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Leurs virus, nos morts

« L’es­poir, au contraire de ce que l’on croit, équi­vaut à la rési­gna­tion. Et vivre, c’est ne pas se rési­gner. »

— Albert Camus, Noces

Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épidé­miques. Elles circulent de tête en tête plus vite que l’élec­tri­cité. Une idée qui s’em­pare des têtes devient une force maté­rielle, telle l’eau qui active la roue du moulin. Il est urgent pour nous, Chim­pan­zés du futur, écolo­gistes, c’est-à-dire anti-indus­triels et enne­mis de la machi­na­tion, de renfor­cer la charge virale de quelques idées mises en circu­la­tion ces deux dernières décen­nies. Pour servir à ce que pourra.

1) Les « mala­dies émer­gentes » sont les mala­dies de la société indus­trielle et de sa guerre au vivant

La société indus­trielle, en détrui­sant nos condi­tions de vie natu­relles, a produit ce que les méde­cins nomment à propos les « mala­dies de civi­li­sa­tion ». Cancer, obésité, diabète, mala­dies cardio-vascu­laires et neuro-dégé­né­ra­tives pour l’es­sen­tiel. Les humains de l’ère indus­trielle meurent de séden­ta­rité, de malbouffe et de pollu­tion, quand leurs ancêtres paysans et arti­sans succom­baient aux mala­dies infec­tieuses.

C’est pour­tant un virus qui confine chez lui un terrien sur sept en ce prin­temps 2020, suivant un réflexe hérité des heures les plus sombres de la peste et du choléra.

Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue surtout les victimes des « mala­dies de civi­li­sa­tion ». Non seule­ment l’in­dus­trie produit de nouveaux fléaux, mais elle affai­blit notre résis­tance aux anciens. On parle de « comor­bi­dité », comme de « cowor­king » et de « covoi­tu­rage », ces ferti­li­sa­tions croi­sées dont l’in­dus­trie a le secret [1].

« “Les patients souf­frant de mala­dies cardiaques et pulmo­naires chro­niques causées ou aggra­vées par une expo­si­tion sur le long terme de la pollu­tion de l’air sont moins capables de lutter contre les infec­tions pulmo­naires, et plus suscep­tibles de mourir”, alerte Sara De Matteis, profes­seur en méde­cine du travail et de l’en­vi­ron­ne­ment à l’Uni­ver­sité de Cagliari en Italie. C’est prin­ci­pa­le­ment dans les grandes villes que les habi­tants seraient les plus expo­sés à ce risque[2]. »

Encore plus effi­cace : la Société italienne de méde­cine envi­ron­ne­men­tale a décou­vert un lien entre les taux de conta­mi­na­tion au Covid 19 et ceux des parti­cules fines dans l’air des régions les plus touchées d’Ita­lie. Fait déjà constaté pour la grippe aviaire. Selon Gian­luigi de Gennaro, de l’Uni­ver­sité de Bologne,

« Les pous­sières trans­portent le virus. [Elles] agissent comme porteurs. Plus il y en a, plus on crée des auto­routes pour les conta­gions[3]. »

Quant au virus lui-même, il parti­cipe de ces « mala­dies émer­gentes » produites par les ravages de l’ex­ploi­ta­tion indus­trielle du monde et par la surpo­pu­la­tion. Les humains ayant défri­ché toute la terre, il est natu­rel que 75 % de leurs nouvelles mala­dies soient zoono­tiques, c’est-à-dire trans­mises par les animaux, et que le nombre de ces zoonoses ait quadru­plé depuis 50 ans[4]. Ebola, le SRAS, la grippe H5N1, le VIH, le Covid-19 et tant d’autres virus animaux deve­nus mortel­le­ment humains par le saccage des milieux natu­rels, la mondia­li­sa­tion des échanges, les concen­tra­tions urbaines, l’ef­fon­dre­ment de la biodi­ver­sité.

La séden­ta­ri­sa­tion d’une partie de l’es­pèce humaine et la domes­ti­ca­tion des animaux avaient permis la trans­mis­sion d’agents infec­tieux des animaux aux hommes. Cette trans­mis­sion s’est ampli­fiée avec l’éle­vage indus­triel, le bracon­nage, le trafic d’ani­maux sauvages et la créa­tion des parcs anima­liers.

La défo­res­ta­tion, les grands travaux, l’ir­ri­ga­tion, le tourisme de masse, l’ur­ba­ni­sa­tion, détruisent l’ha­bi­tat de la faune sauvage et rabattent méca­nique­ment celle-ci vers les zones d’ha­bi­tat humain. Ce ne sont pas le loup et la chauve-souris qui enva­hissent les villes, mais les villes qui enva­hissent le loup et la chauve-souris.

La société indus­trielle nous entasse. Dans les métro­poles, où les flux et les stocks d’ha­bi­tants sont régu­lés par la machi­ne­rie cyber­né­tique. La métro­pole, orga­ni­sa­tion ration­nelle de l’es­pace social, doit deve­nir, selon les plans des tech­no­crates, l’ha­bi­tat de 70 % des humains d’ici 2050. Leur tech­no­tope. Ville-machine pour l’éle­vage indus­triel des hommes-machines [5].

Entas­sés sur la terre entière, nous piéti­nons les terri­toires des grands singes, des chauves-souris, des oies sauvages, des pango­lins. Promis­cuité idéale pour les conta­gions (du latin tangere : toucher). Sans oublier le chaos clima­tique. Si vous crai­gnez les virus, atten­dez que fonde le perma­frost.

Faut-il le rappe­ler ? L’hu­main, animal poli­tique, dépend pour sa survie de son biotope natu­rel et cultu­rel (sauf ceux qui croient que « la nature n’existe pas » et qui se pensent de pures (auto)construc­tions, sûre­ment immu­ni­sées contre les mala­dies zoono­tiques). La société indus­trielle pros­père sur une super­sti­tion : on pour­rait détruire le biotope sans affec­ter l’ani­mal. Deux cents ans de guerre au vivant[6] [plusieurs milliers d’an­nées, en réalité, NdE] ont stéri­lisé les sols, vidé forêts, savanes et océans, infecté l’air et l’eau, arti­fi­cia­lisé l’ali­men­ta­tion et l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel, dévi­ta­lisé les hommes. Le progrès sans merci des nécro­tech­no­lo­gies nous laisse une Terre rongée à l’os pour une popu­la­tion de 7 milliards d’ha­bi­tants. Le virus n’est pas la cause, mais la consé­quence de la mala­die indus­trielle.

Mieux vaut préve­nir que guérir. Si l’on veut éviter de pires pandé­mies, il faut sortir de la société indus­trielle. Rendre son espace à la vie sauvage — ce qu’il en reste —, arrê­ter l’em­poi­son­ne­ment du milieu et deve­nir des Chim­pan­zés du futur : des humains qui de peu font au mieux.

2) La tech­no­lo­gie est la conti­nua­tion de la guerre — de la poli­tique — par d’autres moyens. La société de contrainte, nous y entrons.

Nul moins que nous ne peut se dire surpris de ce qui arrive. Nous l’avions prédit, nous et quelques autres, les catas­tro­phistes, les oiseaux de mauvais augure, les Cassandre, les prophètes de malheur, en 2009, dans un livre inti­tulé À la recherche du nouvel ennemi. 2001–2025 : rudi­ments d’his­toire contem­po­raine :

« Du mot “crise” découlent étymo­lo­gique­ment le crible, le crime, l’ex­cré­ment, la discri­mi­na­tion, la critique et, bien sûr, l’hy­po­cri­sie, cette faculté d’in­ter­pré­ta­tion. La crise est ce moment où, sous le coup de la catas­trophe — litté­ra­le­ment du retour­ne­ment (épidé­mie, famine, séisme, intem­pé­rie, inva­sion, acci­dent, discorde) —, la société mise sens dessus dessous retourne au chaos, à l’in­dif­fé­ren­cia­tion, à la décom­po­si­tion, à la violence de tous contre tous (René Girard, La Violence et le Sacré, Le Bouc émis­saire, et toute la théo­rie mimé­tique). Le corps social malade, il faut purger et saigner, détruire les agents morbides qui l’in­fectent et le laissent sans défense face aux agres­sions et cala­mi­tés. La crise est ce moment d’inqui­si­tion, de détec­tion et de diagnos­tic, où chacun cherche sur autrui le mauvais signe qui dénonce le porteur du malé­fice conta­gieux, trem­blant qu’on ne le découvre sur lui et tâchant de se faire des alliés, d’être du plus grand nombre, d’être comme tout le monde. Tout le monde veut être comme tout le monde. Ce n’est vrai­ment pas le moment de se distin­guer ou de se rendre inté­res­sant. […]

Et parmi les plus annon­cées dans les années à venir, la pandé­mie, qui mobi­lise aussi bien la bureau­cra­tie mondiale de la santé, que l’ar­mée et les auto­ri­tés des méga­lo­poles. Nœuds de commu­ni­ca­tion et foyers d’in­cu­ba­tion, celles-ci favo­risent la diffu­sion volon­taire ou acci­den­telle de la dengue, du chikun­gu­nya, du SRAS, ou de la dernière version de la grippe, espa­gnole, aviaire, mexi­co­por­cine, etc. […] Bien entendu, cette “crise sani­taire” procède d’une “crise de civi­li­sa­tion”, comme on dit “mala­die de civi­li­sa­tion”, incon­ce­vable sans une certaine mons­truo­sité sociale et urbaine, sans indus­trie, notam­ment agroa­li­men­taire et des trans­ports aériens. […]

On voit l’avan­tage que le pouvoir et ses agents Verts tirent de leur gestion des crises, bien plus que de leur solu­tion. Celles-ci, après avoir assuré pléthore de postes et de missions d’experts aux tech­narques et aux gestion­naires du désastre, justi­fient désor­mais, dans le chaos annoncé de l’ef­fon­dre­ment écolo­gique, leur emprise totale et durable sur nos vies. Comme l’État et sa police sont indis­pen­sables à la survie en monde nucléa­risé, l’ordre vert et ses tech­no­lo­gies de contrôle, de surveillance et de contrainte sont néces­saires à notre adap­ta­tion au monde sous cloche arti­fi­ciel. Quant aux mauvais Terriens qui — défaillance ou malfai­sance — compro­mettent ce nouveau bond en avant du Progrès, ils consti­tuent la nouvelle menace pour la sécu­rité globale[7]. »

Au risque de se répé­ter : avant, on n’en est pas là ; après, on n’en est plus là. Avant, on ne peut pas dire ça. Après, ça va sans dire.

L’ordre sani­taire offre une répé­ti­tion géné­rale, un proto­type à l’ordre Vert. La guerre est décla­rée, annonce le président Macron. La guerre, et plus encore la guerre totale, théo­ri­sée en 1935 par Luden­dorff, exige une mobi­li­sa­tion totale des ressources sous une direc­tion centra­li­sée. Elle est l’oc­ca­sion d’ac­cé­lé­rer les proces­sus de ratio­na­li­sa­tion et de pilo­tage des sans-pouvoir, au nom du primat de l’ef­fi­ca­cité. Rien n’est plus ration­nel ni plus voué à l’ef­fi­ca­cité que la tech­no­lo­gie. Le confi­ne­ment doit être hermé­tique, et nous avons les moyens de le faire respec­ter.

Drones de surveillance en Chine et dans la campagne picarde ; géolo­ca­li­sa­tion et contrôle vidéo des conta­mi­nés à Singa­pour ; analyse des données numé­riques et des conver­sa­tions par l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle pour tracer les contacts, dépla­ce­ments et acti­vi­tés des suspects en Israël[8]. Une équipe du Big Data Insti­tute de l’uni­ver­sité d’Ox­ford déve­loppe une appli­ca­tion pour smart­phone qui géolo­ca­lise en perma­nence son proprié­taire et l’aver­tit en cas de contact avec un porteur du virus. Selon leur degré de proxi­mité, l’ap­pli­ca­tion ordonne le confi­ne­ment total ou la simple distance de sécu­rité, et donne des indi­ca­tions aux auto­ri­tés pour désin­fec­ter les lieux fréquen­tés par le conta­miné[9].

« Les données person­nelles, notam­ment les données des opéra­teurs télé­pho­niques, sont aussi utili­sées pour s’as­su­rer du respect des mesures de quaran­taine, comme en Corée du Sud ou à Taïwan. C’est aussi le cas en Italie, où les auto­ri­tés reçoivent des données des opéra­teurs télé­pho­niques, ont expliqué ces derniers jours deux respon­sables sani­taires de la région de Lombar­die. Le gouver­ne­ment britan­nique a égale­ment obtenu ce type d’in­for­ma­tion de la part d’un des prin­ci­paux opéra­teurs télé­pho­niques du pays[10]. »

En France, Jean-François Delfraissy, le président du Comité consul­ta­tif natio­nal d’éthique et du « conseil scien­ti­fique » chargé de la crise du coro­na­vi­rus évoque l’éven­tua­lité du traçage élec­tro­nique au détour d’un entre­tien radio­pho­nique.

« La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’ad­ver­saire à exécu­ter notre volonté. » Ceux-là même qui n’ont pas lu Clau­se­witz, savent aujourd’­hui que la tech­no­lo­gie est la conti­nua­tion de la guerre par d’autres moyens. La pandé­mie est le labo­ra­toire du tech­no­to­ta­li­ta­risme, ce que les oppor­tu­nistes tech­no­crates ont bien compris. On ne rechigne pas en période d’ac­ci­dent nucléaire ou d’épi­dé­mie. La tech­no­cra­tie nous empoi­sonne puis elle nous contraint, au motif de nous proté­ger de ses propres méfaits.

Nous le disons depuis quinze ans : « La société de contrôle, nous l’avons dépas­sée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons. »

Ceux qui ne renoncent pas à l’ef­fort d’être libres recon­naî­tront avec nous que le progrès tech­no­lo­gique est l’in­verse et l’en­nemi du progrès social et humain.

3) Les experts aux commandes de l’état d’ur­gence : le pouvoir aux pyro­manes pompiers.

Nous ayant conduit à la catas­trophe, les experts de la tech­no­cra­tie prétendent nous en sauver, au nom de leur exper­tise techno-scien­ti­fique. Il n’existe qu’une seule meilleure solu­tion tech­nique, ce qui épargne de vains débats poli­tiques. « Écou­tez les scien­ti­fiques ! » couine Greta Thun­berg. C’est à quoi sert l’état d’ur­gence sani­taire et le gouver­ne­ment par ordon­nances : à obéir aux « recom­man­da­tions » du « conseil scien­ti­fique » et de son président Jean-François Delfraissy.

Ce conseil créé le 10 mars par Olivier Véran[11], à la demande du président Macron, réunit des experts en épidé­mio­lo­gie, infec­tio­lo­gie, viro­lo­gie, réani­ma­tion, modé­li­sa­tion mathé­ma­tique, socio­lo­gie et anthro­po­lo­gie. Les préten­dues « sciences humaines » étant comme d’ha­bi­tude char­gées d’éva­luer l’ac­cep­ta­bi­lité des déci­sions tech­niques — en l’oc­cur­rence la contrainte au nom de l’in­té­rêt supé­rieur de la santé publique.

Excellent choix que celui de Delfraissy, un homme qui vit avec son temps, ainsi que nous l’avons décou­vert à l’oc­ca­sion des débats sur la loi de bioé­thique :

« Il y a des inno­va­tions tech­no­lo­giques qui sont si impor­tantes qu’elles s’im­posent à nous. […] Il y a une science qui bouge, que l’on n’ar­rê­tera pas.[12] »

Ces cinquante dernières années en effet, les inno­va­tions techno-scien­ti­fiques se sont impo­sées à nous à une vitesse et avec une violence inéga­lées. Inven­taire non exhaus­tif : nucléa­ri­sa­tion de la planète ; OGM et biolo­gie synthé­tique ; pesti­cides, plas­tiques et déri­vés de l’in­dus­trie chimique ; nano­tech­no­lo­gies ; repro­duc­tion arti­fi­cielle et mani­pu­la­tions géné­tiques ; numé­ri­sa­tion de la vie ; robo­tique ; neuro­tech­no­lo­gies ; intel­li­gence arti­fi­cielle ; géo-ingé­nie­rie.

Ces inno­va­tions, cette « science qui bouge », ont boule­versé le monde et nos vies pour produire la catas­trophe écolo­gique, sociale et humaine en cours et dont les progrès s’an­noncent fulgu­rants. Elles vont conti­nuer leurs méfaits grâce aux 5 milliards d’eu­ros que l’État vient de leur allouer à la faveur de la pandé­mie, un effort sans précé­dent depuis 1945. Tout le monde ne mourra pas du virus. Certains en vivront bien.

On ignore quelle part de ces 5 milliards ira par exemple aux labo­ra­toires de biolo­gie de synthèse, comme celui du Géno­pole d’Évry. La biolo­gie de synthèse, voilà une « inno­va­tion si impor­tante qu’elle s’im­pose à nous ». Grâce à elle, et à sa capa­cité à fabriquer arti­fi­ciel­le­ment des orga­nismes vivants, les scien­ti­fiques ont recréé le virus de la grippe espa­gnole qui tua plus que la Grande Guerre en 1918 [13].

Destruc­tion/répa­ra­tion : à tous les coups les pyro­manes pompiers gagnent. Leur volonté de puis­sance et leur pouvoir d’agir ont assez ravagé notre seule Terre. Si nous voulons arrê­ter l’in­cen­die, reti­rons les allu­mettes de leurs mains, cessons de nous en remettre aux experts du système techno-indus­triel, repre­nons la direc­tion de notre vie.

4) L’in­car­cé­ra­tion de l’homme-machine dans le monde-machine. L’ef­fet cliquet de la vie sans contact.

Le contact, c’est la conta­gion. L’épi­dé­mie est l’oc­ca­sion rêvée de nous faire bascu­ler dans la vie sous commande numé­rique. Il ne manquait pas grand-chose, les terriens étant désor­mais tous gref­fés de prothèses élec­tro­niques. Quant aux attar­dés, ils réduisent à toute allure leur frac­ture numé­rique ces jours-ci, afin de survivre dans le monde-machine conta­miné :

« Les ventes d’or­di­na­teurs s’en­volent avec le confi­ne­ment. […] Tous les produits sont deman­dés, des équi­pe­ments pour des vidéo­con­fé­rences à l’or­di­na­teur haut de gamme pour télé­tra­vailler en passant par la tablette ou le PC à petit prix pour équi­per un enfant. Les ventes d’im­pri­mantes progressent aussi. Les Français qui en ont les moyens finan­ciers sont en train de recons­ti­tuer leur envi­ron­ne­ment de travail à la maison [14]. »

Nous serions bien ingrats de critiquer la numé­ri­sa­tion de nos vies, en ces heures où la vie tient au sans fil et au sans contact. Télé­tra­vail, télé­con­sul­ta­tions médi­cales, commandes des produits de survie sur Inter­net, cyber-école, cyber-conseils pour la vie sous cloche — « Comment occu­per vos enfants ? », « Que manger ? », « “Tuto confi­ne­ment” avec l’as­tro­naute Thomas Pesquet », « Orga­ni­sez un Skypéro », « Dix séries pour se chan­ger les idées », « Faut-il rester en jogging ? ». Grâce à WhatsApp, « “Je ne me suis jamais sentie aussi proche de mes amis”, constate Vale­ria, 29 ans, chef de projet en intel­li­gence arti­fi­cielle à Paris[15] ».

Dans la guerre contre le virus, c’est la Machine qui gagne. Mère Machine nous main­tient en vie et s’oc­cupe de nous. Quel coup d’ac­cé­lé­ra­teur pour la « planète intel­li­gente » et ses smart cities[16]. L’épi­dé­mie passée, quelles bonnes habi­tudes auront été prises, que les Smar­tiens ne perdront plus. Ainsi, passés les bugs et la période d’adap­ta­tion, l’école à distance aura fait ses preuves. Idem pour la télé­mé­de­cine qui rempla­cera les méde­cins dans les déserts médi­caux comme elle le fait en ces temps de satu­ra­tion hospi­ta­lière. La « machi­ne­rie géné­rale » (Marx) du monde-machine est en train de roder ses procé­dures dans une expé­rience à l’échelle du labo­ra­toire plané­taire.

Rien pour inquié­ter la gauche et ses haut-parleurs. Les plus extrêmes, d’At­tac à Lundi matin, en sont encore à conspuer le capi­ta­lisme, le néoli­bé­ra­lisme, la casse des services publics et le manque de moyens. Une autre épidé­mie est possible, avec des masques et des soignants bien payés, et rien ne serait arrivé si l’in­dus­trie auto­mo­bile, les usines chimiques, les multi­na­tio­nales infor­ma­tiques avaient été gérées collec­ti­ve­ment, suivant les prin­cipes de la plani­fi­ca­tion démo­cra­tique assis­tée par ordi­na­teur.

Nous avons besoin de masques et de soignants bien payés. Nous avons surtout besoin de regar­der en face l’em­bal­le­ment du système indus­triel, et de combattre l’aveu­gle­ment forcené des indus­tria­listes.

Nous, anti-indus­triels, c’est-à-dire écolo­gistes consé­quents, avons toujours été mino­ri­taires. Salut à Giono, Mumford, Ellul & Char­bon­neau, Orwell et Arendt, Camus, Saint Exupéry, et à quelques autres qui avaient tout vu, tout dit. Et qui nous aident à penser ce qui nous arrive aujourd’­hui.

Puisque nous avons du temps et du silence, lisons et médi­tons. Au cas où il nous vien­drait une issue de secours.

Pièces et main d’œuvre

Grenoble, 22 mars 2020

Source : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/leurs_virus_nos_morts.pdf

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[1] Rappel : la pollu­tion de l’air tue chaque année 48 000 Français et plus de 100 Greno­blois.
[2] http://www.actu-envi­ron­ne­ment.com, 20/03/20
[3] Idem
[4] Revues Nature et Science, citées par Wiki­pe­dia.
[5] Cf. Retour à Greno­po­lis, Pièces et main d’œuvre, mars 2020, http://www.piece­set­main­doeuvre.com
[6] Cf. J.-P. Berlan, La guerre au vivant, Agone, 2001.
[7] Pièces et main d’œuvre, À la recherche du nouvel ennemi. 2001–2025 : rudi­ments d’his­toire contem­po­raine, Editions L’Echap­pée, 2009.
[8]« Israel approves mass surveillance to fight coro­na­vi­rus », https://www.ynet­news.com, 17/03/20
[9] https://www.bdi.ox.ac.uk/news/infec­tious-disease-experts-provide
[10] Le Monde, 20/03/20
[11] Le nouveau ministre de la Santé est un méde­cin greno­blois, député LREM aorès avoir été suppléant de la socia­liste Gene­viève Fioraso, ex-ministre de la Recherche. Selon Le Monde, « un ambi­tieux “inconnu” » qui « sait se placer » (lemonde.fr, 23/03/20).
[12] Jean-François Delfraissy, entre­tien avec Valeurs actuelles, 3/03/18.
[13] Virus recréé en 2005 par l’équipe du Profes­seur Jeffrey Tauben­ber­ger de l’Ins­ti­tut de patho­lo­gie de l’ar­mée améri­caine, ainsi que par des cher­cheurs de l’uni­ver­sité Stony Brook de New York.
[14] http://www.lefi­garo.fr, 19/03/20.
[15] Le Monde, 19/03/20.
[16] Cf. « Ville machine, société de contrainte », Pièces et main d’œuvre, in Kairos, mars 2020 et sur http://www.piece­set­main­doeuvre.com

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Covid-19 : culpabiliser les citoyens, épargner les vrais responsables

https://france.attac.org/local/cache-vignettes/L250xH262/arton7346-435ef-2f0b5.png?1584961526Une des stratégies les plus efficaces mises en œuvre dans toute situation d’urgence par les pouvoirs forts consiste à culpabiliser les individus pour obtenir d’eux qu’ils intériorisent la narration dominante sur les événements en cours, afin d’éviter toute forme de rébellion envers l’ordre constitué.

Cette stratégie a été largement mise en œuvre dans la dernière décennie avec le choc de la dette publique, présenté comme la conséquence de modes de vie déraisonnables, où l’on vivait au-dessus de ses moyens sans faire preuve de responsabilité envers les générations futures.

L’objectif était d’éviter que la frustration due à la dégradation des conditions de vie de larges couches de la population ne se transforme en rage contre un modèle qui avait donné la priorité aux intérêts des lobbies financiers et des banques sur les droits des individus.

C’est bien cette stratégie qu’on est en train de déployer dans la phase la plus critique de l’épidémie de coronarivus.

L’épidémie a mis le roi à nu et fait ressortir toutes les impostures de la doctrine libérale

Un système sanitaire comme celui de l’Italie, qui jusqu’il y a dix ans était l’un des meilleurs du monde, a été sacrifié sur l’autel du pacte de stabilité : des coupes budgétaires d’un montant global de 37 milliards et une réduction drastique du personnel (moins 46 500 personnes, entre médecins et infirmièr.e.s), avec pour brillant résultat la disparition de plus de 70 000 lits d’hôpital – ce qui veut dire, s’agissant de la thérapie intensive de dramatique actualité, qu’on est passé de 922 lits pour 100 000 habitants en 1980 à 275 en 2015.

Tout cela dans le cadre d’un système sanitaire progressivement privatisé, et soumis, lorsqu’il est encore public, à une torsion entrepreneuriale obsédée par l’équilibre financier.

Que la mise à nu du roi soit partie de la Lombardie est on ne peut plus illustratif : cette région considérée comme le lieu de l’excellence sanitaire italienne est aujourd’hui renvoyée dans les cordes par une épidémie qui, au cours du drame de ces dernières semaines, a prouvé la fragilité intrinsèque d’un modèle économico-social entièrement fondé sur la priorité aux profits d’entreprise et sur la prééminence de l’initiative privée.

Peut-on remettre en question ce modèle, et courir ainsi le risque que ce soit tout le château de cartes de la doctrine libérale qui s’écroule en cascade ? Du point de vue des pouvoirs forts, c’est inacceptable.

Et ainsi démarre la phase de culpabilisation des citoyens

Ce n’est pas le système sanitaire, dé-financé et privatisé qui ne fonctionne pas ; ce ne sont pas les décrets insensés qui d’un côté laissent les usines ouvertes (et encouragent même la présence au travail par des primes) et de l’autre réduisent les transports, transformant les unes et les autres en lieux de propagation du virus ; ce sont les citoyens irresponsables qui se comportent mal, en sortant se promener ou courir au parc, qui mettent en péril la résistance d’un système efficace par lui-même.

Cette chasse moderne, mais très ancienne, au semeur de peste est particulièrement puissante, car elle interfère avec le besoin individuel de donner un nom à l’angoisse de devoir combattre un ennemi invisible ; voilà pourquoi désigner un coupable (« les irresponsables »), en construisant autour une campagne médiatique qui ne répond à aucune réalité évidente, permet de détourner une colère destinée à grandir avec le prolongement des mesures de restriction, en évitant qu’elle ne se transforme en révolte politique contre un modèle qui nous a contraints à la compétition jusqu’à épuisement sans garantir de protection à aucun de nous.

Continuons à nous comporter de façon responsable et faisons-le avec la détermination de qui a toujours à l’esprit et dans le cœur une société meilleure.

Mais commençons à écrire sur tous les balcons : « Nous ne reviendrons pas à la normalité, car la normalité, c’était le problème ».

Marco Bersani (Attac Italie)

Source : https://france.attac.org/se-mobiliser/que-faire-face-au-coronavirus/article/et-maintenant-on-culpabilise-les-citoyens

 

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Monologue du virus

Faites taire, chers humains, tous vos ridicules appels à la guerre. Baissez les regards de vengeance que vous portez sur moi. Éteignez le halo de terreur dont vous entourez mon nom. Nous autres, virus, depuis le fond bactériel du monde, sommes le véritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n’auriez jamais vu le jour, non plus que la première cellule.

Nous sommes vos ancêtres, au même titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes. Nous sommes partout où vous êtes et là où vous n’êtes pas aussi. Tant pis pour vous, si vous ne voyez dans l’univers que ce qui est à votre semblance ! Mais surtout, cessez de dire que c’est moi qui vous tue. Vous ne mourez pas de mon action sur vos tissus, mais de l’absence de soin de vos semblables. Si vous n’aviez pas été aussi rapaces entre vous que vous l’avez été avec tout ce qui vit sur cette planète, vous auriez encore assez de lits, d’infirmières et de respirateurs pour survivre aux dégâts que je pratique dans vos poumons. Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des clapiers de béton armé, vous n’en seriez pas là. Si vous n’aviez pas changé toute l’étendue hier encore luxuriante, chaotique, infiniment peuplée du monde ou plutôt des mondes en un vaste désert pour la monoculture du Même et du Plus, je n’aurais pu m’élancer à la conquête planétaire de vos gorges. Si vous n’étiez presque tous devenus, d’un bout à l’autre du dernier siècle, de redondantes copies d’une seule et intenable forme de vie, vous ne vous prépareriez pas à mourir comme des mouches abandonnées dans l’eau de votre civilisation sucrée. Si vous n’aviez rendu vos milieux si vides, si transparents, si abstraits, croyez bien que je ne me déplacerais pas à la vitesse d’un aéronef. Je ne viens qu’exécuter la sanction que vous avez depuis longtemps prononcée contre vous-mêmes. Pardonnez-moi, mais c’est vous, que je sache, qui avez inventé le nom d’ « Anthropocène ». Vous vous êtes adjugé tout l’honneur du désastre ; maintenant qu’il s’accomplit, il est trop tard pour y renoncer. Les plus honnêtes d’entre vous le savent bien : je n’ai d’autre complice que votre organisation sociale, votre folie de la « grande échelle » et de son économie, votre fanatisme du système. Seuls les systèmes sont « vulnérables ». Le reste vit et meurt. Il n’y a de « vulnérabilité » que pour ce qui vise au contrôle, à son extension et à son perfectionnement. Regardez-moi bien : je ne suis que le revers de la Mort régnante.

Cessez donc de me blâmer, de m’accuser, de me traquer. De vous tétaniser contre moi. Tout cela est infantile. Je vous propose une conversion du regard : il y a une intelligence immanente à la vie. Nul besoin d’être un sujet pour disposer d’une mémoire ou d’une stratégie. Nul besoin d’être souverain pour décider. Bactéries et virus aussi peuvent faire la pluie et le beau temps. Voyez donc en moi votre sauveur plutôt que votre fossoyeur. Libre à vous de ne pas me croire, mais je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous étiez les otages. Je suis venu manifester l’aberration de la « normalité ». « Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie à d’autres était une folie »… « Il n’y a pas de limite budgétaire, la santé n’a pas de prix » : voyez comme je fais fourcher la langue et l’esprit de vos gouvernants ! Voyez comme je vous les ramène à leur rang réel de misérables margoulins, et arrogants avec ça ! Voyez comme ils se dénoncent soudain non seulement comme superflus, mais comme nuisibles ! Vous n’êtes pour eux que les supports de la reproduction de leur système, soit moins encore que des esclaves. Même le plancton est mieux traité que vous.

Gardez-vous bien, cependant, de les accabler de reproches, d’incriminer leurs insuffisances. Les accuser d’incurie, c’est encore leur prêter plus qu’ils ne méritent. Demandez-vous plutôt comment vous avez pu trouver si confortable de vous laisser gouverner. Vanter les mérites de l’option chinoise contre l’option britannique, de la solution impériale-légiste contre la méthode darwiniste-libérale, c’est ne rien comprendre à l’une comme à l’autre, à l’horreur de l’une comme à l’horreur de l’autre. Depuis Quesnay, les « libéraux » ont toujours lorgné avec envie sur l’empire chinois ; et ils continuent. Ceux-là sont frères siamois. Que l’un vous confine dans votre intérêt et l’autre dans celui de « la société », revient toujours à écraser la seule conduite non nihiliste : prendre soin de soi, de ceux que l’on aime et de ce que l’on aime dans ceux que l’on ne connaît pas. Ne laissez pas ceux qui vous ont menés au gouffre prétendre vous en sortir : ils ne feront que vous préparer un enfer plus perfectionné, une tombe plus profonde encore. Le jour où ils le pourront, ils feront patrouiller l’armée dans l’au-delà.

Remerciez-moi plutôt. Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour nécessaires toutes ces choses inquestionnables et dont on décrète soudain la suspension ? La mondialisation, les concours, le trafic aérien, les limites budgétaires, les élections, le spectacle des compétitions sportives, Disneyland, les salles de fitness, la plupart des commerces, l’assemblée nationale, l’encasernement scolaire, les rassemblements de masse, l’essentiel des emplois de bureau, toute cette sociabilité ivre qui n’est que le revers de la solitude angoissée des monades métropolitaines : tout cela était donc sans nécessité, une fois que se manifeste l’état de nécessité. Remerciez-moi de l’épreuve de vérité des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille échappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Sans vous en rendre compte, vous n’aviez jamais emménagé dans votre propre existence. Vous étiez parmi les cartons, et vous ne le saviez pas. Vous allez désormais vivre avec vos proches. Vous allez habiter chez vous. Vous allez cesser d’être en transit vers la mort. Vous haïrez peut-être votre mari. Vous gerberez peut-être vos enfants. Peut-être l’envie vous prendra-t-elle de faire sauter le décor de votre vie quotidienne. A dire vrai, vous n’étiez plus au monde, dans ces métropoles de la séparation. Votre monde n’était plus vivable en aucun de ses points qu’à la condition de fuir sans cesse. Il fallait s’étourdir de mouvement et de distractions tant la hideur avait gagné de présence. Et le fantomatique régnait entre les êtres. Tout était devenu tellement efficace que rien n’avait plus de sens. Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre !

Grâce à moi, pour un temps indéfini, vous ne travaillerez plus, vos enfants n’iront pas à l’école, et pourtant ce sera tout le contraire des vacances. Les vacances sont cet espace qu’il faut meubler à tout prix en attendant le retour prévu du travail. Mais là, ce qui s’ouvre devant vous, grâce à moi, ce n’est pas un espace délimité, c’est une immense béance. Je vous désoeuvre. Rien ne vous dit que le non-monde d’avant reviendra. Toute cette absurdité rentable va peut-être cesser. A force de n’être pas payé, quoi de plus naturel que de ne plus payer son loyer ? Pourquoi verserait-il encore ses traites à la banque, celui qui ne peut de toute façon plus travailler ? N’est-il pas suicidaire, à la fin, de vivre là où l’on ne peut même pas cultiver un jardin ? Qui n’a plus d’argent ne va pas s’arrêter de manger pour autant, et qui a le fer a le pain. Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. C’est à vous de jouer. L’enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur état d’exception, soit vous inventez le vôtre. Soit vous vous attachez aux vérités qui se font jour, soit vous mettez la tête sur le billot. Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’après à partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achèvera de se radicaliser. Le désastre cesse quand cesse l’économie. L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. Nul ne peut ignorer ce qu’il faudra de police, de surveillance, de propagande, de logistique et de télétravail pour le refouler.

Face à moi, ne cédez ni à la panique ni au déni. Ne cédez pas aux hystéries biopolitiques. Les semaines qui viennent vont être terribles, accablantes, cruelles. Les portes de la Mort seront grand’ouvertes. Je suis la plus ravageuse production du ravage de la production. Je viens rendre au néant les nihilistes. Jamais l’injustice de ce monde ne sera plus criante. C’est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. M’éviter sera l’occasion de cette réinvention, de ce nouvel art des distances. L’art de se saluer, en quoi certains étaient assez bigleux pour voir la forme même de l’institution, n’obéira bientôt plus à aucune étiquette. Il signera les êtres. Ne faites pas cela « pour les autres », pour « la population » ou pour « la société », faites cela pour les vôtres. Prenez soin de vos amis et de vos amours. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des clusters de vie bonne, étendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de l’attention. Non à la fin de toute insouciance, mais de toute négligence. Quelle autre façon me restait-il pour vous rappeler que le salut est dans chaque geste  ? Que tout est dans l’infime.

J’ai dû me rendre à l’évidence : l’humanité ne se pose que les questions qu’elle ne peut plus ne pas se poser.

Source : https://lundi.am/Monologue-du-virus

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Grève du 5 décembre : l’occasion d’engager la nécessaire bifurcation

5 décembre et après : on va faire simple

Tout est très simple. C’est ça l’esprit gilet jaune. Macron dit de venir le chercher ; on va le chercher à l’Elysée. L’État nous rackette sur les routes ; on pète les radars. On en a marre de tourner en rond chez soi ; on occupe les ronds points. BFM ment ; BFM s’en mange une. On veut se rendre visibles ; on enfile le gilet fluo. On veut se fondre à nouveau dans la masse ; on l’enlève. Les gilets jaunes, c’est le retour de l’esprit de simplicité en politique, la fin des faux-semblants, la dissolution du cynisme.

Comme on entre dans la grève, on en sort. Qui entre frileux dans la grève, sans trop y croire ou en spéculant à la baisse sur le mouvement, comme le font toujours les centrales même lorsqu’elles font mine d’y appeler, en sort défait. Qui y entre de manière fracassante a quelque chance de fracasser l’adversaire. La grève qui vient – cela se sent dans la tension qu’elle suscite avant même d’avoir commencé – contient un élément magnétique. Depuis des mois, elle ne cesse d’attirer à elle plus de gens. Ça bouillonne dans les têtes, dans les corps, dans les boîtes. Ça craque de partout, et tout le monde craque. C’est que les choses sont simples, en fait : cette société est un train qui fonce au gouffre en accélérant. Plus les étés deviennent caniculaires, plus on brûle de pétrole ; plus les insectes disparaissent, plus on y va sur les pesticides ; plus les océans se meurent dans une marée de plastique, plus on en produit ; plus le monde de l’entreprise devient toxique, plus ses pires techniques de management se généralisent ; plus les gens crèvent la gueule ouverte, plus les rues regorgent de publicité pour des marques de luxe ; plus la police éborgne, plus elle se victimise. Au bout de ce processus de renversement de toute vérité, il y a des Trump, des Bolsonaro, des Poutine, des malins génies de l’inversion de tout, des pantins du carbofascisme. Il faut donc arrêter le train. La grève est le frein d’urgence. Arrêter le train non pas pour le redémarrer après trois vagues concessions gouvernementales. Arrêter le train pour en sortir, pour reprendre pied sur terre ; on verra bien si on reconstruit des rails qui ne passent pas, cette fois, à l’aplomb du gouffre. C’est de ça que nous aurons à discuter dans les AG- de la suite du monde pas de l’avancée des négociations. Dans chaque métier, dans chaque secteur, en médecine, dans l’agriculture, l’éducation ou la construction, quantité de gens inventent ces dernières années des techniques et des savoirs pour rendre possible une vie matérielle sur de tout autre bases. Le foisonnement des expérimentations est à la mesure de l’universel constat du désastre. L’interruption du cours réglé du monde ne signifie panique et pénurie que pour ceux qui n’ont jamais manqué de rien.

En avril 1970, quelques jours avant le première journée de la Terre, le patron de Coca Cola déclarait : « Les jeunes de ce pays sont conscients des enjeux, ils sont indignés par notre insouciance apparente. Des masses d’étudiants s’engagent et manifestent. Je félicite nos jeunes pour leur conscience et leur perspicacité. Ils nous ont rendu service à tous en tirant la sonnette d’alarme. » C’était il y a cinquante ans. Aujourd’hui, la fille d’Édouard Philippe est sympathisante d’Extinction Rébellion. C’est par de tels discours, entre autres, que les capitalistes, d’année en année, ont gagné du temps, et donc de l’argent ; à la fin, ils ont gagné un demi-siècle, et nous l’avons perdu. Un demi-siècle à surseoir à la sentence que ce système a déjà prononcé contre lui-même. A un moment, il faut bien que quelqu’un l’exécute. Il faut bien que quelqu’un commence. Pourquoi pas nous, en France, en ce mois de décembre 2019 ?

Giletjauner la grève, c’est en finir avec les finasseries. La grève part du hold-up planifié sur les retraites ; elle ne s’y arrête pas. A quoi ressemblera ta retraite si ton compte en banque est plein, mais la terre en feu ? Où iras-tu à la pêche lorsqu’il n’y aura plus de poissons ? On parle d’une réforme qui s’étale sur vingt-trente ans : juste le temps qu’il faut pour que ce monde soit devenu invivable. « Pour l’avenir de nos enfants », disaient les GJ depuis le départ. Cette grève n’est pas un temps d’arrêt avant de reprendre le traintrain, c’est l’entrée dans une nouvelle temporalité, ou rien. Elle n’est pas un moyen en vue d’obtenir un recul de l’adversaire, mais la décision de s’en débarrasser et la joie de se retrouver dans l’action ou autour d’un brasero. Partout dans le monde, en ce moment, des insurrections expriment cette évidence devenue enfin consciente : les gouvernements sont le problème, et non les détenteurs des solutions. Depuis le temps qu’on nous bassine avec « les bons gestes et les bonnes pratiques » pour sauver la planète, tous les gens sensés en sont arrivés à la même conclusion : les bons gestes, c’est brûler Bayer-Monsanto, c’est dépouiller Total, c’est prendre le contrôle des dépôts de carburants, c’est occuper Radio France et s’approprier l’antenne, c’est exproprier tous les bétonneurs et braquer la Caisse des dépôts et consignations. Les bonnes pratiques, c’est assiéger les télés, c’est couler les bâtiments des pêcheries industrielles, c’est ghettoïser La Défense, c’est tout bloquer, paralyser la logistique de l’adversaire et reprendre en main ce qui mérite de l’être. C’est la seule solution, il n’y en a pas d’autre : ni la trottinette électrique, ni la voiture à hydrogène, ni la géo-ingénierie, ni la croissance verte et les drones-abeilles ne tempéreront la catastrophe. Il n’y aura pas de transition, il y aura une révolution, ou plus rien. C’est tout le cadre qu’il faut d’abord envoyer balader si nous voulons trouver des « solutions ». Il faut briser la machine si l’on veut commencer à réparer le monde. Nous sommes enfermés dans un mode de vie insoutenable. Nous nous regardons vivre d’une manière que nous savons absurde. Nous vivons d’une manière suicidaire dans un monde qui n’est pas le nôtre. Jamais on ne nous a demandé notre avis sur aucun des aspects tangibles de la vie que nous menons : ni pour les centrales nucléaires, ni pour les centres commerciaux, ni pour les grands ensembles, ni pour l’embourgeoisement des centres-villes, ni pour la surveillance de masse, ni pour la BAC et les LBD, ni pour l’instauration du salariat, ni pour son démantèlement par Uber & co., ni d’ailleurs pour la 5G à venir. Nous nous trouvons pris en otage dans leur désastre, dans leur cauchemar, dont nous sommes en train de nous réveiller.

Plus les choses vont et plus un schisme s’approfondit entre deux réalités. La réalité des gouvernants, des medias, des macronistes fanatisés, des métropolitains satisfaits ; et celle des « gens », de notre réalité vécue. Ce sont deux continents qui s’écartent de mois en mois. La grève qui vient sonne l’heure du divorce. Nous n’avons plus rien à faire ensemble. Nous n’allons pas nous laisser crever pour vos beaux yeux, pour vos belles histoires, pour vos belles maisons. Nous allons bloquer la machine et en reprendre le contrôle point par point. Nous sommes soixante millions et nous n’allons pas nous laisser mourir de faim. Vos jours sont comptés ; vos raisons et vos mérites ont été pesés, et trouvés légers ; à présent, nous voulons que vous disparaissiez. Ça fait quarante ans que nous positivons ; on a vu le résultat. Vous vous êtes enrichis sur notre dos comme producteurs puis comme consommateurs. Et vous avez tout salopé. Pour finir, nous avons compris que la destruction des conditions de la vie sur terre n’est pas un effet malheureux et involontaire de votre règne, mais une partie de votre programme. Pour vendre de l’eau en bouteille, il faut d’abord que celle du robinet cesse d’être buvable. Pour que l’air pur devienne précieux, il faut le rendre rare. Depuis le temps que les écologistes disent qu’une bifurcation est urgente, qu’il faut changer de paradigme, que nous allons dans le mur, il faut se rendre à l’évidence : cette grève est l’occasion, qui ne s’est pas présentée en 25 ans, d’engager la nécessaire bifurcation. Le moyen sérieux d’en finir avec la misère et la dévastation. La seule décroissance soutenable. Seul un pays totalement à l’arrêt a quelque chance d’afficher un bilan carbone compatible avec les recommandations du GIEC. La seule ville redevenue un peu vivable, c’est celle où les flâneurs refleurissent sur les trottoirs parce que le métro est à l’arrêt. La seule bagnole admissible, c’est celle où l’on s’entasse à six à force de prendre des autostoppeurs.

« Il n’y aura pas de retour à la normale ; car la normalité était le problème »

Source : https://lundi.am/5-decembre-et-apres-on-va-faire-simple

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Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser (Gilles Deleuze)

melancolia_bergen_munchNous vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les preneurs d’âmes, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. La longue plainte universelle qu’est la vie … On a beau dire « dansons », on est pas bien gai. On a beau dire « quel malheur la mort », il aurait fallu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu’ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l’immonde contagion. Tout est affaire de sang. Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation. Faire du corps une puissance qui ne se réduit pas à l’organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience.

Gilles Deleuze, Dialogues avec Claire Parnet