnement, de décolonisation de nos imaginaires. »

« nous considérons que le grand combat pour le XXIe siècle n’est pas la défense du pouvoir d’achat monétaire mais la défense et l’extension de la sphère de la gratuité du service public. C’est une façon de commencer à déséconomiser et à décapitaliser nos existences, c’est une façon de renouer avec la logique du don et du contre don, contre la logique de la marchandisation. Il ne s’agit donc pas d’opposer la totalité aux fragments mais de constituer une masse critique. Il s’agit d’apprendre à, (re)penser autrement les rapports de l’Universel et du particulier. L’Universel se trouve dans chaque particulier mais ce n’est bien sûr pas toujours le même. Lorsque EELV milite pour la taxation des ordures ménagères en fonction du tonnage, les technocrates verts choisissent une écologie libérale contre une écologie populaire… Nous sommes, nous, du côté des relocalisations contre les délocalisations, du ralentissement contre le culte de la vitesse, de la coopération contre l’esprit de concurrence, de la planification écologique contre le, tout-marché, de la gratuité contre la marchandisation, etc. »

Se libérer de la foi béate dans le Progrès

« Je crois que nous devons nous libérer de la foi béate dans le Progrès (économique, technique, etc.) pour apprendre à différencier ce qui relève de la conservation (des conditions de la vie) et ce qui relève de la réaction (notamment religieuse). (…) La réaction est tout ce qui défend les intérêts matériels et moraux des possédants/dominants. Je suis adepte du pachamamisme, car si le système soumet la nature aux lois de l’économie, il s’agit bien de soumettre l’économie aux lois du vivant – voilà ce qu’est pour moi la conservation. J’ai montré aussi dans mon dernier ouvrage, Écologie et milieux populaires, les modes de vie populaires au secours de la planète, que les gens ordinaires ont un bilan carbone bien meilleur que les riches et même que beaucoup d’écolos déclarés, car ils possèdent encore d’autres rapports au travail, à la consommation, à l’espace, au temps, aux loisirs, à la maladie, au vieillissement, à la mort, donc à la vie. C’est tout cela qu’il faut conserver/développer. Nous serons en droit de désespérer lorsque les modes de vie populaires se seront éteints totalement. Tant que les gens du commun ne sont pas que des riches auxquels ils ne manqueraient que l’argent, il y a de bonnes raisons d’espérer. Conserver c’est aussi bien sûr transformer. Il ne s’agit surtout pas d’idéaliser le passé : la télévision nous décérébralise, mais la religion hier, aussi. »

Partir du quotidien, non des grandes questions abstraites

« il nous faut plus de démocratie, une démocratie réelle… pas la démocratie seulement électoraliste actuelle, une démocratie des citoyens, mais aussi une démocratie des usagers maîtres de leurs usages, une démocratie qui se dote des moyens d’entendre ce que dit le peuple, une démocratie qui parte du quotidien, de l’ordinaire. Faire de la politique à partir des grandes questions abstraites, c’est faire de la politique du point de vue des dominants. »

Fabriquer des petits morceaux d’un autre monde, joindre l’insurrection des existences à l’insurrection des consciences

« Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche (…) qui multiplie les expérimentations individuelles, collectives, institutionnelles, qui réinvente un syndicalisme à bases multiples, un socialisme municipal, une économie solidaire et sociale. Ce dont nous avons besoin, c’est de fabriquer du réel, des petits morceaux d’un autre monde, avec l’espoir qu’ils atteignent une masse critique permettant de basculer vers une autre société. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche maquisarde, d’une gauche rebelle, d’une gauche inventive, créative, d’une gauche buissonnière qui sache faire école. Ce dont nous avons besoin, c’est à la fois d’investir les marges mais aussi d’ouvrir des zones extérieures au-dedans du système. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche qui choisisse l’homo-ludens contre l’homo-faber, une gauche qui n’est de cesse de créer du réel, de fabriquer des communs, d’étendre la sphère de l’amitié ; d’une gauche qui guérisse l’humain des blessures capitalistes de la sensibilité, qui reconnaisse le droit à l’intensification et au raffinement du sensible, d’une gauche qui en finisse avec le vieil idéal antique de l’ataraxie, qui choisisse d’être du côté de ce qui dérange, de ce qui excède. Ce dont nous avons besoin, c’est aussi de concevoir autrement nos engagements et nos organisations, c’est d’en faire des lieux de libre circulation de la parole, plutôt que des instruments de conquête du pouvoir, c’est d’en finir avec un militantisme rébarbatif, excluant le plus grand nombre, n’offrant que des formes de jouissance masochiste ; ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche comprenant que le monde de demain ressemblera déjà à ce que nous sommes capables de vivre entre nous, d’une gauche qui sache donner envie de changer de vie, d’une gauche qui comprenne que le désir de socialisme dépendra de la capacité collective à inventer un socialisme du désir, du grand désir de vie, un socialisme de la jouissance d’être, un socialisme qui dise que l’événement a déjà eu lieu, que non seulement la planète est déjà assez riche pour faire vivre tous ses enfants, mais qu’un autre socialisme se cherche, qu’il existe déjà même si nous ne savons plus le voir.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle pensée, de nouveaux concepts, ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche populaire centrée sur les gens modestes et de nouveaux modes de vie, ce dont nous avons besoin, c’est de prendre au sérieux que « résister c’est créer » et « créer c’est résister », ce dont nous avons besoin, c’est d’une gauche qui chemine pour ne plus « utopiser à l’infini », d’une gauche qui marche vers l’eutopie, le pays du bonheur, d’une gauche qui sache que ce bon lieu restera inaccessible tant qu’elle ne joindra pas l’insurrection des existences à l’insurrection des consciences ; ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche qui sache que ce bon lieu restera inaccessible tant qu’elle ne tirera pas toutes les leçons du passé, tant qu’elle n’aura pas compris qu’elle ne pourra être du côté de l’abondance passionnelle de la vie, si elle ne repose pas d’abord sur un surcroît de démocratie, si elle ne prend pas au sérieux le fait que la vraie démocratie c’est toujours de postuler la compétence des incompétents, si elle ne rend pas la parole au peuple, si elle ne fait pas de la démocratie participative un vrai contre pouvoir, si elle ne mobilise pas l’expertise citoyenne contre l’expertise dominante, si elle ne met pas en place des évaluations publiques et contradictoires. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle gauche qui sache parler au cœur et aux tripes, d’une gauche qui sache tenir le discours de la passion autant que celui de la raison et davantage que celui de l’intérêt. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un retour de la morale en politique, c’est d’en finir avec les modèles verticaux, c’est d’admettre que les gens sont moins idiots qu’angoissés, qu’ils sont moins abrutis que blessés dans leur sensibilité ; ce dont nous avons besoin, c’est d’un nouvel internationalisme pour en finir avec l’occidentalocentrisme, c’est d’entendre ce qui émerge ailleurs sur la planète, c’est d’accepter de repenser un nouveau contrat avec la nature qui rompt avec l’anthropocentrisme. »

http://www.revue-ballast.fr/paul-aries-politique/

Le tirage au sort, condition d’une véritable démocratie (Etienne Chouard)

Etienne Chouard est professeur de droit et d’économie. Estimant que nous ne réglerons aucun des problèmes majeurs de notre société tant que les citoyens n’exerceront pas eux-mêmes le pouvoir au lieu de l’abandonner comme aujourd’hui aux professionnels de la politique, il étudie depuis plusieurs années les moyens les plus appropriés pour y parvenir. Ainsi défend-t-il le principe fondamental selon lequel « ce ne sont pas aux hommes de pouvoir d’écrire les règles du pouvoir » et appelle à l’écriture d’une nouvelle Constitution écrite par les citoyens eux-mêmes. Ainsi  postule-t-il que l’institution du tirage au sort – tout à l’inverse de celle de l’élection – est une arme majeure contre les prétentions de quelques-uns à s’arroger le pouvoir et pour l’éclosion d’une vie démocratique réelle.

« La principale racine de nos problèmes politiques modernes est que nous appelons démocratie son strict contraire : l’élection est aristocratique, par définition : on élit le meilleur, le meilleur = aristos.
Et pourtant les fondateurs de nos régimes — dont le vrai nom est en fait « gouvernement représentatif »— n’avaient nullement l’intention d’instituer une démocratie, au contraire ! Sieyès en France et Madison aux États-Unis, pour des raisons différentes, tenaient à écarter le peuple des décisions politiques, et ne s’en cachaient nullement (…) C’est par un curieux retournement de vocabulaire (…) que le mot démocratie s’est mis, dès le début du XIXe siècle, à qualifier un régime qui la méprisait pourtant explicitement dès l’origine.
Aujourd’hui, le fait d’appeler démocratie son strict contraire nous emprisonne dans une glu intellectuelle qui nous empêche de formuler une alternative sérieuse : nous n’arrivons pas à désigner l’ennemi car l’ennemi a pris le nom de l’ami, LE NOM de ce qui le détruirait. Tenant cette place stratégique, l’ennemi nous empêche de l’occuper. (…)

Alors, qu’est-ce qu’une véritable démocratie ? L’exemple d’Athènes, il y a 2500 ans, est tout à fait passionnant. (…) Pour comprendre ce qui fait la cohérence de la démocratie athénienne, il faut se souvenir que les Athéniens avaient comme principal objectif (…) de mettre un terme à plusieurs siècles de tyrannie. Ils étaient armés et ils ont décidé, pour se protéger des tyrans, d’imposer une véritable égalité politique, tout en sachant bien qu’il était impossible (et inutile) d’imposer une égalité générale (physique, économique, sociale, mentale, etc.) ; on parle bien d’égalité POLITIQUE. (…)

Pour atteindre cet objectif central d’égalité politique, constatant que le pouvoir corrompt et en déduisant logiquement qu’il faut éviter de laisser au pouvoir le temps de corrompre les acteurs, les Athéniens ont établi qu’il fallait absolument garantir, DE FAÇON TOUT À FAIT PRIORITAIRE, L’AMATEURISME POLITIQUE, et donc LA ROTATION DES CHARGES grâce à des MANDATS COURTS ET NON RENOUVELABLES.
Remarque : tout ça est très logique, on ne peut pas retirer une institution sans courir le risque de créer une incohérence. LE SEUL MOYEN pour désigner les représentants en faisant tourner rapidement les charges (mandats courts et non renouvelables) ÉTAIT LE TIRAGE AU SORT, égalitaire et incorruptible : en effet, ce qui conduit à une élection conduit mécaniquement, tôt ou tard, à une réélection (et donc une stabilisation du personnel politique) ; l’élection conduit donc progressivement et immanquablement à la formation d’une corporation de politiciens professionnels radicalement contradictoire avec l’objectif central de l’égalité politique réelle. (…)

Ce qu’il est très important d’observer, vraiment très important, c’est un effet fondamental du tirage au sort qui est la DÉSYNCHRONISATION ENTRE LE POUVOIR ÉCONOMIQUE ET LE POUVOIR POLITIQUE. (…)

Nous sommes nombreux à nous plaindre de la colonisation de notre imaginaire par les marchands (c’est-à-dire, in fine, par les banquiers, que deviennent toujours les plus riches marchands) : progressivement, les marchands arrivent à nous faire croire ce bobard que « tout ce qui a un prix a de la valeur et que tout ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur » alors que, au contraire, tout ce qui compte vraiment (l’amour, la quiétude, le bonheur, la paix, l’ardeur, la plénitude, la joie, l’honneur…) n’a pas de prix et que ce qui a un prix, souvent, a peu ou pas de valeur véritable.
Mais le cœur nucléaire de cette colonisation de notre imaginaire et de nos institutions par les marchands, c’est l’élection, car c’est l’élection qui permet aux riches d’aider l’élu. (…)

L’élection est un abandon politique, un renoncement, un geste de confiance avant de consentir à obéir pendant plusieurs années ; c’est une organisation politique qui ne laisse aux hommes que le droit de choisir des maîtres.
Alors que le tirage au sort est au cœur d’une organisation politique qui matérialise une volonté de tous les hommes de conserver le pouvoir politique et de ne nommer que des exécutants serviles pour leur représentation.
Il ne faut pas oublier qu’en démocratie, ce ne sont pas les tirés au sort qui ont le pouvoir (on les appelait des « magistrats »), c’est l’Assemblée du peuple en corps qui exerce la plénitude du pouvoir politique. Les tirés au sort ne servent qu’à exécuter les tâches que l’Assemblée ne peut pas assumer elle-même : par exemple, la préparation et la publication de l’ordre du jour, l’exécution des décisions de l’Assemblée, l’organisation matérielle du tirage au sort, de la reddition des comptes, etc. (…)

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LES 7 VICES DE L’ÉLECTION :
1. L’élection pousse au mensonge les représentants : d’abord pour accéder au pouvoir, puis pour le conserver, car les candidats ne peuvent être élus, puis réélus, que si leur image est bonne : cela pousse mécaniquement à mentir, sur le futur et sur le passé.

2.L’élection pousse à la corruption : les élus « sponsorisés » doivent fatalement « renvoyer l’ascenseur » à leurs sponsors, ceux qui ont financé leur campagne électorale : la corruption est donc inévitable, par l’existence même de la campagne électorale dont le coût est inaccessible au candidat seul. Le système de l’élection permet donc, et même impose, la corruption des élus (ce qui arrange sans doute quelques acteurs économiques fortunés). Grâce au principe de la campagne électorale ruineuse, nos représentants sont à vendre (et nos libertés avec).
3.L’élection incite au regroupement en ligues et soumet l’action politique à des clans et surtout à leurs chefs, avec son cortège de turpitudes liées aux logiques d’appareil et à la quête ultra prioritaire (vitale) du pouvoir.
Les partis imposent leurs candidats, ce qui rend nos choix factices. Du fait de la participation de groupes politiques à la compétition électorale (concurrence déloyale), l’élection prive la plupart des individus isolés de toute chance de participer au gouvernement de la Cité et favorise donc le désintérêt politique (voire le rejet) des citoyens.
4. L’élection délègue… et donc dispense (éloigne) les citoyens de l’activité politique quotidienne et favorise la formation de castes d’élus, professionnels à vie de la politique, qui s’éloignent de leurs électeurs pour finalement ne plus représenter qu’eux-mêmes, transformant la protection promise par l’élection en muselière politique.
5. L’élection n’assure que la légitimité des élus, sans garantir du tout la justice distributive dans la répartition des charges : une assemblée de fonctionnaires et de médecins ne peut pas appréhender l’intérêt général comme le ferait une assemblée tirée au sort. Une assemblée élue n’est jamais représentative.
6. Paradoxalement, l’élection étouffe les résistances contre les abus de pouvoir : elle réduit notre précieuse liberté de parole à un vote épisodique tous les cinq ans, vote tourmenté par un bipartisme de façade qui n’offre que des choix factices. La consigne du « vote utile » est un bâillon politique.
L’élection sélectionne par définition ceux qui semblent « les meilleurs », des citoyens supérieurs aux électeurs, et renonce ainsi au principe d’égalité (pourtant affiché partout, mensongèrement) : l’élection désigne davantage des chefs qui recherchent un pouvoir (dominateurs) que des représentants qui acceptent un pouvoir (médiateurs, à l’écoute et au service des citoyens). L’élection est profondément aristocratique, pas du tout démocratique. L’expression « élection démocratique » est un oxymore (un assemblage de mots contradictoires).
Un inconvénient important de cette élite, c’est ce sentiment de puissance qui se développe chez les élus au point
qu’ils finissent par se permettre n’importe quoi.
7. DE FAIT, depuis 200 ans (depuis le début du 19ème), l’élection donne le pouvoir politique aux plus riches et à eux seuls, jamais aux autres : l’élection de représentants politiques permet de SYNCHRONISER durablement le pouvoir politique et le pouvoir économique, créant progressivement des monstres irresponsables écrivant le droit pour eux-mêmes et s’appropriant le monopole de la force publique à des fins privées.

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LES 11 VERTUS DU TIRAGE AU SORT :
1. La procédure du tirage au sort est impartiale et équitable : elle garantit une justice distributive (conséquence logique du principe d’égalité politique affirmé comme objectif central de la démocratie).
2. Le tirage au sort empêche la corruption (il dissuade même les corrupteurs : il est impossible et donc inutile de tricher, on évite les intrigues) : ne laissant pas de place à la volonté, ni des uns ni des autres, il n’accorde aucune chance à la tromperie, à la manipulation des volontés.
3. Le tirage au sort ne crée jamais de rancunes : pas de vanité d’avoir été choisi ; pas de ressentiment à ne pas avoir été choisi : il a des vertus pacifiantes pour la Cité, de façon systémique.
4. Tous les participants, représentants et représentés sont mis sur un réel pied d’égalité.
5. Le hasard, reproduisant rarement deux fois le même choix, pousse naturellement à la rotation des charges et empêche mécaniquement la formation d’une classe politicienne toujours portée à tirer vanité de sa condition et cherchant toujours à jouir de privilèges.
Le principe protecteur majeur est celui-ci : les gouvernants sont plus respectueux des gouvernés quand ils savent avec certitude qu’ils reviendront bientôt eux-mêmes à la condition ordinaire de gouvernés.
6. Le tirage au sort est facile, rapide et économique.
7. Le hasard et les grands nombres composent naturellement, mécaniquement, un échantillon représentatif. Rien de mieux que le tirage au sort pour composer une assemblée qui ressemble trait pour trait au peuple à représenter. Pas besoin de quotas, pas de risque d’intrigues.
8. Savoir qu’il peut être tiré au sort incite chaque citoyen à s’instruire et à participer aux controverses publiques : c’est un moyen pédagogique d’émancipation intellectuelle.
9. Avoir été tiré au sort pousse chaque citoyen à s’extraire de ses préoccupations personnelles et à se préoccuper du monde commun ; sa désignation et le regard public posé sur lui le poussent à s’instruire et à développer ses compétences par son travail, exactement comme cela se passe pour les élus : c’est un moyen pédagogique de responsabilisation des citoyens, de tous les citoyens.
10. Préférer le tirage au sort, c’est refuser d’abandonner le pouvoir du suffrage direct à l’Assemblée, et c’est tenir à des contrôles réels de tous les représentants : donc, le tirage au sort portant avec lui des contrôles drastiques à tous les étages, il est mieux adapté que l’élection (qui suppose que les électeurs connaissent bien les élus et leurs actes quotidiens) pour les entités de grande taille. (Alors qu’on entend dire généralement le contraire.)
11. DE FAIT, pendant 200 ans de tirage au sort quotidien (au Ve et IVe siècle av. JC à Athènes), les riches n’ont JAMAIS gouverné, et les pauvres toujours. (Les riches vivaient très confortablement, rassurez-vous, mais ils ne pouvaient pas tout rafler sans limite, faute d’emprise politique.) Ceci est essentiel : mécaniquement, infaillible-ment, irrésistiblement, le tirage au sort DÉSYNCHRONISE le pouvoir politique du pouvoir économique.
C’est une façon très astucieuse d’affaiblir les pouvoirs pour éviter qu’ils n’abusent. On est donc tenté de penser que c’est l’élection des acteurs politiques qui a rendu possible le capitalisme, et que le tirage au sort retirerait aux capitalistes leur principal moyen de domination.

Etienne Chouard, Centralité du tirage au sort en démocratie

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Un site pédagogique et militant :

http://www.le-message.org/

« Parce que ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir, nous voulons une Assemblée Constituante démocratique, donc tirée au sort. »

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« J’ai pas voté », un documentaire qui s’interroge sur les causes et les solutions à apporter à la crise démocratique que nous vivons :

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Débat entre Yves Sintomer, Jacques Testard et Etienne Chouard à propos du tirage à sort

Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle

Democratie-representative-se-meurt-vive-democratie-directe

La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point, elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi.

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social

Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratie

oligarchie

La principale racine de nos problèmes politiques modernes est que nous appelons démocratie son strict contraire : l’élection est aristocratique, par définition : on élit le meilleur, le meilleur = aristos. (…) Aujourd’hui, le fait d’appeler démocratie son strict contraire nous emprisonne dans une glu intellectuelle qui nous empêche de formuler une alternative sérieuse : nous n’arrivons pas à désigner l’ennemi car l’ennemi a pris le nom de l’ami, LE NOM de ce qui le détruirait. Tenant cette place stratégique, l’ennemi nous empêche de l’occuper.
Etienne Chouard

Ce qu’ils appellent « démocratie », ce que nous appelons « démocratie » n’en est absolument pas une, n’a rien à voir avec l’idée de pouvoir exercé par le peuple, de souveraineté du peuple. Comment peut-on en effet qualifier de démocratique un régime dans lequel les citoyens n’ont aucun pouvoir si ce n’est celui de choisir ceux qui vont l’exercer à sa place ? Comment peut-on qualifier de démocratique un régime dans lequel les citoyens sont sommés de confier TOUT pouvoir à une minorité d’élus qui peuvent en disposer comme bon leur semble pendant toute la durée de leur mandat, sans aucun compte que ce soit à rendre ? Comment peut-on qualifier de démocratique un régime dans lequel les citoyens ne votent jamais la loi, dans lequel leur vote ne compte pour rien dans les décisions prises, dans lequel les citoyens doivent faire des pieds et des mains entre deux élections pour tenter d’être simplement écouté ? Contre-sens tragique.

LE SPECTACLE DE LA FAUSSE DEMOCRATIE

Il faut bien reconnaître que les pères de nos « démocraties » n’ont jamais cherché à rendre souverain le peuple – la lecture de Principes du gouvernement représentatif de B.Manin est édifiante à ce sujet. Ils ont plutôt trouvé dans ce gouvernement représentatif abusivement appelé démocratie une technique géniale pour donner à ceux qui entendent gouverner et à leurs politiques une légitimité presque impossible à contester ; pour que le citoyen consente plus que jamais à vivre sous la dépendance de maîtres ; pour rendre le citoyen on ne peut plus obéissant à une loi qui est désormais censée être la sienne ; pour qu’il accepte l’ordre des dominants et ne cherche à l’attaquer que lors de vaines et dérisoires consultations électorales.

Le masque démocratique est pour tout régime oligarchique le meilleur des systèmes de défense jamais imaginé. Ce que cache cette façade démocratique, c’est en réalité la plus infâme des sociétés disciplinaires, elle-même au service de la plus abjecte des dictatures économiques. Loin d’être la souveraineté du démos, il faut comprendre tout au contraire la prétendue démocratie comme l’encadrement, comme l’asservissement du démos sous l’admirable subterfuge du suffrage universel.

Comment se rebeller contre une « démocratie » ?
Plus efficace que n’importe quelle autocratie, que n’importe quelle monarchie absolue : une caricature de démocratie où le peuple croit avoir exprimé sa volonté et à laquelle il ne peut que se soumettre. Comment se rebeller contre une « démocratie » sans passer pour un violent, un factieux, un partisan de la dictature ? La quadrature du cercle. Nos maîtres ont kidnappé le mot démocratie pour que jamais nous ne puissions imaginer par ce mot un sort plus enviable que celui de notre kidnapping.

Plus efficace qu’un régime de parti unique, une caricature de multipartisme où s’affrontent sur des détails insignifiants deux ou trois grands partis qui sont d’accord sur l’essentiel, à savoir la défense inconditionnelle de cette société capitaliste et disciplinaire.

Toujours la pseudo-démocratie a besoin de fabriquer de faux clivages, de faux conflits, de fausses oppositions, de fausses alternatives : là se situent les plus solides écrans de fumée, là sont les meilleures polices, les meilleurs instruments d’embrigadement des consciences. De faux clivages, de faux camps dans lesquels nous aurions plus de mal à obéir à l’injonction de nous insérer sans cet esprit de parti que la pseudo-démocratie suscite tout autant – et qui est toujours pour le citoyen l’abandon de son esprit critique, préalable à celui de sa liberté. En France, tout se réduirait en définitive à deux camps : « la droite » et « la gauche », qui représenteraient deux visions radicalement opposées d’appréhender et d’envisager le monde. Un clivage construit de toute pièce mais dont la force est de se présenter comme on ne peut plus naturel. Et c’est ainsi qu’en définitive chacun se persuade de la nécessité de faire gagner « son » camp, « la droite » ou « la gauche », du moins d’empêcher que gagne celui d’en face. La croyance tenace dans l’existence, la prééminence et l’indépassabilité de ce clivage, véritable prison mentale modelant et paralysant toute pensée, est assurément le piège à con-citoyens le plus féroce et la meilleure garantie de pérennité du système pseudo-démocratique. On ne comprend assurément rien, par exemple, à tout ce cirque autour du « mariage gay » si l’on ne comprend pas qu’il est d’abord une stratégie pour redonner à ce clivage un semblant de réalité au moment même où son imposture devient criante. Il faut absolument que les citoyens continuent à y croire, à se mobiliser pour ou contre l’un des deux camps. Même les plus sceptiques doivent être persuadés qu’en définitive il y a dans « l’alternance » des choses à perdre ou à gagner, et qu’il faut « quand même mieux » prendre parti. Pourvu que le citoyen ne se rende jamais à cette conclusion que « la gauche » et « la droite » forment un seul et même camp partageant les mêmes idéaux et conduisant la même politique – ce serait menacer leur pouvoir qui se veut de la sorte invincible, perpétuel. Pourvu que les citoyens toujours se voilent la face, se mobilisent et se divisent sur des artifices, des détails afin que jamais ils ne puissent penser par eux-mêmes, appréhender l’ensemble et s’attaquer à l’essentiel.

La fièvre civique est une fièvre d’obéissance
Cette pseudo-démocratie se présente d’abord et avant tout comme un spectacle, une mise en scène chargée de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, un carnaval parodique flattant notre illusoire souveraineté pour mieux nous astreindre à la plus entière servilité. Un spectacle qui travestit le réel et parasite notre perception du monde, nous exposant à toutes les manipulations et à tous les mensonges. Un spectacle qui martyrise les intelligences, étouffe les consciences et délimite autoritairement le champ des possibles. Un spectacle qui cherche continuellement à nous embrigader par la séduction, le harcèlement et la terreur. Un spectacle qui nous mobilise autour de vains affrontements électoraux pour mieux nous immobiliser dans la plus terrible passivité. Un spectacle qui anesthésie toute expression populaire véritable et fabrique cette fausse volonté populaire à laquelle nous sommes sommés de nous soumettre. Un spectacle qui nous possède et nous dépossède.

La capacité du spectacle de la fausse démocratie – ou spectacle politique – à nous faire marcher droit, à nous modeler est sans pareille. La fièvre civique qu’il se charge de nous insinuer est une fièvre d’obéissance. Plus le citoyen croit se montrer digne de sa souveraineté, plus il obéit en réalité à des instructions qui lui sont transmises.

De la grandeur d’être dépossédé de sa vie.
La prétendue démocratie prétendument représentative doit ainsi persuader le peuple de l’absolue nécessité d’avoir des représentants. Le spectacle politique doit donc nous persuader de l’évidence, du caractère on ne peut plus naturel de cette classe politique appelée à tout décider à notre place. Ainsi le spectacle politique nous gave-t-il l’imaginaire dès l’enfance, via les médias, via ses clercs, via l’école et ses cours de dressage civique, avec ces figures politiques si prééminentes, si cruciales qu’elles auraient presque bâti le monde à elles toutes seules, avec cette grandeur qu’il y aurait d’être gouverné et d’être dépossédé de sa vie en échange du droit grandiose de voter. Ainsi le spectacle politique, fort de sa machinerie médiatique, cherche-t-il à nous assiéger, à nous saturer l’esprit en permanence avec la moindre de ses petites histoires, avec tout son cortège de sujets bidons, de petites phrases, de faux problèmes, de fausses solutions, de fausses polémiques, de faux débats, de faux affrontements électoraux, tous donnés à voir comme les événements les plus graves et les plus décisifs pour notre vie. En s’imposant partout à notre vue, à notre regard, il s’agit pour le spectacle politique de nous persuader que c’est là que se joue la marche du monde, que c’est là que peut et que doit tout être décidé, jusqu’au plus petit détail de nos existences.

Il est aussi du salut du spectacle politique d’anesthésier toute conscience critique, d’empêcher le plus grand nombre possible de citoyens d’accéder à un haut et décisif niveau de conscience. C’est ainsi qu’il doit sans relâche nous agresser, nous importuner, nous harceler avec la moindre de ses actualités, susciter en nous des émotions afin que toujours nous soyons pris dans son tourbillon, forcés, moralement obligés d’y réagir, d’une manière ou d’une autre, pour tenter d’avoir prise sur ces événements ; et à y sacrifier tout notre temps disponible et toute notre énergie en commentaires et en critiques toujours trop bornées et fragmentées pour être réellement dangereuses. Et de la sorte nous ne sommes plus capables de réagir qu’à ce qu’ils veulent que nous réagissions, plus capables de nous intéresser à ce qu’ils pourraient précisément vouloir nous cacher derrière ce flot. Et de la sorte il nous maintient la tête sous l’eau, nous arrachant à l’usage de notre bon sens et à toute véritable réflexion, qui a besoin de temps, de recul, et c’est ainsi que nous sommes incapables de poser et penser les problèmes dans leur globalité, de poser sur la table nos vrais sujets de préoccupation, de prendre une quelconque initiative à ses dépens. Monter en épingle des problèmes périphériques pour masquer les problèmes essentiels ; mal poser les problèmes, piéger les mots et enfermer les débats pour toujours nous faire accepter des pseudo-solutions : là est tout le talent du spectacle politique.

Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratieLe spectacle politique doit impérativement rester maître de l’agenda, maître des sujets dont il faut débattre, à quel moment en débattre et de quelle manière. Qui est maître de l’agenda est maître tout court ; et c’est ainsi qu’il faut faire croire au peuple qu’il en est le maître – via les innombrables sondages qui prétendent refléter l’opinion des citoyens qu’en réalité ils construisent, via les prétendus contre-pouvoirs que sont les partis politiques et les syndicats – pour mieux le domestiquer.

Tout doit changer pour que jamais rien ne change
Le spectacle politique est tout autant affaire de terreur que de séduction. Il doit en permanence susciter le désir, l’espoir mais aussi la colère. Qu’il nous enthousiasme, nous indigne, nous dégoûte, ce sont toujours trois manières pour lui de nous vaincre, de nous mettre à sa botte. Grogner, râler contre les hommes politiques n’est jamais qu’une autre manière de les introniser comme maîtres. C’est ainsi que le système pseudo-démocratique encourage et encadre sa propre critique, une critique qui doit rester la plus molle et la plus improductive possible, afin de s’en trouver légitimé et renforcé. Ce qui est inacceptable, ce contre quoi le spectacle politique doit se prémunir, ce sont ceux qui prendraient conscience de la supercherie et décideraient de faire sans les hommes politiques. C’est pourquoi le spectacle politique doit ratisser le plus large possible, persuader que tout le monde est écouté, que chacun peut trouver en la politique une réponse à ses problèmes. Le spectacle politique doit alors faire mine de recouvrir et d’occuper tout le champ des opinions et des possibles. Il doit permettre une liberté d’expression, une pluralité d’opinions, une offre électorale assez conséquente pour qu’elle rende inutile, qu’elle écarte, qu’elle anesthésie, chez le plus grand nombre de citoyens, l’idée de dissidence, la perspective de mettre ses idées généreuses et subversives en action. C’est ainsi que le spectacle politique réclame de temps à autres qu’émerge du « sang neuf », de nouvelles têtes, de nouvelles forces politiques, qu’émerge des forces politiques « alternatives », « hors système », pour redonner une virginité à un système intrinsèquement pervers, pour que se maintienne l’illusion de la démocratie. Tout, en apparence, doit changer pour que rien, en réalité, ne change. Vains partis « hors système » qui, loin de « balayer » le système, en sont souvent les voitures-balais les plus efficaces. Que des candidats « alternatifs », aussi droits et honnêtes soient-ils, se présentent aux élections et ils légitiment du même coup l’issue presque toujours malheureuse de celles-ci. Qu’ils se présentent et ils donnent crédit à l’idée crapuleuse selon laquelle nous pourrions nous exprimer et changer les choses au travers des élections. Et le citoyen plein de bonne volonté qui votera pour ce candidat « alternatif » cautionnera lui aussi ce système qu’il croit pourtant réviser ou abattre. Voter pour tel ou tel candidat « alternatif », c’est en définitive voter pour celui qui l’emportera. Voter c’est accepter les règles et donc l’issue du vote.

Si la séduction ne marche pas suffisamment, alors vient le temps du chantage, de la culpabilisation, de la terreur. Ainsi explique-t-on combien le fait de s’abstenir de voter est un acte irresponsable, un outrage à tous ceux qui sont-morts-pour-que-nous-ayons-le-droit-de-voter. Ne pas voter, préviennent-ils, reviendrait à laisser le champ libre aux forces politiques les plus infâmes. Ainsi le spectacle a-t-il à sa disposition un ennemi utile : le puissant parti « d’extrême-droite », « populiste », « fasciste », « adversaire de la démocratie », face auquel le citoyen consciencieux, terrorisé, culpabilisé, pris par les sentiments démocratiques, n’a d’autre choix que de « faire barrage » à la bête immonde en votant perpétuellement pour les usurpateurs de la démocratie. Ainsi le spectacle politique se plaît-il aussi à nous donner à voir et à connaître tout le cortège des crimes des dictatures à travers le monde et les époques, pour que toujours, en comparaison, sa fausse démocratie nous paraisse acceptable, et nous paraisse mériter que nous la défendions.

L’ELECTION OU LE GRAND BAILLONNEMENT

L’élection est la clé de voûte et le point d’orgue du spectacle de la fausse démocratie. L’élection est la machinerie et la machination par laquelle se fabrique ce faux subtil et magique devant lequel nous devons tous nous soumettre, et qui est l’élément central de notre perte : la prétendue volonté populaire.

Le principe même de l’élection interdit toute démocratie. Le simple fait d’élire, c’est déjà proclamer son infériorité, son incapacité à être le souverain. Elire, c’est proclamer la supériorité d’un certain nombre de citoyens, les prétendus meilleurs, ceux qui sauraient mieux que les autres ce qui est pour bon pour la société et pour chacun de ses membres ; et consentir à ce que cette aristocratie élective nous gouverne. L’expérience prouve à quel point ceux qui sont élus, ceux qui sont investis d’un pouvoir, ne se sentent plus liés au commun des mortels ; ils sont des surhommes qui se croient tout permis. Pourquoi se comporter en serviteur quand on s’est vu reconnaître comme quelqu’un de supérieur et qu’on vous a confié la toute-puissance ?

Elire des représentants, c’est accepter d’avoir des maîtres, c’est accepter de n’être rien, d’être à la merci du bon vouloir d’êtres tout-puissants. Un peuple représenté est un peuple par définition absent. Rien de plus simple que de faire dire ce qu’on veut aux absents.

Faire dire au peuple ce qu’on veut lui faire dire
L’élection n’a pas pour but de permettre au peuple de s’exprimer : l’élection a pour but de bâillonner le peuple, et de lui faire dire ce qu’on veut lui faire dire. L’élection est le bâillon que nous prenons pour un mégaphone. Le citoyen ne vote pas pour un programme, pour la réalisation de projets précis, pour l’exécution de lois précises, non, il vote pour des gens qui feront les choix qu’il leur chante à sa place. Autant dire que le citoyen ne fait aucun choix. Qu’il peut être tragicomique d’entendre que les abstentionnistes seraient des « irresponsables » alors que la finalité même de l’élection pour l’électeur est de ratifier son irresponsabilité. Qui s’abstient réellement, sinon celui qui vote ?

Que dit l’électeur lors d’une élection ? Rien, absolument rien. On prétend qu’il s’exprime au moment même où il n’exprime rien. Que dit l’électeur de tel ou tel sujet ? On ne sait. En votant, l’électeur n’a prononcé qu’un seul souhait : celui de ne pas avoir à se prononcer, et de laisser cette sale besogne à l’élu. Qu’a dit l’électeur de Hollande en votant pour lui ? Celui de Sarkozy ? Celui de Mélenchon ? On ne sait pas. Qui peut prétendre qu’il puisse il y avoir ne serait-ce qu’un électeur de Hollande d’accord avec tous les points du programme de Hollande ? Si un électeur le prétend, c’est qu’il ment, qu’il se ment à lui-même.

Quand bien même l’électeur exprimerait vaguement quelque chose, l’élu peut faire le sourd autant qu’il le souhaite : il n’est pas lié légalement à ses promesses, il n’a aucun compte à rendre que ce soit durant son mandat ou après ; il peut faire ce qu’il veut ; il peut tout à fait ne peut pas tenir compte du programme sur lequel il se serait fait élire ; les citoyens n’ont aucune possibilité légale de l’empêcher de « trahir » ses promesses ni encore moins de le révoquer.

A quoi bon tout ce cirque, à quoi bon voter Hollande si c’est pour poursuivre la politique de Sarkozy ? A quoi peuvent donc bien servir les promesses, les programmes, les débats de campagne sinon à amuser la galerie, à donner un simulacre de démocratie ? Il n’y a aucune possibilité pour l’électeur de se prononcer sur un sujet précis. Il ne peut rien dire. Il ne peut qu’exprimer un blanc seing. Les promesses, les programmes n’ont aucun impact sur la politique qui sera réellement mené. Il est dès lors ridicule de pester contre les hommes politiques qui mentent et font des promesses qu’ils ne tiennent pas – c’est dans la nature de l’élection et cela persistera tant que nous n’aurons pas le courage d’abolir entièrement ce système.

Quoi de plus aisé que de faire parler un mort ? Faire parler un électeur. Tout ce qui sort des urnes ne sont que des interprétations sur ce qu’aurait pu vouloir dire le peuple. Qu’elles soient honnêtes ou pas, cela ne change rien au problème. Il s’agit toujours de parler à la place du peuple. L’élection, c’est toujours le kidnapping des consciences. Y participer c’est participer au bâillonnement du peuple, c’est participer à son propre bâillonnement.

Le régime du suffrage universel-lement piétiné
L’élection donne l’illusion du choix pour mieux le réduire à néant. L’élection donne à l’électeur l’illusion de sa toute-puissance pour mieux cacher sa réelle impuissance et le livrer à toutes les manipulations des techniciens de l’imposture. L’élection est cet instant, à la vérité magique, où l’électeur se glorifie d’une puissance à l’instant même où il ratifie symboliquement son abandon, où l’abdication du souverain prend les oripeaux d’un sacre.
Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratie
Il n’y a pas d’élections truquées : toute élection est en soi une tricherie. Dans son essence comme dans ses pratiques, l’élection est inévitablement cette machine qui permet de fabriquer ce faux conforme aux aspirations de nos maîtres, muselant toute expression populaire réelle, et auquel nous sommes sommés de nous soumettre. Il faut songer au traumatisme qu’a pu être pour les pseudo-élites pseudo-démocrates le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, quand le peuple avait pu exprimer clairement son fait – une expression que les élections qui suivirent ont naturellement pu travestir et réduire à néant. La « démocratie » ou le régime du suffrage universel-lement piétiné et de la volonté populaire perpétuellement travestie.

Il y a-t-il encore besoin de préciser, après tout cela, qu’une campagne électorale coûtant cher, il est quasi-impossible de remporter une élection sans l’appui des grands partis politiques, sans appui financier, bref sans s’être vendu aux puissants ? Toute l’histoire de la pseudo-démocratie est là pour nous montrer que les élections n’ont toujours eu qu’un seul vainqueur.

Parce qu’elle anesthésie merveilleusement bien l’expression populaire, l’élection est bel et bien la grande gardienne du statu quo social. Et sa grande force est de toujours réussir à nous faire croire que l’on pourrait par son intermédiaire changer les choses alors qu’elle n’existe précisément que pour éloigner toujours plus cette perspective. C’est ainsi que nous sommes toujours aussi nombreux à aller voter, à militer dans des partis, pour concourir à ce changement par les urnes. Tragique illusion qui n’a de conséquence concrète que notre passivité, que notre attente passive d’un hypothétique Grand Soir électoral qui permet au système, à l’ordre que nous prétendons abattre de couler des jours heureux.

Au cœur de la fabrique du faux : les partis politiques
Les partis politiques sont, avec les médias, les grands metteurs en scène au quotidien du spectacle politique. Ne vivant exclusivement que par et pour l’élection, ils se prétendent, comme elle, être des institutions essentielles, naturelles de la démocratie. Comme elle, ils ne sont en fait que des machines à étouffer la démocratie. Des machines à tromper leur monde, prétendant faire l’inverse de ce qu’ils font réellement. Ainsi prétendent-ils permettre ce qu’ils étouffent en réalité : l’expression des citoyens, le pluralisme, la contradiction, le débat démocratique. Les partis politiques ne concourent pas à l’expression des citoyens mais à sa répression continue et minutieuse. Les partis sont des machines qui, sous prétexte d’efficacité électorale – rechercher l’approbation du plus grand nombre d’électeurs -, interdisent aux militants de penser par eux-mêmes, de se faire leurs propres opinions, d’exprimer ce qu’ils veulent vraiment. La logique de parti est un obstacle à la recherche du bien et de la vérité. Le militant toujours est obligé de mentir, et d’abord à soi-même, tant il est impossible que sa conviction personnelle coïncide toujours avec la ligne de son parti. Ainsi les partis ne sont-ils rien d’autre que des machines à embrigader, à conformer, à détruire tout esprit critique, toute pensée originale, déviante, minoritaire. Ainsi ne sont-ils que des machines à créer du prêt-à-penser, à fabriquer des fausses opinions collectives, des fausses oppositions, des faux clivages – qui déboucheront sur ce faux magique dont accouchera l’élection. (lire à ce sujet l’excellente Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil).

L’ILLUSION UTILE ET RECONFORTANTE

Cette démocratie est une illusion, donc. Mais, il faut le reconnaître, une illusion utile aussi bien aux gouvernants qu’aux gouvernés. Elle est l’illusion qui permet aux gouvernants de déposséder le gouverné du pouvoir sur sa vie en lui faisant miroiter une participation à un pouvoir collectif qui serait autrement plus décisif. Elle est aussi, dans le même temps, une illusion réconfortante qui permet au gouverné d’excuser son inertie et sa lâcheté, d’occulter sa démission d’homme libre et responsable en se convaincant que ce sont aux hommes politiques et à l’État de faire, de tout faire à sa place. C’est ainsi que, même s’il peut être mécontent, en rage contre le système politicien, le citoyen peut malgré tout y trouver son compte.

LA QUETE D’UNE VERITABLE DEMOCRATIE

Une démocratie bien comprise est celle où le peuple exerce lui-même le pouvoir, donc sans la moindre tutelle. Une démocratie bien comprise se traduit par la participation directe des citoyens aux affaires de la cité, par l’institution d’un dialogue permanent entre les citoyens sur l’organisation de la vie en commun, par le droit à la parole pour tous, à tout moment et à tout propos, par la capacité pour tout citoyen d’exprimer sans entraves sa volonté, et d’écrire, de proposer, de voter lui-même la loi. Elle s’organise donc au plus près du citoyen, au niveau de la commune, là où se posent les problèmes concrets de la vie quotidienne. Elle doit se construire à hauteur d’homme, dans le refus des abstractions et des généralités : elle ne saurait donc tolérer la politique entendue comme réalité étrangère au citoyen.

La démocratie véritable ne se vit pas par procuration. Les citoyens n’y ont pas de représentants, c’est-à-dire des maîtres qui font à la place du peuple et peuvent tout se permettre ; ils n’ont que des serviteurs chargés d’appliquer scrupuleusement les lois et décisions prises directement par le peuple, placés sous leur contrôle et révocables à tout moment.

D’aucuns prétendent qu’une véritable démocratie – c’est-à-dire directe et participative – ne saurait être qu’une utopie. Pourtant il y a de nombreux exemples de pays où des éléments de démocratie directe existent. Ainsi, en Suisse ou au Venezuela, la Constitution permet aux citoyens de convoquer eux-mêmes des référendums, afin de soumettre ou se prononcer sur un projet de loi, ou de révoquer un élu.

Mais l’élément central et décisif de toute institution démocratique reste sans aucun doute l’instauration du tirage au sort en lieu et place de l’élection, ce qui permettrait de briser net tous les processus désastreux qu’implique celle-ci. Un mode de désignation qui a été massivement utilisé à Athènes au Vème siècle avant J.C. Un mode de désignation que l’on considérait encore au XVIIIème siècle comme l’apanage de la démocratie – contrairement à l’élection, perçue à raison comme un trait aristocratique.

Souveraineté du peuple, souveraineté de l’homme
Mais une démocratie ne peut pas être qu’une simple affaire constitutionnelle. Une démocratie est d’abord une affaire d’homme, une affaire d’homme libre, responsable, actif, une affaire de puissante volonté humaine. Une démocratie est toujours une conquête, jamais un état. C’est ainsi que la meilleure constitution du monde ne vaut rien, ne peut rien si les hommes se cantonnent comme aujourd’hui dans cet état de servitude lamentable. La démocratie, pas plus que la liberté, ne peut être réglée et délimitée par des textes constitutionnels. Elle ne peut être que le miroir des hommes agissants. Elle ne peut être qu’une conquête, y compris, s’il le faut, contre les abus ou les manquements des institutions qui s’en réclament.

Penser la démocratie, c’est donc d’abord penser l’homme. Et penser l’homme, c’est le penser haut, c’est le penser libre, c’est le penser contre toutes les servitudes et manipulations qui l’accablent. Si la démocratie est la souveraineté du peuple, c’est d’abord parce qu’elle est la souveraineté de l’homme. Une démocratie qui défendrait, qui userait de la souveraineté du peuple contre celle de l’homme ne serait qu’une effroyable imposture. Une démocratie est faite d’hommes majeurs ou elle n’est pas. Une démocratie doit refuser l’écrasement de l’individu par le collectif, elle doit refuser toute dictature du collectif.

La démocratie nécessite donc un état d’esprit démocratique, des hommes d’esprit démocratique. Des hommes maîtres d’eux-mêmes, dans tous les sens du terme, capables de vivre sans tutelle. Des hommes refusant toute violence et toute domination, traitant leur prochain d’égal à égal. Des hommes refusant tout autant d’être gouverné que de gouverner. Des hommes curieux, cultivés, capables d’esprit critique, capables de bousculer préjugés et évidences, résolus à dépasser leur intérêt égoïste et à servir leur prochain, ouverts et initiateurs de débats, déterminés à rechercher la vérité et le bien commun. Des hommes déterminés à défendre le droit à la parole pour tous, respectueux de l’adversaire et des opinions adverses. Des hommes respectueux des minorités contre toute prétention des majorités à les dévaluer et les violenter. Des hommes respectueux des lois qu’ils ont pu voter eux-mêmes, respectueux de la volonté collective, mais capables de désobéir si cela est nécessaire. Des hommes, pour tout dire, capables d’insurrection d’esprit et de corps, pour défendre les institutions démocratiques comme pour se défendre de ses abus, des indisciplinés, des hommes en alerte qui place plus haut les hautes valeurs humaines que le respect aveugle à une loi.

Société disciplinaire ou société démocratique, il faut choisir
C’est dire qu’une démocratie ne saurait souffrir d’un quelconque esprit disciplinaire. On ne saurait ainsi fabriqué un homme démocratique à la chaîne, comme on fabrique le citoyen soumis d’aujourd’hui. Tout au contraire l’homme démocratique ne peut que se construire lui-même, librement, volontairement, à l’aide et au contact de ses concitoyens. Il ne saurait se laisser imposer un programme, un catéchisme, un prêt-à-penser. Un régime qui a besoin de dresser, de fabriquer, via l’école et les médias, des citoyens, est un régime disciplinaire, pas un régime démocratique.

La démocratie c’est donc aussi un état d’esprit contre l’esprit d’Etat. Une insurrection, une émancipation, une reprise en main magnifique et terrible de nos vies vis-à-vis de cet Etat à qui aujourd’hui nous les confions et laissons régir. Une démocratie exige un puissant esprit de responsabilité, un puissant désir de vivre de manière responsable, loin de cet esprit de démission qui nous fait attendre et exiger tout de l’Etat. Une démocratie exige que nous mettions nos actes en rapport avec nos idées, que nous vivions enfin selon nos valeurs, loin de cette idée abracadabrantesque que ce sont des hommes politiques qui pourraient changer les choses et faire la révolution à notre place. Une démocratie exige une autre organisation humaine que celle qu’instituent l’Etat dominateur et son effroyable et castratrice discipline. Une démocratie implique d’accorder à l’homme une vaste autonomie, et que l’organisation collective ne s’occupe que de ce dont l’homme ne peut pas s’occuper seul.

Il ne sert assurément à rien aux citoyens de reprendre le pouvoir sur les politiques s’il s’agit de rester les obligés de ce monstre froid et violent qu’est l’Etat, s’il s’agit de continuer à sacrifier l’humain sur l’autel de sa loi ultime : l’efficience. L’établissement d’une société démocratique, décente, implique assurément un sursaut moral, un sursaut des plus nobles valeurs humaines. C’est en cherchant et en identifiant toutes les idoles et techniques qui le conditionnent et le réduisent à l’état d’instrument que l’homme pourra enfin reprendre le dessus et être enfin son propre souverain.

Reprendre en main notre destin
Poser la question de la démocratie, c’est poser la question de ce pouvoir que l’on croit avoir mais que nous n’avons pas. Tous nos maux viennent du fait que nous nous croyons en démocratie, que nous nous croyons libres, et que dès lors nous nous complaisons dans notre servitude et ne sommes plus capables mentalement d’imaginer et de désirer ce qu’est réellement la démocratie et la liberté. Il est donc aujourd’hui impératif de dévoiler et dénoncer l’imposture de ce régime représentatif qui usurpe le beau nom de démocratie, et de le lui reprendre.

Poser la question de la démocratie, c’est poser la question de la société que nous voulons. Rien ne changera dans nos vies, rien n’adviendra de bon dans ce monde si nous ne sommes pas capable de reprendre en main notre destin et de cesser de le confier à des hommes politiques. Quels que soient les sujets qui nous indignent, quelles que soient les lois infâmes contre lesquelles nous nous battons, nous devons prendre conscience que nous n’obtiendrons aucun résultat et serons condamner à protester sans fin si nous ne nous attaquons pas à la cause des causes : notre impuissance organisée. Il n’y a rien à attendre de la dite démocratie représentative, rien à espérer des hommes politiques : ils sont le problème se prenant perpétuellement pour une solution. Quand bien même nous élirions des hommes politiques honnêtes et dévoués, jamais ils ne pourraient changer la vie à notre place.

Pour que vive enfin la démocratie, il nous faut d’abord cesser de participer à cette parodie de démocratie. Il nous faut résister à l’interminable chant des sirènes que constitue le spectacle politique. Il nous faut le déserter. Il faut désobéir, s’il le faut, à ces lois que nous n’avons jamais voté. Nous ne devons plus perdre notre temps à réclamer qu’« ils » nous écoutent, à réclamer qu’« ils » partent – leur réclamer quoi que ce soit c’est déjà leur accorder la légitimité d’être arrivé là où ils sont. Nous n’avons pas à exiger que tel ou tel démissionne : mais plutôt à exiger que nous cessions, nous, de démissionner. Cette pseudo-démocratie et ses piteuses institutions n’ont de pouvoir que celui que nous leur accordons ; que nous cessions d’y croire, que nous cessions de les nourrir et elles s’effondreront d’elles-mêmes.

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Pour approfondir, et agir…

Sites internet

Etienne Chouard
Le Message
La Vraie Démocratie

Livres, Articles

Etienne Chouard, Centralité du tirage au sort en démocratie
Yves Sintomer, Le pouvoir au peuple : jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative
Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif
Jacques Ellul, L’illusion politique
Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques 
André Tolmère, Manifeste pour une vraie démocratie

 

Cornelius Castoriadis, une leçon de démocratie

Entretien du philosophe Cornelius Castoriadis avec le réalisateur Chris Marker

« Il y a d’abord le mot lui-même : démocratie, démos, Kratos. Kratos veut dire le pouvoir, démos c’est le peuple, donc la démocratie, c’est le pouvoir du peuple. Ça veut dire déjà, dans la conception grecque, que ça n’est bien entendu pas le pouvoir d’une oligarchie. Ça veut dire aussi que le peuple exerce lui-même le pouvoir. C’est-à-dire, c’est une démocratie directe. Comment il l’exerce à Athènes par exemple ?

Il l’exerce parce qu’il pose lui-même les lois. Toute loi est votée par l’assemblée, l’ecclésia, l’église, l’assemblée. Chez les Chrétiens, c’est les fidèles, là, c’est l’assemblée du peuple, et ces lois sont votées avec la clause fantastique : « Il a semblé bon au démos et la Boulé », c’est-à-dire au peuple et au Conseil. On ne dit pas que c’est la vérité absolue, que c’est Dieu qui a donné les tables de la loi, on dit : en ce moment-ci, les Athéniens ont cru bon de voter cette loi. Ce qui veut dire que, cinq ou dix ou vingt ans plus tard, on peut la changer.

Et puis, la démocratie est exercée par le fait que les tribunaux ne sont pas composés par des juges professionnels. Les juges sont tirés au sort. Il y a un système extrêmement compliqué qu’Aristote décrit dans La Constitution des Athéniens : pour qu’il n’y ait pas de tricherie possible et pour que tout le monde ait des chances égales de participer à ces tribunaux. Donc ce sont les tribunaux populaires qui jugent toujours, selon les lois bien sûr, et puis il y a bien entendu des magistrats.

Ces magistrats, on peut les classer en deux catégories : il y a des magistrats qui représentent en un sens la cité, la polis, et ces magistrats-là sont tirés au sort parmi tous les citoyens, puisque tout citoyen est supposé être également capable que tout autre de représenter la polis et d’exercer la fonction de magistrat. Et puis, il y a certains offices, certains postes, dont les Athéniens considèrent qu’ils impliquent, pour leur exercice, un savoir spécifique, c’est-à-dire une techné, c’est l’un des sens du mot techné, et là, il n’est pas question de tirer au sort, on élit ; parce que l’élection, comme le pensent les Athéniens, ils le disent, comme le dira aussi Aristote : l’élection est évidemmen t un principe aristocratique. Aristos, c’est le meilleur. Quand on élit, on élit les meilleurs. Il n’y a pas de députés qui se présentent aux gens en disant : élisez-moi, je suis le pire. Je suis le meilleur. Et ça vaut pour des domaines où il y a un savoir spécifique. Par exemple, si on veut construire des bateaux, on élit un magistrat responsable pour cette construction de bateau ou pour la construction d’une muraille et on élit 10 stratèges. C’est-à-dire dix chefs de guerre parmi les gens qui sont supposés s’y connaître le mieux dans ces affaires-là. Ces postes-là sont électifs, mais ceux qui sont élus peuvent toujours être révoqués d’une certaine façon. C’est-à-dire qu’un citoyen peut engager une procédure en disant : Périclès a violé la loi en faisant telle ou telle chose et le tribunal décide.

Or ça, c’est la conception de la démocratie qui a été créée là et qui va de pair avec ce qu’il faut bien appeler la création de la politique, au sens profond du terme. La politique, dans la conception grecque, n’est pas uniquement, pas du tout même, les intrigues sur un pouvoir qui existe. Ça a existé toujours chez les Chinois, les Indiens, chez les Aztèques. Il y a un roi ou il y a des prêtres, il y a des intrigues, et puis il y a la question : comment gérer le pouvoir ? La politique chez les Grecs, c’est comment faut-il instituer la société ? C’est-à-dire quelle est la bonne société, la juste société et par quelles institutions cette bonne, juste société peut s’incarner ? Et la réponse démocratique, c’est que ce n’est que le peuple qui doit vivre sous ces lois qui peut décider de quelles sont les meilleures lois.

Donc ça, c’est la liaison avec la politique qui conduit tout de suite à la liaison avec la philosophie. (…) Mais qui aussi conduit, par opposition aux Modernes, et alors là c’est un problème énorme, à l’opposition entre la démocratie directe et ce que les Modernes ont inventé comme démocratie représentative.

Chez les Grecs, il n’y a pas l’idée de la représentation. Encore une fois, personne ne dit que tout le monde peut décider à tout moment de toute chose. Ou bien il y a des spécialistes, ou bien il y a des magistrats. Mais il y a des magistrats qui ne sont pas des représentants au sens que le peuple a dit : on leur délègue tout pouvoir pendant une certaine période comme nous faisons. C’est simplement des émanations de la cité qui l’incarnent à certains égards et pour certaines fonctions.

Chez les Modernes, l’idée de la démocratie représentative va de pair avec ce qu’il faut bien appeler une aliénation du pouvoir, une autoexpropriation du pouvoir, c’est-à-dire la population dit : « Pendant cinq ans, je n’ai rien à faire sur le plan politique, j’ai choisi 548 personnes qui vont s’occuper de mes affaires, dans le cadre de la Constitution, avec certaines garanties, etc. » Le résultat, c’est que pendant ces cinq ans, les citoyens ne sont pas actifs, ils sont passifs. Et même le jour des élections, mais ça c’est une autre discussion, de quoi peuvent-ils décider ? On leur présente deux personnages ou deux partis, et toutes les options qui vont apparaître pendant ces élections-là sont déjà prédéterminées, bien entendu, par la situation créée pendant les cinq années précédentes. Il y a là une énorme différence. Et il y a une autre différence qui est dans la conception des Athéniens, des cités démocratiques en Grèce, c’est qu’il n’y a pas d’État, à vrai dire. »

Ce régime que l’on nomme à tort « démocratie »

141941161« Les démocraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie. L’usage nomme « démocraties représentatives » les régimes démocratiques actuelles. Cette expression qui distingue la démocratie représentative de la démocratie directe, fait apparaître l’une et l’autre comme des formes de la démocratie. Toutefois, ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de démocratie représentative trouve ses origines dans les institutions qui se sont progressivement établies et imposées en Occident à la suite de trois révolutions modernes, les révolutions anglaise, américaine et française. Or ces institutions n’ont nullement été perçues, à leurs débuts, comme une variété de la démocratie ou une forme de gouvernement par le peuple. »

Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif

La principale racine de nos problèmes politiques modernes est que nous appelons démocratie son strict contraire : l’élection est aristocratique, par définition : on élit le meilleur, le meilleur = aristos.
Et pourtant les fondateurs de nos régimes — dont le vrai nom est en fait « gouvernement représentatif »— n’avaient nullement l’intention d’instituer une démocratie, au contraire ! Sieyès en France et Madison aux États-Unis, pour des raisons différentes, tenaient à écarter le peuple des décisions politiques, et ne s’en cachaient nullement (…) C’est par un curieux retournement de vocabulaire (…) que le mot démocratie s’est mis, dès le début du XIXe siècle, à qualifier un régime qui la méprisait pourtant explicitement dès l’origine.
Aujourd’hui, le fait d’appeler démocratie son strict contraire nous emprisonne dans une glu intellectuelle qui nous empêche de formuler une alternative sérieuse : nous n’arrivons pas à désigner l’ennemi car l’ennemi a pris le nom de l’ami, LE NOM de ce qui le détruirait. Tenant cette place stratégique, l’ennemi nous empêche de l’occuper.

Etienne Chouard, Centralité du tirage en sort en démocratie